Boileau - Œuvres poétiques/Le Lutrin/Chant 4

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le LutrinImprimerie généraleVolumes 1 et 2 (p. 379-387).
◄  Chant III
Chant V  ►

CHANT IV.

ApLes cloches dans les airs, de leurs voix argentines,
Appeloient à grand bruit les chantres à matines,
Quand leur chef[1], agité d’un sommeil effrayant,
Encor tout en sueur, se réveille en criant.
Aux élans redoublés de sa voix douloureuse,
Tous ses valets tremblans quittent la plume oiseuse.
Le vigilant Girot court à lui le premier.
C’est d’un maître si saint le plus digne officier ;
La porte dans le chœur à sa garde est commise :
Valet souple au logis, fier huissier à l’église.
Va« Quel chagrin, lui dit-il, trouble votre sommeil ?
Quoi ! voulez-vous au chœur prévenir le soleil ?
Ah ! dormez, et laissez à des chantres vulgaires
Le soin d’aller sitôt mériter leurs salaires.
Le— Ami, lui dit le chantre encor pâle d’horreur,
N’insulte point, de grâce, à ma juste terreur ;
Mêle plutôt ici tes soupirs à mes plaintes,
Et tremble en écoutant le sujet de mes craintes.
Pour la seconde fois un sommeil gracieux

Avoit sous ses pavots appesanti mes yeux,
Quand, l’esprit enivré d’une douce fumée,
J’ai cru remplir au chœur ma place accoutumée.
Là, triomphant aux yeux des chantres impuissans,
Je bénissois le peuple, et j’avalois l’encens,
Lorsque du fond caché de notre sacristie
Une épaisse nuée à longs flots est sortie,
Qui, s’ouvrant à mes yeux, dans son bleuâtre éclat,
M’a fait voir un serpent conduit par le prélat.
Du corps de ce dragon, plein de soufre et de nitre,
Une tête sortoit en forme de pupitre,
Dont le triangle affreux, tout hérissé de crins,
Surpassoit en grosseur nos plus épais lutrins.
Animé par son guide, en sifflant il s’avance ;
Contre moi sur mon banc je le vois qui s’élance.
J’ai crié mais en vain ; et, fuyant sa fureur,
Je me suis réveillé plein de trouble et d’horreur. »
JeLe chantre s’arrêtant à cet endroit funeste,
À ses yeux effrayés laisse dire le reste.
Girot en vain l’assure, et, riant de sa peur,
Nomme sa vision l’effet d’une vapeur.
Le désolé vieillard, qui hait la raillerie,
Lui défend de parler, sort du lit en furie.
On apporte à l’instant ses somptueux habits,
Où sur l’ouate molle éclate le tabis.
D’une longue soutane il endosse la moire,
Prend ses gants violets, les marques de sa gloire ;
Et saisit, en pleurant, ce rochet qu’autrefois
Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts[2].

Aussitôt, d’un bonnet ornant sa tête grise,
Déjà l’aumusse en main[3] il marche vers l’église ;
Et, hâtant de ses ans l’importune langueur,
Court, vole, et le premier arrive dans le chœur.
Ô toi qui, sur ces bords qu’une eau dormante mouille,
Vis combattre autrefois le rat et la grenouille[4] ;
Qui, par les traits hardis d’un bizarre pinceau,
Mis l’Italie en feu pour la perte d’un seau[5] :
Muse, prête à ma bouche une voix plus sauvage,
Pour chanter le dépit, la colère, la rage,
Que le chantre sentit allumer dans son sang,
À l’aspect du pupitre élevé sur son banc.
D’abord pâle et muet, de colère immobile,
À force de douleur, il demeura tranquille ;
Mais sa voix s’échappant au travers des sanglots
Dans sa bouche à la fin fit passage à ces mots :

