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GEORGES DE PORTO-RICHE

BONHEUR MANQUÉ
CARNET D’UN AMOUREUX




Ohnet - L’Âme de Pierre, Ollendorff, 1890, figure page 10.png




PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, rue de richelieu, 28 bis

1889


I


Déc. 188…


Je fais des vers depuis qu’elle m’est apparue,
            Mais son mari n’est pas trompé.
En rentrant, je la croise au détour de ma rue ;
            Elle passe au fond d’un coupé.

Son front n’est pas joyeux des caresses dernières ;
            Elle a des robes d’autrefois.
Reines de rois jaloux qui semblez prisonnières,
            Je pense à vous quand je la vois.



II


Janv.


Je suis comme Ruy Blas amoureux de la reine,
            Mais la reine ne m’aime pas.
Elle a les yeux très noirs, un carrosse la traîne,
            Un grand laquais suit tous ses pas.

On la rencontre peu ; c’est une femme honnête.
            On ne croit pas à son bonheur ;
On conte qu’elle lit des livres de poète,
            En attendant son dur seigneur.


Elle lit les aveux des autres, toute seule,
            Son brin de pied sur les chenets ;
Elle a des colibris, une chienne épagneule,
            Mais elle aime mieux les sonnets.

Des rimeurs ont distrait la blonde souveraine ;
            Que n’ai-je la gloire ici-bas !…
Je suis comme Ruy Blas, amoureux de la reine,
            Mais la reine ne m’aime pas.



III


Janv.
après une lecture
de Th. Gautier.


Ils étaient tous les deux de race gibeline,
L’un et l’autre venaient des pays violents ;
Ce n’était qu’un joueur obscur de mandoline,
            Mais ses yeux étaient insolents.

Il lui semblait parfois qu’il l’avait rencontrée
Dans les siècles passés, et qu’elle avait souri ;
Alors comme aujourd’hui, d’une guimpe serrée
            Sortait ce visage amaigri.


Au temps du vieux Boccace et des patriciennes,
Peut-être qu’à Florence un soir elle daigna
Poser très longuement ses lèvres sur les siennes,
            Dans un palais de l’Orcagna.



IV


Janv.
répétition générale de…


Pourquoi calomnier l’homme qui suit tes pas ?
C’est avec ton bonheur peut-être que tu joues.
Nos cœurs pour se donner ne nous consultent pas.
Tu peux chérir demain celui que tu bafoues.

Tu le rencontreras : crains de le diffamer.
Imprudente, sais-tu les baisers qui t’attendent ?
Vis-à-vis de toi-même et de ceux qui t’entendent,
Crois-moi, réserve-toi la liberté d’aimer.



V


Fév.
dans l’église de…


Ma chaise est proche de la tienne.
J’ai corrompu le sacristain,
Non pour la messe, ô ma chrétienne,
Mais pour ton masque florentin.

Sous les arceaux je t’ai suivie…
Oh ! j’ai l’habitude à présent.
Malgré ton rire méprisant,
Un pauvre diable est dans ta vie.


Je suis placé derrière toi,
Nos attitudes sont les mêmes ;
On pourrait croire que tu m’aimes,
En te voyant si près de moi.

Laisse tomber ton alliance,
Et prends ma bague en rougissant :
Un bon vieux prêtre ici consent
À nous bénir sans défiance.

Si je mettais un long baiser
Dans ton cou blanc qui se dérobe ?
Car tu me touches de ta robe,
Et ton parfum vient me griser.

Ton corps va bien à ta toilette.
Tu t’habilles absolument
Comme si j’étais ton amant ;
Mais trop épaisse est ta voilette…

Jésus qui saigne étend ses bras,
Courbe ton front sous l’homélie ;
Et, puisque tu ne m’aimes pas,
Demande à Dieu que je t’oublie.



VI


Mars
au crayon.


Tu peux baisser la tête et boutonner tes gants
            Pour me dérober ton visage,
Tu ne peux interdire aux cœurs extravagants
            De tressaillir à ton passage.

Tu n’empêcheras pas qu’un bohème joyeux
            Fasse l’école buissonnière,
Et que tout mon bonheur soit au fond de tes yeux,
            Ô toi qui seras la dernière.



VII


Fév.,
Librairie Achille.


