Bismarck et la Papauté/I/04

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Bismarck et la Papauté


LA GUERRE (1870-1872)


IV. LES DÉBATS SCOLAIRES. — L’INCIDENT HOHENLOHE — LA LOI CONTRE LES JÉSUITES [1]

Un soir de 1868, la Gazette de la Croix, pour gagner à la Prusse l’âme rétive des Hanovriens, leur tenait à peu près ce sermon : « Vous n’aviez, dans les petites monarchies allemandes, que des boulevards insuffisans contre les deux fléaux des sociétés modernes, la démocratie et la libre pensée. Vous n’étiez pas assez protégés, vous le serez bien mieux par cette glorieuse royauté prussienne qui est ici-bas le champion de Dieu, le bras droit du conservatisme religieux et politique. »

Les Hanovriens étaient demeurés sceptiques ; et, moins de trois ans après, en février 1871, la glorieuse royauté prussienne leur avait subitement annoncé que chez eux les services d’inspection scolaire, jusque-là confiés aux pasteurs évangéliques, allaient être laïcisés. Curieuse façon de les protéger ! Elle choisissait leurs villes, leurs bourgades, pour se déshabituer d’agir en champion de Dieu.

C’est qu’entre 1868 et 1871, à côté des vieilles idées prussiennes, qui garantissaient à Dieu la protection du Roi, d’autres idées avaient réclamé leur place, au grand soleil de l’Empire. La nécessité de cimenter l’Allemagne n’exigeait pas seulement le sacrifice absolu de la personnalité bavaroise ou badoise, mais aussi une amputation de la personnalité prussienne et une demi-abdication de la conscience prussienne. Les nationaux-libéraux, collaborateurs de l’unité, réclamaient, pour leur Credo philosophique, certaines satisfactions et certaines complaisances. L’ancien royaume de Hanovre, où, de son côté, Bismarck redoutait l’influence politique des pasteurs luthériens, voyait la Prusse impériale, suivant les expressions du conservateur Kleist Retzow, « défigurer les tendres choses d’Eglise par une main grossière et froide, et creuser le lit où s’engouffreraient des eaux sauvages, submergeant et ravageant l’école. » Berlin, capitale d’Empire, se préparait à une politique religieuse qui ne serait plus celle de Berlin, capitale de la vieille Prusse.

La preuve en éclata, foudroyante, avant que l’année 1871 n’eût atteint son terme.

Les haines de Bismarck contre le Centre, des vieux-catholiques contre l’orthodoxie romaine, et des nationaux-libéraux contre toutes les orthodoxies, exercèrent sur Guillaume, roi de Prusse, directement ou indirectement, franchement ou captieusement, une triple et triomphante poussée ; et lorsqu’il ouvrit, le 28 novembre 1871, la session nouvelle de la Chambre prussienne, il aborda, d’une façon délibérée, le terrain de la politique ecclésiastique. Son discours du trône faisait prévoir des projets de loi, tout prochains, sur le mariage, l’état civil, les effets juridiques de la rupture d’un citoyen avec l’Eglise, et l’enseignement primaire ; il annonçait, comme imminent, le dépôt d’une première proposition relative à l’inspection scolaire.

En Hanovre, l’esprit de laïcisation avait visé l’Eglise protestante ; en Alsace, depuis août 1871, il se déchaînait, de par la volonté de Bismarck, contre l’influence des prêtres catholiques ; et c’est contre eux encore qu’il suscitait, en Prusse, les paragraphes décisifs dont le Landtag allait être saisi.


I

Il y avait dans la Constitution de 1850 un article 23, qui soumettait toutes les institutions d’enseignement à la surveillance d’« autorités nommées par l’État, » et un article 24, qui garantissait que, dans l’organisation scolaire, on garderait le plus d’égards possible pour les circonstances confessionnelles. Le premier de ces articles ouvrait à l’État la porte de l’école ; le second l’entr’ouvrait à l’Eglise. C’étaient là des indications générales qui demandaient à être appliquées, transformées en règles précises. L’article 26 prévoyait qu’une loi générale sur l’enseignement réglerait tous les multiples détails auxquels donne lieu, dans nos États modernes, le contact et parfois le heurt de ces bruyantes libertés, liberté de l’État, liberté de l’Église, liberté des parens, liberté de l’enfant. Vingt et un ans s’étaient écoulés ; et toute une génération était devenue majeure, sans que la promesse de l’article 26 eût été réalisée. Cependant, à défaut d’une loi, la bureaucratie avait créé certaines mœurs, très conciliantes, très sortables ; l’État s’en remettait, tantôt au prêtre et tantôt au pasteur, du soin d’inspecter l’école ; il la surveillait par l’intermédiaire des Églises : de même que, dans la Constitution, les articles 23 et 24 voisinaient pacifiquement, de même, sous le toit scolaire, l’État et l’Église faisaient bon ménage ; et des pédagogues catholiques comme Kellner préféraient un tel régime à l’épanouissement, sous l’œil indifférent d’un Etat neutre, du droit absolu de tout enseigner.

Mais Bismarck intervint. Les nationaux-libéraux détestaient, pour des raisons philosophiques, l’ascendant des clergés sur l’enseignement primaire ; Bismarck, lui, pour des raisons politiques, détestait le rôle du clergé polonais dans les écoles de Posnanie, de Prusse orientale et de Silésie. Il ne craignit pas de sacrifier à cette préoccupation locale, qu’il qualifiait de nationale, l’harmonie entre l’Église et l’École, comme six mois avant, des considérations à demi personnelles, à demi polonaises, l’avaient conduit à supprimer la « division catholique, » organe d’entente entre l’épiscopat et le ministère. Il donna l’ordre à son ministre Mühler de déposer un projet d’après lequel les inspecteurs scolaires étaient expressément nommés par l’Etat, affectés à une circonscription que l’État délimitait, et révocables par l’État. Le 14 décembre 1871, Mühler obéit : on ne résistait pas au chef, lorsqu’il s’agissait de frapper des Polonais.

Les nationaux-libéraux se réjouissaient : l’heure s’approchait où le prêtre et le pasteur, messagers autoritaires de ces orthodoxies qu’ils abhorraient, disparaîtraient de l’École. Cette allégresse même tenait Mühler en éveil, et, tout de suite, pour humilier les ennemis de Dieu, il élabora une loi générale sur l’enseignement, et y proclama d’une façon formelle le caractère confessionnel de l’instruction primaire. Alors Bismarck opposa son veto : il ne voulait pas d’une discussion parlementaire qui dégénérât en conflit entre le gouvernement et les nationaux -libéraux ; et les rapports se tendirent entre le ministre des Cultes, qui ne déposait qu’à contre-cœur un projet fragmentaire propice aux idées de laïcité, et le président du Conseil, qui renvoyait au fond des cartons un projet d’ensemble, inspiré par l’esprit chrétien. On fit courir le bruit que Mühler, homme pieux et scrupuleux, voulait retirer le premier de ces projets. Bismarck s’irritait, non seulement des lenteurs auxquelles se heurtait sa volonté, mais de la répercussion qu’elles pouvaient avoir sur l’esprit du roi Guillaume : « Le Roi est tourmenté, disait-il au vicomte de Gontaut-Biron, chaque fois que la religion est mêlée à quelque affaire. » Mühler risquait d’induire Guillaume à certains scrupules… Ce ministre, quel que fût son dressage de fonctionnaire, avait une conscience personnelle, pointilleuse, exigeante, et dès lors discuteuse ; et Bismarck prisait peu, chez ses collaborateurs, cette honorable et gênante originalité.

Voilà longtemps, d’ailleurs, que le rôle du ministre des Cultes, tel que le concevait Mühler, ne répondait pas à l’idéal du chancelier. Derrière sa table officielle, Mühler n’oubliait pas qu’il était chrétien ; et parce que chrétien, il voulait faire régner Dieu dans l’Ecole et faire régner le dogme, intact et strict, dans l’Eglise évangélique. Mais l’âme religieuse d’un Bismarck, telle que nous l’avons fait connaître, comprenait malaisément que dans la vie publique on accordât à de pareils soucis quelque primauté ; et Bismarck, au dîner même par lequel on célébrait la paix de Francfort, disait ouvertement : « Le pire, dans un ministre des Cultes, c’est qu’il ne peut pas oublier à quelle confession il appartient, et dès lors il restera toujours homme de parti ; ce que j’aimerais le mieux pour un tel poste, ce serait un Juif. » Le pieux et bon Louis de Gerlach, à qui l’on relatait ce propos, soupirait qu’en vérité il eût été difficile d’imaginer quelque chose de plus misérable. Mais Bismarck, on s’en souvient, ne croyait pas qu’il fût absolument besoin d’églises pour la prolongation de l’œuvre rédemptrice : dès lors, un bon policier juif, en les maintenant chacune à sa place, en les empêchant toutes d’empiéter sur la place de l’État, n’aurait pas gêné le Christ, qui seul intéressait la religiosité de Bismarck. Un autre jour, le chancelier observait qu’en Espagne il n’y avait pas de ministère des Cultes, et qu’apparemment c’était le ministère de la Justice qui, là-bas, réglait toutes les questions de mitoyenneté spirituelle. Mühler et sa femme, — cette Adélaïde que la presse nationale-libérale persiflait sans courtoisie, — s’attardaient à penser qu’au ministère des Cultes, il fallait encore servir Dieu ; et l’antagonisme était fatal entre ce couple piétiste et Bismarck, uniquement préoccupé de servir l’Etat.

D’autres rancunes, plus impatientes encore, s’agitaient contre Mühler, dans le parti national-libéral. Les théologiens lui savaient mauvais gré de peupler les facultés évangéliques de professeurs orthodoxes dont la correction plaisait à Mme de Mühler. Les politiques lui reprochaient d’être demeuré fidèle à l’idéal pédagogique qu’avait, au lendemain de 1850, incarné le ministre Raumer ; d’attacher, comme lui, une importance souveraine à la culture religieuse dans l’école, et de répondre avec quelque malveillance aux municipalités qui voulaient établir des écoles purement laïques, ou bien aux « libres penseurs, » qui souhaitaient que les enfans n’entendissent point parler d’un Dieu révélé. La Gazette générale d’Augsbourg, s’indignant contre l’entrée de nombreux « ultramontains » dans la Chambre prussienne, avait dénoncé ce malheur « comme étant, au moins pour la moitié, le fruit du système Mühler, » de ce « papisme protestant qui frayait les voies au papisme catholique. »

Et voici qu’en décembre 1871 paraissait, signé de lui, un projet de loi qui démentait à tous égards l’esprit général de sa politique scolaire : les nationaux-libéraux manquaient de confiance et craignaient que Mühler, au jour où il faudrait batailler pour cette nouveauté, ne fût, à bon escient, un très mauvais avocat, et qu’il ne demandât à Dieu, dans ses prières ou par les lèvres d’« Adélaïde, » la grâce d’être vaincu. Ils allaient jusqu’à dire, à l’instigation de Forckenbeck, qui présidait la Chambre : « Si le projet sur l’inspection est présenté par Mühler, nous voterons contre. » Ils aspiraient plus impérieusement au départ d’un ministre qu’au triomphe immédiat d’un principe ; et dans les premiers jours de 1872, allant trouver Bismarck, qui leur offrait une belle satisfaction pour leurs idées, ils affectèrent d’en faire fi, si, tout d’abord, il n’exauçait leurs antipathies.

L’ultimatum avait quelque insolence : après avoir engagé Bismarck sur une pente, les nationaux-libéraux menaçaient de lui fausser compagnie. Personnellement lassé de ses difficultés avec Mühler, il vit dans ces démarches parlementaires une occasion de se délivrer de lui ; il s’en fut chez Guillaume, lui présenta ce tissu de complexités, et obtint un ordre royal qui invitait Mühler à demander son congé. Bismarck, quelques jours durant, garda l’ordre dans sa poche ; puis, le 2 janvier 1872, profitant d’un incident au conseil des ministres, il tendit à son collègue l’arrêt du Souverain. Mühler, tout de suite, dans un papier respectueux et docile, réclama de son Roi la grande faveur d’être renvoyé. Mais Guillaume était redevenu indécis. On avait le sentiment que l’effacement de ce ministre fermerait une période dans l’histoire scolaire de la Prusse ; ainsi s’expliquaient, tout à la fois, le suprême scrupule du monarque et le haineux empressement de certains députés. De nouveau, le 14 janvier, les nationaux-libéraux manifestèrent contre l’infortuné fonctionnaire, qui ne savait plus au juste s’il était chassé de son office ou s’il y était enchaîné. Une insignifiante affaire brusqua l’issue : après avoir promis de nommer à un poste vacant l’un des deux candidats que le prince Frédéric lui recommandait, Mühler avait choisi, pour l’emploi, un parent de sa femme ; cela lui valut une lettre sévère de Guillaume. Le 21 janvier, Mühler quitta le ministère, oscillant entre la joie qu’il trouvait dans sa « paix intérieure reconquise, » et sa crainte chagrine des prochaines réformes scolaires, qui ravageraient en vingt ans, disait-il, le patrimoine moral de la Prusse.


