Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BERLAYMONT, Gilles DE (baron de Hierges)

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BERLAYMONT (Gilles DE), baron de Hierges, homme de guerre, tué devant Maestricht, le 18 juin 1579. Gilles de Berlaymont était le fils aîné de Charles, comte de Berlaymont, et d’Adrienne de Ligne ; il embrassa de bonne heure le parti des armes et exerça une grande influence sur tous les événements militaires de l’époque des troubles. Chargé par la gouvernante des Pays-Bas, dès le 17 décembre 1566[1], de lever un régiment d’infanterie wallone de six compagnies de deux cents hommes chacune, il se trouva, très-jeune encore, investi d’un commandement important et put de suite mettre en évidence les qualités militaires éminentes qu’il possédait. Il assista au siége de Valenciennes, en 1567, sous les ordres de Philippe de Noircarmes et se couvrit de gloire à la bataille de Jemmingen, le 16 juillet de l’année suivante. Son dévouement à la cause de Philippe II lui valut, en 1572, outre le collier de la Toison d’or, le gouvernement de la Frise, en remplacement du comte de Megen. Peu de temps après, il y joignit le gouvernement de la Gueldre. Ces charges importantes ne l’empêchèrent pas d’accompagner le duc d’Albe dans toutes ses expéditions ; il rendit de grands services au siége de Harlem et, en 1574, à la bataille de Mook (Hanovre) où périrent Louis et Henri de Nassau. Il décida la victoire dans cette journée mémorable par une habile diversion, qu’il exécuta avec un corps de cavalerie de réserve. Il fut pourvu alors de la charge de stadhouder de Hollande, de Zélande et d’Utrecht, en remplacement du comte de Boussu, fait prisonnier par les confédérés ; il obtint en outre le commandement de la compagnie d’hommes d’armes des ordonnances, devenue vacante par la mort du comte de Megen.

Les efforts tentés par le grand commandeur Requesens, qui avait succédé au duc d’Albe dans le gouvernement général des Pays-Bas, pour arriver à une réconciliation entre le gouvernement du roi et les confédérés, n’ayant pu aboutir, les troupes se mirent en mesure de s’emparer des points principaux de la Hollande. Le baron de Hierges, qui était un des deux mestres de camp de l’armée espagnole dans les Pays-Bas, fut chargé de la conduite de ces opérations. Il reçut l’ordre d’entrer dans le Waterland et de brûler tout le pays jusqu’aux portes d’Enckhuizen et de Horn[2]. Mais il ne parvint pas à exécuter ce plan[3]. Il attaqua Buren, s’empara de cette ville, le 26 juin (1575) et de son château quelques jours après ; ensuite il se dirigea sur Oudewater, position importante, à proximité de Schoonhoven, Gouda et Voorne[4] ; il ne tarda pas à s’en rendre maître (le 7 août), malgré une brillante défense des assiégés qui tous furent massacrés par les vainqueurs[5]. Quant à la ville, elle fut littéralement réduite en cendres. Le baron de Hierges se hâta ensuite de marcher sur Schoonhoven qui se rendit le 24 août ; il s’empara également des châteaux de Krimpen et de Papendrecht et, par là, se trouva maître du cours du Leck et en position d’intercepter toutes les communications des confédérés par cette rivière, la Meuse et l’Issel.

Le baron de Hierges se trouvant atteint de fièvres, ne put continuer ses opérations militaires et se retira à Utrecht. Bientôt après, les désordres déplorables que commirent les troupes espagnoles vinrent non-seulement paralyser tous les projets ultérieurs des généraux de Philippe II, mais ils permirent aux confédérés de reprendre une grande partie des villes et des positions fortifiées dont les troupes de l’armée du roi s’étaient emparées précédemment.

