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Bourgeois d’autrefois - La famille Goethe

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Bourgeois d’autrefois - La famille Goethe
Revue des Deux Mondes3e période, tome 112 (p. 28-65).
BOURGEOIS D'AUTREFOIS

LA FAMILLE GOETHE

Les archives de la famille Goethe ne se sont ouvertes qu’en 1885, à la mort de Walther von Goethe, petit-fils de l’auteur de Werther et de Faust. Walther, en qui s’éteignait la descendance du grand poète, avait légué ses papiers à la grande-duchesse de Saxe-Weimar, qui s’empressa d’en confier la publication à un groupe d’érudits. Bien que de nombreux volumes aient déjà paru, « l’armoire de Weimar » semble encore loin d’être épuisée ; mais ce que nous possédons constitue dès à présent un trésor. A mesure que venaient au jour lettres et documens, bien des figures s’éclairaient dans l’entourage de Goethe. Des physionomies qu’il s’était contenté d’esquisser dans ses Mémoires se précisaient et s’accentuaient. D’autres, auxquelles il n’avait pas donné place dans sa galerie, sortaient de la pénombre et réclamaient à leur tour l’attention.

De toutes ces figures, aucune n’a autant gagné que la mère de Goethe à la grande lumière qui s’est répandue sur elle. Son fils en avait tracé une jolie silhouette. Il l’avait montrée gaie et sereine, bonne, active, jouant dans son intérieur le rôle de providence au petit pied. Ce n’était toutefois qu’une silhouette, et cette excellente et originale créature méritait mieux. Les nouvelles publications et les recherches dont elles ont été le point de départ [1] ont grandi Mme Goethe. Elle était la digne mère de son illustre fils, cette bonne ménagère allemande, quoiqu’elle mît elle-même son vin en bouteilles et qu’elle usât largement du droit qu’on avait alors, en tout pays, de faire des fautes d’orthographe. Exquise par l’intelligence autant que par le cœur, elle est un exemplaire achevé d’une classe qui était justement en train de se faire une meilleure place, plus large et plus haute, sur la scène du monde, et que nous connaissons mal, parce que les romanciers et les auteurs dramatiques s’occupaient encore fort peu des bourgeois, sinon pour en faire des ganaches. En vivant auprès de Mme Goethe, dans sa vieille maison de Francfort, nous apprenons de quel milieu sortaient les Saint-Preux et les Werther, quelles idées ils avaient sucées au berceau et dans quel esprit ils affrontaient la bataille contre les préjugés de classes et la sottise nobiliaire. Nous voyons la bourgeoisie du XVIIIe siècle à l’œuvre, préparant ses fils à leurs hautes destinées ; mais c’était souvent sans le savoir, et il arrivait que les premières résistances, ces jeunes ambitieux les rencontraient à leur loyer. Ce fut le cas pour Goethe, cruellement entravé par un père respectueux de la tradition ; et ce fut la gloire de sa mère d’avoir été son alliée fidèle dans sa lutte pour être le premier, à la cour comme à la ville, aux dépens de n’importe qui et de n’importe quoi, de par les seuls droits du mérite et au mépris des antiques privilèges du sang.


I

Les origines de la famille Goethe sont modestes. L’arrière-grand-père du poète était maréchal-ferrant dans un bourg de la Thuringe. Il eut un fils qui apprit « l’honorable » métier de tailleur et vint s’établir à Francfort, où il fit une petite fortune et épousa en 1705 la propriétaire de l’auberge du Saule, située dans la grande rue de la ville et bien achalandée. Ses affaires continuèrent à prospérer, et c’est du Saule qu’est venue la grande aisance de ses descendans. Après sa mort, sa veuve se retira dans une maison qu’elle avait achetée rue de la Fosse-aux-Cerfs et qui est aujourd’hui un but de pèlerinage pour l’Allemagne, car c’est là qu’est né Goethe. Celui-ci se rappelait très bien avoir joué dans sa petite enfance auprès du fauteuil ou du lit de sa grand’mère, l’ancienne hôtelière de la grande rue. Elle était maigre, invariablement vêtue de blanc, et il la voyait, dans ses souvenirs, semblable à une ombre. De trois enfans qu’elle avait eus, il ne lui était resté qu’un fils, nommé Caspar, qui a été le père du poète. Caspar avait annoncé dans son jeune âge des facultés exceptionnelles. Ce fut du moins ce que crurent découvrir les yeux prévenus de ses parens, et Caspar fut choisi pour être la gloire de la famille, l’homme supérieur qui décrasserait le nom de Goethe et ferait souche de gros bourgeois en belle perruque poudrée et jabot de dentelle. On lui fit faire de bonnes études, et il n’aurait tenu qu’à lui de s’avancer dans les emplois à sa portée, s’il eût été moins têtu et moins maniaque. Mais il avait plu à la nature de donner un cerveau étroit, rempli d’idées bizarres et désagréables, au père d’un des génies les plus libres qui aient existé.

C’était un grand homme robuste, au menton un peu en avant, et à la bouche serrée de paysan avare. Taciturne et opiniâtre, il avait l’humeur sombre et était ennemi de la joie. Jouir de la vie, même en toute innocence, lui paraissait coupable. La vie était faite pour peiner, et il peinait, et il faisait peiner les autres, sans trêve ni repos. Il eût été mieux à sa place, et beaucoup plus heureux, au village, à faire suer des florins à son champ par une lutte patiente de paysan contre le gel, la grêle, le hâle, les intempéries et les accidens qui rendent la terre ingrate. Sa dureté aurait passé pour courage, son entêtement pour constance. Sa ladrerie n’aurait plus été que de l’ordre et de l’économie. Condamné par l’ambition des siens à être un monsieur de la ville, il s’était appliqué laborieusement à des travaux pour lesquels il n’était point fait, et il n’y avait gagné que de devenir pédant par-dessus le marché. Il avait la tête très dure, n’apprenait qu’avec des peines incroyables, et il eut beau suer sang et eau toute sa vie sur ses livres, compulser, annoter, prendre des leçons et faire des devoirs à l’âge d’être grand-père, il ne fut jamais qu’un maussade pédagogue.

Le mal eût été médiocre s’il s’était contenté de se donner des pensums à lui-même, mais il était venu au monde une férule à la main. Son pédantisme était agressif, et il n’avait malheureusement rien à faire du matin au soir que d’instruire son prochain. Au sortir des bancs, il avait demandé je ne sais quelle place aux autorités de Francfort et avait essuyé un refus. Cela le piqua. Il se retira sous sa tente et s’exclut lui-même, pour l’avenir, de tous les emplois de Francfort, ville libre et très jalouse de son indépendance, en se faisant conférer par l’empereur Charles VII le titre purement honorifique de conseiller impérial. On a retrouvé récemment dans les archives de la famille la lettre par laquelle l’empereur lui accorda cette faveur moyennant la somme de 313 gulden 30 kreutzer. Caspar Goethe eut désormais le droit de se faire appeler « Excellence » dans les occasions officielles. Il paya cet honneur d’une oisiveté forcée qu’il employa à faire le régent de collège aux dépens des siens. Au surplus, fort honnête homme et ne manquant pas de dignité.

Son fils en a parlé d’un ton chagrin dans Poésie et Vérité [2]. En général, Goethe n’avait qu’une tendresse médiocre pour sa lignée paternelle. Il lui préférait la branche maternelle, moins humble et plus riante. Sa mère était une Textor, d’une vieille famille bourgeoise où l’on comptait plusieurs générations de juristes distingués. Le trisaïeul de Goethe était professeur de jurisprudence, son bisaïeul conseiller aulique. Son grand-père Textor avait pratiqué le droit avant de devenir maire de Francfort, haute dignité qui lui valait de jouer le premier rôle dans les cérémonies publiques. Il portait le dais sur la tête des empereurs. A la maison de ville, son siège était d’un degré au-dessus des sièges des échevins ; c’était à lui que les députés de Worms, de Nuremberg et de Bamberg venaient offrir solennellement, avant l’ouverture de la foire, les présens symboliques dont le sens s’était en partie perdu : le poivre, « représentant de toutes les marchandises ; » trois paires de gants « merveilleusement tailladés, piqués et façonnés avec de la soie, signe d’une faveur accordée et acceptée ; » des baguettes blanches, des pièces d’argent et un vieux chapeau de feutre. A l’issue de l’audience, le maire remettait les présens symboliques à sa femme, qui versait le poivre dans la boîte aux épices et distribuait les menus objets aux enfans de la famille. Il n’y avait personne, ce jour-là, qui ne s’enorgueillît en son cœur d’appartenir de près ou de loin au vieux Textor.

Pour lui, les honneurs ne l’avaient point gonflé. Il prouva son bon sens en refusant de se laisser anoblir par l’empereur ; il disait que ses filles, qui étaient sans fortune, ne trouveraient à se marier ni dans la bourgeoisie ni dans la noblesse quand elles seraient des demoiselles de qualité. La simplicité de ses goûts paraissait dans la conduite de sa vie. Le matin, il allait à la maison de ville, vaquer aux affaires publiques. En rentrant au logis, il mettait la longue robe de chambre et le bonnet de velours noir plissé qui lui donnaient l’air, selon Goethe, de « représenter un personnage mitoyen entre Alcinoüs et Laërte ; » comparaison qui semble indiquer, chez le grand poète, des idées originales sur le costume antique. En cet équipage, qui ne lui ôtait rien de son aspect imposant, le grand-père Textor allait au jardin soigner ses fleurs et ses espaliers. Les beaux gants tailladés reçus à l’ouverture de la foire lui servaient à se préserver des épines en greffant ses rosiers. Les jours de mauvais temps, il restait dans sa vénérable chambre boisée, où tout était très vieux, les meubles et les livres, et où il était sans exemple qu’on eût changé un objet de place. Lui-même était méthodique et plein de paix. Il donnait l’impression de quelque chose d’immuable et d’éternel.

Ce tranquille vieillard représente merveilleusement bien la bourgeoisie du vieux temps, riche en vertus domestiques, laborieuse, modérée dans ses désirs et très jalouse de bon renom, mais formaliste, d’esprit peu ouvert et inconsciente de sa force. C’est une race qui a disparu. On ne sait plus que par les livres ce qu’était la classe moyenne d’avant la chasse aux places et les casse-cou de la spéculation. En France, elle avait commencé à avoir la tête tournée dès Louis XIV, par l’élévation soudaine et inattendue d’un si grand nombre des siens. La bourgeoisie allemande, au contraire, gardait encore son antique modestie au temps du grand-père Textor, ce qui explique l’attitude étonnée et scandalisée de beaucoup d’Allemands, et non pas seulement des nobles, quand la génération de Goethe s’élança à la conquête, sinon de l’égalité, du moins de la puissance.

La femme du vieux Textor ne nous est guère connue que par un portrait, qui en dit heureusement très long sur ce qui peut nous intéresser. Nous voyons dès le premier coup d’œil de qui Goethe tenait son grand front et ses yeux superbes. La robe à fleurs de la vieille dame est hérissée de ruches empesées. Son visage sérieux est encadré dans un vaste bonnet blanc, compliqué et raide, qui donne à l’ensemble un je ne sais quoi de modeste et de charmant.

