Biographie nationale de Belgique/Tome 1/AYTONA, don Francisco de Moncada, marquis D’

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AYTONA, don Francisco de Moncada, marquis D'



*AYTONA (don Francisco de Moncada, marquis D’) était arrière-petit-fils de Juan de Moncada, baron de Serós, grand sénéchal et vice-roi de Catalogne, grand justicier et vice-roi de Sicile, que Charles-Quint créa comte en 1523, et petit-fils de Francisco de Moncada, vice-roi de Catalogne et du royaume de Navarre, qui fut élevé à la dignité de marquis par Philippe II[1]. Il naquit à Valence le 29 décembre 1586[2].Son père, don Gaston de Moncada, qui mourut en 1626, avait gouverné la Sardaigne et la Catalogne ; il avait aussi représenté Philippe III près le saint-siège.

Lorsque, en 1621, l’expiration de la trêve de douze ans eut amené la reprise des hostilités dans les Pays-Bas, don Francisco de Moncada, qui portait alors le titre de comte d’Ossona, vint y servir dans l’armée espagnole. La maison de Moncada était en grand crédit auprès du comte-duc d’Olivarès, premier ministre et favori de Philippe IV. En 1624, le roi nomma don Francisco, qui se trouvait alors en Catalogne, son ambassadeur près la cour impériale, en remplacement du comte d’Oñate. A Vienne, le comte d’Ossona s’acquit en peu de temps l’estime de l’empereur Ferdinand II et de ses ministres ; il assista, au mois de novembre 1627, aux fêtes du couronnement de Ferdinand III comme roi de Bohême. L’Espagne, engagée par son système politique dans des guerres en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, aux Indes, qui épuisaient son trésor, ne payait pas ses ambassadeurs ; Moncada, qui, depuis le décès de son père, avait pris le titre de marquis d’Aytona, par lequel nous le désignerons maintenant, sollicita, à différentes reprises et en des termes pressants, son rappel, ne pouvant supporter davantage les dépenses auxquelles sa position l’obligeait. Il l’avait enfin obtenu au mois de septembre 1629, et il se disposait à partir pour l’Italie, quand un courrier lui apporta l’ordre du roi d’aller remplacer, à Bruxelles, le cardinal de la Cueva, qui le représentait auprès de l’infante Isabelle, et qui s’était attiré l’animadversion générale par sa hauteur et son arrogance.

Il arriva à Bruxelles le 11 novembre. La charge des ambassadeurs d’Espagne à la cour de l’Infante consistait à éclairer cette princesse de leurs conseils, à informer le roi et ses ministres de la situation des affaires aux Pays-Bas, à exercer une sorte d’autorité sur les Espagnols qui remplissaient dans ces provinces des fonctions civiles ou militaires, à diriger, à surveiller l’emploi de l’argent qui était envoyé de la Péninsule : elle exigeait de l’activité, la connaissance des hommes et des choses, de la prudence, de la fermeté unie à de la modération. Aytona montra qu’elle n’était pas au-dessus de ses forces. Dès le début de sa mission, il représenta au comte-duc d’Olivarès la nécessité de donner aux Belges plus de part dans la conduite des affaires de leur pays qu’ils n’en avaient eu jusque-là : « Il n’y a ― lui écrivit-il ― d’autre moyen d’imprimer une bonne direction aux choses du service du Roi, que de confier aux nationaux le salut de leur patrie et de leur religion, et je ne sais comment nous pourrons conserver ces provinces en la dévotion de Sa Majesté, si nous montrons de la défiance aux gens du pays et ne les faisons point participer au gouvernement. Alors même que Sa Majesté aurait une armée puissante et à la solde de laquelle l’Espagne pourvoirait régulièrement, je jugerais pour très-périlleux de traiter mal et dédaigner ces gens, que la France, la Hollande, l’Angleterre excitent à nous expulser, et auxquels elles offrent leur assistance pour cela. Je puis assurer d’ailleurs Votre Excellence que je n’en connais aucun dans lequel on ne doive, selon moi, placer autant de confiance qu’en nous-mêmes[3]. » Si ces sages avis eussent été écoutés, les Belges n’auraient pas supporté aussi patiemment la domination espagnole, et le gouvernement n’aurait pas eu, quelque temps après, à déjouer une conspiration à la tête de laquelle on vit plusieurs des chefs de la noblesse. Aytona donna à la cour de Madrid un autre conseil non moins judicieux : c’était de renvoyer aux Pays-Bas le marquis de los Balbases[4] dont le départ avait été le signal des revers des armes espagnoles[5], ou, au moins, d’y confier le commandement des troupes à quelque général de renom, entre les mains duquel fût concentrée toute l’autorité militaire : car la division de cette autorité entre plusieurs chefs pouvait entraîner d’irremédiables inconvénients[6]. Enfin il fit sentir au comte-duc les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter des restrictions auxquelles étaient soumis les pouvoirs des généraux et des ministres du roi à Bruxelles, obligés d’attendre des ordres de Madrid, qui n’arrivaient qu’après six semaines ou deux mois, dans des affaires dont le succès dépendait d’une résolution prompte : « Les Romains, comme vous le savez, lui écrivit-il, jamais ne donnèrent d’instructions à leurs généraux ni leurs gouverneurs : si quelquefois ils le firent, ce fut dans des cas tout à fait particuliers et pour des entreprises qu’ils avaient préparées de longue main[7]. »

