Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CALVAERT, Denis

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CALVAERT (Denis), célèbre peintre d’histoire, né à Anvers vers 1540 et mort à Bologne le 16 avril 1619. Son nom s’écrivait Caluwaert et c’est ainsi qu’il se trouve inscrit, comme élève de Chrétien van Queecborne, dans les Liggeren anversois, en 1556-1557. Cette date, la seule que l’on possède des premières années du peintre, a fait supposer qu’il était alors âgé de quinze à vingt ans, et par suite l’on a fixé, approximativement, sa naissance vers 1540. Van Queecborne, bon paysagiste, transmit à son élève, en même temps que son genre, ses solides connaissances techniques. Attiré comme la plupart des jeunes fiamands par le mirage de l’école italienne, Calvaert quitta sa patrie vers l’âge de vingt mis et se mit en route pour Rome; mais, arrivé à Bologne, il fut présenté à l’une des plus puissantes familles de cette ville, les Bolognini, qui mirent tout en œuvre pour le retenir. Grâce aux avantages magnifiques qui lui furent offerts, on réussit à le décider. Un logement dans le palais, sa place à table, une liberté illimitée dans l’emploi de son temps, et, en retour, aucune exigence, si ce n’est, dit-on, de récréer parfois les oreilles du chef de la famille par les accords du luth dont Calvaert jouait à ravir. Ce n’était là qu’un plaisir de plus pour le jeune artiste. Ainsi favorisé par le sort et en ayant déjà vu assez pour sentir qu’il ferait autre chose et mieux que des paysages, il chercha autour de lui un maître pour le guider dans la voie de la peinture historique. C’était une époque de décadence comme on le sait; les grands noms du passé n’étaient plus qu’un souvenir et les Carrache n’avaient point encore paru. Un bon élève du Francia se trouvait alors à Bologne. Prosper Fontana (c’est son nom) aurait pu égaler et même surpasser son maître s’il n’avait été une espèce de Fa presto avide de gagner beaucoup afin de satisfaire les besoins dévorants de son luxe. Esprit distingué du reste, savant, inventif, excellent praticien, il ne fut point, en égard à l’époque, un mauvais maître pour Calvaert; il lui conseilla de s’adonner exclusivement à perfectionner son dessin d’après les admirables modèles antiques qui l’entouraient. C’est ce que fit le jeune flamand et il s’en trouva bien; plus tard, il reprit ses pinceaux et put encore, grâce à ses protecteurs, avoir accès dans les plus riches galeries afin d’en copier les chefs-d’œuvre. Un nouvel astre se levait à Bologne, c’était Lorenzo Sabattini, doué de qualités supérieures et qui s’était placé tout d’un coup au premier rang des artistes. Calvaert quitta Fontana pour entrer dans l’atelier de Sabattini où il apprit la correction, la noblesse et l’harmonie. Le maître eut vite remarqué le mérite transcendant de son nouvel élève et il s’en fit aider de préférence aux autres jeunes gens appartenant à son école. L’occasion se présenta bientôt de mieux utiliser cette collaboration. Grégoire XIII venait d’être élevé au pontificat; il était Bolonais et n’avait pas oublié son admiration pour les travaux de Sabattini. Il appela celui-ci à Rome et Calvaert fut invité par son maître à l’accompagner. Quelque regret qu’il eût de quitter Bologne et ses protecteurs, la raison lui disait de ne point laisser échapper l’occasion de continuer ses études et de voir la ville artistique par excellence. Il accepta donc et fut employé aux travaux du Vatican dont Sabattini avait reçu la direction. Son talent lui valut même les propositions de Marc de Faënza qui voulut l’enlever à son maître; mais l’artiste flamand, aussi loyal que dévoué, ne se laissa point tenter, ce dont Sabattini lui sut gré. Aussi, lorsque le jeune homme, sentant qu’il pouvait voler de ses propres ailes, vint lui dire sa détermination de retourner à Bologne, fut-il parfaitement accueilli et encouragé par son maître. Calvaert avait mis le temps à profit : en prenant des croquis de toutes les œuvres immortelles qu’il avait sous les yeux, il avait acquis dans le dessin une supériorité hors ligne. On cite un de ses dessins de l’École d’Athènes acheté par le cardinal d’Este, célèbre amateur, comme étant de Raphaël. C’est dans une audience que lui accorda ce personnage que Calvaert reconnut lui-même son travail. Sabattini, l’introducteur du jeune peintre, jouit complètement du triomphe de son élève et ne voulut point lui laisser quitter Rome sans le présenter au pape. Cette audience fut, paraît-il, un sujet de grande intimidation pour le jeune homme qui égaya Grégoire XIII par sa simplicité et son naïf embarras. Sollicité par le Souverain Pontife de lui demander une grâce quelconque, il répondit : Non altra che dessere lasciato andar via (Pas d’autre que de pouvoir m’en aller) A coup sûr, ce n’était pas être très-exigeant et le sourire avec lequel sa requête fut accueillie s’explique suffisamment.

