Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BÉTHUNE, Quenes DE

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*BÉTHUNE (Quenes DE), dit le Vieux, trouvère, né en 1150, à Béthune, mort en 1222, en Romanie, était le cinquième fils de Robert V, avoué d’Arras. Le prénom de ce poëte diplomate et soldat se rencontre sous les déguisements les plus divers : Quesnes, Quenes, Cunes, Cuno, Quennon, Connain, Coenes, Conon, etc. Lacurne de Sainte-Palaye a cru y retrouver, notamment dans la forme Cunes, l’équivalent du vieux titre de cuens, c’est-à-dire comte. Mais Quenes n’était qu’un cadet de famille qui n’eut jamais de comté en Artois. C’est par la grammaire de la langue d’oil qu’il faut s’expliquer cette instabilité d’orthographe : il y a eu, jusqu’au commencement du xve siècle, deux formes pour les noms propres, selon qu’ils étaient au nominatif ou à l’accusatif : Hues, Huon ; Berte, Bertain ; Cunes, Conon.

M. Paulin Paris (Romancéro, p. 78) veut que le trouvère soit né avant 1150. Il se fonde sur ces vers de Philippe Mouskes :

La terre fut pis en cest an :
Quar li vieus Quenes estoit mors.

Mais ce passage, qui se rapporte à l’an 1222, doit être complété par le troisième vers : Et li jouenes Quenes li fors. Il est évident que le chroniqueur a employé vieus comme synonyme de père. Quoiqu’il en soit, Queues paraît avoir été page, puis écuyer chez sou parent Hugues d’Oisy. Celui-ci, châtelain de Cambrai, et l’un des plus fougueux féodaux de l’époque, pratiquait la gaie science pour se délasser au milieu des guerres que son beau-frère Philippe d’Alsace faisait à la France. Il donna à son jeune cousin les premières leçons de courtoisie et lui apprit à faire dits et chants en l’honneur de Dieu et des dames. « Il m’apprit à chanter dès enfance, » dit Quenes dans une de ses meilleures pièces de vers. Le jeune page était encouragé par les succès littéraires de son frère Guillaume le Roux, avoué d’Arras. Qui sait aussi s’il n’a pas profité des leçons du magister Eberhardus de Béthune, qui fut surnommé le Gréciste et qui, dans sa grammaire en vers latins, énumère tous les classiques alors connus ?

C’est peut-être en 1170, à l’occasion du baptême d’Isabelle de Hainaut, fille de Baudouin et de Marguerite d’Alsace, que le jeune damoisel de Béthune reçut l’accolade de chevalier. Qu’il ait alors vécu à Lille ou à Arras, toujours est-il naturel de croire que, comme toute sa famille, il se voua au service de la Flandre. Ses frères y étaient honorés et tout-puissants, et lui-même, enthousiaste de poésie, dut se plaire à la cour de la comtesse Elisabeth de Vermaudois. Femme de Philippe d’Alsace, celle-ci avait, plus encore que son époux, le goût des plaisirs littéraires ; elle encourageait Chrestien de Troyes, et l’on dit même qu’elle présidait une cour d’amour.

Ainsi formé par les exemples de la cour et les leçons de la famille, Quenes était un chevalier accompli quand il fut présenté au vieux palais de la cité. C’était en 1180 ; il était venu dans la capitale à la suite de la nièce du comte de Flandre qui devait épouser Philippe-Auguste. Ce mariage, en quelque sorte imposé par l’influence de Philippe d’Alsace, parrain du jeune roi, exaspéra les partisans de la reine-mère, Alice de Champagne. Celle-ci, secondée par son frère le cardinal-archevêque de Reims et par les seigneurs champenois, cherchait en toute occasion à humilier les Flamands qui entouraient la jeune reine. C’était presque une querelle de race, et comme un souvenir de l’antagonisme qui avait autrefois régné entre le nord germanique et le midi gallo-romain. Bien que les trouvères d’Arras, de Mons et de Tournai eussent la parléure délitable, ceux de Champagne étaient préférés : on prétendait qu’ils savaient seuls reproduire la gentillesse des troubadours. Ils n’avaient pas ces locutions bizarres qu’on croyait pouvoir reprocher aux chansonniers flamands.