Après la mort du gouverneur général Requesens, le baron de Hierges se rendit à Bruxelles avec les gouverneurs des autres provinces pour solliciter du conseil d’État les secours, dont il avait un besoin indispensable, et surtout de l’argent pour payer ses troupes depuis longtemps sans solde. « Le baron de Hierges, » disait le conseil d’État dans sa lettre au roi du 31 mars 1576, « nous a déclairé, comme passé plussieurs mois, n’a cessé d’escripvre et représenter le tout audict seigneur deffunct, et voyant qu’il ne pouvoit plus soustenir ceste impossibilité, est venu icy pour nous donner à attendre le pitoiable et lamentable estât où se retrouvent toutes choses en icelles provinces, signamment en tous les forts bastiz sur les dicques et es passaiges de Hollande, où il n’y a âme vivante, ny bestial, ny grains, ny herbe, ains seullement ciel et eaue et faulte de tous vivres et munitions, sans un soult, passé plussieurs mois. » Mais ni le conseil d’État ni le roi ne se trouvaient en mesure de lui venir efficacement en aide ; la détresse des troupes et leur indiscipline qui occasionnèrent d’irréparables désastres, notamment à Anvers, l’épouvantable désordre qui existait partout et avait poussé les populations au désespoir, toutes ces circonstances amenèrent le baron de Hierges à se rallier au parti des États généraux. Il a expliqué lui-même, dans une lettre écrite le 19 octobre au comte de Boussu, le motif de cette résolution : « Entendant, » écrit-il, à son ami, qui était alors prisonnier de guerre à Horn, « que vostre secrétaire, Van der Zande, alloit vers vous, n’aye voulu laisser vous advertir de ce que se passe par cy, qu’est, en effect, que les Éstats de par deçà ce sont la pluspart joinctz ensamble pour la liberté du pays, la conservation de la religion catholique et romaine, service de S. M. et partement des Espagnols avec leurs adherenz ; et voyant une cause sy juste, me suys déterminez me joindre aussy aux susditz estats, ne veuillant estre instrument pour mettre ma patrie en perpétuelle servitude et couper la gorge à tous mes parens et amys et tant aussy sous danger général sy long et sy impertinente comme celle qu’avons menez jusques à ceste heure[6]. »

La résolution prise par le baron de Hierges déconcerta beaucoup les partisans dévoués de la cause espagnole qui avaient compté sur lui pour déjouer les projets des patriotes. « Il dépend de lui, » écrivait au roi, le 14 septembre, Géronimo de Roda, faisant allusion au baron de Hierges, « qu’il se fasse quelque chose ou rien pour le service de V. M. En effet, s’il arrivait avec quatre mille ou cinq mille Bas-Allemands et Wallons et mille Espagnols, on formerait encore un camp de huit mille à dix mille hommes et près de deux mille chevaux, et avec les positions que nous occupons en Brabant, nous tiendrions en respect les troupes des États. »

A l’arrivée de don Juan aux Pays-Bas, le baron de Hierges fut nommé commandant de la garde personnelle de ce prince. Les écrivains protestants et les partisans de Guillaume d’Orange ont vu dans cette nomination une preuve de la duplicité de Gilles de Berlaymont ; ils ont mis en doute la sincérité de ses déclarations et ont prétendu que sa réunion aux États généraux et son adhésion à la pacification de Gand et à l’union de Bruxelles ne furent qu’une feinte ; mais ces reproches n’ont-ils pas été dictés par l’esprit de parti ? Il est à remarquer que la pacification de Gand, de même que l’union de Bruxelles, ces deux pactes d’alliance qui renfermaient tout ce que le parti patriote demandait alors au roi d’Espagne, avaient été acceptés par l’édit perpétuel de don Juan et par les États de Hollande eux-mêmes. Au moment où l’édit perpétuel fut donné, il n’existait donc pas un parti patriote et un parti de don Juan ; ces deux partis n’en formaient qu’un seul : le parti national qui demandait l’expulsion des Espagnols. Dès lors n’est-il pas injuste d’accuser de trahison envers le parti patriote, les hommes qui, comme le baron de Hierges, se rangèrent autour de don Juan ? Celui-ci, en définitive, représentait le roi d’Espagne, au nom duquel la pacification de Gand, de même que l’edit perpétuel, avaient été rédigés. Car, ainsi que le fait judicieusement observer M. Moke, « les États avaient déclaré sincèrement qu’ils voulaient persévérer dans l’ancienne religion sans permettre aucun changement en icelle ; on ne songeait pas à contester la souveraineté du roi ; il ne s’agissait que de maintenir les vieilles libertés politiques de la nation qui n’avait jamais supporté la tutelle étrangère ; enfin les Belges ne demandaient rien qui ne fut légal et conforme aux droits publics du pays ; » sur tous ces points, les États et don Juan étaient parfaitement d’accord.