J’entendais ; vos amis m’ont traité sous vos yeux
De poète sans gloire et d’homme sans aïeux.
C’est vrai, je ne suis rien ; mais, né parmi les rustres,
J’ai senti, j’ai souffert comme les plus illustres.
Demain, de vos amis qui donc se souviendra ?
Tous ces gens-là feront, quand la mort les prendra,
Des crânes inconnus et des cendres vulgaires.
Je compterai plus tard, si je ne compte guères.
Passent les mauvais jours de honte et de rancœur !…
J’aurai peut-être un nom dans l’histoire du cœur.



VIII


Mars,
par la poste.


On dit que je suis changé,
Ma figure est enlaidie,
On me demande si j’ai
Quelque grave maladie.

Des cheveux blancs superflus
Osent pousser sur ma tempe,
Le grand jour ne me va plus,
Et j’ai besoin de la lampe.


Des chagrins que je me fais
Beaucoup de rides sont nées,
Et je sens peser le faix
De mes trente-sept années.

J’ai perdu cet air vainqueur
Dont plus d’une fut charmée,
Je n’ai rien que mon seul cœur
Pour plaire à la seule aimée.

Mais ce cœur a tressailli,
Il faut que je la connaisse…
Comme vous m’avez vieilli,
En me rendant ma jeunesse.



IX


Mars,
sur son éventail oublié.


Je ne lui dirai rien, j’ai peur de mal agir.
Un jour que l’éventail effleurera sa bouche,
Les hommes la verront subitement rougir.
Ils se demanderont quel penser l’effarouche ;

Elle ne saura pas ce qui la trouble ainsi :
C’est qu’elle aura senti sur sa lèvre infidèle
L’invisible baiser que je dépose ici,
            Amoureux d’elle.



X


Mars,
par la poste.


Si vos yeux noirs étaient plus doux,
Je tâcherais de vous connaître ;
J’ai des amis qui vont chez vous,
Et nous nous aimerions peut-être.

Car j’ai rêvé de vous donner
Cinq minutes supérieures…
Vous êtes seule vers dix heures,
Avant-hier j’ai failli sonner.


J’attends dehors depuis décembre.
Je veux entrer dans la maison ;
Je veux entrer dans votre chambre,
Avant la fin de la saison.

Orphelin de toutes les choses,
Perdu dans le vaste univers,
En vous faisant de tristes vers,
J’ai cru tromper les jours moroses.

Mais maintenant je ne peux plus
Chanter les peines que je porte,
J’ai trop souffert, et j’en conclus
Qu’il faut frapper à votre porte.

Venez, madame, à mon secours ;
Et, pris de rage pour l’étude,
J’ajouterai par gratitude
Un peu de gloire à nos amours.

Je vous promets qu’avec les vôtres
Je serai souple et très prudent ;
Je ne suis pas comme les autres :
Je serai calme en attendant.


Si vous laissez, à portes closes,
Tomber des mots encourageans,
Je n’aurai pas devant les gens
Des airs penchés et pleins de choses.

Accueillez-moi, madame, allons.
J’ai beau venir de la Bohème,
Je sais causer dans les salons ;
On se tient bien quand on vous aime.

Oh ! je néglige mon travail,
Chacun m’accable de reproches ;
Je pense trop aux chagrins proches,
Tandis qu’il neige à mon vitrail.

Il neige en mars et je m’irrite,
Car en avril vous serez loin…
Dans l’embrasure favorite
Je vous demande un petit coin ;

Un coin bien humble, ô ma voisine,
Près du piano que vous ouvrez,
Tout près des livres préférés,
Sous vos grands yeux de sarrasine…


Si ces yeux noirs étaient plus doux,
Je tâcherais de vous connaître ;
J’ai des amis qui vont chez vous,
Et nous nous aimerions peut-être.



XI


Mars
rue des…


Je l’attends ; maintenant elle sort chaque jour.
Que de pas pour la voir, et que de stratagèmes !…
Si j’étais son amant je ferais des poèmes,
J’aurais des mots nouveaux pour lui parler d’amour.



XII


Mars,
dim. des Rameaux.


C’est aujourd’hui Pâques fleuries,
La ville est pleine de rameaux.
Aux pauvres âmes attendries
Jésus permet l’oubli des maux.

En ton église peinte à fresque
Je suis venu m’agenouiller.
Pourquoi me fuir et me railler ?
Puisque ton cœur est seul, ou presque.


On t’a donné le buis clément,
On t’a donné de vertes palmes ;
Moi, pour te faire des jours calmes,
Je te donne mon dévouement.

Ce qu’à genoux ta foi réclame,
La bonne chance et le soutien,
Mieux que ton fétiche chrétien,
Je te l’apporte, ma chère âme.