Ici commence une époque mémorable dans la carrière de Calvaert. Le palais des Bolognini devint de nouveau sa résidence, et, qui plus est, on lui permit d’y ouvrir l’école qu’il aspirait à fonder. Il n’avait plus de concurrent sérieux à craindre : précédé de la réputation qu’il s’était acquise à Rome, il vit bientôt ses ateliers remplis et c’était à qui deviendrait son élève ou lui commanderait un tableau. Son esprit sérieux, son expérience, ses fortes études firent de lui un maître excellent; il entoura ses élèves des plus beaux modèles classiques, et fit les efforts les plus louables pour les ramener à la route oubliée depuis longtemps, celle du goût pur et de l’instruction profonde. Nous citerons ici textuellement les détails extraits de Malvasia par M. Édouard Fétis, qui a publié, dans les Bulletins de l’Académie royale de Belgique, une excellente notice sur Calvaert à laquelle nous empruntons la plupart des détails concernant cette glorieuse individualité belge. « Il employait les intervalles des heures de travail à faire à ses disciples des lectures sur la perspective et l’anatomie qu’il connaissait parfaitement. Les jours de fête, il les conduisait dans la campagne, et, tout en se mêlant à leurs jeux, fixait leur attention sur les beautés de la nature dont il leur apprenait à voir les détails qiu échappent aux observateurs superficiels. »

C’est ainsi que dans un siècle où la décadence artistique menaçait gravement d’aller toujours croissant en Italie, notre compatriote sut comprendre les besoins de l’école dont il s’était fait l’initiateur; en général, on refuse le nom de génie à cette intuition qui devine le talent. Certes Calvaert, comme exécution, n’a pas su atteindre la première place, sauf toutefois dans ses dessins, mais il a donné à d’autres ce qui lui manquait, il a réformé l’enseignement faux qui s’était introduit dans les ateliers; il a ramené le goût vers les beautés antiques et celles de la nature tout à la fois; la vérité fut par lui remise en honneur. Lanzi nous raconte qu’il forma « jusqu’à cent trente-sept professeurs de peinture parmi lesquels plusieurs excellèrent dans leur art. » C’est sur le plan de son école que les Carrache fondèrent leur célèbre académie degl’ Incamminati, où vinrent achever leurs études les trois illustres maîtres enseignés d’abord par Calvaert et qui suffiraient à sa gloire, le Guide, le Dominiquin et l’Albane. Comme historien impartial, il nous faut ajouter à regret que quelques défauts de caractère jetaient parfois une ombre sur le mérite de Calvaert : on l’accuse d’avoir été avare, violent et emporté jusqu’à frapper l’élève qui ne comprenait pas rapidement ses démonstrations. Nous ne pouvons que condamner une pareille erreur; mais, d’après ce que Malvasia nous assure, c’est le maître lui-même qui se condamnait le premier et ses regrets étaient si vifs qu’il demandait pardon, les larmes aux yeux, à ceux que sa violence avait offensés. Et à côté de ce défaut que de qualités venaient le faire oublier. Son zèle ne connaissait pas de bornes, sa loyauté était proverbiale et rien n’égalait sa franchise. Si le Dominiquin paraît avoir eu à se plaindre de lui, par contre le Guide n’oublia jamais ce qu’il devait à ses leçons et ne se fit pas faute de le publier partout. Calvaert atteignit paisiblement une vieillesse avancée. Il mourut à Bologne, après avoir, jusqu’à la fin, soutenu sa réputation dans le monde artistique qui l’entourait. Une preuve sérieuse qu’il en fut ainsi est le titre de juge et censeur de l’académie des Carrache qui lui fut spontanément décerné par ses rivaux; tous, quoi qu’on eu ait dit, rendaient hommage à son talent et ses funérailles furent célébrées avec beaucoup d’éclat. Louis Carrache y assista à la tête de sa célèbre académie. Sur un pilier de l’église où se trouvait son tombeau, un de ses admirateurs, le comte Fantuzzi, fit placer l’inscription suivante :

