Bodin - Le Roman de l’avenir/Post-Scriptum

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Lecointe et Pougin (p. 383-387).

POST-SCRIPTUM.

Est-ce un post-scriptum, ou n’est-ce pas plutôt un ante-scriptum ? Peu importe le nom. Je m’entends dire : pourquoi s’arrêter à ce volume ? Pourquoi laisser le lecteur à moitié chemin ? Veuillez m’écouter un instant.

Le livre est fini, et bien fini, pour tous ceux (et j’ai peur que le nombre n’en soit grand) qui l’auront trouvé ennuyeux, ou qui, sans y chercher le moindre intérêt, sans arrêter assez leur attention sur les personnages pour avoir la moindre curiosité du sort qui leur est réservé, auront voulu savoir quelle forme on avait donnée à une conception littéraire au moins bizarre, se bornant à tâter, à retourner, à soupeser cette conception, pour lui assigner sa valeur. Ceux-là sont les critiques, gens difficiles à contenter, surtout parce qu’ils diffèrent tous d’opinions arrêtées ou de manières de sentir.

Les uns, et c’est la plupart, n’auront pas trouvé que cet avenir répondît à celui qu’ils avaient imaginé ; ils l’auront jugé ou trop ou pas assez semblable au présent. D’autres y désireront plus de clarté, moins de choses laissées sans explication et jetées au lecteur avec le qui potest capere capiat ; d’autres, au contraire, regretteront de n’y pas rencontrer suffisamment le demi-jour de la poésie métaphysique, le crépuscule nuageux de la synthèse appliquée à l’histoire future de l’humanité ; ou les ténèbres sillonnées d’éclairs, avec les formes brèves et figurées du verset de l’Apocalypse.

Sans répondre à tous pour le moment, je dirai seulement aux derniers qu’en plaçant le point de vue d’avenir sur un plan trop éloigné, je me hasardais dans ce que j’appelle l’épopée de l’avenir, ce qui doit être l’œuvre d’un autre temps, ou certainement d’un autre homme. Des conceptions trop osées, qui eussent toutefois pâli auprès de celles de M. Ch. Fourier, cet utopiste armé de l’analogie comme d’un instrument tranchant à l’aide duquel il est devenu le plus merveilleux comme le plus intrépide des imaginateurs d’avenir ; de telles conceptions, dis-je, eussent eu l’inconvénient de trop nuire à la vraisemblance et à l’intérêt, et de ne pas laisser voir à la grande majorité des lecteurs ce qui leur plaît le plus, des personnages avec lesquels ils se sentent quelque chose de commun, avec lesquels ils sympathisent, et surtout qu’ils comprennent. Je sais bien qu’il est une respectable minorité de lecteurs (de ce côté du Rhin, bien entendu) qui n’aiment que ce qu’ils ne comprennent pas. J’avoue que je ne me sens guère de penchant à les satisfaire ; pourtant j’essaierai quelque jour. Je pense qu’en me donnant autant de mal pour être obscur que je prends de soin habituellement pour être clair, je pourrai bien trouver la chose moins difficile qu’on ne croit.

Quant au style biblique et oriental, ce style où l’on jette les images à poignée, plus d’une douzaine d’écrivains ou d’orateurs saint-simoniens ont apporté à ce genre de pastiche un talent, une verve, une richesse d’imagination, qu’un prêtre, grand écrivain pourtant, est bien loin d’atteindre ; et de plus, ils en décoraient des conceptions bien plus neuves que la démocratie évangélique des millénaires et de toutes les sectes qui se sont armées de quelques paroles du Christ pour attaquer l’ordre social. Ce style convient à la foi vive, à l’exaltation religieuse. Il ne faut pas trop en abuser. Mais aujourd’hui on use et on abuse de tout ; le langage poétique et figuré se mêle à tout, et les feuilletons sont parfumés de poésie. Heureux temps, où le talent coule à pleins bords, et qui se plaint de sa stérilité, comme c’est l’usage de tous les temps !

Enfin, il se trouvera des critiques qui articuleront des griefs plus spéciaux : ils m’accuseront d’être encore trop monarchique, trop aristocratique, et de laisser debout le christianisme, la propriété et le mariage ; ou, si c’est avec des modifications, de ne pas indiquer celles-ci. Pour répondre suffisamment à ces reproches, un volume ne serait pas trop ; j’espère donc qu’on voudra bien m’en dispenser quant à présent.

Mais ces lecteurs aimables et indulgens qui ne demandent pas mieux que de s’intéresser aux personnages, à l’action, aux lieux de la scène, oh ! ces bons lecteurs, s’ils regrettent le moins du monde de ne pas savoir comment cela finira, de ne pas voir se développer les caractères qu’il n’a été possible que d’indiquer seulement, pour préparer d’abord le théâtre sur lequel ils se produisent ; si ces lecteurs poussent la courtoisie j usqu’à s’enquérir des antecédens de Philirène et de Politée, des circonstances de l’union de celle-ci avec Philomaque, et de leur séparation ; en vérité, j’en serai si profondément touché que je ferai tout pour leur être agréable ; je fouillerai de nouveau dans le monceau de manuscrits du marquis Mummio de Foscanotte, et j’en tirerai un second volume en dépit de mon amour du dolce farniente.

Existe-t-il de charmantes lectrices qui demandent si la tendre Mirzala persistera dans sa belle résistance aux entreprises de l’audacieux Aëtos ? Et cet Aëtos, ce héros que je leur ai promis, et qu’elles n’ont encore aperçu qu’au travers des nuages de la seconde vue, sont-elles vraiment curieuses de le voir de plus près ? Je les en remercie mille fois. Tout cela leur était réservé dans la seconde partie ; cela et bien d’autres choses : et ces oiseaux de proie dont les mœurs valent bien la peine d’être observées, ne faudra-t-il pas les visiter ? Et ces aériennes qui ont imaginé de soumettre tout de bon le sexe masculin à un esclavage analogue à celui que leur sexe subissait chez les despotes d’Asie, qu’en dira-t-on ? Et Philomaque, comme un autre Thésée, ne voudra-t-il pas séduire la reine de ces nouvelles Amazones ? Et lui-même passera-t-il pour l’Ante-Christ ? Et se livrera-t-on quelque grande bataille atmosphérique ? Et la civilisation triomphera-t-elle des barbares ? Et le petit Jules, que deviendra-t-il ? Dans un autre temps la flatterie poétique prétendit qu’un petit Iule fut la tige des Césars ; est-ce qu’il y aura encore des Césars ? Oh ! pour cela, vous en demandez trop ; plus que je n’en saurai peut-être avec mes manuscrits. Mais après tout, ces questions que je m’imagine entendre, me flattent infiniment, et j’y répondrai de mon mieux dans un autre moment. Enfin, à ceux qui auraient la bonté de désirer dans la narration le sérieux des auteurs sincères qui croient à ce qu’ils disent, je promets d’être aussi sérieux qu’on peut l’être quand on fait le prophète et l’augure.

Si, par malheur, je ne pouvais accomplir ces promesses, alors il faudrait inscrire à la fin de ce volume la phrase finale ordinaire des articles de journaux sur la politique européenne et sur les événemens de l’orient : l’avenir nous apprendra, etc.