Bouquets et prières/Caméléon

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CAMÉLÉON.


Nourri comme un enfant par sa mère idolâtre,
Un jeune chat, bien blanc, bien onglé, bien folâtre,
Bien chat ! bien héritier de sa chatte maison,
Égratignant toujours avait toujours raison.
Hôte souple et rampant des royales demeures,
À se délicater passant d’oisives heures,
Il n’en mettait pas une au profit du devoir ;
Point d’étude au matin, point de prière au soir ;

Tout coulait en sommeil, en festins, en gambade ;
Venait-il un voleur, il faisait le malade ;
Son miaulement plaintif lui valait un baiser :
À ces tigres charmants que peut-on refuser ?

Un jour de la saison molle et tiède et fleurie,
Voulant ronger l’hysope autour de la prairie,
Le fainéant bondit, s’excite à prendre l’air,
Car le sable au jardin brille sous un ciel clair.
Et l’hiver tire au large, et le moelleux Joconde,
Qui dévide sa queue et sa danse et sa ronde,
Voit un caméléon se chauffant au soleil,
Dans les plis d’un vieux saule à son manteau pareil.

« Eh ! vous voilà, miroir vivant du parasite,
Vous, dont j’ai vu l’esprit où j’ai fixé mon gîte !
Diaphane symbole ! âme errante des cours,
Avec des paysans, quoi ! vous passez vos jours !
C’est un meurtre. Chez nous je vais vous faire inscrire :
La fortune m’y gâte et vous doit un sourire ;

Prenez mon bras. Ce pré nourrit mal vos talents,
Je vous trouve un peu maigre. À nos mets succulents
Venez vous arrondir »

Venez vous arrondir » « Ah ! dit le sycophante,
Ma voix plus que la tienne y monta triomphante.
Où l’on flatte, où l’on dîne, où l’or coule en ruisseaux,
On l’y nourrit longtemps de délicats morceaux !
Comme toi, courtisan à l’épaule penchée,
Touchant au fond des cœurs une corde cachée,
Vices de cour étaient poétisés par moi :
Les princes m’embrassaient. J’ai fait sourire un roi !
Magnétisant l’oreille à mes douces paroles,
Spéculant avec art sur les passions folles,
Je visais droit et juste en chatouillant l’orgueil,
Tu ris, mon camarade ! ah ! tu connais l’écueil :
Évite-le. Jaloux de mes brillantes ruses,
Un soir, sans écouter mes sonores excuses,
Le sort trancha le fil argenté de mes jours,
Et me reprenant tout, me fait flatter toujours !

Âme vide et bornée à garder sa nature,
Me voilà dans la poudre ; abjecte créature,
Traînant avec ennui mes heures sans éclat,
Réduit à refléter un gazon sec et plat !
Moi ! l’habitant doré de vos salons antiques,
Ramper honteusement dans les scènes rustiques !
Et ne pouvant louer des yeux ni de la voix,
M’efforcer, n’étant rien, d’être ce que je vois !
Me teindre des couleurs du peu qui me regarde !
Et je l’imite en vain !… Ce peu n’y prend pas garde.
Car le faiseur de tout, qui peut dire pourquoi ?
Irrité des honneurs qu’on inventait pour moi,
Peu touché de l’esprit ne regarde qu’à l’âme,
Et si le feu n’est pur, souffle à froid sur la flamme.
Ah ! si j’avais du sang dans les veines, souvent,
J’en ferais des pamphlets : mais je n’ai que du vent !

Heureux chat ! que ton sort diffère de ma vie !
Tandis que seul, piqué de faim, de soif, d’envie,
Rêve, j’avale un rêve, heureux flatteur, tu bois !
Tu manges sans payer à la table des rois !

Et l’air le plus ténu forme ma nourriture,
Fruit creux et décevant que l’avare nature,
Tira de mes discours que l’on trouvait si beaux ;
Ami ! que d’éloquence est tombée en lambeaux !

Mais le souffle me manque à lancer ma colère ;
Va-t-en : ton embonpoint commence à me déplaire.
Tiède et vivant coussin de quelque pied royal,
Échappé des genoux du sanglant cardinal,
Va-t-en ! ta pitié feinte et ta joie effrontée,
Soulève de nouveau ma misère irritée :
Tout visage qui rit n’est qu’un masque moqueur
Et je sens bien du fiel couler où fut mon cœur !

Le chat dont les yeux d’or flamboyaient sur la robe
Du reptile affamé, s’écarte et se dérobe :
« Il m’empoisonnerait, dit-il avec effroi,
Et je vais me blottir dans les genoux du roi. »