En quittant les Pays-Bas, Spinola avait gardé le généralat de l’armée navale de Flandre. Au mois de mars 1630, le roi commit le marquis d’Aytona pour le suppléer dans ce poste pendant son absence[8], et, à la mort de l’illustre guerrier, survenue quelques mois après, il lui conféra la charge devenue vacante[9]. A cette marque de sa confiance il ajouta une grâce spéciale : dans une cédule signée de sa main, il promit à Aytona d’honorer sa maison de la grandesse le même jour qu’il l’accorderait à d’autres[10]. Ce jour n’arriva pas du vivant du marquis : la promesse de Philippe IV eut son effet en 1640 seulement[11].

Cependant les armes espagnoles essuyèrent, en 1632, un nouvel et grave échec : le marquis de Santa Cruz, que, l’année précédente, le roi avait appelé à commander ses troupes dans les Pays-Bas, ne put empêcher le prince d’Orange Frédéric-Henri de prendre Maestricht (22 août), après que la trahison du comte Henri de Bergh (voir ce nom) lui eut ouvert les portes de Ruremonde et de Venlo. La clameur fut universelle contre l’impéritie du général espagnol, qui sollicita lui-même sa démission. Philippe IV nomma à sa place le marquis d’Aytona, en lui conservant son caractère d’ambassadeur[12] ; mais le marquis dut renoncer à la charge de capitaine général de l’armée navale de Flandre, dans laquelle il avait rendu de notables services, car, en moins d’un an, la flotte hispano-flamande avait pris plus de quatre cents bâtiments aux Hollandais, sans en perdre un seul[13].

Aytona avait d’abord témoigné de la répugnance à être employé dans les opérations de la guerre : « Je supplie Votre Excellence, mandait-il au comte-duc, de considérer que je ne suis soldat que dans l’àme, par le désir et par quelques connaissances théoriques que m’ont fait acquérir mes voyages et mes études ; que, pour commencer ce métier, j’ai déjà quarante-trois ans, et que la faute de tout mauvais succès que j’aurais retomberait sur Votre Excellence, parce que tout le monde sait que je suis sa créature et que je dépends d’elle….. La fortune est variable, et les événements de la guerre sont sujets à des interprétations diverses : alors même que je me conduirais très-bien, si les résultats n’étaient pas brillants, on l’imputerait non pas à moi, mais à Votre Excellence, qui m’aurait choisi[14]. » Plus tard, il changea de manière de voir : il demanda d’être adjoint au marquis de Santa Cruz, se trouvant mortifié, ainsi l’écrivit-il, « d’être occupé de rapports et d’écritures dans le temps que d’autres avaient l’épée à la main[15] ; » et ayant été invité par le comte-duc à lui désigner ceux qu’on pourrait placer à la tête de l’armée qui se rassemblait dans le Palatinat, il lui offrit ses services au cas que don Gonzalo de Cordova ou quelque autre général expérimenté n’acceptât pas ce poste[16]. La nouvelle situation à laquelle l’appelait la confiance du roi n’eut donc rien qui dût le surprendre.