Le baron de Hierges, en acceptant le commandement de la garde personnelle de don Juan, ne se séparait donc nullement des États généraux ; ce qui le prouve d’ailleurs surabondamment, c’est la lettre du 2 janvier 1577, par laquelle les États généraux annoncèrent eux-mêmes au baron de Hierges sa désignation pour cet emploi ; on y lit, en effet : « Monsieur, comme Son Altèze s’est résolue et accordée avecq nous et qu’elle désire se joindre au plustost pour faire effectuer toutes ses promesses, tant de la retraicte des Espagnols que aultrement, vous ayant voluntairement accepté pour chief de garde, que avons consentiz, vous prions, et requerons bien instamment, que prestement ceste veue, il vous plaise nous venir trouver par la voie de la poste, le plus tost que vous sera possible, comme vous scavez quelle célérité est requise en noz affaires, pour une fois descharger cette povre patrie de tant de maulx et travaulx. A vostre arrivée polrons communiquer par ensemble de ce qui sera expédient pour advancher ceste négotiation. Pour l’importance de laquelle retournons à vous prier très-instamment ne vouloir différer vostre venue en aulcune manière. Et sur cest espoir, nous nous recommandons très-affectueusement à vostre bonne grâce, etc.[7]. »

Il ressort évidemment de cette lettre que les États généraux furent bien loin de voir une trahison de la part du baron de Hierges dans sa nomination aux charges et emplois que don Juan lui destinait. Si plus tard le prince d’Orange, qui avait d’autres projets, parvint, par ses intrigues, à rendre le nouveau gouverneur général suspect et à le faire considérer comme un ennemi de la cause nationale, il n’en est pas moins vrai qu’en obéissant à don Juan, lors de son arrivée dans les Pays-Bas, les généraux belges ne manquèrent à aucun de leurs devoirs envers la patrie. Le reproche de duplicité que l’on a adressé au baron de Hierges n’est donc nullement justifié, selon nous. Don Juan, d’accord avec les États généraux, ne négligea rien pour rallier Guillaume d’Orange ; après d’infructueux efforts, il consentit, pour satisfaire au vœu général, à tenter auprès de ce prince une dernière démarche en envoyant en Hollande, à Gertrudenberg, des députés pour régler de part et d’autre les questions restées jusqu’alors sans solution… Le baron de Hierges fut désigné par don Juan pour assister à ces conférences qui ne pouvaient aboutir à aucun résultat ; car, ainsi que le constate M. Groen van Prinsterer, dont le témoignage a ici une grande autorité, à cette époque don Juan voulait sincèrement la paix, et tous les motifs de discorde avaient disparu, mais l’intervention du prince d’Orange amena seule, en dépit de toutes les probabilités, un soulèvement général. « Rien de comparable, » ajoute le partisan zélé de la maison de Nassau, dont nous citons textuellement les paroles, « rien de comparable à cette intervention, sous le rapport de la finesse des combinaisons de la subtilité des enlacements dans lesquels il embrassait et étouffait son dangereux antagoniste… Au moment même où la résistance des protestants allait être infailliblement écrasée par la réconciliation des quinze provinces avec le Roi, le prince d’Orange, en fomentant la discorde, et en faisant éclater une guerre entre ceux qui, à tout prix, voulaient l’éviter…… sauva la Hollande. »