D. O. M.

DIONYSIO CALVART
CIVI ANTVERPIENSI
PICTORI CELEBERRIMO
CUJUS PROESTANTIÆ IN TERRIS
ET PROBITAS VITÆ IN COELO
EUM ETERNANT
OBIIT DIE XVI
KALEND. APRIL.

ANNO MDCXIX.

En 1832, cette inscription fut retrouvée par le marquis Bolognini, président de l’Académie des Beaux-Arts de Bologne et descendant du protecteur de Calvaert. Elle fut, par ses soins, replacée et surmontée du portrait du peintre. L’Italie a prouvé plus d’une fois l’estime qu’elle a conservée à la mémoire et au talent de l’artiste flamand; plusieurs documents y ont été publiés sur Calvaert, entre autres une notice historique en 1832, puis des articles dans les Mémoires concernant les beaux-arts. Dans ceux-ci se trouve un contrat passé entre le peintre et un seigneur qui lui avait commandé un tableau; ce tableau devait coûter sept cents livres bolonais. Ce contrat suffirait, à lui seul, pour témoigner de la valeur attribuée au mérite de notre artiste. Enfin on trouve dans la même publication le testament de Calvaert. Cette pièce est des plus intéressantes; il lègue sa fortune à des neveux anversois nommés Van Os, fait quelques donations pieuses, mais ne laisse rien à sa femme. L’histoire ne nous a pas transmis le nom de cette dernière, mais il est permis de croire que le mariage de Calvaert, stérile du reste, ne fut pas heureux.

D’après ce que nous avons dit, il est facile de déterminer le rôle que l’artiste anversois joua en Italie et l’influence qu’il exerça sur l’art de son époque. Cette influence fut considérable. En pleine décadence de goût, de dessin, de style et de coloris, l’école bolonaise n’avait plus à citer aucun nom digne des siècles passés. Le sentiment énergique de l’artiste du Nord comprit à quel point les mièvreries envahissaient le grand art. Il fit tous ses efforts pour ramener le goût à des idées plus saines, pour rendre à la nature et à la vérité leur empire, à la couleur sa magie, au dessin sa pureté et sa sévérité. Il ne réussit qu’en partie. Pour arriver à une entière réaction, il eût fallu un génie plus vaste, plus vigoureux, plus complet que le sien. Cependant, tel qu’il fut, il rendit d’immenses services, et, fait assez rare, l’art italien le comprit et lui en fut reconnaissant. Sa composition est pleine de chaleur et de mouvement, son dessin est savant et d’une remarquable pureté; enfin il sut conserver cette qualité que les Flamands semblent avoir de naissance, il fut coloriste. La fresque et l’huile lui étaient également familières, et ses sujets, de petite ou de grande dimension, exécutés avec le même soin et le même succès. Il n’y eut que le style où il ne réussit pas à vaincre son époque; il y resta loin de la pureté de ses devanciers et c’est par ce côté que son génie donne prise à la critique.