Il employa l’hiver de 1632 à renforcer l’armée par des recrues faites en Bourgogne, en Irlande et dans les Pays-Bas, à mettre en ordre l’artillerie, à remonter la cavalerie, à former des magasins de munitions de guerre et de bouche ; il fit donner deux payes à toutes les troupes, qui n’avaient pas reçu de solde depuis longtemps. Avant d’entrer en campagne, il jugea nécessaire, et l’infante Isabelle partagea son opinion, de s’assurer de la place de Bouchain. Georges de Carondelet, seigneur de Noyelles, qui y commandait, entretenait, depuis quelque temps, des intelligences avec les Français, à qui on le soupçonnait de vouloir la livrer ; il s’était refusé à recevoir une compagnie d’infanterie qu’y avait envoyée la gouvernante. Mandé par cette princesse à Bruxelles, il avait cherché des prétextes pour s’excuser d’y venir. Cette conduite ne pouvait qu’augmenter les soupçons qu’on avait conçus sur sa fidélité. Aytona, ayant fait ses préparatifs avec tout le secret et la promptitude possible, ordonna, le 5 avril, au commissaire général de la cavalerie, Pedro de Barañano Aguirre, d’occuper les avenues par lesquelles Carondelet pouvait recevoir du secours de France ; il fit en même temps marcher vers Bouchain le lieutenant de mestre de camp général Jean de Garay avec un corps d’infanterie, ainsi que d’autres troupes tirées des garnisons des places voisines. Ces dispositions prises, il quitta Bruxelles. Arrivé à Valenciennes, il envoya à Carondelet une lettre par laquelle l’Infante lui enjoignait de donner entrée dans la ville à la garnison que le marquis d’Aytona jugerait à propos d’y mettre. Carondelet, voyant bien que toute résistance serait inutile, n’en fit pas de difficulté, et deux cents Wallons du régiment de Ribaucourt, que suivirent cent Espagnols, furent introduits dans la place, où le marquis entra lui-même, mais pour n’y passer que quelques heures : le même jour, qui était le 6 avril, il alla coucher à Cambrai. Il y était de deux fois vingt-quatre heures à peine, lorsqu’il découvrit, par des lettres interceptées, que Carondelet continuait ses pratiques avec la France ; alors il donna l’ordre au sergent-major Apelman, du régiment de Ribaucourt, de l’arrêter. Apelman s’étant présenté chez le gouverneur, celui-ci, lorsqu’il eut connaissance de la commission qu’il venait remplir, entra dans une fureur telle que, saisissant un couteau qui était à sa portée, il l’en blessa mortellement ; il tua de la même manière un adjudant et un capitaine dont Apelman s’était fait accompagner, et, d’un coup de pistolet, il étendit roide à ses pieds un soldat qui était aussi avec lui. Au bruit de cette épouvantable tragédie, un officier accourut, suivi de quelques soldats. Un de ceux-ci déchargea sur Carondelet son arme, qui ne fit que lui brûler la casaque ; mais un autre l’assomma d’un coup de crosse de son mousquet. Aytona commit au gouvernement de Bouchain le vicomte d’Alpen, mestre de camp d’un régiment wallon ; il revint à Bruxelles le 10 avril[17].

