Biographie universelle ancienne et moderne/2e éd., 1843/RICARDO (David)

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Dezos de la Roquette
Texte établi par Michaud, A. Thoisnier Desplaces (Tome 35p. 549-551).

RICARDO (David), l’un des économistes les plus distingués du 19e siècle, descendait d’une famille juive originaire de Lisbonne. Il naquit à Londres en 1772. Son père y exerça pendant longtemps et avec succès l’état lucratif de courtier de change. David Ricardo, qui lui succéda par la suite, ne se borna pas au travail presque mécanique de marchand d’argent. Après avoir reçu une éducation libérale, il se livre des l’âge de dix-huit ans à l’étude de l’économie politique[1]. Il trouva dans la bibliothèque de son père les auteurs les plus estimés qui ont écrit sur cette science si importante et encore si peu avancée, et en fit sa lecture la plus assidue. Ce ne fut cependant qu’en 1809, à l’âge de trente sept ans, qu’il débuta comme écrivain par la publication de son essai intitulé le Haut prix du lingot (bullion), preuve de la dépréciation des billets de banque, in-8o. Cet écrit, dont la quatrième édition, qui a paru à Londres en 1811, est accompagnée d’excellentes remarques sur un article de l’Edinburg Review, fit une grande sensation, parce qu’il révélait la véritable cause de la baisse du change anglais et de la dépréciation des billets de banque[2]. Ricardo démontre que ce n’était point à l’état de guerre qu’il fallait attribuer, comme on le supposait assez généralement, le renchérissement qu’avaient éprouvé toutes les marchandises, mais plutôt à la dépréciation du papier-monnaie ; et il prouva que cette dépréciation provenait surtout de ce que la banque avait cru devoir donner des escompte : extraordinaires au commerce dont les magasins se remplissaient de marchandises qui trouvaient moins de débouchés, ce qui produisait ainsi un double élément de superfétation dans les billets de cet établissement[3]. De la naquirent des craintes sur la solidité de la banque[4], et par suite de vives attaques contre l’ouvrage de Ricardo. Le ministère et ses alentours ne voulaient pas croire à la dépréciation du papier : elle fut démontrée dans le pamphlet de Ricardo, qui provoqua en 1810 le fameux rapport du Bullion committee. M. Horner, qui en fut le rédacteur, convint que la démonstration était sans réplique ; et lui-même prouve, par le change de Hambourg, que ce papier perdait vingt-cinq pour cent. Ce fut alors que le chancelier Vansittard présenta, en opposition, une série de résolutions, et entre autres celle-ci, qui parut tout la fait inconcevable : « Qu’une banquenote et un schelling équivalaient à une guinée. » Aussi fut-elle l’objet des critiques les plus piquantes. Nous avons dit que la brochure de Ricardo avait été vivement attaquée ; il ne laissa point sans réponse les écrits de ses antagonistes, et il publia en 1810 sa Réplique aux observations de M. Bosanquet sur le rapport de Bullion committee, brochure in-8o de 141 pages, suivie quelque temps après d’un Appendix sur le haut prix du lingot, in-8o. Ricardo publia, en 1815 et en 1816, d’autres opuscules dont nous donnerons la liste à la fin de cet article ; mais ce fut en 1817 qu’il fit paraître son ouvrage capital, celui sur lequel repose principalement sa réputation comme économiste, quoique M. Ferrier prétende que son principal défaut et en général celui de tous les ouvrages de Ricardo, est d’être inintelligible. Ses Principes de l’économie politique et de l’impôt (1817, in-8o ; 5e édit., 1821), ont été traduits en français, Paris, 1819, 2 vol. in-8o, par F.-S. Constancio, avec des notes explicatives et critiques par J.