Biographie nationale de Belgique/Tome 2/BEYTS, Joseph-François, baron

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BEYTS, Joseph-François, baron



BEYTS[1] (Joseph-François, baron), homme politique et jurisconsulte, né vers 1763, à Bruges, mort en 1832, à Bruxelles. Fils d’un chirurgien habile, Beyts, après avoir achevé brillamment ses humanités dans sa ville natale, fut envoyé par sa famille à l’Université de Louvain, où son intelligence vive et ses goûts studieux lui valurent de nouveaux succès. Il y prit tout d’abord place parmi les élèves les mieux doués et ne sortit de cette institution célèbre qu’après avoir obtenu, en 1782, l’ovation triomphale, qu’on décernait, annuellement, au primus des trois facultés : celles de droit, des lettres et des sciences. L’étude des hommes vint bientôt féconder en lui le savoir ; il se rendit à l’étranger, visita les institutions scientifiques de l’Allemagne et de l’Italie, et se prépara, en quelque sorte à son insu, à remplir le rôle utile qui lui était réservé au milieu des agitations de son époque.

Revenu en Flandre, Beyts y fut successivement substitut du procureur général, conseiller pensionnaire et greffier en chef du magistrat de la ville de Bruges. Il n’occupa que peu de temps ces emplois ; la Belgique, alors placée sous la domination autrichienne, venait de s’en affranchir par la révolution brabançonne, qui ne fut, on le sait, qu’une rapide transition à de nouvelles destinées, celles que nous imposèrent, d’abord, la République et, plus tard, l’Empire français. Beyts avait cependant eu le temps de révéler sa supériorité comme fonctionnaire et les suffrages de ses concitoyens l’appelèrent, sous le nouveau régime, à prendre place dans le conseil des Cinq-Cents, comme représentant du département de la Lys. Il se fit également apprécier dans cette assemblée par son esprit d’initiative, par la rectitude de son jugement. Il y combattit le projet d’exclure les ci-devant nobles des fonctions publiques[2], plaida habilement la cause des rentiers de l’État que l’on voulait dépouiller, proposa de former une garde départementale pour le Corps législatif, de mettre les grenadiers à la disposition du Directoire et, enfin, il accusa avec véhémence le ministre de la police, Duval, d’avoir ordonné l’arrestation arbitraire d’un grand nombre de citoyens. L’ensemble de ses actes prouve que s’il était l’adversaire déclaré de tous les excès et de toutes les exagérations des partis, il voulait néanmoins le maintien du pouvoir établi. Sous ce rapport, sa conduite fut mieux caractérisée et plus énergique encore, lors de la fameuse journée du 18 brumaire an viii (9 novembre 1799). S’il faut en croire les affirmations de quelques-uns de ses amis, il se serait, en voyant l’assemblée envahie, élancé à la tribune et aurait, le premier, demandé la mise hors de la loi du dictateur. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de ce fait, omis par les historiens de la Révolution, mais affirmé par la Biographie universelle, toujours est-il que Beyts fut hostile à l’établissement du Consulat ; les mesures prises contre lui en fournissent l’irrécusable preuve : il fut considéré comme suspect, surveillé et éloigné à quarante lieues de Paris. Cependant il entrait, dès lors, dans les vues du futur empereur de rallier autour de lui, autant que possible, tous les hommes d’action et d’intelligence et Beyts allait être l’un des agents les plus actifs de l’administration impériale. Il fut d’abord préfet du département de Loir-et-Cher ; puis commissaire du gouvernement près de la cour d’appel de Bruxelles, emploi qui, après le nouvelle organisation judiciaire, se transforma en celui de procureur général impérial ; en 1804, il devint inspecteur général des écoles de droit, spécialement de celles de Bruxelles, de Strasbourg et de Pologne ; vers la fin de l’année 1810 on le nomma procureur général près la cour de la Haye, et enfin, au mois d’avril 1811, il remplit les fonctions de premier président de la cour impériale de Bruxelles. Ce rapide passage dans des emplois aussi importants montre la variété de ses aptitudes, l’étendue de ses connaissances, l’activité de son esprit ; d’autres faveurs, d’un ordre moins élevé, constatent aussi l’estime qu’il inspirait à un maître tout-puissant : la croix de chevalier de la Légion d’honneur (1804), plus tard, les fonctions de chancelier de la troisième cohorte de cet ordre et enfin l’anoblissement avec le titre de baron.