Il en partit le 30, pour rassembler l’armée royale, sur l’avis que le prince d’Orange avait quitté la Haye et se préparait à recommencer les hostilités. Lierre, située entre Anvers et Malines, lui parut le lieu le plus propre à cet effet ; il y réunit douze mille hommes d’infanterie, trois mille chevaux, dix-huit pièces d’artillerie et quatre cents chariots de munitions et de vivres. Il ne tarda pas à apprendre que le dessein du prince, dont les forces étaient de beaucoup supérieures aux siennes, était d’assiéger Rhinberg, de bloquer Gueldre et de faire une invasion en Flandre. Ayant délibéré avec les chefs de l’armée sur celui des deux partis qu’il convenait de prendre, ou d’aller au secours de Rhinberg, ou de mettre le siége devant quelqu’une des places de l’ennemi, il se détermina pour le premier : il marcha, le 15 mai, vers la Meuse, qu’il passa près de Maeseyck, tandis que le comte de Styrum, à la tête de soixante-dix compagnies de cavalerie hollandaise, disputait ce passage au baron de Balançon du côté de Ruremonde. Il entra dans Stevensweert, qu’il fortifia, renforça la garnison de Gueldre et occupa le château de Montfort ; mais, pendant ce temps, le gouverneur de Rhinberg avait capitulé (3 juin). Le reste de la campagne se passa en marches et contre-marches des deux armées : par l’habileté de ses dispositions et la promptitude de ses mouvements, Aytona déjoua tous les projets de Frédéric-Henri, quoique celui-ci eût reçu un renfort de trois à quatre mille hommes de cavalerie suédoise. En Flandre, le roi perdit le fort de la Philippine, dont s’empara le comte Guillaume de Nassau, lieutenant du prince d’Orange ; le fort de Sainte-Anne était aussi tombé au pouvoir de ce dernier, mais le comte de Fontaine le reprit. Les deux armées, espagnole et hollandaise, rentrèrent dans leurs garnisons à l’approche de l’hiver[18].

Le 1er décembre 1633 mourut l’infante Isabelle (voir ce nom). Philippe IV, dès le mois de mars 1630, avait envoyé au marquis d’Aytona un pli cacheté qu’il ne devait ouvrir que lorsqu’il verrait en danger la vie de la princesse : ce pli renfermait des lettres par lesquelles, en cas de décès de sa tante, le roi commettait au gouvernement politique des Pays Bas, avec lui Aytona, le duc d’Arschot,, l’archevêque de Malines, don Carlos Colonia, le marquis de Fuentes et le comte de Feria. Aytona se hâta de convoquer le conseil d’État, pour lui donner communication de la volonté royale. Les nouveaux gouverneurs, à l’exception du duc d’Arschot, qui était en Espagne, entrèrent tout de suite en fonctions ; mais ils n’exercèrent pas longtemps le pouvoir dont ils venaient d’être investis : le 30 décembre, le marquis d’Aytona, qui avait conservé le commandement de l’armée, fut nommé par le roi lieutenant, gouverneur et capitaine général des Pays-Bas et de Bourgogne jusqu’à l’arrivée du cardinal-infant Ferdinand, son frère, à qui, depuis plusieurs années, ce gouvernement était destiné. Il notifia sa nomination aux états et aux conseils de justice des Pays-Bas par des lettres du 24 janvier 1634. Le 27, les états généraux, qui étaient assemblés à Bruxelles depuis le mois de septembre 1632, lui envoyèrent une députation pour le complimenter.

Nous avons dit, dans la notice consacrée à Philippe-Charles d’Arenberg, duc d’Arschot[19], comment la conjuration de la noblesse belge avait été révélée à la cour de Madrid. Philippe IV, dans le même temps qu’il se déterminait à faire arrêter à sa cour le duc d’Arschot, donna l’ordre à Aytona de s’assurer des personnes des princes d’Épinoy et de Barbançon et du comte de Hennin[20]. Aytona se mit incontinent en mesure de l’exécuter ; mais il n’y réussit qu’à l’égard du prince de Barbançon (voir ce nom) ; les deux autres, avertis à temps, se réfugièrent en France. Deux jours après cet événement, qui avait jeté une grande inquiétude dans les esprits, le 29 avril, il publia un manifeste destiné à les rassurer ; il y disait que « le roi avait toujours tenu et tenait ses sujets des provinces obéissantes, de quelque qualité ou condition qu’ils fussent, pour très-fidèles, très-obéissants et très-affectionnés à S. M., et qu’outre ce, S. M. se tenait pour entièrement apaisée de ceux qui se pouvaient avoir aucunement oubliés, tout ainsi comme si rien n’en fût advenu, en leur pardonnant ce en quoi ils pouvaient avoir mespris en ce regard, sans exception de fautes ni de personnes, sauf des condamnés par sentence du grand conseil, des détenus, de ceux qui s’étaient à cette occasion absentés passé un an, des princes d’Épinoy et de Barbançon et du comte de Hennin, lesquels S. M. avait commandé d’être mis en lieu d’assurance, pour leur propre bien et la tranquillité du pays[21]. » Cette amnistie produisit un bon effet.

