100%.svg

Biographie universelle ancienne et moderne/2e éd., 1843/YVES-HÉLORI (Saint)

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


Texte établi par Michaud, A. Thoisnier Desplaces (Tome 45p. 304-306).

YVES-HÉLORI (Saint), patron des gens de loi, né le 17 octobre 1253, au manoir de Ker-Martin, sur la paroisse de Menehi, lorsque Jean Ier, dit le Roux, était duc de Bretagne, sortait d’une famille noble et distinguée du diocèse de Tréguier. Le chevalier Tanoic ou Tancrède, son aïeul, s’était acquis beaucoup de réputation dans les armes. Son père se nommait Heelor ou Helori, d’où il est appelé lui-même Yves-Hélori, et sa mère Azo du Kenquis (en français Duplessis). Il étudia la grammaire dans son pays, et son premier maître fut un prêtre vénérable qui lui inspira le goût de la piété, en même temps qu’il le forma aux sciences. Le jeune Yves répondit à ces soins, et s’il s’avança dans les lettres, il fit des progrès encore plus rapides dans la sagesse et la piété. Envoyé à Paris dès l’âge de 14 ans, il y passa dix ans pour faire un cours de philosophie et de théologie, et un autre de droit civil et canonique. Voulant se perfectionner dans le droit, il alla à Orléans, et il y étudia les Décrétales sous Guillaume de Blaye, depuis évêque d’Angoulême, et les Institutes sous Pierre de la Chapelle, depuis évêque de Toulouse et cardinal. A Orléans, comme à Paris, la vie d’Yves-Hélori fut celle d’un anachorète austère, plutôt que d’un étudiant distingué par son rang, ses richesses et ses succès. Ses jours étaient partagés entre l’étude et les exercices de piété ; et comme ils ne suffisaient pas à l’une et à l’autre, Yves y consacrait aussi une partie des nuits ; le sommeil qu’il s’accordait, il le prenait sur la terre couverte d’un peu de paille. Il s’interdisait l’usage du vin et de la viande, et les pauvres, déjà l’objet de sa prédilection, recevaient le fruit de ses épargnes. Il était difficile que la conduite d’un jeune homme qui vivait aussi saintement, qui visitait les hôpitaux, qui ne partageait en rien la dissolution de ses condisciples, ne produisît pas une impression profonde ; aussi l’exemple de saint Yves gagna-t-il à la vertu plusieurs libertins, qu’il retira du désordre. On lui offrit des partis honorables, pour l’engager à se marier ; mais il les refusa tous, prétextant qu’il regardait comme incompatible avec le mariage une vie consacrée à l’étude, telle qu’était la sienne, ce qui, au fond, se trouvait vrai ; mais la véritable raison qui le retint fut le vœu de chasteté qu’il avait fait secrètement, et qu’il garda avec tant de fidélité. D’Orléans, il se rendit à Rennes, où, suivant l’usage du temps, il étudia le quatrième des sentences (voy LOMBARD), et l’interprétation de la Sainte-Écriture, sous un pieux et savant religieux franciscain. La fréquentation et l’amitié de ce cordelier, qui passait pour un saint, ajoutèrent encore à la ferveur d’Yves-Hélori et ce fut à cette époque qu’il embrassa l’état ecclésiastique, ce qu’il projetait depuis longtemps. La réputation de piété et de vertu qu’il s’était faite, détermina Maurice, archidiacre de Rennes, à lui procurer l’emploi d’official dans cette ville. Il se distingua dans ces fonctions par son zèle et sa droiture, mais il ne changea rien à son genre de vie pénitente, quoique son officialité lui valût cinquante livres de revenu, somme alors de quelque importance. Dégoûté des Rennois qu’il trouvait trop litigieux, suivant Albert-le-Grand, ou trahi par sa réputation qui le fit envier et décrier par son propre évêque, suivant les autres historiens, Yves quitta la Haute-Bretagne et s’en retourna au diocèse de Tréguier. L’évêque, Alain de Bruc, charmé de posséder un trésor qui lui appartenait plus qu’à personne, nomma aussitôt Yves à la place d’official ; ainsi le saint changea simplement de tribunal et non d’office. Il ne changea pas non plus de conduite ; et non-seulement on eut toujours à louer en lui le même esprit de justice et de pénitence ; mais encore le diocèse vit les mœurs du clergé réformées par ses soins. Sous Geoffroi de Tournemine, successeur d’Alain, il continua de gérer l’officialité avec le même zèle. Son affection était surtout pour les pauvres et les veuves dont il plaidait les causes avec tant de soin et de charité qu’il fut appelé l’avocat des pauvres, qualité plus chère pour lui que les titres d’honneurs usités dans le monde. Il n’était pas encore prêtre quand il vint à Tréguier. Alain de Bruc l’éleva au sacerdoce, et le nomma recteur de Tredrez. Dès qu’il eut reçu l’ordination, Yves quitta les fourrures de son ancienne dignité, qu’il n’avait gardées que pour conformer à l’usage ; et voulant dire un adieu solennel à tout ce qui pouvait sentir la vanité, il alla dans l’hôpital de la ville, où il donna son chaperon, sa robe, sa fourrure et ses bottes à quatre pauvres, et se retira nu-tête et nu-pieds (1)[1]. La charité fut toujours sa vertu de