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Bismarck et la Papauté/I/01

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Bismarck et la Papauté


La guerre (1870-1872) — I. LA RELIGION DE BISMARCK - SON ATTITUDE DANS LA QUESTION ROMAINE


Il y eut dans la vie de Bismarck une campagne malheureuse : ce fut le Culturkampf. L’histoire en est maintenant très accessible : nombreux sont les documens imprimés ; nombreux, aussi, les inédits, que de hautes bienveillances nous ont offerts. Mais il en est de cette guerre comme de toutes celles que risqua Bismarck : les origines en demeurent obscures. « Le Culturkampf, disait un jour Windthorst à Bennigsen, date du champ de bataille de Sadowa. » La boutade devint une thèse : on soutint que l’Allemagne protestante, victorieuse de l’Apostolique Monarchie, victorieuse de la fille aînée de l’Eglise, devait entrer en conflit, nécessairement, avec cette Église elle-même ; qu’il y avait là une sorte de prédestination, et que, dans l’institution même de l’Empire, le Culturkampf, si l’on ose ainsi dire, aurait été préétabli.

Ces déductions avaient quelque profondeur, une profondeur qui parfois atteignait à la vérité. Il en était d’elles comme de tous les systèmes : ils peuvent suffire à la philosophie de l’histoire, ou bien encore à la paresse des historiens, mais il y a péril à s’en contenter trop aisément. Ils doivent servir la besogne historique, mais ne jamais y commander ; ils ne sont utiles qu’à ce prix, laissons-les éclairer ce qu’ils expliquent, mais prenons garde qu’ils ne nous cachent ce qu’ils sont impuissans à expliquer. En présentant le Culturkampf, exclusivement, comme une conséquence fatale de Sadowa et de Sedan, l’on risquerait d’en simplifier à l’excès le récit, d’en estomper les nuances infinies, et de substituer à la complexité de la vie, au fouillis des répercussions humaines, les lignes ternes et pâles d’un beau dessin schématique, probablement plus clair, mais assurément moins vrai. Ne craignons pas de le dire : les origines du Culturkampf s’embrouillent davantage, à mesure que le regard est plus patient à les scruter ; elles sont embrouillées par la multiplicité des circonstances, elles sont embrouillées par la variété, par la contradiction même, qu’on observe entre les propos successifs, entre les attitudes successives, de Bismarck. Un certain parti pris de limpidité, qui dissimulerait les complications trop malaisées à dénouer, trahirait l’histoire. Voici des textes, par exemple, avec lesquels on pourrait prouver que le Culturkampf châtia la proclamation de l’infaillibilité et qu’il fut l’effet naturel du concile du Vatican. On les trouve, en 1872 et 1873, sous la plume de Bismarck et sur les lèvres du maréchal Boon, président du Ministère qui présenta les lois de Mai. Mais d’autres paroles s’insurgent, de 1870, de 1871, de 1887, toutes de Bismarck, attestant non moins expressément que l’infaillibilité lui importait peu. Si, par ailleurs, il nous plaisait de soutenir que le Culturkampf fut plutôt, en son essence, une réaction inévitable contre les libertés que l’année 1850 avait apportées aux catholiques, nous aurions sous la main, pour l’établir, tout un discours de Falk, le ministre même qui fit voter les lois de Mai, et de nombreux passages de Bismarck ; mais le même Bismarck, en 1887, proclama publiquement que ces libertés n’avaient été gênantes pour personne. A quinze mois de distance, à la fin de 1884, d’abord, puis au début de 1886, Bismarck porta deux jugemens, exactement contradictoires l’un de l’autre, sur l’attitude politique des catholiques durant la période qui précéda le Culturkampf. Dans l’espace de quarante-huit heures, lorsque se déroula, en 1873, la discussion des lois de Mai, on entendit Boon, Falk et Bismarck, exposer, chacun à sa façon, les raisons de leur commune politique religieuse, et apporter tous trois des motifs différens. Un récit du Culturkampf qui voudrait être une thèse ferait choix d’un de ces points de vue, et se déroulerait ensuite à son aise, avec l’attrait facile d’un système lucide. Mais pour un récit qui veut être une histoire, c’est la diversité même de ces points de vue qui est attirante ; c’est leur confusion qui est instructive ; on ne peut s’en évader loyalement qu’après s’y être d’abord attardé. Le premier devoir n’est pas de reconstituer le programme de la lutte et d’en préparer une explication historique et logique, mais, bien plutôt, d’épier et de décrire les tâtonnemens, les hésitations, les soubresauts, les incohérences.

Avant de définir et d’animer deux ou trois entités, — protestantisme, germanisme, libéralisme, — dont le Culturkampf aurait marqué l’insurrection contre Rome ; avant d’étudier dans quelle mesure il fut un mouvement philosophique, dans quelle mesure, même, un mouvement théologique, c’est vers la personne de Bismarck qu’il faut regarder ; si elle est une énigme, il faut chercher à la comprendre, et si parfois on ne la comprend pas, il faut l’avouer franchement.

Les Pensées et Souvenirs du chancelier, les innombrables propos qu’espionnèrent, près de trente ans durant, les scribes attachés à ses lèvres, méritent toujours attention, mais pas toujours créance. Les réserves qui déjà sont de mise, lorsque Bismarck entretient la postérité de ses victoires, s’imposent d’une façon plus expresse encore, s’il s’agit d’une défaite pour laquelle il plaide ou qu’il s’efforce à pallier.

Nous possédons divers brouillons, dans lesquels l’évêque Ketteler s’essayait à mettre au net son opinion sur Bismarck et sur les raisons qui firent de lui un persécuteur : un jour, il considère Bismarck comme un assez bon chrétien, à qui la secte des vieux-catholiques a inspiré je ne sais quelle peur de Rome ; une autre fois, il devine dans le Culturkampf un acte de diplomatie, commandé par l’alliance avec l’Italie et avec les nationaux-libéraux ; un troisième jour, il semble qu’il ne voie plus dans Bismarck qu’un politicien archaïque, visant à restaurer le vieil absolutisme prussien. Ainsi Bismarck était obscur pour Ketteler : il le sera quelquefois pour nous.

Nous écouterons avec soin Bismarck orateur, mais nous l’écouterons au jour le jour, comme il parlait. Nous ne chercherons pas à construire, avec l’ensemble des discours concernant sa politique ecclésiastique, une théorie, qui serait factice, sur les motifs directeurs de cette politique. Les idées qu’on y surprend y surviennent, à l’heure opportune, pour les besoins du moment ; elles marquent des étapes, elles accusent une évolution, elles voilent et consacrent des changemens de tactique ; elles ne sont, en aucune façon, la révélation progressive de ce qui existait en 1871 dans l’esprit de Bismarck. On se tromperait en voyant dans le Culturkampf le froid et sûr développement d’une antique pensée bismarckienne et en considérant le chancelier comme une sorte de démiurge écartant triomphalement les voiles derrière lesquels il aurait caressé, dans un long mystère, l’idéal d’une Allemagne religieuse nouvelle. Mais gardons-nous, inversement, de prendre à la lettre ce que disait Bismarck en 1875 au prince de Hohenlohe, ce qu’il redit dans ses Souvenirs, et de conclure avec lui que, sans le péril polonais et sans la formation du Centre, l’Eglise romaine n’aurait pas été menacée.

Car Bismarck qui, durant les diverses phases du Culturkampf, eut presque toujours l’attitude et l’allure d’un instigateur, ne fit souvent qu’appliquer et réaliser certaines théories philosophiques professées par les fractions parlementaires dont il avait besoin ; et lorsqu’il rattache à de « petits commencemens politiques » l’éclosion du conflit, il oublie, volontairement peut-être, les formidables courans d’idées antireligieuses auxquels les nationaux-libéraux voulaient asservir l’Etat. Le Culturkampf aurait été, de par sa définition même, le triomphe de ces courans ; ils comptaient sur Bismarck, pour vaincre ; ils ne refluèrent que parce que, cette fois-là, Bismarck fut vaincu.

Dans l’armée du Culturkampf, il y a un homme et une majorité, dont l’action se coalise et produit une persécution. Mais l’homme sévit sur le tard, et prétend ne sévir qu’au nom de l’expérience ; l’acharnement de la majorité était un acharnement de vieille date et s’inspirait de théories a priori, qui déjà s’étalaient avant 1870 dans l’enceinte du Parlement. L’esprit de persécution, chez ces deux alliés, chez le ministre et chez les députés, n’a point la même date, ni les mêmes assises, ni les mêmes impatiences, ni les mêmes élans.

Beaucoup de nationaux-libéraux ne concevaient pas d’autre solution possible au Culturkampf que l’écrasement mortel de l’ennemi ; Bismarck, au contraire, n’écarta jamais comme impossible l’idée d’une paix avec l’ennemi. Mais pour que tout d’abord l’impérieux fanatisme « libéral » parvînt à déchaîner la lutte religieuse, il fallait une série de gestes de Bismarck ; et ce fut son vouloir qui fit éclater le Culturkampf, son vouloir qui plus tard le pacifia. Et puisque sans Bismarck le Culturkampf serait demeuré un rêve, puisque ce fut par Bismarck qu’il devint un fait, c’est aux pas de Bismarck, tout d’abord, que notre observation doit s’attacher ; et le centre de cette histoire, dont il demeure, quoiqu’il en veuille, l’ouvrier responsable, ce sera lui, toujours lui.


I

Otto de Bismarck Schoenhausen qui, dans sa lutte contre l’Eglise, aura pour alliés, et parfois pour maîtres, certains adversaires de l’idée chrétienne et de l’idée même de Dieu, fut cependant, à sa manière, un fidèle du Christ, un dévot du Très-Haut. Les conducteurs de peuples ont des façons différentes de respecter et d’aimer Dieu. Certains le saluent comme une sorte de collègue, un peu plus élevé qu’eux dans la hiérarchie des puissances ; d’autres le considèrent comme un gendarme transcendant qui leur garantit la docilité des hommes. Tel n’était pas Bismarck ; il savait, lui, s’humilier devant Dieu. Il n’avait pas seulement avec Dieu des rapports de courtoisie, ou des rapports de politique, il s’agenouillait. Il le considérait comme dirigeant l’histoire, toute l’histoire, comme ayant concerté Iéna, et puis, après Iéna, Sedan. Attendre, jusqu’à ce qu’au travers des événemens on entende résonner les pas de Dieu, et puis, bondir, alors, et s’attacher à la frange du divin manteau, telle était, d’après son original langage, la mission de l’homme d’Etat. Peut-être eût-il dit volontiers que l’unité germanique était sortie d’une collaboration entre Dieu et lui, mais, dans cette collaboration, il ne se fût assigné qu’un rôle de doublure. Il faisait mieux qu’adorer, il savait se repentir. Les orages de sa jeunesse se terminèrent par une crise de pénitence. Il la faut observer, nous dirions presque ausculter, pour bien connaître cette nuance spéciale de religiosité que les Allemands appellent le christianisme de Bismarck.