Jaloux de signaler son administration par quelque entreprise d’éclat, Aytona conçut le dessein de reconquérir Maestricht. Tandis qu’il était occupé à concentrer les troupes destinées à cette expédition, il reçut des lettres du roi qui lui prescrivaient de congédier les états généraux. Comme il ne pouvait en ce moment quitter l’armée, il chargea l’audiencier[22] de notifier les intentions du roi aux états, lesquels se déclarèrent prêts à y obtempérer, et se séparèrent en effet le 10 juillet[23]. Ce fut le même jour qu’Aytona investit Maestricht. Il forma de ses troupes quatre corps commandés par le duc de Lerma, le comte Jean de Nassau, le marquis de Lede et le baron de Balançon. Le prince d’Orange, dès qu’il avait eu vent du projet du général espagnol, avait fait entrer dans la place le duc de Bouillon avec quatre mille cinq cents hommes d’infanterie et quinze compagnies de cavalerie. Pour mieux l’empêcher encore de poursuivre son entreprise, il fit mine de vouloir assiéger Breda, et le 3 septembre, il se présenta devant cette ville à la tête de forces considérables. Ainsi qu’il l’avait prévu, Aytona accourut aussitôt, avec la plus grande partie des troupes qui étaient devant Maestricht, pour lui faire lever le siége ; à leur approche, Frédéric-Henri se retira et renvoya les siennes dans leurs quartiers. Aytona fit, le 8 septembre, son entrée dans Breda comme en triomphe ; il y fut reçu par les habitants avec de grandes démonstrations de joie, et pour perpétuer la mémoire de cet événement, on grava, sur une pierre qui fut placée dans la principale église, une inscription portant que cette ville, autrefois conquise par la valeur de Spinola, avait été délivrée du siége par l’approche d’Aytona et par la seule terreur de de son nom. On fit même frapper une médaille en son honneur. Maestricht, cependant, avait été ravitaillée, et les Espagnols durent renoncer à s’en rendre maîtres. Aytona ramena ses troupes dans la Campine, se contentant d’observer les mouvements du prince d’Orange jusqu’au moment où les deux armées prirent leurs quartiers d’hiver[24].

Sur ces entrefaites, on apprit, à Bruxelles, que le cardinal-infant (voir Ferdinand d’Autriche) n’était plus qu’à quelques journées des frontières des Pays-Bas : le 15 octobre, Aytona quitta cette capitale, avec une suite nombreuse de noblesse, pour se porter au-devant de lui ; il le rencontra, le 23, à Juliers. Là il se démit, entre ses mains, du gouvernement intérimaire qui lui avait été confié. Le roi, dès le mois de novembre 1632, l’avait nommé grand maître (mayordomo mayor) de la maison de son frère[25] ; il entra immédiatement dans l’exercice de cette charge, conservant, du reste, le commandement des troupes sous les ordres du prince, dont il ne tarda pas à avoir toute la confiance.

