Boileau - Œuvres poétiques/Le Lutrin/Au lecteur

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Le LutrinImprimerie généraleVolumes 1 et 2 (p. 345-348).


LE LUTRIN.


POÈME HÉROÏ-COMIQUE[1]


1672-1683.

AU LECTEUR[2].

Je ne ferai point ici comme Arioste, qui quelquefois, sur le point de débiter la fable du monde la plus absurde, la garantit vraie d’une vérité reconnue, et l’appuie même de l’autorité de l’archevêque Turpin[3]. Pour moi, je déclare franchement que tout le poëme du Lutrin n’est qu’une pure fiction, et que tout y est inventé, jusqu’au nom même du lieu où l’action se passe. Je l’ai appelé Pourges[4], du nom d’une petite chapelle qui étoit autrefois proche de Montlhéry. C’est pourquoi le lecteur ne doit pas s’étonner que, pour y arriver de Bourgogne, la Nuit prenne le chemin de Paris et de Montlhéry.

C’est une assez bizarre occasion qui a donné lieu à ce poëme. Il n’y a pas longtemps que dans une assemblée où j’étois, la conversation tomba sur le poëme héroïque. Chacun en parla suivant ses lumières. À l’égard de moi, comme on m’en eut demandé mon avis, je soutins ce que j’ai avancé dans ma poétique : qu’un poëme héroïque pour être excellent, devoit être chargé de peu de matière, et que c’étoit à l’invention à la soutenir et à l’étendre. La chose fut fort contestée. On s’échauffa beaucoup ; mais, après bien des raisons alléguées pour et contre, il arriva ce qui arrive ordinairement en toutes ces sortes de disputes : je veux dire qu’on ne se persuada point l’un l’autre, et que chacun demeura ferme dans son opinion. La chaleur de la dispute étant passée, on parla d’autre chose, et on se mit à rire de la manière dont on s’étoit échauffé sur une question aussi peu importante que celle-là. On moralisa fort sur la folie des hommes qui passent presque toute leur vie à faire sérieusement de très-grandes bagatelles, et qui se font souvent une affaire considérable d’une chose indifférente.

À propos de cela un provincial raconta un démêlé fameux, qui étoit arrivé autrefois dans une petite église de sa province, entre le trésorier et le chantre, qui sont les deux premières dignités de cette église, pour savoir si un lutrin seroit placé à un endroit ou à un autre. La chose fut trouvée plaisante. Sur cela un des savans de l’assemblée, qui ne pouvoit pas oublier sitôt la dispute, me demanda si moi qui voulois si peu de matière pour un poëme héroïque, j’entreprendrois d’en faire un sur un démêlé aussi peu chargé d’incidens que celui de cette église. J’eus plutôt dit, pourquoi non ? que je n’eus fait réflexion sur ce qu’il me demandoit. Cela fit faire un éclat de rire à la compagnie, et je ne pus m’empêcher de rire comme les autres, ne pensant pas en effet moi-même que je dusse jamais me mettre en état de tenir parole. Néanmoins le soir me trouvant de loisir, je rêvai à la chose, et ayant imaginé en général la plaisanterie que le lecteur va voir, j’en fis vingt vers que je montrai à mes amis. Ce commencement les réjouit assez. Le plaisir que je vis qu’ils y prenoient m’en fit faire encore vingt autres : ainsi de vingt vers en vingt vers, j’ai poussé enfin l’ouvrage à près de neuf cents vers[5]. Voilà toute l’histoire de la bagatelle que je donne au public. J’aurois bien voulu la lui donner achevée ; mais des raisons très-secrètes[6], et dont le lecteur trouvera bon que je ne l’instruise pas, m’en ont empêché. Je ne me serois pourtant pas pressé de le donner imparfait, comme il est, n’eût été les misérables fragmens qui en ont couru[7]. C’est un burlesque nouveau, dont je me suis avisé dans notre langue : car, au lieu que dans l’autre burlesque, Didon et Énée parloient comme des harengères et des crocheteurs, dans celui-ci une horlogère et un horloger[8] parlent comme Didon et Énée. Je ne sais donc si mon poëme aura les qualités propres à satisfaire un lecteur ; mais j’ose me flatter qu’il aura au moins l’agrément de la nouveauté, puisque je ne pense pas qu’il y ait d’ouvrage de cette nature en notre langue, la Défaite des bouts-rimés de Sarasin[9], étant plutôt une pure allégorie qu’un poëme comme celui-ci.

  1. Le trésorier remplit la première dignité du Chapitre dont il est ici parlé et il officie avec toutes les marques de l’épiscopat. Le diantre remplit la deuxième dignité. Il y avait autrefois dans le chœur, à la place de celui-ci (du chantre) un énorme pupitre ou lutrin qui le couvrait presque tout entier ; il le fit ôter. Le trésorier voulut le faire remettre. De là arriva une dispute qui fait le sujet de ce poème.
  2. Cet avis est placé avant le Lutrin dans les éditions des Œuvres de Boileau publiées en 1674 et 1675.
  3. Turpin, Tulpin ou Tilpin, moine de Saint-Denis, puis archevêque de Reims, mourut à la fin du huitième siècle. Il n’y a nulle apparence qu’il soit l’auteur de la chronique fabuleuse qui porte son nom. Ce roman n’a été composé, selon Huet, qu’après l’an 1000 ; et ceux qui l’attribuent à un moine du Dauphiné, en retardent la composition jusqu’à 1092.
  4. Le poète, ne voulant pas nommer la Sainte-Chapelle de Paris, avait d’abord indiqué celle de Bourges ; il jugea ensuite à propos de changer Bourges en Pourges.
  5. Le Lutrin a plus de douze cents vers aujourd’hui.
  6. Le poëme n’était pas achevé : voilà tout le secret.
  7. Ces fragments avaient même été imprimés en 1673, à la suite de la Réponse au Pain bénit du sieur de Marigny.
  8. Dans la suite l’horloger et l’horlogère ont été remplacés par un perruquier et une perruquière.
  9. Dulot vaincu ou la Défaite des bouts-rimés, poëme de Sarasin.