À la muraille on voit jaunir
La branche sainte prise aux haies.
Je t’offre, au Dimanche des Baies,
L’amour qui ne doit pas finir.

C’est aujourd’hui Pâques fleuries,
La ville est pleine de rameaux.
Aux pauvres âmes attendries,
Jésus permet l’oubli des maux.



XIII


Mars, Vend. saint
au crayon.


Je ne crains pas un coup d’épée,
Non plus la balle d’un jaloux ;
Si tu le crois, sois détrompée,
Je ne crains que tes yeux très doux.

Le bon Jésus à barbe blonde,
Amie, eut moins de cœur que moi.
Jadis il mourut pour le monde,
Moi, demain, je mourrais pour toi.



XIV


Mai,
courses de Chantilly ;
à son amie.


Vous qui savez mes désespoirs,
Vous souriante aux imprudences,
Vous qui gardez les confidences,
Vous qui mettez en vos yeux noirs
Une ombre de mélancolie,
Afin d’être un peu plus jolie,
Vous qui la connaissez, je crois,
Qui prouvez qu’on peut à la fois

Être clémente et rester forte ;
Oh ! dites-lui que je l’attends,
Et qu’il faut bien de temps en temps
Qu’elle passe devant ma porte.



XV


Mai,
un jour de fatuité.


Quand je t’aurai longtemps serrée entre mes bras,
Tu te moqueras bien de ma naissance obscure.
De l’extase passée à l’extase future,
Le temps te sera long ; je mettrai, tu verras,
Des baisers inconnus sur ta bouche endormie.
Je ne t’apporte pas, ô ma petite mie,
L’honnête amour des cœurs qui n’ont pas été fous.
Beaucoup d’hommes n’ont pas le talent des tendresses ;
On lisait le bonheur au front de mes maîtresses.
Je sais si bien aimer que je fais des jaloux.



XVI


Mai,
retour du Bois.


Vous avez beau tourner la tête,
Je ne saurais vous oublier ;
Il est à vous, ce cœur honnête,
Et vous pouvez l’humilier.

Vous avez les biens de la vie,
Tout l’orgueil du bonheur nouveau ;
Moi, les souffrances qu’on envie,
Et des chansons dans le cerveau.


Dix ans, ma plume fut très lâche,
Car l’infortune m’écrasait ;
Mais j’ai repris l’ancienne tâche.
Jadis, madame, on me lisait.

Ah ! ma paresse expiatoire,
Je l’ai maudite en vous voyant.
J’ai bien souffert, c’est mon histoire :
Grâce à l’amour, je suis vaillant.

Laissons passer l’heure où nous sommes
Les gloires sont des talismans.
J’irai plus fier parmi les hommes,
Vous achèterez mes romans,

Vous m’applaudirez au théâtre,
Mon nom sera digne de vous.
Fameux alors, plus idolâtre,
Je vous ferai des vers si doux,

Que je vous donnerai peut-être,
Après un long malentendu,
Quelque désir de me connaître,
Et le regret du temps perdu.



XVII


Juin,
Trouville.


Lorsqu’on est sûr qu’on la verra,
Le cœur accepte son martyre ;
Notre supplice nous attire,
Quand nous savons qu’elle viendra.

Nous mettons de la complaisance
À provoquer sa cruauté.
Ah ! ce n’est rien en vérité
Que de souffrir en sa présence.


Le seul chagrin, le vrai malheur,
C’est le départ de l’amoureuse.
Son voyage est la chose affreuse.
Connaissez-vous cette douleur ?

Nous maudissons notre impuissance,
Nous voudrions nous délier…
Et nous craignons de l’oublier,
Quand se prolonge son absence.



XVIII


Juin,
par la poste.


Je n’ai pas dans mes mains tes petites mains blanches,
Mais le juste avenir me garde des revanches ;
Dans dix ans, je rirai de tes dérisions.
Tu baisseras tes yeux si pleins d’impertinences,
Et plus heureux que toi j’aurai des souvenances.
Tu n’évoqueras pas, ô cœur sans visions,
Le cortège pensif des amours disparues.
Tu pourras cheminer tranquille dans les rues,

On ne te suivra pas ; et, poète calmé,
Je ne t’enverrai plus mes strophes coutumières ;
Tu maudiras alors tes duretés premières :
Tu seras vieille et laide et n’auras pas aimé.



XIX


Nov.,
turpis amor.


Nous resterons longtemps ensemble,
Oh ! bien longtemps, promets-le-moi.
Celle que j’aime te ressemble,
Elle est fragile comme toi.