« La voilà donc, Girot, cette hydre épouvantable
Que m’a fait voir un songe, hélas ! trop véritable !
Je le vois ce dragon tout prêt à m’égorger,
Ce pupitre fatal qui me doit ombrager !
Prélat, que t’ai-je fait ? quelle rage envieuse
Rend pour me tourmenter ton âme ingénieuse ?
Quoi, même dans ton lit, cruel, entre deux draps,
Ta profane fureur ne se repose pas !
Ô ciel ! quoi ! sur mon banc une honteuse masse
Désormais me va faire un cachot de ma place !
Inconnu dans l’église, ignoré dans ce lieu,
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !
Ah ! plutôt qu’un moment cet affront m’obscurcisse,
Renonçons à l’autel, abandonnons l’office ;
Et, sans lasser le ciel par des chants superflus,
Ne voyons plus un chœur où l’on ne vous voit plus.
Sortons… Mais cependant mon ennemi tranquille
Jouira sur son banc de ma rage inutile,
Et verra dans le chœur le pupitre exhaussé
Tourner sur le pivot où sa main l’a placé !
Non, s’il n’est abattu, je ne saurois plus vivre.
A moi, Girot, je veux que mon bras m’en délivre.
Périssons, s’il le faut ; mais de ses ais brisés
Entraînons, en mourant, les restes divisés. »
À ces mots, d’une main par la rage affermie,
Il saisissoit déjà la machine ennemie,
Lorsqu’en ce sacré lieu, par un heureux hasard,
Entrent Jean le choriste, et le sonneur Girard[6],
Deux Manceaux renommés, en qui l’expérience

Pour les procès est jointe à la vaste science.
L’un et l’autre aussitôt prend part à son affront.
Toutefois condamnant un mouvement trop prompt,
« Du lutrin, disent-ils, abattons la machine :
Mais ne nous chargeons pas tout seuls de sa ruine ;
Et que tantôt, aux yeux du chapitre assemblé,
Il soit sous trente mains en plein jour accablé. »
IlCes mots des mains du chantre arrachent le pupitre.
« J’y consens, leur dit-il, assemblons le chapitre :
Allez donc de ce pas par de saints hurlemens[7],
Vous-mêmes appeler les chanoines dormans.
Partez. » Mais ce discours les surprend et les glace.
« Nous ! qu’en ce vain projet, pleins d’une folle audace.
Nous allions, dit Girard, la nuit nous engager !
De notre complaisance osez-vous l’exiger ?
Hé ! seigneur, quand nos cris pourroient, du fond des rues.
De leurs appartemens percer les avenues,
Réveiller ces valets autour d’eux étendus,
De leur sacré repos ministres assidus,
Et pénétrer des lits au bruit inaccessibles,
Pensez-vous, au moment que les ombres paisibles
À ces lits enchanteurs ont su les attacher,
Que la voix d’un mortel les en puisse arracher ?
Deux chantres feront-ils, dans l’ardeur de vous plaire,
Ce que depuis trente ans six-cloches n’ont pu faire ?
Ce— Ah ! je vois bien où tend tout ce discours trompeur,
Reprend le chaud vieillard : le prélat vous fait peur.
Je vous ai vus cent fois, sous sa main bénissante,
Courber servilement une épaule tremblante.
Eh bien ! allez ; sous lui fléchissez les genoux :
Je saurai réveiller les chanoines sans vous.
Viens, Girot, seul ami qui me reste fidèle ;

Prenons du saint jeudi la brillante crécelle[8].
Suis-moi. Qu’à son lever le soleil aujourd’hui
Trouve tout le chapitre éveillé devant lui. »
Il dit. Du fond poudreux d’une armoire sacrée,
Par les mains de Girot la crécelle est tirée.
Ils sortent à l’instant, et, par d’heureux efforts,
Du lugubre instrument font crier les ressorts.
Pour augmenter l’effroi, la Discorde infernale
Monte dans le Palais, entre dans la grand’salle,
Et, du fond de cet antre, au travers de la nuit,
Fait sortir le démon du tumulte et du bruit.
Le quartier alarmé n’a plus d’yeux qui sommeillent ;
Déjà de toutes parts les chanoines s’éveillent :
L’un croit que le tonnerre est tombé sur les toits,
Et que l’église brûle une seconde fois[9];
L’autre, encore agité de vapeurs plus funèbres,
Pense être au jeudi saint, croit que l’on dit ténèbres,
Et déjà tout confus, tenant midi sonné,
En soi-même frémit de n’avoir point dîné.
EnAinsi, lorsque tout prêt à briser cent murailles
Louis, la foudre en main, abandonnant Versailles,
Au retour du soleil et des zéphyrs nouveaux.
Fait dans les champs de Mars déployer ses drapeaux ;
Au seul bruit répandu de sa marche étonnante,
Le Danube s’émeut, le Tage s’épouvante,
Bruxelle attend le coup qui la doit foudroyer
Et le Batave encore est prêt à se noyer[10].
Mais en vain dans leurs lits un juste effroi les presse

