Boileau - Œuvres poétiques/Le Lutrin/Chant 2

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Le LutrinImprimerie généraleVolumes 1 et 2 (p. 363-369).
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CHANT II.


CeCependant cet oiseau qui prône les merveilles[1],
Ce monstre composé de bouches et d’oreilles,
Qui, sans cesse volant de climats en climats,
Dit partout ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas ;
La Renommée enfin, cette prompte courrière,
Va d’un mortel effroi glacer la perruquiére ;
Lui dit que son époux, d’un faux zèle conduit,
Pour placer un lutrin doit veiller cette nuit.
PoÀ ce triste récit, tremblante, désolée,
Elle accourt, l’œil en feu, la tête échevelée,
Et trop sûre d’un mal qu’on pense lui celer :
« Oses-tu bien encor, traître, dissimuler[2]?
Dit-elle ; et ni la foi que ta main m’a donnée,
Ni nos embrassemens qu’a suivis l’hyménée,
Ni ton épouse enfin, toute prête à périr,
Ne sauroient donc t’ôter cette ardeur de courir !
Perfide ! si du moins, à ton devoir fidèle,
Tu veillois pour orner quelque tête nouvelle,

L’espoir d’un juste gain, consolant ma langueur,
Pourroit de ton absence adoucir la longueur.
Mais quel zèle indiscret, quel aveugle entreprise
Arme aujourd’hui ton bras en faveur d’une église ?
Où vas-tu, cher époux ? est-ce que tu me fuis ?
As-tu donc oublié tant de si douces nuits ?
Quoi ! d’un œil sans pitié vois-tu couler mes larmes ?
Au nom de nos baisers jadis si pleins de charmes,
Si mon cœur, de tout temps facile à tes désirs,
N’a jamais d’un moment différé tes plaisirs ;
Si, pour te prodiguer mes plus tendres caresses,
Je n’ai point exigé ni sermens, ni promesses,
Si toi seul à mon lit enfin eus toujours part,
Diffère au moins d’un jour ce funeste départ. »
DiEn achevant ces mots, cette amante enflammée
Sur un placet[3] voisin tombe demi-pâmée.
Son époux s’en émeut, et son cœur éperdu
Entre deux passions demeure suspendu ;
Mais enfin rappelant son audace première :
« Ma femme, lui dit-il d’une voix douce et fière,
Je ne veux point nier les solides bienfaits
Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits ;
Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire
Avant que tes faveurs sortent de ma mémoire.
Mais ne présume pas qu’en te donnant ma foi
L’hymen m’ait pour jamais asservi sous ta loi.
Si le ciel en mes mains eut mis ma destinée,
Nous aurions fui tous deux le joug de l’hyménée,
Et, sans nous opposer ces devoirs prétendus,
Nous goûterions encor des plaisirs défendus.
Cesse donc à mes yeux d’étaler un vain titre :

Ne m’ôte pas l’honneur d’élever un pupitre ;
Et toi-même, donnant un frein à tes désirs,
Raffermis ma vertu qu’ébranlent tes soupirs.
Que te dirai-je enfin ? c’est le ciel qui m’appelle.
Une église, un prélat m’engage en sa querelle.
Il faut partir : j’y cours. Dissipe tes douleurs,
Et ne me trouble plus par ces indignes pleurs. »
EtIl la quitte à ces mots. Son amante effarée
Demeure le teint pâle, et la vue égarée ;
La force l’abandonne ; et sa bouche, trois fois
Voulant le rappeler, ne trouve plus de voix[4].
Elle fuit, et, de pleurs inondant son visage,
Seule pour s’enfermer vole au cinquième étage ;
Mais, d’un bouge prochain accourant à ce bruit,
Sa servante Alison la rattrape et la suit.
SaLes ombres cependant, sur la ville épandues,
Du faîte des maisons descendent dans les rues :
Le souper hors du chœur chasse les chapelains,
Et de chantres buvans les cabarets sont pleins.
Le redouté Brontin, que son devoir éveille,
Sort à l’instant, chargé d’une triple bouteille
D’un vin dont Gilotin, qui savoit tout prévoir,
Au sortir du conseil eut soin de le pourvoir.
L’odeur d’un jus si doux lui rend le faix moins rude,
Il est bientôt suivi du sacristain Boirude ;
Et tous deux, de ce pas, s’en vont avec chaleur
Du trop lent perruquier réveiller la valeur.
« Partons, lui dit Brontin : déjà le jour plus sombre,
Dans les eaux s’éteignant, va faire place à d’ombre.

D’où vient ce noir chagrin que je lis dans tes yeux ?
Quoi ! le pardon sonnant te retrouve en ces lieux !
Où donc est ce grand cœur dont tantôt l’allégresse
Sembloit du jour trop long accuser la paresse ?
Marche, et suis-nous du moins où l’honneur nous attend. »
MaLe perruquier honteux rougit en l’écoutant.
Aussitôt de longs clous il prend une poignée :
Sur son épaule il charge une lourde coignée ;
Et derrière son dos, qui tremble sous le poids,
Il attache une scie en forme de carquois ;
Il sort au même instant, il se met à leur tête.
À suivre ce grand chef l’un et l’autre s’apprête :
Leur cœur semble allumé d’un zèle tout nouveau ;
Brontin tient un maillet, et Boirude un marteau.
La lune, qui du ciel voit leur démarche altière,
Retire en leur faveur sa paisible lumière.
La Discorde en sourit, et, les suivant des yeux,
De joie, en les voyant, pousse un cri dans les cieux.
L’air, qui gémit du cri de l’horrible déesse,
Va jusque dans Citeaux[5] réveiller la Mollesse.
C’est là qu’en un dortoir elle fait son séjour ;
Les Plaisirs nonchalans folâtrent à l’entour :
L’un pétrit dans un coin l’embonpoint des chanoines ;
L’autre broie en riant le vermillon des moines.
La Volupté la sert avec des yeux dévots,
Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.
Ce soir, plus que jamais, en vain il les redouble,
La Mollesse à ce bruit se réveille, se trouble,
Quand la Nuit, qui déjà va tout envelopper,
D’un funeste récit vient encor la frapper ;
Lui conte du prélat l’entreprise nouvelle.

