Bossuet moraliste

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Bossuet moraliste
Revue des Deux Mondes3e période, tome 76 (p. 816-862).
BOSSUET MORALISTE

Nous avons relu récemment Bossuet dans une pensée qui nous avait paru intéressante. Il nous semblait qu’on nous présentait d’ordinaire trop exclusivement un Bossuet ecclésiastique, un Bossuet prêtre et évêque, parlant toujours au nom de l’église et du dogme, et dont la première inspiration et presque la seule est l’Écriture sainte. Peut-être est-ce pour cela, pensions-nous, que Bossuet a cessé de plaire à beaucoup de nos contemporains, trop sceptiques ou trop indifférens pour prendre goût à des idées et à des sentimens si éloignés des leurs. Mais, en cherchant bien, ne pourrait-on pas trouver un Bossuet plus profane, s’intéressant à la vie, parlant en homme des choses humaines ; non plus seulement un prédicateur, mais un moraliste semblable à ceux que nous appelons de ce nom ; et, qui sans faire appel toujours à l’Écriture et aux livres saints, ne laisserait pas que de décrire vivement et sévèrement les vices et les passions des hommes, et de porter des vues hardies et philosophiques sur leur nature et leur destinée? Si l’on a pu séparer, dans Pascal même, avec plus ou moins de rigueur, les pensées relatives à la philosophie et les pensées relatives à la religion; si l’on a pu, au XVIIe siècle, considérer les Maximes de La Rochefoucauld comme une introduction à la morale chrétienne; si Malebranche, malgré son mysticisme, et Nicole, malgré son jansénisme, ne se sont pas abstenus d’une description fine et ironique des travers et des caractères ; si enfin Fénelon s’est si agréablement dégagé de sa robe d’évêque en écrivant son Télémaque, pourquoi n’espérerait-on pas trouver dans les quarante volumes de Bossuet des pensées générales et philosophiques comme celles de Pascal, des caractères comme ceux de La Bruyère, des maximes comme celles de La Rochefoucauld. S’il en était ainsi, ne pourrait-on pas affranchir Bossuet lui-même de la théologie et le présenter aux hommes de notre temps par un côté qui le rendrait plus accessible et plus persuasif? Au point de vue littéraire même, n’y aurait-il pas quelque avantage à séparer l’éloquence du dogme, car ce sont deux choses qui ne vont pas ensemble? Si vous lisez Bossuet en chrétien, et pour votre édification, vous ne devez pas faire attention à son éloquence, et Bossuet lui-même condamne souvent la curiosité littéraire dans ses auditeurs; si vous le lisez en littérateur et en critique, combien de pages où vous êtes incompétent, et, si vous voulez y entrer, indiscret !

Quelque spécieuse que fût la pensée que nous venons de résumer, il ne nous a pas fallu beaucoup de réflexions pour pressentir qu’elle était paradoxale, ni beaucoup de lectures de notre auteur pour nous convaincre qu’elle n’était pas vraie. Si l’on excepte, en effet, le livre tout théorique de la Connaissance de Dieu et de soi-même, et la troisième partie du Discours sur l’histoire universelle, tous les autres ouvrages de Bossuet (même ses lettres) sont des œuvres essentiellement et exclusivement chrétiennes. Ses chefs-d’œuvre d’éloquence (oraisons funèbres, sermons, panégyriques) sont des œuvres de prédication, et ils n’eussent pu avoir les agrémens que nous cherchons sans manquer au devoir essentiel de la prédication, qui est de faire sentir Jésus-Christ partout. Même ses oraisons funèbres, les plus mondaines d’entre ses œuvres, sont encore au fond des sermons, et sont remplies d’un bout à l’autre de l’esprit chrétien et même de l’esprit catholique. Les belles pages sur la révolution d’Angleterre, sur Cromwell, sur les sectes anglicanes, sont une apologie du catholicisme ; les peintures si vives de la cour dans l’oraison d’Anne de Gonzague sont la préparation à sa conversion, qui est le vrai sujet de Bossuet ; les grands exploits du prince de Condé ne sont là que pour donner du relief à sa piété. C’est nous, profanes, qui intervertissons l’ordre des choses, qui ne lisons que la première partie de chaque discours, sans aller jamais jusqu’à la fin, qui cherchons de belles périodes sans penser jamais à notre salut. Mais Bossuet a voulu tout le contraire : il le dirait lui-même s’il prenait la parole et s’indignerait de nous être lui-même une occasion de pécher. Ses sermons, encore plus que ses oraisons, sont des œuvres toutes chrétiennes. Ils sont tout imprégnés de l’écriture, et l’on y trouverait autant de lignes extraites des livres saints que sorties de la plume de Bossuet. D’autres prédicateurs, Bourdaloue, par exemple, n’ont pas craint des descriptions plus littéraires et plus mondaines, et l’on a pu en extraire un bon nombre de pages de ce genre qui peuvent aller de pair avec les meilleurs morceaux de La Bruyère. Massillon, moins chrétien encore, et déjà inspiré, sans le savoir, par la philosophie du XVIIIe siècle, analyse et amplifie les idées dans le Petit Carême, comme il le ferait dans un discours de rhétorique. Mais Bossuet, au contraire, avait trop conscience de ses devoirs ecclésiastiques pour les négliger un seul instant. Jamais il n’oubliait qu’il était là pour prêcher Jésus-Christ crucifié. Que si, dans Pascal, la philosophie et la littérature se mêlent à la religion, c’est que Pascal était un homme du monde et non un évêque. Malebranche écrit en savant et en philosophe, il est donc moins tenu à faire œuvre d’orateur chrétien ; et, quant à Fénelon, s’il paraît plus humain et s’il nous plaît davantage, c’est peut-être au détriment de son autorité chrétienne. Mais Bossuet n’a jamais rien mis en. balance avec les devoirs du sacerdoce et de l’épiscopat.

Lui-même semble avoir prévu et voulu de jouer d’avance la tentation qui nous avait traversé l’esprit et la pensée d’en faire un moraliste profane séparé du moraliste chrétien. En s’adressant à ses auditeurs, trop disposés déjà à faire ce partage, il nous a réfuté d’avance, de ce ton qu’on connaît, et qui ne semble laisser place à aucun milieu entre la révolte et la soumission. « Mais quoi! s’écrie-t-il, on ne m’entend plus. Tu m’échappes, auditeur distrait. On nous entend quelque temps, pendant que nous débitons une morale sensible ou que nous reprenons les vices communs du siècle; l’homme, curieux de spectacles, s’en fait un, tant il est vain, de la peinture de ses erreurs, et il croit avoir satisfait à tout quand il laisse censurer ce qu’il ne corrige pas. Quand nous en venons à ce qui fait l’homme intérieur, c’est-à-dire à ce qui fait le chrétien, à ces désirs du règne de Dieu, à ces tendres gémissemens d’un cœur dégoûté du monde et touché des biens éternels, c’est une langue inconnue! »

Maintenant, après avoir rétabli la vérité des choses et dissipé tout malentendu sur la vraie pensée de Bossuet, sera-t-il interdit néanmoins aux lecteurs profanes de séparer, pour un moment, la morale humaine de la morale théologique? On sait que, pour Bossuet, l’une n’est rien sans l’autre : l’une est soutenue par l’autre ; mais s’il est permis d’extraire des morceaux choisis des auteurs chrétiens ; si, pour orner l’esprit de la jeunesse, on permet de laisser à l’église le soin de la foi pour introduire dans l’école des modèles d’éloquence, pourquoi n’y aurait-il pas aussi une morale choisie, qui d’ailleurs ne pourrait jamais être complètement déchristianisée, car ce serait impossible, mais qui, cependant, s’étendrait à plus de personnes en s’universalisant, prendrait place à côté ou au-dessus de la morale profane et philosophique ? Un tel choix ne prêterait guère au commentaire, car tout y est clair, et on ne ferait guère qu’affaiblir ce qui est fort en le développant ; encore moins à la critique; tout au plus pourrait-on se permettre quelques réserves. Ce serait donc Bossuet lui-même qui parlerait le plus souvent, et nous ne serions que ses introducteurs et ses auxiliaires. Cette incomparable langue nous fera pardonner le nombre des citations; notre travail sera d’extraire, de choisir, de classer, de coordonner en une sorte de suite ce qui est dispersé en tant de volumes et mêlé à un tissu de foi et de piété qui n’est pas trop d’accord avec le paganisme de notre temps.


I. — L’HOMME EN GENERAL. — BOSSUET ET PASCAL.

Au risque de démentir tout d’abord la pensée qui avait été la première origine de notre étude, nous devons dire que le fond de la philosophie morale de Bossuet est le fond même de toute philosophie chrétienne, à savoir l’étonnant contraste et la prodigieuse antithèse qui existent dans la nature humaine entre la grandeur et la bassesse. Ici, cependant, on peut maintenir encore une certaine séparation entre le dogme et la morale ; car, s’il est permis de contester la solution chrétienne du problème, c’est-à-dire la doctrine du péché originel, on ne peut mettre en doute la vérité de fait qui est au fond du problème et qui existe pour toutes les philosophies. Le pessimiste le plus déclaré, le matérialiste le plus grossier avouera que, si l’homme est souvent assez près de l’animal, il est des circonstances où, par le sacrifice volontaire de sa vie, il s’élève à la sublimité : ceux-là mêmes que la beauté de la vertu laisserait indifférens admireront au moins la grandeur du génie humain dans les beaux-arts et dans les sciences ; et, d’autre part, il ne se rencontrera pas de spiritualiste pour nier que l’homme tombe quelquefois au-dessous de la plus vile des créatures animales. C’est là une vérité humaine, et c’est la gloire de Pascal de l’avoir mise en relief par ces couleurs hardies et ces contrastes heurtés que nul écrivain, à ce qu’il semble, n’avait trouvés avant lui. On ne s’étonnera donc pas de trouver dans Bossuet la même vérité et la même pensée, qui en elle-même appartient à tous, et qui, d’ailleurs, leur est venue à l’un et à l’autre d’un même fonds, à savoir du fonds chrétien. Cependant, ce ne sera pas sans surprise que l’on verra la même idée revêtir, dans Pascal et dans Bossuet, des formes si étrangement identiques. Même doctrine, soit; mais que cette doctrine soit coulée dans le même moule et se serve, pour s’exprimer, de tours, de mouvemens, d’expressions même toutes semblables, c’est là une rencontre qui a embarrassé bien des critiques. La solution serait bien simple si les passages de Bossuet étaient postérieurs à ceux de Pascal ; on pourrait dire : Bossuet s’est inspiré des Pensées de Pascal. Mais ces passages se retrouvent presque tous dans les sermons de Bossuet ; et Bossuet avait cessé de prêcher lorsque parurent, en 1670, les Pensées de Pascal. Faut-il supposer, avec M. Ernest Havet, que Bossuet a eu communication du manuscrit de Pascal, ou, avec M. Floquet, que Pascal a assisté aux sermons de Bossuet? N’est-il pas plus simple encore, comme le pense M. Brunetière, de ne chercher aucune autre explication que la rencontre naturelle de deux grands esprits qui, ayant à dire la même chose, et la puisant d’ailleurs au même fonds, sont arrivés, par leur génie même, à la dire de la même manière [1] ?

Quoi qu’il en soit, rappelons les différens passages où les deux grands apologistes se sont rencontrés d’une manière si frappante : « mort ! s’écrie Bossuet dans le Sermon sur la mort, toi seule nous convaincs de notre bassesse; toi seule nous fais connaître notre dignité. Si l’homme s’estime trop, tu sais réprimer son orgueil ; si l’homme se méprise trop, tu sais relever son courage. » Ce mouvement et cette double antithèse ne rappellent-ils pas cette autre antithèse, si connue, de Pascal: « s’il se vante, je l’abaisse; s’il s’abaisse, je le vante. » Peut-être Pascal l’emporte-t-il sur Bossuet par l’énergie et la concision, mais l’antériorité est à Bossuet. Même similitude dans cet autre morceau : « O Dieu ! qu’est-ce donc que l’homme? Est-ce un prodige? Est-ce un composé monstrueux de choses incomparables? Est-ce une chimère inexplicable ? » Rappelez-vous la page correspondante de Pascal : « Quelle chimère est-ce donc que l’homme? Quel chaos! Quel sujet de contradiction! etc. » Le terme même de misère et de misérable, dans un sens qui n’est pas tout à fait l’ordinaire, est le même dans les deux écrivains : « Il n’y a en l’âme que misère, dit Bossuet, misère en son origine, misère dans toute la suite de la vie, misère profonde, misère extrême. » Ne sont-ce pas là « ces misères qui nous serrent et qui nous tiennent à la gorge? » Bossuet dénonce encore, comme Pascal, l’impuissance des philosophes à expliquer ce mystère, les uns ne voyant que la grandeur de l’homme, les autres que sa misère ; les uns en faisant un Dieu, les autres, une bête. Ne croiriez-vous pas entendre Pascal parler d’Épictète et de Montaigne à M. de Sacy dans ces paroles de Bossuet : « C’est pourquoi les sages du monde, voyant l’homme d’un côté si grand, et de l’autre si misérable, n’ont su que penser et que dire d’une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c’est que l’homme : les uns en feront un Dieu, les autres en feront un rien; les uns diront que la nature le chérit comme une mère et qu’elle en fait ses délices ; les autres, qu’elle l’expose comme une marâtre et qu’elle en fait son rebut ; et un troisième, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu’elle s’est jouée en réunissant deux pièces qui n’ont nul rapport, et ainsi, que, par une espèce de caprice, elle a formé ce prodige qu’on appelle l’homme. » Inutile de dire qu’aucune de ces solutions ne satisfait Bossuet, et que la sienne est la même que celle de Pascal : « l’homme est semblable à un édifice ruiné qui, dans ses masures renversées, conserve encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du premier plan. » Cela ne rappelle-t-il pas cette pensée de Pascal, d’un tour si fier et si original : « Ce sont misères de grand seigneur, misères d’un roi dépossédé ? » Et cette autre parole : « L’ange et la bête se sont tout à coup unis, » n’en rappelle-t-elle pas encore une autre de Pascal qui est dans toutes les mémoires ?