Calvaert peignit une quantité considérable de tableaux et de fresques et exécuta non moins de dessins. M. Fétis cite un célèbre amateur de Nuremberg, M. de Fraun, pour lequel il travailla beaucoup. Le cabinet de M. de Fraun, envié par l’empereur Rodolphe II et légué par son propriétaire en fidéicommis pour le conserver plus tard à Nuremberg, a été dispersé on ne sait comment et sans qu’on ait pu retrouver ses traces. Il contenait de Calvaert les tableaux suivants : Conversion de Saint Paul (1614); la Symétrie; Saint Michel; portrait de Calvaert; Sainte Famille, d’après Raphaël; Jupiter et Sémélé; Vénus; Baptême du Christ; Sainte Cécile; Noli me tangere; Jugement de Pâris; Mariage de sainte Catherine; Nativité de J.-C.; Bacchus jouant de la flûte; Portrait de Madeleine Belpino de Bologne, æt. 93, servante de M. Paul de Fraun; le Goût (portrait allégorique). De plus quelques dessins capitaux. Voici maintenant la liste des œuvres de Calvaert conservées dans les lieux publics ou dans des collections privées inaliénables. Nous la résumons dans les limites du cadre qui nous est tracé. On en formera le catalogue plus ou moins complet en consultant les auteurs indiqués aux sources. A Bologne, églises et musées, vingt-quatre tableaux et fresques dont les sujets sont tous empruntés à l’histoire religieuse et mythologique; à Rome, une Passion et une Madeleine; à Florence, une Assomption de la Vierge; à Reggio, une admirable peinture représentant la Vierge assise sur un trône; à Plaisance, Martyre de saint Laurent, signé et daté (1583); à Parme, une Transfiguration; à Mantoue, un Martyre de sainte Agnès; à Turin, une Sainte Marie Madeleine; à Vienne, un portrait d’homme; à Dresde, une copie de la Sainte Cécile, de Raphaël; à Saint-Pétersbourg, la Visitation; à Lisbonne, Jésus Christ au mont Thabor; à Caen, un Saint Sébastien; en Angleterre, on connaît une Vierge et une Annonciation.

Les graveurs qui ont reproduit les œuvres de Denis Calvaert sont : Augustin Carrache, Kruger, Raphaël Sadeler, Hiéronime Wierix, Francisco Curti, J. Mathani, M. Sadeler, Prestel, Pierre De Jode et G. Sadeler.

Le portrait de Denis Calvaert se trouve en petit dans la Felsina pittrice de Malvasia et aussi dans l’Abrégé de la vie des peintres de d'Argenville.

M. Charles Blanc, dans son Histoire des peintres, ne juge pas à propos de parler de Denis Calvaert, dans l’École flamande, école du reste traitée avec une grande négligence. Sans doute, comme chef de l’école bolonaise, Calvaert doit être compris dans l’École italienne, mais il n’y aurait eu que justice à le mentionner dans l’Appendice où figurent des maîtres moins dignes de s’y trouver et qui, eux aussi, se sont expatriés. A l’École italienne, M. Henri Delaborde, à propos du Dominiquin, parle de Denis Calvaert incidemment et l’appelle médiocre artiste, appellation injuste contre laquelle protestent les œuvres du maître, les cent trente-sept élèves qu’il forma et dont plusieurs ont fait la gloire de l’Italie, les travaux biographiques italiens qui lui ont été consacrés et trois siècles d’admiration soutenue.

Ad. Siret.

Memorie della vita del Pictore Dionisio Calvart, Bologne, 1832. — Goethals, Lectures relatives à l’histoire des sciences, des arts, etc., Bruxelles, 1837. — De Haerne, Denis Calvaert. (Messager des Sciences historiques, 1847.) — Ed. Fétis, Les artistes belges à l’étranger (Bulletin de l’Académie, 28e année, 2e série, t. VIII, p. 264).