Biographie nationale de Belgique/Tome 3/CARRION, Louis

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CARRION (Louis), philologue et professeur de droit, naquit à Bruges d’un père espagnol et, selon un de ses biographes, d’une mère allemande. On fixe sa naissance à l’année 1547, date de celle de Juste-Lipse; mais elle pourrait bien remonter un peu plus haut. Nous manquons de renseignement sur ses études avant son entrée à l’Université de Louvain, où il suivit, au collége des Trois-Langues[1] les leçons de latin de Cornelius Valerius et probablement celles de grec de Theodoricus Langius. Il fit ensuite son cours de droit et prit le grade de licencié. Carrion étudia aussi à Cologne et c’est pendant son séjour dans cette ville qu’un heureux hasard fit tomber dans ses mains un ancien et excellent manuscrit des Argonautiques de Valerius Flaccus. Comme la préface de son édition de ce poème nous apprend qu’il en rédigea les notes dans les loisirs que lui laissaient ses études de droit, il faudrait croire qu’il ne commença ces dernières qu’après son retour de Cologne, à moins que le commentaire n’ait été à peu près achevé avant la découverte du manuscrit.

En 1564 l’occasion s’offrit à Carrion de faire un voyage en Italie. Les préoccupations de ce voyage, qui ne paraît pas avoir eu lieu, furent, de son aveu, l’une des causes pour lesquelles sa première édition des Argonautiques fourmille d’un nombre de fautes si considérable ; aussi dès l’année suivante se crut-il obligé d’en publier une seconde. Celle-ci ne reproduit pas les notes de la première ; l’auteur se proposait de faire paraître à part, après révision, un commentaire complet, qui était déjà rédigé, mais qui n’a jamais vu le jour. L’édition de Valerius Flaccus de Carrion fait époque dans l’histoire du texte de ce poëte ; l’éditeur se vante lui-même d’avoir corrigé plus de mille passages mutilés et corrompus.

Malgré l’essai insignifiant d’Alde Manuce, il n’existait pas encore de collection de fragments de l’ouvrage perdu de Salluste, intitulé Histoires. Carrion fut le premier qui rassembla ces fragments, épars dans les divers auteurs anciens. Quelque défectueux que soit l’ordre dans lequel il les classa, cet ordre n’a pas moins été maintenu pendant plus de deux siècles par tous les éditeurs de Salluste jusqu’au président de Brosses (1777) et de nos jours encore, il a été suivi, pour la dernière fois sans doute, dans l’édition de Gerlach (Bâle, 1831).

Cette période de la plus grande activité littéraire du savant brugeois vit paraître le traité inédit de Cassiodore sur l’orthographe et l’ouvrage de critique intitulé Antiquæ lectiones. Dans ce dernier livre l’auteur exprime le regret que divers obstacles ne lui aient pas permis de mettre la dernière main à un travail sur l’ancien droit pontifical des Romains, dont il avait rassemblé depuis longtemps les matériaux.

Le désir de voir la France et de faire la connaissance personnelle des savants de ce pays l’engagèrent à se rendre à Paris vers 1579[2]. Il y reçut un excellent accueil de beaucoup d’hommes distingués, savants, jurisconsultes, poëtes, dont il cite lui-même les noms dans la dédicace de son Censorin. Il y rencontra aussi son compatriote De Busbecq ; il édita plus tard la première partie des Voyages en Orient de ce diplomate.

Son séjour en France fut marqué par la publication d’observations critiques sur les auteurs anciens et par une nouvelle édition de Censorin, de Die Natali. En s’occupant de la révision du texte de ce traité, Carrion s’aperçut le premier que les quinze derniers chapitres dans les éditions antérieures ne font pas partie de l’ouvrage et ne sont pas même de cet auteur. Depuis ce temps jusqu’aujourd’hui ce fragment est resté séparé de l’opuscule de Censorin.

Henri Estienne voulant éditer Aulu-Gelle demanda le concours de Carrion. Celui-ci promit un commentaire, mais comme huit mois après l’impression du texte, à la révision duquel il avait pris une large part, il n’avait encore fourni du manuscrit que pour sept feuilles et demie l’impression, Estienne fit paraître l’édition sans les notes de Carrion, annonçant sur le frontispice qu’elles verraient le jour plus tard. Ce commentaire resté inachevé, ne s’étend qu’aux vingt-cinq premiers chapitres du livre I des Nuits Attiques, qui se composent de vingt livres. J’ignore si les cent vingt pages qu’il comprenait ont paru avec un titre particulier. Plusieurs bibliographes prétendent qu’elles ont été jointes à quelques exemplaires de l’édition, mais Brunet déclare ne les avoir rencontrées dans aucun des exemplaires qui ont passé sous ses yeux. On en trouve des extraits dans l’édition d’Aulu Gelle des deux Gronove, Lugd. Bat. 1706.