D’autres rapprochemens sont encore plus intéressans, parce qu’ils ne semblent pas nécessaires et ne sont plus la conséquence d’une doctrine traditionnelle et obligatoire. Par exemple, lorsque Bossuet nous montre l’homme « comme suspendu entre le ciel et la terre, » ne pensons-nous pas à l’homme de Pascal, qui est « un milieu entre rien et tout? » Tout le monde se souvient de cette page si profonde et si mélancolique de Pascal : « Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie de moi qui pense ce que je dis et qui ne se connaît non plus que le reste. » Ne trouvons-nous pas le pendant de ce magnifique passage dans cette page de Bossuet : « Je suis né dans une profonde ignorance ; j’ai été comme exposé au monde sans savoir ce qu’il y faut faire ; et ce que je puis en apprendre reste mêlé de tant de sortes d’erreurs que mon âme demeurerait suspendue dans une incertitude perpétuelle si elle n’avait que ses propres lumières ; et nonobstant cette incertitude, je suis engagé à un long et pénible voyage : c’est le voyage de cette vie ! » Sans doute, la conclusion de Pascal est plus forte, car elle met à nu la contradiction et l’aveuglement de l’incrédule : « Et, de tout cela, je conclus que je dois passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m’arriver ; je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement ; » mais enfin le mouvement est le même de part et d’autre. Enfin, l’on sait combien de fois Pascal a signalé l’incapacité de l’homme à se renfermer en soi, à vivre d’une vie intérieure, et le besoin frivole de divertissemens. Bossuet exprime la même vérité presque dans les mêmes termes : « Nous ne pouvons converser avec nous-mêmes ; nous ne voulons pas penser à nous-mêmes ; en un mot, nous ne pouvons nous souffrir nous-mêmes, car est-il rien de plus évident que nous sommes toujours hors de nous ? Je veux dire que nos occupations et nos exercices, nos conversations et nos divertissemens nous attachent continuellement aux choses externes et qui ne tiennent pas à ce que nous sommes. »

Cette idée conduit Bossuet à une autre pensée qui lui appartient peut-être plus en propre, parce qu’il y revient souvent et en termes énergiques : c’est l’ignorance de l’homme sur lui-même, c’est la faiblesse de ce cœur humain « aussi aveugle et aussi trompeur à lui-même qu’aux autres. » Au moins semble-t-il qu’ici Bossuet se rencontre plutôt avec La Rochefoucauld qu’avec Pascal. Comparez avec les célèbres maximes le passage suivant : « Nous nous voyons de trop près : l’œil se confond avec l’objet... Nous ne voulons pas nous connaître, si ce n’est par les plus beaux endroits. Nous nous plaignons du peintre qui n’a pu couvrir nos défauts ; et nous aimons mieux ne voir que notre ombre et notre figure, si peu qu’elle semble belle, que notre propre personne, si peu qu’il y paraisse d’imperfections. Cette ignorance nous satisfait. »

On voit par ces citations qu’à titre de moraliste philosophe, Bossuet peut être placé à côté de ceux qui portent ce titre dans notre histoire littéraire. Que si on eût publié des extraits de ses sermons, des fragmens de son œuvre oratoire ou de ses ouvrages théologiques, nous pourrions avoir des pensées de Bossuet, comme nous avons des pensées de Pascal, non moins profondes et non moins éloquentes et qui, en bien des points, auraient l’avantage de l’antériorité. Quoique l’arrière-fond en fût chrétien, la philosophie profane aurait encore à profiter de ce livre et y trouverait son bien, comme dans Pascal et La Rochefoucauld. La nature humaine, en général, la vie et la société y seraient saisies au vif aussi bien que par ces grands misanthropes, et peintes de couleurs aussi vives et aussi tranchées. C’est ce que la suite de cette étude va nous démontrer.

II. — LE MONDE ET LA COUR.

De ces vues si hautes sur la vie et sur l’homme en général, descendons à un tableau plus particulier de la société humaine et de ce que l’on appelle « le monde, » soit dans ce sens général où il embrasse tous les hommes, soit dans ce sens plus restreint où il exprime surtout une société choisie et raffinée. Bossuet connaît l’un et l’autre ; et sa plume, pour peindre les travers de ce monde délicat et distingué, n’est pas moins souple ni moins cruelle que celle de La Bruyère ou de La Rochefoucauld. Il démasque toutes les illusions, il déchire tous les voiles et perce à jour toutes les vanités. Pourquoi jouirions-nous des méchancetés arides de La Rochefoucauld, parce qu’elles sont sans correctif et sans espoir; et pourquoi ne pas admirer les mêmes tableaux, les mêmes peintures, parce qu’elles ne seraient que le premier plan d’un tableau dont le fond est la pénitence et la conversion? Qu’est-ce que le monde selon Bossuet? « Le monde est une comédie qui se joue en différentes scènes. Ceux qui sont dans le monde comme spectateurs le connaissent mieux que ceux qui y sont comme acteurs. » Voyons donc de près cette comédie, assistons à ces scènes qui s’y jouent : « Quel fracas! quel mélange! quelle étrange confusion! » Bossuet nous décrit les diverses occupations et inclinations des hommes sur un ton qui est un peu celui de la satire. Voici l’avocat : « Celui-là s’échauffe dans un barreau. » Voici le marchand : « Celui-ci, assis dans une boutique, débite plus de mensonges que de marchandises. » Il en est qui passent au jeu la plus grande partie de leur temps. Les hommes du monde proprement dit, les beaux causeurs ont leur affaire ainsi que les intrigans : « Les uns cherchent dans les compagnies l’applaudissement du beau monde ; d’autres se plaisent à passer leur vie dans des intrigues continuelles ; ils veulent être de tous les secrets ; ils s’imposent et se mêlent partout. » Voilà pour les emplois des hommes : même diversité dans leurs inclinations : « Les uns se plaisent dans des emplois violens; d’autres s’attachent à cette commune conversation ou à l’étude des bonnes lettres. Celui-ci est possédé de folles amours ; celui-là de haines cruelles ; l’un amasse, l’autre dépense. Chacun veut être fou à sa fantaisie. »

Le monde a sa morale à lui, ses principes, ses maximes. Rien de plus étrange et de plus habile que sa manière d’enseigner ; rien de plus fort, de plus persuasif, de plus insinuant : « Ce maître dangereux n’agit pas à la manière des autres maîtres ; il enseigne sans dogmatiser [2] : il a sa méthode propre de ne prouver pas ses maximes, mais de les imprimer dans le cœur sans qu’on y pense. Il ne suffit pas de lui opposer des raisons et des maximes contraires, parce que sa doctrine s’insinue plutôt par une insensible contagion que par une instruction expresse et formelle. » c’est surtout par la conversation et par une conversation délicate que le monde fait notre éducation presque à notre insu : « Tout ce qui se dit dans les compagnies n’imprime que plaisir et vanité. Nous n’avalons pas tout à coup le poison du libertinage; nous le suçons peu à peu. Tout nous gâte, tout nous séduit,.. nul ne se contente d’être insensé pour soi, mais veut faire passer sa folie aux autres. » Des armes du monde, la plus redoutable est la raillerie : « Le monde est armé de traits piquans, de railleries tantôt fines, tantôt grossières ; les unes plus accablantes par leur insolence outrageante ; les autres, plus insinuantes, par leur apparente douceur... » Veut-on savoir quelles sont ces maximes du monde? Bossuet les connaît bien et nous les connaissons tous : C’est « qu’il faut s’avancer, s’il se peut, par les bonnes voies, sinon s’avancer par quelque façon, et s’il le faut, par des complaisances honteuses. » c’est encore que : « Qui pardonne une injure en attire une autre » et qu’il faut « dissimuler quelquefois par nécessité, mais éclater, quand on peut, par quelque coup d’importance. » Ce sont enfin des maximes qui flattent les sens, « affermissent un front qu’on trouve trop tendre et fortifient la pudeur contre la crainte du crime. » Ces fausses maximes introduisent dans l’âme des joies délicates, mais empoisonnées : « Je ne parle pas des joies dissolues, mais de la douceur cruelle de la vengeance et de ce triomphe secret quand on prend le dessus sur son ennemi. Que dirai-je de ces fausses tendresses qui vont toucher, remuer dans le fond des cœurs tant d’inclinations corrompues, du poison de ces médisances d’autant plus mortelles qu’elles sont délicates et ingénieuses, de cette fausse douceur qui va chatouiller notre vanité indiscrète, de ce plaisir de plaire qui fait qu’on aime à se parer avec tant de vaines et de dangereuses complaisances, pour traîner après soi les âmes captives et triompher des hommes? » Bossuet, s’inspirant des Psaumes, appelle les plaisirs du monde Flumina Babylonis (les fleuves de Babylone) : « Nous voyons ces fleuves passer devant nous ; les eaux nous en semblent claires, et, dans l’ardeur de l’été, on trouve quelque douceur à s’y rafraîchir. » Mais traversez ces faux mirages, ces joies trompeuses, ces plaisirs apparens ; allez au fond de ces joies, qu’y verrez-vous? Les épines et les douleurs d’un monde « plein de trahisons... Que n’en coûte-t-il pas pour le flatter? Quelles traverses! Quelles alarmes! Quelles bassesses! Quelle lâcheté!.. Quelle pauvreté effective dans une abondance apparente!.. Tout y trahit le cœur, jusqu’à l’espérance,.. les désirs s’évanouissent; ils deviennent farouches et insatiables ; l’ennui déchire les entrailles ; on est malheureux non-seulement par son propre malheur, mais par la prospérité d’autrui... On ne peut ni assouvir les passions, ni les vaincre. On en sent la tyrannie et on ne veut pas en être délivré. »

Après les plaisirs, les affaires : autre source apparente de plaisirs, car nous aimons l’action et l’agitation : « Comme la vie est dans l’action, celui qui cesse d’agir semble avoir cessé de vivre... Les hommes croient qu’ils n’agissent pas s’ils ne s’agitent, et qu’ils ne remuent pas s’ils ne font du bruit. » Examinons dans le détail cette vie agitée : obligation de se détourner de la droite voie, « de se ménager entre la justice et la faveur, entre le devoir et la complaisance ; » obligation de se tromper les uns les autres ; fausses amitiés : « on se ménage par discrétion ; on oblige par honneur et on sert par intérêt... La fortune fait les amis, la fortune les change. Oh! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs ! s’écrie Bossuet peut-être par réminiscence de La Rochefoucauld, quel étrange spectacle, et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres, avec nos soupçons, et nos jalousies et nos répugnances secrètes ! » De là les fausses vertus, les vertus du monde : « Elles se soutiennent vigoureusement jusqu’à ce qu’il s’agisse d’un grand intérêt; mais elles ne craignent pas de se relâcher pour faire un coup d’importance... Ce sont des vertus de Pilate; on en veut savoir les devoirs, mais nonchalamment,.. on étale une vertu de parade dans de faibles occasions, qu’on laisse tout à coup tomber dans les importantes. » Voyez encore ce portrait de la vertu mondaine, qui, grâce à quelque mélange de faux honneurs, réussit à faire passer le vice pour la vertu : « Pousser ses amis à quelque prix que ce soit, venger hautement ses injures,.. C’est bienfaisance, grandeur d’âme, noblesse de sentiment!.. Cet homme s’est enrichi par des concussions épouvantables; mais il tient bonne table; cela paraît libéral : c’est un fort honnête homme; il fait belle dépense du bien d’autrui. Vous vous vengez par un assassinat,.. mais ç’a été un beau duel; le monde vous applaudit et vous couronne... L’impudicité même, que l’on appelle brutalité quand elle court ouvertement à la débauche, si peu qu’elle s’étudie à se couvrir de belles couleurs, ne va-t-elle pas tête levée? Ne semble-t-elle pas digne des héros? Eh quoi! cette légère teinture a imposé si facilement aux yeux des hommes !.. Ceux qui ne se connaissent pas en pierreries sont trompés par le moindre éclat. » Du monde en général passons à la cour, qui est encore le monde, mais en raccourci et sous sa forme la plus belle et la plus brillante. Au XVIIe siècle, la cour était pour les hommes comme une sorte de ciel habité par des êtres d’une autre race. Ceux qui n’en étaient point l’admiraient de loin et d’en bas comme on admire le royaume des anges ; ceux qui en approchaient aspiraient à en être ; ceux qui en étaient voulaient en être plus encore et s’approcher de plus près du soleil, c’est-à-dire du roi. Ce haut éclat donnait aux mœurs de la cour un relief et un prestige tout particuliers. Ce qui partout ailleurs était vice, ne semblait être là que belle liberté et noble grandeur. La royauté donnait l’exemple ; la richesse, la puissance, l’esprit, la beauté, la jeunesse, la parure et les fêtes, tout se présentait sous un aspect si flatteur qu’on ne savait plus guère appliquer les règles de la morale à cette sorte d’existence si privilégiée. Bossuet connaissait à fond ce pays et ses séductions. Il y demeurait comme témoin, non comme complice, comme juge, non comme acteur. Il voyait, comme tout le monde, le jeu des passions, et, plus que tout le monde, il en connaissait le fond par son commerce avec les consciences. Les plus grandes, les plus brillantes héroïnes de la cour avaient été ses ouailles ou ses pénitentes ; les plus grands hommes étaient ses amis. Il avait converti Turenne et assisté Condé à son lit de mort. Rien ne l’étonnait et ne le subjuguait. Il pouvait peindre avec vérité et juger avec liberté.

Tout le monde sait par cœur cet admirable tableau de la cour, si bien à sa place dans l’oraison funèbre d’une des plus grandes étoiles de ce ciel trompeur, la princesse Anne de Gonzague : « Pour la plonger entièrement dans l’amour du monde, il fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour! La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n’y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez; vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu’il est vain. » Ce monde, cependant, si sérieux et si vain, n’a rien qui l’égale pour le prestige et l’ivresse : « Doux attraits de la cour, combien avez-vous corrompu d’innocens !.. Ils n’étaient venus que pour être spectateurs de la comédie ; à la fin ils ont trouvé l’intrigue si belle qu’ils ont voulu jouer leur personnage... Quiconque a bu de cette eau, il s’entête, et est tout changé par une espèce d’enchantement; c’est un breuvage charmé qui enivre les plus sobres ; la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent plus goûter autre chose. « La cour est le pays de la flatterie : « Celle de la cour est si délicate qu’on ne peut presque éviter ses pièges ; elle imite tout de l’ami, jusqu’à la franchise et la liberté; elle sait non-seulement applaudir, mais encore résister et contredire pour céder plus agréablement... Pendant que nous triomphons d’être sortis des mains d’un flatteur, un autre nous engage, parce qu’il flatte d’une autre manière. » Malgré ces charmes si brillans, la cour est un lieu de servitude sous les apparences de la liberté ; « Ils nomment liberté leur égarement, comme les enfans qui s’estiment libres lorsque, s’étant échappés de la maison paternelle, ils courent sans savoir où ils vont;., ils s’enchaînent volontairement dans une chaîne continue de visites, de divertissemens, d’occupations diverses; ils ne se laissent pas un moment à eux parmi tant d’heures qu’ils s’obligent à donner aux autres. » Anne de Gonzague avait vu de près ce paradis de la cour ; elle en avait connu toutes les ivresses ; elle en connut aussi toutes les déceptions. Elle avait plus que personne le don de réussir dans ce milieu compliqué ; elle se mêlait aux affaires comme aux plaisirs, et elle y excellait. Elle avait l’art de gagner les cœurs, « le don de concilier les intérêts opposés, et de trouver le secret endroit et comme le nœud par où on peut les réunir, — Que lui servirent ses rares talens?.. Quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des temps, les amusemens des promesses, l’illusion des amitiés de la terre, qui s’en vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du cœur de l’homme, qui ne sait jamais ce qu’il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu’il veut, et qui n’est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu’aux autres. »


III. — LES PASSIONS ET LES VICES.

Du théâtre passons aux acteurs, et aux ressorts qui les font mouvoir, c’est-à-dire aux passions et aux vices qui se diversifient suivant les personnes et suivant les temps ; car chacun a « son péché favori, » et chaque âge a sa passion dominante. « Le plaisir cède à l’ambition, et l’ambition cède à l’avarice... L’amour du monde ne fait que changer de nom ; un vice mène à un autre ; il laisse un successeur de sa race, enfant de la même convoitise. » Les passions, comme le disaient déjà les anciens, sont « des servitudes. Nul ne fait moins ce qu’il veut que celui qui peut faire tout ce qu’il veut. » Les passions sont « des appétits de malades. » Elles sont encore de fausses divinités : « Cœur humain, abîme infini, si tu veux savoir ce que tu adores, regarde où vont tes désirs. Où vont-ils, ces désirs ? Tu le sais ; je n’ose le dire, mais de quelque côté qu’ils se portent, sache que c’est là ta divinité. » Bossuet voit très bien la cause du vide et de l’impuissance des passions ; c’est ce qu’il appelle leur infinité : « Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie ; ce qui mêle en elles toutes une sorte de fureur... L’amour impur, s’il est permis de le nommer en cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, ses résolutions irrésolues, et l’enfer de ses jalousies, et le reste que je ne dis pas. L’ambition a ses captivités, ses empressemens, ses défiances et ses craintes dans sa hauteur même qui est souvent la mesure de son précipice. L’avarice, passion basse, amasse les inquiétudes avec les trésors. »

