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Boccace (Gebhart)/03

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Boccace (Gebhart)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 133 (p. 849-875).
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BOCCACE

III [1]
LES DRAMES DU DÉCAMÉRON


I

Voilà bien des siècles que les sages, les poètes et les théologiens crient aux oreilles des hommes, sur un ton de grande mélancolie : « L’amour est une passion aventureuse, douloureuse, très souvent mortelle. » Ils en décrivent ou en pleurent les amertumes, les périls, les trahisons et les sottises. Mais les amoureux n’écoutent jamais les prophètes de malheurs, et il semble toujours que l’amour soit le suprême attrait et l’enchantement exquis de la vie humaine. Le vieux lyrique de Bologne, Guido Guinicelli, vaguement platonicien, comparait l’amour au soleil dont les rayons allument, sur la terre, les feux des pierres précieuses : si le soleil s’éteignait au ciel, les diamans, les saphirs et les topazes ne seraient plus que d’obscurs et méprisables cailloux. Ainsi l’amour, dit-il, enflamme ici-bas les âmes nobles, et si l’amour venait à mourir, le monde perdrait sur l’heure toute dignité et toute grâce. L’Italie, qui recherche si ardemment la volupté et la volupté amoureuse, et recueillit si gaiement la sensualité païenne des clerici vagantes, la sensualité toute bourgeoise de nos fabliaux, accepta donc toutes les tristesses, toutes les violences et tous les désespoirs d’une passion si nécessaire à la vie généreuse du cœur humain.

Antérieurement à Boccace, elle avait écouté les lamentations et vu couler les larmes de trois amans de haut vol : Guido Cavalcanti, Dante et Pétrarque. Guido, se rendant à Saint-Jacques de Compostelle, avait aimé à Toulouse une dame dont il n’a point révélé le nom et à qui il donnait rendez-vous dans les églises, mariée, sans aucun doute, et d’une beauté sans pareille. « Chants d’oiseaux, paroles d’amour, beaux navires en pleine mer, blancheur de l’air aux premières lueurs de l’aube, blanche neige tombant sans un souffle de vent, rivière limpide, prairie émaillée de fleurs, or et argent, azur en un brillant émail : tout cela n’est rien auprès de la beauté de ma dame. » À Florence, il aima Giovanna, Monna Vanna, et Dante a souhaité, en une gracieuse poésie, de naviguer avec son ami, Vanna et Béatrice, sur une barque toute murmurante de chants et de caresses d’amour. Aux bords de quel fleuve Guido a-t-il le plus pâti des rigueurs de la bien-aimée, sur la Garonne ou l’Arno ? Nous ne savons. Mais sa souffrance remplit son œuvre presque entière, et, à travers le voile d’images subtiles dont il revêt son sentiment, nous entendons encore le cri de l’amour malheureux : « Mon âme dolente et peureuse — pleure sur les soupirs qu’elle trouve en mon cœur — et mes soupirs s’exhalent alors tout baignés de larmes. — Puis, il me semble qu’en mon esprit descende (piova, pleuve) la figure d’une femme pensive — qui vient contempler la mort de mon cœur. »

Les plaintes de Dante furent plus saisissantes encore. Ses amours, d’une gravité hiératique, mêlées de rêves et d’extases, illuminées ou assombries par des visions troublantes, gardèrent jusqu’à la mort de Béatrice la fraîcheur enfantine de leur premier matin. Le tourment d’amour emplissait son cœur :


Tutti li miei pensier parlan d’Amore ;


un long gémissement éclate d’un bout à l’autre de la Vita Nuova, des Canzones, des Sonnets : il faut que le monde entier compatisse au chagrin du poète : « Ô vous qui par la voie d’amour passez, faites attention et voyez s’il est une douleur aussi pesante que la mienne… Pleurez, pleurez, amans, puisque Amour pleure, en apprenant pourquoi il pleure. » Et quand Béatrice est partie pour le ciel, le royaume où les anges ont la paix », il faut que Florence et jusqu’aux pèlerins venus des contrées lointaines, pleurent avec Dante : « Que ne pleurez-vous, quand vous passez au milieu de la cité dolente ? Si vous restez et prêtez l’oreille, mon cœur me dit par ses soupirs que vous pleurerez et ne partirez plus. Elle a perdu sa Béatrice ! »

Plus touchant encore et plus humain fut peut-être le deuil de Pétrarque. Avignon lui fut plus cruelle que Toulouse n’avait été à Cavalcanti, et Monna Vanna donna sans doute plus de joie à Guido que Laure de Noves ne donna d’espoir à Messer Francesco. L’exaltation maladive de Dante transforma et rasséréna son inconsolable amour. Béatrice, couchée dans sa tombe de vierge, lui parut plus adorable encore : elle était toujours vivante, non seulement en son cœur, mais dans la région angélique où montaient ses songes, où il voyait passer, avec un sourire très pur, le blanc fantôme de sa maîtresse. Béatrice transfigurée, vision de lumière, n’était plus la Florentine que l’adolescent avait aimée et désirée, mais une âme charmante et sacrée à laquelle n’allaient plus les désirs du poète, mais ses sanglots et ses prières. Laure de Noves ne prodigua point à Pétrarque la volupté mystique qui berça les souffrances de Dante. C’était une jeune femme qu’il rencontrait aux églises d’Avignon, dont il souhaitait passionnément les tendresses, dont il célébra les charmes, « les beaux yeux, la belle bouche digne d’un ange, pleine de perles, de roses et de douces paroles » : ce n’étaient point là entités métaphysiques ; mais la dame était mariée, et, lui, il était homme d’église ; la dame fut dédaigneuse ou prudente et, lui, timide, n’osa point être trop pressant. Il écrivit des vers sonores, supplia, offrit son cœur et ses rimes, voyagea, revint, sollicita de nouveau, fit pleurer les plus douces cordes de sa lyre, toujours vainement. Les années s’écoulaient, et cette passion irritante, désespérée, alla fiévreusement jusqu’aux jours que Pétrarque appelle l’automne de la vie, « alors que l’amour s’apaise dans la chasteté et qu’il est permis aux amans de s’asseoir l’un près de l’autre et de converser sans péril. » Il n’est même pas très sûr qu’il ait jamais goûté, déjà vieillissant, à ce charme mélancolique d’arrière-saison. Puis, Laure mourut et le poète ensevelit dans les plus beaux de ses sonnets un amour que n’avait jamais réjoui même la caresse d’un sourire.

Boccace put ajouter, à toute cette lyrique inquiétante, les confidences intimes de son ami Pétrarque. Les deux pâles amoureuses de la Divine Comédie, Francesca da Rimini et la Pia de Tolomei, ont peut-être glissé plus d’une fois, toutes blanches, près de son chevet, aux heures les plus heureuses de ses nuits napolitaines. L’Italie lui criait, par la bouche de ses plus grands poètes comme par la chronique de ses familles tragiques, que l’amour est une torture, un mal divin, un accès de démence. Il était trop parfait artiste pour penser que le grand amour, celui dont les amans peuvent mourir, se rencontrât en ses contes galans relevés de libertinage gaulois et de luxure italienne ; il aimait trop sincèrement le spectacle multiple de la vie pour détourner les yeux des scènes de désolation, de vengeance, de férocité que provoque l’amour. Il trouvait enfin, dans ses propres aventures de jeunesse, la trace encore vive d’une passion dont l’héroïne avait souffert affreusement et par laquelle il s’était laissé émouvoir durant quelques jours, comme il convenait à un poète de cour, épicurien et bucolique, curieux de placer, dans le cadre virgilien de Naples et de Baïa, un roman pathétique, la douleur d’une maîtresse perdue au fond de ses souvenirs.

C’est une histoire très simple que cette Élégie de Mme Fiammetta, dédiée par elle-même aux dames amoureuses. Elle ne veut pas que son livre tombe aux mains des jeunes hommes, qui ne feraient que rire de sa peine. Pour les femmes seules, qui la comprendront, elle a recueilli « les larmes de misère, les violens soupirs, les voix plaintives, les pensées tempétueuses qui lui ont enlevé le sommeil, la joie des beaux jours, l’amour de toute beauté. » Fiammetta était mariée, et fut longtemps « contente de son mari, tant qu’un amour furieux, avec un feu jusqu’alors inconnu, n’entra pas dans son jeune cœur. » Un jour, dans une église, — que le lecteur se rappelle les sages avis de Barberino sur le danger des églises trop souvent hantées, — elle aperçoit un beau jeune homme qui la regardait, tout le long de la messe, appuyé à une colonne : il avait une barbe frisée d’adolescent et semblait lui dire : « Ô femme, tu es notre seule béatitude ! » Elle eut quelque peine à ne point lui crier : « Et vous êtes la mienne ! » Fiammetta était foudroyée par l’amour. Elle ne pense plus qu’au jeune inconnu, le cherche dans Naples, se consume en d’ardens désirs : elle le découvre enfin et le possède. Bonheur éphémère. Une nuit, Panfilo déclare que son père le rappelle impérieusement. Et lui, fils excellent, il veut obéir à son père. D’ailleurs, l’absence sera courte, il le jure. Mais déjà la jalousie a mordu Fiammetta : si, loin d’elle, il en aimait une autre ! « alors mêlant ses larmes aux miennes et pendu à mon cou, tant son cœur était lourd de chagrin, Panfilo se lia par les plus doux et les plus saints sermens. Je l’accompagnai jusqu’à la porte de mon palais, et, voulant lui dire adieu, la parole fut ravie à mes lèvres et le ciel à mes yeux. »