Mais par malheur elle était sage
Et disparut vers le printemps.
On assure qu’elle voyage ;
Voilà six mois que je l’attends.


Je te dirai les poésies
Que j’écrivis pour la troubler ;
Et tu plaindras mes jalousies,
En écoutant ma voix trembler.

Nous passerons devant sa porte,
Et, tu verras, je pâlirai ;
Nous causerons de cette morte,
Et pour tes pleurs, je te paîrai.



XX


Déc


La voilà revenue avec le même orgueil
            Qu’à la saison dernière.
Ce soir elle passait devant mon triste seuil,
            Penchée à sa manière.

L’esprit sage, à côté du feu qui crépitait,
            Je lisais dans ma chambre ;
Je crus qu’elle venait, et qu’elle m’apportait
            De l’amour en décembre.


Je la vis de ma table où j’étais accoudé ;
            Après six mois d’absence,
Son cœur, son petit cœur ne s’est pas demandé,
            Certain de sa puissance,

Comment j’avais sans elle enduré ces longs jours ;
            Ce que j’avais pu faire ;
Si je l’avais trahie, ou si l’aimer toujours
            Était ma grande affaire ;

Si j’avais travaillé ; si ma peine souvent
            Avait été rimée ;
Si j’avais désappris le chemin décevant
            De sa maison fermée ;

Bien couru le théâtre, et l’église, et le bois
            Où manquait son visage ;
Et relu le journal qui disait quelquefois
            Qu’elle était de passage ;

Si je l’avais cherchée à Londre, aux environs,
            Et dans sa Normandie ;
Parlant d’elle à chacun avec les airs poltrons
            D’un homme qui mendie…


Elle passait jolie au trot de ses chevaux.
            Son âme de poupée
De baisers différents et de serments nouveaux
            Semblait préoccupée.

La méchante s’était habillée à mon goût ;
            J’aurais voulu la suivre…
Son petit cœur ne s’est rien demandé du tout,
            Et j’ai fermé mon livre.



XXI


Janv. 188.,
galerie Petit.


Tout en noir, comme au jour où ton cœur pardonna,
            Tu vins, chère infidèle.
Tu donnes le regret des femmes que l’on a ;
            C’est toi la plus nouvelle.

Mon âme est repartie au pays des toqués
            Et des formes parfaites,
Très loin des faux amis et des bonheurs manqués,
            Dont nos douleurs sont faites.



XXII


Fév.,


Moi le malin, moi qui me pique
De connaître le cœur humain,
Après un an de lutte épique
Je ne peux pas toucher sa main.

Mon histoire est toujours la même.
L’amour me rend si maladroit
Que je n’ai pas encor le droit
De saluer celle que j’aime.


Je suis planté sur le trottoir
Quand elle passe d’aventure ;
Ma voiture suit sa voiture,
Et j’écrivasse chaque soir.

J’ai consumé bien des bougies
À rimer des vers incompris ;
Un plus habile, un moins épris,
N’aurait pas fait des élégies.

Un autre, hélas ! sans l’ahurir
De son amour exagérée,
Dans un salon l’eût rencontrée ;
Moi, j’ai tâché de l’attendrir.

Avant de pénétrer chez elle,
J’ai voulu son consentement ;
J’ai voulu, romanesque amant,
Qu’elle fut d’abord infidèle.

L’honnête femme avec raison
A refusé de me connaître.
J’ai trop rôdé sous la fenêtre,
Je me suis fermé la maison.


Si j’avais eu plus de tenue,
Nous causerions en ce moment…
Mais vous savez, chère inconnue,
Comme il vous aime gauchement !



XXIII


Fév.,
par un commissionnaire.


Je sais qu’elle a des yeux trop beaux pour qu’on s’en passe,
Que son mari n’a pas de malheurs conjugaux ;
Je sais que sa pudeur exige qu’on espace
            Un peu les madrigaux.

Je sais son petit nom ; j’ai vu son écriture ;
Je connais ses penchants ; je sais, sans l’offenser,
Le type d’homme auquel elle pourrait penser,
            Pour ma peine future.


J’ai donné de mon pain à son grand lévrier ;
Je sais les gens qu’elle aime et ceux qu’elle déteste
Sa façon de marcher, de rire et de prier ;
            Je sais son moindre geste.

Je connais ses parents, ses amis, sa maison ;
J’ai ramassé ses gants ; j’ai tenu sa voilette ;
Et j’ai senti fléchir sous mon amour complète
            Son cœur et sa raison.