Nous en avons le récit, de sa propre main, dans une lettre qu’en décembre 1846, âgé de trente et un ans, il écrivait à Puttkamer pour solliciter la main de sa fille. Cette demande en mariage est la confession générale de tout un passé. Bismarck y remontait jusqu’à l’heure, lointaine déjà, où il avait reçu la confirmation des mains de Schleiermacher : l’épisode n’avait pas laissé d’empreinte sur son âme. De l’enseignement de ce penseur, il n’avait gardé d’autre doctrine qu’un « déisme tout nu, » et d’autre conclusion que l’inutilité de la prière. Ensuite, à lire les philosophes, à écouter les universitaires, il s’était convaincu du néant de la vie. Mais Dieu l’avait sauvé ; Dieu lui avait fait honte pour l’orgueil que lui inspirait la « pauvre lampe de sa pensée ; » Dieu l’avait mis en rapport, — c’était en 1842, — avec un cercle de mystiques poméraniens, les frères de Below, Thadden, Blanckenburg ; Dieu, tout près de lui, dans ce cercle même, avait dérobé à la terre, le 10 novembre 1846, une femme d’élite, Mme de Blanckenburg ; et le remords où il commençait de s’abîmer en voyant comment ces âmes vivaient l’avait envahi tout entier, et comme terrassé lorsqu’il avait vu disparaître l’une d’entre elles. Il s’était remis à prier, pour retrouver le courage de vivre. Il se considérait alors comme un paralytique destiné à trébucher, mais que retiendrait la grâce de Dieu, si Dieu le voulait ; il sentait que ne pas croire, ne pas prier, le condamnait à ne pas agir ; voulant vivre d’une vie qui valût la peine d’être vécue, il s’en allait vers Dieu, pour en obtenir la faveur, et il s’en allait vers Jeanne de Puttkamer qui aimait Dieu. Puttkamer et sa fille Jeanne lui firent accueil ; mais le victorieux fiancé demeurait encore un pénitent ; il y a tel de ses billets d’amour où sa contrition se faisait bavarde, pour avouer la soif de jouissance à laquelle trop longtemps il s’était abandonné ; et le chapitre 12 de la Lettre aux Romains lui servait à montrer à Jeanne combien l’homme est mauvais et pauvre de foi.

Rien d’artificiel dans ces austères épanchemens ; et l’on aurait tort de croire que les joies du mariage déridèrent la gravité de cette componction. Pendant plusieurs années encore, jusqu’au moment où la diplomatie l’absorba, Bismarck se complut à faire retour sur lui-même, à se proclamer humblement un élu de la grâce, à épier, au fond de sa conscience qu’il sentait à la fois très vilaine et très favorisée, le conflit du vieil homme et de l’homme nouveau. Un jour d’octobre 1850, il était en délicatesse avec sa belle-mère ; au lieu de s’ingénier à la mettre dans son tort, comme il fera plus tard lorsqu’il aura des difficultés avec quelque Etat de l’Europe, il lui écrivait très sincèrement, très sérieusement, sans l’ombre d’ironie : « En moi, l’homme de Dieu t’aime profondément ; c’est l’esclave du diable qui te brusque. » Ainsi Bismarck apportait-il, jusque dans les moindres incidens de famille, l’esprit et le langage d’un pécheur qui s’amende, et qui craint de retomber.

Mais c’est en songeant à la vie future, à cette vie qu’elles ont failli perdre, que la plupart des âmes assagies prosternent devant Dieu leur gratitude, encore à demi inquiète ; Bismarck, lui, lorsqu’il se réjouissait de son repentir, songeait à sa vie présente, à sa vie de Prussien et d’Allemand : « Sans ma conversion, notait-il en 1851, je ne sais ce qui m’empêcherait de dépouiller ma vie comme une chemise sale. » Il allait vivre, être bon sujet de son Roi, parce que bon chrétien. Dans les cercles mystiques où son âme avait pour la première fois trouvé quelque fraîcheur, régnait un certain fatalisme, une certaine passivité quiétiste : Bismarck, qui retrouvait ce trait chez les Puttkamer, et, en particulier chez sa femme, luttait sans cesse contre cette disposition. Il aimait, au contraire, dans son christianisme, la source de sa force, la racine de son action ; et ce dont il savait gré, surtout, à la foi du Christ, c’était de le tenir en haleine pour sa besogne civique et politique : « Si je n’étais pas chrétien, disait-il à Ferrières durant la guerre de 1870, je ne resterais plus une heure à mon poste. Si je ne comptais pas sur mon Dieu, je ne sacrifierais certainement rien aux maîtres terrestres. Enlevez-moi cette foi, et vous m’enlevez la patrie. Enlevez-moi le contact avec Dieu, et je suis un homme qui demain fait ses malles et qui part pour Varzin… » Bismarck remerciait Dieu d’avoir la foi, parce qu’il y prenait l’élan pour bien servir l’Etat ; le Nouveau Testament qu’en 1870 sa femme lui expédiait en France lui donnait du cœur pour consommer la victoire de l’Allemagne sur l’« impiété française. » Ce croyant songeait moins au ciel qu’à la terre, et moins à l’Eglise triomphante qu’à l’Allemagne militante.

Dans une telle conscience, la notion de l’Eglise tient une place médiocre, presque nulle. Les mystiques poméraniens qui l’avaient ramené au Christ, vivaient et priaient, — pour eux, vivre, c’était prier, — en dehors de tout établissement ecclésiastique, et fort loin de ces pasteurs officiels que parfois ils qualifiaient de « prêtres de Baal ; » peu s’en fallait, même, que certaines de ces âmes ne se considérassent comme d’autant plus proches du Rédempteur qu’elles étaient plus boudeuses à l’endroit du protestantisme d’État. Indifférentes, par surcroît, aux discussions théologiques, elles attachaient peu de prix à l’élément intellectuel de la croyance religieuse. Tel fut Bismarck : ce qu’il attendait de la foi, et ce qu’il y trouvait, ce n’étaient pas des affirmations dogmatiques, prétexte à disputes qui tout de suite lui devenaient odieuses : c’était une assise et un renfort pour son énergie. Il y eut de longues périodes durant lesquelles, chaque soir, en lisant des écrits comme les Pensées pieuses des frères Moraves, il avivait en son âme ce genre de foi dont il savait avoir besoin. Mais les deux communions annuelles, et les prêches extrêmement rares qui l’amenaient au temple, comptaient pour peu de chose dans la vie de son âme.

Un Guizot, un Gladstone, aimaient à la fois le Christ et leur Eglise ; l’idée d’une société religieuse obsédait ces deux hommes d’Etat ; ils se plaisaient, lorsqu’ils priaient, à entendre d’autres voix accompagner et soutenir la leur ; et dans la communauté chrétienne, ils admiraient avec un pieux attachement l’essor d’un beau chœur d’âmes, se prêtant une aide mutuelle pour mieux atteindre Dieu. Jamais homme ne fut plus inaccessible que Bismarck à de telles impressions ; jamais piété ne fut plus solitaire ; jamais enfin chrétien ne sentit moins profondément la nécessité réelle d’une Eglise, puisque, en fait, l’Eglise protestante de Poméranie n’avait joué aucun rôle dans sa conversion ; et puisque, sans elle, à l’écart de ses ministres, il était revenu au Christ. « Bismarck s’occupe beaucoup plus des choses religieuses, disait en 1881 le comte Stolberg, que bien des gens qui en parlent à profusion. Mais la compréhension de l’Eglise organisée lui fait complètement défaut ; il n’attache pas de valeur à l’organisation extérieure de l’Eglise. »

A la suite de Luther et de Spener, de Goethe et de Schleiermacher, l’Allemagne contemporaine range parfois Bismarck parmi les « éducateurs religieux » du peuple allemand. Voilà certes une éducation dont Bismarck ne se préoccupa guère : il aimait le Christ comme les Juifs aimaient Jehovah, Dieu fort et qui fortifiait ; et cette conscience « élue » ne songeait guère, non plus que le peuple élu, à rayonner autour d’elle. In trinitate robur, lisait-on sur ses armoiries comtales. La Trinité, pour lui, c’est le Dieu force. Il fallait qu’en Bismarck ce Dieu régnât pour qu’ensuite, par Bismarck, l’empereur Guillaume régnât : l’accomplissement du devoir patriotique par Otto de Bismarck exigeait un surveillant et un garant ; et telle était, aux yeux du personnage qu’était Bismarck, l’importance de cet autre personnage, Dieu.

Qu’un jour vienne où Bismarck sera mis au repos, brutalement et pour toujours, par un message de Guillaume II ; la religion ne sera pas pour lui une consolation ; il ne saura pas prendre congé de l’action, prendre congé de la gloire, comme près d’un demi-siècle auparavant il avait pris congé de la jeunesse et des plaisirs ; le christianisme ne fera pas de lui un détaché, un résigné, ni même simplement un philosophe ; et dans son amère et stérile vieillesse, le même homme qui si longtemps avait demandé à cette foi la vigueur d’agir ne songera même pas à y chercher une autre force, celle d’être doux avec la disgrâce, celle de supporter et celle d’accepter.

Ramassez ensemble tous ces divers traits : ils composaient dans l’âme de Bismarck une religiosité très originale, et qu’on ne peut comparer à aucune autre. Le point de départ en est un remords, une confiance fiévreuse dans les mérites de la Rédemption ; un certain abattement résultant du sentiment permanent de la déchéance ; un besoin de faire pénitence, et même de se confesser : un certain nombre de saints ont débuté de même. Mais voyez s’épanouir cette religiosité : elle ne s’intéresse ni aux autres hommes, ni même à la gloire de Dieu, et pas beaucoup, non plus, à la vie future, mais, presque exclusivement, à la bonne hygiène de l’âme de Bismarck, à la saine intégrité de l’énergie de Bismarck, qui requièrent l’aide de Dieu.