Mais au milieu de ces intrigues politiques et de ces disputes littéraires, l’amour, si puissant au moyen âge, parlait aux esprits les plus sérieux et les plus occupés. D’ailleurs, avec la mobilité naturelle à ces temps de fièvre juvénile, on passait rapidement de l’emportement le plus hostile à l’affection la plus ardente. C’est ainsi que la veuve de Henri le Large, comte de Champagne, Marie de Erance, belle encore à quarante ans, s’attira successivement les hommages de Philippe d’Alsace et de Quenes de Béthune. La galanterie chevaleresque faisait taire les haines féodales.

Ce fut le jeune vassal qui fut le mieux et le plus longtemps écouté. Dans ses vers charmants et courtois, il commença par implorer pitié, à défaut d’amour, et il trouvait les formes les plus avenantes pour déclarer qu’il était fins amans, ce qui voulait dire : loyal, soumis et discret. Bientôt pourtant ses chansons devinrent plus hardies : il était arrivé sur cette pente si glissante de la galanterie. C’était, d’ailleurs, une époque d’exubérance et d’ivresse : en 1180, Huges d’Oisy fondait l’abbaye de Cantimpré en même temps qu’il chantait le Tournois des Dames où figurait la comtesse de Champagne.

Mais un jour la coquette comtesse, digne fille d’Aliénor de Guyenne, voulut jouir de tout son triomphe ; elle vanta si bien son servant d’amour, et comme poëte et comme musicien, qu’il fut invité à se faire entendre devant le roi. Soit dépit, soit préjugé, la reine-mère, la caustique Champenoise, donna le signal de la désapprobation : tout le monde l’imita, jusqu’à, sa spirituelle belle-soeur, Marie de France, qui en d’autres rencontres, comme régente de Champagne et comme protectrice des poëtes, avait donné tant de preuves de sens et de justice. Il est vrai que depuis quelque temps une réaction habilement ourdie avait ôté la faveur royale aux Flamands pour la rendre momentanément aux Champenois. Pour certaines femmes, le vaincu a toujours tort. Quenes se vengea en poëte, comme on peut le voir dans une de ses plus piquantes chansons, celle qui contient déjà la citation proverbiale des Anes de Pontoise, plus anciens encore que ceux de Beaune :

Moult me semont Amours que je m’envoise,
Quant je plus dois de chanter estre cois,
Mais j’ai plus grand talent que je me coise :
Por çou, j’ai mis mon chanter en défois.
Que mon langage ont blasmé li François,
Et mes chansons, oyant les Champenois,
Et la Contesse encoir, dont plus me poise.
 
La Roïne ne fit pas que courtoise
Que me resprist, elle et ses fiex li rois ;
Encoir ne soit ma parole françoise,
Si la puet-on bien entendre en françois.
Ne cil ne sont bien appris ne cortois
Qui m’ont reprist, se j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fus pas norriz à Pontoise.

C’est à peu près dans le même esprit que Jehan Dupin, trouvère cambrésien, disait au xive siècle :

Si n’ai pas langue de françois,
De la duché de Bourbonnois,
Fut mon lieu et ma nourriture.

A la fin du narquois manifeste d’autonomie littéraire de Quenes, venait une catégorique déclaration d’amour. Elle arrivait trop tard : la fière comtesse de Champagne ne pouvait plus aimer le poëte qu’on raillait à Paris. Elle dissimula toutefois son désappointement. Des protestations de tendre courtoisie dupèrent longtemps un amant trop naïf. Il en était là, lorsqu’en 1188, à la nouvelle des succès de Salah-Eddin, en Palestine, on prêcha un nouvel appel aux armes chez les chrétiens de l’Occident. Quenes dut être un des premiers à prendre la croix. Ce fut l’exemple de son père et de ses frères aînés, plus encore que celui de son seigneur, Philippe d’Alsace, qui le décida. Il est possible, comme le conjecture M. Paulin Paris, que la comtesse Marie, qui envoyait son fils, Henri II, outre-mer, ait voulu se donner de plus la gloire d’avoir exhorté à l’héroïque pèlerinage le plus candide de ses adorateurs. Mais à vrai dire, pour faire son devoir de chevalier chrétien, un Béthune n’avait besoin que de lui-même. Et puis, cette comtesse pouvait-elle prêcher avec beaucoup d’onction, elle qui devait, en 1192, permettre aux Juifs de Brie-Comte-Robert de couronner d’épines et de fustiger un chrétien ?

Quoi qu’il en soit, ce fut au milieu des préparatifs du grand voyage que notre poëte découvrit, la perfidie de la dame de ses pensées. L’indignation l’inspira à merveille ; un heureux mélange de sensibilité et de malice, de courtoisie et d’énergie, lui fit trouver ses meilleurs vers :

Tel blame amors qui en toute sa vie
Léaus amor ne boue ne connut,
Et tel i a qui cuide avoir amie
Bone et léaus, qui onques ne la fut.

