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Biographie universelle ancienne et moderne/1re éd., 1811/Albany (Louise-Marie-Caroline-Aloïse, comtesse d’)

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ALBANY (Louise-Marie-Caroline-Aloïse, comtesse d’), dont les chants d’Alfieri ont éternisé la mémoire, naquit à Mons, le 27 septembre 1753, d’une des plus anciennes maisons de l’Allemagne. Son père Gustave-Adolphe, prince de Stolberg-Goedern, lieutenant-général au service de l’Autriche et commandant de la forteresse de Nieuport, fut tué, en 1757, à la bataille de Leuthen, et ne laissa d’autre héritage à sa veuve et à ses quatre enfants qu’un nom illustré par ses exploits. La princesse Louise fut élevée dans un couvent de la Flandre, et passa ensuite dans un de ces chapitres institués pour servir d’asile aux personnes d’une haute naissance, qui se trouvent sans fortune. Résignée à son sort, elle se consolait de la triste uniformité de sa vie en cultivant la musique, le dessin et la poésie. A cette époque, un prince qui, par ses éminentes qualités et plus encore par ses grandes infortunes, inspirait un intérêt général, mais dont la diplomatie avait depuis long-temps abandonné la cause, le dernier des Stuarts, devint tout-à-coup l’objet d’une extrême bienveillance de la part de plusieurs cabinets de l’Europe. La cour de Versailles surtout se montra fort empressée envers le prince Charles-Edouard, parce qu’elle avait le projet de lui faire contracter un mariage, afin de ne pas laisser s’éteindre une race royale qui pourrait un jour servir utilement sa politique. Charles-Edouard, entrant dans les vues du cabinet français, arrêta son choix sur la princesse Louise de Stolberg-Goedern, non moins distinguée par sa naissance que par sa beauté et ses talents. Bien que plus jeune de trente-trois ans que le prince Edouard, elle accepta sa main ; et le mariage fut conclu en 1772, sous les auspices de la cour de France qui, concurremment avec l’Espagne et Naples, assura aux nouveaux époux un revenu suffisant. Charles-Edouard prit alors le nom de comte d’Albany, et alla s’établir avec sa femme à Florence, où le grand-duc Léopold avait fait disposer un palais pour les recevoir. S’ils ne furent pas heureux dans cette union, il faut moins en attribuer la cause à une grande disparité d’âge qu’à la différence de leurs caractères. La comtesse d’Albany élait vive, spirituelle et douée de cette bonté d’àme qui gagne tous les cœurs, tandis que son époux, d’une humeur chagrine et inégale, s’irritait à la moindre contrariété, et se jetait souvent dans des accès de rage et de fureur. Lorsque enfin il eut perdu jusqu’à l’espérance de remonter sur le trône de ses ancêtres, il tomba dans une espèce de délire, et se livra envers sa femme à de tels emportements, que le gouvernement de Toscane crut devoir intervenir et les séparer (1780). Madame d’Albany se rendit à Rome, où le cardinal d’York, frère du prince Edouard, lui donna un asile dans son palais. A Florence, elle avait été l’âme de la haute société, et sa maison était devenue le rendez-vous de tout ce que la cour et la ville avaient de plus distingué. Parmi les personnes qui témoignaient le plus d’empressement auprès de la belle comtesse, on remarquait surtout Alfieri, dont le génie mâle et ardent s’était déjà révélé dans quelques essais poétiques. Dans la force de l’âge et des passions, il conçut pour madame d’Albany un amour profond et violent qui s’accrut encore par une indifférence qu’il crut apercevoir, mais qui, au fond, n’était que de la réserve. Alfieri, désespérant d’être payé de retour, quitta Florence pour chercher dans les distractions d’un voyage un soulagement à ses souffrances. A peine eut-il appris l’arrivée à Rome de madame d’Albany, qu’il s’empressa d’aller la rejoindre. C’est dans cette ville, et vers la fin de 