Biographie universelle ancienne et moderne/2e éd., 1843/RABELAIS (François)

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Michaud - Biographie universelle ancienne et moderne - 1843
Tome 35 page 9 à 22

RABELAIS (François)


RABELAIS (François), l’un des plus illustres écrivains qu’ait produits la France, naquit à Chinon, dans la Touraine, en 1483, à ce qu’avancent la plupart des biographes, quoiqu’il n’y ait aucune preuve à l’appui de cette date, et M. Paul Lacroix, qui a fait sur la vie de Rabelais de fort utiles travaux dont nous avons profité, pense que la naissance de cet homme célèbre fut postérieure à l’année 1483. Son père était aubergiste et non apothicaire, comme on l’a prétendu ; il possédait une métairie dite la Devinière, où il récoltait un vin blanc estimé dans le pays et dont l’éloge se trouve plus d’une fois dans les écrits de son fils. Une vieille tradition prétend que Rabelais vit le jour dans cette ferme. Tout près de là était une abbaye de bénédictins, celle de Seuillé ; l’enfant y fut conduit dès qu’il fut en état de commencer son éducation. Il n’y apprit pas grand’chose, et il fut envolé au couvent de la Basmette, près d’Angers ; il y contracta des liaisons d’amitié avec les frères du Bellay, qui lui devinrent plus tard très-utiles. Quoiqu’il ne parût pas avoir une grande vocation pour la vie monastique, il entra dans le couvent des cordeliers à Fontenay-le-Comte, et y reçut la prêtrise en 1511, selon une date qui ne repose d’ailleurs que sur un témoignage assez contestable. Son esprit pénétrant et avide d’inatruction l’amena à se livrer avec ardeur à l’étude ; il se perfectionna dans le grec, langue alors très-peu répandue en France, et toute l’ancienne littérature lui devint familière. Sa mémoire était infatigable, sa pénétration ne connaissait pas de rivale. L’ignorance et la sottise des moines avec lesquels il vivait le choquaient vivement ; il s’en consolait en entretenant des relations avec quelques hommes distingués de la province, avec Tiraqueau, lieutenant général au baillage de Fontenay, qu’il a qualifié de bon, de docte, de sage ; avec Jean Bouchet, littérateur plus zélé qu’habile ; avec le prieur Geoffroi d’Estissac. De plus en plus brouillé avec ses confrères, il finit par être de leur part l’objet d’une persécution rigoureuse ; le chapelain le condamna à l’in pace, c’est-à-dire à une prison perpétuelle dans les cachots du’monastère. On ignore sur quels motifs se basait une sentence aussi sévère. La tradition parle d’une plaisanterie audacieuse du frère François, qui, s’affublant du costume du saint fondateur de l’ordre, se plaça au lieu de sa statue dans l’église du couvent ; il fit un mouvement lorsque de pieux fidèles étaient agenouillés devant lui, et la foule cria d’abord au miracle ; mais la vérité ne tarda pas à ètre reconnue, et le téméraire imposteur fut rudement flagellé. On a prétendu aussi qu’il avait distribué dans le couvent des drogues très-excitantes, dont l’effet fut d’amener des scènes scandaleuses. Il faut se défier de ces rumeurs qu’aucun témoignage positif ne confirme ; mais la gaieté maligne et audacieuse de Rabelais, son peu de respect pour les convenances rendent assez vraisemblables d’imprudentes et répréhensibles plaisanteries. Fort heureusement pour lui, Tiraqueau connut le triste sort réservé à son ami ; de concert avec quelques habitants de Fontenay, qui goûtaient la conversation spirituelle et savante de cet étrange cordelier, il parvint à le délivrer, mais ce ne fut pas sans peine. On a prétendu qu’il fut nécessaire d’enfoncer la porte du couvent. Rabelais s’empressa de s’éloigner de Fontenay, et il entra dans l’abbaye de Maillezais, ce qui faisait de lui un bénédictin. Ses protecteurs lui firent obtenir en 1526 un induit du pape Clément VIII qui régularisa sa position nouvelle. Il pouvait alors se livrer à l’étude avec une assiduité qui n’aurait pas été à sa place dans l’ordre de St-François ; mais son amour pour la liberté, son goût pour une vie indépendante, son humeur caustique rendaient pour lui intolérable le séjour d’un cloître. Il ne tarda pas à jeter le froc aux orties, et il se mit à courir le monde. On conclut, de quelques passages de ses écrits, qu’il alla à la Rochelle, à Bordeaux, à Toulouse ; il passa ensuite à Montpellier, y étudia un moment la médecine, s’occupa ensuite du droit, et courut successivement à Avignon, à Valence, à Angers, à Bourges, à Orléans, séjournant dans les diverses villes universitaires. Tel est du moins l’itinéraire qu’il fait suivre à l’un des héros de ses récits, et il est permis d’y voir le récit des pérégrinations de Rabelais lui-même. Au milieu de cette vie vagabonde, il trouvait le moyen d’étendre de plus en plus l’instruction déjà fort solide qu’il possédait, et il observait d’un regard attentif la société qui l’environnait. Vers 1525, autant du moins qu’on peut mettre en avant des dates, lorsque les informations formelles font défaut, il se trouvait au chàteau de Glatigny, dans le Perche, résidence favorite des frères du Bellay, qui venaient s’y reposer après leurs campagnes ou leurs ambassades. La gaieté intarissable et malicieuse de Rabelais amusait beaucoup ces grands seigneurs ; il parait aussi qu’il corrigeait des vers latins dont l’évêque Jean du Bellay se croyait l’auteur. La cure du village de Souday était à la nomination des seigneurs de Glatigny, et il parait que Rabelais fut appelé à ce poste, où d’ailleurs il ne resta pas longtemps. De vieilles traditions ont conservé le souvenir de plusieurs des plaisanteries dont sa gaieté intarissable était prodigue ; mais ces anecdotes, d’une authenticité douteuse, ne sauraient trouver place dans cette notice, qu’elles allongeraient trop, et nous cherchons à nous en tenir à des faits bien constatés. On a supposé que Rabelais, attaché à la maison du Bellay comme médecin et comme secrétaire, avait accompagné l’évêque dans son ambassade en Angleterre en 1528 ; mais, à cet égard, il n’y a point de preuve certaine. Quelques mots relatifs aux moeurs britanniques pourraient seuls fournir à cet égard un peu de probabilité. Quoi qu’il en soit, il paraît certain qu’à cette époque Rabelais, obéissant à son humeur indépendante et vagabonde, à son désir de s’instruire, au besoin de se mettre à l’abri des tracasseries que pouvaient lui susciter ses opinions hardies, prit le parti de se dépayser. Il alla à Montpellier, où il se livra à l’étude de la médecine ; il s’inscrivit le 16 septembre 1530 sur les registres de l’école ; le 1er novembre, il fut reçu bachelier, quoique les délais de rigueur ne fussent pas écoulés ; il expliqua avec succès Hippocrate et Galien, et il acquit promptement une réputation méritée. Il fut envoyé à Paris pour plaider auprès du chancelier Duprat la cause de la faculté, dont les priviléges avaient été attaqués. On raconte que, ne pouvant obtenir une audience, il eut recours à un déguisement burlesque, parvint ainsi près du chancelier, et obtint un plein succès, grâce au savoir original, à l’éloquence, à la gentillesse dont il fit preuve en cette occasion. D’après de vieilles traditions, il institua un cérémonial facétieux, qui s’est longtemps maintenu et d’après lequel tout bachelier nouvellement élu voyait sa réception confirmée par de joyeux coups de poing, que lui distribuaient ses amis et camarades. On croit aussi qu’il composa une farce ou comédie dont le sujet, exposé en détail dans le Pantagrael, est relatif aux mésaventures du mari d’une femme muette. La renommée de Rabelais est d’ailleurs attestée à la faculté de Montpellier par un usage qui s’est maintenu jusqu’à nos jours. On conserve la robe doctorale qu’il portait ; elle était en drap rouge à larges manches, avec collet de velours noir. Les bacheliers s’en revêtaient pour passer leur cinquième examen, et, avant de la quitter, ils en emportaient un morceau, qu’ils regardaient comme une sorte de relique. Bientôt il ne resta qu’une faible portion de ce vêtement ; il fallut le renouveler tout entier en 1610, puis en 1720. Le caractère inconstant de Rabelais ne lui permit pas de faire un long séjour à Montpellier : il quitta cette ville avant d’avoir été reçu docteur en médecine, et au commencement de 1532, il était à Lyon. Il se lia avec le savant et malheureux Dolet (voy. ce nom) ; il se mit en rapport avec Gryphe, avec François Juste, qui exerçaient avec activité dans cette ville la profession d’imprimeur. Le 3 juin 1532, il dédiait à Tiraqueau, judici aequissimo, un volume des lettres médicales du Ferrarois Jean Manardi ; il faisait la même année paraitre chez Gryphe une édition de quelques écrits d’Hippocrate et de Galien, dont il revisait la traduction latine ; il était la dupe d’une supercherie littéraire en mettant au jour deux pièces apocryphes latines (nous reparlerons de ces divers écrits) ; il livrait à François Juste le manuscrit de l’Histoire de Gargantua. Malgré l’obscurité qui couvre ces détails de la vie littéraire de Rabelais, on ne peut douter que ce ne fût vers la fin de 1532 que parut, du moins sous sa première forme, une partie de la composition qui devait rendre immortel le nom de maître François, composition qu’il ne cessa d’étendre et d’amplifier. D’après la tradition, Juste adressait un jour des plaintes à l’éditeur d’Hippocrate : le volume médical se vendait à peine. Rabelais, indigné, promit au typographe de le dédommager amplement ; il tint parole en livrant à son libraire cette Chronique gargantuine, dont « il a été plus vendu par les imprimeurs en deux mois qu’il ne sera acheté de Bibles en neuf ans » . Nous renvoyons à l’examen circonstancié que nous ferons des œuvres de Rabelais ce qui concerne ces publications ; elles furent suivies de la Prognostication pantagruéline et de divers almanachs qui eurent tous un succès de vogue. L’année 1533 s’écoula donc pour maître François d’une façon active ; mais, au commencement de 1534, un autre cours fut donné à sa verve bouffonne et inquiète. Son ami, son protecteur, l’évêque Jean du Bellay, après avoir été ambassadeur de France auprès du roi d’Angleterre, se rendait à Rome, chargé d’une mission délicate, celle d’empècher une rupture entre Henri VIII et le saint-siège. En passant à Lyon, ce prince de l’Eglise revit Rabelais et lui proposa de l’amener avec lui en Italie. On croit que ce fut comme médecin que le ci-devant cordelier suivit son protecteur au delà des monts. Quoique prélat et quoique touchant déjà au cardinalat, du Bellay, de même que plusieurs personnages éminents de l’Eglise, avait des opinions assez avancées ; il correspondait avec Melanchthon, et il avait sans doute apprécié et goûté la paille philosophique cachée sous l’enveloppe bouffonne du récit des aventures de Gargantua. Rabelais saisit avec ardeur cette occasion de parcourir l’Italie d’une façon à la fois honorable et commode. Il se flattait de se mettre en relations avec des savants illustres, de recueillir des observations sur l’histoire naturelle, les matières médicales et la botanique ; il songeait aussi à une description des monuments de Rome, et il pouvait à cet égard compter sur la sympathie du prélat, qui, épris des recherches archéologiques, avait acheté une vigne pour y faire faire des fouilles. Malheureusement ces projets s’évanouirent pour la plupart ; le voyage fut trop rapide pour que notre héros pût lier avec les hommes distingués que possédaient la Lombardie et la Toscane des rapports de quelque utilité ; il ne se présenta point de plantes ni d’animaux qui ne se fussent déjà montrés en France, et il se vit devancé dans les études auxquelles il comptait se livrer sur les antiquités. Les biographes ont raconté des facéties assez hardies que Rabelais se permit à la cour du pape. Nous croyons devoir les reproduire telles qu’Auger les a racontées dans la première édition de notre recueil. Le cardinal du Bellay étant allé, suivant l’usage, baiser les pieds du pape, Rabelais, qui était du cortège, se tint à l’écart contre un pilier, et dit assez haut pour être entendu que, puisque son maître, qui était un grand seigneur en France, n’était jugé digne que de baiser les pieds de Sa Sainteté, lui, à qui ne pouvait appartenir tant d’honneur, demandait à lui baiser le derrière, pourvu qu’on le lavât. Une autre fois, le pape lui ayant permis de lui demander quelque grâce, il dit que la seule qu’il solliciterait, c’était d’être excommunié par lui. Le pontife voulut savoir pourquoi : « Saint-père, répondit— il, je suis Français et d’une petite ville nommée Chinon, qu’on tient être fort sujette au fagot, car on y a déjà brûlé quantité de gens de bien et de mes parents. Or, si Votre Sainteté m’excommuniait, je ne brûlerais jamais, et voici ma raison : en venant à Rome, nous nous sommes arrêtés à cause du froid dans« une méchante petite maison de la Tarentaise.« Une vieille femme, s’étant mise en devoir de« nous allumer un fagot et n’ayant pu en venir à bout, s’est écriée qu’il fallait que ce fagot fût excommunié de la propre gueule du pape, puisqu’il ne voulait pas brûler ». Nous n’oserions ni admettre ni rejeter ces historiettes. La plume à la main, maître François était bien téméraire, bien insolent, et ses écrits rendent vraisemblables les impudentes plaisanteries qu’on lui prête. Ajoutons que Clément VIII était d’une humeur enjouée, et qu’il ne montrait pas, en fait de bienséances, une réserve inconnue à cette époque. Brantôme n’a point oublié de raconter une conversation bien étrange engagée entre ce pontife et une demoiselle d’honneur de la cour de François Ier, conversation qui dépasse de fort loin les saillies burlesques de Rabelais. Du reste, maître François avait l’intelligence trop vive, le désir de s’instruire trop éveillé pour ne s’occuper à Rome que de boufonneries ; il paraît, d’après l’explication d’aulcunes dictions obscures, jointe au quatrième livre du Pantagruel, explication dont il est sans doute l’auteur, qu’un évêque de Caramith lui donna des leçons d’arabe. A peine avait-il passé six mois sur les bords du Tibre qu’il repartit pour la France. On a conjecturé qu’il fut rappelé par un ordre du roi et pour affaires publiques ; tel est au moins le sens qu’on peut attacher aux expressions dont il se sert dans une dédicace à Jean du Bellay d’une édition de l’ouvrage de Marliani sur la topographie de Rome (Clara principis patriaeque voce) ; mais ces explications peuvent aussi s’appliquer à l’ambassadeur lui-même. Rabelais ne fut-il pas chargé de porter au roi des communications relatives à des négociations délicates qui avaient lieu avec le saint-siége ? Quoi qu’il en soit, arrivé à Lyon, il se trouva arrêté tout court par le défaut d’argent, et les biographes racontent que, pour se tirer de cet embarras qui a donné lieu au proverbe fort répandu : le quart d’heure de Rabelais, il fit écrire par un enfant : « Poison pour tuer le roi ; poison pour tuer la reine », etc. L’enfant ayant jasé, le voyageur fut arrêté, amené à Paris aux frais de l’Etat, et sur sa demande conduit au roi, devant qui il prit tous les prétendus poisons, qui n’étaient autre chose que de la cendre. On place cette anecdote à l’époque même où le roi et toute la France pleuraient le Dauphin, qu’on avait cru empoisonné (voy. MONTECUCULLI). « Les auteurs de cette plate historiette, dit Voltaire, n’ont pas fait attention que, sur un indice aussi terrible, on aurait jeté Rabelais dans un cachot, qu’il aurait été chargé de fers, qu’il aurait subi probablement la question ordinaire et extraordinaire, et que, dans des circonstances aussi funestes et dans une occasion aussi grave, une mauvaise plaisanterie n’aurait pas servi à sa justification. » Antoine le Roy, auteur d’on ouvrage curieux, mals pas toujours très-digne de confiance (nous en reparlerons), raconte cette anecdote avec quelques variantes. D’après lui, Rabelais se déguisa et fit prévenir les principaux médecins de Lyon qu’un docteur étranger, venant d’accomplir de longs voyages, voulait leur faire part des observations qu’il avait recueillies. Un auditoire nombreux fut attiré par la curiosité. Après avoir traité diverses questions médicales, l’inconnu, prenant un air mystérieux, annonça qu’il allait révéler un grand secret ; il montra un paquet renferment un poison très-subtil qu’il rapportait d’Italie et destinait au roi et à ses enfants. Les assistants, effrayés, se retirent précipitamment ; bientôt les magistrats de la ville font arrêter Rabelais ; on l’envoie à Fontainebleau pour qu’il soit mis en présence de François Ier, l’examen d’une affaire de cette importance ne pouvant être fait que par le roi lui-même. François Ier reconnaît Rabelais, se met à rire du tour qu’il a joué aux Lyonnais et le retient à souper. On peut croire que les saillies du joyeux personnage durent pendant le repas singulièrement divertir son royal patron. S’il y a un fond de vérité dans ces anecdotes peu vraisemblables, il a sans doute été exagéré. Quoi qu’il en soit, dès le mois d’août 1534, on retrouve maure François établi derechef à Lyon ; c’est là que le 31 de ce mois il signa l’épître dédicatoire de la Topographie de J. Marliani. Ce fut surtout comme médecin qu’il se fit connaître ; il fit des cours publics d’anatomie, il disséqua le corps d’un criminel qui venait d’être pendu, et il expliqua à cette occasion la structure du corps humain, ainsi que le constate une pièce de vers de Dolet (1)[1]. Dans un almanach de 1535, il prend le titre de médecin du grand hôpital. Ses goûts d’indépendance ne s’accordaient pas avec la régularité de service qu’exige un grand établissement public ; ses boutades capricieuses durent déplaire à des administrateurs méthodiques. Les recherches du docteur Pointe sur les médecins du grand Hôtel-Dieu de Lyon montrent qu’à la fin de 1534 il fut remplacé par décision des consuls de la ville. Il s’occupait d’astronomie, ainsi que le démontrent ses almanachs publiés chez Juste, et dont il ne reste que des fragments ; mais son bon sens lui faisait rejeter les illusions de l’astrologie judiciaire, qui obtenaient alors, qui devaient longtemps conserver de nombreux adeptes, et il écrivait : « Prédire seroit legiereté à moy, comme à vous simplesse d’y adjouster foy ». En 1534, il avait fait imprimer chez Juste le Pantagruel sous le nom supposé d’Alcofribas Nasier : la Vie du grand Gargantua parut eu 1535 ; peut-être avait-elle été précédée, d’une édition antérieure, aujourd’hui perdue. Ce fut à cette époque que les attaques des luthériens contre l’Eglise provoquèrent de la part de l’autorité des mesures rigoureuses. La Sorbonne lança ses foudres, l’autorité alluma des buchers et dressa des potences. Les libres penseurs tremblèrent, les individus qui inclinaient du côté de la réforme durent songer à leur sûreté. Marot, qui avait prudemment quitté Paris et qui se trouvait à Lyon, où il adressait à Rabelais de jolis vers, Marot se retira dans le Béarn, auprès de le reine de Navarre ; Dolet fut jeté en prison, et peu