On retrouve dans les portraits de sa fille et des amies de la maison ces honnêtes bonnets blancs, qui ont l’air du signe de ralliement de toutes ces aimables femmes. Ils sont variés comme le caractère de celles qui les portent. La mère de Goethe, personne d’imagination vive, aime les combinaisons savantes, où la mousseline se prodigue en ornemens fantasques qui rappellent la façade d’une cathédrale gothique. La Charlotte de Werther révèle la divine simplicité de son âme dans son petit bonnet en forme de marmite renversée, juché sur sa haute coiffure. Une autre amie de Goethe, Mme de La Roche, a su donner au sien l’élégance mélancolique qui convenait à l’ange des larmes. Au travers de toutes les nuances perce un sentiment commun. Humbles ou recherchés, austères ou coquets, les bonnets blancs de ces bourgeoises cossues sont de personnes qui ne souffraient nullement d’appartenir à une société considérée comme inférieure, et d’en porter les insignes. Il leur aurait été facile de copier les modes des grandes dames, ainsi que leurs petites-filles n’ont pas manqué de le faire. Elles s’en gardaient comme d’une faute de goût, grâce à un heureux instinct qui leur faisait aimer les existences harmonieuses, sans disparates ni disconvenances. Satisfaites de la place où le sort les avait mises, on n’aurait pas trouvé trace chez elles de la sottise et des ridicules dont l’invasion de parvenus vaniteux infecte aujourd’hui la bourgeoisie, et dont les plus vieilles familles ne savent pas toujours se préserver.

Les Textor avaient eu sept enfans, dont Elisabeth, née le 19 février 1731, qui a été la mère de Goethe. Elisabeth était une jolie fille vive et rieuse, qui respirait la santé et la bonne humeur. Elle avait la tête pleine de chansons, de contes qu’elle disait à ravir, de mots drôles qui ne demandaient qu’à partir, et d’idées très sages de petite personne pratique. Ses grands yeux bruns étincelaient. Son front était bien développé. Le nez manquait un peu de style, mais il était si gai ! La bouche un peu trop grande avait tant d’esprit ! Il est rare de rencontrer une physionomie aussi heureuse, reflétant avec autant de vivacité la joie d’être au monde et l’épanouissement d’une âme jeune et naïve, qui ne pense que du bien de la vie et des hommes. Le milieu correct où elle était élevée n’avait pu lui ôter une pointe très marquée d’originalité, et elle était venue au monde avec des goûts littéraires qui lui faisaient trouver l’atmosphère de la maison paternelle étouffante. Il est certain que les idées sentaient le renfermé dans la chambre boisée du vieux Textor, parmi ses vénérables bouquins, tous arriérés ; et les mœurs voulaient que cette science moisie fût encore trop bonne pour les filles.

On leur donnait alors, dans les classes moyennes, une éducation élémentaire. Elles apprenaient la lecture et l’écriture, un peu de grammaire, la musique et la danse. Le reste du temps appartenait aux travaux de ménage, qui étaient une bien plus grande affaire que maintenant. On trouve encore aujourd’hui, au fond de nos provinces, des maîtresses de maison qui possèdent par héritage toutes sortes de recettes pour faire difficilement les choses faciles. Les ménagères de Francfort étaient riches en recettes de ce genre, au siècle dernier, et voyaient de mauvais œil les personnes enclines à simplifier les rites sacrés de la lessive ou du beurre salé. Elles en étaient choquées comme d’un manque de piété envers les aïeules. Elisabeth Textor n’eut pas à espérer l’approbation du public féminin, quand on la vit dérober du temps à l’office et à la lingerie pour l’employer à des lectures. Ses sœurs la baptisèrent la Princesse. Elle tint bon. Pourtant elle ne fut jamais une femme instruite : le fond primitif était trop pauvre. Un demi-siècle plus tard, écrivant à son petit-fils pour lui vanter le bonheur d’apprendre des leçons, elle ajoutait dans son langage imagé : — « De mon temps, nous étions si ignorantes, que nous bayions à propos de tout comme une vache devant une nouvelle porte. »

Vers onze ans, elle eut une passion digne d’une princesse de conte de fées pour Charles VII, l’empereur éphémère vaincu par Marie-Thérèse. Il était très beau et très bête. Du moins il parut éblouissant aux Francfortoises quand il vint dans leur ville se faire couronner (1742). C’était encore le bon temps où il suffisait d’avoir coiffé une couronne, fût-elle en carton, pour être paré de grâces surnaturelles par les imaginations féminines. Elisabeth aperçut Charles VII le vendredi saint, tandis qu’il visitait les églises, vêtu d’un long manteau noir et suivi d’une foule de seigneurs et de pages. Elle le suivit, le vit s’agenouiller au dernier banc, parmi les mendians, et fut pénétrée d’admiration. Jamais elle n’oublia cette figure. Il avait des yeux ! et des cils ! et une manière de a voiler son regard » avec ses cils ! qui étaient tout à fait irrésistibles. Elle le revit une autre fois à une cérémonie publique. Il avait un manteau rouge, et elle cria : « Vive l’empereur ! » avec un tel entrain, qu’il la regarda et lui fit un petit signe de tête. Ce sont de ces choses qui font époque dans la vie d’une petite fille. Elisabeth Textor sentit « qu’une grande porte s’était ouverte dans son cœur. » On prétend que, parvenue à l’extrême vieillesse, elle était encore remuée d’une émotion juvénile au souvenir du bel empereur.

Tandis qu’elle rêvait, en mettant sa cornette, à son prince Charmant, le bonhomme Textor songeait prosaïquement à l’embarras de marier quatre filles sans dot. La providence vint à son secours en inspirant des pensées ambitieuses à Caspar Goethe, fils de l’aubergiste du Saule. Caspar était riche, et il avait le titre de conseiller impérial. Le moment lui semblait venu de prendre pied dans la bourgeoisie en s’alliant à une vieille famille. Il demanda la main d’Elisabeth Textor, qui finissait à peine de grandir, et le père la lui donna sans difficulté. Le futur était déjà barbon et il avait mauvais caractère, mais c’était un homme droit et un bon parti. La future se soumit à son sort « sans beaucoup y réfléchir. » A quoi bon ? Il n’en aurait été ni plus ni moins. La voix du chef de famille était alors la voix du destin, et il était contraire aux principes d’Elisabeth Textor de se tourmenter inutilement. — « Quand on est forcé d’avaler le diable, disait-elle, il ne faut pas trop le regarder. » Elle avala son époux les yeux fermés, et ils se marièrent le 20 août 1748.

II

Ils allèrent habiter rue de la Fosse-aux-Cerfs, chez la grand’mère vêtue de blanc et semblable à une ombre. La maison était antique et biscornue. Les étages faisaient saillie sur le rez-de-chaussée, mettant une grande ombre sur la rue. A l’intérieur rien n’était de niveau et tout allait de guingois. Ce n’était que coins et recoins, passages obscurs, pièces borgnes, marches à descendre ou à monter. Une maison faite exprès pour jouer à cache-cache. La nouvelle épousée en aurait été bien capable ; ce n’était encore qu’une enfant ; mais M. le conseiller impérial nourrissait des pensers plus graves. Le premier passe-temps qu’il offrit à sa jeune femme fut de faire des pages d’écriture. L’italien suivit, puis ce fut le tour de la musique. L’élève avait de la bonne volonté, et Caspar Goethe se livra en paix à sa vocation de maître d’école. Son honnête cervelle était bourrée de plans et de systèmes qu’il comptait appliquer à ses fils, quand il en aurait ; en attendant, il se faisait la main sur sa femme. Et ainsi se passa leur lune de miel.

Un an après leur mariage, le 28 août 1749, un fils leur naquit, à demi mort. On eut beaucoup de peine à le ranimer. Enfin, il ouvrit les yeux. On lui mit une robe bariolée, un bonnet orné de fleurs en argent, et on le porta à l’église, où il reçut au baptême les noms de Jean Wolfgang. Quinze mois plus tard vint une fille, l’étrange Cornélie de Poésie et Vérité. D’autres enfans moururent en bas âge.

Voilà Mme Goethe occupée à bercer un marmot de génie. Quelque aimable qu’elle lût, c’est par son rôle de mère qu’elle nous intéresse avant tout. Sans son Wolfgang, elle aurait passé ignorée sur cette terre, comme tant d’autres charmantes créatures qui ont accompli leur devoir obscurément et sans gloire. La Providence lui ayant confié un de ses nourrissons de choix, on est naturellement curieux de voir comment elle s’en est tirée et si elle avait tout d’abord compris l’importance de sa tâche. Je connais peu d’histoires plus exquises. C’est une jolie chose qu’une femme qui devient illustre, simplement parce qu’elle a été une bonne et brave femme.

Elle devina sur-le-champ que son fils serait un homme extraordinaire. En bonne conscience, il n’y a pas à lui en savoir gré ; d’innombrables mères ont la même intuition, sans que les déboires des autres puissent les désillusionner. Mme Goethe étant tombée juste, on a recueilli pieusement le souvenir des riens qui l’avaient confirmée de jour en jour dans sa conviction, et cela est touchant à force de puérilité. Tout lui était révélation : les pleurs « douloureux » de son nourrisson, sa manière de regarder la lune, son aversion pour les enfans laids, et jusqu’à ses fréquentes colères. Sitôt qu’il marcha, ce fut « avec beaucoup de majesté. » Sitôt qu’il put jouer, ses camarades « furent toujours ses laquais. » A sept ans, il répondit un jour avec fierté : « Ce qui suffit aux autres ne me suffît pas, à moi. » La mère gardait toutes ces choses dans son cœur. Elle n’en oublia jamais la moindre bagatelle. Quelque temps avant sa mort, elle disait à Bettina, la confidente des derniers jours : — « Ces pensées sont de l’or pour moi [3]. »

A l’époque où elle prononçait ces mots, il se mêlait à sa tendresse un légitime orgueil. Ce fils chéri, favori des dieux, aussi beau qu’intelligent, et qu’elle avait senti dès le berceau tout palpitant de forces impatientes, — elle savait qu’il lui avait dû dans son enfance plus et mieux que des soins de nourrice. Elle avait contribué au glorieux épanouissement de son esprit, gêné dans son expansion par les manies du père. La routine bourgeoise s’était faite oppressive et triste à leur foyer. Mme Goethe la contrecarra perpétuellement, tantôt sans y penser, parce qu’il lui était impossible de ne pas avoir ses idées à elle et de ne pas les crier sur les toits ; tantôt parce qu’elle se souvenait de ses propres aspirations vers des horizons plus larges, au temps où ses sœurs l’appelaient la Princesse parce qu’elle aimait à lire. Le père s’appliquait à faire entrer l’esprit de ses enfans dans un moule décent et correct où il n’y eût place pour aucune hardiesse. La mère les excitait sans cesse à faire éclater les moules. Wolfgang et Cornélie furent à peine hors du maillot, que le contraste des deux influences devint sensible.

Il se dessina d’abord à propos de la question qui domine toutes les autres en éducation, et sur laquelle on variera éternellement. L’heureuse floraison d’une jeune intelligence dépend des soins donnés à l’imagination, au détriment de la pure raison, et nous savons que jamais l’accord ne s’est fait sur la mesure à garder. Caspar Goethe avait la tête trop froide pour admettre le plus léger partage, et pour reconnaître d’autres droits que ceux de la raison. Il s’attacha donc de très bonne heure à combattre chez ses enfans le sentiment du mystérieux et de l’invisible. Par bonheur pour eux, il avait épousé une femme qui méprisait profondément u les gens pour lesquels le soleil levant n’est plus un miracle, » et qui devait descendre de quelque vieux rapsode, à en juger par son talent singulier de conteuse. Mme Goethe défaisait innocemment ce que son mari avait fait. Il travaillait à bannir de sa maison le frivole et le chimérique. Elle s’installait sur la fameuse chaise verte surnommée dans la famille « la chaise aux contes, » et elle improvisait aux enfans des histoires qui se passaient dans les étoiles. Pendant des soirées entières, un flot d’absurdités poétiques coulait de ses lèvres souriantes, et allait remplir de visions merveilleuses la cervelle de ses petits auditeurs, halelans de curiosité et d’émotion. Wolfgang s’envolait dans le pays du bleu, où les belles princesses dont il venait d’entendre les aventures s’avançaient avec bonté au-devant de lui, et lui disaient la suite de leurs épreuves. Le lendemain matin, la prose reparaissait avec M. le conseiller impérial, mais le mal était fait ; l’enfant avait eu une échappée sur l’irréel, et cela ne s’oublie pas.