Elle l’attendit, impatiente, pleurant, baisant ses gages d’amour, relisant ses lettres, « cherchant encore sur sa couche à étreindre l’ombre de Panfilo. » Mais l’amant ne revint plus. Le fourbe, dit-on un jour à Fiammetta, s’était marié. Elle éclate en sanglots, en imprécations ; puis, brisée, elle se crée un fantôme d’espoir, se dit que ce mariage a peut-être été forcé, qu’elle le reverra bientôt. Et l’Italienne court à l’église, se jette aux pieds du Dieu « qui s’est livré pour le salut du monde », le supplie de mettre un terme à son mal, de lui rendre au plus tôt son amant : « C’est toi, Seigneur, qui m’a soumise à l’éternel amour, toi qui m’a séparée de celui que j’aime plus que moi-même. Si les malheureux sont entendus de toi, prête l’oreille à ma plainte ; pour le peu de bien que j’ai pu faire, reçois mon oraison, exauce mon vœu : cela ne te coûtera guère, Seigneur, et me donnera un contentement très grand. Rends-moi mon Panfilo. Tu sais bien, toi à qui rien n’est caché, que je ne puis abandonner la pensée de mon gracieux amant. J’ai voulu mourir mille fois déjà, et c’est l’espérance que j’ai en ta bonté qui m’a donné la force de vivre encore. N’est-ce pas un plus grand péché de tuer sa pauvre âme avec son corps que de reprendre son amour, comme je l’ai pris une première fois ? N’aimes-tu pas mieux les pécheurs qui vivent et te connaissent encore que les morts désespérés, sans rédemption ? » Et, pour confirmer cette théologie napolitaine, elle fait brûler de l’encens et des cierges et dépose de l’argent sur l’autel.

Mais Panfilo ne reparaît toujours point. Elle songe alors aux joies de la nouvelle épouse, et cette vision la tue lentement ; elle perd le sommeil, la fièvre la brûle, elle néglige sa parure ; on l’emmène, toute languissante, aux bords du golfe de Baïa ; mais aucune fête ne distrait son chagrin ; sa beauté se fane ; elle s’éteint et appelle la mort. Mais elle était réservée à une torture encore plus grande. Panfilo ne s’était point marié ; il avait tranquillement changé de maîtresse. Fiammetta sort d’elle-même, folle de rage, se laisse arracher par son mari l’amer secret ; elle rejette les consolations de sa nourrice qui l’invite à chercher un autre amant. Elle se débat dans une démence furieuse. Elle écrit cependant jusqu’au bout sa triste histoire pour les pietose donne. « Ô mon tout petit livre, qui semble sortir du tombeau de ta maîtresse ! » Il eût gagné à être plus petit encore, car Boccace l’a gonflé d’une mythologie qui lui paraissait neuve, et que nous jugeons bien vieillie. Mais ôtez de la Fiammetta Vénus et tout l’Olympe, Médée, Hécube, Phèdre, Sophonisbe, Massinissa et l’histoire romaine, il restera une peinture pathétique des passions de l’amour, où le cœur saigne, où la chair palpite. Fiammetta avait lu, comme Francesca da Rimini, nos romans de la Table Ronde ; elle se souvient, à la fin du récit, de Tristan et d’Yseult, et envie leur sort ; à la même heure, Yseult expirant près de Tristan, qui vient de mourir, et tous les deux terminant ensemble leurs joies et leurs peines. Peut-être, à la dernière minute de sa vie, Tristan, mortellement blessé, a-t-il pu douter d’Yseult, mais Yseult n’avait jamais douté de Tristan, et elle accourait, sur le vaisseau à la voile blanche, pour enchanter la blessure du chevalier. Ici l’amour, exaspéré par la trahison, par l’abandon sans espoir, se convertit en haine universelle, haine contre Panfilo et sa complice, haine contre les femmes et surtout contre les hommes, « monde ingrat qui se joue des femmes simples et ne mérite point de lire cette histoire digne d’une telle pitié. » La simplicité d’âme n’est peut-être pas le trait original de Fiammetta ; mais on avouera sans peine que ni Cavalcanti, ni Dante, ni Pétrarque, n’avaient connu et immortalisé un si profond désordre de la conscience, un plus désespéré naufrage de la passion.


II

Boccace comprend les passions de l’amour à la façon dont les sages de l’antiquité, enivrés de pur rationalisme, et trop épris de sérénité intellectuelle, comprirent toute passion. Pour lui, l’amour, si légitime qu’il paraisse, si respectueux qu’il se montre de la noblesse morale, est une source de souffrance. Même, quand il finit bien, il est toujours une épreuve et fait acheter la joie au prix de bien des larmes.

Federigo degli Alberighi était le plus renommé « donzel de Toscane » pour les œuvres de chevalerie et de courtoisie. Il aimait une jeune dame, Monna Giovanna, « des plus belles et des plus séduisantes de Florence » ; mais il avait beau donner des joutes, des fêtes et des cadeaux, la dame, insensible, altière, ne répondait point à ses soins. Frédéric, à force de coûteuses folies, fut bientôt réduit à l’extrême misère ; il ne lui resta qu’une petite ferme et un faucon, « l’un des meilleurs du monde. » Il se retira dans son champ et, résigné, oublié, se consola de la pauvreté par le plaisir de la chasse. Giovanna devint veuve ; son jeune fils recueillit une grande fortune qui, selon le testament paternel, devait revenir à la mère si l’enfant mourait sans héritier. La dame alla passer l’été en une villa proche de la chaumière du cavalier. Celui-ci et le petit garçon devinrent aussitôt grands amis ; l’enfant montrait, pour la chasse au faucon, un goût merveilleux. Il eut envie de posséder l’oiseau et tomba malade, tant son désir était violent : « Mère, si vous m’obtenez le faucon de Frédéric, je crois que je guérirai très vite. » Giovanna se trouva fort embarrassée. Elle savait que Frédéric l’avait longtemps aimée et n’avait jamais reçu d’elle-même un regard bienveillant. « Comment oserai-je lui demander l’oiseau qui est toute sa vie, et prendre à un gentilhomme à qui n’est demeuré aucun autre plaisir le dernier de ses biens ? » Mais l’enfant dépérissait. Elle lui promit de se rendre le lendemain chez Frédéric, « et l’enfant, tout joyeux, le jour même se porta mieux. » Giovanna, accompagnée d’une suivante, rencontre le jeune homme à la porte du jardin où il cultivait ses fleurs. « Je veux, dit-elle, déjeuner aujourd’hui à votre table, afin de vous dédommager de vos chagrins. — Madame, je n’ai souffert aucune peine par vous, mais j’en ai reçu un bien infini, car, tout ce que je vaux, je le dois à votre grâce et à l’amour que je vous ai voué. » Il court à la maison pour apprêter le repas. Mais le foyer était froid, le buffet vide, et point d’argent pour acheter de quoi manger. Ses yeux tombent sur le faucon, « seule nourriture digne d’une telle dame. » Il lui tord le cou, le donne à plumer et à rôtir à sa servante. Quand la blanche nappe est mise sur la table, il revient, le visage joyeux, à Giovanna qu’il conduit au triste festin. Le déjeuner fini, avec de longs détours, elle demande à Frédéric l’oiseau qui seul peut rendre la vie à son fils. « Hélas ! madame, vous l’avez mangé ! Je n’avais aucun mets plus précieux à vous servir ! » La veuve, touchée d’une telle preuve d’amour en une détresse si grande, s’en retourna à sa villa « toute mélancolique ». Et le petit mourut quelques jours plus tard. Giovanna dit alors à ses frères : « S’il vous plaît que je prenne un second mari, je n’en veux d’autre que Frederigo degli Alberighi. — Il est trop pauvre, » disent les frères. Elle leur répond par une grave maxime qu’inventa jadis Périclès, et ils donnent leur consentement. Ce fut une heureuse union. Mais c’est vraiment dommage que la jeune femme n’ait point demandé une heure plus tôt au cavalier l’oiseau qui eût sauvé le pauvre enfant.

Voici un gentilhomme qui recherche en amour de bien curieux raffinemens. Gualtieri, marquis de Saluces, avait longtemps préféré la chasse au mariage. Ses vassaux, désireux d’avoir un marchesino, le priaient en vain de prendre femme. Il finit par céder à leurs vœux et choisit une pauvre bergère, très belle, fille de Giannucolo, paysan du voisinage, nommée Griselda (Grisélidis), à qui il fait promettre d’abord de lui obéir aveuglément en toutes choses et de ne se troubler pour aucun des caprices de son mari. Les noces furent magnifiques, « dignes d’une fille du roi de France. » Griselda, dont l’âme et l’esprit étaient d’une rare valeur, ne tarda pas à paraître marquise incomparable, « et si docile à son mari, que celui-ci se tenait pour l’homme le plus heureux du monde. » Elle lui donne bientôt une fille. Alors commence pour elle une série d’épreuves bien cruelles. Gualtieri lui enlève l’enfant ; il annonce qu’une fille ne pouvant gouverner après lui son domaine, il doit la faire mourir. La petite, portée à Bologne, est élevée secrètement, tandis que la mère la croit véritablement morte. Griselda met au monde un fils. Même comédie féroce. Le petit-fils d’un paysan est indigne du marquisat ; on l’arrache à sa mère qui ne doute point qu’il ne soit à son tour massacré. Le marquis envoie le jeune garçon rejoindre sa sœur en Romagne. Griselda accepte ces affreuses fantaisies avec une douceur touchante. Enfin, quelques années plus tard, Gualtieri tente une dernière expérience. Il feint de répudier Griselda et lui montre de fausses bulles, expédiées de Rome, qui autorisent le divorce. Il cherchera une autre femme et renverra l’infortunée à la masure paternelle et à ses moutons. Griselda se résigne encore, retient ses larmes, rend à son époux l’anneau conjugal : Seigneur, si vous jugez honnête que ce corps, qui vous a donné vos enfans, soit vu par tous, je m’en irai nue de votre maison : mais je vous prie, en récompense de la virginité que j’ai apportée ici, de me laisser une chemise pour m’en retourner. » Gualtieri, qui avait la plus grande envie de pleurer, lui répond, avec un visage dur : « Soit, emporte une chemise, une seule. » Tous les assistans imploraient vainement la pitié du maître. Griselda, en chemise, tête nue, pieds nus, sortit du palais, accompagnée par les gémissemens de tous les vassaux, et revint chez son père. Elle reprit sa robe de paysanne et les humbles travaux de sa jeunesse, supportant avec une grande âme l’assaut de la fortune méchante.»