-B. Say, 2e édition, revue, corrigée et augmentée d’une notice sur la vie et les écrits de Ricardo, publiée par sa famille, Paris, 1835, 2 vol. in-8o[5], qui ne partage pas toujours les opinions de Ricardo, auquel il reproche surtout de donner à ses propositions trop de généralité. Des trois points principaux de la doctrine traités par Adam Smith, la rente, les salaires et le profit (ou mieux le revenu), le premier, que Smith n’a pas traité avec sa supériorité ordinaire, a été fort bien développé par Malthus dans ses Recherches sur la nature et les progrès de la rente et sur les principes qui lui servent de règle (And Inquiry on the nature and progress of rent and the principes by whicht it is regulated), Londres, 1815, 61 pages. Dans ce petit ouvrage, Malthus établit, d’une manière neuve et frappante, la doctrine de la rente ; et il est à remarquer que, dans le même temps, un membre de l’université d’Oxford posait et développait les mêmes principes, coïncidence honorable pour l’Angleterre. Malthus et Ricardo ne diffèrent que sur l’extension à donner à cette doctrine et sur celle de son application pratique. Voici, au reste, la théorie fondamentale et distinctive du grand ouvrage de ce dernier. Il établit d’abord que la valeur d’une marchandise dépend de la quantité de travail nécessaire pour la produire, et non pas du plus ou du moins de salaire payé pour ce travail ; et secondement, que les bénéfices d’un capital varient toujours dans la proportion inverse du mouvement des salaires, c’est-à-dire que les bénéfices s’élèvent lorsque les salaires baissent, et baissent lorsque les salaires s’élèvent. Ricardo démontre en outre que la valeur du produit brut, qui forme la subsistance de la classe ouvrière, tend constamment et nécessairement à s’élever dans la proportion du progrès de la civilisation, par la nécessité d’étendre progressivement les dé richement et la culture sur des terrains d’une valeur reproductive progressivement décroissante ; or, comme le salaire de l’ouvrier doit, de toute nécessité, s’élever avec le prix des denrées nécessaires à sa subsistance, il s’ensuit que, dans la marche progressive de la société, la tendance naturelle des salaires du travail est à la hausse et celle des bénéfices des capitaux à la baisse. Il cherche à établir, dans le même ouvrage, que le profit que fait un propriétaire foncier sur sa terre, c’est-à-dire ce que lui paye son fermier, ne représente jamais que l’excédant du produit de sa terre sur le produit des plus mauvaises terres cultivées dans le même pays. Cette dernière opinion, purement spéculative, a été vivement attaquée par plusieurs écrivains, entre autres par Malthus, qui, toujours en discussion avec Ricardo, n’en était pas moins un de ses amis les plus intimes. Celui-ci, qui avait depuis quelque temps abandonné la religion de ses pères pour se faire chrétien anglican et qui possédait de vastes domaines, dont plusieurs lui donnaient l’entrée au parlement, était en 1817 membre de la chambre des communes. Nous ignorons l’époque précise de son début parmi les députés de la nation anglaise ; nous savons seulement qu’il eut lieu assez tard. Indépendant par sa fortune et par son caractère, il se plaça sur les bancs de l’opposition qu’il ne déserta en aucun temps. Il se prononça fortement en faveur d’une réforme parlementaire, et ne craignit pas de prendre la défense du libraire Carlisle, convaincu d’avoir publié des écrits irréligieux ; c’était, dit-on, une conséquence naturelle des principes contenus dans un discours que Ricardo avait prononcé à l’appui de la pétition des dissenters de Liverpool. Cependant les opinions de Ricardo étaient en général modérées, et il ne passait pas pour partager les principes de l’homme dangereux dont il s’était imprudemment fait le champion. On peut donc croire que, dans cette circonstance comme dans quelques autres de sa vie politique, il se laissa égarer par les préjugés et les passions souvent peu réfléchies du parti qu’il avait adopté. Tous les gens sensés et impartiaux pensent avec lui que la persécution est un mauvais auxiliaire pour la religion ; mais ils pensent aussi qu’on ne peut qualifier de persécution les mesures que les gouvernements sont quelquefois obligés de prendre