Mme Goethe crut toute sa vie qu’elle avait été pour quelque chose dans le talent de narrateur de son fils, et celui-ci n’en doutait pas. Il a dit dans les Xénies : — « Je tiens de mon père la stature, la conduite grave, de ma mère l’enjouement et le goût de conter. »

Le père ne sut pas non plus sauver ses élèves d’une autre influence aussi pernicieuse que celle de la « chaise aux contes. » A la Noël de 1753, la grand-mère en blanc avait donné un guignol à ses petits-enfans. M. Goethe blâma ce présent. On voit dans Wilhelm Meister, qui est ici très exact, qu’il allait répétant : — « A quoi cela est-il bon ? Comment peut-on perdre ainsi son temps ? » Au fond, il flairait un danger. Sa femme intercéda en faveur des marionnettes. Elle plaida la cause de David et de Goliath, qui attendaient dans la caisse, au bout de leurs fils, la permission d’en venir aux mains, et elle l’emporta. Le petit théâtre se dressa dans une chambre, et « créa dans la vieille maison un monde nouveau. » On le fit disparaître après deux représentations, mais Wolfgang en avait reçu une impression profonde, et celle-ci se tourna en exaltation certain dimanche, resté cher à la scène allemande, où il découvrit les marionnettes dans la chambre aux provisions, parmi l’amoncellement de sacs, caisses, boîtes, paquets, pots, bocaux et bouteilles, sans lequel il n’y avait pas jadis de bonne maison. Il venait de voler des pruneaux, des pommes sèches et une orange confite, et il se retirait doucement. Un « secret pressentiment » lui fit soulever un dernier couvercle, et il vit ses héros couchés en tas. Il les prit pour les contempler : David et Goliath sentaient bon l’épicerie, ce qui les lui rendit encore plus chers. Quelques semaines plus tard, il était devenu, avec la complicité de sa mère, l’imprésario du guignol, et il s’initiait avec ardeur à l’art de donner la vie aux personnages créés par son imagination. Son père continuait à gronder, mais en pure perte ; le mal était fait, comme pour les contes.

M. Goethe prenait sa revanche à l’heure des leçons. Il régnait seul dans la classe, et son joug était pesant. Il avait résolu de longue date de faire lui-même, avec l’aide de quelques maîtres particuliers, l’éducation de ses deux enfans, selon un programme longuement médité, tendrement caressé et où il n’avait omis qu’un détail : il n’avait inscrit nulle part que son fils serait un homme de génie. Le génie de Goethe fut l’accident qui gâta tout. Il amena entre son père.et lui des froissemens qui auraient tourné à l’aigre sans l’intervention de la mère. Le pauvre conseiller avait senti dès les rudimens que son élève lui échappait et le jugeait. Il en fut d’autant plus dépité, que Wolfgang avait une facilité extraordinaire ; personne ne pouvait dire le contraire. L’enfant apprenait en se jouant des leçons qui auraient coûté des semaines d’efforts à son père. Combien n’était-il pas déplorable de voir employer de si belles facultés à satisfaire des goûts frivoles ! Caspar Goethe ne fut jamais bien convaincu, même après Gœtz von Berlichingen et Werther, que son fils n’avait pas manqué sa vraie vocation en refusant de se consacrer au droit, à l’imitation de ses ancêtres les Textor. « Il m’assura souvent, disent les Mémoires, et à diverses époques, tantôt sérieusement, tantôt par forme de badinage, qu’il aurait usé tout autrement de mes dispositions, et qu’il ne les aurait pas prodiguées aussi négligemment [4]. »

Le zèle intempérant du professeur n’aidait pas à lui concilier ses élèves. Dans la meilleure intention du monde, il les instruisait à tout propos, sans leur laisser de répit. Sa maison aurait fait la joie de Philaminte. On y avait des manières de se dire bonjour dignes de Trissotin ; on a retrouvé dans les papiers de Goethe les brouillons des complimens en latin ou en grec qu’il débitait le matin à son père. Le frère et la sœur avaient-ils l’occasion de s’écrire, leurs lettres étaient des thèmes français ou anglais, qu’on se corrigeait mutuellement et qui donnaient lieu à d’agréables échanges de réflexions grammaticales. Une fête devenait le prétexte d’une conférence d’histoire. La récréation du soir se passait à lire des relations de voyages, en face de plans et de cartes sur lesquels M. Goethe montrait du doigt les endroits nommés, en énumérant leurs produits et leurs curiosités. Il aurait rendu des points à Mme de Genlis pour l’art de tirer une leçon de tout, à cette différence près que Mme de Genlis était amusante, tandis qu’il était suprêmement ennuyeux.

Une seule fois, et bien malgré lui, il dut interrompre son œuvre d’éducation. Après la mort de sa mère, survenue en 1754, il avait entrepris de reconstruire leur vieille maison, mais pour ainsi dire en cachette, à cause des lois de Francfort sur l’alignement. Il commença donc par faire abattre le rez-de-chaussée, tout en continuant d’habiter les étages supérieurs, perchés sur des étais. On rebâtit le rez-de-chaussée, et ce fut le tour du premier. Ainsi de suite jusqu’au toit, et avec un si bel ordre, une discipline si parfaite, que les enfans n’avaient eu grâce ni d’une classe, ni d’un devoir. Tout d’abord, ils ne gagnèrent pas davantage à ne plus avoir de toit. Il avait beau pleuvoir dans leur lit, l’heure de l’étude n’en variait pas d’une minute. Leur père finit pourtant par les envoyer chez des amis. A leur retour, il ne restait plus trace de la pittoresque bicoque aux obscurs labyrinthes, où des peurs poétiques les guettaient à chaque tournant. Ils y étaient plus d’une fois sortis de leurs lits, la nuit, pour fuir des monstres imaginaires. M. Goethe avait essayé de les guérir de leurs frayeurs en se déguisant et en sautant sur eux au passage, mais le moyen n’avait pas du tout réussi. Leur mère les avait alors rassurés peu à peu, en les cajolant, et ils ne virent pas disparaître sans trouble le vieux nid qui avait abrité leurs premiers rêves. La nouvelle demeure était claire et régulière. En repassant le seuil, ils furent ressaisis par l’engrenage intellectuel d’un père trop pédagogue. Wolfgang s’en moquait, dans le fond, quoiqu’il ait reproché quelque part à M. Goethe d’avoir contrarié son « développement intérieur. » Au bout d’une dizaine d’années de ce régime, Cornélie, moins résistante, était tombée dans un noir pessimisme confinant à la bizarrerie.

La sœur de Goethe est restée une créature énigmatique. Son frère lui-même est embarrassé pour l’expliquer, malgré leur tendre intimité. Le mot « mystérieux » revient continuellement dans les pages éloquentes et émues qu’il lui a consacrées. Cornélie était une grande fille renfermée, farouche, laide et inconsolable de sa laideur, qui n’aima jamais qu’un être au monde, son frère, mais qui l’aima passionnément. Sa mère lui était comme étrangère. Le désespoir où la jetaient les leçons de son père avait fini par lui inspirer pour lui une espèce de haine. Ses amies subissaient l’empire de sa grande intelligence et d’un je ne sais quoi de grave et de singulier qui frappait et attirait ; toutes l’aimaient et l’estimaient ; aucune n’aurait pu dire ce qui se passait en elle. Le seul Goethe connut la profondeur de ces yeux sombres lorsqu’ils exprimaient la tendresse. Au seul Goethe ce visage dur et impassible se laissa voir bouleversé par des sentimens tumultueux, à la pensée que jamais les jeunes gens ne s’occuperaient d’elle et qu’elle ne serait jamais aimée. Il fut pourtant impuissant à arracher son secret à cette âme troublée et repliée. Il l’appelle « personnalité remarquable… esprit bienheureux… mystérieuse et chère créature… ; » il avoue qu’elle fut toujours pour lui un être indéfinissable.

J’ai à peine besoin d’ajouter que M. Goethe ne comprenait rien à sa fille. Il était dans la destinée de cet honnête homme, plein d’excellentes qualités et anxieux de bien faire, de se heurter à des natures qui lui étaient inintelligibles, et de leur infliger inconsciemment de grandes souffrances, en les maniant avec maladresse. On l’aurait fort surpris, et affligé, en lui disant qu’il était le tourmenteur de sa fille. C’était pourtant la vérité, et Cornélie ne pouvait lui pardonner sa jeunesse sans joie.

Le sort de Wolfgang était bien moins triste. Il savait où trouver son refuge, et on l’apercevait sans cesse trottant sur les talons de sa jolie maman, se réchauffant le cœur à ses caresses et buvant à longs traits la poésie du foyer dans la familiarité des travaux domestiques. Il la suivait dans la chambre aux provisions, dont les « trésors entassés les uns sur les autres étonnaient son imagination par leur abondance, » et dans la cave, que Mme Goethe soignait elle-même et qui contenait encore, en 1794, six mille bouteilles de bon vin des années 1706, 1709 et 1726, sans parler du reste. On savait ce que c’était qu’une cave, dans ce temps-là, même chez les bourgeois lésineux comme Caspar Goethe, qui ne payait jamais à goûter à ses enfans dans les promenades (son fils ne l’avait pas oublié, et c’est lui qui nous l’apprend dans ses Mémoires), mais qui ne marchandait pas pour tout ce qui constituait une existence honorable dans l’opinion de Francfort. On savait aussi ce que c’était que la « grande lessive du printemps, » messagère des beaux jours comme les hirondelles, et qui encombrait toutes les tables et tous les sièges de toutes les maisons, dans toute la ville à la fois, de monceaux neigeux d’un linge parfumé par le grand air et le soleil. Mme Goethe faisait sa « grande lessive » une fois l’an, comme toute ménagère respectable qui ne craint point de manquer. Cette opération coïncidait avec d’autres travaux importans, qu’elle menait de front à force d’industrie, « car une femme diligente ne fait jamais un pas inutile [5]. » — « Les mois de mai et de juin, dit-elle dans une de ses lettres, sont les plus terribles de toute l’année. Il faut faire la provision de beurre de toute l’année, — rentrer le bois de toute l’année, — je fais cuire mes molcken [6], — on s’occupe de la grande lessive. Madame la conseillère est tout en l’air, — plus de lectures régulières, — de clavecin, — de fuseaux à dentelle, — et elle est bien contente quand tout est rentré dans l’ordre. » Il y avait encore un coup de feu à l’automne, pour vendanger la belle vigne que M. Goethe possédait aux portes de la ville et récolter les fruits du grand verger qu’il avait loué dans le voisinage. Mme la conseillère présidait à tout, et le spectacle de son activité sereine remplissait l’esprit de son fils de sensations qui n’ont pas été perdues, et qui n’étaient pas méprisables, n’en déplaise à ceux qui ne soupçonnent pas ce qu’il peut y avoir de poésie dans les soins les plus humbles et les actions les plus communes. Goethe a utilisé ces sensations-là dans un de ses plus purs chefs-d’œuvre : il en a fait Hermann et Dorothée.

Tout en aidant sa mère à mettre le couvert, le petit Wolfgang causait littérature. Il ne s’en serait pas avisé avec son père : M. Goethe et lui ne s’entendaient pas en littérature. Certes, M. Goethe était loin de proscrire les belles-lettres. Bien qu’il fit peu de cas, en général, des ouvrages qui n’apprennent rien, il savait qu’il est séant à un homme dans une certaine situation d’aimer les vers, et il leur faisait une place dans sa bibliothèque, mais il en était resté à Gottsched et aux vers classiques imités de Boileau. Il devait trouver admirable le mot de Gottsched définissant la poésie « une affaire de bon sens ; » c’était tout à fait dans ses idées, et il voyait de très mauvais œil les signes qui annonçaient de toutes parts une renaissance du génie national. Le Messie de Klopstock lui causa une indignation douloureuse. Il déclarait que ça n’était pas des vers, puisqu’il n’y avait pas de rimes, et il faillit se brouiller avec un ami d’enfance qui détendait le Messie en alléguant qu’il est sans importance que des vers ne soient pas des vers, pourvu qu’il y ait de belles pensées. M. Goethe s’était fâché tout de bon, et il avait défendu de laisser entrer le livre de Klopstock dans sa maison.