1780, qu’il forma avec elle cette liaison qu’il regardait comme le plus heureux évènement de sa vie, et comme la source de ses plus belles inspirations. Voici en quels termes il a tracé le portrait de madame d’Albany, et raconté les premières impressions qu’elle fit sur son cœur : « J’avais vu plusieurs fois à Florence une étrangère très-distinguée sous tous les rapports ; il était impossible de la rencontrer sans chercher à lui plaire. Bien que la plupart des étrangers de qualité se fissent présenter chez elle, je n’y allais pas : toujours attentif à éviter les femmes les plus agréables et les plus belles, je m’étais contenté de la voir très souvent aux spectacles et aux promenades. Ses yeux noirs remplis de feu et d’une douce expression, joints à une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté un éclat dont il était difficile de se défendre… Vingt-cinq ans, beaucoup de penchant pour les lettres et pour les beaux-arts, un caractère d’ange, une fortune brillante et une situation domestique qui la rendait malheureuse, comment échapper à tant de raisons d’aimer ! Un de mes amis me proposa plusieurs fois de me présenter chez elle, et je me crus assez fort pour l’approcher, mais bientôt… j’aperçus que c’était la femme que je cherchais, puisqu’au lieu de trouver en elle, comme dans toutes les femmes vulgaires, l’occasion d’un dérangement, et, pour ainsi dire, d’un rapetissement de mes idées, j’y trouvais un aiguillon, un secours et un exemple pour tout ce qui est bien. Dès-lors je me livrai, sans réserve, à ma passion pour elle, et certes je n’ai pas eu à m’en repentir, car au moment où j’écris ces pauvretés, après une union de douze ans, et à cet âge déplorable où il n’y a plus d’illusions, je sens que je l’aime chaque jour davantage. » En dédiant à la comtesse d’Albany la tragédie de Mirra, un de ses plus beaux ouvrages, il lui dit : « Vous êtes la source où puise mon génie, et ma vie n’a commencé que le jour où elle a été enchaînée à la vôtre. » Bien que la liaison qui existait entre madame d’Albany et Alfieri ne fût un secret pour personne, ils ne l’avouèrent publiquement qu’après la mort du prince Edouard, qui arriva en 1788. Quelques années auparavant, le séjour dans les états romains fut interdit à Alfieri, selon quelques-uns à cause de cette liaison, selon d’autres, ce qui paraît plus vraisemblable, à cause de sa tragédie de Brutus, qui aurait blessé la susceptibilité de quelques grands-dignitaires de Rome. Il alla dès-lors habiter l’Alsace où son amie le suivit à peu d’intervalle. Le hasard voulut qu’ils se trouvassent tous les deux à Paris lors des premiers événements de la révolution. Alfieri, entraîné par l’élan de son âme généreuse, adopta les doctrines des novateurs et se proposa de les appuyer de toutes ses forces, mais craignant de voir le repos de son amie compromis par les orages politiques qui se préparaient, il sut la décider à aller passer quelque temps en Angleterre. Madame d’Albany séjourna une année dans ce pays, où elle dut éprouver une profonde émotion en songeant que l’homme dont elle fut l’épouse avait été sur le point d’en occuper le trône. De retour à Paris, en 1792, elle y fut témoin de la terrible catastrophe du 10 août. Alfieri qui brûlait du plus pur enthousiasme pour la vraie liberté, ne put voir qu’avec horreur ou mépris le fantôme trompeur que les révolutionnaires français adoraient sous ce nom ; il prit le parti de quitter la France, et alla s’établir avec son amie à Florence. Il avait perdu à Paris une grande partie de sa fortune, et la pension de 60,000 livres que la comtesse d’Albany recevait de la France avait été supprimée ; mais il leur restait des ressources, et le gouvernement anglais vint généreusement au secours de la veuve du dernier des Stuarts, en lui assurant un revenu plus considérable que celui dont elle avait été