Chargé de présider, à Hambourg, un tribunal spécial, Beyts s’y trouva renferme lors du fameux siége soutenu par le maréchal Davoust et n’en sortit qu’en 1814, à la chute de l’Empire français. Tout lui parut bien changé à son retour ! Le nouveau gouvernement des Pays-Bas l’avait remplacé dans ses fonctions et il semblait, eu égard à son âge, à ses antécédents, à ses goûts mêmes, que sa carrière politique était à tout jamais terminée. Le sort en avait cependant décidé autrement. Quinze ans plus tard, Beyts, devenu sexagénaire, retrouva toute l’ardeur, toute la passion de sa jeunesse, et l’on vit le vieux parlementaire, qui avait pris part aux luttes de la République et de l’Empire, s’associer résolûment aux dangers d’une révolution nouvelle : la Belgique venait de rompre, avec violence, le lien qui l’unissait depuis 1815 à la Hollande. Une existence nouvelle commença alors pour lui et lui fournit l’occasion d’acquérir ses meilleurs titres à la reconnaissance du pays. Depuis longtemps son activité était concentrée dans le domaine abstrait : les théories, les systèmes, les problèmes scientitiques ou littéraires absorbaient toute sa pensée ; astronome, mathématicien, philologue, linguiste, il mettait une vaste érudition au service d’une prodigieuse mémoire, citait sans hésitation des scènes tragiques de Sophocle et d’Euripide et, grâce à sa connaissance de la langue copte, s’occupait, entre autres travaux exceptionnels, du déchiffrement des hiéroglyphes ; mais le patriote ardent, l’homme d’action et de progrès, se retrouvèrent, tout entiers, au premier tumulte d’une lutte suprême ! Élu membre du Congrès national, il prit une part importante à toutes les délibérations qui tendaient à constituer l’indépendance de la Belgique, à sauvegarder sa nationalité des dangers qui la menaçaient, et à provoquer le développement de sa vitalité par la double et féconde action de l’ordre et de la liberté. Beyts, se transformant en quelque sorte comme le régime politique sous lequel il vivait, laissa au fond de son cabinet d’étude ses préoccupations de savant et d’erudit quelque peu maniaque, pour ne plus montrer que le bon sens pratique du jurisconsulte et du politique expérimenté ; aussi exerça-t-il, maintes fois, une légitime influence sur l’assemblée où il siégeait. Il y vota pour l’adoption de la forme monarchique dans le gouvernement, pour l’exclusion de la famille de Nassau, pour l’abolition de la mort civile, pour l’institution du jury dans toutes les affaires criminelles. Il y combattit vivement l’extension qu’on voulait donner à l’article relatif au droit d’association, mis en rapport avec celui proclamant l’indépendance du clergé, extension qui concédait indirectement aux corporations religieuses le droit d’acquérir et la personnification civile. Il s’exprima dans le même sens lors de la discussion sur la séparation de l’État et de l’Église, et quand il vit la prescription légale exigeant l’antériorité du mariage civil sur le mariage religieux attaquée comme contraire aux principes de la liberté religieuse ; il rappela que, loin d’y être contraire, elle était inscrite, textuellement, dans le concordat conclu, en 1801, entre la France et le pape Pie VII. Dans une autre discussion mémorable, celle du traité des dix-huit articles, il réfuta non moins victorieusement un brillant orateur qui soutenait que la Belgique étant le produit, non des traités, mais le résultat du droit insurrectionnel, toutes les provinces soulevées contre le joug de la Hollande appartenaient à la Belgique. « Si vous sortez de votre territoire, répondit Beyts, vous en sortez par la force et c’est par la force aussi que les puissances voisines vous feront rentrer chez vous. » Beyts, qui n’avait émis qu’un vote conditionnel, entaché par cela même de nullité, lors de l’élection du prince Léopold de Saxe-Cobourg comme souverain de la Belgique, défendit, en certaines circonstances, les prérogatives de la couronne. Il le fit notamment, avec beaucoup de finesse, quand on discuta le droit accordé au Roi, mais vivement contesté, de conférer des titres de noblesse, question d’autant plus délicate pour l’orateur qu’il avait lui-même fait proclamer le principe d’égalité entre les citoyens et qu’il était un noble de fraîche date. « Je n’ai plus voulu, dit-il, d’ordre équestre dans les états provinciaux, pas plus que l’ancienne distinction entre l’ordre des villes et des campagnes ; mais je n’ai pas touché à la question de savoir si une noblesse future était possible et encore moins ai-je voulu ravir à l’ancienne les titres auxquels elle attache un grand prix, avec juste raison, puisqu’ils sont la preuve de l’illustration de ses ancêtres et que si elle n’y tient pas pour elle, personnellement, elle peut y tenir pour ses enfants, à qui ces titres pourront être chers… » Ces arguments spécieux furent bien accueillis ; l’on sait que le Congrès, adoptant le terme moyen suggeré à l’esprit de l’orateur par les difficultés de sa position personnelle, inscrivit, tout à la fois, dans la Constitution le principe de l’égalité, le droit de conférer des titres de noblesse et l’abolition de tout privilége nobiliaire.