Vaine précaution. Son marmot de fils avait en poésie des instincts révolutionnaires, et il était encouragé par sa mère, une autre indisciplinée qui osait dire avec orgueil : — « Grâce à Dieu, mon âme n’a jamais mis de corset, aussi je sens tout ce qui est vrai, bon et bien, plus vivement que peut-être mille autres femmes. — Et c’est ce sentiment robuste, non frelaté, de la nature, qui préserve mon âme (dont soit à Dieu louange éternelle) de la rouille et de la pourriture. » Mme Goethe ne se vantait pas en parlant ainsi. Son âme était parfaitement saine, son esprit parfaitement libre, et elle aimait sans corset « tout ce qui était vrai, bon et bien, » rimé ou non, sans se soucier une seconde des règles et de Gottsched. Son époux exorcisait l’esprit nouveau ? Elle lui ouvrait les portes et les fenêtres, empruntait Klopstock, que ses enfans apprirent par cœur, et envoyait son fils, âgé de dix ans, entendre du Marivaux et du Diderot au théâtre français de Francfort. Elle s’intéressait passionnément aux vieilles légendes, aux héros de la bibliothèque bleue [7] : Fortunatus, la belle Mélusine, les quatre fils Aymon, et elle fut bouleversée par Hamlet à une époque où les Francfortois, qui ignoraient encore Shakspeare, traitaient la pièce « d’insanité » et même, ce qui est plus original, de a farce. » — « Hamlet une farce ! ! ! Oh ! ! ! » écrivait Mme Goethe. En un mot, c’était une romantique avant la lettre, un répertoire vivant d’hérésies, l’influence la plus déplorable pour un enfant voué à ne jurer que par Gottsched. Précisément pour ces raisons, Wolfgang lui avait donné sa confiance littéraire. Ce pauvre M. Goethe n’avait pas de chance.

Il se tourmentait, et non sans cause. Comment ne se serait-il pas tourmenté ? Il avait arrêté de longue main un « plan de vie » pour son fils. Telle année, à la Saint-Michel, il partirait pour l’Université, Il serait docteur en droit à telle date, épouserait une jeune fille qui était déjà choisie, et deviendrait avocat ou homme de loi dans sa ville natale, où il habiterait le second étage de la maison paternelle. Tendant qu’il feuilletterait ses dossiers, M. Goethe donnerait des leçons à sa bru, puis à ses petits enfans, et il n’y aurait rien de changé rue de la Fosse-aux-Cerfs qu’une génération de plus. N’était-ce pas la sagesse, le bonheur, et tout autre père de famille doué de prudence n’en aurait-il pas décidé de même ? Cependant, à mesure que les années passaient, M. Goethe ne prévoyait que trop que cela n’irait pas tout seul et qu’il aurait des révoltes à réprimer. L’enfant curieux et inventif était devenu un adolescent précoce et ardent, difficile à gouverner et avec qui les chocs étaient fréquens. Nous savons par Poésie et Vérité ce qui se passait en lui durant cette crise toujours périlleuse. Il était impossible d’attendre avec plus d’impatience l’heure de s’envoler du nid ; mais ce n’était pas pour y revenir plus tôt avec un diplôme. C’était pour vivre enfin, pour sortir de ce Francfort où il étouffait, de ce cercle bourgeois où chacun, en somme, pensait comme M. Goethe qu’il faut avant tout savoir se tenir à sa place. Une angoisse l’étreignait à la pensée de recommencer pour son compte l’existence terre à terre de son père. « Je sentais, dit-il, tout cela sur mon cœur comme un horrible fardeau dont je ne savais me délivrer qu’en essayant de me figurer un tout autre plan de vie que celui qui m’était prescrit. Dans ma pensée, je rejetais bien loin les études de droit, et je me vouais uniquement aux langues, aux antiquités, à l’histoire et à tout ce qui en découle. » Il se figurait avoir pour but d’obtenir un jour une chaire de professeur. Ce qui couvait réellement au fond de son âme, c’était la volonté d’essayer ses forces et de voir ce que la société, telle qu’elle était alors constituée, avec ses divisions de classes et ses préjugés aristocratiques, avait à offrir à un jeune bourgeois ambitieux et qui avait le sentiment de n’être pas le premier venu. Il va de soi que son père n’était pas dans ses confidences. Toutefois l’instinct avertissait M. le conseiller impérial que son précieux plan de vie était en danger.

Mme Goethe s’en doutait aussi, mais elle n’en avait cure. Elle était toute à la joie délicieuse de constater que sa tendresse ne l’avait pas abusée. Elle était sûre à présent qu’elle assistait à l’éclosion d’un grand esprit et que son fils serait un homme extraordinaire, encore plus extraordinaire qu’elle ne l’avait prévu quand il avait trois mois et que la vue de la lune le mettait hors de lui. Il n’y avait pas à s’y tromper, et il fallait être M. Goethe pour se flatter encore d’assujettir à un programme ce jeune génie qui s’essayait déjà à déployer ses ailes. A dix ans, il avait composé une pièce de théâtre « mythologico-allégorique. » Il avait fait ensuite des Odes spirituelles, un grand poème épique intitulé Joseph et ses frères, et d’innombrables petites pièces sur toutes sortes de sujets. Dans tout cela, il n’y avait pas encore de chef-d’œuvre, mais patience : Mme Goethe était sure que le chef-d’œuvre viendrait, et elle veillait, en attendant, à ce que son petit poète ne fût pas désorienté et attristé par des querelles domestiques. Aussi longtemps que son époux vécut, elle fut dans leur intérieur la balle de coton qui amortit les coups. Quant à blâmer les ambitions désordonnées de Wolfgang, il ne fallait pas y compter ; elle n’imaginait pas qu’il y eût sur la terre une situation trop haute pour Wolfgang. Elle garda toujours un souvenir radieux de ces années d’attente et d’espérance. « — Mon cher Auguste, disait-elle en 1798 à son petit-fils, en lui recommandant d’être sage, je sais par expérience ce que c’est que d’être heureux par son enfant. »

Je crois, sans oser l’affirmer, qu’on l’appelait dès lors Mme Aia, surnom sous lequel petits et grands la connurent pendant la seconde moitié de sa vie. Mme Aia signifie Mme la gouvernante. On raconte qu’elle avait été baptisée ainsi d’après l’une des héroïnes de la bibliothèque bleue. Quoi qu’il en soit, le nom lui demeura : « On ne l’appelait pas autrement, » dit son fils, et elle fut en effet Mme Aia, pour les cours souveraines comme pour les petites coteries de Francfort, dès que l’Allemagne commença à s’occuper de la famille Goethe. Elle le sera aussi pour nous dans la suite de ces pages. A force de retrouver son surnom partout, même dans ses propres lettres, on finit par ne plus pouvoir l’appeler autrement.


III

Le « plan de vie » de M. Goethe fixait le départ pour l’université à la Saint-Michel 1765. Son fils le savait, et comptait en frémissant les jours qui le séparaient de la délivrance. La page de Poésie et Vérité où il raconte cet heureux exode est vibrante d’émotion : « La secrète joie d’un captif qui achève de briser ses fers et de limer les barreaux de sa prison ne peut être plus grande que n’était la mienne, à voir les jours s’écouler et octobre s’approcher. Elle arriva enfin, cette Saint-Michel impatiemment attendue, et je partis bien joyeux… Je laissai derrière moi la bonne ville qui fut ma mère et ma nourrice avec la même indifférence que si je n’avais voulu y rentrer de ma vie. »

Il était envolé pour longtemps, et des années pénibles commencèrent pour Mme Goethe, qui assistait, sans pouvoir l’empêcher, à l’accomplissement du destin de la triste Cornélie. Cette infortunée, abandonnée à la fureur pédagogique de son père, qui n’avait plus d’autre élève, et privée d’un frère ardemment aimé, refusa d’être consolée et fut prise d’une sombre horreur pour la vie. Elle dédaignait d’être protégée par sa mère, dont la piété, l’optimisme robuste et la gaîté un peu insouciante semblaient inintelligibles à sa raison hautaine. Personne avec qui s’épancher, puisque sa correspondance avec Wolfgang n’était, de par la volonté paternelle, qu’une collection de thèmes en diverses langues, que l’on corrigeait en classe. Et toujours le rongement de se sentir incapable de plaire, de penser qu’elle ne serait jamais aimée : — « Mon miroir ne me trompe pas, écrivait-elle, quand il me dit que je suis franchement laide. Je donnerais tout pour être belle. Ce serait folie d’exiger une grande beauté, mais un peu de finesse dans les traits, un teint pur, de la grâce… Mais cela n’est pas et ne sera jamais. » Elle se voyait condamnée à se marier sans amour et se révoltait d’avance contre l’homme à qui elle devrait cette amère expérience. « Cette pensée me fait frissonner, disait-elle, et je n’ai pourtant pas le choix, car où est l’homme qui penserait à moi ? »

Sa blessure orgueilleuse, mais bien douloureuse, avait achevé de s’envenimer l’année qui précéda le départ de son frère, en assistant à l’éveil des passions chez le précoce Wolfgang. Quand celui-ci pleura la perte de la grisette qu’il a immortalisée dans Faust, Cornélie ressentit une obscure jalousie contre Gretchen, et parce que son amitié ombrageuse s’alarmait d’une rivale, et parce qu’il lui était refusé d’exciter de pareils transports. Elle eut des crises de désespoir. Puis son frère s’en alla, et ce fut comme la mort dans ce jeune cœur. Chaque fois que Goethe revenait à la maison, dans les intervalles de ses études, il trouvait Cornélie plus amère : « On aurait pu dire d’elle, rapporte-t-il, qu’elle était sans foi, sans amour et sans espérance. » Mme Goethe contait tristement à son fils combien les relations étaient mauvaises entre son mari et sa fille, et Wolfgang essayait de s’entremettre, mais il aurait fallu d’abord s’entendre lui-même avec M. Goethe, et il en était plus éloigné que jamais.

Un abîme se creusait entre eux. M. Goethe représentait avec raideur les vieilles idées, consacrées par l’opinion et gourmées. Son fils était un des plus ardens parmi les jeunes qui voulaient tout renouveler, tout rajeunir en Allemagne ; qui opposaient Shakspeare et Ossian aux classiques français, la mythologie du nord à l’olympe grec et latin, la nature à la convention ; qui se rejetaient d’autre part dans l’imitation française par leur enthousiasme pour Rousseau, pour l’état de nature, pour la sensibilité larmoyante ; et qui, par-dessus tout, sans s’inquiéter de se contredire encore, demandaient à grands cris que l’Allemagne fût allemande : en parlant, en pensant, dans ses manières et ses usages. Le passage d’une génération à l’autre a rarement été marqué par un changement aussi complet dans les esprits, et comme il est dans la nature de la jeunesse de mépriser profondément les idées dont elle vient de se détacher, Wolfgang Goethe et ses amis ne se faisaient point faute de critiquer les opinions et les goûts surannés de leurs pères. On juge de l’effet que produisaient ces façons-là sur M. Goethe qui, entre autres opinions démodées, avait une très haute idée du respect et de la soumission que les enfans doivent aux parens. Les scènes succédaient aux scènes sitôt que Wolfgang repassait le seuil de la maison. Elles éclataient indifféremment pour des raisons sérieuses ou des bagatelles, parce qu’il n’avançait pas dans ses études de droit ou parce qu’il avait « dédaigné certain tapis chinois. » Le prétexte ne signifiait rien. La vraie cause du conflit, ce qui le rendait incurable, c’est que l’esprit nouveau venait s’asseoir, dans la personne d’un jeune impétueux, à un foyer dont le chef était inébranlablement attaché au passé. Nous avons tous vu autour de nous des conflits analogues entre les jeunes gens, représentans de l’éternel devenir, et les vieillards soucieux d’arrêter le monde au point où eux-mêmes ont cessé de pouvoir avancer ; mais on a peu de documens qui permettent d’observer ces luttes domestiques au XVIIIe siècle, dans la classe moyenne, surtout avec les facilités et les détails que nous offre la famille Goethe.