Le 2 avril 1635, à la nouvelle qu’un corps espagnol s’était emparé de Trèves par surprise, le cardinal-infant l’y envoya, pour reconnaître l’état de la ville, et y introduire un renfort d’infanterie et de cavalerie avec des munitions de guerre. A son passage par Luxembourg, Aytona vit l’électeur, qui y avait été conduit prisonnier ; il s’efforça, avec peu de succès, d’obtenir son concours à des mesures que projetait le gouvernement espagnol. Arrivé à Trèves, il jugea nécessaire, après en avoir inspecté les fortifications, d’y tracer trois nouveaux forts : l’un au delà de la Moselle, les deux autres au haut et au-dessous de la ville. Il revint à Bruxelles le 20 avril. Le mois suivant, il accompagna le cardinal-infant, lorsque ce prince alla se mettre à la tête de l’armée, pour résister aux Français et aux Hollandais coalisés qui avaient envahi le Brabant ; il le suivit plus tard au pays de Clèves. Le 11 août, au camp de Goch, il fut pris d’une fièvre maligne qui l’emporta six jours après. Le cardinal-infant, dans la lettre où il donna avis de sa mort à Philippe IV, rendit un hommage mérité à sa mémoire : « Le service de Votre Majesté, lui écrivit-il, a fait une grande perte : le zèle, la sollicitude, l’attention du marquis d’Aytona pour les intérêts de Votre Majesté étaient incomparables. Ces qualités, jointes à l’amabilité de son caractère, me le font vivement regretter, et c’est un sentiment qui est partagé par tout le monde. Le vide qu’il laisse pour tout ce qui était à sa charge est considérable. Quant au militaire, ça été une disposition de Dieu que j’aie en ce moment auprès de moi le prince Thomas (de Savoie) et le duc de Lerma, qui sont des personnes de toute satisfaction….. A l’égard du gouvernement politique, le marquis l’entendait si bien, et il avait une telle connaissance des habitants de ces provinces et de la manière de les conduire, que je ne vois pas comment on pourra le remplacer[26]. »

Don Francisco de Moncada, troisième marquis d’Aytona, n’était pas seulement un habile diplomate et un homme de guerre distingué : avant, que sa vie fût tout entière consacrée aux affaires publiques, il s’occupait de littérature et il avait écrit plusieurs ouvrages. On a de lui :

Expedicion de los Catalanes contra Griegos y Turcos. Barcelone, 1623, in-4° ; réimprimée à Madrid, 1775 et 1805, et à Barcelone, 1842 ; in-8° ; insérée, par M. Ochoa, dans le Tesoro de los historiadores españoles. Paris (Baudry),1841 ; in-8°.

Vida de Manlio Torquato Severino Boecio, imprimée après sa mort, Francfort, 1642 ;

3° Une généalogie de la maison de Moncada, insérée par Pierre de Marca, dans son Histoire de Béarn. Paris, 1650 ; in-4°.

La Bibliothèque royale à Bruxelles possède d’Aytona deux recueils de lettres inédites : l’un contient celles qu’il écrivit au comte-duc d’Olivarès pendant son ambassade à Vienne et aux PaysBas ; le second celles qu’il adressa à Philippe IV, depuis son arrivée à Bruxelles jusqu’à la fin de 1633. Ces lettres, auxquelles, comme on a pu le voir, nous avons fait de nombreux emprunts, jettent de vives lumières sur les événements qui se passèrent en Allemagne et aux Pays-Bas, et les mouvements de la politique européenne, pendant les dix années qu’elles embrassent.

Gachard.