Si vous observez les racines, cette religiosité paraît très profonde ; si vous en épiez le développement, vous la sentirez étrangement bornée. Elle est issue d’un mouvement d’humilité sincère ; et puis, elle aboutit à une sorte de méthode pour le perfectionnement d’un homme fort ; ou, comme eût dit Carlyle, pour la fabrication d’un « héros, » mais d’un « héros » qui n’a rien de nietzschéen, qui n’aspire point à se donner à lui-même l’égoïste jouissance de déployer sa force, mais qui veut, simplement et fortement, la mettre au service du Roi et en faire profiter l’État.


II

Des théoriciens existaient, — le plus bruyant d’entre eux était Stahl, — au regard desquels l’Etat ne pouvait être que chrétien : le jeune Bismarck, dans un discours de 1847, claironna leur idéal, avec une arrogance qui semblait défier le siècle. « J’appartiens, disait-il, à une opinion qui se fait gloire des reproches d’obscurantisme et de retour au moyen âge. J’appartiens à cette grande multitude qu’on oppose avec dédain à la partie la plus intelligente de la nation. Sans base religieuse, l’État n’est qu’une agrégation fortuite d’intérêts, une espèce du bastion dans la guerre de tous contre tous, et toute la législation, au lieu de se régénérer aux sources de l’éternelle vérité, n’est plus que ballottée par des idées humanitaires aussi vagues que changeantes. »

On s’arma plus tard de ces paroles, et de quelques autres encore, pour accuser de palinodie l’auteur du Culturkampf, lorsqu’il se commettait avec les libéraux, ennemis notoires de l’État chrétien.

Mais Bismarck, en fait, ne s’était jamais intimement familiarisé avec cette métaphysique politique, à laquelle son verbe avait un instant servi d’interprète. Il était impossible qu’il ne flairât point dans ces théories l’antique esprit de la Sainte-Alliance, cette Sainte-Alliance jadis garante des traités de Vienne, que Bismarck, au contraire, s’était juré de déchirer. Et puis il y avait, dans sa façon d’être religieux, quelque chose de trop individualiste, pour que la pensée d’un règne social de Dieu fût vraiment susceptible de l’obséder. La notion d’État chrétien, dans la Prusse protestante, n’est susceptible que de deux définitions : ou bien c’est le règne social de Dieu, ou bien c’est, tout simplement, la domination bureaucratique des Mucker, ou, comme nous dirions, des mômiers. Ni l’un ni l’autre de ces sens n’agréaient à Bismarck. Il réclamait de Dieu Je courage et le zèle nécessaires pour servir l’Etat, l’Etat tout court, l’Etat réel, la Prusse de son temps, la Prusse qui allait devenir l’Empire avec le concours de partis fort peu chrétiens. Dieu intéressait Bismarck et l’intéressait beaucoup, non point comme base de l’Etat, mais bien plutôt comme ressort et comme appui pour l’énergie bismarckienne, servante de l’État. Et de là résultait pour Dieu, dans la vie de Bismarck, un rôle quotidien à remplir, mais un rôle très limité, très défini, très restreint.

Une restriction essentielle s’imposait immédiatement : puisque Bismarck, et puisque Dieu, protecteur de Bismarck, étaient en définitive mobilisés pour le plus grand bien de l’Allemagne, il ne fallait pas que des organisations issues de Dieu ou se couvrant de Dieu gênassent l’Empire et fussent en conflit avec l’Empereur. Soucieux avant tout de son devoir envers l’Etat, Bismarck voulait dans l’accomplissement de sa tâche être, si j’ose dire, épaulé par Dieu, mais jamais retardé ni surtout jamais gêné par des hiérarchies ou par des individus se réclamant de Dieu.

Franc-maçon, il ne l’était point ; il disait vrai quand il s’en défendait. Ne lui prêtez pas, non plus, cette haine fanatique contre l’Eglise romaine, qui parfois anime certains luthériens : ses propos de table sont très sincères, lorsqu’il dit que chacun doit pouvoir faire son salut à sa façon, ou lorsqu’il s’indigne contre le vieux temps, où chaque pasteur était un petit pape. Mais il jugeait inadmissible, en théorie, que des forces ambitieuses qui s’appellent les hiérarchies ecclésiastiques fissent figure d’opposantes, et se rendissent incommodes au pouvoir civil ; et Bismarck racheté par Dieu, Bismarck assisté par Dieu, ne devait jamais supporter que l’intérêt de Dieu pût être l’occasion d’un conflit avec l’Etat. Ne comprenant pas ce qu’est une société religieuse, comment en aurait-il conçu les susceptibilités ? « Il pense, disait expressément le comte Stolberg, en 1881, au futur ministre Bosse, qu’à la rigueur l’Etat lui-même pourrait aviser à l’organisation extérieure de la religion, et c’est là son erreur. » Erreur très opportune, en vérité : un homme d’Etat qui croit que les Eglises ne sont pas des cadres absolument indispensables et qu’après tout l’on pourrait se passer d’elles, peut, alors même qu’il est chrétien, prendre à leur égard de singulières libertés.

L’Eglise protestante prussienne, telle surtout que l’avait réorganisée Frédéric-Guillaume III en y juxtaposant, de force et bon gré mal gré, calvinistes et luthériens, était à proprement parler chose d’Etat ; mais l’Eglise romaine, tenace dépositaire du texte évangélique qui sépare le domaine de César et le domaine de Dieu, affectait de se distinguer de l’Etat ; et se distinguer, parfois, c’était s’opposer. Cela suffisait pour que Bismarck, à toute époque de sa vie, éprouvât à son égard des suspicions toujours promptes à l’hostilité. « Si une secte comme les ultra mon tains, professait-il, ne peut s’accorder avec les fins de l’Etat et même les attaque, l’Etat ne peut la tolérer. »

Jamais il ne considéra comme viables les judicieux articles par lesquels la Constitution prussienne de 1850 garantissait aux Eglises leur autonomie : la paix religieuse lui paraissait plus compromise qu’assurée par cette générosité, car une Eglise libre de ses mouvemens peut entraver l’absolutisme de l’Etat, et c’est ce que Bismarck ne voulait pas. Il aurait volontiers accepté, en 1866 et 1867, l’institution d’une nonciature à Berlin, ou bien l’établissement d’une sorte de primatie qu’aurait exercée Ketteler sur le catholicisme allemand ; il était trop soucieux des réalités pour professer, en théorie, que l’Etat devait ignorer l’Église romaine, et pour se refuser à causer avec elle. Un nonce d’ailleurs peut se laisser leurrer, un primat peut se laisser asservir ; et Bismarck enfin réservait à l’Etat le droit de passer outre si les pourparlers échouaient.

Mais lorsqu’on face de l’Etat se dressait une vaste organisation religieuse, régnant sur les consciences et les votes de ses fidèles, et devenant, par cela même, une force d’opinion et une puissance civique, Bismarck murmurait et grondait, et Bismarck jugeait étrange que, par la Constitution de 1850, l’Etat prussien, de gaieté de cœur, eût permis à ce colosse voisin de prendre tant de place, et d’épanouir une telle richesse de vie.

Bismarck, aussi, avait toujours épié la balance des forces politiques ; et dans cette balance, il avait regardé quel genre de pesée le catholicisme exerçait. Il avait cru voir, entre les intérêts de l’Autriche et les intérêts de l’Eglise romaine, une solidarité, et constaté ou deviné, en 1854, des sympathies autrichiennes chez les catholiques badois qui luttaient pour l’archevêque Vicari : tout de suite, simple plénipotentiaire à Francfort, il avait remontré à Manteuffel et aux hommes politiques du Sud la nécessité d’une sorte de Corpus evangelicorum, dont la Prusse serait la tête. Puis il avait, au cours des événemens ultérieurs, identifié catholicisme et polonisme, catholicisme et guelfisme ; et lorsque, en 1867, s’insurgèrent devant lui, dans le Parlement de l’Allemagne du Nord, les scrupules légitimistes de Mallinckrodt, ce fut contre le catholicisme, encore, que ses mécontentemens s’aigrirent. On le vit même, dès ce moment-là, commencer de rechercher les péchés de Rome contre l’Allemagne : il parla du grand Interrègne, si néfaste à la vieille Germanie, et en rendit responsables les Guelfes et les ultramontains de jadis ! Ainsi s’apprêtait-il à faire front, avec des argumens de polémique, dès qu’il discernait un antagonisme entre les penchans de l’opinion catholique et les directions de l’Etat prussien.

Mais dans ses impatiences mêmes, il y avait alors un calcul ; d’un même geste, il les déchaînait et les retenait. De 1861 à 1867, il regardait se dérouler, au loin, les querelles entre l’État badois et l’Eglise ; il les trouvait sans doute intéressantes, comme la répétition générale d’un drame plus important, qui peut-être, un jour ou l’autre, devrait être joué sur la Sprée. Mais lorsqu’en 1868 et 1869 certains députés à Berlin brûlaient d’ennuyer les moines, Bismarck renvoyait dans la coulisse ces acteurs trop pressés ; et lorsqu’en 1869 le prince de Hohenlohe s’évertuait à soulever les puissances contre le projet de définition conciliaire, Bismarck décidait que la Prusse resterait tranquille. Car les doctrines philosophiques pour lesquelles s’exaltaient ces politiciens prussiens, les opinions théologiques dont ce ministre bavarois s’improvisait l’auxiliaire, tout cela n’apparaissait pas à Bismarck comme étant, en soi, digne d’être servi ; Bismarck servait l’État et regardait l’Etat. Or l’État prussien de 1869, l’État qui aspirait à devenir l’Empire, avait besoin, pour cette besogne même, — ce furent les propres termes de Bismarck au Conseil des ministres., — que la confiance des catholiques dans la liberté et la sécurité de leur culte ne fût pas ébranlée : guerre à la France et paix aux cloîtres, tel était le programme. Quant à l’infaillibilité, elle risquait de susciter quelques difficultés entre l’Église et le pouvoir civil ; et certes, Bismarck aurait trouvé excellent que l’on pût les conjurer ; car à quoi bon troubler le repos des sujets ? Mais, quoi qu’il advînt, son roi serait armé pour lutter, si des luttes devenaient nécessaires.