Dans les relations où il était avec son père, le frère ne pouvait rien pour sa sœur, sinon recevoir ses confidences. Il avait d’ailleurs d’autres préoccupations. Gretchen avait été plusieurs fois remplacée. Cornélie se sentait négligée. Si j’ai réussi à faire comprendre si peu que ce soit cette âme fermée et tragique, on la plaindra. En 1772, « la solitude lui parut insupportable » pendant que Goethe, à Wetzlar, faisait la cour à sa Charlotte et vivait les scènes riantes du début de Werther. Dans son désespoir, Cornélie eut l’imprudence d’accepter la revanche que lui offrit inopinément la destinée. Un galant homme appelé George Schlosser, très laid, mais instruit et distingué, s’éprit d’elle, et la demanda en mariage « à des conditions si raisonnables, » que l’économe M. Goethe la lui donna des deux mains. Cornélie n’aimait pas Schlosser. L’objection ne comptait pas pour elle, qui n’avait de tendresse à donner à personne, sauf à l’absent qui la délaissait. Elle accepta Schlosser, et fut punie d’avoir voulu tromper un cœur où la tendresse fraternelle la plus pure, mais la plus exclusive, n’avait laissé aucune place pour d’autres affections.

Elle se maria le 1er novembre 1773 et suivit son époux vers la petite ville où l’appelaient ses fonctions. Un rayon de soleil éclaira pendant quelques semaines sa mélancolique existence, Cornélie s’abandonnait à la douceur d’être aimée et s’épanouissait. Le 13 décembre, elle écrivait à une amie : « Je sens par ce que j’éprouve que vous êtes heureuse. Toutes mes espérances, tous mes désirs, sont non-seulement remplis, mais surpassés — de beaucoup. Dieu donne un époux semblable à celles qu’il aime. » Ces derniers mots sont une citation d’une pièce de son frère. Elle continue : « Mon frère n’a pas pu nous accompagner. Je l’aurais souhaité pour lui et pour moi. Nous étions, à tous égards, étroitement unis, — et c’est son éloignement qui m’est le plus sensible. » Il est rare, et de mauvais augure, de regretter la présence d’un frère pendant un voyage de noce. Une seconde lettre, du 29 janvier suivant, est déjà d’un ton d’abattement, et les nouvelles du jeune ménage ne tardent pas à devenir lamentables. Il ne s’était rien passé de ce que le monde appelle des événemens. Cornélie avait seulement reconnu qu’elle avait commis une erreur en se mariant, et qu’il est inutile, quand on est né brouillé avec le bonheur, d’essayer de se raccommoder avec lui. La naissance d’un enfant ne la réconcilia pas avec l’existence. Elle souffrit beaucoup, fit beaucoup souffrir son mari, et sa mort, survenue en 1777, fat une double délivrance.

Goethe sentit vivement sa perte. « — Nous étions… inséparables, dit-il ; avec la plus intime confiance, nous mettions en commun nos pensées, nos sentimens, nos fantaisies, toutes nos impressions accidentelles. » Il lui lisait ou lui envoyait tout ce qu’il écrivait, « ne fût-ce qu’un point d’exclamation. » La nouvelle de sa mort le trouva à Weimar. Il écrivit le soir dans son journal : « — Lettre de la mort de ma sœur. Journée sombre, déchirement. » Une même note revient les deux jours suivans : — « Souffert et rêvé. » Il projeta ensuite de glorifier Cornélie dans un roman. Le « tumulte du monde » le détourna de son entreprise, et la paix de l’oubli descendit sur sa chère morte mystérieuse.

Nous n’avons pas voulu interrompre l’histoire de Cornélie. Il nous faut à présent revenir en arrière, au temps où son frère soutenait contre leur père une sorte de guerre d’indépendance.

Nous sommes dans l’hiver de 1769-1770. Un soir, Mme Goethe voit entrer son fils, les yeux brillans et l’air très excité. « — Il me dit : Mère, j’ai trouvé dans la bibliothèque un livre superbe, dont je veux faire une pièce. Quels yeux vont ouvrir les Philistins au Chevalier à la main de fer ! C’est splendide, — la main de 1er. » L’idée de son premier drame, Gœtz von Berlichingen, avait germé dans son cerveau en feuilletant un des ouvrages de droit qui devaient être son salut dans la pensée de son père ! Sa mère ne fut pas étonnée ; elle attendait depuis vingt ans avec une entière confiance l’incident quelconque qui lui donnerait ces yeux-là.

Elle fut intrépide dans les années qui suivirent, et les amis des lettres lui doivent de la reconnaissance pour la vaillantise avec laquelle elle défendit les droits du génie contre un béotien obstiné. II serait monotone pour le lecteur d’assister aux querelles harassantes qui agitèrent la famille Goethe jusqu’au départ du poète pour Weimar, mais il faut qu’il se représente Mme Aia sur la brèche, imperturbable dans sa belle humeur, adroite, maligne, et mettant une telle grâce à sauver le coupable, que son maussade époux, qui savait pourtant bien qu’elle était passée à l’ennemi, lui continuait sa confiance, — apparemment pour le plaisir, que beaucoup d’hommes comprendront, de se laisser entortiller par elle.

Plus le vieux conseiller s’entêtait dans « son plan de vie, » plus elle s’ingéniait pour aider Wolfgang à y échapper. Celui-ci n’avait pas pu s’empêcher, à la longue, de finir son droit (il y avait mis douze ans), et son père lui avait aussitôt fait prendre le métier d’avocat. En apparence, les affaires ne manquaient pas. Il arrivait rue de la Fosse-aux-Cerfs des liasses de papiers que Mme Goethe assurait être des dossiers, et beaucoup de lettres qu’elle reconnaissait à leur physionomie pour venir de cliens. Ainsi se perpétuait, par contrebande, le commerce de prose et de vers que l’étudiant en droit avait lié, à l’Université, avec d’autres écervelés de son espèce.

Arrivaient les écervelés en personne, sur une invitation inconsidérée de leur ancien camarade. On voyait débarquer tout à coup des jeunes gens vêtus de costumes esthétiques qui ameutaient sur leurs talons les gamins de Francfort. Ils s’installaient à manger et à coucher, et payaient leur écot en théories à faire dresser les cheveux sur la tête. Ou bien c’étaient de jeunes seigneurs étonnamment débraillés, qui fraternisaient avec le peuple en l’honneur de Rousseau et prêchaient l’état de nature en se baignant tout nus dans les pièces d’eau, à la face des promeneurs effarés. Ou encore, des individus bizarres, précieux pour un futur romancier, mais un peu inquiétans dans une maison à argenterie ; par exemple, un harpiste ambulant que Goethe avait ramassé en voyage, et que sa mère se hâta de faire disparaître en lui louant une chambre en ville. Les vagabonds exceptés, elle recevait tout ce qu’il plaisait à son fils d’amener, et il y fallait des prodiges de diplomatie, à cause des bienséances et, encore plus, de la dépense. M. Goethe trouvait fort mauvais que cette bohème vînt boire son bon vin et le ruiner en frais de table.

Le bonhomme était intraitable sur le chapitre de l’argent. L’économie était une vertu bourgeoise, et il n’entendait pas la laisser péricliter dans sa maison. Son fils eut réellement beaucoup à pâtir de l’avarice paternelle. En 1773, il avait publié à ses frais Gœtz von Berlichingen, son œuvre de début. L’effet lut immense. De toute la terre germanique, une joyeuse clameur salua le premier né du romantisme, et le nom de Goethe devint célèbre du jour au lendemain. Il n’y en avait pas moins une note à payer, les livres les plus populaires rapportant fort peu dans ces temps de contrefaçons. Le vieux conseiller refusa net de donner un sol, et mit ainsi le jeune triomphateur dans un cruel embarras. On lit dans une de ses lettres : a — Tandis qu’un si grand public s’occupe de Berlichingen, je suis réduit à emprunter pour payer le papier. »

M. Goethe avait peut-être eu d’autres raisons encore que l’avarice. La gloire soudaine de son fils, à laquelle il fut très sensible, Gottsched, son oracle littéraire, l’aurait trouvée mal acquise. Le Mercure allemand avait dit de la nouvelle pièce : — « Les trois unités y sont outrageusement violées ; ce n’est ni une tragédie, ni une comédie ; et c’est néanmoins la plus belle, la plus captivante monstruosité. » Le refus de payer l’impression d’une « belle monstruosité » était bien dû aux mânes des trois unités.

Je me figure que Werther, l’année suivante, le réconcilia un peu avec la littérature de son fils. Que de fois il dut se dire, en lisant les malheurs et les souffrances du jeune Werther : — « Comme c’est bien fait ! » Je ne parle pas des peines d’amour, qui ont pris toute la place dans l’imagination du public ; je parle des souffrances d’un être ardent et supérieur comme l’était Goethe lui-même, ambitieux comme lui, et bourgeois, toujours comme lui, qui veut sortir de sa sphère, se mêler aux grands sous prétexte qu’il a plus de mérite qu’eux, et qui se heurte à tant de préjugés de caste, reçoit tant d’avanies, qu’il prend, d’écœurement, un pistolet et se tue. L’effort d’un noble représentant de la classe moyenne pour s’élever, sa défaite finale et sa punition, voilà ce qui faisait du roman de Goethe une œuvre profonde, d’une grande portée sociale, en Allemagne, et en 1774. M. Emile Montégut a été, je crois, le premier, dans un admirable article paru ici même [8], à signaler le vrai sens de ce livre fameux. « Supposez, disait-il, que son amour contrarié n’existe point, qu’il n’ait jam ais connu Charlotte, et sa destinée sera la même. Charlotte n’est dans sa vie qu’un accident qui sert à précipiter le dénoûment ; voilà tout. Le grand malheur de Werther, c’est qu’il existe une contradiction entre sa condition et ses sentimens. Werther pourra penser comme un prince, il ne sera jamais qu’un bourgeois ; il pourra sentir comme la nature la plus fine et la plus exquise, il ne sera jamais qu’un employé. » Grâce à cette contradiction, il n’y a pas place pour lui dans une société où les bourgeois sont tenus d’accepter les humiliations et de faire des courbettes, et c’est ce que Werther, pour son malheur, n’a pas soupçonné. « Enfant d’un siècle nouveau, animé de sentimens nouveaux, dépourvu de tout préjugé, Werther a cru que tout le monde était aussi franchement dégagé que lui des superstitions du passé. Il s’est trompé. Il n’a pas vu que l’ombre du passé s’étendait sur lui, absolument comme l’ombre du moyen âge s’étend sur Hamlet. Il pense comme un homme moderne, et il ne voit pas que le spectre de l’ancien régime le poursuit. »

M. Goethe comprenait tout cela, et comme il était fier, mal disposé pour les grands en sa qualité de citoyen d’une ville libre, il n’admettait pas que son fils se mît de gaîté de cœur dans la position humiliante de Werther à la soirée du comte de C***. Le seul moyen qu’il imaginât pour se garantir de pareilles couleuvres était de se tenir dignement à sa place. Werther ne s’y était pas tenu ; le comte de C*** l’avait chassé ; c’était bien fait. Mais comment Wolfgang s’exposait-il aux mêmes aventures puisqu’il connaissait le monde ? Pourquoi se liait-il à la légère avec le duc de Saxe-Weimar ? Allait-il se ravaler à être un amuseur de princes ? Il était bien naïf de se fier aux invitations de Charles-Auguste : — « On veut se moquer de lui, répétait le vieillard ; on veut le couvrir de confusion. »