II

L’école et les Eglises étaient désormais sans chef : il fallait pourvoir. « La catastrophe de Mûhler et ses suites, écrivait Guillaume au général Roon le 16 janvier, m’occupent de la façon la plus pénible. Jusqu’ici, je n’ai causé du successeur qu’avec Bismarck. Je dois encore souhaiter quelques autres renseignemens sur un candidat dont je n’ai entendu que le nom. Je vous prie de venir aujourd’hui à midi pour en parler. »

Ce candidat dont Guillaume voulait causer avec Roon s’appelait Adalbert Falk. Il avait siégé à la Chambre prussienne de 1861 et au Reichstag de 1867 ; et l’Empereur voulait savoir de Roon comment avait voté, dans les discussions militaires, celui qui n’était alors qu’un obscur député. Les renseignemens furent médiocres ; Falk s’était rangé dans cette opposition modérée, qui savait, avec toutes les formes du respect, surveiller le budget de l’armée et l’armée elle-même. C’étaient là peut-être des péchés de jeunesse… Falk, aujourd’hui, avait quarante-cinq ans ; son esprit comme son âge était mûr ; il s’était révélé bon juriste dans un débat sur la contrainte pénale ; et puis, sa force de travail était immense, et l’on aurait de la besogne, au ministère des Cultes, dans les mois qui venaient. Guillaume hésitait ; il aurait préféré mettre son Eglise de Prusse aux mains d’un conservateur. Falk, à vrai dire, passait pour un chrétien convenable, mais pour un de ces chrétiens qui considèrent la religion comme chose privée et qui, dans leur fauteuil d’hommes publics, prendront en toute sécurité de conscience, — ou, ce qui est plus grave encore, sans consulter leur conscience, — des mesures néfastes pour les intérêts religieux. Ce genre de collaborateurs était agréable à Bismarck ; mais Guillaume était moins rassuré. Le temps passait ; à la cour comme à la ville, on épiloguait sur la durée de la petite crise. Les catholiques ne tenaient pas à l’ascension de Falk. « Il doit être franc-maçon, » écrivait Auguste Reichensperger. De fait, par ses idées sur l’instruction, Falk se rapprochait beaucoup plus des loges que des piétistes : il émergeait parmi ces esprits, nombreux dans la seconde moitié du XIXe siècle, qui croyaient à la moralisation des masses par l’alphabet. L’idée peut paraître vieille aujourd’hui, et même surannée ; mais elle était nouvelle pour la cour prussienne de 1872. Bismarck pourtant insistait, et, lorsque son fidèle Aegidi eut déniché certain discours de Falk sur la réorganisation de l’armée, dont les nationaux-libéraux avaient jadis été mécontens, Guillaume se rasséréna, se décida : Falk devenait ministre.

On avait aux Cultes, dans la personne de Falk, un juriste érudit, pointilleux, engoué d’une étroite logique, sachant bien les textes, ignorant des faits, incapable d’envisager les répercussions sociales de sa politique religieuse. Il connaissait mal, d’ailleurs, le terrain nouveau de son activité ; l’histoire des précédens ministres des Cultes lui était peu familière ; sa doctorale redingote, sévère comme son humeur, sanglait un parfait légiste, également dédaigneux de la coutume et de la vie, légiste sur qui le passé n’avait pas de prise, qui considérait les hommes, a priori, comme des sujets passifs de la loi, qui ne savait prévoir ni les soubresauts, ni les réactions, ni les résistances, et qui, loin de voir dans ces événemens un tressaillement des âmes, les traitait comme des phénomènes tout mécaniques, dont une poussée plus forte aurait finalement raison.

On avait à l’Instruction, dans la personne de Falk, un ami des lumières, avec tout ce que ce mot comporte de générosités fécondes et d’illusions niaises. Falk fut adoré, dans toute l’Allemagne, par les instituteurs protestans, et même par quelques catholiques. Il fut très bon pour ces primaires, très prodigue, très flatteur. Il avait le secret des libéralités financières qui accroissaient leur importance sociale, et le secret, aussi, des paroles grisantes, qui les grandissaient à leurs propres yeux. Il aimait à s’entendre accuser par les conservateurs de certaines « folies scolaires ; » il lui semblait, alors, qu’il souffrait pour la science et pour la liberté de l’esprit. Il se complaisait dans ces mots nobles et grands, plus attirans pour ses subordonnés que les vieilles instructions du ministre Raumer, qui voulait qu’à l’école prussienne on apprît à servir Dieu et le Roi.

Au demeurant, un homme intègre, désintéressé ; et dans cette Prusse où l’application et la docilité sont les deux obligations maîtresses du bureaucrate, il devait en donner l’exemple, tout le premier, par l’essoufflement laborieux avec lequel il fabriqua des lois, et par la souplesse admirable qu’il témoigna toujours à l’endroit de Bismarck. Plaisant au chancelier par son caractère, aux nationaux-libéraux par ses idées ou par ses phrases, il était un homme nouveau, messager d’un esprit nouveau ; incarnation compassée de l’Allemagne nouvelle, de cette Allemagne unitaire et nationale-libérale, qui, née de la Prusse, voulait en finir avec le particularisme prussien.

Il garda près de lui les vieux fonctionnaires, avec complaisance, presque avec respect : c’étaient, en définitive, des serviteurs du Roi, protégés par-là même contre les caprices de la politique ; et si Falk eût essayé d’y toucher, l’Etat monarchique, supérieur à Falk, ne l’eût pas permis.

Falk fit un premier pas qui, vis-à-vis de l’Église romaine, pouvait paraître un recul : les écoliers catholiques de Braunsberg furent autorisés à déserter les leçons religieuses du prêtre vieux-catholique Wollmann, et à suivre des cours particuliers de religion. L’évêque Krementz, en somme, ne demandait rien de plus. Parmi les conservateurs, certains se disaient qu’à la faveur d’un pareil précédent, ils pourraient un jour soustraire leurs enfans à renseignement d’un pasteur trop libéral. Un certain nombre de nationaux-libéraux constatèrent avec joie que l’État enseignant, l’Etat qui s’instituait officiellement maître de religion, faisait abandon de cette prérogative en faveur des prêtres « ultramontains » de Braunsberg ; ils espérèrent que ce n’était là qu’un début, et qu’un jour l’Etat prussien renoncerait, partout, à enseigner lui-même le catéchisme. Pour des raisons singulièrement différentes entre elles, il se trouvait que Falk, une première fois, avait contenté tout le monde, et ce fut la dernière fois. Car on apprit, bientôt, que Falk semblait avoir pour idéal lointain, dans les écoles et dans les gymnases, le mélange des confessions. La municipalité de Breslau, pour laquelle Mühler s’était montré si peu complaisant, était tout de suite admise à introduire des Israélites comme maîtres dans ses écoles. Il y avait auprès de Falk un pédagogue très respecté, Wiese, qui citait au ministre un mot de Lassalle : « Les Juifs gâtent l’allemand, » et qui lui représentait qu’un bon maître, pour bien expliquer le De officiis, doit pouvoir comparer les antiques vertus cardinales aux vertus chrétiennes. Falk écoutait, puis passait outre, au scandale des conservateurs ; et c’étaient eux encore, bien plutôt quo les catholiques, qui se sentaient bravés lorsque Falk instituait un enseignement religieux Israélite dans les gymnases de Posnanie ; les plus libertins d’entre les nationaux-libéraux ne trouvaient pas mauvais que Jéhovah lit son entrée dans l’enseignement prussien, puisque avec lui et devant lui, Israël s’y installait.

L’orthodoxie protestante s’agitait, trouvant inquiétante pour Jésus cette victoire commune d’Israël et de Jéhovah. Le projet sur l’inspection scolaire demeurait au premier plan des préoccupations politiques : la Gazette de la Croix demandait pourquoi Bismarck n’en avait pas saisi le conseil supérieur évangélique. « C’est qu’il aurait fallu, parallèlement, consulter les évêques, » répliquait la Gazette de l’Allemagne du Nord. Réponse sensée, et tout en même temps maladroite ; car, en avouant aux pro-testans orthodoxes qu’ils risquaient de pâlir et qu’ils pâtissaient des procédés dont l’autre Eglise était l’objet, n’allait-on pas préparer certaines alliances entre eux et cette autre Eglise ? Le pasteur Frédéric Fabri, dans une brochure retentissante, critiquait la politique bismarckienne, et sonnait l’alarme, au nom de la confession évangélique. Un propos de Bismarck se colportait, fort peu rassurant : « Les pasteurs luthériens, avait-il dit, ne valent même pas mieux que les catholiques. » Si l’intérêt de l’Etat exigeait que Bismarck ennuyât les Polonais et sourit aux nationaux-libéraux, de quoi se mêlaient tous ces pasteurs, de parler et d’agir à l’encontre ?

Les pétitions protestantes et catholiques affluaient contre le projet de loi ; il en arrivait, de toute la Prusse, 19 053, et l’on ne rangeait même pas, dans ce nombre, les feuilles de signatures venues de la Pologne, qui, naturellement, ne valaient pas la peine d’être comptées. Au nom de la Constitution prussienne, les évêques se plaignaient : ils n’écrivaient plus au Roi, mais directement aux Chambres. La presse bismarckienne trouvait le moyen, par des menaces contre les Jésuites, de maintenir un fossé entre les conservateurs, qui détestaient la Société de Jésus, et le Centre, qui la défendait ; mais par-dessus ce fossé, les mains se tendaient encore, se rencontraient toujours, pour concerter des gestes communs contre la politique scolaire, si formellement laïque, dont Falk allait être l’actif représentant. Bismarck, qui ne mettait les hommes du Centre au ban de l’Empire que pour enlever à l’extrême droite et à l’extrême gauche la tentation de coqueter avec eux, voyait s’ébaucher entre certaines personnalités des deux Eglises la concentration même à laquelle ils aspiraient. Les portes de cette fraction s’ouvraient, toujours plus larges, pour tous les protestans épris de liberté religieuse et attachés au règne de Dieu.