Mais ce sont des bonheurs rapides que les nôtres ;
Elle fut seulement huit jours de bonne foi :
La semaine est finie où, causant avec d’autres,
            Elle parlait pour moi.

J’ai pour entendre un peu de sa voix despotique
Frôlé ses cheveux blonds, qui sont bruns par endroit ;
J’ai dans la foule un soir saisi le buste étroit
            De sa robe gothique.

Elle eut le lendemain des airs particuliers…
Je sais l’impression que lui fait toute chose,
Le livre qui lui plaît, et les mots familiers
            À sa bouche mi-close ;


Parlez-lui, moi, je sais ce qu’elle répondra ;
Je connais sa pensée aussi bien qu’elle-même ;
Je serai le premier à deviner qu’elle aime :
            Quelqu’un me la prendra.

Il est plus d’un secret encor que je recèle,
Car j’ai suivi cette âme et ce corps pas à pas.
J’ai tout vu, tout prévu, je connais tout ; mais elle,
            Je ne la connais pas.



XXIV


Fév.
première de…


Sa grâce impériale avait des airs distraits.
Son front que Vélasquez eût mis dans ses portraits,
Oh ! ce soir-là son front étroit et volontaire
Portait gaiement l’ennui des choses de la terre.
La musique parlait de tristesses d’amour ;
Et dans sa loge basse où venait peu de jour,
Derrière elle, effleurant ses épaules menues,
Des hommes murmuraient les paroles connues.
Et seul, au sort méchant je demandais pourquoi
Cet immense bonheur était si près de moi.



XXV


Fév.,
Comédie-Française.


Elle entra lentement, belle avec certitude.
Je trouvais son regard meilleur que d’habitude ;
Puis, elle n’avait pas près d’elle son mari.
J’étais triste et pourtant, de mon coin favori,
Je sentais à travers ma peine accoutumée
L’appui mystérieux de sa présence aimée.
Mais son dédain passé m’avait tant fait pleurer
Que mon cœur n’avait plus la force d’espérer.



XXVI


Fév.,
dans la Revue de


Je mettrai deux cartes chez elle,
Quand son mari voyagera ;
Et, selon la règle nouvelle,
Sa porte ensuite s’ouvrira.

Plus tard, si l’époux l’interroge,
Elle dira, de bonne humeur,
Qu’on lui présenta ce rimeur,
Un soir d’opéra, dans sa loge.


Ses amis qui m’ont vu souffrir
Nous prêteront leur assistance…
Ah ! qu’on me laisse la chérir :
Je suis un cœur sans importance.



XXVII


Mars,
concert Lamoureux.


Son regard me disait : ne soyez pas si triste ;
Si vous m’aimez beaucoup, si votre amour persiste,
Si j’ai bien votre cœur patient et soumis,
Je vous tendrai la main comme à tous mes amis.
Mais vous me promettez de cacher votre peine.
Nous causerons très peu, vous me verrez à peine.
Oh ! je n’ai pas besoin de votre dévouement ;
Je suis heureuse et belle, aimez-moi seulement ;

Et je vous donnerai peut-être du génie,
Si vous m’appartenez par l’amour infinie. —
Et moi, comme un enfant, je répondais tout bas :
Regardez-moi longtemps pour que je sois moins las
De l’imperfection des êtres et des choses.
Lorsque vos yeux sont durs, j’écris des vers moroses.
Regardez-moi longtemps, et de cette façon,
Afin qu’en vous quittant je fasse une chanson.
Par les livres d’amour qui vous ont attendrie,
Par les vieux Maîtres morts qui vous auraient chérie
Par tous les noms fameux qu’on aime à murmurer,
Soyez douce à l’obscur qui veut vous célébrer.



XXVIII


Mars,
en sortant de l’Opéra ;
au crayon.


À ce théâtre où l’art chancelle,
À ce théâtre un peu trop cher,
Ne sens-tu pas frémir ta chair
Sous mon regard qui t’ensorcelle ?
Je suis très loin, je suis caché ;
Au paradis je suis perché ;
Mais sans me voir, tu me devines ;
Tes traits bientôt sont plus charmants :
C’est le regard de leurs amants
Qui fait les femmes si divines.



XXIX


Avril,


Ma tristesse vous offensa.
Hélas ! ma tête est orpheline ;
Voilà longtemps que je l’incline,
Étant petit, ça commença.