Aucun ne laisse encor la plume enchanteresse.
Pour les en arracher Girot s’inquiétant,
Va crier qu’au chapitre un repas les attend.
Ce mot dans tous les cœurs répand la vigilance :
Tout s’ébranle, tout sort, tout marche en diligence.
Ils courent au chapitre, et chacun se pressant
Flatte d’un doux espoir son appétit naissant.
Mais, ô d’un déjeuner vaine et frivole attente !
À peine ils sont assis, que, d’une voix dolente,
Le chantre désolé, lamentant son malheur,
Fait mourir l’appétit et naître la douleur.
Le seul chanoine Evrard, d’abstinence incapable,
Ose encor proposer qu’on apporte la table.
Mais il a beau presser, aucun ne lui répond :
Quand, le premier rompant ce silence profond,
Alain tousse, et se lève ; Alain, ce savant homme,
Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme[11],
Qui possède Abéli[12], qui sait tout Raconis[13],
Et même entend, dit-on, le latin d’A-Kempis[14].
Et« N’en doutez point, leur dit ce savant canoniste,
Ce coup part, j’en suis sur, d’une main janséniste.
Mes yeux en sont témoins : j’ai vu moi-même hier
Entrer chez le prélat le chapelain Garnier.
Arnauld, cet hérétique ardent à nous détruire,
Par ce ministre adroit tente de le séduire,

Sans doute il aura lu dans son saint Augustin[15]
Qu’autrefois saint Louis érigea ce lutrin[16].
Il va nous inonder des torrens de sa plume :
Il faut, pour lui répondre, ouvrir plus d’un volume.
Consultons sur ce point quelque auteur signalé ;
Voyons si des lutrins Bauny n’a point parlé.
Étudions enfin, il en est temps encore ;
Et, pour ce grand projet, tantôt dès que l’Aurore
Rallumera le jour dans l’onde enseveli,
Que chacun prenne en main le moelleux Abéli[17]. »
QuCe conseil imprévu de nouveau les étonne :
Surtout le gras Evrard d’épouvante en frissonne.
« Moi, dit-il, qu’à mon âge, écolier tout nouveau,
J’aille pour un lutrin me troubler le cerveau ?
Ô le plaisant conseil ! Non, non, songeons à vivre :
Va maigrir, si tu veux, et sécher sur un livre.
Pour moi, je lis la Bible autant que l’Alcoran.
Je sais ce qu’un fermier nous doit rendre par an ;
Sur quelle vigne à Reims nous avons hypothèque[18]:
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque.
En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser ;
Mon bras seul sans latin saura le renverser.
Que m’importe qu’Arnauld me condamne ou m’approuve ?
J’abats ce qui me nuit partout où je le trouve :

C’est là mon sentiment. À quoi bon tant d’apprêts ?
Du reste, déjeunons, messieurs, et buvons frais. »
DuCe discours, que soutient l’embonpoint du visage,
Rétablit l’appétit, réchauffe le courage ;
Mais le chantre surtout en paroit rassuré.
« Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré :
Allons sur sa ruine assurer ma vengeance.
Donnons à ce grand œuvre une heure d’abstinence ;
Et qu’au retour tantôt un ample déjeuner
Longtemps nous tienne à table, et s’unisse au dîner. »
LoAussitôt il se lève, et la troupe fidèle
Par ces mots attirans sent redoubler son zèle.
Ils marchent droit au chœur d’un pas audacieux,
Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux.
À ce terrible objet aucun d’eux ne consulte :
Sur l’ennemi commun ils fondent en tumulte ;
Ils sapent le pivot, qui se défend en vain ;
Chacun sur lui d’un coup veut honorer sa main.
Enfin sous tant d’efforts la machine succombe,
Et son corps entr’ouvert chancelle, éclate et tombe.
Tel sur les monts glacés des farouches Gélons[19]
Tombe un chêne battu des voisins aquilons ;
Ou tel, abandonné de ses poutres usées,
Fond enfin un vieux toit sous ses tuiles brisées.
La masse est emportée, et ses ais arrachés
Sont aux yeux des mortels chez le chantre cachés.

