Biographies de l’honorable Barthélemi Joliette et de M le Grand vicaire A Manseau/Chapitre XXXIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


XXXIX.

Donation de L’Église, du Collège, du Noviciat et des terrains avoisinants.


Jusqu’alors, l’Église, le Collège, le Noviciat et les terres qui en constituent les dépendances, étaient demeurés la propriété personnelle de l’Honorable B. Joliette.

En consultant les archives de la paroisse de St. Charles, on voit que jusqu’à la fin de l’année 1849, il avait tenu lui-même les comptes de l’Église. C’est ainsi qu’il avait pris le soin d’administrer au profit de ces établissements religieux, les revenus qui en étaient les fruits. Les affaires n’en pouvaient aller que mieux, car si la dépense courante excédait la recette, l’administrateur généreux comblait le déficit de ses propres deniers.

Malgré les dépenses considérables de la fondation, des réparations, de l’ornementation, de l’ameublement de ces vastes établissements, il arriva, qu’au jour où le donateur passa le contrat des uns à la Corporation Épiscopale de Montréal et des autres à la communauté des religieux de St. Viateur, ces legs pieux se trouvèrent libres de toutes dettes et redevances.

Ce fut au commencement de Février de l’année 1850, qu’eut lieu la donation solennelle faite par l’Honorable B. Joliette et sa généreuse épouse. Mais, laissons parler un témoin oculaire qui va nous donner d’amples détails, sur la valeur de ces splendides cadeaux, sur l’imposante grandeur de la cérémonie, et surtout, sur le magnifique discours de Monseigneur I. Bourget, descendu à l’Industrie pour la circonstance.

Cette correspondance, publiée dans les journaux du temps, corrobore en tout point, les faits que nous avons puisés aux sources les plus autorisées.


« Monsieur l’Éditeur, »


« Ayez la bonté d’enregistrer dans vos colonnes, pour une perpétuelle mémoire, un trait de générosité trop sublime pour qu’il me soit permis de le qualifier. Vous connaissez le génie créateur de celui dont la main hardie posa naguère les fondements du Village d’Industrie, la Palmire de notre Canada.

Vous avez sans doute visité plus d’une fois ce magnifique Village, et admiré l’Église de St. Charles Borromée, ainsi que le Collège Joliette qui en fait le principal ornement. Ces deux beaux édifices ne coûtent pas moins de 170,000 francs, y compris leurs ornements et les deux terres qui leur servent d’emplacement.

Un carillon mélodieux de trois belles cloches, annonce toutes les fêtes joyeuses qui s’y célèbrent avec transport, par les pieux habitants que la Religion y a régénérés. Trois membres de la famille seigneuriale ont élevé cet harmonieux monument, qui rend si cher au cœur de la population, le clocher de sa paroisse. Car ces cloches ont été données : la première par le seigneur Gaspard de Lanaudière, du poids de 1105 livres et du prix de 2,652 francs : la deuxième, par demoiselle Almésime de Lanaudière, du poids de 793 livres et du prix de 1,903 francs ; la troisième, par dame Antoinette de Lanaudière, épouse du Dr. Leodel, du poids de 782 livres et du prix de 1,876 francs.

Les habitants de cette heureuse localité, pour avoir part au mérite qu’il y a de bâtir un temple à la divine Majesté, se sont mis à contribution pour 4,400 livres fournis principalement en travaux et en main-d’œuvre ; car alors, ils étaient généralement très-pauvres…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Mais, j’arrive au trait de magnanime générosité dont je vous prie de faire part à vos lecteurs, pour qu’ils sachent que notre pays, tout jeune qu’il est, produit des hommes à grandes vues, tels qu’en produisait le moyen-âge que l’on méprise tant aujourd’hui, tout en profitant de ses immenses sacrifices.

Jusqu’ici, le Collège et l’Église avec leurs dépendances appartenaient à M. Joliette et à sa vertueuse dame. Il vient d’en faire un don pur et simple à la Religion et à l’éducation de la paroisse dont il est le père.

Dimanche, trois du courant, Monseigneur l’Évêque de Montréal annonçait avec toute l’émotion d’une âme reconnaissante, aux heureux habitants de l’Industrie ce que faisaient pour eux, leur seigneur et seigneuresse en donnant à leur jeune paroisse, une si magnifique Église pour qu’ils apprissent à y être de bons chrétiens, et un si beau Collège, pour que leurs enfants s’exerçassent à être de bons citoyens.

Sa grandeur observait que ce don si magnanime était tout à fait gratuit et sans aucune espérance de redevance, de la part de ces généreux bienfaiteurs. Mais s’ils n’exigeaient rien, ils ne pouvaient empêcher la Religion et l’éducation de se donner la main pour leur payer un si juste tribut de reconnaissance.

À cette fin, l’Église fera chanter, chaque année, une messe solennelle, pour Madame Joliette, le jour de la St. Charles, qui est la fête patronale de la paroisse et celle de cette bonne dame ; et le Collège en fera célébrer une autre le jour de la St. Barthélemi, patron de l’Honorable seigneur donateur. De plus, il sera dit chaque mois, une messe basse pour ces deux bienfaiteurs.