L’étrange marquis invente alors une torture nouvelle. Il publie son prochain mariage avec une fille de la noble maison de Pagano, mande Griselda, la prie de remplir quelques jours l’office de maîtresse des cérémonies et de tout disposer pour les fêtes nuptiales : après les noces, elle s’en retournera chez elle. Bien que ces paroles fussent autant de coups de couteau dans son cœur, « elle accepte la mission, met toutes choses en ordre dans le palais comme si elle n’était qu’une petite servante. » Elle invite, sur l’ordre de Gualtieri, les belles dames de la contrée et les reçoit « dans ses pauvres vêtemens, d’un visage riant, avec des manières seigneuriales. » Cependant, la fille de Griselda, qui avait alors douze ans et était « la plus belle créature qu’on eût jamais vue », et son fils, âgé de six ans, arrivaient de Bologne en grand équipage : le marquis présente à ses vassaux la jeune fille comme sa fiancée et le jeune garçon comme son futur beau-frère. Griselda sourit aux deux enfans. « Que penses-tu de notre épousée ? lui demande Gualtieri. — Seigneur, elle me paraît aussi sage que belle, et vous vivrez avec elle très heureux ; mais je vous prie de toute mon âme de ne point lui infliger les douleurs de la première épouse, car elle est trop jeune et trop délicatement élevée pour souffrir ainsi : l’autre, au moins, n’était qu’une paysanne. »

Alors éclate le coup de théâtre impatiemment attendu par le lecteur. Le mari ouvre les bras à sa très chère, très patiente et très douce compagne, lui rend ses deux enfans, et tout son cœur et toutes ses richesses : il fait même une rente à son beau-père, le vieux Giannucolo. Il avait assurément joué gros jeu et violé quelques-unes des lois de la vieille morale classique. Il avait savouré une volupté blâmable en tourmentant la personne qu’il aimait le plus au monde ; mais, enfin, ce n’était point l’œuvre d’un médiocre virtuose que de mêler ainsi, pour la gloire éternelle d’un cœur de femme, la dureté d’un paterfamilias romain, la fantaisie romantique d’un baron féodal, et la perversité ironique d’un grand seigneur de la Renaissance.


III

Le marquis de Saluces était peut-être un sage, tout pénétré de ce pessimisme, à la fois néo-platonicien et chrétien, qui, au moyen âge et particulièrement en Italie, recouvrit d’une ombre funèbre la doctrine poétique de l’amour. Tous les lyriques du doux style nouveau » ont chanté l’invincible contradiction qui, en amour, rejette la réalité à une distance infinie de l’idéal et du rêve. Plus haute est l’âme des amans, plus amères sont les désillusions de leur cœur : on souffre d’aimer et d’être aimé, parce que la misère morale de notre nature, par ses soupçons ou ses défaillances, corrompt toutes les joies de l’amour, ses espérances et ses extases et jusqu’à la mélancolie délicieuse de ses angoisses. On aime, on pâtit, on pleure et il n’est plus possible de s’arracher aux étreintes de la passion qui ne permet point, disait Dante, à qui est aimé de ne plus aimer :


Amor che a nullo amato amar perdona.


C’est un mal et un tourment, un effroi et un martyre », avait dit Guido Cavalcanti :


Male e dolore, affanno con martire.


Il en faut mourir, et il est heureux que l’on en meure. Car la mort, en détachant les amans du limon charnel et des âpres conditions de la vie terrestre, les rend à la paix et à la pureté des choses éternelles. Elle est la grande consolatrice, qui ferme les blessures du cœur, endort et berce l’âme endolorie. La fraternité de l’amour et de la mort « déposés le même jour dans le même berceau », fut, de Cavalcanti à Leopardi, une idée — chère à la poésie italienne. Et, dans la cité dolente elle-même, parmi la race perdue de ceux qui ont « laissé toute espérance », les couples d’amoureux, qu’emporte l’infernal ouragan, passent, sous les yeux de Dante, entrelacés, unis pour toujours et bercés par la tempête, pareils « aux blanches colombes qui, les ailes grandes ouvertes, retournent au nid bien-aimé. »

Il arrive alors que le témoin de ces amours surprises et consacrées par la mort se sent ému d’une pitié et d’un respect sans mesure. Dante, après avoir entendu le récit et les sanglots de Francesca, s’évanouit et tombe « comme une personne qui meurt. » Et voici l’œuvre et le bienfait suprême de la mort : l’amour heureux, l’amour naïf, sensuel, parfois coupable, qui n’attirerait guère l’attention du poète, du romancier ou du conteur, dès qu’il finit en élégie ou en drame de sang et se couche, expirant, dans ses voiles de deuil, devient tout à coup le plus émouvant et le plus attirant des spectacles. Aussi Boccace, fidèle à la doctrine des grands lyriques de sa race, a-t-il édifié, à l’ombre des cyprès du Décaméron, le Campo-Santo des amans tragiques, région douloureuse qu’il nous faut maintenant visiter.

Je commence par les plus humbles tombes, dont l’histoire est peut-être la plus attendrissante. Simona et Pasquino, deux enfans de Florence, aussi charmans que pauvres, se sont aimés sans plus de réflexions ou de scrupules que les plus candides amans de la fable antique, Daphnis et Chloé. Simona était fileuse, Pasquino ouvrier d’un maître tisseur : le jeune garçon apportait souvent à la jeune fille de la laine à filer, et celle-ci, au doux murmure de son rouet, ne songeait plus qu’à la bonne mine et au sourire de Pasquino. Un soir, le rouet s’arrêta et la fileuse ne fila plus. Ce fut une ivresse timide, une joie inquiète de quelques beaux jours. Pasquino, afin d’entretenir librement sa maîtresse loin des regards soupçonneux du père, l’invita, en compagnie de son amie Lagina, à faire la collation dans un jardin. Simona, déjà rusée, feignit de se rendre « au pardon de la Porte San-Gallo ». Elle rejoignit son amant qui, de son côté, amenait un ami, Puccino Stramba. Les deux couples se séparèrent sous les ombrages de leur petit paradis terrestre et choisirent chacun une retraite verdoyante, pour y attendre l’heure du goûter. Pasquino et Simona s’étaient assis dans l’herbe, près d’une épaisse touffe de sauge, et, tout en devisant, le jeune homme y cueillit une feuille et la mordit. Tout à coup il pâlit, ses lèvres tremblèrent, ses yeux se fermèrent : il était mort. Lagina et Stramba accoururent aux cris de la pauvre fille. « Ah ! femme scélérate, tu l’as empoisonné ! » Les voisins, attirés par le bruit, s’empressent autour de Simona, l’entraînent, tout éplorée, au palais du podestat. Le juge interroge les témoins, et, ne comprenant rien à l’aventure, se rend au jardin afin d’y poursuivre l’enquête près du cadavre. Pasquino était toujours étendu, livide, à côté de la touffe de sauge. Simona, afin de bien montrer au juge les détails de la triste scène, arrache une feuille, la déchire de ses dents, pâlit aussitôt et tombe morte sur le corps de son amant. « Ô âmes heureuses, dont le même jour vit le brûlant amour et le dernier soupir ! Plus heureuses, si vous êtes allées ensemble au même séjour ! Très heureuses, si l’on aime encore dans l’autre vie et si vous y aimez toujours comme vous fîtes ici-bas ! » Le mystère est bientôt éclairci. Un crapaud monstrueux se tenait tapi sous la sauge dont il avait empoisonné le feuillage. On brûla, sous un amas de branchages, la plante et la bête maudite, et les amis de Pasquino portèrent les deux amoureux à l’église San-Paolo, leur paroisse, où ils furent ensevelis côte à côte.