prédilection ; et s’il menait un genre de vie extraordinairement austère, les pauvres gagnaient tout ce qu’il se retranchait à lui-même ; leur compagnie faisait ses délices ; sa maison de Ker-Martin était un véritable hôpital où il recevait les indigents et les malades auxquels il rendait quelquefois les services les plus pénibles. Il leur lavait lui-même les pieds, pansait leurs ulcères, les servait à table, et souvent mangeait leurs restes. Il leur distribuait ce qu’il avait avec une telle profusion, que la charité peut seule excuser l’excès de sa bienfaisance. Dans le même temps il montait en chaire avec le zèle d’un apôtre, et l’on a remarqué qu’un jour il prêcha la passion eu sept églises différentes. Son ardeur à réprimer les abus, suivant les devoirs de sa place, lui mérita les plus grossières injures des chicaneurs, qui l’accablaient de malédictions. Le pieux avocat repoussa toujours les propos des méchants, et n’écouta jamais que sa conscience. En qualité d’official de Tréguier, il s’opposait à ce que le roi de France levât sur cette église le centième et cinquantième des biens meubles de l’évêque et du chapitre, ne jugeant pas qu’il eût ce droit, quoique le roi prétendît peut-être avoir obtenu le consentement du pape et des évêques (2)[2]. Mais cet homme si zélé pour la conservation des biens de l’Eglise montrait une sorte d’indifférence pour les siens, maigre le saint usage qu’il en faisait. En un mot, toute la vie de saint Yves fut une vie d’apôtre ; elle fut partagée entre l’étude, la prière et le service du prochain. Il avait sans cesse à la main le livre de la Sainte-Écriture, et il en savait tirer à point nomme tous les avis et exemples nécessaires à ceux qui le consultaient. Il portait aussi toujours sur lui une hostie consacrée dans une boîte d’argent, que lui avait donnée une dame de Rostrenen. Ce trésor était pendu sur sa poitrine. Dès le temps de ses études à Paris, il avait commencé à s’abstenir de viande, et à Orléans, il renonça à boire du vin y mais quinze ans avant sa mort, ses austérités redoublèrent, et sa vie changea totalement. Ce fut par ses soins que l’on reconstruisit presque en entier l’église cathédrale de Tréguier (3)[3]. Geoffroi de Tournemine, pour récompenser le zèle d’un homme qui avait gouverné si saintement Tredrez pendant huit ans, le nomma recteur de Lohanec, l’une des principales cures du diocèse. Yves la régit pendant dix années, au bout desquelles il mourut le dimanche après l’Ascension, l’an 1303, ayant reçu les sacrements de l’Église. Sa mort arriva le 19 mai, qui est aussi le jour où son nom est inscrit au martyrologe romain, et où l’on chôme sa fête dans les diocèses de Bretagne, et autres églises. On célèbre de plus sa translation, le 29 octobre (1)[4]. Les Bretons sollicitèrent vivement sa canonisation. Le duc Jean de Montfort, guéri miraculeusement par l’intercession de saint Yves, fit lui-même le voyage d’Avignon, afin de solliciter cet honneur pour son compatriote. Enfin, Clément VI le canonisa le 19 mai 1347. On a encore le sujet des discours prononcés en cette occasion solennelle. Entre autres le franciscain Jourdain de La Court, évêque de Trivento, dans l’Abruzze, crut avoir fait merveille en prenant pour texte ces paroles de la première épître de saint Pierre : Qu’Héloï (Dieu) soit honoré partout. C’est par erreur de fait qu’il croyait qu’Héloï était le nom du saint prêtre, au lieu d’Hélori ; et encore notons ici que le surnom de saint Yves n’était pas Hélori, mais de Ker-Martin ; et, si nous l’avons nomme Hélori dans cet article, ce n’est que pour nous conformer à l’usage des biographes. Il signait à la vérité Yvo Helorii de Ker-Martin ; mais Helorii n’était ici qu’un hellénisme fréquent, surtout dans la basse latinité, et tenait lieu de filius Helorii. L’université fondée à Nantes, par le pape Pie II, en 1460, l’avait pris pour patron. La confrérie des jurisconsultes de Gand était aussi dévouée à saint Yves, que les légistes de plusieurs provinces ont pris pour patron, plutôt que pour modèle, dit malicieusement, après Fournel, un avocat breton, M. de Kerdanet. Le même observe que l’on ne connaît guère que saint Yves, dans l’ordre des avocats, qui ait obtenu les honneurs de la canonisation (voy.. ROBERT). Enfin, il rapporte, d’après Moréri, que le roi faisait une pension à saint Yves qui avait paru avec éclat au barreau de Paris sous le règne de Philippe-le-Hardi : magister Yvo sex denariis per diem. La vie de saint Yves a été donnée par Pierre de La Haye Kerhingant, Morlaix, 1628, français et breton, séparément ; elle se trouve aussi dans le recueil des Bolandistes, dans Surius, etc. Il existe plusieurs autres biographies de St. Yves ; celle écrite en latin par J. Fronteau, 1647, a été réimprimée en 1720 et en 1733. Citons aussi la Vie de St. Yves par Deloeuvre, Paris, 1699, in-12, et l’Histoire de St. Yves, patron de la Bretagne, par J. Favé, Rennes, 1851, in-8o.