C’est ici qu’il convient de rappeler l’enthousiaste appréciation de Charles Nodier : « Je suis encore en doute, disait-il, le 10 décembre 1833 (feuilleton du Temps), de savoir si les hommes en ont parlé une seule (langue) qui fut plus souple et plus franche, plus énergique et plus gracieuse, et si la lyre antique a jamais accompagné des chants plus doux, tranchons le mot, que ceux d’Audefroi le Bâtard et de Quenes de Béthune. »

Les confidences d’amour qu’il adresse au comte de Guelle (de Gueldre ?) ont une mâle et suave harmonie. Mais en ce xiie siècle qui fut si musical, cette musique de la parole émue ne parvint pas à faire pardonner le scandale des accusations. Cette fois, en effet, ce n’était pas un moine atrabilaire, tel qiie Guyot de Provins, ni un gabeur aussi effronte que Renart, c’était le plus élégant des chanteurs-chevaliers qui médisait de la vertu des dames :

Mainte en i a çainte d’une corroie,
Qui lor ami ne font fors de guiller.

A Béthune même, où ses chansons étaient recherchées, on lui reprocha d’avoir « chanté des dames laidement. » On dit qu’une cour d’amour s’en émut, et que Quenes dut faire amende honorable. Mais, à bien déchiffrer les textes, on reconnaît que la défense du trouvère, toujours plus vive et plus mordante, ne faisait qu’aggraver l’accusation en la précisant. La dame pour laquelle il s’était compromis à propos d’une lettre et d’un anneau et pour laquelle il déclarait avoir voulu jadis donner sa part de paradis, il allait jusqu’à l’appeler l’abbesse de S’offre-à-tous. Il faisait sans doute allusion à l’aventure de la comtesse avec le trouvère champenois Auboins de Sézanne. A lui aussi elle avait dit : « Quant ireis-vous outre mer ? » Quenes la punit plus cruellement encore s’il est vrai, comme on l’a dit, que les femmes aiment mieux qu’on médise de leur vertu que de leur esprit ou de leur beauté. Avec le ton du fier Corneille disant à la Duparc : « Marquise, si mon visage, etc.. » il disait à la fantasque comtesse, trop enivrée de l’encens qu’on lui prodiguait encore :

On n’aime pas dame por parenté
Ains quant ele est bele, courtoise et sage ;
Vos en saurez, par tens, la vérité.

C’était la conclusion d’un conte plein de malice et d’envoiseure. Certaine dame, après avoir repoussé un chevalier, se trouve bientôt trop heureuse de le rappeler. Mais à son tour, il fait le dédaigneux et il lui démontre, en la persifflant, combien la fleur de beauté peut être éphémère. Ailleurs Quenes se vante d’avoir enfin remplacé cette passion par un amour sans « orgueil ne faintise, » l’amour de Dieu. Il chanta donc la troisième croisade, et, tout en rappelant de loin en loin par quelques mots fiévreux une ardeur mal éteinte, il trouva des accents dignes de la noble entreprise : « Dieu, s’écriait-il, est assiégé en son saint héritage : honnis seront ceux qui refuseront de partir. » Puis, se tournant vers les gens d’armes enrôlés par les chevaliers bannerets ou entretenus par les bourgeois et les clercs, il leur reprochait amèrement leurs brutales convoitises :

Et que porront dire, si ennemi,
Là où li saint trembleront de doutance
Devant celui qui onques ne mentit ?

Avec une éloquence non moins vengeresse, il disait : « Notre Seigneur est déjà vengé des hauts barons qui lui ont refusé leur secours. Puisse-t-il encore les abaisser, car ils sont les plus vils que j’aie encore vus. Maudits soient ces barons ! semblables à l’oiseau qui souille son nid, il en est peu d’entre eux qui n’aient déshonoré leurs domaines autant qu’ils en avaient le pouvoir. »

Ce sirventois fougueux comme un sirvente du troubadour contemporain, Bertrand de Born, fut assez mal accueilli par quelques amis de Quenes, qui s’y trouvaient trop durement désignés.