L’illusion commune à tous nos vices, c’est l’illusion de la grandeur. Chacun cherche à s’amplifier et à s’étendre. Nous cherchons toujours quelque ombre d’infinité. « On croit s’incorporer tout ce qu’on amasse, croître soi-même avec son train qu’on augmente... Voyez comme il marche; vous diriez que la terre ne le contient plus, et que sa fortune enfermant en soi tant de fortunes particulières, il ne peut plus se compter comme un seul homme. » Il croit « qu’il se multiplie quand on parle de lui, et quand il fait du bruit dans le monde; » et, cependant, pour l’abattre, il ne faudra « qu’une seule mort. »

Le vice dans lequel cette amplification de soi-même est le plus visible est l’ambition. Bossuet avait vu d’assez près cette passion dans son commerce avec la cour. Que de luttes ! Que de conflits ! Que de déboires et d’affronts dévorés ! Que de mémorables succès, que de terribles chutes! Aussi a-t-il souvent parlé de l’ambition; il lui a consacré comme Bourdaloue plusieurs sermons il lui prodigue ses avertissemens et il la décrit d’un trait ferme et hardi. « De toutes les passions, la plus fière dans ses pensées et la plus emportée dans ses désirs, mais la plus souple dans sa conduite et la plus cachée dans ses desseins, c’est l’ambition. » Il emprunte à saint Grégoire cette belle définition : « Timide quand elle cherche, superbe quand elle a trouvé. » Voici l’histoire de l’ambitieux merveilleusement résumée : « Dans les premières démarches de sa fortune naissante, il ne songeait qu’à se tirer de la boue... Le feu qui prenait par le bas ne regardait pas encore le sommet du toit ; il gagne de degré en degré où sa matière l’attire. » Mais, « lorsqu’on se voit tout d’un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur qu’on mérite d’autant plus de si grands honneurs qu’ils sont venus à nous comme d’eux-mêmes, on ne se possède plus, et c’est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. » Deux traits caractérisent les ambitieux : «L’un de mépriser ce qu’ils sont ; l’autre de le faire valoir avec excès. » Sans doute ils méprisent leur état puisqu’ils se plaignent toujours de leur mauvaise fortune : « Leurs vertus méritent un plus grand théâtre ; leur grand génie est à l’étroit dans un emploi si borné. » Et, cependant, ils veulent en même temps qu’on les considère comme quelque chose d’auguste ; vous n’entendez sortir de leur bouche que des paroles d’autorité. Pour assurer sa fortune, l’ambitieux cherche partout des appuis autour de lui : « Il appuie sa famille sur des fondemens certains, sur des charges considérables, sur des richesses immenses,.. et pense s’être affermi contre toutes sortes d’attaques; » mais il ne trouve que de la fumée. L’ambitieux se leurre lui-même par toutes sortes de prétextes. Je me modérerai, dit-il ; mais c’est une illusion qu’il se fait à lui-même, et Bossuet se sert ici d’une image hardie, que l’on n’oserait guère risquer aujourd’hui dans la chaire : « Ainsi qu’un homme qui, ayant épousé une femme d’une beauté ravissante, serait obligé de vivre avec elle comme avec sa sœur, vous ne comprenez que trop son péril, autant est-il difficile de garder la modération dans les dignités. » La puissance est le principe de tous les égaremens, « semblable à un vin fumeux qui fait sentir sa force aux plus sobres. » Comment lutter honorablement dans les hautes places contre les compétitions, les convoitises, les injustices? Que fera la vertu avec sa froide et impuissante médiocrité? On sait par quels appâts, par quels degrés insensibles l’ambition trompe ses zélateurs : il n’est pas besoin d’être en monarchie pour en avoir des modèles. Voyez ce portrait des politiciens de tous les temps : « d’abord ils plaignent le public et s’érigent en réformateurs des abus. Que de beaux desseins! Que de sages conseils!.: Quand ils sont arrivés au but, il faut attendre les occasions, qui ne marchent qu’à pas de plomb, et qui enfin n’arrivent jamais. » c’est ainsi qu’on se livre avec un espoir toujours nouveau au hasard de la fortune. On ne peut dire cependant que celle-ci cache ses tromperies : « Ses complaisances sont moins des faveurs que des trahisons. » Les biens qu’elle nous donne ne sont pas tant des présens qu’elle nous fait que des gages que nous lui donnons. Mais l’ambitieux croit toujours qu’il prendra des mesures pour la fixer. L’orateur le met en scène, et engage avec lui un dialogue serré et pressant qui rappelle celui de Pyrrhus et de Cinéas : « Je saurai, dit-il, profiter de l’exemple des autres; j’étudierai le défaut de leur politique. — Folle présomption! Car ceux-là ont-ils profité de l’exemple de ceux qui les précèdent ? — Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi! pour dix ans de vie ! — Mais je regarde ma postérité et mon nom. — Mais, peut-être, ta postérité n’en jouira pas ; mais ce qu’il y a d’assuré, c’est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie ! » Est-ce à Mazarin, est-ce à Fouquet que Bossuet pensait dans cette invective superbe? Tout cela est d’une vérité profonde et éternelle. Et cependant, quand on se place au point de vue de la réalité des choses, on se demande comment le monde pourrait se passer des ambitieux. Le pouvoir serait une charge insupportable que tout le monde rejetterait sur son voisin, si le poids n’en était pas allégé par l’attrait qu’exerce sur nous la pensée de notre agrandissement. Quelque difficile qu’il soit de fixer une limite, quelque glissant que soit le passage de l’une à l’autre, il y aura toujours à distinguer l’ambition légitime de celle qui ne l’est pas. Si l’on condamne cette passion, pourquoi pas toutes les autres? et n’est-ce pas précisément ce que les chrétiens eux-mêmes ont reproché aux stoïciens ?

Ce que Bossuet ne connaît pas moins que l’ambition, c’est le vice de l’orgueil et de l’amour-propre. Comme La Rochefoucauld, il dit que « l’amour-propre est le plus grand des flatteurs. » Il se souvient évidemment de cette pensée et la développe dans le passage suivant : « Ne parlons plus de flatteurs du dehors; parlons d’un flatteur qui est au dedans, par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteries, nos plaisirs sont des flatteurs; surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir; et tant que nous écouterons ce flatteur caché, jamais nous ne manquerons d’écouter les autres ; car, les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées, savent bien connaître la force de cette flatterie intérieure. Ils s’accordent avec elle, ils agissent de concert et d’intelligence; ils s’insinuent si adroitement dans le commerce de nos passions, dans cette complaisance de notre amour-propre, dans cette secrète intrigue de notre cœur, que nous ne pouvons nous tirer de leurs mains ! » c’est encore de La Rochefoucauld que Bossuet s’inspire évidemment lorsqu’il dit : « L’amour-propre s’accroche à tout; il est inépuisable en beaux prétextes; il se replie comme un serpent ; il se déguise; il prend toutes les formes ; il invente mille nouveaux besoins pour flatter sa délicatesse. Il se dédommage en petits détails des sacrifices qu’il a faits en gros. Que dis-je? Il profite de sa propre défaite... en se réjouissant de l’avoir vaincu, on le rétablit dans ses droits. » Cet orgueil qui, en tout, veut exceller, se montre à tous les étages de la société et chez tous les hommes : « Ceux qui voient tous les jours les emportemens des paysans pour des bancs dans leurs paroisses, et qui les entendent porter leur ressentiment jusqu’à dire qu’ils n’iront plus à l’église si on ne les satisfait, sans écouter aucune raison, ni céder à aucune autorité, ne reconnaissent que trop dans ces âmes basses la plaie de l’orgueil, et le même fond qui allume les guerres parmi les peuples et pousse les ambitieux à tout remuer.» En un mot, « chacun veut tout mettre à ses pieds et s’établir une damnable supériorité en dénigrant le genre humain. » Il faut distinguer en outre les degrés de l’orgueil ; l’un de ces degrés est la vanité. Celle-ci « a quelque chose de plus extérieur : tout s’y réduit à l’ostentation... L’orgueil est une dépravation plus profonde; l’homme se regarde lui-même comme un Dieu. » Les hommes vains ne sont que des esprits faibles « qu’on mène où l’on veut par des louanges, qui s’arrêtent à tous les miroirs qui les flattent et qui s’éblouissent à la première lueur d’une faveur même feinte. » Mais on n’en est pas moins vain quand on se nourrit d’une gloire cachée et intérieure, et que tout en ayant l’air de mépriser la vaine gloire, « on en a séparé le mets le plus exquis et le plus délicat, pour en tirer le plus fin parfum, et pour ainsi dire l’esprit et la quintessence de cet aimable poison. » A cet orgueil qui se manifeste sous tant de formes, se rapporte encore l’amour de la réputation et de la gloire : « Les hommes du monde mettent tellement la vie dans ce bruit tumultueux qu’ils osent bien se persuader qu’ils ne seront pas tout à fait morts tant que leur nom fera du bruit sur la terre. La réputation leur paraît une seconde vie ; et peu s’en faut qu’ils ne croient qu’ils sortiront en secret de leur tombeau pour entendre ce qu’on dira d’eux. » De l’orgueil naît encore l’envie, « noir et secret effet d’un orgueil faible qui se sent ou diminué ou effacé par le moindre éclat des autres. C’est le plus dangereux effet de l’amour-propre. L’orgueil est entreprenant et veut éclater ; l’envie se cache sous toutes sortes de prétextes et se plaît aux plus noirs venins. »

L’envie nous mène à d’autres passions qui ne sont plus engendrées par l’orgueil, mais par la haine, « à cette aigreur implacable d’un cœur ulcéré qui songe à se satisfaire par une vengeance éclatante, à ces meurtres que vous fait faire tous les jours une langue envenimée, à cette malignité dangereuse qui vous fait empoisonner si habilement une conduite innocente. » Jalousies, soupçons, défiances, calomnies, tels sont les fruits de la haine : « Que méditez-vous, malheureux ? Quoi ! vous méditez d’aller porter vos soupçons jusqu’aux oreilles du prince ? Ah ! songez qu’elles sont sacrées, et que c’est les profaner indignement que d’y vouloir porter les injustes préventions d’une haine aveugle, ou les malicieuses inventions d’une jalousie cachée, ou les pernicieux raffinemens d’un zèle affecté. » Moins noires, moins terribles, mais non plus innocentes, parce qu’elles conduisent aux excès précédens sont les petites méchancetés de la conversation, les médisances, les faux rapports, tout ce qui entretient la haine parmi les hommes, « tout ce qui fait changer la langue en arme offensive, plus tranchante qu’une épée, et portant plus loin qu’une flèche. » La médisance a sa source dans l’envie, « passion basse et obscure, qui ne craint rien tant que de paraître. Ainsi le médisant : il ronge secrètement. » La médisance est comme la guerre; d’abord « elle tire l’épée ouvertement, et ensuite elle va par embûches. » Il y a trois espèces de médisances : celle qui vient de l’envie, celle qui vient de l’orgueil, celle qui vient de la fausse vertu : « La première est basse et honteuse, la seconde fière et insolente ; la troisième trompeuse et hypocrite. » Ce qu’il faut craindre surtout, ce sont les faux rapports « augmentés dans leurs circonstances, disant ce qu’il faut taire, réveillant le souvenir de ce qu’il fallait laisser oublier, ou, par des paroles piquantes et dédaigneuses, aigrissant les frères et les sœurs déjà émus et infirmes par leur colère. »


IV. — LES FEMMES. — L’AMOUR.

Une des matières les plus délicates et les plus glissantes de la morale, parce qu’il s’agit d’une matière où les passions sont chatouillées et excitées par cela même qu’on en parle et qu’on les combat, c’est celle qui touche aux femmes et à l’amour. Aucun moraliste cependant, parmi les modernes, ne s’est privé de toucher à ce sujet ; ils s’y sont même en général complu. La Rochefoucauld lui a consacré de nombreuses maximes, La Bruyère deux chapitres : le chapitre des Femmes et celui du Cœur, Pascal lui-même a écrit son célèbre Discours sur les passions de l’amour. Eh bien ! Bossuet a-t-il sur ce point suivi l’exemple de ses contemporains? Le grand évêque a-t-il osé porter ses regards sur cette question profane? Trouvera-t-on dans ses discours et dans ses écrits des maximes sur l’amour et sur les femmes? Oui, sans doute, et avec la plus grands liberté. N’y cherchez pas la curiosité mondaine et la sympathie secrète ou les souvenirs personnels des moralistes profanes, tels que La Bruyère et La Rochefoucauld, ni ce sentiment passionné qui a une fois enflammé l’âme de Pascal. C’est toujours le prêtre qui parle, le maître des âmes, le directeur des consciences : l’amour est l’ennemi. Mais demandez-lui la peinture des faiblesses de la passion et des faiblesses de la femme, tous ne trouverez rien de plus fort dans nos romanciers modernes ou dans les satiristes de tous les temps.

Bossuet sait, sans en avoir fait l’expérience, quoi qu’en ait dit Voltaire [3], mais par le spectacle des choses humaines, et par les confidences du confessionnal, la puissance de l’amour. Il sait ce que peut faire entreprendre, dit-il, l’amour de la gloire, l’amour des richesses, et tout ce qui porte le nom d’amour. Il sait que «l’amour peut remuer le cœur des héros » et y soulever des tempêtes. Il sait que cette passion est si touchante « qu’au théâtre elle est changée artificieusement en vertu. » Il comprend merveilleusement, tout en en ayant horreur, les séductions du théâtre qui nous représentent « ces passions délicates dont le fond est si grossier. » Pourquoi aime-t-on le théâtre ? « c’est qu’on y joue sa propre passion. » Que veut, en effet, un Corneille dans son Cid, sinon qu’on aime Chimène, qu’on l’adore avec Rodrigue, et, en général, que l’on soit épris des belles personnes, «qu’on les serve comme des divinités. » En un mot, on représente au théâtre ces passions « avec tous leurs agrémens empoisonnés, et toutes leurs grâces trompeuses. » Mais quelque effort que l’on fasse pour ôter de l’amour « le grossier et l’illicite, » il en est inséparable ; et le fond en est toujours « la concupiscence de la chair. »

C’est ce fond qui cache à Bossuet ce qu’il peut y avoir de beau et de noble dans cette passion suspecte et dangereuse. Il n’y voit, il n’y veut voir qu’une concupiscence ; et il n’en parle jamais qu’à ce point de vue. C’est ici qu’on peut demander si le célibat ne ferme pas les yeux de ce grand homme sur un des sentimens les plus élevés de la nature humaine. Quel qu’en soit le fond, ce fond n’en donne pas moins naissance à deux affections admirables, sans lesquelles l’homme est un être incomplet et mutilé : l’affection conjugale, et l’affection paternelle ou maternelle. Comment ces deux sentimens naîtraient-ils en nous sans ce fond grossier dont on parle avec tant de mépris ? n’est-ce pas le cas de dire, comme dans les Femmes savantes : « Bien vous en prend, ma sœur... » Oubliez les dérèglemens (toutes les passions ont les leurs) ; ne considérez que le sentiment lui-même : quoi de plus légitime qu’une affection qui se termine au mariage et qui se continue après ? Que sera-ce que le mariage lui-même, si on en retranche l’inclination, si ce n’est précisément un lien grossier, ou une combinaison d’intérêts ? Sans doute, le devoir est au-dessus de l’inclination ; mais pourquoi les mettrait-on en conflit? Et d’ailleurs cela est vrai de toutes nos autres passions, et alors pourquoi ne pas les proscrire toutes? Si l’on était soi-même un moraliste aussi malveillant que La Rochefoucauld, ne verrait-on pas, dans ces invectives contre l’amour, une secrète envie, une irritation jalouse contre ceux qui peuvent jouir d’un bien qui nous est interdit, et peut-être le regret inconscient de la nature mutilée ?