Le Congrès avait achevé sa tâche, constitué un gouvernement et déterminé l’étendue des différents pouvoirs, quand Beyts fit une dernière proposition où perce le scepticisme de l’homme qui avait constaté, successivement, les abus de la République, du Directoire, de l’Empire et de la Reslauration : il proposa, dans la séance du 5 février 1831, de décréter que l’action de la Constitution ne pourrait jamais être suspendue en tout ni en partie, proposition qui, appuyée par M. Lebeau, fut votée avec un vif empressement.

Cette décision finale du Congrès fut aussi le dernier acte politique de la vie de Beyts. Un au plus tard, il décédait frappé d’apoplexie foudroyante, âgé d’environ soixante-dix ans et en laissant après lui une réputation de haute intelligence, d’intégrité et de civisme. On doit s’étonner qu’un homme dont les études scientifiques ont rempli la laborieuse carrière, n’ait publié aucun ouvrage important ; en effet, on ne possède de lui qu’un Discours prononcé en 1806, pour l’inauguration de l’École de droit à Bruxelles ; deux discours latins prononcés en 1810 et 1813 ; enfin quelques manuscrits, qui ont été acquis par la bibliothèque de Bourgogne et qui se composent de dissertations sur l’astronomie, la physique et l’archéologie ; on cite les suivants comme étant les plus considérables : Manethon restitué et Histoire critique de l’ouvrage qui a pour titre : la République des Champs-Élysées, par De Grave. En 1813, il avait conçu uun globe céleste destiné à vérifier les dates et à établir ou à contester la haute antiquité des monuments sur lesquels l’histoire écrite des nations manque de renseignements suffisants ; il le fit exécuter, dix ans plus tard, à Paris.

Félix Stappaerts.

Galerie des Contemporains, Bruxelles, 1829, t. IX. — Ad. Quetelet, Histoire des sciences physiques et mathématiques. — Thèod. Juste, Histoire du Congrès National.


  1. Et non Beytz ou de Beytz, ainsi que l’indiquent abusivement plusieurs biographies françaises.
  2. Sur ce point il existe pourtant des assertions contradictoires : ainsi la Biographie des contemporains, publiée en 1821, affirme que Beyts proposa, au contraire, l’exclusion des anciens nobles de toute fonction publique.