On croirait que Carrion a eu l’intention de s’établir à l’étranger ; en effet il donna des leçons publiques de jurisprudence à Bourges, puis à Orléans et à Gergeau. Mais une nomination de professeur extraordinaire dans la faculté de droit, à Louvain, accompagnée d’un canonicat de second rang à l’église Saint-Pierre dans la même ville, le fixa pour toujours dans son pays. Après avoir pris, comme on disait alors, le bonnet de docteur en l’un et l’autre droit, il fut nommé le 1er décembre 1586 à la chaire d’Institutes impériales et reçut la direction du collége Saint-Ives ou des Bacheliers. L’année 1589 le vit élever à la chaire de droit canon et à une place de chanoine de premier rang à Saint-Pierre. Enfin la dignité de recteur de l’Université couronna, en 1591, sa carrière professorale. Les dernières années de sa vie paraissaient avoir été consacrées exclusivement à l’enseignement ; il mourut dans un âge peu avancé, le 23 juin 1595. Avec son canonicat de Saint-Pierre, Carrion avait cumulé un canonicat de Saint-Germain de Mons, auquel il renonça au bout d’un an, et un canonicat de Saint-Omer, qu’il avait dû probablement à la bienveillance de l’évêque J. de Pamèle, son compatriote et ami, auquel sont dédiées ses deux éditions de Valerius Flaccus.

Sans être au premier rang des philologues du xvie siècle, Carrion occupe parmi eux une place distinguée. Un éditeur de Censorinus, Lindenbruch, me paraît l’avoir parfaitement caractérisé en l’appelant homme de beaucoup d’érudition et d’une grande pénétration d’esprit. Joseph Scaliger, qui lui était ouvertement hostile, tout en attaquant son caractère et sa vie privée, rend pleine justice à son savoir.

Bibliographie : 1o C. Val. Flacci Argonauticón, liv. VIII ex vet. exempl. emendati et perpurg. studio Lud. Carrion. c. ejusd. castigat. Antv. Chr. Plantin, 1565, in-12 et ibid., 1566, in-16. — 2o C. Sallustii Crispi Historiar., liv. sex. à Lud. Carrione collecti et restituti. Antv. Chr. Plant. 1573, in-12. — 3o Antiq. lectionum commenii. tres. Antv. C. Plant., 1576 in-12. — Réimprimé dans le Lampas ou Thes. Crit. de Gruter, t. III. Francfort, 1604. — 4o Magni Aurel. Cassiodori de orthographia liber ; ed. et emend. L. Carrion. Antv. Plant., 1579, in-12. — 5o C. Sallustii Cr. Oper. quæ extant. Nova editio. ed. et rec. L. Carrion. Antv. ex offic. Plant., 1579-80. 3 vol. in-8o ; le premier tome contient les ouvrages conservés et les fragments ; les tomes II et III, les notes de divers savants. — 6o Itinerarium Constantinopolitanum et Amasian. etc., Antv., 1582, in-8o. C’est la relation du premier voyage de Busbecq à Constantinople. — 7o L. Carrion. Emendatt. et abss., lib. II, Paris, 1583, in-4o, réimprimé dans Gruter, Lampas, t. III. — 8o Censorini de Die Natali, nov. editio. L. Carrione rec. aug. et pristino ord. suo restituente. Lutet. ap. Æg. Bcysium, 1583, in-8o. — 9o Auli Gellii Noctes Atticæ : quas nunc primum a magno mendor. numer. magn. Vet. exempl. numer. repurgavit. Additæ sunt. H. Stephani Noctt. aliquot Parisinæ, etc. Paris, 1585, in-8o. — 10o Epistolarum Selectar., lib. III. Paquot, qui cite le titre de ce recueil, ne croit pas qu’il ait vu le jour.

Carrion (François), de Bruges, contemporain du précédent, probablement son frère ou son cousin, enseigna le grec à Saint-Guislain, en Hainaut, où il eut pour élève le franciscain Philippe Bosquier. Lorsque celui-ci publia son Orator Terræ sanctæ et Hungariæ, dans le but d’engager les rois chrétiens à faire trève à leurs discordes et à tourner leurs armes contre les Turcs, son ancien maître lui adressa une petite pièce de vers grecs, qui, selon l’usage du temps, a été imprimée en tête du volume (Cologne, ap. Crithium, 1611). Ce morceau, composé de cinq distiques, n’a pas plus de valeur que l’ouvrage qu’il célèbre.

Roulez.

Préfaces et dédicaces des ouvrages de Carrion. — Scaligerana secunda ou Bons mots de J. Scaliger, p. 81, sv. — Paquot, Mémoires pour servir à l’histoire littéraire des Pays-Bas, t. XII.

  1. On ne comprend pas comment Carrion pu avoir Juste-Lipse pour condisciple dans ce collége, puisque celui-ci n’y arriva de Cologne qu’en l’année 1563.
  2. La fixation de l’époque de ce voyage résulte de ce qu’en a écrit Carrion lui-même. Ses autres biographes, qui placent ce voyage quelques années plus tôt, sont obligés d’en admettre un second.