À leur mort, la terre qu’ils ont ensemencée de tant de largesses, s’ouvrira gratuitement pour recevoir leurs restes mortels. Ainsi, l’Église, élevée par eux à la gloire de Dieu, couvrira leurs tombes et les ombragera bien mieux que le plus beau saule-pleureur.

Alors, l’Église quittera ses habits de joie pour reprendre ses ornements de deuil, pour accompagner, par ses chants lugubres, des âmes si justement chères à son cœur, et les présenter avec confiance à Celui qui a promis de récompenser un verre d’eau froide donné pour son amour.

Toutes les familles de la paroisse furent invitées par Monseigneur l’Évêque, à prier chez elles, tous les jours, et à se réunir aux époques ci-dessus mentionnées, dans la magnifique Église que leur avaient bâtie des seigneurs si bienfaisants, afin de prier pour qu’ils reçussent le centuple promis ici-bas à ceux qui honorent Dieu de toutes leurs forces, et le repos éternel réservé au travail et au sacrifice, dans la terre des vivants. « Sa Grandeur, s’adressant alors aux donateurs, leur dit : « Monsieur le seigneur et madame la seigneuresse, la bouche ne doit s’ouvrir dans l’Église que pour louer Dieu ; mais la reconnaissance est un devoir de la Religion ; je puis donc m’en acquitter dans le lieu saint et l’offrir à Dieu comme un hommage qui lui appartient et donc il est jaloux.

Souffrez donc, qu’au nom de tous, de la Religion et de la Patrie, des Pasteurs et des brebis, de la génération, présente et de la génération la plus reculée, je vous remercie de l’immense sacrifice que vous faites pour la gloire de Dieu et l’amour de vos frères. Veuillez bien croire, qu’en ma qualité de Pasteur, je veillerai soigneusement à ce que vos intentions bienveillantes soient scrupuleusement respectées.

« En attendant, les mains de tous se lèvent vers le ciel, pour y aller chercher d’abondantes bénédictions pour vous et pour toute la famille seigneuriale.

Dans mes voyages, j’ai bien des fois admiré la foi vive des anciens bienfaiteurs de l’Église qui s’est peinte elle-même dans les magnifiques vitraux qui décorent les riches cathédrales du Moyen-âge. Car on les voit représentés à genoux, dans un petit coin de tableau, offrant humblement au Seigneur, ces élégantes peintures dont le temps tout destructeur qu’il est des beaux monuments, a cependant respecté les vives et fraîches couleurs.

Ici, il y aura quelque chose de mieux, car quelqu’admirables que soient ces ouvrages de l’art, ce ne sont toujours que des peintures, au lieu que vous aurez toujours quelque chose de vivant pour dire au temps à venir, ce que votre cœur vous fait faire pour Dieu et le pays. Car dans ce coin du beau Village, qui est le tableau que vous peignez à grands traits, se verra cette Église toujours si fréquentée par de pieux fidèles qui béniront votre mémoire, et ce Village plein d’une ardente jeunesse qui, de votre vivant, déposera à vos pieds ses lauriers, et plus tard, ira couvrir votre tombe de ses regrets et s’inspirer sur vos cendres pour propager à jamais l’industrie religieuse et canadienne, et vous faire vivre après votre mort. »

« Le lendemain, toute la famille seigneuriale se réunit pour applaudir, par un acte public et solennel, à la généreuse donation de Monsieur et de Madame Joliette, et, pour en donner une preuve non équivoque, Monsieur G. de Lanaudière, Mr. et Madame Léodel, Monsieur et Madame Voyer firent de bon cœur, remise des droits d’indemnité qu’ils pouvaient exiger d’après la loi des mains-mortes. [1]

Aussi, seront-ils compris, eux et leur enfants, dans les suffrages que ne cessera de faire, comme une bonne mère, la Ste. Église, pour de si bons et de si généreux bienfaiteurs. »

Ce grand acte de générosité de M. Joliette, fut la dernière œuvre imposante de sa vie. Il semblait qu’un secret pressentiment l’avertissait de ne pas s’engager dans de nouvelles entreprises. En effet, quelques mois plus tard, ruiné par les travaux et les inquiétudes d’une carrière si laborieusement parcourue, il se sentait descendre lentement vers la mort qu’il entrevoyait sans crainte.

  1. M. Gaspard de Lanaudière, co-seigneur de Lavaltrie, a contribué pour beaucoup dans les diverses entreprises de l’Ηοn. Joliette, son oncle. Il a généreusement sacrifié des sommes considérables dont celui-ci, qui était en même temps son tuteur, avait l’administration. Ainsi l’on voit que ce Monsieur doit avoir une large part dans la reconnaissance des citoyens de Joliette. En plusieurs de ses entreprises, M. Joliette, a été généreusement secondé par les membres de la famille seigneuriale de Lanaudière. On ne saurait faire assez l’éloge de leur libéralité lorsqu’il s’est agi de la fondation de l’Église et de son ornementation.
    De plus, si nous ne craignions pas de répéter ici ce que personne n’ignore, nous dirions que la population indigente de Joliette ne pourra jamais oublier les bienfaits journaliers dont elle a été l’objet de la part de cette honorable famille.