Au pied des murs sacrés d’une sainte chapelle,
Elle a vu trois guerriers, ennemis de la paix,
Marcher à la faveur de ses voiles épais ;
La Discorde en ces lieux menace de s’accroître ;
Demain avec l’aurore un lutrin va paroître,
Qui doit y soulever un peuple de mutins.
Ainsi le ciel l’écrit au livre des destins.
AiÀ ce triste discours, qu’un long soupir achève,
La Mollesse, en pleurant sur un bras se relève,
Ouvre un œil languissant, et, d’une foible voix,
Laisse tomber ces mots qu’elle interrompt vingt fois :
« Ô Nuit ! que m’as-tu dit ? quel démon sur la terre
Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ?
Hélas ! qu’est devenu ce temps, cet heureux temps,
Où les rois s’honoroient du nom de fainéans,
S’endormoient sur le trône, et, me servant sans honte,
Laissoient leur sceptre aux mains ou d’un maire ou d’un comte ?
Aucun soin n’approchoit de leur paisible cour :
On reposoit la nuit, on dormoit tout le jour.
Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines
Faisoit taire des vents les bruyantes haleines,
Quatre bœufs attelés, d’un pas tranquille et lent,
Promenoient dans Paris le monarque indolent.
Ce doux siècle n’est plus. Le ciel impitoyable
A placé sur leur trône un prince infatigable.
Il brave mes douceurs, il est sourd à ma voix ;
Tous les jours il m’éveille au bruit de ses exploits.
Ilien ne peut arrêter sa vigilante audace :
L’été n’a point de feux ; l’hiver n’a point de glace :
J’entends à son seul nom tous mes sujets frémir.
En vain deux fois la paix a voulu l’endormir[6] :

Loin de moi son courage, entraîné par la gloire,
Ne se plaît qu’à courir de victoire en victoire.
Je me fatiguerois à te tracer le cours
Des outrages cruels qu’il me fait tous les jours.
Je croyois, loin des lieux d’où ce prince m’exile,
Que l’Église du moins m’assuroit un asile :
Mais en vain j’espérois y régner sans effroi ;
Moines, abbés, prieurs, tout s’arme contre moi.
Par mon exil honteux la Trappe est ennoblie,
J’ai vu dans Saint-Denis la réforme établie[7] ;
Le Carme, le Feuillant s’endurcit aux travaux,
Et la règle déjà se remet dans Clairvaux[8].
Citeaux dormoit encore, et la Sainte-Chapelle
Conservoit du vieux temps l’oisiveté fidèle ;
Et voici qu’un lutrin, prêt à tout renverser,
D’un séjour si chéri vient encor me chasser !
Ô toi ! de mon repos compagne aimable et sombre,
À de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ?
Ah ! Nuit, si tant de fois, dans les bras de l’amour,
Je t’admis aux plaisirs que je cachois au Jour,

Du moins ne permets pas… » La Mollesse oppressée
Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée.
Et, lasse de parler, succombant sous l’effort,
Soupire, étend les bras, ferme l’œil, et s’endort.

    de paix faites par la Hollande, en 1672, et repoussées par le crédit de Louvois.

  1. Énéide, liv. IV, vers 118.
  2. Énéide, liv. IV, vers 305.
    Dissimulare eliam sperasti, perfide, lantum
    Posse nefas ?
  3. Placet, sorte de siège qui n’a ni dos ni bras ; espèce de tabouret fort bas. Autant valait tomber par terre.
  4. Dans les premières éditions, Boileau avait parodié ici tout le passage où Virgile décrit dans son Énéide les amours de Didon et d’Énée. Mais sur les conseils de ses amis il a sacrifié le passage à des scrupules de bon goût.
  5. La célèbre abbaye de Citeaux n’avait point encore été réformée.
  6. Le traité d’Aix-la-Chapelle, conclu en 1668, et les propositions
  7. Abbaye de Saint-Bernard dont Armand Le Bouthillier, abbé de Rancé, venait de réformer la règle.
    Il était le filleul du cardinal de Richelieu ; et reçut les ordres, mais il n’en mena pas moins pendant longtemps la vie d’un homme de plaisir.
    Frappé dans ses affections par la mort de Mme de Montbazon, il se démit de ses bénéfices, sauf l’abbaye de la Trappe et se retira en 1663 dans cette maison où il opéra la réforme radicale qui a fait des Trappistes le plus sévère des ordres monastiques.
  8. Première abbaye fondée par saint Bernard.
    Le cardinal de La Rochefoucauld avait travaillé à remettre en vigueur les règles monastiques dans les abbayes de Clairvaux, de Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, etc.