  1. Berni, Titulos de Castilla, 1769 ; in-fol., p. 176. — Antonio Ramos, Aparato para la correccion y adicion de Berni, 1777 ; in-fol., p. 26.
  2. C’est la date que M. Weiss, dans la Biographie Michaud, assigne à sa naisance, nous ne savons sur quelle autorité. On remarquera, toutefois, dans la suite de cette notice, qu’au mois de juillet 1630, Aytona accusait seulement quarante-trois ans, tandis que, si la date citée est exacte, il en aurait eu alors quarante-quatre et demi passés.
  3. …..No hay otro medio ni forma para encaminar las cosas del servicio de Su Magd que confiar à los del pais la publica salud de su patria y de su religion….. Yo no sé, señor, como podemos conservar estas provincias en la devocion de S. M. desconfiando dellos, y no dándoles parte en el govierno ; y quando S. M. tubiera un exército grande y muy assistido de España juzgára yo por cosa peligrosa el tratar mal y despreciar esta gente, teniendo à Francia, Holanda y Ingalaterra que les aconsejan que nos hechen y les ofrecen assistencia para ello : y puedo asegurar à V. E. que no conozco à ninguno de quien no me parezea que se pueda hazer tanta confianza como de qualquiera de nosotros….. (Lettre du 5 décembre 1629.)
  4. Ambroise Spinola.
  5. Lettres au roi et au comte-duc des 6 avril et 24 juillet 1630.
  6. Lettre au comte-duc du 24 juillet 1630.
  7. ….. Los Romanos, señor, como V. E. save, nunca dieron instruccion à sus generales y governadores ; y si alguna vez la dieron, fué en casos muy premeditados y particulares….. (Lettre du 18 janvier 1631.)
  8. Lettre d’Aytona au roi, du 7 mars 1630.
  9. Lettre de l’infante Isabelle à Philippe IV, du 19 février 1631. (Archives du royaume.) — Lettre d’Aytona au comte-duc, du 18 février.
  10. Lettre d’Aytona au comte-duc, du 19 février 1631.
  11. D. Antonio Ramos, pp. 26 et 47.
  12. Dépêche du 2 novembre 1632 à l’infante Isabelle. (Archives du royaume.)
  13. …..Después que Su Magd me mandó que cuydasse de esta armada, se han tomado mas de quatro cientos bajeles al enemigo sin haver perdido ni uno solo della….. (Lettre d’Aytona au comte-duc, du 18 février 1631.)
  14. ….. Suplico à V. E. considere que yo no soy soldado, sino en el ánimo y dessos y con alguna teorica que mis peregrinaciones y ocupaciones me han dado, y que para comenzar esta profesion tengo ya quarenta y tres años, y que de qualquiera mal suceso que huviere han de hechar á V. E. la culpa, porque todos me conocen por hechura de V. E. y dependiente suyo….. Los sucessos de la guerra son varios y sujetos á varias interpretaciones ; y aunque me govierne muy bien, como los effectos no sean muy lucidos, hecharán la culpa, no á mí, sino á V. E. que me escogió….. (Lettre du 24 juillet 1630.)
  15. ….. Confieso á V. E. que siento mucho hallarme en Flandes embuelto en consultas y papeles en tiempo que otros exércitan la espada….. (Lettre du 15 mai 1631 au comte-duc.)
  16. Lettre du 17 décembre 1631.
  17. Relation véritable et puntuelle de ce qui s’est passé en la réduction de Bouchain en la vraye obéissance de Sa Majesté. Traduit d’espagnol en françois. L’an M.DC.XXXIII. In-4° de 15 pages. — Gazette de France, ann. 1633, n° 37.—Lettre d’Aytona au comte-duc d’Olivarès, du 13 avril 1633.
  18. Lettres d’Aytona au roi, des 16 juin, 4 août, 23 septembre et 4 novembre 1633.
  19. Page 394.
  20. Lettre du 18 mars 1634. (Archives du royaume.)
  21. Gazette de France, année 1634, n° 46, p. 189.
  22. Louis-François Verreycken, baron de Bonlez, audiencier et premier secrétaire d’État.
  23. Actes des états généraux de 1632, t. II, pp. 347 et suivantes.
  24. ’Gazette de France, année 1634. — Van Loon, Histoire métallique des Provinces-Unies, t. II, p. 217. — Histoire générale des Provinces-Unies, t. VIΙΙ, pp. 7 et 8.
  25. Lettre d’Aytona au roi, du 26 novembre 1632.
  26. Ha hecho el servicio de V. M. una gran pérdida, porque su zelo, su euydado y atencion eran incomparables. Por esta parte y lo que él era amable ha sido de gran sentimiento para mi, y generalmente ha dexado mucho desseo de si. La falla que hará para todo lo que era de su cargo sera grande. Para lo militar ; ha sido providencia de Dios que oy se hallen cerca mi persona el principe Thomás y el duque de Lerma, porque son personas de toda satisfacion….. En quanto al gobierno politico, el marqués lo tenia tan compreendido y tenia tanto conocimiento de los naturales destas provincias y forma de governalles, que no veo cosa que pueda suplir su falla…..(Lettre du 20 août 1635, aux Archives du royaume.)