  1. Le chantre.
  2. En l’absence du trésorier, le chantre était en possession de célébrer l’office avec les ornements pontificaux, de se faire encenser et de donner des bénédictions ; mais le trésorier obtint un arrêt qui lui rendit le privilège exclusif d’être encensé et qui condamna le chantre à porter un rochet plus court : toutefois le chantre fut maintenu dans le droit de bénir en l’absence du trésorier, à la charge d’être béni lui-même par le trésorier présent.
  3. Boileau avait mis, avant l’impression :

    Alors d’un domino couvrant sa tête grise,

    Déjà l’aumusse en main…


    Louis XIV fit remarquer au poëte que l’aumusse était un habillement d’hiver et le domino un habillement d’été, « Ne soyez pas étonné, ajoutait-il, de me voir instruit de ces usages, je suis chanoine en plusieurs églises. » En effet, le roi de France, disent les commentateurs de Boileau, est chanoine de Saint-Jean de Latran, de Saint-Jean de Lyon, de Saint-Martin de Tours, des églises d’Angers, du Mans et de quelques autres.

  4. Homère, auteur de la Batrachomyomachie, ou la Guerre des rats et des grenouilles.
  5. La Secchia rapita, poème italien. (B.) — Ce poème héroïque, très-inférieur au Lutrin, a pour sujet la guerre qu’entreprirent les Bolonais afin de recouvrer un seau de sapin que les Modénois avaient fait enlever du puits public de la ville de Bologne. L’auteur est Alexandre Tassoni, qui naquit à Modène en 1565, et y mourut en 1635.
  6. Le sonneur Girard est un personnage réel et d’une rare intrépidité. Boileau l’avait vu plus d’une fois monté sur les rebords du toit de la Sainte-Chapelle, débouchant et vidant une bouteille de vin. Ce téméraire sonneur se noya dans la Seine qu’il avait parié de traverser huit fois à la nage.
  7. Racine a dit aussi : saintement homicide.
  8. Instrument dont on se sert le jeudi saint au lieu de cloches.
  9. Le toit de la Sainte-Chapelle fut brûlé en 1618.
  10. En 1672 les Hollandais, pour échapper à la conquête, avaient rompu leurs digues et inondé tout le pays. Ce courageux sacrifice les sauva de l’invasion.
  11. La Somme des Péchés est le titre d’un livre du jésuite Bauny, livre publié en 1634, et réimprimé plusieurs fois.
  12. Fameux auteur qui a fait la Moelle théologique, Medulla theologica. (B.)
  13. Charles-François d’Abra de Baconis, évéque de Lavaur, auteur d’un grand nombre d’ouvrages, a écrit trois in-4o contre le livre d’Arnauld sur la Fréquente communion.
  14. Thomas A-Kempis (né à Kempis, en Allemagne, en 1680, et mort en 1781) est l’un des auteurs auxquels le livre de l'Imitation a été attribué.
  15. Arnauld, docteur de Sorbonne, avait fait une étude particulière des écrits de saint Augustin, dont il a traduit en français plusieurs traités, comme celui des Mœurs de l’Église catholique, celui de la Correction et de la Grâce, celui de la Véritable Religion, le Manuel de la Foi, etc. — Il a déjà été fait plusieurs fois mention d’Antoine Arnauld.
  16. On sait que saint Augustin est antérieur de huit siècles à saint Louis, fondateur de la Sainte-Chapelle.
  17. Voyez la note 2, p. 133.
  18. Une partie du revenu de la Sainte-Chapelle consistait en vins du territoire de Reims. Chaque chanoine en percevait un muid par an.
  19. Peuples de Sarmatie, voisins du Borysthène.