Pauvre écolier près de mon frère,
J’étais vêtu du bleu sarrot.
Heureux celui que l’on préfère !
Ma mère m’appelait De Trop.


De Trop, ce nom dit mes détresses ;
Ma mère ne m’a pas chéri.
De mon enfance sans caresses
Je suis encor endolori.

Camarades, maîtres d’étude
Pouvaient à l’aise m’opprimer,
Car aux vacances l’habitude
N’était pas de me réclamer.

Je me vois dans la cour pierreuse
L’aîné sortait, je restais là…
Mon fils aura l’enfance heureuse ;
Je ne veux pas pour lui cela.

De mes chagrins j’ai fait la somme.
J’ai trop souffert, je serai doux.
Tant qu’il sera petit, cet homme,
Je le prendrai sur mes genoux.

La vie est sombre et nous rudoie.
Je veux toujours lui pardonner ;
Car ma tendresse est une joie
Que je suis sûr de lui donner.


Mon cœur resta sans jalousie,
Et pour apaiser ma douleur
Dieu m’envoya la Poésie ;
Mais rien n’efface un tel malheur.

Quand on a ce regret dans l’âme,
Le front jamais n’est triomphant,
Et les baisers dus à l’enfant,
L’homme aujourd’hui vous les réclame.



XXX


Avril ;
dans une partition.


Moins seul en cette vie où tes yeux me soutiennent,
Je veux faire deux parts des jours qui t’appartiennent,
Et donner sagement, puisqu’il faut tout prévoir,
La seconde au bonheur, la première au devoir.
C’est décidé ; te voir sera ma récompense.
Tes yeux, dont je te parle encore tant j’y pense,
Je vais leur préférer ma tâche désormais,
Afin que tu sois fière un jour si tu m’aimais.

Ma vieillesse prochaine a besoin de ma gloire.
Je veux mettre des vers sacrés dans ta mémoire.
De ton enthousiasme hier j’étais jaloux ;
Tu savais de Ronsard les sonnets les plus doux.
Quand leur œuvre survit, les morts ont des amantes.
Ils disent mieux que nous les paroles aimantes ;
Et vos aveux tardifs, à l’ombre des cyprès,
Les consolent un peu de leurs anciens regrets…
J’aurai pour t’obtenir, maîtresse des maîtresses,
La lente ambition des âmes sans tendresses.
Ma renommée aura raison de ta vertu ;
Et lorsque tu viendras, car tu viendras, vois-tu,
Clémente au lendemain des pièces applaudies,
Tu me demanderas des lèvres plus hardies.



XXXI


Avril ;
mis dans un vol.
de H. Heine.


Oh ! sois plus lente à me chérir.
Sois méprisante, sois changeante ;
Tu ne sais pas, chère indulgente,
Comme je peux longtemps souffrir.

Est-ce bien sûr que je t’adore ?
D’amers plaisirs m’ont perverti ;
J’ai peur de moi, j’ai tant menti…
Il ne faut pas me croire encore.


Faisons grandir mon sentiment
Sous ta cruelle résistance ;
Songeons tous deux à l’importance
De ton premier consentement.

Et dis à ta robe effrontée
De mieux cacher tes seins debout :
Tu céderas vers le mois d’août,
Quand je t’aurai bien méritée.

Si ton bonheur allait périr
Parce qu’un jour tu fus trop brave ?
Hélas ! m’aimer, c’est chose grave.
Oh ! sois plus lente à me chérir.



XXXII


Avril.
Concours hippique.


J’ai ramassé l’œillet comme une fleur perdue ;
Puisque tu dois venir, hâte l’heure attendue ;
Tu vois bien que je t’aime et que tu m’appartiens.

Oh ! je te donnerai l’ivresse du parjure,
Mon front sur ton épaule, et sous ta chevelure,
De crainte que mes yeux fassent baisser les tiens.



XXXIII


Avril, même jour.


Et plus tard tu diras, non sans quelque douceur,
Quand la gloire m’aura donné des amoureuses :
Vous n’avez pas connu ses heures douloureuses,
L’époque où mon amour était son défenseur.

Cet homme était sans dieu, sans parents, sans patrie ;
Il vivait lâchement, car tout l’avait déçu.
Aucune d’entre vous ne l’aurait aperçu ;
Il eut l’étonnement de mon idolâtrie.


Ah ! vous pouvez l’aimer, mon cœur vous devança.
Voilà déjà longtemps qu’en mes bras je le serre ;
Je lui tendis la main au temps de sa misère ;
Je n’ai pas attendu qu’il fût heureux pour ça.