Au moins s’étaient-ils aimés sans contrainte et nulle ombre de soupçon ou de regret n’avait attristé leur bonheur. Girolamo Sighieri, fils d’un riche marchand, fut bien moins heureux que le petit artisan Pasquino. Son père était mort et sa mère et ses tuteurs l’élevaient avec une grande sollicitude. L’enfant, très jeune encore, tout en jouant dans la rue avec ses petits voisins, noua connaissance avec la fillette d’un tailleur, la Salvestra. « Quand il grandit en âge, l’amitié se changea en si violent amour que voir son amie était toute sa joie. » Il n’avait alors que quatorze ans. Sa mère découvrit cette grande passion, lui en fit des reproches et le châtia, mais vainement. Elle dit alors aux tuteurs : « Il l’épousera sans aucun doute un jour à notre insu, et désormais je serai toujours malheureuse : s’il la voit mariée à un autre, il en mourra de douleur. » Et la bonne femme ne voit d’autre remède pour le cœur de son fils que de l’envoyer à Paris afin d’y étudier le négoce et l’art de grossir sa fortune. Il refuse d’abord, se querelle violemment avec sa mère, finit par céder à ses caresses et à ses larmes, à la condition qu’il ne sera pas éloigné de Florence plus d’une année. On le maintint à Paris deux ans. Il revint plus amoureux que jamais de Salvestra : mais la jeune fille était déjà mariée à « un beau jeune homme », simple tisserand. Éperdu de douleur, il a beau passer et repasser devant le logis de la belle, Salvestra ne le reconnaît plus. Il réussit à se glisser une nuit dans la chambre conjugale, et pose sa main sur le cœur de la jeune femme couchée près de son mari. « Ô mon âme, dors-tu déjà ? Je suis ton Girolamo ! » À voix basse, elle le supplie de partir. « Il est passé, le temps de notre enfance, où nous pouvions être amoureux l’un de l’autre. » Qu’il ait donc pitié d’elle et ne tente rien qui lui fasse perdre l’honneur et la paix de sa vie. Loyalement elle lui refuse toute espérance. Alors il sent qu’il n’a plus qu’à mourir et demande, en guise d’adieu, une grâce singulière : qu’elle lui permette de s’étendre près d’elle, dans le lit, quelques instans seulement, car il est transi de froid, et, une fois réchauffé, il s’en ira pour ne revenir jamais. Il se coucha donc près d’elle, avec un grand respect, et, « recueillant en sa pensée le long amour d’autrefois et la dure indifférence de l’heure présente, il étouffa son souffle, serra les poings, et, sans faire un mouvement, rendit l’âme aux côtés de sa bien-aimée. »

— Eh ! Girolamo, pourquoi ne t’en vas-tu point ? » Salvestra ne tarde pas à comprendre que son amoureux ne se réveillera plus. En une situation si extraordinaire, la fille de Florence ne demeure pas longtemps embarrassée. Elle éveille son mari et lui soumet le cas de conscience, « comme s’il s’agissait de personnes étrangères ? » Que fallait-il faire ? Le bonhomme répond que l’on devait rapporter en secret le mort à sa maison, sans blâmer la femme, car, dit-il, je vois bien qu’elle n’a point failli. Alors Salvestra : « Voilà justement ce que nous allons faire. » Et, prenant la main de son mari, elle lui fait toucher le mort. L’autre, légèrement troublé, se relève, allume une lampe, et, sans une parole de reproche ou de méfiance, rhabille Girolamo, le charge sur ses épaules et va le déposer au seuil de la maison maternelle. Le matin venu, le cadavre fut remis aux médecins qui n’y trouvèrent aucun signe de violence, puis on le porta à l’église. « Et alors, la mère douloureuse, avec les femmes de sa famille et les voisines, vint pleurer et se lamenter sur son fils mort. » En même temps, notre tisserand invitait Salvestra à se rendre aux funérailles, afin d’écouter, parmi les femmes, les propos tenus sur le mystérieux événement, tandis que lui-même il entendrait les discours des hommes. Il plut à la jeune dame, devenue trop tard compatissante, de revoir mort celui qu’elle n’avait pas voulu consoler vivant par un seul baiser : elle se rendit à l’église. Mais à la vue du visage pâle de Girolamo, tous les souvenirs, toutes les tendresses de leur enfance se ranimèrent en elle ; la tête couverte de son manteau, elle marcha à la suite des autres femmes jusqu’au lit funéraire et, poussant un cri terrible, se laissa tomber, les bras ouverts, sur le corps de son jeune ami. Quand on la releva, « on vit en même temps qu’elle était la Salvestra et que la Salvestra était morte. Et alors toutes les femmes, vaincues par une double pitié, jetèrent dans l’église une lamentation encore plus haute. » Cependant le pauvre mari, tout en larmes, contait à l’assistance l’histoire de la dernière nuit. On coucha Salvestra, ornée de la parure des mortes, aux côtés de Girolamo ; les prêtres vinrent prier autour du couple infortuné, et « la même sépulture reçut pour l’éternité les deux amans que l’amour n’avait point unis sur la terre. »

Je trouve, en ces petits romans, une sorte de morbidezza italienne dont le charme est assez pénétrant. Langueurs, chagrins, mélancolie ou désespérance, mourir pour le dédain de l’être aimé, ou mourir encore pour ne point lui survivre, toutes ces nuances de la passion souffrante, refoulée ou brusquement privée de son objet, nous donnent, sans secousse violente, une agréable émotion littéraire. Ce sont des idylles que Boccace a contées avec une parfaite délicatesse de langue et d’images. Mais l’idylle, dans cette Florence du XIVe siècle où, écrit Dino Compagni, à chaque crise de la vie publique, « l’on en vient au sang », était sans doute une fleur très rare. Les sombres palais guelfes aux grosses tours crénelées, les sinistres ruelles voûtées, ténébreuses, qui descendent à l’Arno, gardaient le secret d’histoires lugubres, où l’amour provoquait au crime, où le baiser tuait, où l’honneur outragé se complaisait en d’atroces vengeances. Ce sont les horreurs du Décaméron, que nos charmantes Florentines n’ont entendues qu’en frissonnant.


IV

Il y avait à Florence une jeune dame « belle de corps et altière d’esprit », riche et noble, nommée Hélène. Veuve, elle ne s’était point remariée ; elle aimait un « gracieux jeune homme » et les deux amans « se donnaient du bon temps. » Un jeune gentilhomme toscan, Rinieri, revenait alors de Paris, où il avait étudié sous les maîtres de l’Université : il était docte et riche, et menait un train brillant. Un jour, dans une fête, il aperçoit Hélène en ses vêtemens de deuil, belle et désirable plus que femme au monde ; il en devient sur-le-champ amoureux et prend la résolution de tout tenter pour être aimé d’elle. La jeune dame, « qui n’avait pas les yeux dans sa poche », voit, de son côté, l’émotion de Rinieri et se dit en riant : « Je n’aurai pas perdu ma journée ; voici un jeune merle que je prends par le nez. » Et, par un jeu de regards furtifs, plein de promesses mensongères, elle active le feu de cette passion naissante. L’étudiant désormais tourne autour du logis d’Hélène, lui déclare bientôt son amour par l’entremise de la servante. Elle fait répondre qu’elle aime Rinieri de toute son âme, mais que son honneur lui impose une réserve absolue. Rinieri multiplie les billets doux et les cadeaux, n’obtient que de vagues paroles, s’obstine dans sa poursuite. La perfide créature révèle à son amant, que tous ces cadeaux inquiétaient, l’amour de l’écolier, et tous deux tendent à celui-ci un piège odieux. Hélène l’invite à pénétrer chez elle dans la nuit de Noël. La servante l’introduit dans une cour abondamment jonchée de neige, et l’y enferme. Le froid était piquant, l’amoureux grelotte, attend, s’impatiente. La dame et son page, cachés derrière une jalousie, jouissaient de son ennui et de ses frissons. La servante reparaît à une fenêtre : « Madame est bien chagrine de ce contretemps ; ce soir, un sien frère est venu souper chez elle ; il n’en finit pas de bavarder, Madame vous prie de patienter encore un peu. » Et la soubrette se retire et va se coucher. Hélène rentra dans son appartement et, jusqu’à minuit, se réjouit avec son favori de l’avanie si joliment inventée pour l’autre. « Levons-nous un peu, dit-elle enfin, et voyons si le feu dont brûlait cet impertinent est éteint. » Ils retournent à la jalousie : le pauvre Rinieri dansait éperdument dans la cour pour se réchauffer : ses dents claquaient, et la neige tombait en tourbillons. La vipère murmure à l’oreille de son amant : « Eh bien ! ma douce espérance, ne sais-je pas faire danser les hommes sans trompettes ni cornemuses ? » Puis elle descend derrière la porte de la cour et appelle. L’infortuné la supplie d’ouvrir. Chansons ! Son maudit frère est toujours là, et, après tout, pour quelques flocons de neige, Rinieri fait bien le délicat ; à Paris, d’où il vient, on sait qu’il neige autrement plus fort. Elle refuse de l’accueillir à l’intérieur tant que son frère ne sera point parti. « Au moins, dit-il, préparez un bon feu, car je meurs de froid. » Elle répond : « Et ce grand amour, dont tu brûlés, ne te tient-il plus au chaud ? » Elle remonte à sa chambre et laisse, jusqu’au jour, Rinieri « semblable à une cigogne, tant il battait des mâchoires. » La servante délivre enfin l’amoureux transi, avec des paroles meilleures et la promesse de nuits plus heureuses. Mais, lui, il était guéri de sa passion, enragé de vengeance, aux trois quarts gelé et perclus, presque mourant. Les médecins qu’il fit venir à son chevet eurent les plus grandes peines à ne point le tuer tout à fait. Une fois « sain et frais », il songe à assouvir sa haine. D’ailleurs, la fortune lui sourit : l’amant avait trahi la belle pour une autre maîtresse ; Hélène en était au désespoir. Voyant passer tous les jours Rinieri sous ses fenêtres, elle eut une idée bizarre : puisqu’il était si savant, ne pourrait-il, par opération magique, ramener entre ses bras l’ingrat qu’elle pleure ? L’étudiant répond qu’en effet il peut tirer l’autre, grâce à la nécromancie, même du fond de l’Asie : mais c’est une œuvre que Dieu condamne, un rite tout diabolique, surtout quand il s’agit d’amour. Il consent néanmoins à perdre son âme pour la femme qu’il feint d’aimer toujours, malgré le souvenir de la nuit de Noël. Il faut, pour cette magie, un lieu solitaire, l’heure de minuit, un grand courage. Hélène est prête à tout. Cette Fiammetta méchante, exaspérée d’amour inassouvi, ne se méfie point de l’homme dont elle s’est fait un implacable ennemi ; et puis, fille étrusque ou latine, l’étrangeté même de la cérémonie nocturne inventée par Rinieri est pour la charmer. Il faut, dit-il, au dernier quartier de la lune, qu’elle se baigne nue, toute seule, sept fois de suite, en un courant d’eau vive, tenant en main une image d’étain représentant l’amoureux fugitif ; puis, toujours nue, grimper en haut d’un arbre ou sur le toit d’une maison, et se tourner à sept reprises, avec l’image, du côté du nord, en prononçant une incantation qu’il lui livrera écrite : à peine la formule aura-t-elle été dite que deux demoiselles « les plus belles qu’elle aura jamais vues », viendront la saluer et lui offrir leurs services surnaturels. Elle leur demandera l’amant disparu. Et la nuit d’après, vers minuit, l’enfant prodigue, tout en pleurs, frappera humblement à sa porte et ne l’abandonnera plus jamais.