Ainsi sa mauvaise humeur contre l’Eglise, incoercible à certaines heures, tombait subitement en sommeil, à l’instant même où s’offrait à lui le concours de la Gauche ou celui de la Bavière. Hohenlohe à Munich, Arnim à Rome, s’étonnaient et s’agaçaient ; on ne comprenait plus ; mais Bismarck tenait-il à être compris ? Que même Clovis de Hohenlohe, halluciné par la crainte des Jésuites, le soupçonnât quelquefois d’être leur homme : le rire de Bismarck en devait prendre aisément son parti. Le souci de faire l’Allemagne pesait sur lui : quoi qu’il pensât des périls auxquels l’Eglise exposait l’Etat, un intérêt plus immédiat lui paraissait exiger que provisoirement l’Etat fermât les yeux.
III

Est-ce à dire que dans ses desseins l’édification même de l’Empire devait mettre un terme à ce provisoire et qu’il avait projeté, longtemps à l’avance, d’attaquer Pie IX lorsqu’il aurait vaincu Napoléon ? C’est ce que souvent on a prétendu, en alléguant deux propos de Bismarck. Le 10 septembre 1870, recevant à Reims le député Werlé, ancien maire de cette ville, il lui disait : « Pour rendre la France inoffensive, il faudrait la rendre presque impuissante. D’ailleurs, les races latines ont fait leur temps, elles sont en pleine décadence. Un seul élément de force leur reste, c’est la religion, et quand nous aurons raison du catholicisme, elles ne tarderont pas à disparaître. » Et le 24 octobre, parlant au grand-duc de Bade, il l’assurait, s’il en faut croire le prince impérial Frédéric, qu’après la guerre, il marcherait contre l’infaillibilité. Ces deux mots seraient deux programmes : l’un définirait le but du Culturkampf, et l’autre en tracerait la méthode ; le premier révélerait chez Bismarck un plan systématique d’anéantir le catholicisme ; et le second témoignerait que, dès octobre 1870, la collaboration entre Bismarck et les vieux-catholiques était chose décidée.

J’avoue ne pas les interpréter ainsi. Que huit jours après Sedan, Bismarck, exalté par l’orgueil de vivre et l’orgueil du triomphe, ait accablé le député Werlé sous l’insolent fardeau de certaines théories, émises dès le lendemain de Sadowa, théories fumeuses, qui semblaient faire arrière-garde aux fumées de la poudre, il n’y a là rien d’invraisemblable. Pour se présenter comme l’ennemi d’une race, d’une confession, d’une civilisation, Bismarck n’avait qu’à se rappeler le langage de certains pasteurs et de certains publicistes ; il accentuait ainsi, devant le vaincu, la portée de sa victoire : les vainqueurs aiment ces rudes amusemens. On pourra, même, s’aider de ces paroles, pour comprendre plus tard les soubresauts d’incroyable rage dont publiquement il tressaillira, lorsqu’en 1874, tenu en échec par l’épiscopat, hanté par le. spectre d’une coalition entre Rome et la France, il se considérera comme destiné par Dieu à avoir raison du catholicisme, pour le plus grand bien de l’Allemagne : mais je ne crois pas qu’on puisse conclure, de l’entretien avec Werlé, que Bismarck avait l’intention formelle, dès septembre 1870, de jeter le gant à l’Église après avoir accablé la France. Cette conclusion se heurterait à trop de faits établis, que nous exposerons chacun eu son temps ; elle serait démentie, sans appel, par le récit des tâtonnemens où s’attarda Bismarck avant d’oser entreprendre le Culturkampf.

Quant au mot qu’il aurait dit au grand-duc de Bade, et que le prince Frédéric interpréta comme l’annonce d’une campagne prochaine contre les infaillibilistes, il serait tout aussi naturel d’y voir une réponse dilatoire de Bismarck. « Ce sera à voir après la guerre, » disait-il à ceux qui l’entretenaient de la question romaine, et c’était un moyen de les renvoyer ; il traita de même apparemment l’auguste gendre du roi Guillaume : « L’infaillibilité ? L’infaillibilité, on s’en occupera après la guerre. » Ainsi recevait-il toutes les sollicitations qui l’engageaient à prendre prématurément un parti. Le grand-duc racontait en 1873 au professeur Schulte, le canoniste vieux-catholique, qu’il avait, à Versailles, fait à Bismarck certaines propositions en vue d’une action effective contre les évêques infaillibilistes, et qu’elles n’avaient pas trouvé d’écho. Il ne serait pas absurde de supposer que Bismarck les avait accueillies par le propos dans lequel le prince impérial crut voir une promesse d’offensive, et qui, en fait, ajournait toute hostilité.

Quoi qu’il en soit, il serait assurément hasardeux, et probablement inexact, de conclure que le cerveau de Bismarck, en 1870, contenait un plan bien arrêté, bien fixé, d’offensive sectaire. Bismarck n’était pas un sectaire. Il put développer parfois, à l’appui de sa politique, certains principes qui sentaient l’esprit de secte, mais il les empruntait à ses alliés ; il parlait en avocat, sans se les être réellement assimilés. Il était hypnotisé, volontairement, par un horizon très prochain, très précis, très court : la Prusse, puis l’Allemagne. De politique religieuse, il n’en avait aucune, à proprement parler, sinon l’intention constante de traiter les affaires d’Eglise dans le sens qu’exigeaient, sur l’heure et pour l’instant, les intérêts de l’Etat. Ainsi considérés, Bismarck conduisant le Culturkampf et Bismarck l’aplanissant nous apparaîtront comme un seul et même homme : de 1872 à 1880, les intérêts de l’État auront changé.

« Je n’avais pas de système économique, dira-t-il le 23 février 1879, quand il passera du libre-échangisme au protectionnisme ; j’ai été fidèle à ceci : l’unification de l’Allemagne sous l’hégémonie de la Prusse. Tout le reste est accessoire. » Il en sera de sa politique religieuse comme de sa politique économique : elle sera accessoire, ce qui voudra dire : subordonnée aux exigences changeantes de l’Etat. Il n’agissait point en haine de l’idée religieuse durant les années où il se comportait en auxiliaire politique de l’athéisme. Et lorsque sonnera l’heure des résipiscences, lorsque Guillaume s’effraiera des dommages causés par le Culturkampf à l’idée religieuse, Bismarck, personnellement, ne prendra qu’une médiocre part à ce genre d’inquiétude. Il sera tout-puissant, dans un temps où les questions philosophiques travaillent le monde ; et son habitude inconsciemment matérialiste d’envisager son métier d’homme d’Etat comme un calcul de forces lui cachera la portée profonde de ce Culturkampf même qui dans l’histoire demeure son œuvre.

Dans cette lutte seront finalement aux prises l’idéal chrétien, auquel sa conscience personnelle restera fidèle, et l’idéal « laïque, » que serviront ses manœuvres et ses actes politiques ; d’autres se seraient sentis écartelés ; mais nul ne fut plus indifférent que lui au rôle des idées pures dans la vie des peuples, nul n’eut plus de mal à y croire. De temps à autre, par occasion, nous dirions presque par feinte, il tiendra devant le Parlement le langage d’un doctrinaire, mais tous se rendront compte, finalement, qu’il ne voyait dans le Culturkampf, en réalité, qu’une partie politique ; et tous seront mécontens. Ses alliés sentiront à la longue son indifférence profonde pour leur idéal doctrinal, philosophique ou théologique ; ils constateront à la longue qu’entre la politique bismarckienne et leur action intellectuelle en faveur d’un État antiromain ou d’un État laïque, le parallélisme serait sans durée. Pour un Bismarck, le domaine de la politique et le domaine de la pensée sont absolument distincts : que certaine conception de la vie et du monde commande une certaine politique, et que ce soit dès lors changer d’idées que changer de politique, il semble qu’il ne s’en soit jamais douté. Chez ce prodigieux réaliste, infaillible jusque-là, l’histoire du Culturkampf atteste deux grandes lacunes. Il oublia, d’abord, que les idées, elles aussi, étaient des réalités ; et puis, cet humble élu du Dieu rédempteur ne paraît jamais avoir éprouvé de scrupules, dans une crise où non seulement les catholiques, mais beaucoup de ses anciens amis protestans lui signifiaient que les intérêts divins étaient en jeu. Dans un drame de Wildenbruch : Le nouveau commandement, le moine « ultramontain » Bruno, blessé à mort, se confesse à l’ancien prêtre Knecht, excommunié par le Pape pour sa fidélité à l’empereur Henri IV. « Tu n’as pas connu Dieu, gronde ce prêtre impérialiste. L’amour de la patrie est service de Dieu. » C’est apparemment ce que se disait Bismarck lorsqu’on lui reprochait le Culturkampf au nom de Dieu. Quelles que fussent les questions qui s’agitassent, même celles auxquelles Dieu était mêlé, Bismarck aimait la patrie ; et quelle que fût la solution qu’il appliquait, qu’elle contristât les croyans ou bien leur agréât, elle lui paraissait, telle quelle, service de Dieu, si elle lui semblait requise pour la patrie.

Des cas pouvaient survenir où le « service de Dieu, » ainsi compris, exigerait que les intérêts mêmes du Très-Haut, tels que les représentaient, non pas seulement les catholiques, mais parfois même les luthériens, fussent sacrifiés aux nécessités humaines : cette paradoxale réalité n’était pas pour effrayer l’âme religieuse de Bismarck. Avec un bon outil, qui s’appelait la volonté bismarckienne, il échafaudait lentement un empire ; son cœur reconnaissant bénissait le Seigneur Christ pour la trempe de l’outil ; et puis, par une audacieuse ligne de démarcation, il exilait de ses plans politiques la préoccupation de ce Dieu dont il aimait à faire dériver son énergie civique, diplomatique ou ministérielle ; et tandis qu’il l’adorait comme Tunique cause efficiente de son action, il n’orientait cette action qu’en vue d’une seule cause finale : l’Etat.


IV

Il n’était pas dans les destinées de l’Empire germanique restauré de prendre l’épithète de saint, ni celle de romain. Et pourtant, les antiques chevauchées impériales avaient laissé de telles empreintes en Italie, sur les routes et dans les âmes, qu’une sorte d’instinct historique, — instinct inexpliqué, illogique, absurde même, si l’on avait égard aux réalités, — semblait, depuis Sadowa, solliciter vers l’Allemagne du Nord, grosse d’un Empire, l’inquiétude des regards italiens. Puis, un jour vint, hélas ! où ce fut au cœur même de la France que s’élabora la politique allemande ; et la question romaine, après avoir obsédé Bismarck à Berlin, le poursuivit jusqu’à Versailles, et vint déranger, au fond des camps, ses travaux et ses siestes. Elle allait ménager une première rencontre entre l’Eglise et la nouvelle Allemagne ; elle était une question confessionnelle autant que diplomatique ; elle mettait aux prises le catholicisme et l’anti-catholicisme, c’est-à-dire, en Allemagne, les fervens de saint Pierre, attachés au prestige de l’Apôtre, et les fervens de Luther, désireux que saint Pierre fût humilié.