XXXIV


Mai.


Je dois la voir, demain peut-être.
Est-ce bien moi l’homme ingénu
Qui pleurait tant pour la connaître ?
Nous causerons, c’est convenu.

Je ne sais pas si je recule
Devant l’amour qui m’est offert ;
Toujours est-il que je calcule
Le temps perdu, le mal souffert.


Je sens partir l’immense joie
D’espérer et de demander ;
Et sur elle je m’apitoie,
En songeant qu’elle peut céder.

Je retrouve la fourberie
Du lovelace que je fus ;
Et je pleure ma gaucherie,
Morte avec son dernier refus.

Si cette femme s’abandonne,
Sur ses lèvres, vais-je puiser
La clairvoyance qui nous donne
Le dégoût du premier baiser ?

Maintenant que le sort prononce,
Vais-je éprouver entre ses bras
La haine sourde qui dénonce
Qu’on n’aime pas, qu’on n’aimait pas ?

Nos victoires sont leurs défaites.
Sa chute proche l’amoindrit :
Je pense aux choses imparfaites
De son corps et de son esprit.


Des épreuves qui furent nôtres
Je ris, depuis qu’elle consent.
Sera-ce comme avec les autres ?
Mon cœur est-il un impuissant ?

Je ne suis plus de connivence
Avec le sien qui frémira ;
Hélas ! je les connais d’avance,
Tous les mots qu’elle me dira.

J’entends déjà l’aveu funeste
Qui de sa bouche va sortir,
Et par moments je la déteste
D’être obligé de lui mentir.

Car mes lèvres sont condamnées
À lui redire bien longtemps
Toutes les phrases dédaignées,
Aux jours tristes et palpitants.

Il ne faut pas trop faire attendre,
Il ne faut pas humilier ;
La plus altière peut se rendre,
Le plus épris peut oublier.


Importuné par ma maîtresse,
Aux rendez-vous que j’implorais,
J’irai sans trouble et sans tendresse,
Sceptique avant, cynique après.

Elle exigera que je l’aime
Plus que je ne voudrais l’aimer.
Je serai pris dans ce dilemme,
De rompre ou bien de l’opprimer.

Sur ses nobles enthousiasmes
Je marcherai, je le pressens ;
Ma bouche aura tous les sarcasmes
Qui soulagent les impuissans.

Quand je l’aurai martyrisée,
L’envie atroce me prendra
De respirer la fleur brisée ;
Sa souffrance me séduira.

Mais ces amères épousailles
Plus ennemis, nous laisseront.
Dans mon cerveau, dans mes entrailles,
Ses yeux jaloux regarderont ;


Elle épiera mes attitudes,
Elle guettera ma vigueur,
Suspectera mes lassitudes,
En écoutant battre mon cœur.

Nous agirons en adversaires ;
Et pour avoir ma liberté,
Sous des baisers parfois sincères,
J’endormirai sa dignité.

J’aurai l’air de ne pas comprendre
Ses fous désirs, ses chers tracas ;
De crainte qu’elle soit plus tendre,
Je ne l’interrogerai pas.

Si le chagrin frappe à sa porte,
Je serai bon, mais à moitié,
De peur que son amour trop forte,
Change en caresses ma pitié.

Je trahirai, c’est chose due ;
Et, le plaisir une fois mort,
J’aurai la joie inattendue
De n’éprouver aucun remord.


Elle connaîtra le supplice
De s’attacher éperdument ;
Mais restera, non sans délice,
Supérieure à son amant.

Car j’envirai, cœur infidèle,
Les pleurs que je ferai couler ;
Et le désir d’aimer comme elle
Viendra souvent me harceler.



XXXV


Mai.


Elle ne permet pas que je sois présenté.
Elle part, c’est fini ; je suis, tout le démontre,
Vaincu par ma misère et mon obscurité.
L’idole ressemblait aux femmes qu’on rencontre.

Je venais de trop bas et j’étais sans soutien :
Elle m’aura trouvé des torts imaginaires.
Elle a raison d’ailleurs, je ne l’aimais pas bien ;
Nous sommes tous les deux des âmes ordinaires.



XXXVI


Mai.


Mais qui donc a semé dans ce cœur résolu
            La peur des tristesses futures ?…
Quelques femmes, je crois, dont je n’ai pas voulu,
            Qui maintenant sont un peu mûres,
Auront flairé le nom de celle qui m’a plu,
            Et m’auront nui par leurs murmures.



XXXVII


Mai.
par la poste.