Or, Hélène possède un bien dans le Val d’Arno, tout près du fleuve. Le théâtre du drame était ainsi trouvé. « Nous sommes en juillet, dit-elle, et le bain sera un plaisir délicieux. » Non loin de l’Arno est une vieille tour abandonnée, avec une échelle montant à la plate-forme du haut de laquelle les bergers veillent sur leurs chèvres errantes. Rinieri, tapi sous les saules du fleuve, voit Hélène se dépouiller de ses vêtemens qu’elle cache en un buisson ; elle se plonge à sept reprises dans l’eau froide, puis elle passe lentement, dans les ténèbres, nue et blanche, l’image magique entre les mains, allant vers la tour. Un instant, le jeune homme se trouble et se sent saisi d’une grande pitié ; il est sur le point de transformer singulièrement le rite du sortilège et d’embrasser le charmant fantôme. Mais le ressentiment de l’injure est plus fort, dans l’âme de l’écolier italien, que l’attrait du plaisir. Il la laisse monter au sommet de la tour, la suit dans l’ombre et retire l’échelle sans être vu. Elle a beau prononcer les paroles enchantées, les demoiselles fantastiques ne descendent point vers elle. L’aurore paraît ; elle attend toujours ; elle soupçonne enfin la vendetta de Rinieri, se félicite d’avoir souffert d’un froid moins vif que celui de la veillée de décembre, et s’apprête à rentrer chez elle. Plus d’échelle ! « Alors, comme si le monde s’écroulait sous ses pieds, le cœur lui manqua et, vaincue, elle tomba sur la plate-forme de la tour. » Elle pleure de honte, de remords et de fureur, elle sent son honneur a jamais perdu ; elle sera la risée de Florence. Il fait grand jour déjà, et l’étudiant s’avance gaiement au pied de la tour. « Bonjour, madame, les demoiselles ne sont-elles point encore venues ? » Elle le supplie par sa loyauté de gentilhomme ; elle lui promet de céder à ses désirs ; elle est faible « telle qu’une colombe entre les serres d’un aigle », au nom du seigneur Dieu, qu’il ait miséricorde ! L’étudiant, qui l’entendait gémir et pleurer, avait au cœur à la fois plaisir et chagrin : plaisir, pour sa vengeance si longtemps désirée ; chagrin, par la compassion qu’il avait de la malheureuse. Cette fois encore, la haine l’emporte. Il lui adresse un bien long discours, où s’étale son immense rancune, où éclatent des paroles outrageantes. « Non, tu n’es point une colombe, mais un serpent venimeux ! » Le soleil d’été commence à embraser le ciel et la terre, et Rinieri continue son homélie sur la perfidie des femmes, la légèreté des amans, l’éternelle niaiserie de l’amour. Puis, il s’en va déjeuner, en une villa voisine, chez un sien ami, après avoir placé son valet en sentinelle au pied de la tour. Bientôt Hélène, dévorée par le soleil, les chairs enflammées et saignantes, harcelée par les mouches et les taons, torturée par la faim et la soif, n’entendant plus que la crécelle des cigales et le murmure de l’Arno, se résigne à mourir. Son bourreau revient vers le soir, bien reposé ; il résiste encore aux cris de la victime, emporte à la maison d’Hélène les vêtemens qu’elle a déposés au bord du fleuve et les rend à la servante. Celle-ci court à la tour ; un paysan était en train de replacer l’échelle ; ils montent tous deux et trouvent la jeune femme haletante, défigurée, hideuse, « brûlée comme une souche. » Le bonhomme enlève la dame et la descend dans la prairie ; la jeune fille tombe de l’échelle et se casse une jambe. La nuit même, on rapporte les deux femmes à Florence. L’amoureuse languit longtemps avec la fièvre « et laissa maintes fois sa peau attachée aux draps de son lit. » Elle confessa que cette mésaventure était l’effet d’une sorcellerie et que le diable en personne l’avait ainsi malmenée. Elle oublia son amant et, dorénavant, se garda d’aimer. « Et l’étudiant, dit Boccace, apprenant que la servante avait la jambe rompue, jugea sa vengeance très complète et, joyeux, s’en alla de Florence, sans avoir parlé de cette bonne histoire. »

Ce conte, d’un goût très barbare, est isolé dans le Décaméron. Il en est d’autres, où l’horreur est portée à son comble et dans lesquels cependant paraît une esthétique de grande valeur. Ce sont les drames farouches où la passion sauvage des maris, des pères et des frères interrompt tout à coup le duo d’amour, où la volupté est noyée dans le sang. Boccace tire des chroniques de Provence une histoire épouvantable dont s’était inspiré déjà Francesco da Barberino. Deux chevaliers, messer Gugliemo Rossiglione et messer Guardastagno, étaient unis par la plus tendre amitié. Le premier avait une femme « très belle et désirable », dont s’éprit le second. Toujours l’histoire des deux coqs et de la poule. La dame ne fit pas longue résistance, mais Rossiglione se rendit bientôt compte de son malheur. Il invita donc son ami à chevaucher, avec lui, vers la France, où était annoncé un grand tournoi chevaleresque. Il l’attendit à son passage dans une épaisse forêt, le vit venir désarmé, et, le visage masqué de la visière, « félon et méchant, la lance en arrêt, se rua sur Rossiglione en criant : Tu es mort ! » Il le transperce, et les écuyers du pauvre chevalier détalent au plus vite sans avoir reconnu l’assassin. Celui-ci arrache à la pointe de sa dague le cœur de son ami et le fait apprêter par son cuisinier, comme cœur de sanglier. Il se met à table avec sa femme, mange fort peu, en silence ; on apporte l’horrible mets, et la châtelaine, qui était en appétit, le mange tout entier. « Ma dame, comment as-tu trouvé ce plat ? — Monseigneur, sur ma foi, il est exquis. — Par Dieu ! je te crois sans peine et ne m’étonne point que, mort, ce que tu as si fort aimé te plaise encore. C’est le cœur de messer Guardastagno, que vous aimiez si tendrement, femme déloyale. » Et l’épouse adultère, se redressant alors, dans sa dignité d’amante, en face du chevalier déshonoré par une infamie : « Vous avez agi en traître et en scélérat : je lui avais librement donné mon amour, et, si je vous ai outragé en cela, ce n’était point lui, mais moi seule qu’il fallait frapper. À Dieu ne plaise que, sur une nourriture si noble, sur le cœur d’un chevalier si valeureux et si courtois, aucune autre ne tombe dorénavant ! » Elle se jette par une fenêtre très haute ; on la relève morte. Guglielmo, redoutant la justice du comte de Provence, fait seller ses chevaux et s’enfuit : les vassaux des deux seigneurs enterrent dans le même sépulcre les deux amans et, sur le marbre de leur tombe, on écrivit en vers le récit de leurs infortunes.