III

Pendant qu’on s’agitait, dans l’ombre, pour ou contre la réforme de l’inspection scolaire, Bismarck et Falk, dès le 30 janvier 1872, subissaient à la Chambre une interpellation du Centre. Auguste Reichensperger, Mallinckrodt, Windthorst, demandèrent pourquoi, l’année d’avant, la « division catholique » avait été supprimée. Ils démontrèrent que désormais les affaires d’Église, au ministère, étaient réglées par des bureaux protestans, que l’esprit d’équité périclitait, que la « parité » des deux confessions était par-là même violée. C’est en leur répondant que Falk fit ses débuts oratoires et que Bismarck, pour la première fois, prit la question religieuse comme thème d’un grand discours parlementaire. Falk allégua que deux conseillers catholiques gardaient un poste au ministère ; cela lui paraissait suffisant. Bismarck, lui, fit le procès du Centre, de cette fraction qui avait mobilisé contre l’Etat, qui, sur un simple mot d’ordre, faisait élire des chapelains opposans contre de grands seigneurs ministériels, et dont le chef, Windthorst, Hanovrien fidèle, était entré à regret et malgré lui dans l’État prussien. Il vanta sa longue patience, rappela l’espoir qu’il avait eu, en rentrant de France, de pouvoir vivre en paix avec l’Eglise tout en gardant le contact nécessaire avec l’ensemble du pays ; il énuméra ses déceptions, dénonça l’alliance de la Germania, feuille officielle du Centre, avec la presse gallophile, anti-allemande, avec l’ancienne presse de la Confédération du Rhin, avec les journalistes ultra-montains de Genève, qui détestaient la Prusse. Que le Centre eût avec lui la majorité des catholiques, Bismarck d’ailleurs voulait le contester encore. D’une fraction confessionnelle, le ministre n’en voulait point ; car ce serait porter la théologie dans les assemblées politiques. On l’interpellait sur la « division catholique ; » il avait supprimé ces bureaucrates parce qu’ils représentaient exclusivement les droits de l’Eglise à l’intérieur de l’Etat et contre l’Etat. Mieux valait que pour avocat l’Eglise eût un nonce ; car, vis-à-vis de lui, l’État serait plus circonspect qu’il ne l’était vis-à-vis de ses propres fonctionnaires, et puis le nonce transmettrait directement au Pape ses impressions réelles, sans réfraction qui les faussât. Et Bismarck, expert aux phrases vagues qui laissaient des fenêtres ouvertes sur l’avenir, esquissait en passant cette négligente avance : « Que nous ne finissions pas par recourir à l’établissement d’une nonciature, c’est une question que je laisse au développement historique, dès qu’il aura trouvé des voies pacifiques. » Le propos était assez net pour que Rome pût comprendre, assez fugitif pour que les nationaux-libéraux ne s’y arrêtassent point. Bismarck était bien aise aussi de faire savoir au Saint-Siège que son intention n’était pas de poursuivre une campagne contre l’infaillibilité : « Un dogme que professent tant de millions de nos compatriotes, proclamait-il expressément, doit être sacré pour leurs concitoyens et pour le gouvernement. » C’était tant pis pour les vieux-catholiques ; on se servait d’eux pour intimider Rome, mais lorsqu’on voulait prendre à l’égard de Rome une autre contenance, on ne se gênait pas avec eux. Or il plaisait à Bismarck de jeter çà et là, à travers sa philippique contre le Centre, certaines phrases d’où la Curie pût encore conclure que, si elle condamnait cette fraction, elle pourrait peut-être, à la dernière heure, s’entendre avec le chancelier. Pour l’instant, il ne cachait pas ses décisions ; elles étaient formelles : « Nous ne pouvons, déclarait-il, concéder aux autorités ecclésiastiques le droit permanent auquel elles prétendent d’exercer une partie des pouvoirs de l’État ; et autant qu’elles possèdent ce droit, nous sommes forcés, dans l’intérêt de la paix, de le restreindre, afin que nous puissions vivre en repos les uns avec les autres. » Ainsi des restrictions aux prérogatives de l’Eglise étaient annoncées comme prochaines, par l’omnipotente parole du prince ; et si d’aventure cette Eglise se plaignait que, pour légiférer ainsi sur son compte, Bismarck n’eût pas appelé un ministre catholique, il objectait que, dans un Etat constitutionnel, le ministre a besoin d’une majorité.

Cette dernière réflexion peut nous paraître toute naturelle ; mais elle fit scandale dans la Prusse d’alors. Bismarck, au temps où il n’était rien, s’était comporté vis-à-vis de la Chambre comme le jeune Louis XIV vis-à-vis de son Parlement : aujourd’hui qu’il était tout, il affirmait, avec déférence, l’obéissance due aux députés, et semblait considérer les organes gouvernementaux comme une émanation des majorités. Ce Bismarck, pour qui, huit et dix ans plus tôt, le principe des majorités n’existait point, se retranchait aujourd’hui derrière ce principe ; Bismarck, chancelier triomphant, s’asservissait à une doctrine politique que Bismarck, ministre encore obscur, avait piétinée et bafouée. C’est au mépris de cette doctrine qu’il avait concerté, jadis, les préparatifs militaires de l’unité ; et puis, s’en emparant ou plutôt s’y pliant, il voulait la mettre à la cime, non seulement de la nouvelle Allemagne, mais de cet Etat prussien que son archaïsme rendait auguste.

On observa, un peu partout, qu’il n’avait pas accoutumé les parlementaires à un tel respect, et la Gazette de la Croix déclara tout net que, dans son discours, il avait directement attaqué ou sacrifié les principes conservateurs. Windthorst déchargea le Centre du reproche d’être confessionnel, et proclama que personnellement il se tenait, à la Chambre, sur le terrain de la Constitution ; il accusa Bismarck de s’identifier avec l’Etat. « On paraît ne plus supporter, s’écria-t-il, que les catholiques se défendent ; on trouve surprenant qu’ils ne soient pas morts. Morts, ils ne le sont pas encore… »

La bataille reprit, le lendemain 30 janvier, à propos du budget de l’Église catholique. Mallinckrodt résuma le programme du Centre en trois articles : affirmation stricte du droit positif et historique, liberté des confessions, fédéralisme, et demanda si c’était nier l’État que de faire opposition au chancelier. Bismarck tira de sa poche une affiche silésienne qui recommandait de réélire au Reichstag, contre le duc de Ratibor, le vicaire Millier, invalidé, et qui signifiait aux pères de famille qu’il était plus que jamais nécessaire d’envoyer, dans les assemblées politiques, des catholiques sans peur, de crainte que les petits Allemands ne devinssent des païens ; et Bismarck en conclut, triomphalement, que « sur le drapeau de recrutement du Centre, il y avait la confession et rien que la confession. » Ainsi se resserrait, dans l’enceinte de la Chambre prussienne, le duel entre Bismarck et le Centre.


IV

Il y avait dans ce parti quatre incomparables tribuns : Windthorst, Mallinckrodt et les deux Reichensperger.

Un très grand crâne sur un tout petit corps, avec deux tout petits yeux, faibles mais fouilleurs, et une bouche large que le moindre accès de rire écarquillait encore : voilà Windthorst. Il semblait que la nature, en modelant son masque, eût voulu faciliter la besogne des caricaturistes débutans, et leur offrir un modèle très simple, très saisissable, un modèle dont on eût dit qu’il leur faisait une avance. Tout court, tout fluet, sa démarche le dissimulait, non moins que sa taille ; il fallait que le regard plongeât d’en haut, entre les lignes serrées d’épaules humaines, pour apercevoir, à mi-côte de toutes ces statures, cheminant au bras d’un collègue complaisant, le député Windthorst. Ministre du royaume de Hanovre, au temps où ce royaume existait, il avait bien servi son Roi protestant et bien défendu les intérêts catholiques. Particulariste intransigeant, il avait, de 1867 à 1871, siégé comme sauvage dans les assemblées de la Prusse et de l’Allemagne ; et puis il avait apporté au Centre son concours, qui promettait d’être une force, et son nom, qui menaçait d’être une faiblesse. Car le passé politique de Windthorst permettait à Bismarck de dire au Centre : Vous obéissez à un ennemi de l’Empire, — et de dire à Windthorst : Chef d’un parti de défense religieuse, vous êtes, en votre for intime, particulariste, beaucoup plus que catholique ; — et l’on eut souvent l’étrange spectacle de voir la presse bismarckienne douter de la sincérité religieuse de Windthorst, non moins que de sa sincérité civique. En quoi cette presse se trompait : sans avoir la ferveur de beaucoup de ses collègues, et sans se dépenser comme eux dans les congrès catholiques, Windthorst, à qui le royaume de Hanovre avait dû l’établissement de l’évêché d’Osnabruck, suivait avec une piété correcte les observances de son Église ; et ce n’était point par un manège politique, mais au nom de sa foi, qu’il défendait le catholicisme.

Dans l’histoire du parlementarisme contemporain, Windthorst est le type de l’opposant. Il visait à démonter l’adversaire plutôt qu’à le réfuter ; il était plus tacticien que dialecticien. Pour être pleinement compris et goûtés, ses plus célèbres mouvemens d’éloquence doivent être étudiés, non dans la sténographie officielle, qui ne reproduit que des mots, mais dans les comptes rendus des journaux, qui donnent la physionomie des séances. Nul comme Windthorst ne savait guetter, ou bien provoquer, l’incident qui trouble l’ennemi ; alors il se levait, devenant à peu près aussi haut que ses collègues assis ; on entendait sourdre un filet de voix, menue comme tout son être ; et ce filet de voix, se dirigeant sur l’obstacle, se jouait tout autour du point faible, avec une douce, lente et progressive cruauté ; peu à peu, tout sautait, tout craquait autour d’une petite brèche toujours plus large, et l’obstacle était percé. On eût dit une de ces vrilles, qui s’avancent et s’enfoncent avec un grignotement tenace et laborieusement agaçant, avec de petits zigzags, même de petits écarts, dans la planche de bois d’abord rebelle et bientôt entamée. Ses zigzags, à lui, c’étaient des bons mots, parfois bouffons et baroques, souvent spirituels, toujours imprévus, et que sa mimique, quels qu’ils fussent et quoi qu’ils valussent, rendait toujours drôles ; dans l’atmosphère du Parlement, ces plaisanteries répétées et précipitées tombaient à la façon d’une averse, et dérangeaient les plus altières contenances. On se gardait bien de l’interrompre, sur les bancs nationaux-libéraux ; car on savait qu’au lieu de le déconcerter, on exciterait, plus sûrement encore, l’âpreté périlleuse de ses ripostes. Il ne se rasseyait que pour se relever bientôt : il y eut une session où il prit soixante-six fois la parole. Il aimait les débats où l’on fixait l’ordre du jour ; il s’amusait, sans en avoir l’air, à égratigner à l’avance, par une phrase, par un mot, les argumens hostiles qui devaient, au jour de la discussion, s’épanouir en de longues harangues ; il escomptait qu’une plaisanterie anticipée les découragerait de se produire ; et tandis que l’orateur ennemi les portait encore en lui, Windthorst, sans respect pour cette gestation, les avait rendus ridicules, avant terme. Jamais parlementaire ne mania les ruses de la guerre avec une méthode plus inlassable, avec une plus souple vigilance.

Toujours sur la brèche aussi, et s’essoufflant toujours en quête de la victoire, Mallinckrodt, lui, pour vaincre, comptait sur le droit. Il avait une façon grandiose de prononcer ce mot : le droit, et de revendiquer ou de protester, au nom de son « sentiment du droit. » De là, chez ce Westphalien, dont la famille servait la Prusse de génération en génération, un esprit de fédéralisme, de particularisme non moins avoué, non moins exigeant que chez le Hanovrien Windthorst ; mais, tandis que le fédéralisme de Windthorst prenait racine dans ses souvenirs, dans son cœur, dans son patriotisme de Hanovrien, le fédéralisme de Mallinckrodt, qui n’avait pas été personnellement lésé, ni intimement endolori par les annexions prussiennes, reposait sur le sentiment du droit. Affirmer le droit, c’était déjà triompher, tant Mallinckrodt était persuadé, d’une émouvante foi mystique, que le droit trouverait d’infaillibles revanches. Les préparer, les réclamer, les précipiter : voilà ce qu’il considérait comme son métier, métier qui faisait de lui l’auxiliaire du Dieu de justice. Une piété profonde, chaque matin, le poussait à l’église ; et puis, il rentrait chez lui pour travailler. Préoccupé d’avoir une doctrine, il s’attachait à mûrir les thèses de politique et de sociologie que depuis dix ans, de concert avec son beau-frère Hüffer et quelques autres catholiques, il avait élaborées dans les réunions de Soest ; et puis, lorsqu’il devait parler, s’enfermant dans sa chambre avec sa science et sa conscience, il devenait non moins inaccessible qu’un Jupiter tonnant, et préparait longuement, scrupuleusement, le prochain discours. C’était sa façon, à lui, d’exercer le sacerdoce dii droit. Ainsi se déroulaient de belles pages d’éloquence, amples et graves, soutenues par une logique passionnée, et qui faisaient de lui, suivant l’expression du progressiste Richter, le premier orateur parlementaire ; une flamme superbe échauffait ses argumens et ne faisait qu’en rendre plus étincelante la rigueur ; parfois survenait, à bout portant, bien condensée, l’épigramme contre les personnes, épigramme voulue, préméditée, véhémente plutôt qu’ironique ; tout de suite après, l’essor de sa dialectique, âpre et concise, recommençait de planer. Un jour qu’on le félicitait d’un de ses discours, il répondait à l’interlocuteur : « Vous avez bien prié. » Ouvrier de l’œuvre de Dieu, il se sentait doublement responsable vis-à-vis de ses collègues, pour les missions dont son éloquence était l’organe et pour les prières dont elle était la bénéficiaire. Mais aucune considéra lion de parti ne l’aurait amené à des fléchissemens qui eussent contrarié son sentiment du droit : Etsi omnes, ego non, disait-il volontiers. On l’appelait le Caton du Centre ; il représentait un certain dogmatisme moral, importun mais respecté, que les majorités sceptiques éprouvent quelque pudeur à répudier, et qui considère leur demi-gêne comme un présage d’inévitable victoire. Il aimait, du reste, à ses heures, les accès de franche gaieté, qui témoignaient aux adversaires que les ultramontains étaient de joviaux compagnons. Il n’était du goût ni de Windthorst ni de Mallinckrodt de donner au Centre l’attitude d’une fraction renfrognée. Ces deux hommes, si différens entre eux, n’étaient cependant qu’un seul cœur et qu’une seule âme ; on les considérait, ensemble, comme le nerf de la fraction du Centre.