En face de cette question, et se mesurant avec elle, il nous faut observer Bismarck, homme de l’Etat : nous y trouverons ce double avantage de constater avec netteté son indifférence fondamentale pour les systèmes de politique confessionnelle, quels qu’ils fussent, et puis de pouvoir parcourir avec lui la première des lentes et longues étapes qui l’acheminaient, sans que lui-même encore s’en rendît pleinement compte, vers la folie du Culturkampf.

En Allemagne comme partout, les périls qui cernaient Pie IX avaient ému les catholiques : Bismarck le savait ; il y avait là un fait, que sa diplomatie devait envisager. Le roi Guillaume, en 1867, dans le discours du trône, avait affirmé sa sollicitude pour la dignité et l’indépendance du Pape ; au surplus, roi par la grâce de Dieu, il n’aimait pas les révolutionnaires ; et les coquets manèges par lesquels l’Italie officielle acceptait ou recherchait leur précieuse complicité, le refroidissaient à l’égard du mouvement unitaire. Wagener, le confident de Bismarck, avait demandé à Rudolf Meyer, en 1867, un mémoire sur l’intérêt qu’aurait l’Allemagne à protéger le pouvoir temporel : il déplaisait aux vieux conservateurs que la révolution gagnât une seule victoire, même sur le souverain que leurs aïeux taxaient d’Antéchrist. Bref, la politique intérieure du royaume, durant les années qui précédèrent la guerre, dissuadait Bismarck de se brouiller avec Pie IX.

Mais la question se compliquait, dès qu’il considérait les intérêts extérieurs. Un fantôme l’obsédait, — il l’avouait dès 1866 au général Govone : — c’était la possibilité d’une alliance entre la France et l’Italie. Mazzini, qui savait cette peur, avait tenté de l’exploiter ; il avait, en 1867, fait dire à Bismarck : « La France transforme en une préfecture le gouvernement de Florence ; elle n’a qu’à écrire à Victor-Emmanuel : Je vous donne Rome, pour que l’Italie enthousiaste acclame une alliance de son roi et de Napoléon, dirigée contre la Prusse. Je puis, moi Mazzini, conjurer ce péril : donnez-moi un million et deux mille fusils, et je marche sur Rome. » Bismarck alors de faire répondre : « Prouvez-moi qu’entre la France et l’Italie l’accord existe, et je traite avec vous, aux dépens de Pie IX. » Mazzini ne pouvait apporter aucune preuve expresse, mais il n’était pas, en Italie, le seul révolutionnaire qui mît espoir dans la Prusse. Au 1er janvier 1868, peu après Montana, notre ambassadeur Sartiges reçut une photographie du tableau de Clasen : La garde au Rhin ; il y lut ce vers ajouté par une mystérieuse main :

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ;

et l’envoi était fait au nom des morts de Mentana. Bismarck n’interdisait pas aux révolutionnaires italiens de compter sur lui comme sur un vengeur ; il ne s’engageait dans aucun sens ; s’il entendait bourdonner, dans les chancelleries, quelque projet de conférence européenne au sujet de la question romaine, il signifiait qu’en pareille affaire la Prusse protestante n’avait qu’à s’effacer passivement ; il laissait faire le temps, laissait échouer les agités, et gardait, à part lui, cette idée très nette, que, dans un avenir assez prochain, la Prusse devrait conclure « soit une alliance diplomatique avec l’Italie, soit une alliance stratégique avec le parti national italien. » L’idée d’ailleurs demeurait si secrète qu’à la même heure se formait, au Vatican, un petit groupe de prélats qui prêchaient la confiance dans la Prusse ; dès le mois de mars 1870, lorsque les Tuileries songèrent à retirer de Rome les troupes françaises, ils déclaraient allègrement que les Prussiens remplaceraient les Français à Civita-Vecchia.

La guerre franco-allemande survint : le retrait effectif de nos troupes exalta le zèle de ces prélats pour Berlin. Bismarck acceptait leurs sympathies, mais recherchait aussi celles de l’Italie : on dérangea Mommsen lui-même de ses travaux d’historien, pour le prier d’adresser à la Perseveranza et au Secolo deux lettres fiévreuses où l’Italie était mise en garde contre l’ambition de Napoléon III et invitée à se ranger du côté de la Prusse. Quelques semaines durant, il semble que la politique de Bismarck, courtisant au-delà des Alpes toutes les nuances d’opinion, parvint à les contenter toutes : on trouvait des vœux en faveur de l’Allemagne dans le journal l’Unità Cattolica, de Florence ; et l’on en trouvait sur les lèvres du ministre Quintino Sella, qui dissuadait Victor-Emmanuel de se compromettre avec Napoléon… De ces deux confiances, celle des Monsignori et celle des unitaires, laquelle Bismarck trompait-il ? Au début d’août, le bruit courut, à Rome, que la Prusse venait de parler haut en faveur du Pape, auprès du Cabinet de Florence : M. Visconti Venosta, le 19 août, démentit publiquement cette rumeur. Bismarck, en effet, n’aspirait qu’à se taire. Ne pas déplaire aux catholiques qu’il envoyait se faire tuer sur le Rhin et dont bientôt il allait diminuer les petites patries pour les englober dans la grande ; et ne pas déplaire non plus à l’Italie, dont il voulait la neutralité, sinon l’amitié : tel était le problème ; le ministre du roi Guillaume aimait mieux l’éluder que de l’affronter. L’incertitude durait encore le 4 septembre : dans le conseil de cabinet qui se tint à Florence, trois des ministres de Victor-Emmanuel déclaraient qu’il fallait occuper Rome, « si l’on était sûr de l’appui de la Prusse. » En pressant l’insaisissable Bismarck, l’Italie allait exiger des certitudes.

Les représentans de Victor-Emmanuel furent invités à sonder les Etats de l’Europe et à leur demander un passeport pour Rome. Les gouvernemens de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, répondirent évasivement, par un mélange de vœux et de réserves ; on eût dit qu’ils ébauchaient un commencement de passeport, mais sans le mettre au net ni le signer. A Berlin, Thile, sous-secrétaire d’Etat, déclarait au ministre Launay, plénipotentiaire du Cabinet de Florence, qu’il en référerait à son chef.

Là-bas, en France, Bismarck tardait à répondre. Arnim, ministre de Prusse à Rome, était encore sans instructions lorsque, le 9 septembre, il quittait Berlin pour regagner son poste. A Rome, une dépêche décisive l’attendait :


Les sympathies de la Prusse pour la personne du Saint-Père, y disait Bismarck, et le désir que le Saint-Père continue à avoir une position indépendante et respectée, ont leurs bornes naturelles dans les bons rapports entre la Prusse et l’Italie, qui empêchent le Cabinet de Berlin de créer à l’Italie des difficultés ou d’entrer dans des combinaisons qui lui soient hostiles.


Brassier de Saint-Simon, ministre de Prusse à Florence, eut communication de cette dépêche ; il en reçut une autre qui insistait sur les rapports religieux des catholiques d’Allemagne avec leur chef spirituel, et qui l’invitait à faire des réserves, au nom de la Prusse, pour une « position digne et indépendante du Saint-Siège. »

Brassier savait lire. Il montra le tout à M. Visconti Venosta. La dépêche qu’avait reçue Arnim ouvrait à l’Italie la route de Home ; la dépêche qu’avait reçue Brassier s’occupait déjà des solutions ultérieures. Bien traduits, bien expliqués, les deux messages se complétaient. La formule plus cavalière qu’exacte : Italia farà da se, ne pouvait s’accomplir jusqu’au bout sans une défaite de la France et sans un contreseing de la Prusse : ce contreseing était donné.

Arnim, à Rome, se garda bien d’ébruiter ses instructions. Dès le matin du 15 septembre, cependant, son secrétaire Limburg-Styrum expliquait dans un cercle que le Cabinet de Florence représentait dans la péninsule l’élément de l’ordre et de la stabilité ; et Lefebvre de Béhaine, perspicace écouteur, gênant pour Arnim comme il le sera plus tard pour Crispi, augurait, d’après ce propos, que la Prusse et l’Italie auraient bientôt partie liée. Bismarck, ce jour-là même, avait ses quartiers à Meaux, où il resta jusqu’au 19 ; et, de là, il faisait sonder pour une Triple Alliance les Cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, avec la pensée, nous dit-il dans ses Souvenirs, que la monarchie italienne s’y joindrait. La coïncidence fait singulièrement honneur à la divination de Lefebvre de Béhaine.

Aux époques normales, où le contact est incessant entre un diplomate et son chef, Arnim souffrait : sa pétulance émancipée n’aimait remplir une mission qu’à la condition de l’outrepasser ; quelque somptueux, quelque flatteurs que fussent les cadres proposés à son action, elle s’ingéniait toujours à s’en évader. Tout en lui, défauts et qualités, l’aurait prédestiné à être l’un de ces agens secrets dont les démarches n’engagent qu’eux-mêmes ; leur pays parfois en prend acte et en bénéficie, mais jamais n’en est responsable ; au gré des circonstances, on les appuie ou bien on les désavoue, on confirme leurs paroles ou on les dément, on les décore ou on les déshonore, on glorifie leur esprit d’aventure ou bien on les traite d’aventuriers. Les événemens troubles, où l’on tarde à voir clair, et qu’un regard lointain peut à peine discerner, sonnent pour ces hommes-là l’heure de la besogne. La scène diplomatique fuit alors, relâche ; c’est dans les coulisses qu’on manœuvre, dans les coulisses qu’on agit. Harry d’Arnim, d’ordinaire paralysé par son prestige même de diplomate officiel, allait enfin, à la mi-septembre de 1870, pouvoir s’agiter à sa guise.