Toutes ces réserves faites, avec quelle force et quelle profondeur Bossuet ne décrit-il pas la nature et les phases de l’amour? Il dit hardiment que l’amour tend à l’union la plus intime, qu’il ne se contente pas d’une jouissance superficielle, « qu’il tend à la possession parfaite. » Sans doute, il ne veut pas appeler du nom d’amour « ce transport d’une âme emportée, qui cherche à se satisfaire et a toujours la sensualité pour fond. » Et cependant, c’est bien dans ce sentiment-là, ainsi que le Cantique des cantiques, qu’il prend le type et l’image de l’amour divin. Qu’entend-on, dit-il, par le nom d’amour, « sinon une puissance souveraine, une force supérieure qui est en nous pour nous tirer hors de nous, un je ne sais quoi qui dompte et captive nos cœurs sous la puissance d’un autre, et nous fait aimer notre dépendance ? » De quel amour est-il question ici ? Est-ce de l’amour divin ou de l’amour humain, et n’est-ce pas là la peinture de l’un comme de l’autre ? Bossuet exprime encore la même pensée par des expressions beaucoup plus fortes: « l’amour, dit-il, est le don du cœur, ou plutôt il en est l’idole qui usurpe l’empire de Dieu. » Mais, après avoir emprunté à l’amour profane sa définition, Bossuet en fait voir le vide et l’illusion, non parce qu’il est amour, mais parce qu’il est amour de la créature. « O pauvreté de l’amour de la créature ! O monstre et prodige de l’amour profane, qui veut concentrer le tout dans le néant ! Sors du néant, ô cœur qui aimes ! » Ce vide, ce néant est sans doute le propre de tout amour humain, quel qu’en soit l’objet; mais combien l’amour sensuel est-il encore plus funeste et plus humiliant! Bossuet le peint avec des couleurs si fortes qu’on ne les supporterait plus aujourd’hui dans la chaire. Il en connaît les langueurs et les mollesses : « l’amour profane est toujours plaintif; il dit toujours qu’il languit et qu’il se meurt !.. cette femme qui, dans les Proverbes, vante les parfums qu’elle a répandus sur son lit et la douce odeur qu’on respire dans sa chambre, pour conclure aussitôt après : — Enivrons-nous de plaisirs et jouissons des embrassemens désirés, — montre assez par son discours à quoi mènent les bonnes senteurs préparées pour affaiblir l’âme, l’attirer aux plaisirs des sens par quelque chose qui ne semble pas offenser directement la pudeur. » Il en connaît toutes les ivresses, qu’il exprime même avec une singulière crudité : «Dans les transports de l’amour humain, dit-il, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait s’incorporer en toute manière, et, comme le disait un poète, enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime pour le posséder, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour y vivre. » Il en connaît les fureurs et les terribles jalousies : « Rien de plus furieux qu’un amour méprisé et outragé. » Il en connaît « les damnables victoires » et les fausses ruptures, comme celles de Louis XIV et de Montespan : « Et vous, qui avez rompu, à ce que vous dites, cet attachement vicieux,.. pourquoi ce reste de commerce? Pourquoi cette dangereuse complaisance, reste malheureux d’une flamme mal éteinte? Que je crains que le péché soit vivant encore, et que vous n’ayez pris pour sa mort un assoupissement de quelques journées. » Il en connaît les terribles jalousies : «Je laisse aux peintres et aux poètes de représenter à vos yeux les horreurs de la jalousie, le venin de ce serpent, et les cent yeux de ce monstre : il me suffit de vous dire que c’est une complication des passions les plus furieuses. C’est là qu’un amour outragé pousse la douleur jusqu’au désespoir et la haine jusqu’à la fureur. » Il en connaît le déchirement et les blessures lorsqu’on veut arracher à ce cœur ce qui lui est si cher : « La douleur pousse des plaintes, la colère éclate en injures, l’indignation en menaces; le désespoir va jusqu’au blasphème... Tu te sens comme déchiré... Le sang sort abondamment par cette plaie. Donnez-moi ce couteau que je le porte jusqu’à la racine, que j’aille chercher au fond jusqu’aux moindres fibres de ces inclinations corrompues. » Il en connaît enfin l’entraînement fatal qui d’un regard innocent conduit jusqu’au crime; et dans un dialogue précipité d’une hardiesse incroyable, il s’écrie : « Ce ne sera qu’un regard, tout au plus qu’une complaisance et un agrément innocent. Prenez garde ; le serpent s’avance ; vous le laissez faire ; il va mordre. Un feu passe de veine en veine. Il faut l’avoir ; il faut la gagner. C’est un adultère. Qu’importe ! Eh bien ! je la possède ; est-ce pas assez? Il faut la posséder sans trouble. Elle a un mari : qu’il meure ! Vous ne pouvez le faire tout seul ; engageons d’autres dans le crime. »

A l’amour sensuel Bossuet oppose non pas l’amour pur et honnête, l’amour permis (car il semble qu’il n’y en ait point de tel), mais la chasteté et la virginité. La virginité est la vertu des cloîtres : la chasteté est ou devrait être la vertu du monde : « Protectrice de la sainteté du mariage, dépositaire de la pureté du sang des races, » elle est essentiellement, en effet, une vertu aristocratique. Mais comment la conserver, cette vertu nécessaire? « l’un des sexes en a honte ; et celui auquel il semblerait qu’elle serait échue en partage est plus occupé de la perdre chez les autres que de la conserver. » Bossuet ne fait même pas grâce aux beautés fières et superbes qui ne résistent que par orgueil : « Leur chasteté n’est qu’orgueil, qu’affectation ou grimace. Elles craignent plutôt d’abaisser leur gloire que de souiller leur vertu. Ce n’est pas leur honnêteté qu’elles veulent conserver, mais leurs avantages. Si elles aimaient la vertu, se plairaient-elles tant à faire naître des désirs qui lui sont contraires ? » Elles veulent un empire : « Ah ! quel malheureux empire !.. Pour elles, on se croit tout permis ! Et le monde, tant il est aveugle et sensuel, excuse en leur faveur non-seulement la folie et l’extravagance, mais le crime et la perfidie ! »

On voit que Bossuet a vécu à la cour et qu’il a connu ces beautés fières, et non toujours chastes, qui imposaient leur empire jusqu’au roi lui-même. Il a connu, au moins par la confession, les différens degrés par lesquels passe le désir de plaire : « Elle vit le monde, dit-il, en parlant d’Anne de Gonzague; elle sentit qu’elle plaisait, et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec cette pensée. » l’orgueil est déjà une partie de la concupiscence : « Voyez cette femme dans sa superbe beauté, dans son ostentation, dans sa parure. Elle veut être adorée comme une déesse ; mais elle est elle-même son idole.» Bien plus, les parens eux-mêmes sont complices d’un tel désordre : « Ils étalent leur fille pour être un spectacle de vanité et l’objet de la cupidité publique. » La beauté s’alimente de la ruine et de la misère des hommes : «Elle traîne sur elle en ses ornemens la subsistance d’une infinité de familles ; elle porte, dit Tertullien, en un petit fil, autour de son cou, des patrimoines entiers. » Notre moraliste n’a pas plus de pitié pour les vieilles beautés, qu’il dénonce avec une dureté impitoyable: « Voyez cette femme amoureuse de sa fragile beauté, qui se fait à elle-même un miroir trompeur, où elle répare sa maigreur extrême et rétablit ses traits effacés, ou qui fait peindre dans un tableau trompeur ce qu’elle n’est plus, et s’imagine reprendre ce que les ans lui ont ôté. » Quelle erreur n’est-ce pas « de retenir par force, avec mille artifices, ces grâces qui s’envolent avec le temps ! » Il s’en prend aux veuves, et surtout aux jeunes veuves trop contentes de leur état : « Combien en devrais-je pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes que le monde trouve si heureuses ! » Bossuet ne craint point d’entrer dans le détail de tous les artifices de la coquetterie. Et pourtant, « ce que la nature a prodigué comme superflu, la curiosité en fait un attachement ; elle devient inventive et ingénieuse pour faire une étude d’une bagatelle et un emploi d’un amusement. » Ainsi de toute la toilette. Les premiers habits ont été inventés par la pudeur ; mais « la curiosité s’y étant jointe, la profusion n’a plus de bornes ; et, pour orner un corps mortel, tous les métiers suent. » Les habits ne sont pas seulement une occasion de vanité et d’orgueil ; ils sont un instrument de luxure et de sensualité. Nos dames d’aujourd’hui devraient bien écouter ces paroles presque brutales que Bossuet lançait du haut de la chaire, en dénonçant « ces gorges et ces épaules découvertes qui étalent à l’impudicité la proie à laquelle elle aspire. »

Telles sont les pensées de Bossuet sur les femmes et sur l’amour. On peut trouver qu’il voit les choses à un point de vue un peu ascétique; tout entier au sentiment chrétien, la nature proprement dite ne l’intéresse pas; il ne voit partout que corruption et misère; mais si les sages profanes ont peut-être quelque chose à redire à cet excès de sévérité, en quoi nos pessimistes et nos misanthropes pourraient-ils se plaindre, eux qui, sans aucune compensation, sans l’excuse d’une meilleure destinée, n’ont pour tout ce qui est humain que paroles amères, et pour la vie que malédiction et blasphèmes? Anéantissement pour anéantissement, mieux vaut encore s’abîmer en Dieu que dans le néant.

Si sévère pour les femmes et pour le monde, on devine que Bossuet n’aura pas beaucoup de complaisance pour la culture d’esprit chez les femmes, que nous encourageons tant aujourd’hui ; on ne trouvera pas chez lui, on ne devra point lui demander cette libéralité noble qui rend si aimable et si vivant encore l’ouvrage de Fénelon sur l’Education des filles. Fénelon veut faire travailler les filles : « L’ignorance d’une fille, dit-il, est cause qu’elle s’ennuie;» et, « l’ennui des filles est dangereux. » Bossuet n’a pas une telle complaisance pour l’esprit. Pour lui, c’est l’étude qui est dangereuse: «Fuyez comme une passion toutes les curiosités, tous les amusemens d’esprit; car les femmes n’ont pas moins de penchant à être vaines par l’esprit que par le corps. Souvent les lectures qu’elles font, avec tant d’empressement, se tournent en parures vaines et en ajustemens immodestes de leur esprit ; souvent elles lisent par vanité, comme elles se coiffent. » Il y a une grande vérité dans ces peintures ; mais on peut se demander si les femmes qui tirent ainsi vanité de leur esprit ne seraient pas précisément celles qui, n’ayant pas été instruites d’une manière solide, font leur éducation dans le monde à l’aide des romans à la mode, dans la fréquentation des théâtres les plus immodestes, et dans la lecture des journaux bien pensans et très corrompus.

Si peu exigeant pour l’instruction des filles, Bossuet ne le sera pas beaucoup plus pour leurs éducatrices. Ce sont évidemment pour lui les religieuses ; et, pour celles-ci encore, plus que pour leurs élèves, la lecture et l’étude sont plus à craindre qu’à recommander. La piété est la seule instruction qu’il leur demande : « Aimez! aimez ! disait-il aux religieuses qui tenaient des maisons d’éducation : vous saurez beaucoup en apprenant peu... Qui sait cela sait tout. Voilà la science de Jésus-Christ. »


V. — LES CARACTÈRES.

Nous venons de voir que Bossuet ne le cède à aucun de nos moralistes français pour la peinture des passions. Il en est de même de la description des caractères. On trouve chez lui des portraits qui, s’ils n’ont pas le tour pittoresque qu’affecte La Bruyère, ont une touche large et fière que ne connaissait pas celui-ci. Déjà quelques passages sur les femmes, que nous avons cités, ressemblent à des portraits satiriques ; vous en trouverez d’autres de même nature sur divers genres de personnages; et pour aller tout d’abord d’une extrémité à l’autre, passons des femmes aux philosophes et aux savans. Ici, c’est nous-mêmes qui sommes en jeu : c’est de notre cause qu’il s’agit. De te fabula narratur : écoutons avec respect.

Ne demandons pas à Bossuet rien qui ressemble à ce culte que l’on a aujourd’hui pour ce qu’on appelle « la science, » c’est-à-dire à cet amour de la science pour la science, qui a remplacé ce qu’on appelait autrefois l’art pour l’art ; encore moins doit-on trouver chez lui la prétention que nous avons aujourd’hui de tout diriger et de gouverner les hommes par les seules lumières de l’esprit humain. Cependant, il a bien compris la source de cette nouvelle idolâtrie. « Entre toutes les passions de l’esprit humain, l’une des plus violentes, c’est le désir de savoir; » et, quoiqu’il ne soit pas, dit-il, « de ceux qui font grand état des connaissances humaines, » son généreux esprit, cependant, ne peut s’empêcher d’être sensible aux efforts que le génie humain a faits pour pénétrer la nature et pour se rendre maître de la nature elle-même. Il développe, dans une énumération qu’il renvoie lui-même à la rhétorique, tous les artifices de la science et de l’art : « Quoi plus ! ajoute-t-il par un dernier trait, il est monté jusqu’aux cieux [4] ; pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; il a obligé le soleil à rendre compte de tous ses pas! » Mais, après avoir reconnu dans ce domaine toute la grandeur du genre humain, il est bientôt frappé des excès et des vanités auxquels cet instinct de savoir peut donner lieu. Il rabat l’ambition des savans bien plus qu’il ne encourage ; il signale l’abus de la science et l’orgueil de la pensée. Il ne voit dans les sciences profanes « qu’un divertissement de l’esprit; elles ont si peu de solidité que l’on peut, sans grande injure, n’en faire qu’un jeu. » Il dénonce, avec saint Bernard, trois excès des savans : d’abord savoir pour savoir : Quidam scire volunt ut sciant  ; en second lieu, apprendre et savoir, pour se rendre célèbre et faire connaître son nom, ut sciuntur ipsi; enfin, pour se faire de la science un moyen de trafic, ut scientiam vendant. En un mot, la science est tantôt un spectacle, tantôt une montre, tantôt un trafic. Les vrais savans de nos jours tomberont d’accord avec Bossuet et saint Bernard, que les deux derniers usages de la science sont une vanité honteuse, turpis vanitas ; mais ils n’accorderont pas que le premier soit une honteuse curiosité, turpis curiositas. Ils demanderont en quoi la contemplation de la vérité pour elle-même est une chose honteuse. Si Dieu lui-même est vérité, ego sum veritas ; si les lois des nombres et des proportions font partie de l’essence divine, comme l’enseignent saint Augustin, Malebranche et Bossuet lui-même, n’est-ce pas contempler Dieu sous une de ses faces que de contempler la vérité ? Que l’on ait tort de ne pas la rapporter à Dieu, cela est possible ; mais en elle-même la vérité n’en est pas moins quelque chose de divin; et c’est participer à l’éternité que de contempler les vérités éternelles. « Ce n’est pas, dit Bossuet, que la science ne soit un présent du ciel, la lumière de l’entendement, la nourrice de la vertu. Mais si elle se termine en elle-même, elle nous aveugle par l’orgueil et peut même nous tourner contre Dieu ; ce sont nos propres pensées qu’elle nous fait adorer sous le nom de vérité ; à la recherche des biens véritables elle substitue une curiosité vague et indéfinie. Autant ces sortes de sages paraissent s’approcher de Dieu par leur intelligence, autant ils s’en éloignent par leur orgueil. Voyez Platon qui, ayant connu Dieu, ne le connut pas pour Dieu. » Puis, passant des savans proprement dits aux sages et aux philosophes : « Voyez les stoïciens, dit-il, qu’ils étaient superbes! Que leur orgueil était grossier! Qu’ils étaient pleins de faste et de jalousie! et qu’ils méprisaient les autres hommes ! Nous voulons vaquer à nous-mêmes, disaient-ils, et certes ils disaient vrai : c’était en eux-mêmes qu’ils voulaient contempler leurs belles idées ; superbes et arrogans, ils ne songeaient qu’à se plaire à eux-mêmes dans leurs subtiles inventions.» Bossuet ne peut pas manquer, et c’est son droit, de railler chez les philosophes leurs disputes et leurs éternelles contentions : « Comment me fier à toi, pauvre philosophe? Que vois-je, dans tes écoles, que contentions inutiles qui ne seront jamais terminées?.. Ce que les uns ont posé comme certain, les autres l’ont rejeté. Plus tôt l’on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. » Objection redoutable et qui serait décisive contre la philosophie, s’il n’y avait pas autant de religions que de systèmes philosophiques, et si la guerre entre théologiens était plus près d’être terminée qu’entre philosophes : Bossuet et Arnauld, Bossuet et Fénelon, sans sortir du catholicisme, ne sont pas plus d’accord entre eux que Leibniz et Descartes. Enfin, Bossuet comme Pascal, accable le sage stoïcien de toutes ses ironies et de toutes ses foudres sans se demander si ce portrait du sage n’était pas un idéal, un modèle présenté à l’imitation lointaine des hommes, et dont ils ne peuvent que s’approcher par un progrès insensible. « O maximes pompeuses ! O insensibilité affectée! O fausse et imaginaire sagesse, qui se croit forte parce qu’elle est dure, et généreuse parce qu’elle est enflée! » Au reste, on ne peut nier que Bossuet ne soit dans le vrai quand il oppose à la dure austérité du stoïcien « la modeste simplicité du Sauveur, » et le vif sentiment qui respire dans l’évangile du poids des douleurs humaines : Vos autem contristabimini.