Bismarck redoutait les manœuvres de l’un, l’ascendant de l’autre, et les considérait tous deux comme manquant de loyalisme envers l’Empire unifié et centralisé. Il leur préférait les deux Reichensperger : l’un d’eux, Pierre, avait, on s’en souvient, aidé les catholiques de Bavière à accepter l’Empire ; et Bismarck, lorsqu’il était de bonne humeur, se disait qu’en définitive, avec ces deux frères-là, on pourrait s’entendre ; qu’ils étaient de loyaux Allemands, et que leur plus grand tort était de se laisser conduire par ce Guelfe de Windthorst.

Pierre était un juriste, un praticien du droit, expert à traiter les questions de légalité ; en belles phrases cicéroniennes, il remontrait aux juristes du parti national-libéral que, tout dévots qu’ils fussent de l’esprit légiste, ils fabriquaient des lois contraires à la Constitution ou des lois s’entre-choquant entre elles ; pénétrant dans leurs laboratoires législatifs, il en étudiait les produits, en connaisseur, et ses critiques étaient gênantes. Ame ardente, facile à vibrer, ayant l’accueil large et chaud pour tout ce que les hommes avaient de bon, pour tout ce que les idées avaient de vrai, Auguste Reichensperger offrait je ne sais quoi de plus séducteur, qui manquait aux trois autres. Pour le joueur politique qu’était Windthorst, on avait de la défiance ; on s’inclinait malgré soi, avec une déférence un peu gênée, devant la conscience d’un Mallinckrodt ; la compétence d’un Pierre Reichensperger, si exercée, si déliée, invitait à la discussion, chicaneuse et subtile ; Auguste Reichensperger parlait avec tous les enthousiasmes de son cœur, et contre lui, les cœurs se mettaient en défense, de peur d’être gagnés. Du romantisme, il avait hérité les visions gothiques et les belles intuitions d’histoire ; des expériences faites en 1848, il avait gardé ces façons de générosité politique, qui parfois, dans une assemblée, gagnent d’autant plus aisément deux pouces de terrain qu’elles ont paru en céder un. Il avait intimement connu Charles de Montalembert, glorieux vengeur de toutes les souffrances iniques ; il avait voisiné avec le « catholicisme libéral ; » il en avait partagé les candeurs conquérantes. Et dans les assemblées publiques, les ennemis de l’Eglise le craignaient comme les trois autres, mais la peur qu’il leur inspirait honorait son cœur ; c’était la peur de se sentir désarmés devant un lutteur que personnellement ils inclinaient à aimer.


V

La discussion scolaire, dès qu’elle s’ouvrit, s’évada du terrain purement politique sur lequel Bismarck aurait assurément préféré la cantonner, et devint un débat pour ou contre l’Eglise.

Le matérialiste Virchow mit le clergé sur la sellette. Il proclama que sa mission civilisatrice était périmée ; il aligna des statistiques, dénonça l’insuffisance de l’instruction dans les pays catholiques, et les ravages de l’ignorance et du typhus dans la catholique Silésie. Et c’est parce que le projet de loi visait, d’après lui, à écarter la domination pernicieuse de l’Eglise sur l’école, que Virchow le voterait.

« Il vise, disait Auguste Reichensperger, ou tout au moins il aboutira à créer l’école sans Dieu. ». — « C’est une loi païenne, » insistait un autre membre du Centre, Bruel, protestant du Hanovre ; « elle répond à l’idée païenne de l’Etat Dieu. » Windthorst, aussi, annonçait à la Prusse qu’elle deviendrait un Etat païen ; que tous les chrétiens, protestans ou catholiques, s’uniraient pour réclamer la réalisation de la liberté de l’enseignement. Il y avait eu, dans l’Ecole, communauté de labeur entre l’Etat et l’Eglise ; Windhorst constatait avec douleur que le projet Falk préparait la séparation ; alors les Églises auraient leurs écoles à elles, il le faudrait…

Moins ouvertement antireligieux que Virchow, le juriste Gneist introduisait certaines distinctions tranchantes qui donnaient l’illusion d’être nettes : l’enseignement scientifique, professait-il, doit être donné d’après des principes scientifiques, renseignement religieux d’après des principes dogmatiques. Formules trop simples, trop abstraites ; fragile en est la raideur ; elles gauchissent, elles se brisent, au premier contact avec la réalité. Entre la science et le dogme, elles échafaudent des cloisons étanches ; mais le besoin qu’a l’intelligence d’être unifiée prévaut contre ces cloisonnemens factices. Gneist croyait apporter une solution ; il n’avait fait qu’énoncer un problème.

Ainsi luttaient l’Eglise et l’incroyance, le christianisme et le paganisme, la foi et la raison, Dieu et l’athéisme ; spectateurs du combat, Falk et Bismarck tardaient à s’y mêler. Il ne s’agissait point, à leurs yeux, — aux yeux surtout de Bismarck, — de savoir laquelle des deux philosophies devait régner dans l’École, celle de Reichensperger ou celle de Gneist, celle de Windthorst ou celle de Virchow : le débat était un débat politique. Pour l’instant, ce qui les préoccupait, ce n’était pas encore la lutte des idées, c’était la lutte des langues, là-bas au fond de la Posnanie : pour être victorieux dans cette lutte de langues, il fallait en finir, très vite, avec les curés polonais qui, dans les écoles, favorisaient le polonais, et voilà pourquoi Falk était si pressé. Voilà pourquoi ce projet que Windthorst taxait d’obscur et d’incomplet, devait être voté, tel quel, sans qu’on attendît l’élaboration d’une loi générale sur l’enseignement. Falk se faisait modeste ; pour le moment, il ne prévoyait, en vue de l’application de la loi, qu’un crédit de 20 000 thalers ; il suffisait qu’elle fût promulguée, et qu’elle énonçât victorieusement ce principe, que les inspecteurs scolaires étaient les serviteurs de l’État ; on immolerait quelques curés, hostiles à l’idiome national et à l’idée nationale, mais peut-être les pasteurs évangéliques resteraient-ils tous en place ; et ce n’était point avec 20 000 thalers qu’on aurait le moyen d’appointer beaucoup d’inspecteurs laïques. Et chacune de ces assurances par lesquelles Falk espérait ramener la sécurité suscitait une inquiétude nouvelle : ce que l’État demandait, c’était, en définitive, un blanc-seing pour un certain nombre de mesures de révocation, dont il serait le seul juge. Holtz, député conservateur, était d’accord avec Windthorst et Mallinckrodt pour redouter l’omnipotence de la bureaucratie. « On veut créer une nouvelle armée de gendarmes, » s’écriait Windthorst. Et Lasker lui-même, tout radical qu’il fût, laissait voir une ombre d’anxiété.

Mais tout de suite, se ressaisissant, Lasker proclamait : « Même si cette loi nous livrait à la bureaucratie, je voterais pour elle, car la lutte entre nous et la bureaucratie n’est qu’une difficulté domestique, et cette difficulté doit passer à l’arrière-plan dès qu’il s’agit du combat contre l’ennemi extérieur, contre cette puissance qui tente d’imposer des lois à l’Etat. » L’heure n’était plus de s’attendrir sur la Constitution ou d’élever des digues contre la bureaucratie : un même péril devait resserrer en un faisceau les fidèles de la raison d’Etat. Alors Windthorst demandait sans merci : « Mais cet Etat, sur quel principe repose-t-il ? Est-ce sur le principe monarchique, jusqu’ici respecté ? Est-ce sur un principe inverse, le principe des majorités, dernièrement découvert par le chancelier ? » Et son filet de voix, grêle mais implacable, faisait ainsi une trouée dans la majorité bismarckienne de la veille ; conservateurs attachés au principe monarchique, libéraux attachés au principe des majorités, étaient mis en collision, publiquement, sous les regards de la Prusse, de Bismarck et du Roi ; ce gnome venu du fond du Hanovre mettait le Parlement en désordre ; il questionnait sur ces lois fondamentales dont Retz, un autre malin, disait qu’il était dangereux de les rechercher ; Guillaume 1er lui-même risquait d’être troublé par cette antithèse des deux principes ; et c’était un vaincu, un Prussien malgré lui, qui, défiant Bismarck vainqueur, allait ainsi jeter le trouble dans la conscience des royalistes prussiens, et dans la conscience, peut-être, de l’Empereur.

Justement, en ces jours-là, Bismarck sentait chanceler son crédit sur Guillaume ; cette crainte, et puis son surmenage, lui donnaient mal aux nerfs, d’une atroce façon. La veille, il avait expédié à son ministre Eulenburg une lettre brutale, où il le tançait pour les progrès du polonisme. « Le sol, là-bas, croule sous nos pieds, lui signifiait-il ; voulez-vous, oui ou non, marcher avec nous contre les pratiques polonaises qui depuis dix ans minent avec succès les bases de l’Etat prussien ? Si vous ne m’aidez pas, mes forces n’y suffiront point… Je suis surmené, je suis fourbu, ma force nerveuse est usée. » Et sur ces nerfs omnipotens et débiles, sur ces nerfs qui étaient à vif, Windthorst, complice notoire de ces Polonais maudits, s’acharnait à verser lentement, goutte par goutte, l’acide de son éloquence. « Mon pouls, même ici, ne bat que soixante fois par minute, avait dit Windthorst le 30 janvier ; je ne sais si le ministre président peut en dire autant du sien. » En cette après-midi du 8 février, il visait moins à convaincre la Chambre qu’à affoler le pouls du ministre président, et son succès faisait presque peur. Bismarck ne se possédait plus ; à plusieurs reprises, ses mains d’homme fort soulevèrent jusqu’à ses lèvres, en tremblant, le verre d’eau qu’il avait devant lui, et lorsque à son tour il se leva pour parler, on entendit dans la tribune de la presse les directeurs de journaux inviter leurs rédacteurs à reproduire le plus littéralement possible les mots qui allaient être dits.

Ce fut un second réquisitoire contre le Centre ; mais tandis que, huit jours plus tôt, il accusait la fraction d’être confessionnelle, il dénonça, cette fois, les alliances qu’elle acceptait : la presse polonaise, agressive contre les Juifs et contre les « libres-conservateurs » de Silésie ; la noblesse polonaise, agressive contre l’État prussien ; et puis, Windthorst. Les minutes succédaient aux minutes, et c’était toujours sur les Guelfes, toujours sur Windthorst, le minuscule « gérant de la fraction, » que fonçait le colosse. Le genre de l’invective, familier aux orateurs antiques, reparaissait dans la Chambre prussienne, sur les lèvres du premier ministre. Agacé, hors de lui, il se dérobait par l’outrage aux insidieuses questions du tout petit homme. « Si jamais M. le député de Meppen devait avoir la majorité pour lui, s’écriait-il, je penserais alors que la majorité est dans une fausse voie. » Il faisait effort pour détacher de lui la fraction : « Je souhaite sincèrement, avouait-il aux membres du Centre, arriver à faire la paix avec vous, sitôt que vous m’en aurez donné quelque possibilité. » Et derechef, une fois encore, il interpellait Windthorst et l’invitait à faciliter la paix confessionnelle en se séparant lui-même du Centre.