Il partit en 1190 pour la Palestine, et là encore ses vers secondèrent les prédications du clergé. Il osa même s’attaquer à Pliilippe-Auguste, qui, plus politique que chevalier, voulait reprendre le chemin de l’Europe sans attendre la fin de la croisade. « Ah ! gentil roi, disait-il, quand Dieu vous fit prendre la croix, toute l’Égypte redoutait votre nom ; et maintenant, que dira la France, que dira la Champagne ?… De cette défaillance les saints, les martyrs, les apôtres et les innocents se plaindront au jour du jugement ! » Malgré ces touchantes remontrances, le roi partit, et Queues fut obligé de le suivre.

Les barons restés en France prirent alors leur revanche ; ils raillèrent, dans leurs chansons, ceux qui avaient proclamé si haut la sainteté d’une expédition qui échouait si misérablement devant les intérêts et les caprices les plus mondains. Queues surtout fut en butte aux satires ; mais ce qui ne s’explique que par la rude franchise de l’époque, Hugues d’Oisy donna le signal des invectives contre son cousin qui l’appelait toujours son maistre : « Malgré Dieu, malgré ses saints, disait -il en ses couplets satiriques, Queues revient, et mal soit-il venant ! Honni soit-il avec ses prêchements, et honni soit que de lui ne dit fi ! Quand Dieu le verra dans le malheur, il lui faudra, car il lui a failli. » Ces derniers mots retournaient contre Quenes ses propres vers :

Qui li faudra à cest besoin d’aïe,
Sachiés que il li faudra à greignour.

Le trouvère, profondément humilié, parait avoir suivi le dernier conseil que lui donna son maître : « Ne chantez plus, Queues ; je vous prie. » Sauf un jeu-parti envoyé au concours du Puy Verd d’Arras, on ne trouve plus de pièces de vers qu’on puisse attribuer à Quenes de Béthune. Il s’était retiré de la cour de Paris depuis la mort d’Isabelle de Hainaut, et sous le règne de Baudoin VIII et de Baudouin IX de Flandre, il se recueillit en quelque sorte dans la vie des affaires administratives, comme s’il avait pressenti le rôle difficile qu’il allait être bientôt appelé à jouer. Il faut se familiariser avec ces temps pour ne pas trop s’étonner de la transformation radicale de notre galant trouvère en diplomate, austère conseiller des empereurs. On trouve aux archives de Lille des chartes de 1201 par lesquelles, au moment de partir par la croisade, il fixe les droits de ses filles Ricalde et Aléis. La même année, il affranchit les hommes de ses terres de Bergues, de Ruilly et de Chamecq (A. Duchesne). On voit qu’il se préparait dignement à sa carrière nouvelle.

Il fut, dit M. Paulin Paris, l’Ulysse de cette nouvelle Iliade que nos historiens ont coutume d’appeler la quatrième croisade. Dès l’ambassade de Venise, où il figure comme mandataire du comte de Flandre et où le premier il signe le traité d’alliance, il se montra le digne émide du célèbre Villehardouin, maréchal de Champagne. Cette lutte qu’ils eurent à soutenir et contre la duplicité vénitienne et contre l’inconstance française, exigeait autant de dévouement que d’habileté. Mais c’est à Constantinople que les difficultés s’accumulèrent ; il faut lire, dans cette épopée en prose qu’on appela naïvement li Romans de Cmistantinoble, les mâles discours qu’inspirait la preudhomie chevaleresque.

Quenes, que la chronique désigne comme un sage chevalier et bien emparlé, fut aussi merveilleux dans sa prose parlée qu’il l’avait été dans ses vers chantés par les ménestrels. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler ce qu’il dit aux envoyés de l’usurpateur Alexis qui se plaignait de l’entrée des croisés sur les terres de l’empire grec (1203) : « Biau sire, vos avés dit que vostre sire se merveille moult durement pourquoi nostre seigneur sont entré en sa terre ne en son règne. En sa terre ne en son règne ne sont il mie entré ; quar il la tient à tort et sans raison et contre Deu ; et ce est péchié. Li sires de sa terre est son neveu qui ci est et qui fis est de son frère l’empérieur Sursac. Mais se il à la merci de son neveu voloit venir, et il li rendoit sa corone et l’empire, nous proierons qu’il li donast sa pès, et tant du sien qu’il peust vivre richement. Et gardés que par ce message ne revenés plus, si ce n’est por otroier ce que vos avez oï. »