Bossuet ne condamne pas seulement l’orgueil des savans et surtout des philosophes, il critique aussi, d’une ironie vraiment cruelle, la vanité des beaux-esprits, sans se demander encore s’il ne proscrit pas comme Platon, dont il invoque le nom, la poésie véritable, aussi bien que la poésie des ruelles et des abbés de cour : « On en voit, dit-il, qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, à chanter un amour feint ou agréable, et à remplir l’univers des folies de leur jeunesse égarée. » Il leur reproche durement les éloges mercenaires qu’ils font des grands et « la bassesse de leurs flatteries, » comme si ce n’était pas là la dure nécessité d’un art qui n’était pas encore assez riche pour se suffire à lui-même ; il les raille s’ils réussissent « de mettre toute leur félicité dans un bruit qui se fait dans l’air ; » il dénonce enfin « le venin de leurs mordantes satires et le poison de leurs écrits ennemis de la piété et de la pudeur. » Mais de tous les poètes, ceux qu’il condamne le plus, ce sont les poètes dramatiques. Dans sa Lettre au père Caffaro et dans ses Maximes sur la comédie, il montre, avec une grande force de raisonnement, qu’un poète ne peut être intéressant sur le théâtre sans toucher et sans remuer les passions ; autrement « le poète tombe dans le froid, dans l’ennuyeux, dans le ridicule : Aut dormitabo, aut ridebo. » Si de flatter les passions n’est pas l’objet du théâtre, pourquoi l’âge où l’on en est le plus touché est-il celui où les passions sont le plus violentes? Comment toucher les passions sans les réveiller, sans en renouveler le plaisir et l’impression? On dit que l’amour n’est peint que comme une faiblesse ; sans doute, mais une telle faiblesse est la faiblesse des héros. Le théâtre ôte, dit-on, à cette passion ce qu’elle a de grossier, on ne la peint que comme une affection innocente qui se termine au nœud conjugal. Mais ce n’est qu’une apparence. Ce grossier ferait horreur si on le montrait à nu, et « l’adresse de le cacher ne fait qu’attirer les volontés d’une manière plus délicate. Le remède du mariage vient trop tard ; la passion ne saisit que son propre objet ; et l’union conjugale n’est que pour la forme dans les comédies. Ce qu’on veut inspirer, c’est le plaisir d’aimer, et l’on considère les personnages non comme gens qui s’épousent, mais comme amans : c’est amant qu’on veut être, sans songer à ce qu’on pourra devenir après. »

On ne sait trop que répondre, au point de vue rigoureusement chrétien, à des invectives si vives et une dialectique si serrée; et cependant quelque chose nous dit que ce ne peut pas être là la vérité; que ces maximes, prises à la rigueur, supprimeraient les plus belles œuvres et les plus grandes que l’esprit humain ait produites ; et pourquoi Dieu aurait-il donné à l’homme le génie du beau s’il ne doit pas s’en servir ou en jouir ? Qui voudrait que Corneille et Racine (car c’est bien d’eux qu’il s’agit) n’eussent pas existé ou n’eussent pas écrit? Sans doute, même au point de vue littéraire, on peut regretter qu’ils n’aient fait reposer la plupart de leurs tragédies que sur une seule passion et qu’ils n’aient pas, comme les Grecs, fait un théâtre où d’autres sentimens viendraient le disputer à celui-là. Fénelon dit que Racine en avait eu la pensée et qu’il avait voulu faire un Oreste où il n’y aurait pas eu d’amour. Mais, en reconnaissant que notre théâtre donne trop dans la sentimentalité sur ce point, qui n’avouera que la passion exprimée sous des formes si hautes est aussi propre à éteindre les bas désirs qu’à éveiller des émotions touchantes? Doit-on mener les filles à la comédie? c’est une question secondaire. Mais que des jeunes gens, entraînés par les sens, puissent trouver dans les nobles émotions un contrepoids à la sensualité, c’est ce qu’on ne peut guère contester. La morale divine est sans doute plus pure encore; mais ne faut-il pas aussi une morale proportionnée à la nature humaine? et à ce point de vue, le culte du beau n’est-il pas un auxiliaire à la pratique du bien ?

Si, parmi les poètes, ce sont les dramatiques que Bossuet condamne le plus, parmi ceux-là mêmes il en est qu’il épargne moins encore que les autres, à savoir les comiques, et surtout le pauvre Molière. On ne peut demander qu’un saint évêque pardonne aux grossièretés de langage et aux libertés de peinture que contiennent les comédies de Molière. Cependant, Fénelon lui-même, tout archevêque qu’il était, reconnaissait le génie de Molière et parlait avec une vive intelligence de ses beautés. Et, d’ailleurs, n’y a-t-il pas dans Molière même des pièces qui, sauf quelques taches, sont d’une morale irréprochable: le Misanthrope, l’Avare, les Femmes savantes? La passion de l’amour n’y est que secondaire et bien légèrement touchée. Bossuet lui reproche de n’attaquer que les ridicules du monde en lui laissant toute sa corruption. Mais n’est-ce pas déjà quelque chose que de combattre les travers en laissant à la chaire chrétienne le soin de détruire les vices ? Néanmoins, c’est sans aucune circonstance atténuante que Bossuet condamne Molière : « La postérité saura peut-être, dit-il dans un langage vraiment cruel, la fin de ce poète-comédien, qui, en jouant son Malade imaginaire ou son Médecin par force, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez I »

Laissons les lettrés et les poètes, et revenons aux philosophes, du moins à ces philosophes mondains qui, dès cette époque, jetaient un regard libre et une critique ironique sur la religion chrétienne. Nous sommes portés à croire aujourd’hui que le XVIIe siècle a été un siècle exclusivement chrétien. Cependant Bossuet n’en jugeait pas ainsi, et on croirait qu’il veut parler du XVIIIe siècle ou du nôtre lorsqu’il s’écrie : « O siècle vainement subtil, où l’on veut pécher avec raison, où la faiblesse veut s’autoriser par des maximes, où tant d’âmes, insensées cherchent leur repos dans le naufrage de la foi. » Bossuet peint admirablement les secrètes faiblesses du cœur que flatte la liberté de pensée : « L’intempérance de l’esprit n’est pas moins flatteuse que celle des sens. Elle se fait des plaisirs cachés et s’irrite par la défense. Ce superbe croit s’élever au-dessus de lui-même quand il s’élève au-dessus de la religion. Il se met au rang des désabusés... Il insulte en son cœur aux faibles esprits, et se fait lui-même son Dieu... La liberté qu’on se donne de penser tout ce qu’on veut fait qu’on croit respirer un air nouveau. On s’imagine jouir de soi-même, on croit tenir tous les biens et on les goûte par avance.» Cette incrédulité s’était introduite dans le pi us grand monde, et cela non-seulement à la fin du siècle, dans les salons de Ninon, mais dans le cœur même du siècle, au temps de la Fronde, où le libertinage de l’esprit paraît s’être joint au libertinage des mœurs et à celui de la politique. La princesse Anne de Gonzague était l’un de ces esprits hardis qui pensaient bien au-delà de leur siècle : « La foi lui paraissait impossible, à moins que Dieu ne l’établît en elle par un miracle... C’eût été, disait-elle, le plus grand des miracles que de la faire croire au christianisme. » Beaucoup de ces libres penseurs de cour étaient de faux braves que retenait surtout le respect humain : « Malheur à l’impie qui se délecte dans la singularité de ses sentimens ! Il craindrait de paraître faible s’il en revenait, et, plus faible, il craint de perdre les vaines louanges de quelques amis. » On voit aisément, par Bossuet comme par Pascal, que les incrédules d’alors, ceux du moins auxquels ils parlent, étaient des jeunes gens légers et frivoles qui ne connaissaient pas ce dont ils parlaient et ce qu’ils raillaient et se livraient à des critiques sans portée : « Les entendrai-je toujours dans le monde, ces libertins déclarés, téméraires censeurs des conseils de Dieu!.. Dieu! les verrai-je toujours triompher dans les compagnies et empoisonner les esprits par des railleries sacrilèges ! » «Mais, leur dit Bossuet dans un mouvement qui rappelle encore un mouvement de Pascal, si vous voulez discuter la religion, apportez-y du moins la gravité que la matière demande. Ne faites point les plaisans mal à propos... Les questions ne se décident pas par vos demi-mots et vos branlemens de tête et par ce dédaigneux sourire. » Mais l’incrédulité n’est pas encore le plus grand mal. Le mal, c’est celui qu’un célèbre écrivain a dénoncé au début de notre siècle : c’est le mal de l’indifférence. « Je prévois, dit Bossuet, que les libertins et les esprits forts pourront être discrédités non par horreur de leurs sentimens, mais par indifférence. »

Bossuet a donc connu et vu autour de lui plus qu’on ne le croirait la libre pensée du siècle suivant ; et de quel ton de hauteur et de mépris n’accable-t-il pas ses faibles adversaires : « Qu’ont-ils vu, ces rares génies, qu’ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur et qu’il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d’être instruits ! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu’ils y succombent, et que les autres qui les ont vues les ont méprisées? Ils n’ont rien vu; ils n’entendent rien, ils n’ont pas même de quoi établir le néant auquel ils aspirent après cette vie. » Incomparables paroles, d’une éloquence sans rivale ! Mais n’est-il pas permis de dire aussi que de telles questions ne se tranchent pas non plus par des paroles hautaines et que les difficultés ne sont pas écartées par le mépris? Depuis Bossuet, ce ne sont pas seulement de frivoles jeunes gens, esclaves de leurs passions, qui ont cessé de croire : c’est une suite de nobles penseurs, de savans sérieux, qui n’aspirent nullement au néant et qui ne demanderaient pas mieux que d’obtenir le refuge assuré qu’on leur a promis. Combien cette éloquence si forte contre les petits marquis est froide devant les innombrables objections portées depuis deux siècles contre « cet ouvrage que Dieu a élevé au milieu de nous ! » Mais ne troublons pas l’ordre des temps. A chaque siècle suffit sa tâche. Notre siècle veut de la critique, le XVIIe siècle voulait de l’éloquence ; l’admirable sincérité où vivait un si beau génie que celui de Bossuet avait plus de force pour abattre une incrédulité superficielle qu’une subtile controverse, et d’ailleurs, ce n’était ni dans des sermons ni dans une oraison funèbre que l’on pouvait discuter dogmatiquement un grand problème; et pour nous, qui cherchons ici des peintures de mœurs plus que des raisonnemens, terminons ce tableau avec Bossuet par un trait final : « Qu’est-ce donc que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, en un mot un orgueil qui ne peut souffrir son remède? » Si Bossuet est un peu dur pour les philosophes, il faut avouer qu’en revanche il n’est pas tendre pour les ecclésiastiques et pour les faux docteurs. Écoutez-le parler sur l’ambition ecclésiastique et ses emportemens : « Je vois, dit-il, une jeunesse emportée qui n’a de toutes les qualités nécessaires que des désirs violens pour s’élever aux charges ecclésiastiques, sans considérer si elle pourra s’acquitter des obligations attachées à ces dignités. On emploie tous les amis, on brigue la faveur du prince, on croit que c’est assez de monter sur le trône de Pharaon avec Joseph pour gouverner l’église; mais il faut avoir été dans le cachot auparavant. » Il flétrit la superstition des pharisiens : « Les pharisiens se faisaient de grandes franges et dilataient les bords de leurs robes; c’est tout ce que Dieu en aura : une vaine parade, une ostentation, une exactitude apparente. » — « Pour paraître pieux, ils font les sévères. La véritable piété dilate les cœurs; mais la superstition qui se veut fonder sur elle-même se charge de fardeaux insupportables. » De la superstition à l’hypocrisie il n’y a qu’un pas. « Quelle affreuse idée d’un hypocrite! c’est un vieux sépulcre ! on l’a reblanchi et il paraît beau au dehors. Qu’y a-t-il au dedans? Infection, pourriture, des ossemens de mort... Tel est un hypocrite; il a la mort dans son sein. Que sera-ce et où se cachera-t-il lorsque Dieu révisera le secret des cœurs?.. On fait aisément les actes de piété. On parera un autel, on y placera des reliques, on bâtira des églises et des monastères. Venons à la pratique de la piété et à la mortification des sens; on n’y veut pas entendre. » On voit que Bossuet n’est pas plus indulgent que Molière pour l’hypocrisie. Il semble même avoir imaginé un autre sujet de comédie que l’on pourrait traiter encore après le Tartufe; c’est Tartufe chez une veuve : « La maison des veuves, faibles par leur sexe, maîtresses de leur conduite et n’ayant plus de mari qui saurait bien écarter les directeurs intéressés, voilà un vrai butin pour l’hypocrisie. » Il raille avec hauteur la prétention des directeurs: « Ils sont sévères afin qu’on les loue; ils veulent conduire, ils veulent diriger pour se donner un grand crédit, afin qu’on voie qu’ils peuvent beaucoup, qu’ils sont de grands directeurs et qu’ils ont beaucoup de gens de grande considération à leurs pieds... Ils veulent qu’on les craigne, qu’on les visite, qu’on leur fasse de grandes révérences ! Les malheureux! ils ont déjà reçu leur récompense ! » Ainsi des faux zélés, des convertisseurs qui s’affichent : « Qu’il est zélé! Tant de peine pour un seul homme! j’ai fait cette religieuse ; j’ai attiré cet homme à l’ordre... Achevez donc; cultivez cette jeune plante; ne la déracinez pas par les scandales que vous donnez,.. les faux docteurs gâtent tout. » Que dire de ces « directeurs infidèles, » comme il les appelle, qu’il compte parmi les flatteurs, et des casuistes relâchés qu’il flétrit comme Pascal, sans épargner cependant leurs adversaires, les rigoristes extrêmes ? Molinistes et jansénistes, il les marque au vif d’un trait perçant et profond : « Deux maladies dangereuses ont affligé de nos jours le corps de l’église : il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine compassion, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions; » et plus loin, il les appelle « des inventeurs trop subtils de vaines contentions, de questions de néant, qui ne servent qu’à faire perdre parmi des distinctions infinies la trace de la vérité. » Cependant, que Pascal et ses amis ne se hâtent point de triompher. Ils auront aussi leur compte; car le rigorisme extrême n’est pas moins dangereux aux yeux de Bossuet, l’homme de la règle et de la discipline moyenne, que le relâchement : «Les autres, dit-il, non moins extrêmes, ont tenu la conscience captive sous des rigueurs très injustes ; ils ne peuvent supporter aucune faiblesse ; ils traînent toujours... l’enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. » Les premiers (les jésuites et leurs adhérens) «gauchissent et se détournent au gré des vanités, des intérêts et des passions humaines; ils confondent le ciel et la terre » ; ils mêlent Jésus-Christ avec Bélial ; ils cousent l’étoffe vieille avec la neuve, des lambeaux de mondanité avec la pourpre royale. Les autres (les jansénistes) détruisent par un autre excès l’esprit de piété, « trouvent partout des crimes nouveaux et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose. Cette rigueur enfle la présomption, entretient un chagrin superbe, et un esprit de fastueuse singularité. » Qui ne reconnaît là Port-Royal, dont notre admiration littéraire a un peu trop effacé les travers, et que nous sommes d’autant plus portés à célébrer, aussi bien que les stoïciens, que le rigorisme des uns et des autres ne nous gêne plus guère? Quant à la doctrine théologique des jansénistes, Bossuet a touché avec délicatesse et justesse le point vif où commençait l’excès. Il reconnaît dans la doctrine de saint Augustin des obscurités et des difficultés qui tiennent à la profondeur des questions. Mais là où on avait vu jusqu’ici « des inconvéniens fâcheux, » les nouveaux docteurs ont vu « des fruits nécessaires. » Au lieu de tempérer saint Augustin, ils l’ont outré. « Grands hommes, dit Bossuet, éloquens, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux ; mais excessifs et insatiables, et portés plus ardemment qu’il ne faut aux choses de la religion. » Pour de tels esprits, c’était une grande grâce que de céder à Rome : « Ce parti, zélé et puissant, charmait agréablement, s’il n’emportait tout à fait la fleur de l’école et de la jeunesse. »