privée. A Florence, ils menèrent une vie fort retirée. Alfieri, dont les occupations littéraires avaient souffert une longue interruption, eut alors l’idée de réparer le temps perdu ; mais il se livra à un travail si peu modéré, qu’il fut atteint d’une maladie aiguë qui mit un terme à sa vie, le 8 octobre 1803. La comtesse lui fit élever dans l’église de Santa-Croce de Florence un superbe tombeau, qui a été exécuté d’après les dessins et sous la direction du célèbre Canova. Elle eut aussi le soin de faire publier une très-belle édition de ses œuvres choisies, autre monument non moins propre à perpétuer la mémoire de celui pour lequel elle avait une admiration qui tenait de l’enthousiasme. — A cette époque M. Clarke (depuis duc de Feltre), qui résidait à Florence en qualité de ministre de France, fit tous ses efforts pour être présenté dans la société de madame d’Albany, et ne put y parvenir. Le culte de M. Clarke pour madame d’Albany se fondait sur ce sentiment naturel qui porte à rechercher la société d’une femme d’esprit, et sur cet enthousiasme qui, dans ses idées de famille jacobite, lui faisait voir dans cette même femme la reine légitime d’Angleterre. — Madame d’Albany ayant toujours partagé les profonds sentiments de haine qu’Alfieri fit si souvent éclater contre le nouvel ordre de choses en France, le gouvernement de ce pays ne manqua pas, dès qu’il devint maître de la Toscane (1807), d’inquiéter cette dame par une surveillance minutieuse, et finit par la mander à Paris. Admise en présence de Napoléon, la comtesse écarta, par des raisons si solides, les soupçons qui planaient sur elle, que l’empereur parut honteux d’y avoir ajouté foi, et lui accorda en termes pleins de bienveillance la permission de retourner à Florence. Revenue dans ses foyers, après plus d’une année d’absence, elle reçut des Florentins l’accueil le plus flatteur. Plus tard elle admit dans son intimité un peintre français distingué, M. François-Xavier Fabre, qui avait été lié avec Alfieri, et par un testament, fait en 1817, elle l’institua son héritier universel. — Madame d’Albany mourut le 29 janvier 1824, à l’âge de 72 ans. Ses restes furent déposés dans le tombeau qui renferme ceux d’Alfieri, conformément au désir que ce poète avait exprimé, dans l’épitaphe qu’il composa pour lui-même. Le monument que M. Fabre a consacré à sa mémoire est un chef-d’œuvre de simplicité, de grâce et d’élégance : il consiste en un cippe auprès duquel se groupent deux génies ailés tenant une urne cinéraire ; le fût du cippe est couvert de bas-reliefs allégoriques qui font allusion aux qualités de l’illustre défunte, et le socle porte une inscription latine en style lapidaire. Ce monument, dont les dessins sont dus à M. Percier, architecte français, et l’exécution en marbre à M. Santarelli, sculpteur de Florence, est placé à peu de distance de celui d’Alfieri, que nous avons cité plus haut. — La galerie de Florence possède un portrait fort ressemblant de madame d’Albany, au bas duquel on remarque des vers tracés de la main d’Alfieri. M. Fabre, qui recueillit dans la succession de cette dame les manuscrits, livres et tableaux qui avaient appartenu a Alfieri, tint en cette circonstance la conduite la plus noble et la plus généreuse : il en donna une partie à la bibliothèque Médicis, de Florence, et l’autre au musée de Montpellier, sa ville natale. — Quelques biographes ont prétendu que madame d’Albany s’était unie par un mariage secret à Alfieri, et que, après la mort de ce poète, elle avait épousé M. Fabre (Voy. Stuart, XLIV, 102). Ce dernier fait est démenti par M. Fabre lui-même, qui regarde le premier comme également controuvé. Il déclare que les papiers de la comtesse et d’Alfieri, qu’il a en sa possession, ne laissent apercevoir aucune trace de ce mariage.M—a.


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