d’années après, il devait être traîné au supplice. Rabelais, qui s’était fort compromis par les témérités de sa conduite, de ses paroles et de ses écrits, jugea prudent de s’éloigner ; il parcourut une partie de la France. Des témoignages, vagues et équivoques d’ailleurs, donneraient lieu de croire qu’il se montra à Bourges (1)[2], à Angers, à Castres, à Orange. Son protecteur, Jean du Bellay, avait été archevêque de Narbonne, et un poëte du temps, Macrin, atteste dans une de ses odes latines que Rabelais donna dans cette ville, tout comme à Paris et à Lyon, des preuves de l’étendue de ses connaissances dans l’art de guérir (2)[3]; mais ce fut en 1532 que du Bellay passa du siége de Narbonne à celui de Paris, et il est impossible de savoir aujourd’hui si ce fut après ou avant ses voyage à Rome que Rabelais vint guérir quelques malades dans cette cité du Languedoc. Ce que l’on sait du moins, c’est qu’en 1536 il était revenu à Rome, où Jean du Bellay, toujours chargé des affaires de France, jouissait de la faveur du pape Paul III, successeur de Clément VII, et venait de recevoir le chapeau de cardinal. Rabelais pouvait compter sur la protection de ce puissant personnage ; mais il fallait qu’il se mit à l’abri des attaques que pouvaient lui attirer avec raison les scandales de sa vie passée et l’audace de ses romans. Il les avait publiés sous le voile du pseudonyme ; mais personne n’ignorait qu’il en fût le véritable auteur. Il prit le parti d’adresser au pape une Supplicatio pro apostasia, pétition humble et soumise, où rien ne rappelle l’auteur de Pantagruel. Après avoir avoué ses fautes, après un court récit de sa fuite de l’abbaye de Maillezais, il demanda au souverain pontife absolution entière pour le passé, permission de reprendre l’habit de St-Benoît et de rentrer dans un monastère où l’on consentirait à le recevoir, et autorisation de pratiquer l’art médical sans employer le fer et le feu. Des lettres de Rabelais à l’évêque de Maillezais expliquent que, sans qu’il fût besoin de l’appui de du Bel-Bellay, les cardinaux Ghinucci (de Genutiis) et Simonetta agirent auprès du pape et firent obtenir les bulles que réclamait le téméraire Français. Ces bulles, pour l’expédition desquelles on lui fit même des concessions pécuniaires, sont datées du 17 janvier 1536 (1537) ; elles le relèvent de toutes les censures qu’il avait encourues et s’expriment sur son compte en termes élogieux. Muni de ce bref papal, qui le renvoyait absous, Rabelais ne se pressa point de quitter Rome ; il restait sous la protection de du Bellay, et il craignait l’esprit d’intolérance qui sévissait en France avec une force nouvelle. Sa position financière était d’ailleurs fort embarrassée ; il recevait quelque argent de l’évêque de Maillezais ; mais, quoiqu’il n’en dépensât rien en meschanceté ny pou sa bouche (prenant ses repas à l’ambassade de France), tout s’en allait en petites barbouilleries et meubles de chambre et entretenement d’habillement. Quittant une seconde fois l’Italie, Rabelais se rendit à Montpellier, où il voulait se faire recevoir docteur en médecine, cette dignité lui fut conférée le 22 mai 1537, ainsi que l’attestent quelques lignes de sa main, inscrites sur les registres de la faculté. Ces mêmes registres constatent qu’il expliqua le texte grec du livre des Pronostics d’Hippocrate. En 1538, il reçut un écu d’or pour des leçons d’anatomie, et c’est la dernière fois qu’il est fait mention de lui dans ces registres. Il y avait déjà quelque temps que le cardinal du Bellay lui avait assigné un bénéfice dépendant de l’abbaye de St-Maur des Fossés ; mais les chanoines, ses collègues, avaient refusé de le recevoir à cause de sa désertion des monastères où il avait successivement vécu. Le bref du pape lui pardonnait ses fautes, mais moyennant promesse de rentrer dans un couvent, chose que Rabelais ne trouvait nullement de son goût. Il pratiquait la médecine et portait l’habit séculier. Afin de pouvoir toucher les revenus de sa prébende de St-Maur, il adressa au pape une seconde supplique, dans laquelle il demandait que son absolution fût maintenue, que l’exercice de la médecine lui fût permis comme par le passé, et que les bénéfices qu’il possédait lui fussent acquis canoniquement et légitimement. Cette demande fut expédiée à Rome avec la recommandation du cardinal du Bellay. On ignore la réponse qui lui fut faite ; mais elle fut sans doute favorable, et Rabelais alla s’établir dans le couvent de St-Maur, où, un siècle plus tard, on montrait encore la chambre qu’il avait habitée. Cette résidence lui plaisait fort : dans l’épître au cardinal de Châtillon (en tête du quatrième livre de Pantagruel), il l’appelle « paradis de salubrité, aménité, seveurs, délices et touts honnestes plaisirs d’agriculture et de vie champestre ». Plusieurs années s’écoulérent ainsi paisiblement ; faisant de la médecine sous un froc qui ne le gênait guère, maître François voyageait souvent, tandis que de nombreuses éditions du Gargantua et de sa continuation (premier livre du Pantagruel) se succédaient rapidement, attirant à leur auteur des ennemis et des admirateurs. Quoique la persécution contre les hérétiques fût des plus rigoureuses, Rabelais, qui ne savait jamais retenir un bon mot et qui se fiait sur les protecteurs puissants, sur les amis que lui avait procurés son humeur joviale, mit au jour son Tiers livre en 1545. Il eut l’adresse d’obtenir un privilége signé le 9 septembre par François Ier, privilége étrange où se montrent des traits qui semblent dictés par Rabelais lui-même et qui ne sont guère du style habituel de la chancellerie. Ainsi que l’a fort bien remarqué M. Lacroix, « il y avait plus que de la bouffonnerie à prétendre que les deux premiers volumes des Faits et dits héroïques de Pantagruel, non moins utiles que délectables, avaient été corrompus et pervertis en plusieurs endroits par les imprimeurs, au grand déplaisir et détriment de l’auteur, et que ce seul motif avait empéché de publier le reste et sequence de l’œuvre ». Muni du privilége de Sa Majesté, le nouveau volume fut mis au jour chez Wechel à Paris, et promptement réimprimé à Toulouse et à Lyon. Rabelais mettait pour la première fois son nom sur le frontispice, et il y joignait ses titres de « docteur en médecine et calloyer des isles d’Hières » (cette dernière expression équivalait sans doute à celle de chanoine de St-Maur des Fossés). Dans cette composition, le point de vue de l’auteur satirique s’élargissait ; la critique de l’ordre social, la comédie de l’homme, la révélation d’une philosophie hardie se révélaient à chaque page. Les attaques les plus vives contre les théologiens et les moines éclataient dès le prologue (« Arrière, cagots ! hors, cafards de par le diable ! Je renonce ma part de papimanie si je ne vous happe »). Des cris de colère s’élevèrent ; la Sorbonne frémit ; on dénonça l’ouvrage au roi, qui ne l’avait pas lu : il s’en fit faire la lecture et n’y trouva passage aucun suspect (c’est Rabelais lui-même qui atteste ce fait au commencement de son quatrième livre). Maître François resta donc tranquille, et composa le nouveau livre dont il parut en 1547 une édition tronquée et imparfaite, donnée sans doute d’après un manuscrit informe qui avait été dérobé à l’auteur. Des hardiesses de plus en plus vives étaient répandues dans cette production nouvelle du redoutable satirique ; le scandale fut grand, et malgré la puissance de ses protecteurs, il jugea prudent de s’éloigner avec précipitation. En 1546, il était à Metz, et une lettre de sa main, qui existe à la bibliothèque de Montpellier et qui a été publiée pour la première fois en 1841, atteste qu’il s’y trouvait en très-grande nécessité et anxiété. Il finit par aller rejoindre à Rome son fidèle ami le carinal du Bellay, qui était tombé en disgrâce après la mort de François Ier. On ne sait presque rien à l’égard de ce troisième séjour de maître François dans la ville papale. Le géographe André Thevet, qui était à Rome vers 1559, reconnaît les services qu’il lui rendit en le protégeant contre des soupçons d’espionnage. Le 3 février 1550, Louis, duc d’Orléans, fils de Henri II, naquit à St-Germain en Laye, et dès qu’on apprit à Rome cette heureuse nouvelle, le cardinal du Bellay et le seigneur d’Urfé voulurent la célébrer par une fête splendide ; on ordonna une sciomachie, c’est-à-dire une représentation de bataille tant par mer que par terre. Une crue du Tibre empêcha le combat naval ; mais le combat par terre eut lieu en présence d’une foule immense, sur une place située devant le palais du cardinal. Il y eut intermède théâtral, où figura Diane (allusion à la maîtresse du roi) ; on servit un banquet véritablement gargantuesque : mille pièces de poisson y parurent. Rabelais, qui assistait à ces splendeurs et qui y avait probablement mis de son imagination, écrivit une relation qu’il envoya au cardinal Charles de Lorraine et qui fut imprimée à Lyon. Le privilége du roi contient cette assertion remarquable que l’auteur avait fait imprimer avant 1550 plusieurs livres en grec, latin, français et thuscan. On ne connaît pas encore quels sont ces ouvrages italiens dus à maître François. Ce fut sur ces entrefaites qu’il revint en France. Le cardinal de Lorraine, qui était alors ministre tout-puissant, le reçut favorablement. Il venait d’acheter le château de Meudon. Le cardinal du Bellay, qui employait son médecin ordinaire comme son agent politique et auquel appartenait la