Bouquets et prières/Départ de Lyon

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DÉPART DE LYON.


À Madame A. Dupin.


Dieu vous garde, humbles fleurs sous la tuile venues ;
Ouvrez un frais sourire à ce vieux bâtiment.
Comme on voudrait mourir, vous mourez inconnues,
Et votre vie à l’ombre est un divin moment !

Dieu vous garde à qui pleure, à qui va de vos charmes
Humecter sa prière, attendrir ses regrets.
Inclinez-vous ce soir sous les dernières larmes
Qui s’épanchent sur vous du fond de mes secrets.


J’ai compté sur mes doigts : voici que trois années
Ont balancé sur vous leurs éternels instans ;
Dans ce bruyant désert, nos frêles destinées
Se sont prises d’amour. Vous vivez ; moi, j’attends.

Par les beaux clairs de lune, aux lambris de ma chambre
Que de bouquets mouvans avez-vous fait pleuvoir !
Que de fois vos parfums, faute de myrrhe et d’ambre,
Moururent, aux saints jours, sous mon Christ en bois noir !

À tout exil sa fleur ! Lorsqu’entre ciel et terre
Je semai devant Dieu votre subtil encens,
J’ai souhaité qu’une âme ardente et solitaire
Rafraîchit sur vos fronts son aile et ses accens.

Vouant à l’eau du ciel votre parfum sauvage,
Sur ce mur étonné de produire des fleurs,
J’ai dit au passereau qui descend de l’orage :
« Viens, j’ai semé pour toi ces humides couleurs. »


Et Dieu voulut qu’un jour, se frayant une voie,
À ma vitre plombée où pendent vos rameaux,
Sous un volet brisé l’oiseau trouvât la joie,
Et s’abritât sans peur comme au toit des hameaux.
 
Sortis de vos plis verts où les jasmins respirent,
Que de songes sur moi vinrent causer le soir !
Ces papillons du ciel qui chantent et soupirent,
Sur le sommeil du pauvre aiment tant à s’asseoir !

D’autres pauvres viendront : c’est en haut qu’ils habitent.
Les indigens bénis ont du moins le grand jour ;
Les scintillantes nuits, les mondes qui gravitent,
Et le soleil entier traversant leur séjour,

Dieu vous garde pour eux ! Moi je pars, moi je passe,
Comme à travers les champs un filet d’eau s’en va ;
Comme un oiseau s’enfuit, je m’en vais dans l’espace
Chercher l’immense amour où mon cœur s’abreuva.


Charme des blés mouvans ! fleurs des grandes prairies !
Tumulte harmonieux élevé des champs verts !
Bruits des nids ! flots courans ! chantantes rêveries !
N’êtes-vous qu’une voix parcourant l’univers ?

Oui, partout où je marche une voix me rappelle ;
Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur,
Voix qui trouble et se plaint de l’enfant infidèle
Dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur ;

Étreinte dans l’absence, accolade éternelle,
Mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous,
Que de fois, comme un cri de frayeur maternelle,
M’avez-vous fait bondir et tomber à genoux !

Mais quoi ! mon esprit seul, ardent missionnaire,
A revu le vieux chaume ébranlé par les vents,
Et le grillon chanteur qu’on disait centenaire,
Au creux de l’âtre éteint que peuplaient huit enfans,


Huit esprits curieux du passé doux à croire,
Dont le docte grillon savait la longue histoire,
Alors que frère et sœurs, me prêtant leurs genoux,
Disaient : « Viens, Marceline, écouter avec nous. »

Tandis que, poursuivant la tâche commencée,
L’aiguille s’envolait régulière et pressée,
Soumise au raconteur, j’écoutais tout le soir
Ce qu’à travers son siècle un grillon a pu voir.

J’écoutais, moi, plus frêle et partant plus aimée ;
Toute prise aux rayons de la lampe allumée,
Je veillais tard, ô joie ! et le crieur de nuit
Sonnait, sans m’effrayer, pour les morts, à minuit.

J’irai, si Dieu le veut, si mon étoile brille
Et trace encor mon nom dans la Scarpe d’argent,
Enfant déshérité d’une sainte famille,
J’irai suspendre au seuil mon voyage indigent.


Ma force, c’est l’amour ; mes enfans sont mes ailes ;
Ils me remporteront à mes premières fleurs ;
Les fleurs ne vivent plus, mais je vis après elles,
Et mon cœur sait la place où je leur dois des pleurs.

Peuple encor selon Dieu ! Si ta chanteuse errante,
S’éteint loin des sentiers qui ramènent vers toi,
Que ton nom parle au moins sur ma cendre vibrante,
Afin que l’étranger s’incline devant moi.