pour mettre un frein à la licence de ces hommes pervers et audacieux qui cherchent à corrompre le moral des nations en détruisant toute idée religieuse. On ne peut disconvenir en effet que l’édifice social courût risque d’être bientôt renversé, si les gouvernements avaient la faiblesse de fermer les yeux sur des écarts aussi graves et dont l’histoire de notre nation a démontré que les conséquences étaient si funestes. Quoi qu’il en soit, les talents et la bonne foi de Ricardo étaient si généralement reconnus ; on savait si bien qu’il ne cherchait jamais que la vérité et le bonheur de son pays, que les ministres le consultaient toujours sur les questions délicates d’économie politique. S’il faut en croire les écrivains anglais, peu de personnes possédaient

à un degré aussi supérieur le talent de parler avec clarté et facilité sur les sujets les plus abstraits ; il n’avançait jamais une opinion sans y avoir profondément réfléchi et sans l’avoir envisagée sous toutes ses faces. Aussi, quoiqu’il fût loin de posséder toutes les qualités qui constituent le grand orateur, on l’écoutait toujours avec un vif intérêt, surtout lorsqu’il traitait quelque question d’économie politique. Il avait passé la plus grande partie de sa vie à la Bourse de Londres, où son industrie, sa persévérance et ses talents lui avaient donné les moyens d’accumuler une fortune considérable, qui s’élevait à sa mort à treize ou quatorze millions[6] de francs. Mais malgré les distractions d’une vie si occupée, il ne négligea jamais ses recherches spéculatives ; et lorsqu’il fut parvenu à l’opulence, il se retira des affaires et consacra tous ses moments à l’étude, surtout à celle de la science intéressante dont on peut le regarder comme le second créateur, et à laquelle son nom est irrévocablement uni. Ricardo s’occupait de mettre la dernière main à un Essai sur la meilleure constitution d’une banque nationale, qui était presque terminé, lorsqu’il mourut à sa terre de Catomb-Park le 11 septembre 1823[7]. Outre les deux ouvrages dont nous avons parlé, on doit à Ricardo : 1o Essai sur l’influence du bas prix du blé sur les profits ou le cours des fonds publics, 1815, in-8o (50 pages). L’auteur y démontre que les obstacles imposés par la législation anglaise à l’introduction des blés étrangers sont une mesure impolitique, dont l’effet a été de faire jeter beaucoup de capitaux dans la culture des mauvaises terres ; mesure que le gouvernement est forcé de maintenir pour ne pas mettre ces capitaux en péril. Il en résulte un désavantage pour la main-d’œuvre par le haut prix des blés indigènes, qui provoque celui des salaires. 2o Projet d’un papier-monnaie économique et sûr brochure de 128 pages, 1816 et 1818. Cet écrit ingénieux, qui fit grand bruit, et dans lequel l’auteur jette beaucoup de jour sur la nature et l’usage des monnaies, a pour but l’introduction d’une monnaie de papier que le public pourrait, en tout temps et à bureau ouvert, se faire rembourser en lingots d’or et dont il ne demanderait jamais le remboursement, parce que des lingots d’or ne pourraient tenir lieu d’espèces monnayées. Il en résulterait un papier-monnaie qui devrait toujours valoir autant que de l’or. On prétend que ce pamphlet de Ricardo a donné à la banque de Londres les moyens de revenir sans secousse aux payements en espèces. Suivant un de nos économistes français les plus distingués, il y a peut-être plus de subtilité que de solidité dans ce projet de lingots d’or. Il est bien certain que les billets dont un tel dépôt serait le gage ne se présenteraient guère au remboursement ; mais si la valeur des lingots devait égaler celle des billets, quel serait l’objet d’une telle banque ? 3o Sur les prohibition en agriculture, brochure de 95 pages, publiée en 1822, in-8o, et qui renferme une excellente doctrine. Ricardo a inséré dans le supplément de l’Encyclopedia Britannica, un article remarquable sur le système d’amortissement[8].
D—z—s.