collation des cures dépendantes de l’évêché de Paris, nomma Rabelais curé de St-Martin de Meudon ; la réception, dont l’acte s’est conservé, eut lieu le 19 janvier 1551. Il est permis de croire que ce choix fit scandale. L’auteur de Pantagruel était alors attaqué de deux côtés : les orthodoxes lui reprochaient ses sarcasmes contre l’Eglise et les moines ; les réformés (et à cet égard se trouvent les témoignages de Calvin et de Ramus) le regardaient comme un athée. Fort de la protection de personnages du plus haut rang, maître François brava l’orage, et au commencement de 1552 il fit paraître en entier le Quart livre, dans lequel il n’oublia pas de lancer des traits vigoureux contre ses divers adversaires ; il frappa sans ménagement sur les démoniacles Calvins, imposteurs de Genève. Ce livre fut dédié au cardinal de Châtillon ; mais ce n’était pas là une garantie bien puissante d’orthodoxie ; car ce prince de l’Eglise ne tarda pas à embrasser les principes de la réforme et à se marier. Il y eut donc une émotion assez naturelle. Le parlement manda l’imprimeur Fezendat et lui enjoignit de ne point mettre le livre en vente dedans quinzaine, jusqu’à ce que « le bon plaisir du roi eust été entendu » . Henri II ne se montra point favorable aux poursuites, et Rabelais ne paraît point avoir été sérieusement inquiété. Il adressa au roi une supplique dans laquelle il affirmait qu’il n’y avait dans ses écrits rien que folastreries joyeuses, sans offense de Dieu et du roi ; il s’élevait contre la calomnie « atroce et desraisonnée de certains cannibales misanthropes, qui, au traversement et contre tout usage de raison et de langage commun, ont interprété ce que, à peine de mille fois mourir, si possible estoit, ne vouldrois avoir pensés » . Ces protestations, dont la sincérité peut nous paraître un peu équivoque, produisirent l’effet que l’auteur désirait ; le quatrième livre put être mis en vente, et son débit fut tel qu’une seconde édition devint presque aussitôt nécessaire. Des contrefaçons eurent, lieu dans diverses villes, et l’éditeur Fezendat réimprima également le Tiers livre sans aucun changement ; mais Rabelais ne voulut pas donner derechef les deux premiers, pour lesquels il n’avait pas de privilège. Il était devenu vieux et voulait mourir tranquille. Il avait depuis long-temps la cure de St-Christophe de Jambet, au diocèse du Mans, paroisse où il ne parut peut-être jamais. Il se démit de ce bénéfice par un acte du 9 janvier 1553. Son séjour à Meudon, où il remplissait avec régularité les fonctions de sa charge et où il recevait les visites des gens les plus distingués de Paris, ne fut pas d’ailleurs de longue durée ; il mourut. d’après la tradition la plus répandue, à Paris le 9 avril 1553, et il fut enterré dans le cimetière de la paroisse St-Paul. D’après d’autres assertions vagues et contradictoires, mitre François serait mort à Meudon, ou à Lyon, ou bien encore à Chinon. Ses derniers moments ont été racontés de façons bien différentes. Il manifesta, selon quelques auteurs, des sentiments de piété ; selon d’autres (et ces derniers sont les plus nombreux), il soutint jusqu’au bout son rôle de bouffon. Ayant été revêtu de sa robe de bénédictin, il équivoqua sur un verset du Psautier en disant : Beati qui dormiuntur in Domino. Le cardinal du Bellay ayant envoyé savoir des nouvelles de sa santé, il dit au page : « Dis à monseigneur l’état où tu me vois. Je m’en vais chercher un grand peut-être. Il est au nid de la pie : dis-lui qu’il s’y tienne, et pour toi tu ne seras jamais qu’un fou. Tire le rideau, la farce est jouée ». Son testament a été rapporté de diverses manières. On prétend qu’il le laissa sous un pli cacheté et conçu en ces termes : « Je n’ai rien vaillant, je « dois beaucoup, je laisse le reste aux pauvres ». On raconte aussi qu’après avoir dicté une multitude de legs magnifiques, qui auraient épuisé la succession d’un prince, il dit à ceux qui lui demandaient où l’on trouverait ce qu’il distribuait si généreusement : « Faites comme le barbet ; « cherchez ! » Des témoignages contemporains démontrent que, vraie ou fausse, l’opinion que Rabelais avait porté jusqu’au tombeau son humeur facétieuse tait très-répandue. Jacques Tabureau fit à ce docte né une épitaphe où il le montre se moquant en mourant de ceux « qui de sa mort prenoient quelque soucy » . Baïf écrivit que Pluton, « roy de ceux qui ne rient jamais, auroit un rieur désormais » . D’autres poëtes de l’époque qui avaient eu des querelles avec Rabelais, le poursuivirent de leurs sarcasmes. Joachim du Bellay lui décocha deux épitaphes satiriques, où, lui donnant le nom de Pamphage (Avale-tout), il le représenta comme un goinfre ivrogne, mort hydropique, afigé d’un ventre énorme et ayant mené une vie très-désordonnée (Somnus et ingluvies. Bacchusque, Venusque, jocusque Numina). Ronsard le peignit comme un « galant altéré sans nul séjour » . Quelques années après la mort de Rabelais, on vit paraître, sous le titre de l’Isle sonnante, le commencement du cinquième livre, qui fut imprimé en entier en 1564, avec des additions qui paraissent d’une autre main. On a d’ailleurs contesté que ce livre ait été composé par maître François ; nous dirons plus loin quelques mots de cette question. Malgré sa hardiesse, supérieure encore à celle des livres précédents, celui-ci ne souleva point d’orages : la Sorbonne ne s’émut pas ; le parlement n’opposa nul obstacle à la vente de l’ouvrage. Un écrivain aussi remarquable que Rabelais ne pouvait manquer d’être l’objet de bien des appréciations souvent contradictoires. Sa verve, son érudition ne sauraient être révoquées en doute ; mais le but qu’il s’est proposé a été diversement interprété. Son livre peut, ce nous semble, être regardé comme une énigme dont beaucoup de personnes ont cherché le mot, que parfois l’on a cru trouver et dont l’existence est problématique. On a dit avec raison qu’il s’était à dessein couvert du masque de la bouffonnerie la plus extravagante et du cynisme, afin de faire pardonner sous ce travestissement les allusions malignes qu’il s’est permises contre de hauts personnages de l’époque, les attaques qu’il dirigeait contre des choses respectables. La folie, servant ainsi de voile à la témérité, obtint une indulgence véritablement surprenante dans un temps où les erreurs en matière de foi étaient punies de la façon la plus sévère. On lui pardonna beaucoup, parce qu’il amusait. Rire et faire rire, tel fut en effet le but principal de Rabelais, et il s’y est livré avec l’imagination la plus rive, la plus franche, la plus emportée qui fut jamais ; il faut voir en lui le plus ingénieux des bouffons, et ne pas oublier qu’il a mis souvent beaucoup de sens et de sérieux au milieu des plaisanteries les plus hasardées. Ainsi que l’a dit un des plus ingénieux littérateurs contemporains (Ch. Nodier), on peut le regarder comme le plus universel et le plus profond des écrivains des temps modernes, avec Erasme et Voltaire, qui n’ont été ni aussi profonds ni aussi universels que lui. Il eut le secret d’allier au même degré une folie étourdissante dans ses inventions, une sagesse consommée dans ses jugements. Nous savons très-bien (observe un autre critique) qu’on peut dire avec raison que l’œuvre de Rabelais n’est qu’un roman extravagant dont la conception enchérit sur la bizarrerie des contes de fées les plus absurdes ; les détails sont incohérents, l’action est d’une invraisemblance ridicule ; mais ce n’était qu’en se couvrant du masque de l’extravagance et de la déraison que maître François pouvait faire passer ses témérités vraiment effrayantes pour l’époque. L’espèce de délire de sa fable lui fournissait le moyen d’amener sur la scène, sous le voile d’inventions presque insensées, tous les ordres de l’Etat, toutes les conditions de la vie. Il a d’ailleurs pris le soin de laisser deviner ses intentions secrètes. C’est dans les prologues placés en tête des divers livres qu’il les montre sans trop de mystère. Dès le premier prologue, il prévient ses lecteurs qu’il ne faut point juger son livre sur l’apparence extérieure ; il dit que, si au sens littéral on trouve matière assez joyeuse, il le faut à plus haut sens interpréter. Le Prologue du troisième livre, plein de verve et d’esprit, montre égale-ment la volonté de bien persuader le lecteur que la signification allégorique du livre ne doit pas être perdue de vue sous la forme burlesque qui l’enveloppe. Maints passages épars laissent également percer sous une forme plus ou moins explicite la fin que l’auteur se proposait, et l’extravagance de sa fable lui a paru le cadre le plus favorable à la manifestation de ses sentiments. C’est grâces à ses joyeusetez que Rabelais dut la protection de François Ier, qui se faisait lire Gargantua pour se désennuyer, celle des principaux seigneurs de la cour, celle des princes de l’Eglise, qui n’avaient gardé d’ecclésiastique que l’habit qu’ils portaient et les bénéfices dont ils touchaient les revenus. Les impiétés de Rabelais, ses attaques contre les dogmes et la hiérarchie ne l’empêchèrent pas d’être en faveur auprès d’un roi qui faisait impitoyablement brûler les hérétiques et d’avoir pour patrons des évêques et des cardinaux. Du reste, on peut affirmer qu’à part Dolet, Marot et un petit nombre d’autres contemporains, fort peu de personnes se préoccupèrent des véritables intentions de l’écrivain, et celles qui étaient le plus intéressées à leur résultat y attachèrent peu