Le 30 janvier, Bismarck avait tonné contre tout un parti : le 9 février, une heure durant, il venait de concentrer tous ses coups contre Windthorst. Dans l’histoire parlementaire, c’était un fait sans précédent : les nationaux libéraux le sentirent, et Forckenbeck, qui présidait, fit prévenir Windthorst qu’il lui laisserait toute liberté pour répondre. Windthorst, très calme, releva tout ce qu’il y avait d’atrabilaire et d’assez inaccoutumé dans les « calomnies » du chancelier, et quant à l’invitation dont il était l’objet, il ne la repoussait pas. « Que M de Bismarck fasse un premier pas dans la voie de la réconciliation en retirant sa loi, et je déclare que je disparais immédiatement. »

L’effort même qu’avait tenté Bismarck pour distendre les liens entre le Contre et Windthorst ne pouvait aboutir qu’à les resserrer. Bismarck, avec une sorte de maladresse rageuse, avait grandi Windthorst ; et le lendemain, Mallinckrodt riposta : « Le Centre n’a point de chef à proprement parler ; il possède un bureau seulement, composé de huit membres, et l’un de ces membres est le député de Meppen. Nous sommes fiers de posséder parmi nous un collègue aussi éminent. Meppen nous a envoyé, dans la personne de notre ami, une perle que nous avons enchâssée de notre mieux, et dont nous ne consentirons jamais à nous priver. » — « Pour moi, répliqua Bismarck, la valeur d’une perle dépend beaucoup de sa couleur, et je suis là-dessus assez difficile à contenter. » On l’entendit insister encore sur le manque de patriotisme du clergé allemand : « Ce clergé, proclama-t-il, a plus à cœur l’Eglise catholique que, le développement de l’Empire allemand, lors même que cette Eglise fait opposition à l’Allemagne, sur la base d’une nationalité étrangère. » Pressé par Reichensperger, il ajoutait que « les ecclésiastiques allemands animés du sentiment national étaient forcés de se taire, de crainte des censures et des excommunications. » Ainsi semblaient s’esquisser, dans la pensée de Bismarck, les premiers considérans d’un procès de haute trahison, où comparaîtrait, comme accusé, le clergé romain de l’Allemagne, et, peu de jours après, une dépêche de Gontaut notait que les ecclésiastiques étaient insultés dans les rues de Berlin.

L’Etat seul préoccupait le chancelier : la défense de l’Etat, l’intérêt de l’Etat, revenaient sans cesse sur ses lèvres. Non pas l’Etat jacobin, dépositaire de principes philosophiques, mais l’Etat national, mais l’Empire. Mallinckrodt lui rappelait ses anciennes professions de foi chrétiennes de 1848 ; il répliquait que cette foi chrétienne était toujours la sienne, et que c’est elle qui lui commandait toujours d’affirmer les bases de l’Etat, de quelque côté qu’elles fussent menacées. En quoi d’ailleurs il était très sincère : lorsqu’il servait l’Etat, même contre les Églises, même avec le concours des nationaux-libéraux ennemis de Dieu, il croyait faire ce que voulait Dieu ; et dans cette parade oratoire où, pour la première fois, il défendait un projet défavorable aux intérêts religieux, c’est très sérieusement qu’il parlait de sa foi, qu’il en faisait acte, et qu’il s’en réclamait.

Au nom même de cette foi, qui lui imposait d’être intolérant et intransigeant chaque fois que l’Etat lui semblait en jeu, Bismarck laissait ou faisait succomber les amendemens d’après lesquels le choix de l’Etat, pour la nomination des inspecteurs d’école, ne devrait se porter que sur des ecclésiastiques. Lasker considéra ces amendemens comme une déclaration de guerre que les conservateurs adressaient au gouvernement, et Bismarck reprit : « Je ne veux pas m’approprier cette dernière expression, mais il me sera permis de dire nettement que, moi non plus, je n’ai pu concevoir comment le parti conservateur abandonnait le gouvernement dans une question où, de son côté, le gouvernement est résolu à employer tout moyen constitutionnel pour obtenir la solution qu’il désire. » Le reproche demeurait encore voilé ; des souvenirs d’amitiés anciennes, nouées avec des membres du parti conservateur, maîtrisaient les sourdes colères du chancelier, mais l’heure était prochaine où, par un phénomène inverse, ces souvenirs allaient aggraver ces colères.

Au vote, l’alliance des nationaux-libéraux avec les « conservateurs-libres, » et le concours des progressistes qui voyaient dans la réforme de l’inspection une étape vers la séparation des Églises et de l’Etat, assurèrent la victoire de Bismarck ; et lorsque Guillaume, dans une fête de cour, eut témoigné ses sympathies effectives pour ce projet de loi, la majorité favorable, qui n’était primitivement que de 26 voix, atteignit ensuite 52 voix. Une caricature circula, sur laquelle Bismarck, accoutré en Siegfried, tuait un dragon à trois têtes : c’étaient les têtes d’Auguste Reichensperger, Windthorst et Mallinckrodt ; et ces trois orateurs, assis avec Pierre Reichensperger dans un salon parlementaire, furent photographiés pour une image à grand tirage qui propagea partout leurs noms et leurs traits.


VI

Un second duel attendait Bismarck. Vainqueur, dans la seconde Chambre, des avocats de l’Église catholique, il lui restait à vaincre, dans la Chambre des Seigneurs, les avocats de l’orthodoxie protestante. Un moment, l’issue de la lutte parut douteuse, et l’on parla même d’une fournée de pairs. La commission nommée par la Chambre haute voulait que l’Etat fût contraint de prendre parmi les hommes d’Eglise, non seulement les inspecteurs locaux, mais même les inspecteurs de district. Eperonné par le péril, qu’il sentait très grand, Bismarck bondit, soudainement, sur un autre terrain d’attaque : il avait, devant la seconde Chambre, attaqué les alliances du Centre avec les ennemis intérieurs de l’Empire ; il voulut terroriser les Seigneurs en dénonçant d’autres alliances avec les ennemis extérieurs et, en évoquant le spectre de l’internationalisme romain.

La police vint au secours du chancelier. On arrêtait à Berlin le 21 février, dans cette cure de Sainte-Hedwige où demeurait le prêtre député Müller, un jeune homme de vingt-sept ans, ancien zouave pontifical, Emile Westerwelle. On l’accusait d’avoir dit à Posen, dans une auberge, que les choses allaient changer à Berlin : un vieux pistolet, trouvé sur lui, fit croire qu’il se proposait de les changer lui-même. Il passa pour conspirateur ; et l’on fit des perquisitions chez les Jésuites de Posen et chez le prélat Kozmian, qui, dans cette ville, avait logé Westerwelle.

Une lettre fut trouvée, dans laquelle Windthorst signifiait qu’à l’avenir les populations catholiques devaient envoyer, sans relâche, des pétitions pour le pouvoir temporel, non plus au Reichstag, mais aux gouvernemens des divers Etats, et surtout aux princes eux-mêmes : ainsi, lorsque les puissances catholiques prépareraient en faveur de Pie IX une intervention diplomatique, on n’aurait à craindre aucune opposition de la part des cabinets de l’Allemagne, tenus en respect par ces pétitionnemens incessans. La police apporta la lettre à Bismarck et relâcha Westerwelle. Bismarck fit expulser de Pologne les jésuites étrangers, et prit ses mesures pour substituer à Westerwelle un autre accusé, un accusé qui serait Windthorst.

Kröcher, président de la Chambre des Seigneurs, voulut que les conclusions de la Commission, concluant contre le projet de-loi, fussent soutenues par le pieux et rigide Kleist Retzow, oncle de Mme de Bismarck. Kleist hésitait ; il sentait qu’à la brouille des Eglises et de l’Etat, à la brouille des conservateurs et du chancelier, s’ajouterait une brouille de famille, entre l’oncle et le neveu. Mais Kleist craignait Dieu et aimait l’Eglise de Luther : le chrétien, chez lui, fit taire le parent. Le 5 mars, Bismarck dîna avec Kleist, voulut le dissuader de combattre la loi. Kleist tint bon ; le chancelier, prenant son couteau, lui dit, d’un geste décisif : « Hans, s’il en est ainsi, c’est fini entre nous. » Kleist prit son chapeau et sortit. Vingt-quatre heures après le repas de rupture, les deux convives, Bismarck et Kleist, s’affrontaient l’un l’autre devant la haute assemblée. Le rapport de Kleist déclarait le projet superflu, et, par surcroît, dangereux. Bismarck, à dessein, réduisit la portée de la loi proposée ; il s’agissait d’apprendre l’allemand à des compatriotes qui ne le parlaient pas, et, pour cela, d’éconduire les curés polonais qui s’opposaient à la langue nationale. Un orateur l’avait accusé de subir la pression des nationaux-libéraux : Bismarck affirma n’avoir d’autre guide que l’intérêt de l’Etat. Mais il avait assez de se défendre ; il attaqua. Qui donc lui reprochait de céder à l’influence d’un parti ? C’étaient ces conservateurs, qui, quatre ans auparavant, au lieu de se conduire en parti de gouvernement, avaient commencé de lui faire opposition. Aujourd’hui que leurs pieuses alarmes se rebellaient encore contre un projet gouvernemental, c’est à leur protestantisme même qu’il faisait appel pour gagner leurs suffrages. Alors, reprenant à sa façon le récit des premières brouilles entre la Prusse et le catholicisme, il montrait comment ces brouilles s’étaient accentuées après la défaite des deux grandes puissances catholiques, après les développemens pris par la Prusse sous les auspices de sa « dynastie évangélique, » après l’apparition, sur l’horizon, d’un « empire évangélique » allemand. En présentant à ces conservateurs de la vieille Prusse un projet qui recelait en germe la destruction de l’école chrétienne et de l’Etat chrétien, il y avait quelque adresse à flatter leurs oreilles par ces mots : « empire évangélique, » « dynastie évangélique, » savamment lancés d’une voix fervente. Mais pour cet Empire évangélique, cette voix se mettait à trembler ; et Bismarck lut un certain rapport diplomatique, fait pour semer la peur. L’auteur, qu’on crut être Arnim, expliquait, dans une page anxieuse, que la revanche souhaitée en France devait être préparée par des divisions religieuses en Allemagne ; que de Paris, de Rome, de Genève, de Bruxelles, le clergé allemand recevait les ordres nécessaires pour précipiter ces dissensions ; et qu’à la faveur des troubles intérieurs de l’Allemagne, un coup serait tenté contre l’Italie Ainsi se déroulait le discours, et, chemin faisant, la lettre de Windthorst à Kozmian était révélée, commentée, exploitée : Bismarck se servait d’elle pour attester, en face des innombrables signatures recueillies contre le projet de loi, le caractère factice d’un tel pétitionnement, et pour faire craindre une vaste conspiration internationale, qui grouperait contre l’Italie les puissances catholiques et le catholicisme allemand.

La presse bismarckienne épiait les trames du complot : sur l’ordre de Bismarck, Busch, dans la Gazette de Cologne, accusait Tiby, secrétaire de notre légation de Bruxelles, d’exciter l’opinion belge contre la politique religieuse de l’Allemagne ; puis, interprétant à sa guise la lettre saisie chez Kozmian, il accusait Windthorst et Ketteler de vouloir paralyser l’Allemagne en vue d’une croisade de la France contre l’Italie. Les Grenzboten, enfin, sous la plume du même Busch, donnaient une description plus effrayante encore du danger : Windthorst en Allemagne, les chauvins en France, les confesseurs et les féodaux en Autriche, préparaient, tous ensemble, une alliance franco-autrichienne sur base ultramontaine, qui détruirait l’empire d’Allemagne.

Le comte Münster, qui deux mois plus tôt avait voté contre le paragraphe de la chaire, se dressa belliqueusement derrière Bismarck, pour faire face avec lui contre de tels périls : « Le danger, déclara-t-il, c’est l’existence d’un parti antinational, pour lequel l’empire protestant est une épine dans l’œil, un aiguillon dans le cœur. Si vous repoussez le projet de loi, vous mettrez en joie ce parti, là-bas à Borne ; et de ce côté-ci des Alpes, ses rires sarcastiques auront un écho. »

Par 125 voix contre 76, la loi sur l’inspection finit par être votée, et le Kladderadalsch fêta ce dénouement dans un poème burlesque qui s’intitulait : « L’apprivoisement des réfractaires. »


VII

La victoire que venait de gagner Bismarck lui coûtait une amitié : celle des conservateurs. Entre eux et lui, c’en était fait pour de longues années. Les Grenzboten proclamaient que la mission d’être un parti de gouvernement, en Prusse et dans l’Empire, revenait désormais aux nationaux-libéraux, et invitaient ce parti à laisser de côté la vieille erreur libérale d’après laquelle « l’Etat n’aurait pas besoin de forces constantes, et pourrait reposer sur l’opinion publique changeante. » L’article était frappant ; il marquait un tournant de l’histoire intérieure. Brouillé par sa politique religieuse avec l’ancien parti de gouvernement, Bismarck s’appuyait sur des hommes dont les maximes déplaisaient à la Cour et lui paraissaient à lui-même incompatibles avec le bon fonctionnement de l’Etat ; il leur signifiait d’en finir avec de telles maximes. Au moment où il leur posait ces conditions quasi doctrinales, il avait déjà besoin d’eux, et déjà ne pouvait se passer d’eux ; il se mettait à chicaner leur Credo lorsque déjà il était à leur merci.