Un discours encore plus beau est celui que Quenes prononça devant un autre empereur Alexis, celui que les Latins venaient de rétablir sur le trône et qui regardait la gratitude comme une humiliation. Qu’on se figure, dans la vaste et éblouissante salle du palais des Blaquernes, au milieu de toute la pompe byzantine, un grave chevalier de Belgique portant cet éclatant défi : « Sire, nous sommes à toi venus de par les barons de l’ost, et de par le duc de Venise ; et sache qu’ils te rappellent ce qu’ils ont fait pour toi, comme chacun sait et comme il est manifeste. Vous leur avez juré, ton père et toi, de tenir les traités dont ils ont les chartes scellées. Vous n’avez pas fait comme vous deviez faire. Ils vous ont sommé maintes fois et nous vous sommons encore de leur part, en présence de tous vos barons, de satisfaire aux articles arrêtés entre vous et eux. Si vous le faites, tout sera bien ; si vous refusez, sachez que dorénavant ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami, mais vous pourchasseront tant qu’ils pourront. Et bien vous mandent-ils que ni à vous ni à quelque autre ils ne voudraient faire mal avant d’avoir porté le défi, car ce serait trahison, et telle n’est pas la coutume de leur pays. Vous avez donc entendu ce que nous avons dit ; sur quoi vous prendrez telle résolution qu’il vous plaira. »

Cette harangue un peu bien libre, comme s’exprime le traducteur Biaise de Vigenère, mit Quenes en si haut relief que lorsque son seigneur Baudouin eut été élu empereur de Constantinople (16 mai 1204), il le désigna pour gouverner la capitale en son absence. C’était un vrai poste de combat ; car on sait que l’empire des Latins fut aussi orageux qu’éphémère. L’instabilité était partout ; l’individualisme intraitable des chevaliers Francs s’ajoutait encore à la perfidie des Grecs et à la férocité des Bulgares. Quenes eut des luttes à soutenir jusque dans sa propre famille ; il fit des efforts suprêmes, mais inutiles, pour retenir en Romanie son frère Guillaume, seigneur de Béthune et de Termonde. La mort tragique de l’empereur Baudouin avait découragé les plus vaillants.

Quenes ne se découragea jamais ; on eût dit qu’il voulait par son héroïsme et son inaltérable grandeur d’âme démentir le terrible sirvente d’Hugues d’Oisy. Quoique proto-vestiaire ou grand-maître de la garde-robe impériale, on le voit commander le deuxième corps ou bataille devant Andrinople, sous la régence de Henri,li bals de l’empire. C’est encore lui qui vole au secours de Renier de Trit, chevalier hennuyer assiégé dans Sténimac, ville de la Thrace. C’est lui enfin qui, pour le siége de Didymotique, surveille la construction des machines.

Il ne cesse de chevaucher que pour guider de ses conseils le jeune empereur, Henri de Hainaut, couronné le 28 août 1206. Dans cette bizarre improvisation de société féodale, le suzerain était un bouillant chevalier plutôt qu’un politique habile, et l’on peut dire que dans les intervalles des combats, ce fut Quenes seul qui parvint à instituer quelque apparence de gouvernement au sein de la plus incroyable anarchie. C’est ce qui faisait dire à Pierre d’Oultreman, dans sa Constantinopolis Belgica : Conon erat vir domi militioeque nobilis et facundus in paucis.

Il y eut un moment (ce fut en 1207) où il fallut porter secours tout à la fois en Macédoine et en Asie-Mineure. Quenes était partout, car l’empereur ne pouvait plus rien faire sans son conseil. Quand Villehardouin termine sa chronique, nous voyons le proto-vestiaire devenu seigneur et gardien de la grande ville d’Andrinople, quelques semaines après avoir concouru à dégager, en Natolie, Thierry de Los, sénéchal del’empire romain d’Orient.

Henri de Valenciennes, qui continue le récit de Villehardouin, parle aussi avec enthousiasme de Cuenon de Bietune que l’empereur avait toujours trouvé preudome et sage chevalier et loyal. Lors de la querelle survenue (1209) à Salonique entre l’impétueux empereur Henri et son insolent vassal le comte de Blandras, ce fut la haute éloquence de Quenes qui remporta la meilleure victoire. Il ne crut pas s’abaisser en descendant aux plus touchantes supplications pour que le vassal s’arrêtât aux limites de la félonie et respectât li hounours l’empereour de Rome. Ou croirait entendre Nestor dans ces lignes d’une simplicité épique : « Ne mourons pas en haine mortelle les uns contre les autres. Si nous nous entre-guerroyons, les plus joyeux seront les griffons (les Grecs). Pour Dieu ! entendez raison ; si nous mettons arrière-dos la peur de notre sire, si nous ne craignons plus de méfaire, si nous commençons la guerre les uns contre les autres, je vous dis et fais savoir que toute la terre sera détruite, et nous perdrons tout ce que nous avons déjà conquis avec tant de peine. » Ces paroles vraiment pathétiques furent ensuite développées par Pierre de Douai, un autre trouvère-chevalier. L’empereur finit cependant par faire des concessions ; il accorda Négrepont et toute la terre qui va de Duras à Macre. Mais il fit une restriction mentale en citant le vieux dicton la forche paist le pré. « Sire, font li archevesque et li evesque de l’ost, nous vous en assoudrons de tout le meffait, et en prenderons tous les péchiés sur nous. »