Tancrède, prince de Salerne, « fut un seigneur très humain et de nature bienveillante. » Sa fille unique, Ghismonda, qu’il chérissait d’une tendresse sans pareille, mariée au duc de Capoue, fut bientôt veuve et revint habiter le palais de son père. Elle était jeune, très belle, savante et gagliarda. Ce mot est toujours d’un sens complexe et incertain. Mettons qu’elle était audacieuse. Son père ne se souciant pas de la remarier, elle songea à se pourvoir d’un amant. Elle jeta les yeux sur un page, Guiscard, de race très humble, mais noble par l’âme et charmant. Il fut facile à séduire. Un après-midi d’été, le prince s’étant par hasard assoupi derrière les rideaux du lit de Ghismonda, surprit les amans ; le lendemain, il fit arrêter Guiscard et manda sa fille. Il lui annonce d’abord le sort qu’il réserve au page et lui demande par quelle raison elle peut défendre « sa grande folie ». Le pauvre homme parlait ainsi « la figure baissée et pleurant aussi fort qu’un enfant battu de verges. » Ghismonda, mordue par une douleur terrible, persuadée que le jeune garçon est déjà sacrifié, mais soutenue par une âme altière, la tête haute, sans larmes, répond à son père : « oui, j’ai aimé, j’avais le droit d’aimer, étant jeune, ardente et libre, et j’aimerai Guiscard jusqu’à la dernière minute de sa vie. Faites-le donc égorger, s’il vous plaît ainsi, et tuez-moi à mon tour ; sinon, je saurai bien accompagner mon amant au tombeau. » Le prince pleure de plus belle. « Va-t’en pleurer avec les femmes et tue-nous tous les deux d’un seul coup ! » — « Tancrède admira la grandeur d’âme de sa fille. » Il n’ajoute, d’ailleurs, aucune foi à ses menaces et, « afin de refroidir un amour trop brûlant », cet homme si bienveillant etsi doux ordonne que, la nuit suivante, « sans aucun bruit on étrangle Guiscard et qu’on lui arrache le cœur. » Le jour venu, il dépose lui-même la sanglante relique dans une grande coupe d’or et l’envoie par un de ses officiers à la jeune femme, avec ce message : « Ton père te donne ce cœur pour te consoler de la perte de l’être le plus aimé, ce cœur à qui tu as prodigué les joies qui lui furent les plus chères. » — « Mon père a bien fait, dit-elle, il fallait une sépulture d’or à un cœur si magnanime. Au moment de mourir, je reconnais une dernière fois tout l’excès de son amour et le remercie du rare présent qu’il envoie à sa fille expirante. » Entourée de ses filles d’honneur, elle se penche sur la coupe et dit en pleurant adieu à son bien-aimé, à sa jeunesse, à son bonheur trop rapide, verse dans la coupe un poison mortel et videsans trembler le calice funèbre. Puis, elle se couche sur son lit, dans l’attitude la plus solennelle, tenant toujours la coupe d’or serrée contre sa poitrine et attend silencieusement la mort. Tancrède accourt au chevet de l’agonisante. Elle le prie de ne point pleurer sur le mal qu’il a voulu faire, de réserver sa pitié, qu’elle repousse, de lui accorder une seule grâce, celle de rejoindre dans le sépulcre l’adolescent qu’elle aimait et qui est mort pour elle. « Et, serrant toujours contre son cœur la coupe d’or, et les yeux éteints, elle soupire : Que Dieu demeure avec vous, moi, je m’en vais pour toujours ! »

De Salerne à Messine, le voyage n’est point long, sur la mer la plus riante et la plus perfide du monde : mais de l’Italie napolitaine à la Sicile, la distance morale est assez grande. Je crois bien que les Arabes ont légué à cette île leur astuce tranquille, leur patience fataliste, leur douceur dans les préludes du crime : le Sicilien est de race plus fine, plus patricienne que le græculus dégénéré du pays de Naples ; mais il est froidement implacable, tel qu’un fils de l’Orient. Isabella vit à Messine avec ses trois frères, qui sont de riches marchands. L’origine de la famille est toscane, mais, comme on finit toujours par hurler avec les loups, l’âme des trois jeunes hommes est devenue, par contagion, froidement méchante : il n’est point de fourbes plus cruels sur ce rivage de la mer des Sirènes. Isabella a distingué, pour son malheur, l’intendant de ses frères, un jeune Pisan, Lorenzo, à qui elle fait les plus aimables avances, et voilà un couple d’amans de plus heureux pour quelques jours. Mais l’aîné des frères a vu la jeune fille se rendant, de nuit, au logis de Lorenzo. C’était, assure Boccace, « un sage jeune homme », qui ne souffle d’abord mot de sa découverte, laisse aller la pauvre enfant, réfléchit longuement, informe enfin les deux autres du fâcheux accident de famille. Les trois sages jeunes gens délibèrent, se décident à se taire, à feindre de tout ignorer, afin d’éviter l’infamie pour leur sœur et pour eux-mêmes : ils attendront qu’une occasion s’offre d’effacer sans bruit ni péril la honte de leur maison. Ils continuent à s’entretenir amicalement et à rire avec Lorenzo, puis, un matin, l’emmènent avec eux hors de la ville, comme pour une promenade et, parvenus en un lieu solitaire, l’assassinent, l’enterrent et s’en retournent paisiblement à Messine. Les jours s’écoulent, Isabella s’inquiète et n’obtient de ses frères que de vagues réponses où perce un inquiétant mystère : elle pleure, s’irrite, se désespère, attend en vain le retour de l’amoureux. Une nuit, elle l’aperçoit en songe, livide, fantôme de terreur : il lui dénonce le crime, la place de sa tombe et disparaît. Dès le matin, accompagnée d’une amie, elle se rend à l’endroit désigné par le mort, écarte les feuilles desséchées, fouille la terre, découvre le cadavre ; elle détache la tête à l’aide d’un couteau, la rapporte à Messine, verse toutes ses larmes sur le cher débris, l’enveloppe d’une étoffe précieuse et l’ensevelit au fond d’un vase rempli de terre où elle plante des basilics de Salerne. Chaque jour elle le baigne d’essence de roses ou de fleurs d’oranger et passe sa vie en pleurant, à côté de l’urne mortuaire. Le basilic grandit et fleurit ; la jeune fille dépérit, refuse d’avouer la cause de son mal ; les frères lui enlèvent le basilic, vident le vase et trouvent la tête de Lorenzo où était encore attachée la chevelure frisée. Effrayés, ils l’enfouissent de nouveau, et, craignant d’être découverts, « ils sortent avec précaution de Messine et se retirent à Naples. » Quant à Isabella, privée de son douloureux trésor, elle meurt de chagrin. Il y a sans doute, en ce conte, une réalité historique, tout au moins l’écho d’une légende populaire. Une canzone sicilienne, que l’on chantait au temps de Boccace, suit d’assez près le récit du Décaméron ; mais elle se termine par cette strophe :

« Et moi, pour son amour, je mourrai de douleur, — pour l’amour de ma fleur. — Si quelqu’un voulait me la rendre, — je la rachèterais volontiers. — Cent onces d’or que j’ai à la maison, — volontiers je les lui donnerais, — et je lui donnerais encore un baiser. »

Dernière parole bien consolante. L’amoureuse de la vieille ballade ne mourra pas comme celle du conte. Elle promet un baiser. Elle tiendra sa promesse. Elle est sauvée.


V

Sortons de cette nécropole. Aussi bien, sur les rives du détroit de Messine, où passe la route de l’Orient et celle de l’Afrique, nous touchons à la région des grandes aventures maritimes, à la piraterie héroïque du moyen âge, aux hasards et aux ensorcellemens des contrées de pure lumière où dorment en paix les civilisations éteintes et les religions mortes. Les Italiens n’avaient qu’à s’embarquer à Venise, à Gênes, à Amalfi, à Otrante, et, du château même de leur galère, ils entrevoyaient, comme en un mirage, les lointains pays fantastiques dont toute la chrétienté rêvait alors, les rois et les papes songeant au Saint-Sépulcre, les frères mendians souhaitant la conversion des païens barbares, les moines contemplatifs, préoccupés du Paradis terrestre, les doges, les tisseurs de soie, les banquiers, les armateurs de la péninsule, calculant la richesse de ces royaumes aux noms glorieux, l’Égypte, Carthage, la Syrie, la Perse, le Cathay, l’Inde, Constantinople, Trébizonde, Chypre, Athènes, Tyr, Jérusalem. Depuis Marco Polo, l’extrême Asie semblait ouverte à l’Occident européen. On connaissait les chemins menant aux épices précieuses, à la poudre d’or, à l’encens, à l’ivoire, aux bêtes rares, aux ruines colossales, aux rites étranges, aux voluptés mortelles. Le Soudan de Babylone, le Prêtre Jean, le Grand Khan des hommes à face jaune, le Vieux de la Montagne, les émirs et les khalifes, Mahomet, les Pères de la Thébaïde, les ermites du Gange, formaient là-bas comme une humanité extraordinaire vers laquelle soupiraient les poètes, les ascètes, les barons féodaux, les aventuriers, les politiques et les femmes. Et la mer étincelante qui se déroulait jusqu’à ces merveilles avait, elle aussi, comme un charme magique ; les brusques coups de vent des parages de l’Archipel, la rage des petits flots brodés d’écume, les côtes rocheuses de Morée ou de Syrie, découpées en promontoires aigus ou en baies profondes, retraites azurées où les corsaires se tenaient à l’affût, la sombre menace du cap Ténare, la grâce de Zante, des Cyclades et de Smyrne, la majesté du Bosphore, n’était-ce pas l’appel irrésistible de la Méditerranée à quiconque, des Alpes à l’Etna, jugeait bien étroite l’ombre de son campanile communal, et se sentait entraîné et tourmenté par l’attrait de l’inconnu ?