Pour échapper à cette finesse de combinaisons, à cette subtilité des enlacements dans lesquels on voulait l’étouffer, don Juan dut fuir successivement de Bruxelles et de Malines, puis enfin chercher un refuge dans le forteresse de Namur. Le baron de Hierges s’empara, peu de temps après, de Charlemont (juillet 1577). Dès ce moment, tous les liens se trouvèrent rompus entre don Juan et le États ; de part de d’autre, on recourut aux armes ; les savantes intrigues ourdies par le prince d’Orange réussissaient. Le baron de hierges avait été revêtu, par le gouverneur général des charges importantes de maître général de l’artillerie et de mestre de camp des troupes wallones. Il s’attacha à se rendre maître du cours de la Meuse depuis Namur jusqu’à Mézières. Déjà il était établi à Charlemont ; il s’empara de Fumai, le 10 novembre 1577, et de Bouvines, le 15 février 1578 ; il alla aussi secourir Ruremonde et battit Hohenlohe.

Peu de temps après, il succèda à son père dans le gouvernement de Namur et d’Artois, ainsi que dans l’administration des finances de don Juan.

Sous le gouvernement général du prince de Parme, qui vint remplacer don Juan mort inopinément le 1er octobre 1578, le baron de Hierges conserva tous ses emplois militaires ; en 1579, il assista au siége de Maestricht, où il dirigea les travaux d’artillerie ; il avait en outre le commandement d’un corps considérable d’Allemands et de Wallons, chargés des attaques à la droite de la porte Saint-Pierre. Ce siége mémorable dura quatre mois ; douze jours avant la prise de la ville, le 17 juin, le baron de Hierges fut atteint d’un coup d’arquebuse pendant qu’il faisait établir une batterie ; il mourut le lendemain. Son corps fut inhumé en l’église des Franciscains, à Namur ; suivant Galliot, son tombeau, qui existait encore en 1790, portait l’épitaphe suivante :

« Dans ce cercueil repose le corps de messire Gilles, comte de Berlaimont, baron de Hierges, seigneur de Perwez, Haulte-Roche, Vereulx, le Walrand, etc., etc. ; gouverneur et capitaine général de la duché de Gueldre, comté de Zutphen et Namur, Overyssel, Lingen, de CHarlemont, Philippeville et Marienbourg, conseiller du conseil d’État de Sa Majesté et chef de ses finances, capitaine de quarante hommes d’armes des ordonnances de Sadité Majesté, et colonel d’un régiment de onze compagnies de haulx Allemands pour le service d’Icel, qui fut thiré d’une arquebusade au siége de Maestricht, reconnaissant le fossé d’icelle ville, le dix-septième jour de juin 1579. »

Le baron de Hierges fut un général aussi habile que brave ; tous les historiens sont d’accord sur ce point : « Ce seigneur, dit Strada, avait commandé des troupes presque dans tous les combats ; il avait reçu de son père l’amour du parti du Roi, et, plus belliqueux que son père, il l’avait toujours soutenu ; il était prudent et avisé, mais il était un peu trop ferme dans ses résolutions ; au reste, il était splendide. » Le président de Thou l’appelle : Vir magni animi et qui his bellis magnam militaris virtutis laudem meruerat… Van Meteren, Hooft, Bentivoglio en parlent dans les mêmes termes. Van Wyn seul, dans les Byvoegsels en aanmerkingen sur l’histoire de Wagenaar, l’a accusé de duplicité envers les États. Nous avons essayé de démontrer que cette accusation est sans fondement. Selon nous, c’est une de ces nombreuses erreurs, pour ne pas dire calomnies, que l’esprit de parti est parvenu à faire prévaloir et qui défigurent complétement le caractère des événements qui suivirent en Belgique le mort du grand-commandeur Requesens.

Général Guillaume.

Pontus Payen, Mémoires. — Hopperus. — Mendoce. — Strada. — Van Meteren. — Gachard, Correspondance de Gilles de Berlaimont, de Guillaume le Taciturne et de Philippe II, etc., etc.


  1. Arch. de l’Audience. Liasses 1114 et 1118.
  2. Lettre du grand commandeur du 10 mai 1575
  3. Ib. du 6 juin 1575.
  4. Ib. du 23 juillet 1575.
  5. Ib. du 10 août 1575.
  6. Lettre du 19 octobre 1576.
  7. Codex diplomaticus neerlandicus.