Sauf quelques moments d’impatience que les naïfs chroniqueurs n’ont garde d’oublier, Quenes était toujours également prêt à donner un bon conseil ou un bon coup d’épée. Tel on le vit encore dans les contestations au sujet de Thèbes, de Corinthe et des nombreux fiefs de la Morée. Et en 1212, au fort de tous ces démêlés, il se plaît à envoyer à Béthune une charte où, prenant le titre de proto-camérier de Romanie, il fait des donations en faveur d’anciens serviteurs.

Vers 1213, il jouit enfin de quelque repos dans sa seigneurie d’Andrinople. L’empereur Henri, un peu calmé par l’âge, avait fini par gagner l’affection d’une partie de la population grecque, en tolérant ses rites religieux.

En 1216, l’empereur et son frère Eustache étant morts sans enfants, les barons réunis à Coustantinople nommèrent Quenes régent ou bail de Romanie. Il le fut encore en 1219 après la mort d’Yolande de Flandre, veuve de l’empereur Pierre de Courtenay. Sous la régence de cette princesse, il avait eu, comme sénéchal, la haute direction du gouvernement.

« Il fut choisi entre tous les barons, dit Ducange (Histoire de l’empire de Constantinople, t. I, p. 165), comme le plus capable de gouverner, et le plus vaillant et le plus expérimenté au fait de la guerre et à la conduite des armées, dont il avait donné des marques sous les empereurs Baudouin et Henri. » Durant cet interrègne, qui se prolongea à cause des ridicules voyages de Robert de Courtenay, Quenes préserva l’empire latin de nouvelles invasions. Il sut contenir Théodore d’Épire, et tint tête pareillement à Lascaris qui, ayant épousé une sœur de Robert, se prévalait de la longue absence de ce prince et réunissait des troupes en Asie pour reconquérir le trône de ses ancêtres. Quenes fit une dernière fois prévaloir sa fermeté prudente dans une contestation assez délicate. Elle concernait les immunités des fiefs et des dîmes que se disputaient la noblesse et le clergé de Thessalie. Au moment de la conquête, la plupart des domaines ecclésiastiques avaient été donnés aux gentilshommes. Un traitement fixe avait été accorde, par compensation, aux nouveaux titulaires des évêchés, des cures et des bénéfices. Sous les empereurs Henri de Hainaut et Pierre de Courtenay, les réclamations avaient été vives de part et d’autre, mais n’avaient pu aboutir. Enfin le troisième dimanche de carême de l’an 1219, en présence de Jean Colonna, cardinal et légat du saint-siége dans l’empire d’Orient, Quenes parvint à faire souscrire et sceller du sceau des barons une transaction qui fut longtemps en vigueur. Il fut décidé qu’une partie des biens de l’Église grecque serait cédée au clergé latin, et que notamment les églises cathédrales jouiraient de tous les biens dont elles jouissaient du temps de l’empereur Alexis Bambacorax.

En juin 1222, l’empereur Robert, nouvellement couronné, ratifia toutes les conventions arrêtées par le régent. Cette approbation solennelle fut un dernier hommage rendu à la chevaleresque probité de Quenes de Béthune qui venait de mourir et qui a été, on peut le dire, une des figures les plus vraies et les plus originales du xiie siècle. Il faut donc regretter d’avoir si peu de détails authentiques sur une existence si bien remplie.

J. Stecher.

Paulin Paris, Le Romancéro français. Paris, 1833. — Arthur Dinaux, Les Trouvères Artésiens, Paris, 1843. — Id., Les Trouvères Cambrésiens, Paris. 1837. — Buchon, Chroniques nationales, t. I à IV. — Kervyn de Lettenhove, Hist. de la Flandre, t. II. — André Duchesne, Hist. de la maison de Béthune, 1639, in-fol.