Combien étaient plus sûrs, plus reposans, les alliés d’autrefois, ces vieux féodaux qui depuis deux siècles servaient les Hohenzollern ! « Au fond, notait finement Gontaut, les théories absolues des nationaux-libéraux ne convenaient pas à ses sentimens de gentilhomme poméranien. » Mais il en voulait à ses anciens amis du malaise qu’il éprouvait près des nouveaux : il imputait la brouille à des raisons mesquines, s’imaginant, par exemple, qu’on l’enviait à cause de ses dotations ; et, sortant de ses gonds, prenant je ne sais quel acre plaisir à rendre la déchirure plus grave encore, plus irréparable, il songeait à faire, d’un trait de plume, douze révocations dans son corps préfectoral. Les nationaux-libéraux saluaient en lui le champion de la civilisation moderne et lui créaient à ce titre une immense popularité. Bismarck aurait préféré qu’on l’honorât simplement comme champion de l’Etat : dans le courrier de complimens qu’il recevait, débordait parfois une haine contre les prêtres, qui finissait par lui faire peur. Il savait que la Cour était vigilante, qu’un chambellan de l’Impératrice avait dépensé de 10 à 20 000 thalers pour la campagne contre le projet scolaire, que le Roi était très affecté de la perspective des orages.

Aussi Falk procéda-t-il très doucement. Une circulaire du 13 mars invitait les autorités des provinces à confirmer dans leurs charges, au nom de l’État, tous les inspecteurs en fonctions, sauf ceux qui avaient manqué de vrai dévouement, soit à l’intérêt public, soit à l’enseignement de la langue nationale. En fait, on laissa bien tranquilles, dans leurs prérogatives d’inspecteurs, tous les pasteurs et les trois cinquièmes des curés. Dans la Prusse occidentale, la Posnanie, la Silésie, des commissions d’enquête furent constituées, épiant le sermon, l’adresse électorale, l’abstention de quelque fête nationale, qui pouvaient entraîner pour les prêtres coupables, surtout s’ils étaient Polonais, la perte de l’inspection. On allait d’ailleurs lentement, faute d’argent et faute d’hommes ; on n’avait pas sous la main de bons inspecteurs laïques. Mais on prenait l’habitude, — ainsi le comportait l’esprit de Falk, — de n’avoir pas égard à la confession des laïques qu’on investissait de hautes attributions scolaires ; et l’on s’exposait, ainsi, à d’étranges anomalies, non moins choquantes, parfois, pour les protestans que pour les catholiques ; telle, par exemple, la nomination d’un conseiller scolaire catholique dans un ressort d’où dépendaient les gymnases d’Eisleben et de Wittenberg, deux villes saintes du luthéranisme. Falk, si discret fût-il encore, inquiétait les deux Eglises ; les conservateurs et le Centre voyaient en lui l’ennemi.

Sa dialectique jacobine, s’exerçant dans les questions purement ecclésiastiques, les rendait systématiquement irritantes et même insolubles. Il ne devait pas être dit que devant l’évêque Krementz, l’Etat avait reculé. On avait dispensé les petits catholiques de suivre les cours du prêtre vieux-catholique Wollmann ; mais lorsque Krementz excommunia solennellement Wollmann et le professeur Michelis, Falk lui signifia, le 11 mars, que l’excommunication, en raison de ses effets civils, ne devait pas dépendre de la seule autorité ecclésiastique, et que l’Etat pourrait être amené à cesser de le reconnaître comme évêque. Menace singulièrement grave ! Krementz, ancien curé de Saint-Castor de Coblentz, avait l’estime de l’Impératrice ; l’Empereur lui-même, dans une lettre personnelle, lui demandait de prier afin que l’agitation eût une solution pacifique, pour le salut commun de l’Eglise et de la patrie ; et Falk, avec des considérans juridiques, faisait le geste de briser sa crosse. Le prélat répondit, le 30 mars ; il nia que les peines d’Eglise pussent entacher l’honneur civique. « Je n’ai fait qu’observer le droit canon, disait-il ; s’il y a contradiction entre ce droit et celui de l’État, c’est aux autorités suprêmes, Empire et Papauté, d’aplanir la difficulté ; mais dans les choses de foi, j’ai le devoir, moi évêque, d’agir avant tout d’après les règles ecclésiastiques. »

Il semble que cette lettre fut une révélation pour Falk. Devant le droit dont il était le représentant, un autre droit se définissait ; devant sa juridiction ministérielle, la liberté spirituelle s’affirmait. Krementz avait des imitateurs : à Cologne, l’archevêque Melchers excommuniait quatre vieux-catholiques, sans la permission de Falk. Il y avait un service en Prusse où jamais on n’avait désobéi : c’était l’armée, et voici qu’au nom de la liberté spirituelle, Namszanowski, évêque de l’armée, punissait, sans prévenir l’Etat, un de ses subordonnés vieux-catholiques ; voici même qu’à l’encontre des ordres du ministre Roon, il faisait suspendre le culte, à Cologne, dans l’église de Saint-Pantaléon, que l’Etat prétendait ouvrir, durant certaines heures, à la liturgie des vieux-catholiques ; Roon insistait, Roon s’irritait, et Namszanowski répondait : « Je consulte le Vatican. » Ce n’était plus seulement l’obéissance civique qui se subordonnait au Vatican, mais c’était la discipline militaire, aussi inviolable, d’après Roon, pour l’aumônier que pour l’officier.

On écoutait, au loin, dans les petites Cours, l’accent qu’affectaient Falk et Roon ; on essaierait bientôt de l’imiter. « La Prusse devrait bien me prendre Moufang et Ketteler, s’écriait en plein dîner, le 24 mars, le grand-duc de liesse : là, on saurait bien en finir avec eux, et ils seraient moins dangereux. »

Mais c’était en Prusse, surtout, que l’Eglise devait prendre immédiatement de rapides décisions pratiques, et dès le 1er avril, les évêques du royaume accoururent à Fulda. Les yeux fixés sur le tombeau de ce Boniface qui avait fait de la Germanie païenne un pays chrétien, ils écrivirent à Falk, très dignement, que, tout en maintenant leurs protestations, ils continueraient à remplir « leurs devoirs en ce qui concernait la paix entre l’Eglise et l’Etat, autant qu’il était en eux, et leurs devoirs envers les croyans confiés à leur charge, spécialement envers les enfans. » De sages instructions, concertées pour leurs prêtres, fixaient la conduite à suivre parmi les diverses difficultés auxquelles pouvait donner lieu la législation scolaire nouvelle. En Bade, peu d’années auparavant, l’Eglise tourmentée dans l’école s’était immédiatement retirée ; elle gardait, en Prusse, sans esprit de fronde inutile, toute la part qu’on lui laissait. Les évêques se préoccupaient, aussi, des conflits soulevés par les excommunications ; leur droit leur semblait d’autant moins discutable, qu’aucun effet civique ne succédait à leurs sentences ; mais, en fait, ils décidaient de s’abstenir, provisoirement, de toute censure formelle contre les laïques hostiles au Concile. Rien de provocateur dans cette attitude ; ils cédaient tout ce qu’ils pouvaient céder ; ces évêques étaient des pacifiques… Mais la presse bismarckienne continuait à les rendre responsables des excès de langage commis contre l’Allemagne par la Correspondance de Genève. Deux mois après que Ketteler avait blâmé cette Correspondance, Pie IX écrivait à ses rédacteurs : « Vous pouvez convaincre de calomnie ceux qui osent vous reprocher un excès de zèle ou un hypercatholicisme. » Voyant dans les évêques, avec une certaine partialité de polémique, les membres d’un système hiérarchique dont le chef approuvait la Correspondance de Genève, Bismarck et ses publicistes persistaient à se servir de cette feuille pour contester le patriotisme de l’épiscopat. Et les évêques, qui n’auraient dû, en toute équité, être jugés que d’après leurs paroles et leurs actes, subissaient ainsi certaines solidarités onéreuses, où leur patriotisme même sentait un péril pour leur Église, et que la déférence pour le Saint-Siège leur défendait cependant de décliner trop hautement.

Bismarck, causant le 20 avril avec Auguste Reichensperger, se déchaînait contre eux, non moins que contre le Centre. « Il faut écarter de l’armée toute influence non allemande, lui disait-il ; si nous arrivions à une guerre, notre intérêt serait de marcher avec l’Italie, brouillée comme nous avec le Pape ; au confessionnal, une influence aurait facilement prise sur nos soldats. Vos évêques sont peu sûrs ; Ketteler correspond avec le Polonais Kozmian. L’intérêt ecclésiastique, voilà tout ce qu’ils envisagent. Je respecte toute foi, même la foi à cette chaise rouge ; mais je ne peux pas tolérer qu’une puissance ennemie s’organise, menaçante pour l’Allemagne. » Il y avait une nuance entre Falk et lui : Falk, planant dans l’abstraction, dénonçait l’ultramontanisme comme un concurrent de l’Etat ; Bismarck, l’œil fixé sur les réalités, essayait de le représenter comme un ennemi de la vie nationale. Recevant de Fulda un message où des libéraux le félicitaient de la loi scolaire, Bismarck s’amusait, dans sa réponse, à féliciter les habitans de Fulda, gardiens du tombeau de saint Boniface, d’avoir ainsi témoigné que l’Allemagne n’avait pas besoin de chercher hors de ses frontières les exécuteurs testamentaires de ce grand Allemand. Sous la plume fiévreuse du chancelier s’égaraient ainsi des bouts de phrase, desquels on aurait pu conclure qu’il caressait le rêve d’une Eglise nationale. En fait, sur l’issue de la crise, sur l’avenir du catholicisme allemand, ses pensées étaient plus bouillonnantes qu’arrêtées ; c’était une série de boutades dans lesquelles se déchargeaient ses haines, comme dans les éclairs l’orage se décharge. Des pèlerins allemands s’étant plaints à Pie IX des persécutions allemandes ; et le Pape, dans un discours public, les ayant consolés, Bismarck dictait à Lothar Bucher un article fulminant qui demandait compte à Pie IX de ses complaisances pour la réaction catholique, spécialement en France. Était-il possible que le pays de la Saint-Barthélémy, des dragonnades, de la Révocation de l’Edit de Nantes, ne fût pas encore assez catholique, au gré de Pie IX ? Bismarck s’amusait à voir le gouvernement français obligé de brider le zèle des « ultramontains ; » il était tout prêt à compatir à ce souci de la France, mais gare à la France si elle s’en relâchait et si elle leur permettait de prévaloir ! Et de loin, longtemps d’avance, il semblait apprêter ses sourires pour les nations luttant contre l’internationalisme romain, contre « un internationalisme qui nulle part n’est chez lui. »


VIII

Qu’il se considérât comme en guerre avec le Pape, c’était certain ; mais guerre ne signifiait pas rupture : il voulait, en cet instant même, que Guillaume Ier fût représenté près du Pape par le cardinal de Hohenlohe.

D’intelligence moyenne, de science moyenne, mais suppléant, par son élégante culture d’aristocrate, à ce qui lui manquait d’intelligence et de science, Gustave de Hohenlohe avait sur les Jésuites et sur l’infaillibilité, sur les ultramontains et les droits de l’Etat, les opinions de son frère le prince ; par ailleurs, il savait calculer ce qu’un bon prêtre doit à Dieu, et s’en acquittait correctement ; et puis, avec toutes les ressources de son excellent cœur et de sa grosse fortune, il donnait aux pauvres, sans calculer. Il avait quitté Rome après le Concile et, depuis lors, vivait dans la retraite, en Allemagne. Sa pourpre ne s’était pas égarée dans les réunions des vieux-catholiques ; mais il gardait parmi eux beaucoup d’amitiés. Il était disposé à rentrer à Rome, avec les commissions officielles de Bismarck. Non pas qu’il eût dans l’esprit assez d’audace, et des visées assez larges, pour aspirer à un grand rôle sur la scène romaine, mais le genre d’activité que le chancelier lui offrait comportait une foule de petits manèges, qui ne dépassaient pas sa compétence et pour lesquels il avait du goût.