d’importance. On se soucia médiocrement de briser l’os et de sucer la moelle. Le public ne vit que des fictions dépassant en étrangeté celles que lui offraient les romans à la mode, plus amusantes que l’histoire de Tristan ou de Meliadus, et assaisonnées de cynisme et de sel très-peu attique. On se mit à rire en voyant les jurisconsultes, les médecins, les philosophes, les théologiens baffoués et voués au ridicule le plus poignant. Il faut observer d’ailleurs que les plaisanteries grivoises qu’affectionne l’historien de Pantagruel étaient alors reçues avec une indulgence qui ne les accueillerait pas aujourd’hui. Des savants fort sérieux, Pogge entre autres, se délassaient de leurs graves travaux en composant des historiettes qu’on tolérerait tout au plus dans un corps de garde, et des personnages éminents se déridaient en les écoutant, en les lisant. Le goût de la gaillardise créait le privilège d’une grande liberté en faveur de ceux qui choisissaient leurs sujets et développaient leurs idées de façon à divertir par des saillies où l’honnêteté était bravée. Le scrupule n’existait pas. Ce fût en déguisant sous une couche de folies bouffonnes et d’ordures les trésors d’un esprit railleur et indépendant, ce fut en évitant de se déclarer pour les idées nouvelles que Luther propageait et qui tirèrent l’Eglise du repos où elle sommeillait, dans la sécurité d’un pouvoir qu’elle croyait inattaquable, que Rabelais parvint à faire la guerre à l’autel et au trône sans perdre l’appui du trône et de l’autel. Protégé par deux rois, béni par deux papes, il mourut tranquille, tandis que Dolet expiait sur l’échafaud une phrase qui parut une attaque à la religion, et tandis que Bonaventure des Perriers, victime de l’interprétation hétérodoxe que le parlement donnait au presque inintelligible Cymbalum mundi, n’échappait à la persécution qui frappait son éditeur qu’en recourant au suicide. Aucun des nombreux imprimeurs qui s’enrichissaient en imprimant et réimprimant les écrits de Rabelais ne parait avoir été inquiété à cet égard. Nous ne voulons pas d’ailleurs exagérer le mérite de Rabelais. Son érudition, son talent d’écrivain, l’indépendance de ses vues le placent à un rang fort élevé ; mais il a manqué de sympathie pour ce genre humain dont il voyait si bien les travers ; il ne se proposait pas le but vers lequel il faut tendre lorsqu’on veut laisser un nom honorable et honoré, améliorer en instruisant. Il est permis de croire que Rabelais reconnut lui-même qu’il ne pouvait faire parler à la raison un langage digne d’elle, et qu’il se jeta dans un travestissement effronté, afin de se trouver plus à l’aise. M. Régis a consacré une partie du troisième volume de son long travail à reproduire des appréciations portées sur Rabelais par un grand nombre d’écrivains français ou étrangers (Voltaire, Nodier, Auger, St-Marc Girardin, Chasles, Hallam, Gervinus, etc.) ; il n’a point oublié le jugement raisonné qu’a inspiré à M. Guizot (Annales d’éducation, t. 3), la lettre de Gargantua à son fils, morceau où respirent les idées les plus élevées, les sentiments les plus dignes et les plus touchants ; il prouve que lorsque Rabelais voulait être sérieux, il savait s’élever à une hauteur de raison et de bon sens bien rare au 16e siècle. On pourrait d’ailleurs augmenter de beaucoup le nombre de passages qu’a énumérés M. Régis ; Balzac, dans sa Revue parisienne, M. Ste-Beuve dans ses Causeries du lundi (t. 4), M. Gerusez, dans ses Essais d’histoire littéraire (1839, p. 67-109) et bien d’autres, ont apprécié Rabelais à divers points de vue. M. Veuillot, se plaçant à celui de l’orthodoxie, s’est montré d’une implacable sévérité. M. Noll a publié en 1850 un petit travail sur Rabelais qu’il a placé dans une espèce de galerie de Légendes françaises ; ce titre, ainsi que le remarque M. Ste-Beuve, indique que l’écrivain n’a pas prétendu tracer de l’auteur de Pantagruel une biographie exacte et rigoureuse, et qu’il ne s’est fait faute d’accueillir le Rabelais de la tradition. M. Delecluze, dans son François Rabelais, (Paris, 1841, gr. in-8°, 78 pages), a surtout envisagé notre auteur au point de vue littéraire et du progrès de la langue (1). Parmi les travaux qui offrent un caractère plus spécial d’érudition, nous indiquerons un très-bon travail de M. Cartier sur la Numismatique de Rabelais, dans la Revue numismatique (1847) ; la valeur des diverses monnaies (moutons à grand’laine, bezants, philippus, etc.), indiquée dans ces fantastiques récits est savamment exposée. M. Lenormand publia en 1840, sur l’abbaye de Thélème, un mémoire très-ingénieux dans lequel Rabelais est envisagé comme architecte. Un des mémoires qui forment l’Archéologie navale de M. Jal (1846, 2 vol. in-8°), est consacré aux navigations de Pantagruel (liv. 4), et prouve que maître François n’avait, en fait de marine, que des connaissances très-imparfaites. Divers ouvrages publiés à l’imitation de Rabelais, tels que le Disciple de Pantagruel (réimprimé sous divers titres), le nouveau Panurge, le Rabelais ressuscité, récitant les faits admirables du très-valeureux Grand Gousier, sont indiqués en détail dans le Manuel du libraire de M. J.-Ch. Brunet ; ce sont d’ailleurs des productions misérables, mais elles ont le mérite de la rareté, et lorsqu’il s’en présente dans les ventes quelque exemplaire en bon état, il se trouve des bibliophiles fort heureux d’en devenir propriétaires moyennant cent à trois cents francs. Plusieurs auteurs célèbres ont largement puisé dans Rabelais ; Burton l’avait lu et relu avant d’écrire son Anatomy of melancholy ; Swift en a souvent profité ; Sterne s’en est inspiré pour écrire son Tristam Shandy ; Nodier lui a emprunté des idées qu’il a développées dans son Histoire du roi de (1) Un grand nombre d’écrivains modernes ont rencontré Rabelais dans le cours de leurs ouvrages et l’ont apprécié. Nous nous bornerons à deux indications. M. Michelet, dans son volume sur Richelieu et la Fronde, fait apparaître un peu inopinément maître François et l’appelle « le fou sublime de la renaissance, l’engendreur de Gargantua, qu’on range avec les fantaisies et qui, tout au contraire, eut la conception première du monde positif, du monde vrai, de la foi profonde, identique à la science. » M. Blanc (Histoire de la révolution française, t. 1er) est moins absolu ; il trouve que Rabelais se prête aux explications les plus diverses, le sens de sa philosophie est fort obscur et probablement impossible à fixer. Nous ne parlerons pas d’un grand nombre d’articles de journaux et de revues, mais nous mentionnerons, comme peu connu en France, un article intitulé Pantagruelism, qui se trouve dans le Quarterly Review (juin 1847) ; il y est surtout question d’Aristophane et de l’Anglais Carlyle. Bohème ; Southey l’a pris à certains égards pour modèle (sauf les changements réclamés par les bienséances modernes), dans le singulier ouvrage qu’il a intitulé The Doctor. Le célèbre Jean-Paul Richter (voy. ce nom) a été surnommé le Rabelais de la métaphysique. — Nous allons énumérer les divers écrits qui restent de Rabelais :

1e Ex reliquiis venerande antiquitatis, Lucii Cuspidii Testamentum ; item Contractus renditionis initus, antiquis Romanorum temporibus, Lyon, Gryphe, 1532, in-8° ; ces prétendus restes de la vénérable antiquité sont apocryphes ; le Testament est l’ouvrage de Pomponius Laetus ; le Contrat de vente est de Jovien Pontanus. Tout savant qu’il était, Rabelais a été dupe ; et il est assez singulier que ce soit par là qu’il ait commencé sa carrière littéraire. L’épître dédicatoire au maître des requêtes Amaury Bouchard n’est pas sans intérêt.

2e Hippocratis ac Galeni libri aliquot, Lyon, 1536, in-16, avec une épître dédicatoire à Godefroi d’Estissac, réimprimés en 1543 ; pour les traductions d’Hippocrate, Il s’est contenté de revoir le travail de Nicolas Leonicenus.

3e Epistola ad Bernardum Salignacum, dans le volume intitulé Clarorum virorum epistoloe centum ineditae, 1702 ; il y est question de Jules-César Scaliger, et des mots grecs, en assez grand nombre, y sont mêlés au latin.

4e Joannis Manardi, Ferrariensis medici, epistolarum medicinalium, tomus secundus, nunquam antea in Gallia excusus, Lyon, 1532, in-8°, contenant les livres 7 à 8 ; en tête est une dédicace à Tiraqueau. 5e Almanach pour l’année 1533, calculé sur le méridional de la noble cité de Lyon, et sur le climat du royaume de France. Antoine Leroi, auteur d’une Vie manuscrite de Rabelais, qui cite cet opuscule comme imprimé, n’en donne ni le format, ni la date d’impression, ni même le nom du libraire. Mais il en rapporte un passage reproduit par M. Lacroix, ainsi que d’un autre Almanach pour l’année 1535, comme imprimé à Lyon, chez François Juste ; il signale un Almanach et éphémérides pour l’an de N. S. J.-C., 1550, comme imprimé à Lyon. Lacroix du Maine indique un Almanach ou pronostication pour l’an 1548, imprimé à Lyon. On a découvert, il y a quelques années dans la couverture d’un livre du 16e siècle, quatre feuillets d’un Almanach pour l’an 1541, imprimé par François Juste, (la Bibliothèque impériale en a fait l’acquisition).

6e Joannis Bartholomoei Marliani, topographia antiquae Romae, Lyon, 1534, in-8°, avec une lettre à Jean du Bellay, dans laquelle il dit avoir eu le dessein de donner au public ses observations sur les antiquités, pendant son séjour à Rome ; mais que l’ouvrage de Marliani étant tombé entre ses mains, il ne crut pas pouvoir faire mieux (voy. MARLIANI).