Beaucoup de ces poètes étaient, à la vérité, d’astucieux marchands âpres au gain et légers de conscience, tels que ce Landolfo Buffolo, bourgeois de Rovello, petite ville de la côte d’Amalfi, « la plus délicieuse région de l’Italie, pleine de jardins et de fontaines, et d’hommes riches, ardens au négoce. » Il voulut doubler sa fortune, arma un grand navire qu’il chargea de denrées et fit voile pour Chypre. Mais toute une flottille marchande avait jeté l’ancre avant lui dans le port de l’île, il dut vendre sa cargaison à vil prix et, se trouvant presque ruiné, « il pensa soit à mourir, soit à voler pour relever ses affaires » ; il s’arrête au second parti, vend son navire, achète un bateau léger, « excellent pour la course, sottile da corseggiare », et se met à écumer les mers du Levant, aux dépens surtout des Turcs, mais sans négliger les chrétiens. En moins d’une année, il avait pris tant de navires, pendu tant de patrons, qu’il se vit plus riche qu’il n’était auparavant. Très joyeux et décidé à se retirer des affaires, il mit le cap sur l’Italie. Mais, en plein Archipel, le sirocco, l’hôte terrible de ces parages, le força à se réfugier à l’abri d’une petite île. Le malheur voulut que deux grosses galères marchandes de Gènes, qui venaient de Constantinople, durent s’arrêter au même endroit. À pirate, pirate et demi. Les Génois, pour tuer le temps, s’emparèrent du bateau et des richesses de notre homme et le hissèrent à leur bord, en simple pourpoint. On se remet en route. Une violente tempête s’élève, qui sépare les deux navires génois et brise « comme une bouteille contre un mur » celui qui portait Landolfo sur les rochers qui hérissent les abords de Céphalonie : la cargaison et l’équipage tombent à l’eau ; l’avisé corsaire embrasse une planche, puis s’installe sur une caisse et vogue, à la grâce de Dieu, trempé comme une éponge. Il aborde aux rives de Corfou, ainsi que fit naguère Ulysse. Ce n’est point une fille de roi, mais une vieille femme qui, le prenant d’abord pour un monstre marin, l’accueille en le tirant à terre par la chevelure. Le voilà sur le sable et aussi la bienheureuse caisse. Il était à moitié mort de faim et de terreur. La vieille, aidée de sa fille, le porte dans une étuve, le réchauffe, le restaure. Il est remis sur pied. En l’absence de son hôtesse, il va ouvrir la caisse abandonnée, la trouve pleine de pierres précieuses, se garde bien de souffler mot de la découverte, demande un sac où il enfouit le trésor qu’il attache à son cou, passe sur une barque de pêcheur à Brindisi, puis à Trani. Là, quelques compatriotes le reconnaissent, le rhabillent et lui prêtent de quoi retourner à Rovello. Rentré chez lui, il bénit Dieu, ouvre la besace, vend les pierreries et, encore deux fois plus riche qu’avant son départ, se jure à lui-même de ne plus jamais naviguer. Le corsaire était d’ailleurs un galant homme : il envoya une grosse somme à la charitable vieille de Corfou et à ses compères de Trani.

Les aventures des femmes étaient, au moyen âge, plus étonnantes encore que celles des hommes. Marco Polo fit, au XIIIe siècle, à la cour de l’empereur mongol, la connaissance d’une dame de Metz que les Hongrois avaient enlevée sur les bords de la Moselle et que les Asiatiques avaient prise aux rives du Danube. Le Décaméron renferme de ces curieuses histoires d’héroïnes errantes, longtemps persécutées et malheureuses, dont l’innocence finit par éclater à la satisfaction du lecteur. Telle, madonna Zinevra, de Gênes, qui, calomniée horriblement par un mauvais gars, Ambrogiuolo, condamnée à mort par son mari Barnabo, épargnée par la pitié de l’émissaire de celui-ci, mais que Barnabo croit morte et mangée par les loups, se travestit en matelot et, la tête rasée, entre au service d’un gentilhomme catalan qui se promenait pour son plaisir et son négoce à travers la Méditerranée. Elle s’appelle dès lors Sicurano. Le soudan d’Égypte, à qui le Catalan avait présenté des faucons, frappé de la bonne mine du jeune mousse, le demande à son maître. Sicurano devient aussitôt le favori du prince. Il est chargé de présider au bon ordre de la foire de Saint-Jean-d’Acre ; parmi les marchands venus de toutes les cités italiennes, il reconnaît le traître Ambrogiuolo, se lie adroitement avec lui, le décide à conter son odieuse machination et le ramène à Alexandrie, où il ne se fait pas prier pour divertir le Soudan par l’histoire de madonna Zinevra. Alors celle-ci mande en Égypte son mari par l’entremise d’armateurs génois ; toujours travestie en page musulman, elle force son accusateur à dévoiler son crime à Barnabo, en présence du prince, puis elle dénonce son sexe, se nomme et se jette dans les bras de son époux, fort étonné d’une résurrection si inattendue. Le soudan, qui n’est pas moins surpris de la métamorphose, renvoie en Italie le couple romanesque, comblé de richesses, et fait attacher à un poteau Ambrogiuolo nu et bien enduit de miel ; les et les taons dévorent jusqu’aux os le misérable.

Mais quels accidens de la fortune sont comparables à ceux qui fondirent sur la fiancée du roi de Garbe ? Le sultan de Babylone, pour récompenser l’alliance de ce prince marocain, lui envoya comme épouse sa fille, la charmante Alaciel. Le navire avait quitté l’Égypte par un beau temps, mais une fois la Sardaigne dépassée (la route suivie était déjà bien étrange), une tempête si furieuse assaillit les voyageurs qu’ils furent emportés jusqu’à Majorque et, de nuit, se brisèrent sur les récifs. La princesse et ses demoiselles demeurent seules sur les ruines de la galère, que les vagues roulent jusqu’à la plage. Un gentilhomme, Pericon da Visalgo, qui faisait ce matin-là, à cheval, sa promenade le long des grèves, découvre Alaciel, « toute timide », dans la chambre de proue. Pericon emmène à son château les naufragées, les réconforte et devient sur-le-champ amoureux de la jeune fille. Elle résiste quelques jours à ses prières, mais un festin où elle a goûté à des vins trop généreux et un ballet où elle-même danse un pas fort oriental, lui font tout à coup oublier la couronne de Garbe. Ce paisible bonheur ne dure guère ; le jeune frère de Péricon, Marato, « beau et frais comme une rose », s’éprend de la maîtresse païenne de son aîné ; une nuit, il tue celui-ci, enlève Alaciel et l’embarque sur une felouque génoise en partance pour les ports de Romanie. Une fois en pleine mer, la princesse pardonne à son ravisseur le meurtre de son premier amant, mais les deux patrons du navire, jeunes et audacieux, la convoitent à leur tour et s’entendent pour partager fraternellement son amour. Un matin, comme le navire filait très vite, Marato, debout à la poupe, contemplait la mer ; les forbans le poussent par les épaules, et le voilà dans les flots. On avait couru plus d’un mille avant que la chute du jeune seigneur ne fût connue. Grande douleur pour Alaciel ; les deux capitaines s’efforcent de la consoler, et déjà elle leur sourit à travers ses larmes. Le moment était venu de la querelle classique à coups de couteau entre les deux prétendans ; l’un d’eux tomba mort, l’autre grièvement blessé. Cette affaire chagrine beaucoup Alaciel, qui débarque à Clarence, en Morée, et descend à l’hôtellerie en compagnie du cher blessé. Le bruit de sa beauté parvient vite aux oreilles du prince de Morée, qui lui rend visite et l’emmène en son palais où il la traite comme il ferait une épouse. Elle se remet bientôt de ses premiers ennuis et reprend toute sa gaieté naturelle. Le jeune duc d’Athènes, informé du demi-mariage de son cousin, vient lui rendre visite, s’enflamme comme il convient, une nuit, assassine le prince, le jette par la fenêtre de sa chambre à coucher, et n’oublie point d’étrangler l’officier qui lui a traîtreusement ouvert les portes de l’appartement. Alaciel dormait du sommeil de l’innocence. Le duc, à la faveur des ombres, joue le rôle de son défunt cousin ; puis, avant l’aube, met à cheval la dame éplorée et, suivi de ses spadassins, pique des deux sur le chemin d’Athènes. Comme il était marié, il cache sa conquête dans une villa voisine de la mer. La douleur d’Alaciel était extrême, mais dura peu ; elle se résigna à changer son blason féodal. Cependant les sujets du primat de Morée avaient découvert le cadavre de leur seigneur. Le frère du mort, qui héritait du pouvoir, s’empressait de lever une armée pour venger l’attentat. Le duc arme de son côté et demande l’aide de son beau-père, l’empereur grec, qui lui expédie son propre fils, Constantin. Le duc, plus imprudent que le roi Candaule, montre, par vanité pure, la princesse à son beau-frère, un louveteau qui va brûler de dévorer la tendre brebis. À l’ouverture des hostilités, le jeune Byzantin se trouve « mal à son aise de sa personne. » Il laisse les Athéniens et leur seigneur recommencer tout seuls la guerre du Péloponèse et va rendre un soir visite à l’aimable Alaciel. Sous prétexte de promenade à la fraîcheur des jardins, il l’entraîne du côté de la mer, la jette, éplorée, sur une barque qui se dirige à force de rames vers Égine. Il s’arrête sur la plage de l’île le temps nécessaire pour que la belle commence à sécher ses larmes, puis il l’emmène à Chio où elle achève de se consoler. Le sultan turc Osbech, qui se trouvait alors à Smyrne, eut vent de l’aventure. Il tente une descente nocturne au rivage de Chio, massacre et brûle tout ce qu’il peut et fait voile pour les côtes d’Anatolie ; il emportait sur sa galère l’infortunée Alaciel et l’épousait sans retard. La voilà sultane, mais l’Orient était alors bien troublé. Osbech avait à repousser l’invasion de Basan, roi de Cappadoce ; il laisse donc Alaciel à la garde d’Antioco, le plus loyal de ses officiers, et marche contre Basan. À la première bataille, il reste mort sur le terrain ; cependant Antioco ne perdait point son temps. Il était le premier homme qui parlât l’idiome d’Alaciel. La malheureuse, depuis de très longs jours, était aimée par des ravisseurs au langage desquels elle n’avait rien compris. À l’approche de l’ennemi, elle s’enfuit à Rhodes avec son nouvel amant. Quelques mois après, Antioco meurt en confiant sa maîtresse aux soins d’un marchand de Chypre, son meilleur ami. En pleine mer, entre Rhodes et Chypre, la princesse et le marchand se jurent un amour éternel. Peut-être le serment eût-il été tenu si le marchand n’avait point eu affaire en Arménie. Pendant son absence, Alaciel reconnut, passant sous ses fenêtres, un gentilhomme égyptien, Antigono, attaché jadis à la cour du Soudan, son père. Elle l’appelle et lui conte la chronique lamentable de ses naufrages et de ses mariages. Antigono la rassure touchant le point délicat du roman : « Personne ne sait qui vous êtes, je vous rendrai à votre père plus chère que jamais, et, lui, il vous rendra fiancée, très pure, à votre époux le roi de Garbe. » La princesse revoit son père qui ne comprend rien à ce long silence. Pourquoi n’a-t-elle jamais écrit en Égypte ? Elle répond par l’histoire concertée avec Antigono. La tempête l’a jetée dans les marais d’Aigues-Mortes. Là, des jeunes gens l’ont entraînée par les tresses de sa chevelure, vers un grand bois. Quatre chevaliers sortirent du bois et la délivrèrent ; ils la conduisirent à un monastère de nonnes, où elle avait vécu très saintement. Elle avait dû feindre d’être née chrétienne et fille d’un riche Cypriote. Un jour l’abbesse l’avait confiée à de respectables pèlerins qui se rendaient au Saint-Sépulcre, en passant par Chypre. Et, au moment de débarquer en cette île, elle avait reconnu par hasard Antigono qui se promenait le long de la mer… Le reste du conte allait tout seul. Antigono, présent au récit, y ajoute les louanges que les saintes religieuses et les bons pèlerins faisaient de la singulière pudeur d’Alaciel. Jamais père ne fut plus fier que ce soudan des vertus de sa fille. Il reprit le premier projet de mariage. Le roi de Garbe, qui attendait toujours sa fiancée, la fit, cette fois, chercher par ambassadeurs, et reçut comme vierge cette veuve de huit ou neuf maris. « Ils vécurent longtemps fort heureux », conclut Boccace. Je le crois sans nulle peine. N’était-ce point, pour ce roitelet marocain perdu au delà des colonnes d’Hercule, un présent des dieux, cette princesse que de si longs voyages avaient formée à la résignation, à l’indulgence et à la douceur ? Plus fortunée que ne fut, plus tard, Mlle Cunégonde, elle se reposait enfin sur un trône des émotions de sa première jeunesse et apportait à son époux définitif le plus rare des trésors, pour des temps de grande barbarie, une connaissance approfondie de la Méditerranée, dont elle avait vu tous les aspects, tous les périls, tous les intérêts politiques et toutes les religions : la noblesse espagnole et la féodalité latine de l’Orient, le césarisme byzantin, le sultan turc, les chevaliers de Saint-Jean et les navigateurs italiens, les corsaires et le sirocco.