L’Italie, d’un geste mal assuré, se préparait à une offensive sans péril ; la générosité de Pie IX amollissait une défensive qui eût inutilement coûté du sang ; l’Europe, laissant faire la destinée, n’osait ni permettre ni prohiber, et n’oserait ni ratifier, ni condamner ; les situations n’avaient rien de net ; les attitudes rien de tranché ; d’autre part, les grandes lignes que venait de tracer Bismarck pour la conduite de ses diplomates laissaient place à beaucoup d’initiatives, et Bismarck était trop loin pour qu’on fût obligé de le consulter. D’Arnim était libre, — libre comme il eût souhaité l’être à l’endroit du Concile. Un an durant, il avait eu cette idée fixe, d’arrêter, sur les lèvres des Pères, l’hommage qu’ils allaient rendre à la souveraineté spirituelle du Pape ; mais Bismarck l’avait prié d’être simple témoin, et les Pères avaient dit : Placet, en dépit d’Arnim. Aujourd’hui, la souveraineté temporelle était en jeu ; le trône donné par Pépin le Bref et par Charlemagne aux prédécesseurs de Pie IX allait s’écrouler ; Arnim, cessant enfin d’être un spectateur inerte, allait goûter, à petites doses, la vaniteuse jouissance de clore onze siècles d’histoire par quelques allées et venues.

Entre les Palais apostoliques et le quartier du général Cadorna, il s’improvisa courrier. Il était l’ami de tout le monde, et cela s’accordait assez bien avec les complexités de la politique bismarckienne. Le 17 septembre, il allait voir Cadorna, obtenait que l’assaut contre Home fût différé de vingt-quatre heures, et revenait exposer au cardinal Antonelli que le Pape ne pouvait pas assister à la consommation d’une défaite, et ferait mieux de se réfugier au centre de l’Europe. Le chargé d’affaires d’Autriche, à l’instigation d’Arnim, réunissait les membres du corps diplomatique et leur demandait, — mais en vain, car Lefebvre de Béhaine était là, — de faire pression sur Pie IX pour que Pie IX renonçât à toute résistance. Arnim, au Vatican, parlait bien haut de la sécurité et de la dignité du Pape ; devant Cadorna, et plus tard devant le baron Blanc, il étalait avec orgueil les efforts qu’il avait dépensés pour empêcher la résistance armée des troupes papales et faciliter ainsi l’ingrate tâche des Piémontais.

Le jeu paraissait compliqué ; il y avait je ne sais quoi de déplaisant, comme disait un journaliste, dans cette « médiation entre le bourreau et sa victime ; » et l’on trouvait, à Berlin, qu’Arnim se compromettait peut-être beaucoup. Là-bas, au loin, on n’était pas bien fixé sur le sens et sur la portée de ses démarches auprès de Cadorna ; et l’on redouta tout de suite que le gouvernement de Florence n’en fût mécontent. Thile, le 18 septembre, puis Bismarck lui-même, le 22, firent savoir à Launay qu’Arnim agissait de sa propre initiative ; leurs précautions sont instructives, parce qu’ils s’y révèlent, à cette heure décisive, plus soucieux de ce qu’on pensait à Florence que de ce qu’on pensait au Vatican. Les unitaires triomphans avaient le sentiment de ce qu’ils devaient à l’Allemagne : un prêtre français, passant à Civita-Vecchia, présenta son passeport au Garibaldien Nino Bixio : « Cette canaille d’empereur a disparu, s’écriait celui-ci ; le peuple français disparaîtra bientôt, et il faut qu’il ne reste en Europe que la Prusse et l’Italie. » Arnim manœuvrait comme si déjà les vœux de Bixio étaient exaucés.

Le 20 septembre, Rome allait devenir ville royale. A l’aurore de ce jour, il courut à la villa Albani, pour recommander à Cadorna les volontaires étrangers, au sort desquels s’attachait avec une émouvante tendresse Pie IX détrôné ; à son retour, il rencontra les autres ministres qui s’en allaient aussi parler pour ces braves, et voulut les persuader que par son entremise tout était réglé. Il lui aurait plu d’être auprès de Cadorna l’interprète unique et officieux des désirs du Vatican, et de s’afficher, lui ministre d’une puissance luthérienne, comme protecteur de la Curie. Les précédens, les traditions, les relations confiantes qu’entretenaient Lefebvre de Béhaine et Antonelli, qualifiaient pour un tel rôle la catholique nation française ; mais la France était vaincue, Arnim en profitait.

Ce protecteur devint pressant, voire encombrant. Il obsédait le cardinal pour que le Pape s’installât à Cologne, à Aix-la-Chapelle, à Berlin ; le 5 octobre, Antonelli, les larmes aux yeux, protestait à Lefebvre de Béhaine que Pie IX ne songeait pas à s’éloigner, et l’archevêque Guibert, à Tours, recevait du Vatican les mêmes assurances. Le gouvernement de Florence s’inquiétait : l’Italie officielle sentait confusément qu’une fois Pie IX parti, Rome ne serait plus dans Rome. A Berlin, dès le 28, Launay priait Thile d’insister auprès du Vatican pour que Pie IX restât : Thile nia péremptoirement qu’Arnim eût fait les démarches qu’on lui prêtait, et refusa d’autre part d’intervenir comme le souhaitait Launay. La Prusse laissait Arnim parler, agir, échouer, et puis agir encore ; elle-même ignorait, elle-même s’abstenait. Profitant apparemment de l’importune complaisance de ce diplomate, Antonelli, le 7 octobre, voulut, pour l’instant, obtenir de la Prusse l’assurance que, si le Pape décidait un jour de quitter Rome, il pourrait compter sur l’appui de Berlin contre les résistances éventuelles de l’Italie. Bismarck, le 8, télégraphia à Arnim de répondre oui ; et, le même jour, il en prévenait Brassier de Saint-Simon et le chargeait d’en informer le gouvernement de Florence : « Sa Majesté, continuait-il, est convaincue que la liberté et la dignité du Pape seront respectées par le gouvernement italien en toutes circonstances, et même si le Pape, contre toute attente, projetait un changement de résidence. » Brassier avait mission d’ajouter que la Prusse ne voulait pas s’immiscer dans la politique d’un pays étranger, mais qu’elle avait des obligations envers ses sujets catholiques. Thile, qui, le 11 octobre, lisait à Launay ce texte de dépêche, lui faisait remarquer les mots : « contre toute attente, » et lui promettait que la Prusse ne pousserait pas Pie IX à quitter Rome.

Bref, les intrigues d’Arnim pressaient Pie IX de partir ; la dépêche laconique qu’il recevait de Bismarck promettait, en cas de départ, l’appui de la Prusse, sans faire aucune réserve sur le projet ; mais la dépêche de Bismarck à Brassier, les entretiens de Thile avec Launay, visaient à décharger la Prusse de toute complicité avec Arnim et de toute responsabilité directe dans l’exode éventuel du Pape.

Moins de trois semaines s’étaient écoulées depuis la prise de Rome, qui n’avait été décidée, et puis préparée, qu’avec un laissez-passer de la Prusse ; et, dans les conseils de sagesse que Thile donnait à l’Italie, on pressentait parfois une demi-gronderie, et un écho très distinct, un peu inquiétant, des murmures indignés par lesquels les catholiques de Prusse accueillaient les nouvelles de Rome. « La Prusse, écrivait Launay le 10 novembre à M. Visconti Venosta, ne veut aucunement se mêler de notre politique purement intérieure, mais on ne veut pas préjuger ce qui pourrait avoir trait aux rapports internationaux. » Thile, Bismarck, Arnim, Brassier, semblaient mettre dans leur accent des nuances différentes ; la politique prussienne manquait de clarté. Cela tenait-il à la complexité même des faits, ou, peut-être, à l’incertitude réelle des décisions, ou bien encore, qui sait ? à l’équivoque des intentions ?

Les intimes de Bismarck étaient probablement mieux informés que les gouvernemens de Florence et du Vatican. A Ferrières, dès le 26 septembre, il disait entre amis : « Oui, le Pape doit rester souverain. Seulement, comment ? Voilà la question. On pourrait faire davantage pour lui, si les ultramontains ne marchaient pas partout contre nous. Je suis habitué à payer de la même monnaie dont on me paie. » Ainsi Bismarck concerterait d’après l’attitude des catholiques sa propre attitude dans la question romaine. Les catholiques étaient une force nationale, avec laquelle devait compter sa politique intérieure ; l’Eglise romaine était une force internationale, à laquelle devait avoir égard la diplomatie d’un Etat. Il fallait qu’il y eût parallélisme entre ce qu’il ferait pour ces forces et ce que ces forces feraient pour lui. Les catholiques d’Allemagne organisaient des pèlerinages à Montabaur, à Beuron, à Fulda, à Bamberg, bientôt à Rome même, pour soulever l’opinion en faveur du Pape ; à Cologne, l’archevêque Melchers, à Berlin, un grand meeting catholique, ailleurs d’impatiens pétitionnaires, faisaient appel au roi Guillaume pour Pie IX. Bismarck ne disait ni oui, ni non ; mais déjà ces manifestations lui déplaisaient. Thile en prenait prétexte pour induire l’Italie à la prudence ; mais elles agaçaient Bismarck. Ces multitudes d’Allemands catholiques, ceux qui parlaient, ceux qui signaient, ceux qui priaient, considéraient l’intervention de la Prusse auprès de l’Italie comme une satisfaction à donner à leur conscience : ils exprimaient des revendications. La question romaine, pour Bismarck, n’était qu’un épisode de sa politique générale ; et la solution de cette question ne pouvait être que l’un des élémens d’un marché. Et si les intérêts de l’Etat prussien lui commandaient de temporiser, les catholiques, en réclamant d’urgence certaines réparations, seraient convaincus de péché contre l’Etat, — la seule faute irrémissible aux yeux d’un Bismarck.