Ses inquiétudes étaient honorables. On lui sait gré de s’être insurgé, lui sorti du peuple, à l’idée que son glorieux fils pût entrer par la petite porte chez n’importe qui, fût-ce un souverain. Son tort fut de s’y prendre par trop mal pour retenir son jeune ambitieux. Werther remuait l’Europe entière, Faust était commencé, et M. Goethe persistait à n’autoriser la littérature sous son toit qu’à l’état de hors-d’œuvre et à momens perdus. Le métier d’avocat restait pour lui le principal, et il harcelait son fils de reproches parce que les cliens (il y en avait quelques-uns de réels) se plaignaient d’attendre six mois une réponse. En désespoir de cause, il s’était mis à étudier les dossiers et à fournir des conclusions toutes faites à maître Wolfgang. Il n’y gagna que cette réflexion des Mémoires : — « Mon père… ne me laissait pas suivre mon chemin ;… il s’efforçait de plus en plus de m’implanter sur un sol où je ne pouvais pas prospérer. » Sans compter que les tracasseries en tout genre allaient leur train. On lit dans une lettre de Goethe à Kestner, écrite pendant une absence de Francfort : — « Voici la lettre de mon père. Dieu bon ! s’il m’arrive de vieillir, faudra-t-il que je devienne aussi comme cela ? Faudra-t-il que mon âme se détache de ce qui est bon et aimable ? Étrange. Il semblerait que plus l’homme avance en âge, plus il doive s’affranchir du terre-à-terre et du mesquin… Mais il devient toujours plus terre-à-terre et plus mesquin. Il ne me reste… qu’à oublier qui je suis, où je suis et ce que je suis. »

Sa mère vint à son aide avec la décision qui l’avait fait surnommer l’Action par Goethe. Quoi qu’il pût arriver à son fils dans le vaste monde, tout valait mieux que de le laisser s’user en luttes stériles. Elle lui obtint la permission d’aller passer « quelques semaines » à la cour de Weimar. Le grand-duc annonça aussitôt qu’il enverrait un de ses carrosses prendre son hôte à Francfort. Au jour dit, point de carrosse, et le vieux conseiller de triompher : — « Il veut se moquer de toi, — il veut te couvrir de confusion. » Quinze jours se passent dans l’attente, avec ce refrain irritant dans les oreilles : — « Il veut se moquer de toi… Il veut se moquer de toi… » Tant et si bien que Goethe finit par le croire, et sortit furtivement de Francfort, le 30 octobre 1775, pour aller cacher sa honte en Italie. Un courrier de Weimar le rattrapa sur la route ; le malentendu s’expliqua, et l’auteur de Werther arriva le 7 novembre à la cour du duc pour y vivre la seconde partie de son roman, — moins le dénoûment, s’entend, — et vérifier à ses risques et périls si les épais descendans des croisés allemands n’auraient réellement que des brutalités imbéciles pour un homme dont la gloire emplissait l’univers civilisé, parce qu’il n’était pas né titré. La France donnait d’autres exemples et encensait ses grands écrivains. Ce pouvait être une raison de plus, pour les grands chasseurs et gros buveurs blasonnés des montagnes du Hartz et de la Thuringe, de rabattre le caquet aux poètes crottés assez présomptueux pour s’imaginer que le génie et le talent rapprochent les distances ; il essaimait dès lors de la France tant d’idées subversives et impies.

Goethe allait courir sa chance avec la superbe confiance de la jeunesse et le sentiment d’obéir à la force des choses. — « Vous vous souvenez, écrivait-il de Weimar à sa mère, en 1781, des dernières années que j’ai passées chez vous, avant de venir ici. Si cela avait dû continuer, j’aurais certainement sombré. Je serais devenu fou, par la disproportion entre un milieu bourgeois, étroit et croupissant, et la largeur, la rapidité de mouvement de mon être. »

Il était parti pour « quelques semaines. » Sa mère savait bien qu’il ne reviendrait plus et qu’elle s’était ôté elle-même sa joie suprême. Elle ne se laissa pas abattre, n’étant pas, disait-elle, de ces gens « qui se désolent de ce qu’il n’est pas toujours pleine lune. » Elle s’appliqua à tirer le meilleur parti possible de la situation, et le ciel lui revalut sa bonne humeur, car le ciel sait gré à ses créatures d’être gaies. Il a des poids pipés pour peser dans la balance les fautes du pécheur qui a trouvé le monde beau et la vie bonne.


IV

Les premières nouvelles de Weimar furent radieuses. Goethe écrivait à une parente, Mlle Fahlmer, qui communiquait les lettres à Mme Goethe, ce qu’il ne destinait pas à être lu par son père. Le 22 novembre, il lui dit : « Ma vie passe comme une course en traîneau. Le traîneau file, les clochettes tintent, on tourne, on vire, on va, on vient. Ma vie prend un essor nouveau et tout s’arrangéra bien… Tout va à souhait, et cela fait ici, naturellement, une sensation extraordinaire. »

Le 5 janvier (1776), les choses se gâtent pour la pauvre Mme Aia : — « Chère tante, j’ai besoin d’écrire à ma mère, c’est pourquoi je vous écris, afin que vous méditiez ma lettre ensemble. Je continue à être dans la situation du monde la plus enviable. Je plane au-dessus de toutes les relations les plus hautes et les plus intimes, j’ai une influence heureuse, et je jouis, et j’apprends, et ainsi de suite. Mais j’ai besoin d’argent, — car personne ne vit de l’air du temps, — je prie donc ma petite tante d’examiner avec ma mère si mon père aura le cœur et le bon sens, lui sur qui tombent les reflets de la gloire de son fils, de me donner 200 florins, ou une partie de cette somme. »

Vinrent ensuite un certain nombre de notes à payer, adressées de Weimar à M. le conseiller impérial Goethe, qui se mit dans des fureurs horribles. Puis une lettre fort impérieuse : « (6 mars 1776). Chère tante,.. je vous supplie une fois pour toutes [9] de vous tranquilliser. Mon père peut mijoter ce qu’il lui plaira ; je ne peux pas passer mon temps à répondre sur cela et à le dissuader de ses lubies. Voici les faits : je reste ici ; j’ai loué un beau logement ; mon père me doit ma dot et de quoi m’équiper ; ma mère s’y prendra comme elle voudra pour lui glisser cela ; seulement, qu’elle ne fasse pas l’enfant, car je suis le frère et le tout d’un prince. Der II[10] m’a fait de nouveau cadeau de 100 ducats. »

Le 18 mars, nouveau billet sur le même sujet, se terminant ainsi : — « Le duc a commandé secrètement tout mon mobilier pour m’en faire cadeau… Il est inutile que le père le sache. » — Très inutile, en effet. Le bonhomme Goethe aurait trouvé cela encore plus dur que de payer les dettes de son prodigue. Ce n’était pas à lui qu’on eût fait accroire qu’il était glorieux de vivre des bienfaits des princes. Il n’y avait pas dans toute sa personne de quoi faire le petit doigt d’un courtisan ; on ne pourrait malheureusement pas en dire autant de Goethe.

Au plus fort de ces négociations épineuses, pendant lesquelles Mme Aia paya beaucoup de sa poche ou de celle de ses amis, des bruits fâcheux commencèrent à courir sur la situation de Goethe à Weimar. On l’accusait d’abuser de sa faveur pour entraîner le jeune duc dans des orgies épouvantables. Que Charles-Auguste se grisât, ses sujets, gens très simples et très rustiques, n’y voyaient point de mal ; mais qu’il bût son vin dans des crânes, cela était scandaleux. Que leur souverain fit la cour à leurs filles, rien de plus naturel ; mais qu’il se déguisât en ouvrier pour danser avec les ouvrières, cela était inouï. Que le duc de Saxe-Weimar fît claquer un grand fouet sur la place du marché, pendant une heure, pour gagner une gageure, personne n’avait rien à voir aux fantaisies princières ; mais qu’il associât un a bel esprit » à ce passe-temps, cela était dégradant pour la majesté du trône. Qu’il eût un petit bourgeois à ses gages pour l’entretenir de poésie, de philosophie et autres balivernes, chacun l’admettait ; les monarques ont eu de tout temps le goût des bouffons ; mais qu’il se laissât tutoyer par lui, cela était inconcevable dans un pays d’étiquette, où les bourgeois n’étaient tolérés au théâtre que dans les petites places. Les esprits se montèrent dans les cercles engourdis de Weimar, et il y eut un déchaînement, avec protestation officielle et publique, quand le duc nomma Goethe « conseiller privé de légation » avec 1,200 thalers d’appointemens, au mépris de la hiérarchie, des droits acquis, de toutes les lois divines et humaines.

On sait avec quelle vigueur le grand poète tint tête à l’orage et s’imposa aux hobereaux germaniques. Il aimait la bataille : — « Mme Aia se rappelle, écrit-il, que j’étais insupportable quand rien ne me tourmentait. Je suis sauvé dès que j’ai des tracas. » — Dans la même lettre : — « Je suis aussi content et heureux qu’un homme peut l’être (6 novembre 1776). »

Cependant les échos de Weimar, grossis par l’envie et la malignité, venaient donner raison à M. Goethe, et l’on peut croire qu’il n’avait pas la victoire modeste, ni aimable. Mme Aia se constitua le gardien de la réputation de son fils et se chargea de clore le bec aux commères de Francfort, titrées ou non. Certaine qu’on exagérait les faits, elle en donna la raison avec sa verdeur accoutumée : — « Ils ne peuvent pas comprendre, écrit-elle à un ami, qu’on puisse avoir de l’esprit sans être de la noblesse. » — Ils furent obligés de le comprendre et de reconnaître, quelquefois à leurs dépens, qu’on peut porter un bonnet blanc, compter sa lessive, et cependant river leur clou aux descendans de tous les croisés allemands, du Rhin jusqu’à l’Oder.

Elle réduisit par la douceur et les bons offices une autre classe de mécontens qui avaient des griefs personnels contre le nouveau conseiller privé. Les jeunes poètes en costumes esthétiques et les apôtres de l’état de nature, que M. Goethe regardait de travers quand ils buvaient son vin de 1706, avaient appris avec un vif intérêt que leur camarade Wolfgang, leur frère en génialité, était devenu favori d’un prince et personnage officiel. Ils en avaient tiré un heureux augure pour le triomphe de leurs idées et s’étaient acheminés en hâte vers le « beau logement » meublé par Charles-Auguste, tout réjouis de la charmante surprise qu’ils ménageaient au maître de la maison. Leur arrivée fut en effet une surprise, mais la plus désagréable du monde. Goethe était à présent un homme de cour, décidé à se pousser dans les places et les dignités, et il n’appréciait plus du tout les chapeaux blancs à rubans jaunes, ni la familiarité et le langage génial de l’homme naturel. Ses anciens amis lui parurent ridicules et mal élevés, très compromettans vis-à-vis du parti de la noblesse, et il commença par les expédier à l’auberge. Il s’attacha ensuite à leur faire sentir qu’ils avaient manqué de tact en ne faisant pas la différence des temps et des situations, et qu’ils lui étaient, selon sa propre expression, « une écharde dans la chair. » Les candides jeunes gens repartirent de Weimar déçus et affligés. Alors deux mains amies se tendirent vers eux de Francfort, les attirèrent autour de la table ronde de Mme Aia et pansèrent avec tant de bonté les blessures infligées par l’égoïsme, qu’il ne resta dans les cœurs d’autres sentimens que l’affection et la reconnaissance.

C’était aussi à elle que venaient les nombreuses oubliées que son fils avait aimées passionnément l’espace d’un matin, le temps de les mettre toutes vives dans une pièce ou un roman. On sait que c’était sa manière de s’acquitter envers elles ; il appelait cela a mériter par une expiation volontaire l’absolution de sa conscience. » Mme Aia avait des trésors de tendresse pour ces innocentes victimes de l’imagination poétique et elle y gagna d’être la grand’mère adoptive de plusieurs ménages qui auraient pu être celui de son fils. Elle était marraine, — on lui envoyait les enfans, — le mari et la femme lui faisaient des visites ou lui écrivaient des lettres à l’occasion des événemens de famille, — et les souvenirs pénibles s’effaçaient, ici encore, sous son influence.