Ce cardinal comptait sans le Pape : Antonelli laissa sans réponse deux lettres où le chargé d’affaires Derenthall l’informait de la nomination faite par l’Empereur ; et lorsque, le 2 mai, Derenthall alla personnellement au Vatican, il apprit que Pie IX regrettait, à, cause de la situation présente de l’Eglise, de ne pouvoir accepter un cardinal. La presse allemande, dans laquelle Bismarck, dès le 26 avril, avait ébruité cette nomination, considéra l’Empire comme outragé. Antonelli eût accepté, disait la Gazette nationale, mais les Jésuites ont mis leur veto. « Bismarck, expliquait la Gazette de l’Allemagne du Nord, avait voulu accréditer près du Pape un personnage qui aurait mis Pie IX à même de bien juger les choses d’Allemagne, et qui aurait prévenu les malentendus et les fausses interprétations, au fur et à mesure que les difficultés auraient été réglées, non à Rome, mais par la législation prussienne. » — « D’un tel commissionnaire, reprenait la Correspondance provinciale, Pie IX aurait été assuré, d’avance, qu’il ne lui ferait de la part de l’Allemagne, lui cardinal, aucune communication offensante ou malfaisante. »

Les articles mêmes qui commentaient cette insidieuse avance, laissaient ainsi percer un parti pris bien formel, et vraiment irrévocable : c’est à l’écart de l’Église et sans l’Eglise que Bismarck comptait régler, dans l’Empire, les choses d’Église. Et l’ambassadeur qu’il avait tenté d’accréditer à Rome n’aurait pas eu à négocier, ni même à consulter, ni même à pressentir ; avec une condescendance surveillée, transposant en style de curie le style des légistes, il aurait expliqué les mesures prises par la souveraineté d’Etat, et les couvrant, en quelque façon, de sa robe cardinalice, il aurait amené le Pape à consentir, et à faire taire le Centre, qui discutait. Tel était le plan de Bismarck, brisé, tout net, par le refus d’Antonelli.

« Ce coup d’échec, écrivait, le 6 mai, Auguste Reichensperger, marque la guerre au couteau contre l’Église catholique. » Le prince de Hohenlohe pensait de même : « Dans la question ecclésiastique, notait-il le 10 mai, Bismarck veut avancer résolument, mais l’Empereur craint la lutte, ou plutôt il craint que ses dernières années ne soient aigries par une lutte qui lui promet peu de gloire. » On parlait de tiraillemens entre Guillaume et le chancelier ; on chuchotait que Bismarck allait passer six mois à la campagne. Il se disait blessé, jouait de sa blessure, l’étalait devant la galerie, devant la presse, devant Rome ; mais ne parvenait pas à troubler la « grande modération et le grand calme d’esprit » que les diplomates constataient au Vatican. A part lui, d’ailleurs, il cherchait un autre nom d’ambassadeur à proposer au Pape, songeait un instant à son ami Keudell ; et puis lorsque, le 14 mai, le national-libéral Bennigsen demandait au Reichstag la radiation des crédits affectés à la légation près le Saint-Siège, Bismarck s’y opposait. Il eût pu répondre aux parlementaires, comme généralement il y inclinait, que la politique extérieure ne les regardait pas, mais au contraire, exceptionnellement, il allait leur en parler.

« Soyez sans crainte, déclara le chancelier, nous n’allons pas à Canossa, ni de cœur, ni d’esprit. » Donc, il ne pouvait pas être question de Concordat : car, après le Concile de 1870, un concordat condamnerait la puissance séculière à un degré d’effacement que l’Allemagne ne pouvait accepter. Les transformations qui s’imposaient dans les rapports de l’Eglise et de l’Etat seraient faites par des lois territoriales ou par des lois d’Empire. Mais il maintenait qu’il était opportun de conserver des rapports avec le Saint-Siège. Sans responsabilité, le Pape exerçait dans l’Empire, sur un certain nombre de citoyens, en vertu de la loi allemande, des droits approchant de la souveraineté, et tels que n’en exerçait aucun autre souverain étranger : il y avait là un fait. Des rapports inexacts faits à Borne, des incorrections involontairement commises pourraient tromper la Curie sur les intentions du législateur ; Bismarck voulait qu’il y eût à Borne quelqu’un pour les expliquer, pour les présenter sous leur vrai jour, et qu’ainsi se préparât, de la manière la plus conciliante, le règlement de frontières entre l’Eglise et l’État, nécessaire pour la paix intérieure.

On entendit Windthorst, Reichensperger, le prince de Hohenlohe, épiloguer sur l’incident du cardinal et sur les indiscrétions désobligeantes de la presse ; et l’on rit beaucoup lorsque Windthorst demanda si l’adjudant général de Sa Majesté serait autorisé à devenir, à Berlin, nonce de Sa Sainteté. La violence de langage du prince de Hohenlohe parut choquante aux protestans eux-mêmes. Mais c’est au discours de Bismarck que demeuraient longuement attachés les pensées et les rêves. L’Etat, s’érigeant désormais en unique législateur des choses d’Eglise, voulait encore connaître le Pape, et entretenir près de lui, non un négociateur, mais un informateur : telle était l’exacte intention du chancelier. Mais à quoi bon cet informateur, si Bismarck, tout au fond de lui-même, n’escomptait pas qu’un jour, l’influence du Pape bien informé pouvait s’exercer sur les catholiques d’Allemagne, pour les pacifier ?

Ce ne serait pas, peut-être, le Pape d’aujourd’hui ; mais pourquoi pas le Pape de demain ? En cette même journée du 14 mai, où Bismarck avait démontré au Reichstag que l’Allemagne ne devait pas ignorer le Pape, il envoyait à tous les représentans diplomatiques de l’Empire une circulaire confidentielle qui ne fut publiée qu’en 1874. Il y prétendait que l’importance de la Papauté avait démesurément grandi ; que les évêques n’étaient désormais rien de plus que les préfets du Pape, fonctionnaires d’un souverain étranger. Donc, concluait-il, les gouvernemens avaient un immense intérêt à veiller au choix du futur Pape, et à la légalité de son élection, car, si tous les Etats refusaient de reconnaître un pape, que pèserait ce pape ? Et Bismarck priait ses agens de sonder les Cabinets, et de provoquer ainsi, au sujet du futur conclave, un échange d’idées entre l’Europe et l’Allemagne.

Jamais Bismarck n’emprunta plus d’argumens aux vieux-catholiques que dans cette dépêche, et jamais non plus il ne se détacha d’eux avec plus de netteté. Il disait, avec eux et comme eux, que les évêques étaient devenus des esclaves ; mais, au lieu d’en conclure qu’il fallait se séparer du Saint-Siège, il inclinait, bien plutôt, à conquérir le Saint-Siège ; au lieu de vouloir, comme eux, miner par la base la monarchie papale, il aspirait, lui, à installer, à la cime même de cette monarchie, l’influence même des Etats. Les armes d’aloi médiocre dont les vieux-catholiques pourvoyaient le chancelier lui servaient à concerter des batailles tout autres que celles où ils rêvaient de l’engager. Ainsi se dérobait à toutes les prévisions l’originalité, puissante et folle, de sa politique religieuse : le jour même où Bennigsen, chef de ses alliés nationaux-libéraux, réclamait qu’il tournât le dos au Pape, il se mettait, lui, sur la route du conclave.


IX

Pour l’instant, puisque la politique papale était accusée de menacer l’Empire, il paraissait urgent à Bismarck de supprimer les hommes qui lui semblaient servir d’intermédiaires entre le Pape et les « préfets » épiscopaux, et qui propageaient ainsi, dans les évêchés allemands, l’esprit et les ordres d’un pontife ennemi de l’Allemagne. Ces hommes, c’étaient les Jésuites. Il avait, d’ailleurs, au cours des perquisitions de février, cru trouver des preuves de leur sympathie pour le polonisme, et, de nouveau, cet argument national pourrait être brandi.

Il y avait en Allemagne, d’après leur catalogue de 1871, 211 Pères. Le zèle d’infirmiers dont ils avaient fait preuve durant la guerre franco-allemande n’était contesté par personne ; mais trois discours de Bluntschli, prononcés au Congrès protestant libéral de Darmstadt et dans des réunions publiques, et propagés par la maçonnerie, avaient, au nom de l’Allemagne, au nom de la civilisation, dénoncé les tendances jésuitiques ; et le Congrès vieux-catholique de Munich avait exprimé cette conviction qu’on ne pouvait « obtenir la paix si l’on ne mettait fin à l’activité néfaste de cette Société, » responsable pour les troubles de l’époque, responsable, aussi, pour les tendances antinationales.

La peinture intervenait elle-même, aux dépens de la vérité historique : un tableau de Kaulbach, exposé à Leipzig, sur lequel était représenté Pierre Arbuès, s’intitulait : Arbuès, grand inquisiteur des Jésuites. Evêques, prêtres, catholiques laïques, s’insurgeaient contre cette mobilisation de haines et d’inexactitudes ; ils rappelaient ce qu’étaient les Jésuites comme missionnaires, et quels témoignages leur avaient rendus en 1849 les préfets, et combien était dévouée leur action sur les ouvriers.

La question des Jésuites intéressait le droit d’association : l’on considérait qu’à ce titre elle relevait du Reichstag. La Commission tout d’abord fut gênée : on se demandait si la nécessité de les expulser était assez comprise du peuple pour qu’on pût faire, brusquement, une loi d’ostracisme. Gneist fut rapporteur : quand il s’agissait d’ordres religieux, les nationaux-libéraux, de vieille date, avaient confiance en lui. Il souhaita, dans son rapport, que le Conseil fédéral élaborât « certains principes sur les ordres, et sur les atteintes portées par le pouvoir spirituel aux droits civiques, » et que le Reichstag votât, tout de suite, des pénalités contre tous Jésuites ou congréganistes affiliés qui continuaient de mener la vie commune dans des résidences sans y être autorisés par les législatures des Etats.

Les 15 et 16 mai, le Reichstag discuta. « Il faut légiférer contre les Jésuites, exposait longuement le publiciste Wagener, afin d’assurer l’indépendance des évêques à l’endroit de Rome, » et chacun comprit que, par la bouche de Wagener, devant qui Bismarck avait l’habitude de penser tout haut, c’était Bismarck lui-même qui parlait. Le prince de Hohenlohe, plus passionné que le rapporteur, se rangea du côté des nationaux-libéraux badois, qui réclamaient qu’une loi prohibât aux Jésuites, non seulement la vie commune, mais les fonctions ecclésiastiques et l’enseignement ; il souhaitait, même, qu’ils perdissent l’indigénat, c’est-à-dire qu’ils cessassent d’être des Allemands. « Il faudra bien qu’on en vienne là, » lui dit ensuite Bismarck à l’oreille. On vota la clôture, sans laisser à Mallinckrodt le temps de soutenir sa proposition, qui tendait à enquêter sur les Jésuites, à les punir s’ils étaient coupables, sinon, à punir leurs diffamateurs. D’ailleurs la majorité n’arrivait malaisément qu’à formuler un vœu précis : rien de plus difficile que de fabriquer une loi d’exception sans vouloir l’avouer. Finalement, une proposition de Marquardsen, qu’avait rédigée Lasker, rallia 205 voix contre 84 ; elle traçait à Bismarck les grandes lignes de la loi que le Reichstag attendait de lui. Cette loi devait régler la situation des ordres religieux, leur admission dans le pays, leur activité, et les pénalités spécialement méritées par la Compagnie de Jésus, « dangereuse pour l’Empire. » Après le vote, on remarqua la chaude poignée de main donnée par Bismarck à Gneist ; et puis, le juriste Friedberg et Hohenlohe se rapprochèrent d’eux. On causa longuement. Le vœu définitivement émis par le Reichstag était plus hostile aux Jésuites que ne l’avaient été les conclusions du rapporteur ; c’était un premier succès pour Hohenlohe. Il vengeait sur eux l’échec de ses tentatives contre le Concile ; il s’imaginait que la peur des Jésuites avait empêché Napoléon et Beust de signer la fameuse circulaire, menaçante pour la liberté de l’assemblée œcuménique. Le soir, au bal, ses regards s’arrêtèrent, avec une fixité triomphante, sur le sourire aigre-doux des dames « ultramontaines. »

Trois semaines passaient, et le 11 juin, tandis que Pierre Reichensperger propageait une brochure qui défendait les Jésuites au nom de la Constitution prussienne, tous les membres du Conseil fédéral, sauf le plénipotentiaire d’Oldenburg, s’accordaient sur un texte qui autorisait la police de toute ville allemande à expulser de cette ville tout Jésuite, même Allemand.