  1. L’auteur d’un article sur Ricardo, inséré dans les Tablettes universelles (no du 27 septembre 1823), assure qu’il ne s’occupa que fort tard d’économie politique, et que ce fut même par un effet du hasard. « Se trouvant un jour à la campagne chez un ami, le désœuvrement lui fit jeter les yeux sur un volume de la Richesse des nations, d’Adam Smith. Il fut frappé de la vérité des observations de cet écrivain, acheta son ouvrage, le lut avec avidité et ne cessa depuis ce moment de méditer et d’écrire sur l’économie politique. » Les renseignements que nous avons recueillis en Angleterre, auprès de quelques personnes qui ont bien connu Ricardo, nous mettent en état d’affirmer que cette historiette est controuvée. C’est à peu près de la même manière, et sans plus de motifs, que Rulhières a dit que le maréchal de Munnich apprit les mathématiques dans l’ennui d’un quartier d’hiver.
  2. On sait qu’a cette époque, et depuis 1711, les billets de la banque n’étaient pas remboursables en espèces à présentation.
  3. Cette monnaie subissait le sort de toute monnaie trop abondante ; Smith avait déjà dit et prouvé que le canal de la circulation n’admet jamais que la monnaie nécessaire.
  4. Ricardo n’avait cependant jamais eu ni voulu inspirer de craintes sur la solidité de la banque, qui ne pouvait être compromise, disait-il, que par sa connexion avec le gouvernement. La banque devenue indépendante, était, à ses yeux, aussi solide que le roc de Gibraltar.
  5. M. Ferrier, l’un des antagonistes les plus prononcés et des plus habiles des écrivains de l’école de Smith, prétend dans son ouvrage Sur le gouvernement, considéré dans ses rapports avec la commerce) que Smith, Say, Ricardo et la plupart des économistes ont toujours raisonné sans avoir égard à la séparation d’intérêts des différentes nations, et dans la supposition où il n’existerait qu’une seule société d’hommes. Il est vrai que l’ouvrage de M. Ferrier a paru sous le régime continental, lequel n’était pas précisément conforme à la doctrine de Smith ; mais cet écrivain n’a pas varié d’opinion sur les économistes en général et sur Ricardo en particulier : « Écrivant pour l’Angleterre, nous mande M. Ferrier, Ricardo a dit sur le papier monnaie des choses justes et profondes ; mais lorsqu’il a voulu généraliser sa pensée, il est tombé dans l’erreur, parce qu’il ne faut jamais juger d’un peuple par un autre quand il s’agit d’institutions qui reposent sur de vieilles habitudes, sur de longs et nombreux antécédents. »
  6. C’est par erreur que quelques écrivains français ont évalué à plus de quarante millions de francs la fortune de Ricardo.
  7. La maladie de Ricardo était un abcès à l’oreille, dont le développement rapide résista à tous les remèdes, et qui finit par crever et s’épancher dans l’intérieur. C’est donc faute d’informations suffisantes que M. Mac-Culloch a attribué sa mort à la formation d’un hydrocéphale (voy. la Notice nécrologique qu’il lui a consacrée dans le Scotsman). Tous les journalistes anglais ont commis la même erreur. C’est encore par une faute d’impression que la même Notice porte que Ricardo avait cinquante-six ans lorsqu’il a cessé d’exister : il n’avait pas complété sa 52e année.
  8. Les divers ouvrages de Ricardo, traduits en français par M. A. Fontegrand, forment un volume, Paris. 1844, grand in-8o, ; il fait partie de la Collection des principaux économistes et ne remplit pas moins de 800 pages. La Notice du traducteur sur la vie et les écrits de Ricardo remplit 48 pages. Cinq lettres, adressées à J.-B. Say, ont été insérées par Ch. Comte dans les Mélanges de J.-B. Say, 1844. Parmi diverses notices relatives à ce célèbre économiste, nous signalerons celle qui se trouve dans un ouvrage de lord Brougham : Galerie des hommes marquants du règne de George III. Le Penny cyclopedia renferme un article attribué à M. Porter ; le Dictionnaire d’économie politique (Paris, 1853) en contient un autre dû à la plume de Joseph Garnier.
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