Pour ne point quitter le terrain ecclésiastique, entrons avec Bossuet dans les maisons des religieuses, où il venait de temps en temps faire entendre sa parole épiscopale. Par lui, nous connaîtrons ce petit monde qui nous est fermé et qui a ses passions comme le grand. Notre malignité sera agréablement chatouillée d’apprendre qu’en renonçant au monde et à ses pompes, on n’abdique pas toutes les faiblesses humaines. Rappelons d’abord que Bossuet, non moins franc envers les abus de la religion qu’envers les insolences de l’incrédulité, n’hésite pas à signaler hardiment en passant, d’un mot court mais décisif, l’une des iniquités du régime aristocratique, à savoir les vocations religieuses forcées dans l’intérêt des aînés : « La princesse Marie, dit-il, pleine de l’esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que les jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. » C’était donc être sacrifiée qu’entrer au couvent sans vocation. Écoutons maintenant le saint évêque sur les défauts et les travers des maisons religieuses. Que devient, dans ces maisons, le vœu de pauvreté, par lequel on a renoncé au monde ? « Il faut des revenus prodigieux pour faire vivre une communauté. Les familles accoutumées à la pauvreté subsistent de peu ; mais les communautés ne peuvent se passer de l’abondance. Combien de centaines de familles subsisteraient de ce qui suffit à peine pour la dépense d’une seule communauté? » Ainsi entendue, « la pauvreté n’est plus qu’un nom... On est sensible aux moindres bagatelles qui manquent; on ne veut rien posséder, mais on veut tout avoir, même le superflu : non-seulement la pauvreté n’est point pratiquée, mais elle est inconnue. On ne sait ce que c’est que d’être pauvre par la renonciation gratuite, pauvre par la nécessité du travail, pauvre par la simplicité et la petitesse du logement, pauvre dans tout le détail de la vie. » Bossuet ne s’en tient pas à des généralités ; il fait allusion à des faits précis : « La dépense des infirmeries dépasse celle des malades d’une ville entière. » Pourquoi cela? « c’est qu’on est toujours de loisir pour s’occuper de soi et de sa délicatesse. » De là vient « cette âpreté scandaleuse » que l’on reproche aux communautés. Bossuet le dit avec regret, mais il le dit : « On ne voit pas de gens plus ombrageux, plus difficultueux, plus tenaces, plus ardens dans les procès, que ces personnes qui ne devraient pas même avoir d’affaires.» La vie n’est pas toujours facile dans les monastères. Pour renoncer à la vie mondaine, on ne renonce pas à la nature humaine. Il y a « des humeurs grossières et fâcheuses » qui mettent à l’épreuve la patience des autres. « Cette sœur, dites-vous, est si ombrageuse, si pointilleuse que la moindre chose la met en mauvaise humeur. Vous devez ménager ces esprits faibles. La charité vous oblige à les supporter. » Autre danger : les conversations du parloir avec les gens du monde : « Prenez-y garde; car les personnes du monde observent plus qu’on ne pense toutes les actions et la conduite des religieuses au parloir et elles prennent de fort mauvaises impressions de celles qu’elles voient trop libres, plus inconsidérées et mondaines dans leurs paroles. Ne vous y trompez pas ; bien que les gens du monde vous fassent paraître de la complaisance, lorsqu’ils viennent à parler des religieuses, que disent-ils? Ces jours passés, j’ai entretenu une religieuse; je n’ai parlé qu’un quart d’heure avec elle ; je sais ses sentimens sur telles choses. » Bien entendu, Bossuet excepte de la critique celles-là mêmes auxquelles il s’adresse : « Ce n’est pas, dit-il, que j’aie connaissance particulière de cette maison là-dessus ; mais je me souviens que je me suis trouvé dans des maisons honorables à Paris où j’ai ouï parler de certaines religieuses d’une manière plaisante et fort cavalière. «  Enfin, il paraît qu’il y avait au parloir des religieuses qui ne pouvaient s’empêcher de faire paraître des saillies « d’une passion immortifiée, » et qui parlaient trop librement « des affaires particulières » de la maison. De même qu’il faut se garder du monde, il faut aussi, paraît-il, se garder des jeunes pensionnaires, qui ne sont pas moins mauvaises langues que les gens du monde : « Pour moi, disent-elles, j’ai eu dans tel couvent une maîtresse qui n’était guère spirituelle ni dévote ; car il était rare qu’elle nous parlât de Dieu ; elle avait de certaines maximes mondaines, et, loin de nous porter à la modestie, elle nous enseignait des secrets de vanité. »

Il n’y a pas jusqu’au vœu le plus délicat de la vie religieuse sur lequel il faut, paraît-il, que les religieuses se surveillent et prennent de sévères précautions. Plus d’une fois Bossuet a été appelé à prêcher sur la virginité dans les couvens de religieuses. Il semble que ce soit là un sujet bien scabreux à traiter par un homme devant des femmes, et qu’en parler même ce soit profaner la vertu dont il s’agit. Mais c’est là un danger nécessaire qui résulte des institutions catholiques, du confessionnal, des vœux mêmes de la vertu monastique ; car il faut bien qu’on sache ce que l’on sacrifie et même ce qui reste encore de péril à courir dans le sacrifice. Quoi qu’il en soit, Bossuet n’a pas de ces vains scrupules : il parle hardiment, avec l’autorité d’un esprit pur, au-dessus de toutes les terrestres tentations : « vierges de Jésus-Christ, à quels honneurs la sainte Vierge a-t-elle préparé vos corps ! » Mais cette virginité est toujours en péril, et il nous apprend tous les degrés du danger par où peut passer une virginité faible et défaillante. Il nous dépeint « cette convoitise indocile qui se présente par tous les sens... Elle fait la modeste en commençant; il semble qu’elle se contente de peu : ce n’est qu’un désir imparfait, ce n’est qu’une curiosité, ce n’est presque rien; mais si vous satisfaites le premier désir, vous verrez qu’il en attirera beaucoup d’autres, et qu’enfin toute l’âme sera ébranlée. Les passions s’excitent peu à peu les unes les autres par un mouvement enchaîné. » Il ne suffit pas que le corps soit vierge, il faut que les sens le soient aussi : « Les sens d’une vierge doivent être vierges : Virginis virgines sensus debent esse. » La vue ne l’est pas toujours : « Il faut craindre jusqu’à un regard; c’est par là qu’entre le poison. Job disait: J’ai fait un pacte avec mes yeux. Le voile des vierges sacrées est la marque et l’instrument de cette retenue ; leur vie est un mystère, les yeux profanes en sont bannis ; elles ne veulent ni voir ni être vues. »

Bossuet, disant la vérité à tout le monde, ne l’épargnera pas même aux prédicateurs. Il blâmera « ceux qui disent bien et qui font mal. » Il reconnaît que le bien qu’ils ont dit ne sert pas d’excuse au mal qu’ils ont fait ; et, par une noble et généreuse franchise, s’enveloppant lui-même dans une accusation commune : « Je le dirai haut, dit-il, quand je devrais ici me condamner moi-même : nous trahissons lâchement notre ministère, nous détruisons notre propre ouvrage, et nous donnons sujet aux infirmes de croire que ce que nous enseignons est impossible, puisque nous-mêmes, qui le prêchons, nous ne le faisons pas. » Mais, après avoir condamné les prêcheurs infidèles par faiblesse à leur propre parole, il se hâte, pour sauver l’autorité de la chaire chrétienne, de refuser aux pécheurs l’excuse qu’ils ont cherchée et qu’ils croient trouver dans les erreurs de leurs guides : « O hommes curieux et empressés à rechercher les vices des autres, lâches et paresseux à corriger vos défauts, pourquoi examinez-vous avec tant de soin les mœurs de ceux qui vous prêchent? Ne dites pas : j’ai découvert les intrigues de celui-ci et les secrètes prétentions de cet autre; ne dites pas que vous avez reconnu son faible. Quelle merveille est-ce donc d’avoir trouvé des péchés dans des pécheurs, et dans des hommes des défauts humains! » Autre vanité des prédicateurs, la recherche du beau langage et la vanité des succès mondains : « Beaucoup veulent entrer dans les chaires pour y charmer les esprits par l’éclat de leurs pensées délicates ; mais peu s’étudient, comme il le faut, à se rendre capables d’échauffer les cœurs par la piété. » Combien cette vaine et artificieuse éloquence est faible pour amener les hommes au bien : «Que ferez-vous, faibles discoureurs? Détruirez-vous ces remparts en jetant des fleurs, en chatouillant les oreilles? Croyez-vous que ces superbes hauteurs tomberont au bruit de vos périodes mesurées! » Et, se mêlant lui-même à ceux qu’il réprimande : « Ne nous y trompons pas, dit-il ; pour vaincre tant de résistance, et nos mouvemens affectés et nos figures artificielles sont des machines trop faibles. » Ce qu’il faut pour cela, c’est une éloquence semblable à celle du père Bourgoin, et c’est pour nous une surprise étrange de voir Bossuet tirant sa rhétorique de l’exemple de ce saint homme, si parfaitement oublié. Il parait que cette éloquence avait quelque chose de semblable à ce que Fénelon demandait plus tard dans ses Dialogues sur l’éloquence et que Bossuet lui-même avait précisément au plus haut degré. « La parole de l’évangile sortait de sa bouche, vive, pénétrante, animée, toute pleine d’esprit et de feu. Ses sermons n’étaient pas le fruit de l’étude, mais d’une céleste ferveur, d’une prompte et soudaine illumination.» Mais si Bossuet condamne les faux brillans et la recherche de l’éloquence dans les prédicateurs, il condamne aussi dans les auditeurs la curiosité indiscrète, qui ne se nourrit que de cette vaine recherche et qui ne voit dans un sermon qu’un spectacle ou un plaisir de l’oreille. « Ils écoutent la prédication, ou comme un entretien indifférent, par coutume et par compagnie, ou tout au plus, si le hasard veut qu’ils rencontrent à leur goût, comme un entretien agréable qui ne fait que chatouiller les oreilles par la douceur d’un plaisir qui passe. »

Après cette excursion sur le domaine ecclésiastique, revenons au monde et à ceux qui y brillent, qui y règnent, qui en font leur théâtre et leur temple : les riches, les grands, les politiques, et, ce qui était surtout délicat, les maîtres du monde, les victorieux, les conquérans et les rois. Bossuet parle à tous le langage de la vérité. Il peint avec fidélité et énergie les illusions et les misères de toutes ces grandeurs.

De tout temps, le christianisme a paru aux riches un langage sévère et hardi, et même il faut considérer le sentiment religieux qui purifie ces paroles pour n’y pas retrouver un souffle de socialisme révolutionnaire. La richesse inspire même à l’apôtre saint Jacques des paroles si violentes qu’il est difficile de n’y pas voir une sorte de révolte populaire assez contraire à l’esprit du christianisme [5]. Voyez aussi ce que dit saint Ambroise : « La nature a fait le droit commun ; l’usurpation a fait le droit privé... La terre a été donnée en commun aux hommes. Pourquoi, riches, vous en arrogez-vous à vous seuls la propriété? » Que s’étonne-t-on des mots de Pascal : «Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfans. Voilà le commencement de l’usurpation et de la tyrannie sur toute la terre. »

Bossuet n’a pas la violence d’esprit qui caractérise Pascal; mais, au fond, la doctrine est la même. En principe et en droit, tout de- Trait être commun. La nécessité publique a fait établir la propriété. Mais les pauvres ont un droit naturel sur la propriété des riches : « O riches du siècle! si nous voulions monter à l’origine des choses, nous trouverions peut-être que les pauvres n’ont pas moins de droits que vous aux biens que vous possédez ! La nature, ou, pour parler plus chrétiennement, Dieu, a donné, dès le commencement, un droit égal à tous ses enfans sur les choses. Aucun de vous ne peut se vanter d’être plus avantagé que les autres par la nature ; mais l’insatiable désir d’amasser n’a pas permis que cette belle fraternité pût durer. Il a fallu venir au partage et à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès. De là est né ce mot de tien et de mien, cette parole si froide, dit saint Chrysostome... C’est en quelque sorte frustrer les pauvres de leur bien que de leur dénier celui qui nous est superflu. » Il reconnaissait donc que les plaintes des pauvres n’étaient pas sans justice, et il s’étendait sur les maux de l’inégalité comme le ferait un socialiste de nos jours : « S’ils murmurent contre la Providence, c’est avec quelque ombre de justice ; car, étant tous pétris d’une même masse et ne pouvant pas y avoir une grande différence entre de la boue et de la boue,.. pourrait-on justifier la Providence... si, par un autre moyen, elle n’avait pourvu aux besoins des pauvres et donné des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulens? »

Cependant Bossuet semble reculer devant l’excès de sa théorie; il en craint les conséquences. Il craint d’ébranler la propriété en soutenant le droit des pauvres. Aussi essaie-t-il de mettre à couvert le droit légal, le droit officiel ; mais en reconnaissant le droit des riches devant les hommes, il maintient le droit naturel des pauvres devant Dieu : « Je ne veux pas dire que vous ne soyez que les dispensateurs de vos richesses. Vous êtes les maîtres et propriétaires de la portion qui vous est échue... Mais gardez-vous de croire que les pauvres aient tout à fait perdu ce droit naturel qu’ils ont de prendre dans les masses communes ce qui leur est nécessaire. »

Après avoir rappelé aux riches la fragilité de leurs droits, Bossuet nous montre ailleurs la pauvreté réelle que cache souvent cette opulence apparente. Il entre dans l’intérieur des grandes maisons et décrit avec une vérité frappante le vide et la ruine qu’elles cachent sous les dehors les plus luxueux : «Entrez donc dans les familles de la plus haute condition, pénétrez au dedans de ces palais magnifiques ; le dehors brille, mais le dedans n’est que misère ; partout un état violent ; des dépenses que la folie universelle a rendues comme nécessaires; des revenus qui ne viennent point; des dettes qui s’accumulent et qu’on ne peut payer, une foule de domestiques dont on ne sait lequel retrancher ; des enfans qu’on ne peut pourvoir. On souffre, mais on cache la souffrance ; non-seulement on est pauvre, mais pauvre honteux ; et l’on fait souffrir d’autres pauvres, je veux dire des créanciers pauvres prêts à faire banqueroute et à la faire frauduleusement. Voilà ce qu’on appelle les riches de la terre. »