7e Fr. Rabeloesi Epigramma ad Doletum ac de Garo Salsamento, pièce de dix vers, qu’on trouve parmi les poésies de Dolet

8e La Sciomachie et festins faits à Rome, au palais du révérendissime cardinal du Bellay, pour l’heureuse naissance de M. le duc d’Orléans, Lyon, 1549, in-8°. Devenu presque introuvable, ce livre s’est payé une centaine de francs à la chaleur des enchères en 1844 (vente Nodier). Il a été réimprimé dans les éditions de de l’Aulnay et dans le e tome 8 de celle Variorum.

9e Epîtres de François Rabelais, Paris, 1651, in-8°, avec des observations (la plupart généalogiques), par les’frères de Ste-Marthe. Les Epitres sont au nombre de seize et remplissent 75 pages ; les Observations en remplissent 191 en plus petit caractère. Une nouvelle édition, sous le titre de Lettres de M. Fr. Rabelais, fut donnée à Bruxelles, en 1710, in-8° (1) [5].

10e Epître (en vers) à Bouchet, parmi les Epitres familières du Traverseur, 1545, in-fol. Elle est intéressante parce qu’elle montre le genre de vie que menait Rabelais au château de Légugé, auprès de l’évêque de Maillezais.

11e Nous arrivons aux compositions qui ont entouré de tant de célébrité le nom de maître François. Les éditions originales de ces écrits n’ont été bien connues que depuis quelques années ; des recherches heureuses ont amené la découverte de ces livrets dont il ne reste la plupart du temps qu’un exemplaire et qui se payent au poids de l’or. Le savant auteur du Manuel du libraire, M. J.-Ch. Brunet a, dans un travail étendu à cet égard, débrouillé ces questions avec une lucidité et une exactitude qu’on ne pourrait surpasser. La première production qu’on rencontre est un opuscule de 16 feuillets imprimé à Lyon en 1532 et intitulé Les grandes et inestimables cronicques de grand et énorme géant Gargantua, contenant la généalogie, la grandeur et force de son corps. Il ne faut pas confondre ce récit avec le Gargantua qui figure dans les œuvres de Rabelais ; c’est une facétie basée sur des traditions populaires alors fort répandues, et M. Brunet ne doute pas que ce ne soit « l’œuvre de Rabelais lui-même, qui l’aurait composée, en se jouant, à la demande de quelque libraire. » Plus tard il aura repris ce thème informe et l’aura développé, lui donnant les vastes formes d’une conception plus complète et mieux étendue (2) [6]. Telle est également l’opinion de Charles Nodier qui a écrit à cet égard une notice fort ingénieuse (3) [7], où il quelque chose de pareil en se servant d’un petit poisson fort abondant sur les côtes du Languedoc. montre fort bien que si les Cronicques ne sont au fond qu’un amas d’hyperboles ridicules faites pour amuser le peuple, on y trouve cependant quelques-uns de ces traits de satire enjouée et d’ironie mordante que Rabelais seul, en ces temps-là, était à même de lancer, Cette boutade sans conséquence, qui semble avoir pour but de railler les romans de chevalerie, très en vogue à cette époque, a pu révéler à Rabelais l’aptitude et l’opportunité de sa facétieuse colère contre la société qui se dévoilait à ses yeux. Les Cronicques ont été réimprimées à Lyon, sans date in-4°, 12 feuillets, et petit in-8°, 23 feuillets. Deux rédactions nouvelles et amplifiées ont vu le jour, l’une sans lieu ni date, l’autre sous le titre de la Vie admirable du puissant Gargantua, Paris, 1546. M. Brunet fut le premier qui signalât ces curiosités bibliographiques jusqu’alors restées ignorées ; il leur consacra une curieuse notice sur deux anciens romans intitulés la Chronique de Gargantua, (Paris, décembre 1834). La plus ancienne édition datée que l’on connaisse du Gargantua est celle de Lyon, imprimée chez François Juste en 1535 ; il en existe une autre de 1537. Quant au Pantagruel, il existe des éditions sans date, fort anciennes et toutes d’une rareté extrême ; M. Brunet pense pouvoir fixer à l’année 1532 la publication de celle qui est un in-4° de 64 feuillets et dont un exemplaire se trouva dans la vente du fonds de libraire de la maison de Bure en 1834 ; il était imparfait de 2 feuillets ; acheté d’abord par le prince d’Essling, ce précieux volume fut ensuite payé six cent soixante francs pour compte de la bibliothèque du roi. D’autres impressions sont datées de 1533 et 1534. Elles pourraient toutes donner lieu à de longs détails qui seraient déplacés ici, nous renverrons à un travail spécial de M. J.-Ch. Brunet : Recherches bibliographiques et critiques sur les éditions originales des cinq livres du roman satirique de Rabelais, Paris, Potier, 1852, in-8°. Chose remarquable, les premières éditions offrent des variantes importantes, des leçons hardies qui ont ensuite été effacées dans les impressions qui les suivirent, et qui sont parfois restées totalement ignorées jusqu’à ces dernières années (1) [8]. C’est sous la date tion de son ouvrage, Paris, Techener, janvier 1835, in-8° de 14 pages. de 1538 qu’on rencontre pour la première fois les premiers livres de Rabelais réunis ensemble ; mais avec une pagination différente ; ils paraissent imprimés à Paris ; en 1542 le Lyonnais François Juste les publia de la même manière ; ce fut également en 1542 que le malheureux Etienne Dolet fit paraître à Lyon son autre édition aujourd’hui fort recherchée ; mais que le titre annonce à tort comme prochainement reveue et de beaucoup augmentée par l’autheur mesme. Le fait est qu’il y a peu de corrections et qu’elles semblent l’œuvre de Dolet lui-même. La première édition connue du Tiers livre est celle de Paris, Ch. Wechel, 1546, mais il a dû en exister une antérieure, car le privilége est daté du 19 septembre 1545, et c’est sur cette date que le catalogue des ouvrages condamnés en 1551 mentionne ce livre. Il fut réimprimé plusieurs fois séparément en 1546, en 1547 et même en 1552 après la censure, l’imprimeur parisien Michel Fezandat se nommant expressément. Ce typographe mit au jour, également en 1552, le Quart livre. En 1553 parut la première édition collective des quatre livres réunis ; elle fut suivie de quatre autres dont deux datées de 1556 et deux données à Lyon par Jean Martin en 1538. C’est dans ces dernières que se montre pour la première fois le cinquième livre, dont l’authenticité a été l’objet de controverses. La plupart des éditeurs n’ont pas révoqué en doute qu’il ne fût l’œuvre de maitre François ; mais la critique moderne y regarde de plus près Le traducteur allemand de Rabelais, Régis, pense que ce livre n’est pas de Rabelais, et il fait ressortir les particularités de style, les caractères distinctifs qui le séparent des livres précédents. Ch. Nodier ne doute pas que Rabelais ne soit l’auteur. M. Lenormand est du même avis ; il voit dans ce cinquième livre « un testament aigre et désespéré ; la griffe de l’aigle y est empreinte. D’un autre côté, M. Paulin Paris le regarde comme tellement inférieur aux autres que s’il eût paru nous le nom de Rabelais, il n’y aurait eu que des sifflets pour cette imitation maladroite. N’oublions pas l’édition de 1663, sans nom d’imprimeur, mais où l’on reconnaît les types des Elzeviers ; elle est fort jolie, mais très-incorrecte, ce qui n’empêche pas les amateurs de la rechercher avidement. Il faut arriver à l’an 1711 pour trouver la première édition critique de l’épopée rabelaisienne ; ce fut alors que parut à Amsterdam, en 5 volumes petit in-8°, l’édition de Jacques le Duchat, qui revit le texte sur les anciennes impressions qu’il put découvrir (les plus anciennes lui échappèrent), et qui recueillit de nombreuses variantes ; il y joignit un volumineux commentaire dans lequel, au milieu de bien des inutilités, on trouve des renseignements intéressants. Cette édition, qui renferme aussi quelques observations de l’ingénieux la Monnaye, fut réimprimée en 1725 et en 1732 ; elle obtint en 173i (Amsterdam, 3 vol in-4°) les honneurs d’une édition de luxe ; le commentaire est plus développé, les gravures de Bernard Picart ont du mérite, mais le costume est de pure fantaisie, et l’artiste ne s’est pas suffisamment inspiré de la verve de l’auteur. Il faut ensuite franchir un long intervalle pour arriver aux travaux de de l’Aulnay ; ils parurent pour la première fois dans l’édition donnée par Desoer, Paris, 1820, 3 vol. in-18, jolie mais peu correcte et d’un caractère trop fin ; ils furent reproduits avec des développements dans les 3 volumes in-8° publiés par l’éditeur Louis Jaunet en 1823, et ils ont été insérés dans un volume grand in-8°, publié après 1830. De l’Aulnay n’a point fait de commentaire, mais il a réuni par diverses classes (glossaire rabelaisien, Erotica verba, etc.) une multitude de renseignements parmi lesquels il en est de curieux ; un assez grand nombre sont, il est vrai, étrangers à maître François, et on pourrait parfois relever des inconvenances assez choquantes. La plus volumineuse des éditions de Rabelais est celle dite Variorum, Paris, Dalibon, 1823-1826, 9 vol. in-8° ; revue par MM. Ermangart et Eloi Johanneau ; elle reproduit les notes des précédents commentateurs avec des additions considérables. Il en résulte une réunion d’observations souvent prolixes et tellement multipliées que les vers qui composent le second chapitre du premier livre, donnent lieu à 48 pages de remarques, et que souvent une ou deux lignes du texte se trouvent au haut de pages dont le reste est