V

Un prélat survint à Versailles, au début de novembre, avec un paquet de pétitions : c’était l’archevêque Ledochowski, de Posen. Les adresses qu’il apportait représentaient à Guillaume que le coup de force du 20 septembre était un attentat contre la chrétienté, contre le principe monarchique, et qu’il fallait intervenir. Nommé au siège de Posen, cinq ans plus tôt, par une entente directe entre Rome et Berlin, Ledochowski possédait la confiance du couple royal et s’en réjouissait : c’était presque un délit, pour beaucoup de ses diocésains polonais ; mais ils l’en absolvaient en raison de ses inépuisables charités. C’est à l’instigation de la reine Augusta qu’il venait entretenir Guillaume et Bismarck de la question romaine et leur confier ses émotions et ses désirs. Guillaume et Bismarck se fussent volontiers passés d’une telle visite, mais ils savaient que Ledochowski n’était pas intransigeant en ses pensées, ni brusque en ses propos ; et que jamais il ne se départait, en causant, de cette haute et discrète courtoisie qui, lorsqu’il le faut, sait se taire et qui toujours permet aux autres de garder à leur tour le silence. Après tout, disait Bismarck, pour se consoler à l’avance du temps qu’il allait perdre, « cela aura ses avantages, d’amener l’archevêque à se convaincre lui-même de ce qui est possible et impossible, et d’apprendre de lui ce qu’il croit possible. »

Ledochowski vit Guillaume, le prince royal et Bismarck. Il demanda si la Prusse protesterait contre le 20 septembre. « Comme protestant, répondit le Roi, je ne puis prendre une telle initiative : que les puissances catholiques commencent ! » Il questionna sur la possibilité d’un séjour du Pape en Allemagne : Guillaume était hostile, de peur de complications politiques. Hostile aussi, le prince royal : cette idée lui paraissait manquer de convenance (eine Ungehörigkeit). Bismarck, lui, fut exquis : il fit avec l’archevêque assaut de politesses, lui insinua que le Pape pouvait agir sur le clergé français en vue de la paix, abaissa lui-même le marchepied de la voiture épiscopale, et multiplia les salutations respectueuses.

Cette visite avait amusé Bismarck. Il donnait aux catholiques d’Allemagne une satisfaction platonique en recevant avec une telle déférence le porteur de leurs adresses ; il ajournait toute satisfaction effective en essayant d’engager le Pape, pour l’instant, dans une action pacificatrice. Quant à la situation papale, on aurait le temps d’en parler ; c’est par cette réponse dilatoire qu’il accueillait les suggestions de Bray, le ministre bavarois, au sujet d’une action collective des puissances. Il était fort en train le lendemain du jour où il avait reçu Ledochowski. L’idée de jouer une partie avec Pie IX sur l’échiquier franco-allemand l’avait comme grisé. Il badinait avec Hatzfeldt sur les avantages qu’aurait pour l’Allemagne la présence du Pape dans une ville comme Cologne ou comme Fulda.


Ce serait chose inédite, s’écriait-il, mais fort utile pour nous : nous apparaîtrions aux catholiques comme étant ce qu’en réalité nous sommes, la seule puissance actuelle qui puisse protéger leur chef. Stofflet, Charette et leurs zouaves s’en iraient tout de suite à la maison. Nous aurions les Polonais avec nous. En Belgique, en Bavière, l’opposition des ultramontains cesserait ; Mallinckrodt passerait du côté du gouvernement… Le Roi, je sais bien, a peur que, si le Pape vient, tout en Prusse ne devienne catholique. Mais je lui disais que, si le Pape demande un refuge, il n’y a pas moyen de refuser ; dix millions de sujets catholiques désirent voir le Pape protégé. Au reste, les gens que mène leur imagination, les femmes surtout, quand à Rome elles voient les pompes et l’encens, le Pape sur son trône, le Pape bénissant, éprouvent un penchant vers le catholicisme. Mais en Allemagne, nous aurions le Pape parmi nous : ce serait un vieillard qui demanderait secours, un bon vieux monsieur, un évêque comme un autre, mangeant, buvant, prenant une prise et fumant même son cigare, ce ne serait pas si dangereux ! Et après tout, si quelques gens devenaient catholiques, — ce ne sera pas moi, — cela aurait-il tant d’importance, du moment qu’ils seraient chrétiens pratiquans ? Les confessions ne font rien, c’est la foi qui importe. On doit être plus tolérant !


Et Bismarck, continuant, riait toujours plus fort de tout ce qu’il y aurait de comique dans un cortège papal et cardinalice émigrant vers Fulda.

Il parlait après boire, il avait l’air de vouloir railler, mais ces boutades étaient plus sincères que beaucoup de ses discours. C’était très vrai, qu’après tout la conversion à l’Église romaine d’une poignée de protestans lui demeurerait assez indifférente, à lui Bismarck : l’esprit confessionnel était chez lui fort médiocrement développé. C’était très vrai, aussi, qu’il considérait les dix millions de catholiques allemands comme une force que l’Etat devait essayer d’apprivoiser ; et son ironie cachait mal une véritable considération pour cette autre force qu’était le Pape, et que l’Etat prussien, peut-être, aurait profit politique à abriter. Supposez qu’à la date du 5 novembre 1870, Pie IX eût été légèrement enclin à quitter Rome ; et Bismarck, oubliant les assurances données au Cabinet de Florence quelques semaines plus tôt, aurait peut-être encouragé le pontife à accélérer le pas. A peine même eût-il cru se contredire, puisque, en somme, tout ce qui importait pour l’État, c’était de stimuler les bonnes grâces de l’Italie en coquetant avec le Pape, et les bonnes grâces du Pape en coquetant avec l’Italie.

Parlant à Ledochowski, Bismarck avait visé la Curie ; Kozmian, qui servait de secrétaire au prélat, s’en fut tout de suite à Rome. Résumant les impressions de son maître, Kozmian concluait : que Guillaume était bien disposé pour le pouvoir temporel, mais qu’il ne pourrait rien faire que d’accord avec la France et quand la guerre serait terminée ; et l’on considéra qu’en essayant d’une médiation entre la Prusse et la France, on accélérerait la venue de ce jour réparateur. Des rumeurs se glissèrent dans les bureaux de rédaction : la Gazette d’Italie affirmait que la Prusse avait pris auprès du Vatican l’engagement de rétablir le pouvoir temporel ; la Correspondance de Genève, fondée par le comte Blome, dans la Rome calviniste, pour défendre la cause du Pape roi, étalait une demi-confiance à l’égard de Bismarck ; au Vatican, la coterie qui germanisait débordait d’allégresse ; et l’on racontait, dans certaines sacristies romaines, qu’une fois la guerre finie, Guillaume viendrait à Rome, s’y convertirait et s’y ferait couronner. Arnim excitait ces illusions, et s’amusait à blâmer ouvertement le « vol » du Quirinal par les Piémontais. On espérait, dans les cercles romains amis de l’Allemagne, qu’Antonelli lui-même apporterait bientôt à Versailles la réponse qu’exigeaient les ouvertures faites à Ledochowski ; et peut-être Bismarck lui-même, en décembre, se flatta-t-il d’obtenir cette visite. Les promenades militaires, plus tumultueuses d’ailleurs qu’efficaces, que faisait chez nous Garibaldi, avaient mis en méchante humeur le chancelier ; et sans nul doute il aurait fort bien accueilli le ministre du Pape, ne fût-ce que pour donner un avertissement à l’Italie.

Mais Antonelli demeurait très calme, très froid, et « incurablement défiant » à l’endroit de la Prusse. Le zèle excessif d’Arnim pour les droits du Saint-Siège lui semblait sans doute en contradiction avec la politique que suivait à Florence l’autre ministre de Prusse, Brassier de Saint-Simon, et qui tendait à entraîner le gouvernement italien vers les résolutions les plus violentes. D’Arnim ou de Brassier, qui donc représentait Bismarck ? et si tous deux le représentaient, cette dualité ressemblait singulièrement à de la duplicité. Antonelli disait à Lefebvre de Béhaine, le 1er janvier, que si le Pape devait quitter Rome, il irait en Corse, terre française : c’est à ce projet éventuel qu’aboutissaient les efforts de la Prusse pour supplanter la France dans son office traditionnel de protectrice de la papauté.

Quant aux paroles dites par Bismarck, en vue d’une immixtion pontificale dans la guerre franco-allemande, le Vatican ne les pouvait laisser sans réponse ni sans effet. Mais après la première surprise, qui fut peut-être agréable, on devina bien vite quels malentendus allaient surgir. La Curie voulait intervenir comme médiatrice, le gouvernement de la Défense Nationale lui faisait dire par le Nonce qu’il en serait reconnaissant ; Pie IX songeait, le 7 décembre, à demander un armistice de quinze jours et le ravitaillement de Paris ; en recevant Lefebvre de Béhaine, il lui disait que pour Noël, il offrirait au monde une vraie trêve de Dieu. Mais c’était la Prusse qui s’effaçait, c’était la Prusse qui se taisait. Arnim n’admettait pas le terme « médiation. » Antonelli questionnait Versailles, et de Versailles, on ne répondait plus ; on mettait le cardinal dans l’ingrate attitude d’un intermédiaire à qui l’une des deux parties en présence ne communique pas ses vues. Et puis, le 27 décembre, on lui faisait demander par Arnim : « Le gouvernement de Bordeaux n’enverra-t-il pas bientôt un négociateur à Versailles ? » — « C’est votre faute s’il tarde, répondit en substance Antonelli ; je ne savais que lui écrire de votre part. »

Quelques jours se passaient, et le 7 janvier, Arnim venait informer Antonelli que Jules Favre et Thiers avaient reçu connaissance, directement, des conditions de la Prusse. C’était, de la part de la Prusse, écarter implicitement toute médiation du Vatican, c’était mettre Antonelli en dehors des pourparlers. En guise d’excuses, Arnim articulait des reproches : « Les négociations ont été mal entamées, murmurait-il ; Antonelli aurait dû aller à Versailles. » En fait, certains propos d’Antonelli lui avaient donné à croire que la Curie voudrait obtenir, en compensation des sacrifices territoriaux auxquels elle ferait consentir la France, une solution propice de la question romaine ; et c’est là un terrain qu’Arnim voulait fuir. Le 22 février, pourtant, il venait dire au cardinal qu’une lettre du roi de Prusse relative au projet de médiation était en route. La lettre s’égara, ou rebroussa chemin, car un mois plus tard, le 22 mars, Antonelli expliquait à Lefebvre de Béhaine qu’il ne l’avait pas encore reçue, et constatait, une fois de plus, l’impuissance où ses velléités d’entremise étaient réduites par la Prusse. C’en était fait du rêve dont l’imagination de Ledochowski s’était peut-être enchantée.

Préoccupé de cette résistance française qui chaque jour créait des armées, Bismarck avait voulu, pour y mettre un terme, faire agir Pie IX sur le clergé, et le clergé sur les populations ; il jugeait le Pape et les prêtres capables de faire rentrer au fourreau l’épée de la France.