Si Bossuet est sévère pour la richesse, il ne l’est pas moins pour la noblesse, et il peut fournir amplement des mouvemens de rhétorique à nos démocrates égalitaires : « La naissance n’est rien : c’est le mérite de nos ancêtres, qui n’est pas le nôtre : c’est se parer du bien d’autrui,.. de plus, ce n’est presque jamais qu’un vieux nom oublié dans le monde, avili par beaucoup de gens sans mérite... La noblesse n’est souvent qu’une pauvreté vaine, ignorante et grossière qui se pique de mépriser tout ce qui lui manque : est-ce là de quoi avoir le cœur si enflé! » Quelques efforts que fassent les hommes pour dissimuler l’égalité originelle, il y a trois états dans lesquels subsiste son égalité nécessaire : « la naissance, la durée et la mort. » Qu’ont donc fait les enfans d’Adam pour couvrir et effacer cette égalité ? Voici les inventions par lesquelles ils s’imaginent forcer la nature et se rendre différens des autres malgré l’égalité qu’elle a ordonnée : « l’on a trouvé le moyen de distinguer les naissances illustres avec les naissances vulgaires, et le sang noble et le sang roturier, comme s’il n’avait pas les mêmes qualités et n’était pas composé des mêmes élémens.» Il en est de même pour la mort. « La vanité tâche en quelque sorte d’en couvrir la honte par les honneurs de la sépulture ; » mais c’est bien là une vaine et vide supériorité, et il ne se voit guère « d’hommes assez insensés pour se consoler de leur mort par l’espérance d’un superbe tombeau. »

Ainsi tous les hommes, malgré les apparences, sont et restent égaux. Mais n’y a-t-il pas cependant quelques sources de grandeur qui mettent certains d’entre eux hors de pair? n’est-ce rien que la gloire, le pouvoir, la victoire, la royauté? Non; ce sont là autant de misères et de vanités : « Ces idoles que le monde adore, à combien de tentations délicates ne sont-elles pas exposées? La gloire, il est vrai, les défend de quelques faiblesses ; mais la gloire les défend-elle de la gloire même? Ne s’adore-t-elle pas secrètement? Ne veulent-elles pas être adorées? » Peut-être ceux qui disposent du sort des hommes peuvent-ils se croire une solidité d’existence, une force vraiment substantielle par laquelle ils l’emportent sur tous. Quoi de plus réel que le pouvoir! Quoi de mieux prouvé par la soumission des uns, les flatteries des autres, même par les insultes des envieux ; et, cependant, c’est encore une vanité ! Les politiques veulent nous faire croire à leurs profondes combinaisons et à l’efficacité de leurs profonds calculs ; mais, comme le disait déjà Platon, ils ne savent ce qu’ils font; ils sont menés par les choses plus qu’ils ne les mènent. Bossuet ne craint pas de leur dire qu’il y a une puissance qui se moque d’eux : vérité amère, qu’il eût été dangereux de dire aux maîtres du monde ailleurs que dans une chaire chrétienne : « Considérez ces grands et puissans génies : ils ne savent tous ce qu’ils font... L’événement des choses est si extravagant et revient si peu aux moyens que l’on y avait employés qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’il y a une puissance occulte et terrible qui se plaît de renverser les desseins des hommes, qui se joue des grands esprits qui s’imaginent remuer tout le monde et qui ne s’aperçoivent pas qu’il y a une raison supérieure qui se sert d’eux et se moque d’eux comme ils se servent et se moquent des autres ; » les plus habiles et les plus heureux « se seront munis de tous côtés par des précautions infinies; enfin, ils auront tout prévu, excepté leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. »

Mais après avoir dit la vérité aux ministres, l’orateur osera-t-il la dire aux victorieux et aux conquérans, lui qui, dans son Oraison funèbre du prince de Condé, semble avoir si bien compris et presque partagé le feu et la fièvre que donne la victoire et qui a fait des conquérans un portrait si magnifique? C’est que là il était en présence d’une personne réelle, quoique morte; il était encore placé au point de vue du monde et parlait comme les autres hommes. Mais ailleurs, n’ayant plus devant lui que des généralités, il tient un autre langage ; il ne se croit plus obligé de ménager aucun idole : « Considérez, je vous prie, les César et les Alexandre et tous les autres ravageurs de provinces que nous appelons conquérans. Dieu ne les envoie sur la terre que dans sa fureur. Ces braves, ces triomphateurs, ils ne sont ici-bas que pour troubler la paix du monde... Ils triomphent de la ruine des nations et de la désolation publique ! » Il semble presque parler contre lui-même et contre le futur discours sur Condé, par lequel il terminera sa carrière oratoire : « La folle éloquence du siècle, dit-il, quand elle veut élever quelque valeureux capitaine, dit qu’il a parcouru les provinces moins par ses pas que par ses victoires. Qu’est-ce à dire que parcourir les provinces par ses victoires? n’est-ce pas porter partout le carnage et les pilleries? »

Il reste aux adorations des hommes une dernière idole, dont Bossuet plus que personne a la croyance et le respect : c’est la royauté. Bossuet osera-t-il y toucher comme à toutes les autres? Dans sa Politique, il s’écrie avec l’Écriture : O rois, vous êtes des dieux ! Eh bien ! il ne craindra pas de porter atteinte à ces dieux mêmes, et il le fera avec une liberté voisine de l’irrévérence. Ne semble-t-il pas, en effet, faire d’avance allusion à Louis XIV lui-même et à la folle apothéose de La Feuillade qui lui avait dressé un autel à la place des Victoires, lorsqu’il nous dit : « Nabuchodonosor ne se contente pas des honneurs divins. Mais comme sa personne ne peut soutenir un éclat si haut, démenti si visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique statue ; il éblouit les yeux par sa richesse ; il étonne l’imagination par sa hauteur, il étourdit tous les sens par le bruit de ses symphonies et par celui des acclamations qu’on fait autour d’elle, et ainsi l’idole de ce prince, plus privilégiée que lui-même, reçoit des adorations que personne n’ose demander. » Il dénonce les illusions et les dangers du pouvoir absolu : « Que cette épreuve est difficile ! Que ce combat est dangereux ! Qu’il est malaisé à l’homme, pendant que tout le monde lui accorde tout, de se refuser quelque chose ! Cette grande puissance, semblable à l’eau, n’ayant pas trouvé d’empêchement, s’est laissée aller à son poids et n’a pas pu se retenir. Vous qui arrêtez les flots de cette mer, ô Dieu ! donnez des bornes à cette eau coulante ! Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux qui règnent ! qu’ils vous craignent du moins, puisqu’ils n’ont que vous seul à craindre ! » Et, enfin, s’adressant au roi lui-même, à Louis XIV en personne et en face de lui, il lui disait du haut de la chaire : « Votre Majesté rendra compte à Dieu de toutes les prospérités de son règne. Plus la volonté du roi est absolue, plus elle doit être soumise. Rien de plus dangereux à la volonté d’une créature que de penser qu’elle est trop souveraine ; elle n’est pas née pour se régler elle-même ; elle se doit regarder dans un ordre supérieur. »

Ainsi nous avons parcouru tous les degrés, tous les échelons de la société, toutes les classes et tous les genres de vie. Il nous reste à reprendre la vie humaine dans son ensemble, dans ses phases nécessaires et dans son issue inévitable, et nous aurons achevé de connaître Bossuet comme moraliste et comme peintre des choses humaines.


V. — LA VIE ET LA MORT.

C’est ici que nos pessimistes auront beau broyer leurs couleurs les plus noires et charger leurs pinceaux, remplaçant la force par l’amplification et la tragédie par le mélodrame, ils ne diront rien de plus saisissant et de plus amer que le grand orateur chrétien. C’est qu’en effet le pessimisme moderne se réduit à une doctrine qui prend la moitié du christianisme en supprimant l’autre. Les protestations qui se sont élevées au XVIIIe siècle contre le christianisme étaient en général inspirées par l’optimisme. On croyait qu’on pouvait, sans révélation, sans incarnation, sans peines éternelles, arriver au vrai et au bien; on croyait que le fond des choses était bon, que la nature était bonne et qu’il n’était pas besoin d’un autre rédempteur que la loi naturelle et la raison; et, aujourd’hui encore, nous sommes, quant à nous, de ceux qui pensent cela. Mais peut-être n’était-ce pas faire assez la part au règne du mal ; c’est là que le christianisme avait établi sa plus forte citadelle. Il parlait du mal et du péché, et, comme il avait par devers lui la réparation et la vie, il ne craignait pas d’insister sur le noir aspect des choses. Les pessimistes modernes ne sont pas revenus à la foi, mais ils ont repris le vieux thème du mal, qui retentit toujours si profondément dans le cœur des hommes. Là est la cause de leur succès. Déjà La Rochefoucauld, au XVIIe siècle, avait joué ce jeu, et de bonne foi, l’on avait pris de son temps son ouvrage pour un livre chrétien. Aujourd’hui une telle illusion n’est plus possible. C’est bien d’une philosophie de désespoir qu’il s’agit : cette philosophie n’a d’original que ses négations, car dans ses affirmations elle n’a jamais rien dit de plus que Job et l’Ecclésiaste. Or c’est de Job et de l’Ecclésiaste que relèvent Pascal et Bossuet.

Que dit celui-ci? c’est que la vie commence et finit par l’ensevelissement. Il assimile « les langes de l’enfant » et « les draps de la sépulture. » Il dit que « l’on enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts. Un berceau a quelque idée d’un sépulcre, et c’est une marque de notre mortalité que nous sommes ensevelis en naissant. » Et, s’adressant à la terre d’où tout naît et où tout rentre : «O terre! s’écrie-t-il, mère tout ensemble et sépulcre commun de tous les mortels. » Voyez ce tableau effroyable de la vie humaine, où l’inachevé du style et le heurté des phrases ajoute encore un effet plus saisissant : « La vie humaine est semblable à un chemin dont l’issue est un précipice affreux ; on nous en avertit dès le premier pas, mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner en arrière : Marche ! marche ! Un poids invincible, une force irrésistible, nous entraine. Mille traverses, mille peines... Encore, si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non ; il faut marcher, il faut courir. On se console, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent : des eaux courantes, des fleurs qui passent, et on voudrait s’arrêter : Marche! marche! Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu’on avait passé : fracas effroyable, inévitable ruine. On se console, parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu’on voit se faner entre ses mains du matin au soir, quelques fruits qu’on perd en les goûtant : enchantement ! Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux ; déjà tout commence à s’effacer, les fleurs moins brillantes, les couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s’efface. On commence à sentir l’approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord : encore un pas. Déjà l’horreur trouble les sens ; la tête tourne, il faut marcher. On voudrait retourner en arrière ; plus de moyens. Tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé. »

L’écoulement du temps, sur lequel pleurait déjà Héraclite, a été de tout temps le thème général de l’éloquence chrétienne : Bossuet, en reprenant ce lieu-commun, y ajoute les couleurs les plus énergiques et les plus superbes. « Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! si je la retourne en arrière, quelle nuit effroyable où je ne suis plus! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ! on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas moins été jouée quand je serais demeuré derrière le théâtre. »

Dans ce cours fluide et incessant du temps, il y a pour chacun de nous des phases et des étapes qui partagent en actes distincts le drame de la vie. Parcourons-les rapidement avec Bossuet. Comme dans la vie aussi, nous rencontrerons chemin faisant dans ses peintures quelques fleurs pleines de poésie et d’éclat ; mais elles passeront vite ; et, comme dans la vie encore, nous finirons par les tableaux les plus noirs et les plus repoussans.

Voici la première scène : c’est la naissance. Bossuet n’a rien de mieux à faire que de reprendre les admirables plaintes, si connues, de Lucrèce et de Pline ; et nous devons dire qu’il ne les surpasse pas : « Nous commençons tous notre vie par les mêmes infirmités ; nous saluons tous, en entrant au monde, la lumière du jour par nos pleurs ; et le premier air que nous respirons nous sert à tous indifféremment à pousser des cris. » Voici maintenant la suite de ce premier acte ; voici l’enfance. Bossuet ne s’attendrira-t-il pas un instant, n’adoucira-t-il pas la voix, ne trouvera-t-il pas quelques mots heureux et naïfs pour peindre cet âge charmant, cette grâce éphémère, cette légèreté de vie, ce jeu de la nature, cette richesse de mouvemens, cette beauté de formes qui fait de l’enfant avec l’oiseau une si ravissante merveille de la création ? j’ai entendu dire un jour à ce sujet un mot charmant à une femme d’esprit, et, qui plus est, à une vieille fille : « Tous les parens, disait-elle, croient que leurs enfans sont des prodiges ; ils ont raison ; seulement, ce ne sont pas leurs enfans qui sont des prodiges ; c’est l’enfant qui est un prodige. » On voudrait que Bossuet eût, au moins une fois par hasard, oublié son haut ascétisme, son impérieuse et accablante morale pour se laisser aller au doux charme de la nature. Qu’il y ait, même dans l’enfant, des traces de péché, je le veux, et Saint-Cyran les connaissait bien ; mais l’enfant, quand il est beau, quand il est doux, quand il est heureux, qu’y avait-il, je le demande, de plus beau dans le paradis? Il est fâcheux que la vie tout ecclésiastique de Bossuet ne lui ait pas ouvert cet ordre de sentimens ; au moins n’en voyons-nous pas trace dans ses écrits ; il les a cependant compris au moins du dehors; car il les a décrits chez les autres, et il a dépeint avec naïveté le plaisir que l’on trouve à jouer avec les enfans : « Voyez cette mère, ou cette nourrice, ou ce père même si vous voulez, comme il se rapetisse avec cet enfant!.. Ce ton de voix magnifique s’est changé en un bégaiement : ce visage, naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d’enfans l’environne auxquels il est ravi de céder ; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés qu’il ne peut leur rien refuser que ce qui leur nuit. » Sauf cette allusion passagère aux gaîtés de l’enfance, Bossuet ne paraît pas avoir beaucoup connu d’enfans aimables ; il ne peint que les enfans criards et volontaires, comme ils le sont tous sans doute, mais pas toujours. Au moins cette peinture est-elle aussi fidèle que vraie : « Considérez les enfans ! Combien veulent-ils violemment tout ce qu’ils veulent!.. Il ne leur importe pas si cet acier coupe ; c’est assez qu’il brille... Ils s’imaginent que tout est à eux... Que si vous leur résistez, vous voyez au même moment et tout leur visage en feu et tout leur petit corps en action, et toute leur force éclater en un cri perçant qui témoigne leur impatience ! » Pour Bossuet, l’enfant est moins une joie et une espérance qu’un avertissement de notre mortalité, une voix qui semble être là pour nous crier cette terrible parole : « Marche! marche !» — « Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfans qui naissent, à mesure qu’ils croissent et qu’ils s’avancent, semblent nous pousser de l’épaule et nous dire : Retirez-vous ; c’est maintenant notre tour. »