occupé par le commentaire. Le chapitre des jeux de Gargantua occupe 49 pages ; celui de la bibliothèque St-Victor en remplit 82. En tête de chaque chapitre est exposé un système qu’on ne saurait admettre, celui d’une interprétation historique régulière et suivie de tout ce qu’écrit Rabelais. Pas un trait qui ne reçoive des mains des éditeurs une interprétation minutieuse. Dans Grand-Gousier, Gargantua et Pentagruel, ils voient Louis XII, François Ier et Henri II, et nul doute qu’il n’y ait des allusions parfois peu déguisées, mais il en est très-peu qui se suivent, soit dans le même personnage, soit dans le même récit, et loin d’être rangées dans un certain ordre de façon que l’une aide à dépister l’autre, elles se croisent sans cesse et se contredisent souvent. Il est juste d’ailleurs de reconnaître de la variété dans l’érudition des éditeurs, parfois de l’adresse et du bonheur dans l’emploi qu’ils en ont fait. Ils ont péniblement réuni de précieux matériaux, mais ils sont loin d’avoir donné de Rabelais une édition irréprochable. M. Paul Lacroix, qui, fort jeune encore, avait mis au jour une petite édition de Rabelais avec quelques notes (1825, 5 vol. in-32), a fait paraître en 1840, chez M. Charpentier, un volume qui, pour la première fois, offrit, sous un format portatif, le Gargantua et le Pantagruel. L’éditeur fit connaître deux chapitres inédits d’un cinquième livre tirés d’un manuscrit de la bibliothèque de Paris. Il mit en tête une très-bonne Notice historique sar la vie et les ouvrages de Rabelais ; il y joignit quelques extraits des Cronicques de Gargantua. Cette édition reparut en 1842 et en 1857. La notice, biographique a été réimprimée à part en 1858 avec quelques additions. M. Lacroix n’a pas d’ailleurs admis dans son volume les Lettres, la Sciomachie et autres opuscules, qui par eux-mêmes n’ajoutent rien en effet à la gloire de maître François. En 1858, un libraire actif et, zélé, qui avait entrepris sous le titre de Bibliothèque elzévirienne une publication importante destinée à remettre en lumière nos vieux auteurs, donna le premier volume d’un Rabelais, annoncé comme étant la seule édition conforme aux derniers « textes revus par l’a teur, avec les variantes de toutes les éditions originales. Cette édition, faite d’après un plan différent de celui qui avait été suivi jusqu’alors (plan recommandé d’ailleurs par M. J. Ch. Brunet), donne au bas des pages les variantes des impressions originales ; elle ne contient pas de notes. On y trouve les trois premiers livres. Malheureusement il n’a été mis au jour que le premier volume : on doit surtout regretter d’être privé du troisième, qui devait offrir un glossaire, une vie de Rabelais et diverses productions peu communes. N’oublions pas les deux volumes petit in-8e, publiés en 1857-1858 par MM. Burgaud des Maretz et Rathery (Paris, Firmin Didot) ; le texte a été également revu sur les éditions primitives ; l’orthographe, très-différente dans les anciennes impressions arbitrairement corrigées par les éditeurs modernes, a été ramenée à un système rationnel qui n’admet pas une forme, un signe que ne justifie une édition de quelque œuvre de Rabelais depuis 1532 jusqu’à 1553. Les notes placées au bas des pages sont nombreuses, instructives et succinctes, mérite qui n’est pas médiocre, car il est difficile de ne pas devenir fort prolixe et fort étendu lorsqu’on entreprend de commenter Rabelais. La notice biographique, due à la plume de M. Rathery, occupe trente-cinq pages. On a publié en 1880 un Rabelais illustré par M. Gustave Doré. Le talent original de cet artiste s’est donné carrière dans les étranges imaginations du Caloyer des îles d’Hyères. Indépendamment des ouvrages bien connus pour être de Rabelais, il lui en a été attribué d’autres dont la paternité est douteuse. M. Paul Lacroix, qui pense que, dans sa pratique médicale, Rabelais s’occupa spécialement de l’étude et de la guérison de ce qu’on appelait alors le mal de Naples, est disposé à regarder maître François comme l’auteur d’un volume aussi rare que curieux dont nous devons abréger le titre écrit en toutes lettres dans l’original Triomphe de très-haute et très-puissante dame V-le, royne du Puy-d’Amours. Ce livre, publié en 1539 à Lyon chez François Juste, c’est-à-dire chez le typographe qui imprimait les ouvrages de Rabelais, offre une série de trente-quatre figures gravées sur bois représentant Vénus, Cupidon, la diète, etc. ; le tout accompagné de pièces de vers qui rappellent le style et la tournure d’esprit de l’auteur de Pantagruel, Le prologue, en prose, présente également une certaine similitude (1) [9]. Disons aussi que M. Lacroix, supposant que Rabelais se serait, dans un âge avancé, assez mal trouvé de ses relations avec de joyeuses Romaines, penche à lui attribuer un livret publié à Lyon en 1551, la Louange des femmes, invention extraite du commentaire de Pantagruel sur l’Androgyne de Platon. Les Songes drolatiques de Pantagruel, où sont contenues plusieurs figures de l’invention de M. Rabelais, et dernière Œuvre d’icelui pour la récréation des bons esprits, Paris, 1565, in-8°, forment un recueil de cent vingt figures grotesques, sans autre texte que le titre du livre et un Au lecteur, salut. Ce volume, devenu très-rare, est très-recherché des bibliophiles. Il s’est payé parfois de cent cinquante à deux cents francs en vente publique : et en 1844, à celle de Charles Nodier, il arriva au prix de quatre cent dix-sept francs. Le libraire Sellier eut l’idée, vers 1797, de le faire réimprimer. M. Brunet a vu les soixante premières planches, et rapporte qu’on lui a dit que la suite avait été terminée, mais non publiée. Aucun éditeur de Rabelais n’avait compris dans les œuvres de cet auteur les Songes drolatiques, qui ne pouvaient guère s’exécuter dans un format moindre que l’in-8°, et dont d’ailleurs l’exécution eût été très-coûteuse ; mais ils forment le huitième volume de l’édition dirigée par MM. Esmangart et Johanneau. Ces savants ont joint un texte explicatif dans lequel, à force d’explications bien souvent arbitraires, ils reconnaissent dans ces figures grotesques François Ier, Henri II, le pape et autres personnages du temps. Ce travail, entièrement neuf, donne d’ailleurs du prix à cette seconde édition des Songes, publiée plus de deux siècles et demi après la première. Mais MM. Esmangart et Johanneau, qui les premiers ont voulu rattacher au texte de Gargantua et du Pantagruel les caricatures des Songes drolatiques, vont sans doute trop loin en annonçant qu’on voit reparaître sous ces figures bizarres tous les personnages, tant réels qu’allégoriques, de ces deux romans. S’il faut en croire Duverdier, « Claude Nassuau a traduit du latin de maître François Rabelais, Stratagèmes, c’est-a-dire promesses et ruses de guerre du preux et très-célèbre chevalier Langey au commencement de la tierce guerre césarienne, imprimés à Lyon par Sébast.Gryphius, 1542. » Duverdier est le seul qui parle de ce volume, inconnu à Niceron et aux autres bibliographes. L’ouvrage latin de Rabelais a-t-il été imprimé ? La traduction de Massuau existe-t-elle ? C’est ce dont il sera permis de douter jusqu’au moment où l’on en aura trouvé un exemplaire. M. Regis regarde Rabelais comme l’auteur du Prologue des Ogdoades de messire Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, Paris, 1569, in-fol. Ce morceau, qui remplit dix feuillets chiffrés à part, rappelle parfois le style de maître François. D’anciennes éditions de Rabelais ont recueilli des épîtres à deux vieilles qui ont été admises par Delaulnaye et par Eloy Johanneau, mais à tort, puisqu’il est bien reconnu qu’elles sont de François Habert. Ce sont des imitations maussades de deux jolies pièces de Marot, et l’on peut remarquer en passant que dans les éditions variorum la manie de tout interpréter est poussée au point que dans une de ces vieilles, celle qui est l’objet de grands éloges, il faut reconnaître Marguerite de Valois, sœur de François Ier. Quoique le travail de l’abbé de Marsy n’ait pas eu de succès (voy. MARSY), d’autres écrivains ont pensé à rajeunir le style de Rabelais et à le purger de ce qu’on regarde aujourd’hui comme des obscénités. Un avocat nommé Thilorier lut, le 19 avril 1752, à l’académie de la Rochelle, sur la personne et les ouvrages de Rabelais, un discours qui devait servir d’introduction à un commentaire historique sur Grand-Gousier, Gargantua et Pantagruel. Thilorier ne se bornait pas à vouloir retrancher les obscénités ; il ne tenait pas moins à faire disparaître ou atténuer les critiques trop amères des désordres du clergé dans le 16e siècle : autant vaudrait retrancher toutes les médisances des satires de Boileau, et prétendre conserver son caractère et ses traits. Le Mercure du mois d’août 1752 contient, page 514, un extrait du discours de Thilorier : il parait que c’est tout ce qui en a été publié. On doit à Pérau (voy. ce nom) le Rabelais moderne, ou ses Œuvres avec des éclaircissements, 1752, 6 vol. in-12. On sait que le commentaire de Passerat a été brûlé (voy. PASSERAT). Morellet a laissé imparfait le commentaire qu’il avait commencé depuis longtemps. L’exemplaire de Rabelais, interfolié de papier blanc qui contient son travail, fit partie de la bibliothèque de M. Auger, à qui l’abbé le