Et puis l’oubli viendra, l’oubli, triste ouvrier.
Je vais pleurer trois mois, peut-être une semaine.
Et déjà je pardonne à l’être meurtrier
Qui voulait regarder de la souffrance humaine.

Ce qui restait en moi de candide est vaincu.
Le morne défilé des jours pleins d’ironie
Recommence demain ; ma jeunesse est finie ;
Et je peux vivre, hélas ! autant que j’ai vécu.



XXXVIII


Juin, Saint-Cergues.


C’est dommage, mais c’est la vie.
Elle était blonde et moi rêveur,
Voilà pourquoi je l’ai suivie.
Je cherche encor l’amour sauveur.

Je ne suis pas celui qui pense
Chaque matin à ses devoirs ;
Je suis celui qui se dépense
En éphémères désespoirs.


Un seul regard me bouleverse
Et je m’émeus de bonne foi…
Je tombais presque à la renverse
Quand elle passait près de moi.

Temps naïf ! Un pacte implicite
Semblait nous unir à jamais.
Que m’importait la réussite !
Je n’avais pas de but, j’aimais.

Je saluais la bienvenue
D’un désir vrai, d’un songe pur ;
Je bénissais cette inconnue,
Belle comme un bonheur futur.

La médiocrité des âmes,
La médiocrité des faits,
Et la laideur des autres femmes
Pesaient moins sur mes jours défaits.

Dans le chagrin causé par elle,
Tous mes chagrins s’étaient perdus…
Que vais-je faire, ô criminelle,
De ces baisers qui vous sont dus ?



XXXIX


Juin, Seelisberg.


Loin, sur un mont inaccessible,
J’ai fui ses yeux inquiétants ;
Et je ferai tout mon possible
Pour avoir du chagrin longtemps.

Je ne suis pas si bon qu’on pense,
Et j’eus raison de m’en aller ;
Ce long voyage me dispense
De m’avilir et de parler.


Dût sa douleur être profonde,
En la voyant chez des amis,
Lâche comme un homme du monde,
Je commettrais le mal permis.

Les fausses gênes apparentes,
Les silences qui disent tout,
Les demi-phrases transparentes
Sont de ces crimes qu’on absout.

Je mentirais, les lèvres closes ;
Son embarras me servirait.
L’inévitable cours des choses,
En m’apaisant, m’amoindrirait.

Pauvres natures que les nôtres !
J’aurais le front de l’aborder,
L’œil amoureux, pour que les autres
Puissent me voir la regarder ;

Je prendrais ces airs fins qui savent
Prolonger les malentendus ;
C’est dans les cœurs vils que se gravent
Les aveux qu’on croyait perdus.


Un mot perfide, tout ensemble,
Peut affirmer et démentir…
J’entends déjà sa voix qui tremble,
Et j’ai déjà du repentir !

Non ; si j’étais en sa présence,
Le souvenir de ses refus
Réveillerait la malfaisance
Qui dort en l’homme que je fus.

Ce que j’ai pris aux mauvais êtres,
Ce que j’ai vu dans mes remords,
Ce que je dois à mes ancêtres,
Pourris, vivants, moins pourris, morts ;

La bassesse, la fourberie,
Que m’apporta l’hérédité ;
Les fanges que mon sang charrie
Voudraient venger ma vanité.

Je m’offrirais la triste joie
De profaner l’ancien penchant ;
Pareil à ceux que je coudoie,
Je suis médiocre et méchant.


Aux amoureuses passagères
J’irais porter des bonheurs brefs ;
Et dans des âmes étrangères
Je verserais tous mes griefs.

J’accuserais la bien-aimée
Qui par devoir eut le cœur sec :
Je ternirais sa renommée
Pour diminuer mon échec.

Par mes propos, par ma rancune,
Son cher honneur serait noirci ;
On me croirait sans peine aucune,
Puisque autrefois j’ai réussi…

L’injure, hélas ! suit la rupture.
Les sentiments comme les corps
Doivent tomber en pourriture ;
Il faut salir ses rêves morts.

Sous les rancœurs et sous les blâmes
L’amour défunt enseveli,
Par la vermine, au fond des âmes,
Sera rongé jusqu’à l’oubli.


Même au tombeau, l’ignominie
Flétrit les choses d’ici-bas ;
C’est une seconde agonie
Qui précède un second trépas…

Mais sur un mont inaccessible
J’ai fui ses yeux inquiétants ;
Et je ferai tout mon possible
Pour avoir du chagrin longtemps.