B―D―E.


  1. (1) Nous entrons à dessein dans ces détails ; et peut-être serait-il intéressant d’ajouter, pour montrer et l’esprit et les usages du temps, que les habits dont Yves se revêtit dans la suite, furent une épitoge de bure, une robe à grandes manches, sans boutons, et un chaperon pour se couvrir la tète, qu’il tenait toujours baissée ; le tout simple, grossier et de couleur blanche. Il prit de gros souliers hauts et attachés avec des courroies, comme en portaient les Cisterciens et les Dominicains. Baillet appelle cette chaussure des sandales.
  2. (2) Il ne peut s’agir ici du droit de régale ; d’ailleurs la Bretagne n’était point alors unie directement à la couronne. Suivant Denisart, les évêques de cette province n’ont été soumis par arrêt à la régale qu’en 1598 ; et, suivant d’Héricourt, par arrêt du 18 avril 1624, la régale devait avoir lieu jusqu’à ce que le nouvel évêque eût fait enregistrer le serment de fidélité en la chambre des comptes, à Paris.
  3. (3) Comment néanmoins concilier cette construction avec celle qui eut lieu l’an 1339, à moins qu’on ne dise que saint Yves, comme un autre David, prépara seulement les matériaux. Il n’est pas probable cependant que ce soit cela que l’historien ait voulu dire.
  4. (1) C’est aussi le 27 octobre qu’on fait la fête de saint Yves, dans l’ordre de saint François, par décision d’un chapitre général. C’est une question à décider entre les hagiographes, si saint Yves a été du tiers-ordre de saint François. Baillet en rit et semble le nier, s’appuyant sur le P. Papebroch, qui regarde comme incertain qu’Yves ait pris l’habit à Quimper, comme le veulent les Franciscains. Appuyé sur la même autorité du jésuite, Godescard regarde cette agrégation comme douteuse. Oserons-nous dire que nous sommes d’un avis contraire ? Il est vrai que dom Lobineau n’en dit rien : mais est-ce peu que l’autorité des chroniques des frères-mineurs, et la tradition de l’ordre ? D’ailleurs Albert-le-Grand le dit positivement, et fait prendre à saint Yves l’habit, non à Quimper, mais à Guingamp, ville du diocèse de Tréguier, ce qui est plus probable. Les couvents des Cordeliers de Guingamp et de Quimper ont été fondés, le premier l’an 1283, celui de Quimper l’an 1232 ; saint Yves a pu prendre l’habit de tierçaire dans l’un et l’autre. Ou trouve qu’il a prêché à Quimper, et l’on sait que le tiers-ordre fut établi par saint François lui-même.