Lasker et Marquardsen avaient demandé un projet de loi sur les associations, fortifié par des sanctions pénales ; Friedberg, au nom du Conseil fédéral, leur apportait un paragraphe qui permettait aux polices locales de traquer des individus. Personne n’en fut content, ni Bismarck, qui, se reposant à Varzin, n’avait pu surveiller la besogne, ni les nationaux-libéraux qui, tout de suite, s’occupèrent de la refaire eux-mêmes. Une réunion de députés, par eux convoquée, traînait et se décourageait ; mais Hohenlohe était là. Une commission de trois membres fut nommée ; il en fit partie, et même il en fut l’âme. Plus on discutait sur les Jésuites, moins on pouvait reculer devant eux ; il faudrait, quelle que fût la répugnance de plusieurs, aboutir à un vote ; et Hohenlohe, chargé de trouver la formule, allait encore en aggraver la rigueur. Pendant que Mallinckrodt qualifiait d’horreur hybride le paragraphe présenté par Friedberg ; pendant que l’imagination de Wagener dénonçait une vaste conspiration, dirigée par les Jésuites français, et qui tendait à propager en Allemagne le fanatisme et à en déraciner l’esprit national ; pendant que Windlhorst riait de cet État de 40 millions d’habitans, défendu par un million de soldats, et qui tremblait devant deux cents Jésuites n’ayant d’autre engin que des armes spirituelles ; pendant que Vœlk prophétisait la défaite définitive des Welches au-delà des Alpes comme au-delà du Rhin ; pendant que le socialiste Bebel accusait le Reichstag d’amuser le peuple avec les Jésuites pour le détourner de la question sociale, la Commission de trois membres, dont Hohenlohe était l’âme, élaborait un texte nouveau sur lequel on voterait. Ce texte déclarait exclus du territoire de l’Empire l’ordre des Jésuites et toutes les Congrégations affiliées ; les maisons existantes devaient être dissoutes dans un délai de six mois ; les Jésuites étrangers pourraient être expulsés ; les Jésuites indigènes pourraient être l’objet de mesures de police leur interdisant ou, tout au contraire, leur imposant le séjour dans certaines villes. Un catholique bavarois, Arétin, vit dans ce texte une atteinte aux libertés de la Bavière ; un ministre bavarois, Faustle, montra, par sa riposte, que la Bavière faisait désormais bon marché de ses libertés. Après de nombreux discours, les deux éloquences de Gneist et d’Auguste Reichensperger s’opposèrent l’une à l’autre, comme représentantes des deux thèses contraires. « Nous remontons au temps du Congrès de Carlsbad, protestait Reichensperger ; le Jésuite est suspect, a priori, comme l’était alors toute Burschenschaft ; disposant de la presse, du théâtre, les libéraux avaient-ils donc encore besoin de moyens mécaniques pour vaincre l’Eglise ? Ses armes, à elle, c’étaient l’esprit de sacrifice, la force de foi, la prière ; et contre cette puissance morale ainsi désarmée, les libéraux ne pouvaient plus lutter avec des armes exclusivement morales ; ils transportaient en Allemagne les habitudes du napoléonisme, celles du byzantinisme ; c’était là, criait Reichensperger, la banqueroute du libéralisme.

Le 20 juin, le vote suprême fut acquis, par 181 voix contre 93 ; cinq jours après, le Conseil fédéral le ratifiait, et puis, le 28 juin, concertait contre les Jésuites les premières mesures d’application. Hohenlohe triomphait ; il avait tout machiné, par étapes ; cette loi d’impitoyable ostracisme était son œuvre. On proclamait cette paternité, et il en était fier.

On avait vu un certain nombre de conservateurs, piétistes ardens qui détestaient dans les Jésuites les ennemis de la Réforme, joindre leurs suffrages à ceux des libéraux ; et l’on pouvait se demander si le fossé qu’avait creusé entre ces deux partis la loi d’inspection scolaire, n’était pas en train de se combler. Mais le Bavarois Vœlk, au cours même des débats sur les Jésuites, était brusquement survenu, avec le vœu très pressant que des projets de loi sur le mariage civil obligatoire et sur l’état civil fussent présentés au prochain Reichstag : ainsi l’exigeaient, en Bavière, les nationaux-libéraux et surtout les vieux-catholiques. Parler de mariage civil, c’était de nouveau rejeter les conservateurs vers le Centre. Le vote contre les Jésuites devait être, pour beaucoup de protestans croyans, leur dernière manifestation contre le catholicisme.


X

Avec eux ou sans eux, la Prusse irait de l’avant : Falk, chaque jour, frappait un coup nouveau. Lorsque l’évêque de l’armée, Namszanowski, eut fait savoir au ministre Roon que, d’après la réponse du Vatican, l’église Saint-Pantaléon de Cologne ne pouvait servir à deux cultes, il fut brutalement relevé de ses fonctions, et le service de l’aumônerie militaire fut désorganisé. Que l’on en référât au Vatican, c’est ce que Falk n’admettait point : il grondait vertement l’évêque Krementz qui, pour justifier les excommunications prononcées, déclarait qu’un évêque devait obéir aux règles de l’Église jusqu’à ce que les deux pouvoirs se fussent trouvés d’accord. « Cela est faux, signifiait Falk ; cela est incompatible avec la souveraineté du pouvoir civil, et, plus spécialement, avec le serment que les évêques prêtent au Roi. » Et Falk exigeait que ce prélat se déclarât disposé à obéir complètement aux lois de l’Etat. Sinon, les rapports entre l’évêque et le Roi seraient rompus, et, le cas échéant, on demanderait à la loi des armes nouvelles.

Ce que Falk ne précisait pas, ce que sans doute il n’avait pas encore défini clairement pour lui-même, c’est quelle serait la situation d’un évêque dont « les rapports avec le Roi seraient rompus. » Mais lorsque, le 15 mai 1872, Falk signa cette lettre à Krementz, le germe des lois de mai 1873 mûrissait déjà dans son cerveau. « Bismarck croit-il donc, demandait tout de suite la Correspondance de Genève, qu’il dépende de lui qu’un évêque cesse d’être considéré comme tel par ses diocésains ? Un décret semblable rendrait plus ardent l’amour des fidèles pour leur pasteur. Qu’il supprime les revenus, et l’aumône les remplacera. Qu’il emprisonne, et il aura au sein de son Allemagne un pendant du Vatican ; ses amis les Italiens pourront lui dire au besoin tout le bien qu’on en retire. » Avec le flair que donne parfois la haine, le rédacteur de la Correspondance avait à l’avance esquissé toute l’histoire du Culturkampf. Mais le sage Krementz, ayant appris à l’école des Pères, et des martyrs eux-mêmes, que la persécution ne devait pas être crainte, mais ne devait pas non plus être cherchée, allait, en apôtre soucieux des âmes, jusqu’au bout des concessions ; il offrait d’écrire publiquement à ses diocésains que l’excommunication n’avait pas de conséquences civiques ; il déclarait reconnaître la souveraineté plénière de l’État dans le domaine de l’État. Guillaume, à qui Krementz adressait ce message, s’en fût assurément contenté ; mais Falk, plus difficultueux, n’admettait pas, lui, que les limites de ce domaine fussent fixées par un autre personnage que l’État.

Les mercuriales aux évêques n’étaient, dans l’activité de Falk, que de fugitifs épisodes ; l’instruction publique l’absorbait, et quelques semaines de juin lui suffisaient pour accomplir ou préparer de profonds bouleversemens. Une circulaire rapide, datée du 15 juin, excluait de l’enseignement public tous les ordres religieux : c’était la fermeture, à bref délai, de 892 maisons de sœurs. Falk décidait, encore, de créer, dans toute la Posnanie, des inspecteurs scolaires laïques. Une conférence de pédagogues et d’hommes politiques, réunie et présidée par Falk, élaborait, dans ce même mois de juin, des réformes scolaires qui bientôt marqueraient un nouveau desserrement des liens entre l’école et les Eglises ; Kleist Retzow, qui assistait à ces conférences, prodiguait aux rares catholiques que Falk y avait appelés des poignées de main cordiales, et criait aux partisans de l’école non confessionnelle : « Je marche avec ces hommes-là plutôt qu’avec vous. » C’est que Kleist Retzow, représentant de l’orthodoxie protestante, sentait monter comme une vague, à l’assaut des écoles, un certain esprit de négation ; on racontait déjà que, dans la Prusse orientale, une municipalité zélée prétendait, de la façade d’un bâtiment scolaire, faire disparaître la croix. Et sans doute l’Etat s’y opposait ; mais l’Etat, poussé par une certaine logique et cerné par une certaine gauche, garderait-il toujours sa pleine possession de lui-même ? L’État souverain demeurerait-il libre, — libre vis-à-vis des partis de gouvernement ?

On ne se posait pas encore ces questions, en juin 1872. La Gazette de Spener, où Bismarck glissait les articles qu’il voulait faire lire par l’Empereur avant le petit déjeuner du matin, soulignait la portée du conflit terrible qui dès lors mettait aux prises « la plus nouvelle des créations européennes et la plus ancienne de toutes. » Elle prévoyait qu’il serait long, mêlé d’alternatives et dangereux, et que la France peut-être en profiterait. Ce conflit, d’ailleurs, avait été voulu par la France ; c’est elle qui dominait au Vatican, et la domination française, avant de mourir, avait lancé à l’Allemagne cette flèche empoisonnée. Mais dans sa lutte pour la liberté intellectuelle et pour la santé morale de la nation, l’Allemagne vaincrait. Elle lutterait jusqu’au bout ; car autrement, continuait la Gazette, « il vaudrait mieux nous mettre tout de suite sous le joug, demander pardon, et tâcher d’en être quitte pour une légère pénitence. Quand on se bat contre Rome, il faut jeter au loin le fourreau de son épée. »

« Soit, répliquait la Germania, jetez votre fourreau, nous sommes prêts à parer vos coups. »

Les Grenzboten, cherchant avec cupidité toutes les dettes de Rome envers l’Allemagne, revendiquaient déjà comme rançon, pour le lendemain de la guerre, les manuscrits et les livres dont le prince électeur Maximilien Ier avait disposé en faveur de la Bibliothèque vaticane. En mobilisant pour une campagne ses soldats ou ses juristes, la Prusse n’oublie jamais les convoitises de ses savans ; et par l’organe des Grenzboten, la science allemande réclamait sa part du prochain butin.

Cependant, l’Autriche, l’Italie, étaient convoquées comme auxiliaires pour la grande lutte. A Vienne, la Nouvelle Presse libre parlait de cette colossale alliance qui serait nécessaire à la paix de l’Europe et à la sécurité du monde, tant que la France se consumerait dans ses projets de vengeance contre l’Allemagne et resterait un foyer d’intrigues ultramontaines au profit du Saint-Siège. En Italie, le député Miceli déclarait que le Cabinet de Rome devait suivre l’Allemagne, nécessairement, inexorablement, dans la guerre formidable quelle avait entreprise contre le cléricalisme, et M. Visconti Venosta répondait qu’en effet la résistance des deux gouvernemens contre un parti ennemi de l’autorité civile et de la liberté ménageait à leurs rapports amicaux une nouvelle assise. Le prince Humbert venait à Berlin ; Guillaume allait jusqu’à la gare pour le recevoir ; et la Gazette de Cologne expliquait que l’Allemagne et l’Italie avaient un même ennemi, le monarque entêté du Vatican. Bismarck, fabriquant des spectres pour que sa presse les exhibât, finissait par les prendre au sérieux, tout le premier : s’il se montrait singulièrement avare de concessions lorsqu’on négociait la libération de notre territoire, c’est parce qu’il voulait élever des digues contre la perspective d’un gouvernement ultramontain en France, et contre la disposition du clergé français à prêcher la guerre sainte. Un travail se faisait, dans sa presse d’abord, et puis, inconsciemment, dans sa pensée : au terme de ce travail, la lutte contre l’Eglise apparaîtrait comme l’appendice de la lutte contre la France, et la défensive de l’Eglise serait présentée comme une première revanche essayée par la France. Bismarck sentait inévitable, sur le terrain parlementaire, la désertion des conservateurs ; mais, sur un autre terrain, sur le terrain national, il aspirait à concentrer tous les Allemands soucieux de l’honneur allemand, pour une lutte qui n’était pas seulement intérieure, mais qui deviendrait internationale, lutte contre l’Eglise, ennemie archaïque des empereurs, mais lutte aussi contre lu France, ennemie héréditaire de la Germanie.


GEORGES GOYAU.

  1. Voyez la Revue des 1er janvier, 15 février et 15 avril.