A ceux qui accusaient son fils de courtisanerie et de servilité, elle put bientôt opposer des preuves visibles et palpables des égards singuliers dont il était l’objet à la cour de Weimar. En 1778, la duchesse douairière Amalia s’arrêta deux fois à Francfort et ne manqua pas un seul jour de venir bavarder rue de la Fosse-aux-Cerfs avec Mme Aia. On juge de l’émotion de la ville et de ce qui se débita de paroles au marché et à la sortie du sermon. La première visite avait été destinée à faire une politesse à Goethe. Les suivantes furent pour le plaisir de la duchesse, que cela reposait des comtesses et des baronnes. Elle ne se lassait pas de l’imprévu de la conversation, chez cette bourgeoise toute unie, de l’originalité que lui donnait l’absence complète de conventions, aussi bien dans les idées que dans les manières. Ce n’est pas que Mme Aia n’eût certaines prétentions aux grandes manières ; elle écrivait à son fils après avoir reçu la visite d’un chambellan de Charles-Auguste : — « J’ai fait bien attention à ne pas avoir des explosions de joie chaque fois qu’on prononçait ton nom, selon la vieille habitude de Mme Aia. Je me suis tenue comme si une grande cour avait été ma nourrice. » — Elle se calomniait ; elle n’aurait pas eu tant de succès auprès des princes si elle avait été capable de prendre des airs empesés.

Quand la duchesse repartit, elles étaient sur le pied de s’écrire et d’échanger des cadeaux. La duchesse lui envoie la tabatière obligatoire avec portrait, des dessins ou peintures faits de sa noble main, son buste, des jarretières qu’elle a tricotées et qui se trouvent trop grandes : — « Je les mettrai et les ôterai matin et soir, lui écrit Mme Goethe, avec le respect qui leur est dû, — mais il faut que Votre Altesse ait une bien grande idée de ma corpulence, car chacune en fait juste deux. Tant mieux pour moi ! .. J’en aurai deux paires. » — Ce n’est pas tout de remercier ; Mme Aia prétend ne pas demeurer en reste. Sûre d’elle-même, et sans redouter un instant la comparaison avec aucun cuisinier de prince, elle expédie à Weimar toutes sortes de friandises de sa façon, qui sont appréciées à leur valeur au palais ducal. Elle y joint tantôt un petit ouvrage, tantôt du raisin de sa vigne. Un jour, elle annonce de la filasse pour son fils : — « J’ai appris avec grand plaisir que Votre Altesse filait. Mme Aia a aussi beaucoup filé dans son temps et ça ne va pas encore trop mal. Je suis si contente que le docteur [11] file, que je vais lui envoyer au plus tôt 25 livres de belle filasse bien fine. » — Il est peu connu que Goethe filait. Le fait est pourtant certain. Il collabora même à un Manuel de la fileuse.

Les Francfortois avaient à peine eu le temps de se former une opinion sur tous ces événemens extraordinaires, qu’un second coup de théâtre remit le trouble dans leur esprit. La duchesse Amalia, après tout, n’était pas une princesse régnante ; elle pouvait se permettre des excentricités. Mais son fils, Charles-Auguste, était sur le trône, et c’était en vérité une chose étrange de le voir descendre chez le bonhomme Goethe avec le fils de la maison et y vivre en camarade. Les badauds eurent ce spectacle au mois de septembre 1779. Le 24, Mme Goethe écrit à la duchesse douairière : — «… Notre gracieux prince est descendu (pour nous faire une surprise) à quelque distance de la maison. Ils arrivent tout doucement à la porte, sonnent, entrent dans la chambre bleue. — Votre Altesse se représente Mme Aia assise à la table ronde, — la porte qui s’ouvre, — le docteur qui lui saute au cou tandis que le duc reste à l’écart, contemplant sa joie. — Mme Aia, comme ivre, courant enfin au-devant du meilleur des princes, pleurant d’un œil, riant de l’autre et ne sachant pas du tout ce qu’elle doit faire. » — La nouvelle se répand en un clin d’œil dans la ville, — parens, amis, voisins, voisines d’accourir pour voir Wolfgang Goethe avec « son duc, » — la chambre bleue ne désemplit plus, et le cœur de Mme Aia déborde d’orgueil : — « Cette pièce, toujours pleine de gens qui attendaient impatiemment que Son Altesse descendît, — ce bon prince, qui entrait d’un air gracieux, se laissait dévisager par tout le monde, causait avec l’un et l’autre, — ce n’est pas une lettre qu’il faudrait pour tout raconter à Votre Altesse, c’est une chronique (8 octobre). » — Goethe et « son duc » reviennent une seconde fois dans le courant de l’hiver, puis c’est la duchesse douairière, puis son fils cadet, puis tous les personnages de la cour de Weimar qui ont le respect des favoris, et Mme Aia a désormais l’esprit en repos : quoiqu’on disent les mauvaises langues, Wolfgang n’est pas à la cour sur le pied d’une façon de domestique.

Les gens de lettres n’avaient pas attendu l’exemple d’en haut pour entourer d’hommages leur « mère Aia, » ainsi qu’ils l’appelaient. Ils la vénéraient par esprit de corps, à cause de ce que Goethe leur avait rapporté de son dévoûment quand il avait voulu suivre sa voie. — « Il n’y a pas à dire, écrit Wieland en 1777, il faut que je voie la mère de Goethe. » Quelques mois plus tard, il est chez elle, et Mme Aia adresse à une amie la jolie lettre que voici : — « Wieland est ici depuis plusieurs jours, ainsi que l’ami Merck… Tout est sens dessus dessous depuis le matin jusque dans la nuit ; car, ma chère commère, vous qui avez un poète pour mari, vous savez par expérience que cette race d’hommes-là fait plus de désordre en un jour que nous autres, pauvres vers de terre, en une année. Aussi pouvez-vous vous représenter l’état épouvantable où est ma maison. Je vous écris à six heures du matin, pendant que tout dort encore profondément. »

On remplirait des pages avec les noms des gens célèbres ou distingués qui firent le pèlerinage de Francfort en l’honneur de Mme Goethe. Elle figurait parmi les curiosités de l’Allemagne. Quand Mme de Staël parcourut la terre germanique à l’état de tourbillon pour étudier « les foyers de lumières, » elle mit la mère du grand homme sur la liste des choses à voir, à l’indicible horreur de Mme Aia, que la réputation d’éloquence de notre compatriote remplissait de terreur. — « Que me veut cette femme ? écrivait-elle à Goethe. Je n’ai pas même écrit un A. B. C. D., et mon bon génie m’en préservera aussi dans l’avenir. » On n’échappait pas à Mme de Staël. La légende dit qu’elle parut devant Mme Goethe en turban aurore, une branche de laurier à la main, et qu’elle lui présenta son cortège, Benjamin Constant en tête.

Le nom de Mme Aia était devenu inséparable de celui de Goethe dans l’esprit des contemporains, et l’anecdote suivante nous en donne la raison. Un journal du temps raconte qu’un des « philosophes favoris » de l’Allemagne avait dit, après avoir causé avec elle : — « Je comprends maintenant comment Goethe est devenu ce qu’il est. » Quiconque l’approchait, comprenait de même que son fils lui devait beaucoup, même en littérature, et que son bon sens lumineux, allié à un goût très fin, avait fort aidé à préserver Goethe de la déclamation et des pleurnicheries qui étaient alors de mode. Elle passait pour si bonne connaisseuse en matière de style, que la duchesse Amalia lui écrivait : — « Très chère madame Aia.., le compère Wieland… vous enverra tout un paquet de journaux ; c’est un petit badinage que je me suis fait faire cet été, et qui a si bien réussi, qu’on l’a prolongé jusqu’à présent. Peut-être vous fera-t-il aussi passer quelques bonnes heures. Les auteurs sont Wolff [12], Wieland, Herder, Knebel et le chambellan Seckendorf. Le flair si fameux de Mme la conseillère lui fera deviner sans hésitation de qui est chaque article (23 novembre 1781). » Témoignage plus flatteur encore, Wieland lui envoyait tout ce qu’il publiait, en sollicitant un « jugement dans la manière de Mme Aia. »

Elle se prêtait en souriant à des hommages qu’elle reportait à son fils : — « Elle ne s’y reconnaissait d’autre droit, disait ce dernier, que d’être la mère d’un poète. » Elle lui écrit gentiment, vers la fin de sa vie : — « Cette foire-ci a été riche — en professeurs ! .. Comme une partie de ta gloire et de ta réputation retombe sur moi, et que les gens se figurent que j’ai contribué à ton grand talent, ils viennent me contempler ; — mais… je leur affirme que, si tu es un grand homme et un grand poète, je n’y suis absolument pour rien (car je n’accepte pas les louanges auxquelles je n’ai pas droit)… Un grain de cervelle en plus ou en moins, et tu aurais peut-être été un homme tout à fait ordinaire, et là où il n’y a rien, personne n’en fait rien sortir… Mon don, que Dieu m’a donné, est de représenter d’une manière vivante toutes les choses à ma portée, grandes et petites, vraies ou inventées, de manière que, lorsque j’entre dans une réunion, c’est une gaîté et une joie générales tout le temps que je raconte. J’ai raconté à ces professeurs, — et ils sont partis contens, — voilà tout le mystère (1807). » N’est-ce pas charmant ? La rapsode de la « chaise verte » n’avait rien perdu de son feu et de sa fraîcheur d’imagination, mais elle les mettait à présent au service de son unique passion : la gloire de son enfant. Un de ses grands plaisirs était de lire ou de réciter les œuvres de Goethe devant un cercle d’amis, « d’un ton et d’un regard si superbes, » avec des commentaires si pénétrans, que vers ou prose en étaient illuminés.

Et M. Goethe ? Hélas ! il ne sut jamais que les temps de la bourgeoisie allemande étaient venus. Une de ses dernières joies avait été d’apprendre que son fils avait un traitement de 1,200 thalers. L’année suivante, ses facultés baissèrent, et son irritabilité s’accrut d’autant. Deux attaques l’achevèrent. Il traîna jusqu’au printemps de 1782, hébété et paralysé, et mourut enfin le 25 mai. — « Ma maison, écrit Mme Goethe à la duchesse, est maintenant silencieuse et vide comme un cimetière, — quelle différence avec autrefois ! — Mais rien ne demeure immobile dans la nature entière ; tout change incessamment, — comment m’imaginer que je suis une exception ? — Non, Mme Aia n’a pas des idées aussi absurdes. » Elle ne songea plus qu’à revoir son fils, et c’est ici que l’histoire devient mélancolique.


