Biographies de l’honorable Barthélemi Joliette et de M le Grand vicaire A Manseau/Chapitre XXI

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XXI.

Descente des billots.


Lorsqu’à la fonte des neiges, il faut s’embarquer dans les canots pour dégager et conduire à travers les roches, les battures, les rapides, les mille détours de la rivière, cette immense armée de billots, c’est encore un travail incalculable, ainsi que la source de mille dangers.

Au début de son commerce de bois, M. Joliette n’avait pas besoin de s’éloigner pour exploiter les belles forêts de pins qui abondaient jusqu’aux alentours de son domaine. Mais lorsqu’après une dizaine d’années, il fallut remonter jusqu’au lac des Français, puis, à celui de l’Assomption distant de 60 lieues de l’Industrie, les dépenses de l’exploitation durent augmenter considérablement.

L’opération la plus pénible, la plus dangereuse est celle appelée : le dravage des billots.

Sur le chemin que doivent parcourir les draveurs, sont échelonnés de nombreux rapides qui, presque chaque année engloutissent quelques victimes. Les plus célèbres chûtes de la rivière de l’Assomption, sont celles de Montapeine et celle des Sept.

La première s’engouffrant d’abord dans un canal rétréci et profond, précipite ses eaux furieuses pour les laisser tomber ensuite du haut d’un rocher perpendiculaire de cinquante à soixante pieds d’élévation.

Son bruit est assourdissant comme celui du tonnerre ; sur ses bords escarpés, ne croissent que les mousses humides, les plantes grimpantes au milieu desquelles, rares et dispersées, apparaissent tristement les têtes des sapins rabougris. Ces lieux arides offrent à l’œil un aspect désolé et étrangement sauvage. La nature ici, semble avoir horreur d’elle-même : l’alouette à la chanson matinale, le délicieux rossignol, la douce fauvette, la grive mélodieuse, tous les aimables chantres des bois se sont envolés loin de ces sombres bords.

Seuls, perçant les éternels mugissements de la cataracte, les cris lugubres des corneilles et des hiboux révèlent en ce lieu, la présence d’êtres vivants. Ces oiseaux sinistres semblent tinter le glas funèbre des infortunés devenus la proie du torrent, et dont ils ont dévoré les cadavres revomis sur le rivage.

Là, au pied du torrent, creusé par les eaux, dans les flancs déchirés du rocher, sont des enfoncements profonds, où, chaque année, une quantité de billots s’engouffrent pour ne plus reparaitre.

Dans la chute des Sept, située en amont de la première, sept rapides étroits obligent à draver les billots sur un long trajet. Joignez à cela les sinuosités capricieuses d’une rivière qui semble se jouer à travers les montagnes et les plaines, qui, par exemple, dans un circuit de neuf milles, revient à neuf pas de son point de départ, formant une presqu’île appelée « la Pointe-à-neuf pas, » et vous aurez une idée de l’énergie, de la persévérance qu’il faut déployer pour y conduire à terme heureux, un chantier de billots. C’est ce que, pendant vingt ans, entreprit et exécuta avec les plus magnifiques succès, le père et le fondateur de l’Industrie.

De son temps, lorsqu’à la crue des eaux du printemps, le bois encombrait la chaussée, les moulins redoublaient de vitesse, roulant nuit et jour, ils transformaient en madriers, en planches, en lattes, etc., les vingt à trente mille billots enlevés chaque année aux forêts séculaires. C’était le travail de l’été.

Ces bois de service étaient de nouveau remis à flot, les draveurs reprenaient leurs leviers, leurs piques et leurs gaffes pour l’escorter jusqu’à l’embouchure de la rivière de l’Assomption. C’est de là, qu’embarqué sur des barges, il était dirigé vers Québec pour y être livré aux acheteurs.

Tant de labeurs de la part de M. Joliette devaient bientôt avoir leur couronnement. Dans la pensée de cet homme éminent, s’enfantaient déjà toutes ces merveilleuses créations qui ont rendu son nom si cher à ses compatriotes.

Tout en dirigeant avec intelligence les travaux de ses chantiers dont il suivait de l’œil les moindres détails, on le voyait s’occuper des dispositions topographiques de son établissement naissant. C’est ainsi que dans la prévision de l’avenir, il traçait dès 1826, au milieu des souches et des bruyères, l’alignement des rues de la cité future, qui ne comptait guère alors, plus de dix à douze colons résidants.