Voilà ce qu’il souhaitait de Rome, — et non point un effort de médiation. S’il avait plu à Pie IX de devenir une sorte de préfet spirituel aux ordres de Bismarck, si Pie IX, exploitant les récens accroissemens du prestige papal, avait impérieusement expédié de tels ordres au clergé de France, Bismarck eût été content, et peut-être pour longtemps eût-il imposé silence aux détracteurs du « despotisme » romain ; l’ « ultramontanisme » lui aurait paru offrir des avantages. Mais lorsque avait paru, dans le cours de janvier, une prière composée par l’archevêque Guibert, dans laquelle les Prussiens étaient accusés de vouloir asseoir l’hérésie sur les ruines de la France, Bismarck put se rendre compte que le Vatican n’avait rien fait pour empêcher les prêtres français de se comporter en bons Français ; il en garda une amertume dont trois ans plus tard il faisait encore à Gontaut-Biron la confidence exaspérée.

Une autre occasion s’était en même temps offerte, dans laquelle Bismarck avait également escompté les bons offices du Vatican. Par l’entremise du prélat Franchi, la Prusse, en décembre 1870, avait demandé au Saint-Siège d’intervenir auprès des parlementaires catholiques de Bavière pour qu’ils votassent, dociles et muets, les traités qui fondaient l’Empire nouveau ; Antonelli avait refusé. Mais Bismarck ne se décourageait point : tout de suite il faisait signe à Tauffkirchen, ministre de Bavière à Rome, d’abandonner les fonctions administratives qu’il remplissait à Reims pour le compte de la Prusse, et de courir au Vatican pour insister. A dessein, Tauffkirchen passait par Florence ; il affectait, publiquement, de réclamer des garanties pour la liberté spirituelle du Saint-Siège, et puis, le 2 janvier, il arrivait à Rome. Antonelli demeurait inflexible : « La Cour de Rome, disait le cardinal, n’a pas à s’immiscer dans une discussion qui semble d’ailleurs superflue, les unitaires de Munich devant certainement, au point où les choses ont été poussées, être persuadés que le succès ne leur échappera pas. » Tauffkirchen, au Vatican, avait une façon spéciale d’écouter : il savait toujours démêler, derrière les refus mêmes qu’on lui opposait, je ne sais quelle sympathie occulte pour les propositions éconduites ; et cette réponse d’Antonelli fut présentée sous un tel jour à l’archevêque Scherr, de Munich, par Louis II de Bavière, que ce prélat crut faire plaisir à Rome en tâchant d’obtenir pour les traités les suffrages du parti catholique. Mais Bismarck, lui, savait l’exacte réalité, et cette réalité le meurtrissait : le Vatican, cette fois encore, lui avait refusé un service auquel il tenait beaucoup.

On avait voulu que le Saint-Siège pesât sur le clergé français : le Saint-Siège s’était montré fort discret, fort réservé, fort respectueux des susceptibilités de la France, dans l’expression de ses vœux pacifiques.

On avait voulu qu’il pesât sur l’opinion catholique de Bavière ; et l’on laissait croire qu’il avait parlé ; mais en réalité, il s’était tu.

Et l’attitude d’Arnim, sans retard, châtia ce double refus, interprété comme un manque de complaisance envers l’Empire d’Allemagne.


VI

Le 23 janvier, le prince Humbert et la princesse Marguerite parurent à Rome. Arnim, tout de suite, prévint Antonelli que s’il les rencontrait dans les salons, il devrait peut-être solliciter l’honneur de les saluer. Sans attendre, il demanda audience ; il entra comme visiteur dans ce Quirinal, qu’il disait naguère avoir été volé. Au Vatican, ceux qui comptaient sur la Prusse s’effondrèrent ; Antonelli dit au ministre que Pie IX était blessé. « Votre Eminence, répondit Arnim, ne peut imaginer ce que j’ai souffert en franchissant cette porte. » Arnim n’avait agi, — Ratazzi plus tard en eut la preuve, — que sur l’ordre du gouvernement prussien. C’était un beau succès pour l’Italie. Le carnaval l’accentua ; et tous les cancans de Rome s’attardèrent autour d’un certain balcon de la place San Carlo, d’où Arnim se serait amusé à jeter des bouquets au prince Humbert, en regardant défiler un cortège incongru, parodie de l’infaillibilité.

« La présence d’Arnim est un défi aux catholiques, » lisait-on dans la Correspondance de Genève. A Florence, on constatait avec joie que la conduite publique d’Arnim coïncidait désormais avec les assurances de Brassier de Saint-Simon : les deux ministres de Prusse s’affichaient enfin, l’un et l’autre, comme les amis de l’Italie.

Peut-être le Cabinet de Florence aurait-il été moins rassuré, s’il avait su très exactement ce qui se passait à Versailles. Bismarck assurément désespérait de trouver dans la question romaine un moyen d’engager au service de la Prusse la diplomatie d’Antonelli ; mais en dépit de cette déception, il ne pouvait oublier que cette question continuait de passionner les catholiques allemands. Ces catholiques continuaient d’écrire, de protester, de venir à Versailles. Le 8 février, on voyait arriver une députation des chevaliers de Malte : « Mes sentimens pour le Pape sont toujours les mêmes, leur répondait Guillaume ; je vois dans l’occupation de Rome un acte de violence, une usurpa-lion de la part de l’Italie ; il faut attendre, voir l’Italie à l’œuvre, savoir comment elle garantira la liberté du Pape ; je suis prêt à m’associer avec les autres princes pour des démarches, mais seulement quand la guerre sera finie. » Les chevaliers partaient contens. Il y avait de l’espoir, aussi, dans l’âme de Bonnechose, l’archevêque de Rouen, lorsque, du 13 au 16 février, il entretenait Bismarck, Guillaume, et le grand-duc de Bade. Il leur apportait un rêve de remaniement européen, en vertu duquel l’Allemagne rétablirait la péninsule italique dans son ancien état, et puis, partout en Europe, materait la Révolution. De bonnes paroles saluaient ce grand projet : de l’audience de Guillaume, Bonnechose emportait la conviction que l’Empereur se croirait obligé de faire quelque chose d’efficace pour donner satisfaction au monde catholique. Bismarck lui disait : « Pour l’heure, nous ne pouvons attaquer l’Italie, et nous ne ferons jamais tuer, pour le Pape, des Allemands protestans ; mais d’autres moyens se présenteront pour appuyer le Pape et pour le faire triompher. »

Il est possible que Bonnechose, en reproduisant la pensée de son interlocuteur, l’ait accentuée, inconsciemment, dans le sens où tendaient ses propres désirs ; il est possible, aussi, que Bismarck, évidemment flatté, lorsqu’un homme d’Eglise s’abouchait avec lui, ait pris un plaisir, nullement compromettant, à caresser ses oreilles par d’habiles formules, qui fomentaient l’espoir et ajournaient l’échéance. Mais un fait subsiste : c’est qu’à cette date même où le Saint-Siège avait à plusieurs reprises déplu à Bismarck, le chancelier de l’Empire se laissait aller encore, volontairement, systématiquement, à je ne sais quels souhaits d’amitié future avec la puissance papale. Dans la semaine même où il recevait Bonnechose, il disait dans son cercle :


Rien ne peut être plus sot que de me considérer comme un ennemi du Siège romain. Pour moi, le Pape est en première ligne une figure politique, et j’ai un respect inné pour toutes les forces et pour toutes les puissances réelles. Un homme qui dispose de la conscience de deux cents millions, d’hommes est pour moi un gros monarque, et je n’aurais pas le moindre ombrage, le cas échéant, à provoquer, dans des choses politiques, l’entremise du Pape et même son arbitrage…


Bismarck s’acheminait alors vers une brouille avec le Saint-Siège ; et déjà pourtant, à certaines heures, flottaient en sa pensée des rêves, singulièrement différens, qui devaient être réalisés sous Léon XIII, avec une exactitude frappante, par l’arbitrage du Pape dans l’affaire des Caroline ». Pie IX venait de lui refuser les complaisances politiques qu’il lui avait demandées ; mais sa déception, très profonde, ne le poussait pas, sur l’heure, à l’idée d’un duel avec la papauté.


Car, durant l’absence de Bismarck, un changement capital s’était produit dans l’équilibre parlementaire. Un parti puissant s’était formé, dont l’autonomie le choquait et dont le rayonnement l’offusquait : c’était le Centre. Cinquante-six membres de cette fraction faisaient à leur tour visite à Guillaume, à Versailles même, pour souhaiter de lui, comme un premier « acte de sagesse et de justice, » le rétablissement de ce pouvoir temporel que jadis Frédéric-Guillaume III, au congrès de Vienne, avait contribué à raffermir. Bismarck devinait que ces députés, à Berlin, devant la face du peuple allemand, tiendraient un jour le même langage que, sous les lambris de notre Versailles, ils tenaient à leur souverain. Il constatait que, dans le travail qui bientôt allait s’imposer pour l’organisation de L’Empire, le Contre interviendrait avec certains principes, certaines méthodes, certain idéal. Il augurait qu’entre sa puissance toute neuve et cette force toute neuve, des batailles risquaient de s’engager ; il y était prêt. Si ces batailles le mettaient en conflit avec la papauté elle-même, ce serait tant pis ; il avait pris l’impérieuse habitude de ne redouter aucun ennemi. Mais avant de diviser une nation contre elle-même pour se débarrasser de ce qui le gêne, un ministre que n’anime aucune passion confessionnelle profonde, et qui ne songe qu’à l’Etat, aspire à faire l’économie d’un schisme entre citoyens, et à supprimer doucement, au lieu de les provoquer, les énergies dont il a pris ombrage. Ainsi fera tout d’abord Bismarck ; un prochain article, où nous étudierons ce que pensaient, et ce que redoutaient, et ce que voulaient, au début de 1871, les catholiques d’Allemagne, nous montrera le chancelier déployant de nouveau ses caresses et ses menaces pour obtenir de la papauté un service politique.

Puisque Pie IX, à la date du 6 mars, répondant à la lettre par laquelle Guillaume lui avait annoncé la fondation de l’Empire, témoignait sa grande joie et exprimait l’espoir que cet événement serait salutaire, non seulement pour l’Allemagne, mais pour toute l’Europe, Bismarck, s’emparant de ces mots de courtoisie, allait tenter de les interpréter comme la préface d’une demi-alliance entre la tiare et la couronne des Hohenzollern.

Ainsi qu’il avait espéré le concours de Pie IX en France, pour abréger la guerre, et le concours de Pie IX en Bavière, pour achever d’édifier l’Empire, il invoquerait son intervention, à Berlin, contre le jeune parti du Centre. Une fois encore, — ce serait la dernière, — avant de chicaner et d’attaquer l’ascendant de Pie IX, il essaierait de s’en servir et de l’exploiter.


GEORGES GOYAU.