Ce roman, que La Fontaine a légèrement gâté, bien qu’il ait son compte de gens diversement assassinés, est plutôt une amusante bouffonnerie dans le goût oriental. On en tirerait aisément un opéra-comique, et Boccace lui-même y a souligné la scène du ballet. Mais un genre manquerait à l’ample théâtre du Décaméron si le conteur n’y avait placé une légende de nécromancie. Les Italiens ont eu, jusqu’à Cagliostro, le secret de ces sortes de mystères. Ils évoquaient les morts de l’autre monde, supprimaient le temps et l’espace, prophétisaient l’avenir, enfermaient, comme dans le conte souabe du Novellino, de longues années en trois minutes, transportaient, en un clin d’œil, une personne vivante à d’énormes distances, par delà les mers et les montagnes. C’est par un miracle ou une féerie de cette espèce qu’il convient de clore la longue représentation dramatique à laquelle Boccace nous avait conviés.

Au temps de Frédéric Barberousse, Saladin, soudan d’Égypte, eut la curiosité, renouvelée plus tard par Pierre le Grand, de voir de près la civilisation et l’état militaire des peuples chrétiens, afin de mieux résister à la croisade. Il visita la Lombardie, déguisé en marchand cypriote, accompagné de quelques sages conseillers. Entre Milan et Pavie, il rencontra un gentilhomme, Torello d’Istria, qui chassait au faucon et voulut faire honneur aux étrangers. Il les emmena dans son château, sur les bords du Tessin, et les traita magnifiquement. Il leur présenta sa femme et ses deux jeunes fils, qui étaient « beaux comme des anges ». La dame, non moins courtoise que son mari, offrit au noble inconnu des fourrures, des étoffes de laine et de velours et du linge fin. Puis on se quitta enchantés les uns des autres. Quelque temps après, Torello se résout à « faire le passage », malgré la résistance et les larmes de sa femme. Il la prie, si aucune nouvelle ne lui vient de sa part, d’attendre, avant que de se remarier, un an, un mois et un jour. Elle lui passe au doigt son propre anneau nuptial, afin que, de son côté, il ne l’oublie point. Torello arrive à Saint-Jean-d’Acre, où la peste sévissait. Il est bientôt fait prisonnier et conduit à Alexandrie. Saladin le reconnaît à une grimace qu’il lui sait familière et se fait connaître lui-même en montrant au gentilhomme les présens reçus de sa femme. Le soudan, charmé de payer sa dette de gratitude, invite l’Italien à demeurer quelque temps à sa cour. Torello accepte, mais écrit une lettre à sa femme, afin d’interrompre la prescription du terme fixé à sa fidélité. Deux circonstances imprévues gâtent ses affaires conjugales. La galère portant le message se perd corps et biens sur les côtes de Barbarie, et un autre Torello de Dignes ayant péri en Syrie, le faux bruit de la mort de notre Lombard se répand sur les bords du Tessin. Torello n’est informé du naufrage et de l’imbroglio que peu de jours avant la dernière heure imposée au veuvage de sa femme et, « ne doutant point qu’elle ne fût sur le point de se remarier, il perdit l’appétit, prit le lit et se décida à mourir. » Saladin avait heureusement à son service un nécromant qui promit de transporter en une nuit Torello endormi d’Égypte à Pavie. Le soudan fit dresser une riche estrade, chargée de matelas, revêtue d’étoffes orientales, de drap d’or et de brocart. Torello s’y coucha, couvert d’une robe sarrasine brodée de perles et de pierreries, la tête coiffée d’un turban. Entouré de ses barons, le prince prit en pleurant congé de son ami : « Puissé-je vous revoir une fois encore dans ce pays-ci, avant que de mourir ! » Puis il l’embrassa tendrement et lui dit adieu. On fait boire à notre homme un breuvage magique, il s’endort ; l’on ajoute à son attirail un anneau orné d’une escarboucle « qui semble une torche enflammée », un sabre avec un ceinturon et une agrafe toute constellée de diamans ; sur le lit, deux bassins d’or pleins de doublons et une grande couronne d’or, destinée à la femme de Torello. Le nécromant fait un signe, et voilà l’estrade qui prend son vol, traverse la Méditerranée, franchit l’Apennin, pénètre dans l’église de San-Piero de Pavie où elle s’arrête, telle qu’un tabernacle éblouissant. Le sacristain, après avoir sonné matines, entre, au petit jour, un cierge à la main, dans l’église, et à la vue de ce monceau de choses éblouissantes, se signe épouvanté, s’enfuit et court réveiller l’abbé et les moines. La communauté étonnée de son récit, descend à son tour avec des cierges dans l’église, et demeure tout interdite à la vue du lit splendide sur lequel dort un cavalier d’aspect si peu catholique. À ce moment, Torello se frotte les yeux et pousse un grand soupir. Toute la moinerie, l’abbé en tête, se replie en arrière et crie : « Protégez-nous, Seigneur ! » Mais Torello s’était mis sur son séant, avait reconnu l’abbé qui était son oncle et l’appelait par son nom. L’abbé informe son neveu des secondes noces de sa femme fixées pour ce jour même. Le faux Sarrasin se donne le plaisir d’assister, en qualité d’ambassadeur du soudan, près du roi de France, au repas nuptial. Sa barbe, sa robe, son turban et son cimeterre le rendent méconnaissable aux yeux de l’épousée. Mais il glisse dans une coupe qu’il lui fait présenter par un page l’anneau conjugal confié par elle au jour de son départ. Troublée, épouvantée, elle regarde celui qu’elle croyait mort, et tombe dans ses bras. La figure de l’autre mari s’allonge singulièrement. Le cortège nuptial se réforme pour retourner en pompe joyeuse à la maison du premier époux, et tout le monde, sur les bords du Tessin, se trouve en ce jour parfaitement heureux.


L’Italie du XIVe siècle put contempler, en Boccace, l’image de sa civilisation, le spectacle ironique de ses faiblesses de cœur, la satire de ses passions et de ses violences. Le Décaméron fut réellement, à la plus triste époque de l’anarchie italienne, une œuvre nationale. Mais Boccace demeure le seul maître et seigneur de ce grand domaine. Ses successeurs borneront leur ambition à cultiver, chacun de son côté, parfois avec beaucoup d’agrément et un véritable génie d’invention, quelques plates-bandes du merveilleux jardin créé par le vieux maître toscan, entre les collines et la mer, sous le ciel très doux de Florence.


Émile Gebhart.
  1. Voyez la Revue du 1er novembre et du 1er décembre 1895.