donna quelque temps avant sa mort ; il est aujourd’hui à la bibliothèque du Louvre. Le roman de Rabelais a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre. Montauban, échevin de Paris, mort en 1665, a fait deux comédies, l’une intitulée Pantagruel, imprimée en 1654 ; l’autre les Aventures de Panurge, jouée en 1674, non imprimée. On doit à Autreau, Panurge à marier et Panurge marié dans les espaces imaginaires, comédies qui sont imprimées dans ses Œuvres. Panurge dans l’île des Lanternes (voy. PARFAICT) est un opéra que s’attribuait Moral de Chefdeville. L’Isle sonnante, opéra-comique de Collé, rappelle le titre du cinquième livre de Rabelais, mais n’a rien autre de commun avec lui ; le sujet est entièrement de l’invention de Collé. Ce n’est pas le titre, mais plusieurs idées de Rabelais que Beaumarchais a employées dans son Mariage de Figaro. Voltaire, dans sa vingt-deuxième Lettre philosophique, avait dit que Rabelais était un philosophe ivre qui n’a écrit que dans le temps de son ivresse ; d ajouta dans son Temple du goût, que l’ouvrage de Rabelais devrait être réduit tout au plus à un demi-quart ; mais il changea d’opinion plus tard. Il écrivait, le 12 avril 1760, à madame du Deffand : « Si Horace est le premier des faiseurs de bonnes épîtres, Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons : il ne faut pas qu’il y ait deux hommes de ce métier dans une nation ; mais il faut qu’il y en ait un. Je me repens d’avoir dit autrefois trop de mal de lui. » G. des Autelz a, dans son Fanfreluche et Gaudichon (voy. AUTELZ), imite le roman de Rabelais, que J. Bernier a analysé et commenté (voy. BERNIER). Le nom de Rabelais fait partie du titre d’un ouvrage du P. Garasse, (voy. GARASSE). Il existe d’autres imitations françaises de Rabelais ; aucune ne mérite d’être distinguée. Divers romanciers et conteurs modernes ont fait figurer dans leurs récits le curé de Meudon. Nous le rencontrons dans les romans du bibliophile Jacob, dans les Contes drolatiques de Balzac. Grosley, possesseur d’un exemplaire des opuscules latins du cardinal Bembo, Lyon, Gryphe, 1552, in-8°, avec des notes manuscrites qu’il croyait de Rabelais, en fit, en 1768 ou 1769, hommage à la faculté de médecine de Montpellier. On a vu présenter dans les ventes de diverses bibliothèques (Haber, Aimé-Martin, Libri. Renouard), quelques volumes grecs annoncés comme portant la signature et des notes de Rabelais : mais des doutes se sont élevés sur l’authenticité de l’écriture. Plusieurs lettres soi-disant autographes se sont produites et ont été reconnues apocryphes. Il a été publié en 1790 une facétie sous le titre de : Lettre de Rabelais, ci-devant curé de Meudon, aux quatre-vingt-quatorze rédacteurs des Actes des Apôtres, in-8° de 22 pages, brochure qui fut bientôt oubliée ; mais on remarqua celle qui avait pour titre : De l’autorité de Rabelais dans la révolution présente, ou Institutions royales, politiques et ecclésiastiques, tirées de Gargantua et de Pantagruel, 1791, in-8°, dont l’auteur est Ginguené. Le Quart d’heure de Rabelais est le titre d’une jolie comédie de MM. Dieulafoy et Prévost d’Iray, jouée sur le théâtre du Vaudeville le 25 nivôse an 7, publiée la même année in-8° (1)[4]. N. Dumersan a donné, sur le théâtre des Variétés, le 29 juin 1813, Gargantua, ou Rabelais en voyage, comédie, imprimée la même année. Rabelais est un des personnages du Clément Marot, vaudeville de MM. A. Gouffé et G. Duval, joué sur le théâtre des Troubadours le 19 floréal an 7 (1799). R. M. Lesuire, sous le titre de Confessions de Rabelais, 1797, in-18, n’a publié qu’un roman. Un vaudeville, qui mettait en scène Rabelais, fut joué en 1831 au théâtre du Palais-Royal ; il est fort oublié aujourd’hui. Bayle, à qui Rabelais ne plaisait guère, ne lui a pas donné d’article dans son Dictionnaire. Il n’en parle que deux ou trois fois en passant. La plupart des éditions des œuvres de Rabelais contiennent une notice plus ou moins étendue sur sa vie. Niceron lui a consacré un article dans le tome 32 de ses Mémoires, et Chaufepié dans son Dictionnaire. Tous ces morceaux laissent beaucoup à désirer. La Vie de Rabelais, qui devait être placée en tête du premier volume de l’édition de MM. Esmangart et Eloi Johanneau, n’a point paru. Nous avons signalé celles qui sont en tête des éditions de M. Rathery et de M. Paul Lacroix. Celle-ci a été publiée à part avec quelques additions, sous le titre de Rabelais, sa vie et ses ouvrages, 1858, in-18, 232 pages. On rencontre des renseignements curieux dans la Notice historique, bibliographique et critique sur Rabelais, composée par M. Kuhnholtz (Montpellier, 1835). Le Floretum philosophicum d’Antoine Leroy (Paris, 1649), sorte de glossaire latin que l’auteur prétend avoir composé à Meudon dans le cabinet même de Rabelais, renferme une longue préface destinée à faire l’éloge de maître François ; Leroy est revenu avec plus de détails sur ce sujet dans un manuscrit qu’il a intitulé Rabelaesiana elogia, et qui est conservé à la bibliothèque impériale. (loir les Notice, et extraits des manuscrits, tome 5.) On y trouve des renseignements utiles. La Bibliothèque historique de la France mentionne huit portraits gravés de Rabelais ; depuis on en a gravé plusieurs il y en a deux, l’un en buste, l’autre en pied, dans l’édition de MM. Esmangart et Eloi Johanneau. Il s’en trouve un dans la traduction anglaise, édition de Bohn. L’article sur Rabelais, fourni par M. Auger à la Galerie française, est accompagné d’un beau portrait. Nous ne croyons pas qu’on ait gravé le plus authentique de tous, celui qui appartient à la faculté de Montpellier, et dont W. Kuhnholtz a placé une reproduction lithographiée en tête de la Notice que nous avons déjà citée. Dans cette peinture, faite sans doute lorsque Rabelais était à Montpellier, les traits sont prononcés et indiquent un homme de quarante ans ; la face est longue, bilieuse ; la barbe est longue et rousse. Une médaille de Rabelais se trouve dans la galerie métallique des Français célèbres, frappée en 1818. Peu d’auteurs semblent, autant que Rabelais, se refuser aux efforts de la traduction, et cependant on a réussi avec succès à le faire passer dans deux langues différentes. La traduction anglaise de Th. Urquhardt a paru pour la première fois en 1653 ; elle est fort estimée dans la Grande-Bretagne ; les excentricités du style pantagruélique y sont rendues avec un rare bonheur ; mais elle ne comprend que les deux premiers livres, complétés par un littérateur français retiré à Londres (Motteux), et accompagnée de notes (qui d’ailleurs ne renferment rien de bien important). Ce travail a, depuis 1694, été réimprimé une douzaine de fois. L’édition la plus récente est celle de 1849, donnée par le libraire Bohrt, et reproduite en 1859. Elle est faite avec soin. Une édition, donnée en 1838, avec une introduction et une vie de l’auteur de Gargantua par Th. Martin, est un livre de luxe dont il n’a été tiré que cent exemplaires de format in-4°. Un Allemand du 16e siècle, Jean Fischart, personnage doué d’un genre d’esprit assez analogue à relui du curé de Meudon, a donné en 1575 une traduction ou plutôt une paraphrase fort étendue du premier livre de Rabelais avec beaucoup de succès ; elle a été réimprimée plusieurs fois. Son mérite exige, pour être compris, une connaissance approfondie de l’ancien idiome germanique. Le travail de M. Régis (Leipsick, 1832-1841), deux volumes formant trois parties, est d’une autre espèce. Il offre une traduction exacte et fort bien faite du texte, une introduction bibliographique de 231 pages, qui réunit tout ce qu’on savait alors sur cet objet, un commentaire d un millier de pages qui reproduit en très-grande partie les notes des commentateurs précédents, accompagnées d’observations nouvelles dues à l’éditeur, des relevés de variantes, des tables, la réunion de ce que bien des auteurs ont écrit à l’égard de Rabelais ; voilà ce qui complète cette espèce d’encyclopédie rabelaisienne un peu prolixe, mais qui restera comme le témoignage d’un enthousiasme éclairé et infatigable. On y trouve en français les lettres à l’évêque de Maillezais, la Sciomachie n’y a pas été admise.


  1. Cette pièce, qui est la dix-huitième du 4e livre des Carmina de Dolet, a pour titre Cujusdam epitaphi qui exemplo edito strangulatus, publico pretem spectaculo Lugduni sectus est, Pr. Rabelais (ejus medico doctissimo, fabricam corporis interpretante.
  2. Les noms de localités du Berry tout à fait insignifiantes qu’on rencontre dans Rabelais donnent tout lieu de croire qu’il a séjourné dans cette province. (Voy. la Revue des sociétés savantes, 1861, 2e série, t. 6. p. 187)
  3. Cette ode, que M. Lacroix a reproduite dans son travail sur la vie de Rabelais, donne les plus grands éloges au savoir encyclopédique de maître François ; il est qualifié de medicus peritissimus, non Galerno Pergameno minor, parfaitement au fait des propriétés des plantes (duid quaeque radix herbave conferat, ungus tenes), et fort instruit dans les pronostics quant aux astres (quid luna, quid stellae minentur).
  4. (1) Ces mots, le quart d’heure de Rabelais, sont devenus proverbe pour exprimer le moment de compter avec son hôte, et par allusion à l’embarras où l’on prétend que Rabelais se trouva à Lyon. A. B-T.