Si Bossuet a été peu attentif à l’enfant ou du moins n’a pas eu l’occasion d’en parler comme il eût pu le faire avec sa langue inimitable, en revanche, il a été plus que personne sympathique à un âge plus redoutable et d’une beauté plus puissante et plus profonde que celle de l’enfant, je veux dire à la jeunesse. Pour cette fois, et c’est peut-être le seul cas dans ses écrits, on sent qu’il dépouille un instant sa robe de prêtre et d’homme d’église pour vivre de la vie naturelle, en ressentir soit par souvenir soit par imagination, les mouvemens et les tumultes, non pour les approuver, mais cependant avec une sorte de sympathie généreuse, et comme si, pendant un instant, il en jouissait lui-même par redoublement et retentissement. C’est le langage de l’homme, non plus de l’ascète. C’est la vie, vue du point de vue de la vie, et non du point de vue du ciel et du salut. Un Montaigne, éloquent et passionné, parlerait cette langue. L’auteur de l’Imitation ne la connaît pas ou ne la connaît plus. Rien de plus souvent cité que cette page immortelle sur la jeunesse qui illumine le panégyrique de saint Bernard ; mais elle rentre trop dans notre sujet, et se rapporte trop à la pensée de ce travail pour que nous nous en privions, si connue qu’elle soit : « Vous dirai-je en ce lieu, messieurs, ce que c’est qu’un jeune homme de vingt-deux ans? Quelle ardeur! Quelle impatience ! Quelle impétuosité de désirs ! Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux, ne leur permet rien de rassis et de modéré... Cette verte jeunesse, n’ayant encore rien de fixe et d’arrêté, est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions. Là, les folles amours, là, le luxe, l’ambition et le vain désir de paraître... Tout s’y fait par une chaleur inconsidérée... Comment accoutumer à la règle cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et le désordre et qui n’a honte que de la modestie et de la pudeur! La jeunesse, qui ne songe pas que rien lui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente, ne songe aussi qu’au présent et y attache toutes les pensées ; elle ne trouve rien de fâcheux; tout lui rit, tout lui applaudit, et comme elle se sent forte et vigoureuse, elle tend les voiles de toutes parts à l’espérance qui l’enfle et qui la conduit... Enivrés de leurs espérances, les jeunes gens croient tenir ce qu’ils poursuivent. Ravis de la douceur de leurs prétentions infinies, ils s’imagineraient perdre infiniment s’ils se départaient de leurs grands desseins. » Si Bossuet semble ici se laisser entraîner un instant au charme de la vie, ce n’est pas pour longtemps ; il se réveille aussitôt pour nous rappeler la même extrémité, la même loi inévitable, et il s’écrie : « Bernard ! Bernard ! cette verte jeunesse ne durera pas toujours : cette heure fatale viendra qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence ; la vie nous manquera comme un faux ami au milieu de toutes nos entreprises. Là tous nos beaux desseins tombent par terre; là s’évanouiront toutes nos pensées. »

Nous ne trouvons pas dans Bossuet de peintures particulières de la maturité, de l’âge moyen de la vie. C’est que toutes les peintures précédentes appartiennent à cet âge. C’est devant les hommes qu’il prêche ; c’est aux hommes qu’il s’adresse la plupart du temps. C’est dans cet âge que l’on voit les passions éclore et mûrir. On a peu de choses à dire aux enfans et aux vieillards, et les jeunes gens sont avertis par cela même que l’on parle aux hommes. Bossuet n’avait donc rien à dire de particulier sur la maturité. Demandons-lui plutôt ce qu’il pense de la vieillesse. Il y dénonce deux illusions : l’une de croire que la vie a été longue parce que l’on a vécu longtemps ; l’autre, que les vices et les passions s’éteignent avec le temps. « Quoique l’on me montre des cheveux gris, que l’on me compte de longues années, je soutiens que la vie ne peut être longue, j’ose même assurer qu’il (ce vieillard) n’a pas vécu. Car, que sont devenues toutes ces années ! Elles sont passées, elles sont perdues ; elles ne sont pas capables de faire nombre... Tout est mort en lui; et la vie étant vide de toutes parts, c’est erreur de s’imaginer qu’elle peut jamais être estimée longue.» D’un autre côté, « jetez les yeux sur vos proches, sur vos amis, vous ne verrez que trop tous les jours que les vices ne s’affaiblissent pas avec la nature et que les inclinations ne changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire, si nous nous laissons dominer par la colère, la vieillesse, loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin ; et, quand on donne tout au plaisir, on ne voit dans l’âge avancé que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes; et, pour ne rien dire de plus, des regrets qui renouvellent tous les crimes. »

Tout cela peut être vrai ; mais on voudrait cependant une philosophie plus aimable et plus consolante. Sous ce rapport, les anciens voyaient les choses avec plus de sérénité et peut-être plus de sagesse. En lisant le de Senectute, on se prend à croire que la vieillesse est le plus beau des âges; au moins a-t-il sa beauté. C’est quelque chose, après tout, que d’avoir vécu, que d’avoir derrière soi, avec certitude, les années que les autres ont encore à parcourir, sans doute, mais qu’ils ne verront peut-être pas. Jeunes gens, qui raillez si volontiers les vieux, ne soyez point trop fiers, car nous avons quelque chose de plus que vous : nous sommes sûrs d’avoir été jeunes et vous n’êtes pas sûrs de devenir vieux ; nous sommes encore là, tandis qu’aucun de vous ne peut se promettre avec certitude d’arriver où nous sommes. L’argument de Bossuet prouve trop ; si toute vie s’équivaut, puisque le nombre des années n’y fait rien, pourquoi ne pas désirer que nos enfans meurent aussitôt après leur baptême? Mais aucun ascétisme ne va jusque-là : donc la durée de la vie est quelque chose. Que ne dira-t-on pas encore et des souvenirs qui prolongent notre vie en arrière, et des espérances de la famille qui la prolongent en avant ! Que dire aussi de la conscience d’avoir accompli une vie utile et de sentir que, même malgré l’âge, on peut encore servir à quelque chose autour de soi ! Cette jeunesse, d’ailleurs, que nous n’avons plus, nous pouvons nous en donner encore quelque regain en l’aimant et en en jouissant chez les autres, en partageant leur ardeur, en aidant à leur développement, à leurs succès, à leurs ambitions d’avenir et de progrès, en rabattant quelquefois leur présomption, non par le ton amer et desséché du désenchantement, mais par un sourire à la Socrate, toujours accompagné d’affection. Mais, pour jouir ainsi de ces dernières heures, de ce soir d’un beau jour, il faut aimer la vie : c’est ce que nos pessimistes, chrétiens ou autres, ne savent pas, et c’est ce qui manque à leur philosophie.

Cependant, si optimiste qu’on soit, il faut bien reconnaître que la vie offre des ombres. La maladie en est une. Ici, Bossuet reprend l’avantage; il nous force au silence par la peinture de ces tristes maux, de ces désordres épouvantables qui accablent l’humanité. Il le fait avec une vérité terrible et brutale. Lisez cette peinture des salles d’hôpital qu’envieraient nos naturalistes modernes : « Entrez, messieurs, dans ces grandes salles pour y contempler le spectacle de l’infirmité humaine. Là, vous verrez en combien de façons la maladie se joue de nos corps; là elle étend, là elle retire, là elle tourne, là elle disloque; là elle relâche, là elle engourdit, là sur le tout, là sur la moitié; là elle cloue un corps immobile, là elle le secoue par le tremblement. La maladie se joue comme il lui plaît de son corps que le péché a donné en proie à ses cruelles bizarreries. » Ailleurs, Bossuet veut peindre la terrible maladie du cancer, si mystérieuse et si sûre dans sa marche et dans sa fin : «Comment cette merveilleuse constitution, dit-il, est-elle devenue si soudainement la proie de la mort? d’où est sorti ce venin? En quelle partie de ce corps si bien composé était caché le foyer de cette tumeur malfaisante dont l’opiniâtre malignité a triomphé des soins et de l’art? que nous ne sommes rien ! O que la force et l’embonpoint ne sont que des noms trompeurs ! Car que sert d’avoir sur le visage tant de santé et tant de vie si la corruption nous gagne au dedans, si elle attend, pour ainsi dire, à se déclarer qu’elle se soit emparée du principe de vie, si, s’étant rendue invincible, elle sort enfin tout à coup avec furie de ses embûches secrètes et impénétrables pour achever de nous accabler! »

Encore la maladie peut n’être qu’un passage et ramener après elle la santé; tant qu’elle dure, d’ailleurs, c’est encore la vie : souffrir, c’est vivre. Mais, quoi qu’on en ait, bonne ou mauvaise santé, longues ou courtes années, peu importe : tout finit par finir, et si belle que la comédie ait été dans tout le reste, dit Pascal, le dernier acte est toujours sanglant. C’est sur ce dernier acte que les moralistes chrétiens s’appesantissent avec le plus de complaisance; car. pour eux, c’est dans la mort qu’est le secret de la vie ; c’est là qu’ils triomphent et que la vanité de tout le reste éclate de l’aveu de tous, et sans qu’aucun prétexte puisse couvrir nos illusions : « Elle viendra, cette heure dernière, elle approche, nous y touchons, la voilà venue. Il n’y a plus ni princesse, ni palatine : ces grands noms ne subsistent plus. Il faut dire avec elle : Je m’en vais, tout fuit, tout disparaît. Ce qu’on croyait tenir échappe, semblable à de l’eau gelée, dont le vil cristal se fond entre les mains qui le serrent et ne font que les salir. »

On croit qu’à force d’avoir vécu, on meurt plus facilement. Illusion ! illusion ! « l’habitude de vivre ne fera qu’en accroître le désir ! » Bossuet peint la mort avec autant de réalité qu’il a peint la maladie : « Voyez cette bouche ouverte, ce visage allongé, cette respiration entrecoupée, ce jugement offusqué qui revient par certains momens comme de fort loin, autant de signes prochains de la mort. Les amis se livrent à une sorte de désespoir : chacun s’empresse à le secourir quand on ne peut plus rien. Enfin, lorsque le malade est aux prises avec la mort, tout le monde court sans savoir où ; dès qu’il est expiré, la douleur éclate par les cris et les sanglots. Cette femme demeure étourdie comme si elle était tombée du haut d’un clocher. On ne peut imaginer la mort. On croit à toute heure voir entrer le défunt. »

Après la mort, reste encore une dernière peinture, une dernière description, celle de ce qui succède à la mort, du cadavre, et celle de ce qui succède même au cadavre et à toute forme déterminée. Ici nous osons à peine citer ce qui est en toutes les mémoires ; mais c’est le dénoûment naturel et inévitable de ce travail, c’en est le dernier mot. La philosophie de Bossuet, comme celle de Pascal est celle de la mort ; la vie est la méditation de la mort : μελέτησις τοῦ θανάτου. Citons donc encore une fois cette page tant de fois citée : « La voilà, malgré ce grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie ! La voilà telle que la mort nous l’a faite ! Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître ; cette ombre de gloire va s’évanouir… Elle descendra à ces sombres lieux, à ces demeures souterraines… avec ces rois et ces princes anéantis parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places ! Mais ici, notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit que les tombeaux qui font quelque figure. Notre chair change bientôt de nature ; notre corps prend un autre nom ; même celui du cadavre, dit Tertullien, ne lui demeure pas longtemps ; il devient un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes ! »

C’est ici que, si nous restions trop fidèle à notre pensée première, c’est-à-dire à un Bossuet profane sans mélange d’élément chrétien, c’est ici, dis-je, que l’abstraction deviendrait mutilation ; et pour être tout à fait vrai, il faut une autre note. Non, pour Bossuet, la mort n’est pas le dernier mot ; le cadavre n’est pas la dernière forme. La mort ne tue pas, elle délivre. Il n’est pas d’ailleurs nécessaire d’être chrétien pour penser ainsi. Socrate le disait dans sa prison ; lui aussi, il croyait aller au milieu des dieux et des bienheureux, continuer les belles conversations et les nobles pensées ; seulement il ne voyait là qu’une espérance et un beau risque à courir (εὐϰίνδυνος). Pour Bossuet, c’est la foi qui parle : « Je vois, je sais, je crois. » Lui-même a dû mourir comme il a peint la mort d’un de ses héros : « Ô mort, dit-il d’un visage ferme, tu ne me feras aucun mal, tu ne m’ôteras rien de ce qui m’est cher. Tu me sépareras de ce corps mortel ; ô mort, je t’en remercie ! j’ai travaillé toute ma vie à m’en détacher. Ton secours m’était nécessaire, ô mort, pour arracher jusqu’à la racine de mes appétits sensuels ; tu ne fais que mettre la dernière main à l’ouvrage. Tu ne détruis pas, tu achèves. Achève donc, ô mort favorable, et rends-moi bientôt à celui que j’aime ! »

Si le plus grand espoir de Bossuet a été de se réunir à celui qu’il aime, c’est-à-dire au Sauveur, rien ne lui eût été plus fâcheux que l’artifice profane que nous avons employé avec lui et qui consistait précisément à le séparer momentanément du Sauveur pour le rendre plus sympathique aux lecteurs incrédules ou indifférens ; mais, nous l’avons dit, ce n’est là qu’un jeu de rhétorique, commode pour l’exposition, mais qui, pris à la lettre, altérerait la grande figure de Bossuet. Il est ce qu’il est ; mais son originalité dans l’histoire des lettres est d’être ce qu’il est, à savoir un prêtre, et le plus grand des prêtres. Dans nos littératures classiques, grecque ou romaine, il n’est pas trace d’un prêtre écrivain, d’un prêtre éloquent, d’un prêtre philosophe ou moraliste. Le bon Plutarque, comme on l’appelle, était bien prêtre, mais un prêtre qui ressemble plus à Charron et à Gassendi qu’à Bossuet. Dans les littératures protestantes, anglaise ou allemande, nous ne trouvons qu’un nom qui puisse balancer le nom de Bossuet : c’est celui de Luther ; mais Luther est un révolté. Est-ce comme prêtre, n’est-ce pas plutôt comme émancipateur qu’il a été grand et puissant ? Les pères de l’église, considérés comme théologiens, sont sans doute plus grands que Bossuet, puisqu’ils ont fait et constitué le dogme et qu’il n’a fait que les suivre ; mais comme écrivains, malgré les fragmens de génie qu’on a pu extraire de leurs écrits, aucun, sauf un seul, saint Augustin, ne se recommande par des chefs-d’œuvre et par des ouvrages d’ensemble qui puissent soutenir la comparaison avec ceux de Bossuet. Quant à saint Augustin, il est en effet le seul nom digne d’être mis en balance avec Bossuet, et comme prêtre et comme écrivain. En un sens même, saint Augustin est plus original que Bossuet. La subtilité de son esprit, son éducation païenne, les passions de sa jeunesse, le coup de foudre de sa conversion, tout cela fait de lui un personnage plus compliqué, plus hardi, plus inventif que Bossuet, qui n’a jamais connu que l’autorité, soit pour y obéir, soit pour l’imposer aux autres. Chez Bossuet, l’ombre d’un trouble ne paraît pas avoir jamais pénétré ni dans son esprit ni dans son cœur; et certains aspects de la vie lui sont restés étrangers. En revanche, saint Augustin a le malheur d’appartenir à une littérature et à une langue de décadence; il était d’un de ces temps dans l’histoire où l’on ne fait plus de chefs-d’œuvre. Le controversiste l’a emporté chez lui sur l’artiste : son éloquence africaine est restée abrupte, subtile, pleine de force, mais sans cette simplicité et cette largeur que Bossuet a su trouver dans les Écritures en les mariant, dans son admiration et dans ses lectures, avec l’éducation classique. Si les Confessions, dans les dix premiers livres, sont une œuvre incomparable, rien, dans les autres œuvres de saint Augustin, ne peut être égalé aux chefs-d’œuvre de Bossuet. Il reste donc comme le seul qui ait uni à la fois, et dans la perfection, le génie littéraire et l’autorité du sacerdoce, le style et la doctrine, l’imagination et la foi. Il est et il demeurera le plus haut et le plus achevé modèle de l’éloquence chrétienne : c’est pour terminer par ce lieu-commun que nous avons cru devoir passer par une sorte de paradoxe et présenter pendant quelques instans, pour le mettre au goût du jour, un Bossuet laïcisé.


PAUL JANET.

  1. Voir sur ce point M. Brunetière, Sermons choisis de Bossuet, p. 190. Paris, 1882.
  2. Ailleurs : « II tient école sans dogmatiser. »
  3. Sur le prétendu mariage de Bossuet, invoqué par Voltaire, voir la très solide dissertation du cardinal de Bausset dans son Histoire de Bossuet; et Floquet : Études sur la vie de Bossuet.
  4. Il ne s’agit pas, bien entendu, des ballons. Ce n’est qu’une expression figurée pour exprimer les services rendus par l’astronomie à la navigation.
  5. Épître catholique de saint Jacques, II, 6. « Et vous, vous avez déshonoré le pauvre. Ne sont-ce pas les riches qui vous oppriment par leur puissance? Ne sont-ce pas eux qui vous traînent devant le tribunal de justice? »