V

En 1779, Goethe avait été ramené dans sa patrie par « son duc. » Il y avait reçu un accueil bien doux pour un cœur justement orgueilleux. Avant Weimar et ses honneurs, les gros bourgeois de Francfort trouvaient le petit-fils de l’aubergiste du Saule un trop petit compagnon, malgré sa gloire littéraire, pour épouser leurs filles. Il ne s’était écoulé que quatre ans, et l’Excellence en herbe planait au-dessus des plus gros bourgeois, dans les cercles nobles pour lesquels il était jadis comme s’il n’existait pas. Werther avait sa revanche de la soirée chez le comte de C*** et des mépris de la « très noble dame de S*** avec M. son époux et leur oison de fille. » Mme Aia ne manque pas de le constater dans une de ses lettres à la duchesse : « On ferait une jolie pièce sur le beau chambellan von Wedel [13] et M. le conseiller privé Goethe dans le monde ; comment nos très nobles demoiselles Oisons se pavanaient et tâchaient de faire des conquêtes ; comment ça n’a pas réussi, etc. »

Francfort avait mérité son pardon. Goethe lui garda pourtant rancune des mauvais jours de sa jeunesse, et il fut longtemps impossible de le résoudre à y revenir. Sa mère était isolée ; il savait qu’elle n’avait pas d’autre pensée que lui, toujours lui, pas d’autre désir que de le revoir ; néanmoins il ne revenait pas. Chacun le poussait à aller à Francfort, à commencer par son maître, qui voulut enfin l’y ramener lui-même une seconde fois, en 1784, à l’occasion d’un voyage sur le Rhin. Goethe refusa de le suivre et le laissa s’asseoir sans lui à la table ronde de Mme Aia, alléguant « les mauvais souvenirs que lui avaient laissés les cours du Rhin [14]. »

Il n’est jamais à court de prétextes, vis-à-vis de sa conscience ou du public, pour esquiver Francfort, et pas un de ces prétextes qui soit moins misérable, moins puant d’égoïsme que celui de tout à l’heure. Un jour, il a « renoncé à la visite à sa mère pour l’amour de Mme de Stein, » qui le récompense en s’attardant indéfiniment dans une propriété éloignée. Une autre fois, — au moment de revenir d’Italie, — il s’est annoncé rue de la Fosse-aux-Cerfs, et Mme Aia lui a répondu par un cri de joie qui aurait dû lui donner des ailes : « — Quand tu seras ici, il faudra inviter tous tes amis, et quel festin 1 — du gibier, des volailles aussi nombreuses que le sable de la mer, — enfin, une magnificence. Cher fils ! Il me prend une inquiétude que cette lettre ne t’arrive pas. Je ne sais pas ton adresse à Rome, — d’après ce que tu m’écris, tu es à moitié incognito, — je veux espérer que tout s’arrangera pour le mieux. Donne-moi un signe de vie avant ton arrivée ; sans cela je croirai que chaque chaise de poste m’amène mon uniquement-aimé, — et l’espoir trompé n’est pas mon affaire. » Goethe s’annonce de la façon la plus positive, par ses bagages, mais il ne résiste pas à la tentation de faire un crochet sur Nuremberg : Francfort cesse d’être sur sa route, et sa mère l’attend en vain. Il y avait alors plus de huit ans qu’il ne l’avait embrassée.

On ne comprend pas qu’il n’ait pas été touché de la discrétion de cette pauvre vieille qui ne se plaint jamais, ne réclame jamais, et déclare à tout venant qu’elle a eu la belle part, puisqu’elle a mis un Goethe au monde. Elle ne cache pas que son cœur et sa pensée sont à Weimar, qu’elle ne vit que pour le courrier de Weimar : « — Il en va de moi, écrit-elle à la duchesse, à peu près comme du vieux chevalier que Giron de Courtois [15] trouve dans un trou, et qui ne vit là-dedans que des bonnes nouvelles que les esprits lui apportent de son petit-fils Hector (5 octobre 1783). » Un ami qui revient de Weimar, une lettre où on lui parle de son fils, fût-elle d’un enfant ou d’un inférieur, et la voilà heureuse pour plusieurs semaines. Ces joies lui font-elles aussi défaut, Mme Aia se distrait par la lecture et la musique, et affirme avec conviction que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. « — Je ne suis pas une héroïne, dit-elle à son fils, mais je tiens la vie pour une jolie chose. » Et ailleurs, à propos de lectures en commun avec des amis : « — Ah ! il y a pourtant bien des joies dans le monde de notre cher Seigneur Dieu ! Il ne s’agit que de savoir les chercher, — on les trouve alors sûrement, — et de ne pas mépriser les petites. — Combien de joies sont foulées aux pieds parce que la plupart des hommes regardent en l’air, — et ne font pas attention à ce qui est à leurs pieds ! Voilà encore Mme Aia qui fait une tirade ! bonsoir. » Puisque son fils ne pouvait pas avoir tort (c’était pour elle un article de foi), il avait sans doute de bonnes raisons de ne pas venir. Du reste elle se défend toujours, de parti pris, et elle rabroue les gens qui se plaignent à elle qu’il est sec. Mme de Stein avait eu cette mauvaise inspiration lorsque Goethe était parti pour l’Italie sans l’avertir ni lui dire adieu. Elle s’attira cette réplique de la « mère Aia : » « — Quand un affamé, après un long jeûne, s’assoit devant une table bien servie, il ne pense ni à père, ni à mère, ni à ami, ni à maîtresse, jusqu’à ce qu’il ait assouvi sa faim, et personne ne peut le trouver mauvais. »

C’est pendant ces années de solitude que Mme Goethe se lia avec l’enfant qui (ut plus tard la belle reine Louise de Prusse. L’empereur Léopold II était venu se faire couronner à Francfort (1790), et nombre de ses invités étaient logés chez l’habitant. Mme Goethe avait eu pour son lot deux petites princesses de Mecklembourg-Strélitz, leur petit frère et leur dame d’honneur. A peine entrés, ses jeunes hôtes aperçoivent la fontaine qui est encore au fond de la cour et sont pris d’une envie folle d’avoir pompé une fois dans leur vie, comme les heureux gamins des rues : « Je voudrais essayer, » criait Louise, la future reine. La maîtresse du logis les approuve. Cris d’aigle de la dame d’honneur au spectacle scandaleux de trois princes de Mecklembourg-Strélitz occupés à pomper. Indignation de Mme Aia de ce qu’on veuille priver des enfans d’un plaisir aussi innocent. La discussion s’échauffe, Mme Aia pousse la pimbêche dans une chambre et tourne la clé, les enfans exultans pompent à cœur joie.

La dame d’honneur renonça à la lutte et se voila la face, tandis que les princesses gambadaient en chantant de la cave au grenier, que le prince héritier valsait avec Mme la conseillère et que tous les trois couraient à son dîner, une fourchette à la main, pour piquer à même le plat de la salade aux lardons et d’autres mets roturiers. Les altesses lui jurèrent en partant « de ne jamais oublier combien ils avaient été heureux chez elle, » et ils tinrent parole. Neuf ans après, le prince héritier vient demander à dîner à Mme Goethe, la fait monter dans un beau carrosse « avec deux laquais derrière, » et la mène dans un palais où l’attend la reine de Prusse, qui ne lui parle que du paradis de la rue de la Fosse-aux-Cerfs. « — J’en avais un nimbe, écrit Mme Aia à son fils, et il m’allait très bien. » Le carrosse revient encore en 1803, et la noblesse teutonne assiste à une scène singulière. Tout le monde est debout dans le salon, hormis la reine de Prusse et une vieille dame que la souveraine a fait asseoir à côté d’elle, et qui ne cesse de la questionner pendant que les hauts personnages défilent devant le fauteuil royal et saluent dans les règles : « — Qui est celle-là ? demande la vieille dame. — Qu’est-ce que c’est que celui-là ? » C’est Mme Aia qui aiane, selon le verbe qu’elle a créé à son usage. Elle reconnaît au passage une autre pimbêche de cour qui a jadis grondé « ses princesses » pour une faute contre l’étiquette, et elle lui dit son fait en face.

Peut-être convient-il de chercher dans ces anecdotes la clé des refus essuyés par la duchesse Amalia, qui aurait voulu attirer Mme Goethe auprès d’elle, à Weimar. On vient de voir Mme Aia dans ses grands jours de cérémonie, quand elle se surveillait et avait la prétention de se tenir « comme si une grande cour avait été sa nourrice. » Elle était trop fine pour ne pas sentir, dans le fond de son âme, qu’elle n’avait pas le ton de ce monde-là, que les princes ne goûtent les familiarités qu’à leurs heures, et que les jeunes bourgeois qui ont fait un grand chemin peuvent être gênés par leur famille. Goethe était chargé d’honneurs, anobli et détesté. Ne pouvant plus le dédaigner, les Weimariens s’étaient pris d’une haine féroce pour le parvenu auquel allaient toutes les faveurs. La présence de sa mère chez la duchesse lui aurait certainement créé des embarras de plus, et l’instinct maternel fait de tels miracles, qu’il a bien pu arrêter Mme Aia, toute dévorée qu’elle fût de la passion de contempler « l’uniquement aimé. »

Quoi qu’il en soit, Goethe lui donna bientôt une trop bonne raison de se tenir en paix à Francfort. A son retour d’Italie, il fit la connaissance de Christiane Vulpius, en eut un enfant et l’installa chez lui. Christiane était une jeune fleuriste sans éducation, fraîche et gaie, aimant les bals d’étudians et la bouteille. Weimar leva les bras au ciel ; l’Allemagne soupira ; Mme Goethe renferma son chagrin et fit semblant d’ignorer.

Elle revit son ingrat en 1792, lorsqu’il passa par Francfort pour suivre son maître dans la campagne de France. Les hasards de la guerre le lui ramenèrent deux fois l’année suivante, et il revint de lui-même en 1797, mais j’ose dire qu’il eût mieux valu, pour l’honneur de Goethe, qu’il eût évité ces trois visites-là comme il avait évité toutes les autres. Il reparut chez sa mère parce qu’il avait entrepris de lui imposer Christiane. II savait que Mme Aia était incapable de lui refuser quelque chose, et il en abusa vilainement. On suit la marche de la négociation dans la correspondance de Mme Goethe. Son fils vient en mai 1793. Le 14 juin, billet où elle lui dit : « J’écrirai à ton amie. » Le 20, elle s’exécute, et adresse à Christiane une lettre fort guindée : « Il m’a été très agréable que les objets envoyés vous aient fait plaisir, — portez-les comme un petit souvenir de la mère de celui que vous estimez et respectez, et qui mérite, en effet, l’amour et le respect. » Après ce début qui lui ressemble si peu, Mme Aia parle de choses et d’autres en personne qui ne sait que dire, et se rattrape gauchement : « On entend la canonnade jour et nuit, — il n’est donc pas étonnant qu’on ne parle que de cela, — lorsqu’on pourrait et devrait parler de choses plus intéressantes. C’est ce qui va être fait, — en m’informant de la santé du cher petit Auguste, — j’espère qu’il se porte bien et qu’il est gai ? Dites-lui que s’il apprend bien ses lettres, je lui enverrai du bonbon, — et de beaux joujoux. Adieu et bons souhaits, du fond du cœur de votre amie. — Goethe. » Voilà une lettre qui sent le pensum. Le 25, elle écrit à son fils : a J’ai écrit à ton amie une bonne petite lettre, — qui lui fera probablement plaisir. » Le 8 juillet : « Je suis bien aise que ma lettre ait fait plaisir, — si Dieu voulait permettre que je pusse rendre tout le monde heureux, je serais tout à fait contente. » Ce calice bu, elle ne fait plus que de vagues allusions à Christiane : « Salue toute ta maison de ma part. Salue tout ce qui t’est cher. » Mais Goethe ne l’entendait pas ainsi. Il exigeait soumission entière ; son orgueil ne pouvait se contenter à moins.

Le 24 septembre 1795, Mme Goethe hasarde un léger reproche : « Cher fils.,, je te félicite de la prochaine venue d’un nouveau citoyen du monde, — seulement, ça me fâche de ne pas pouvoir faire part de la naissance de mon petit-fils, — ni m’en réjouir ouvertement, — enfin, puisqu’il n’y a rien de parfait sur cette terre, je me console en pensant que mon Wolfgang est plus heureux que s’il était mal marié. » C’était un langage indulgent. Il la fit cependant mettre en pénitence (16 octobre) : « Cher fils, je t’ai attendu cinq jours. Au lieu de toi, arrive une lettre qui parle de circonstances changées, — et qui laisse entendre, à mon grand chagrin, que tu ne pourras venir de longtemps. » Deux ans s’écoulent encore. Il faut en finir. Au mois d’août 1797, Goethe s’annonce seul et amène Christiane avec le petit Auguste. Il obtient gain de cause, établit sa maîtresse en belle-fille chez sa mère, va voyager en Suisse en assurant qu’il repassera par Francfort, se laisse encore détourner par « les trésors artistiques de Nuremberg, » et ne revient jamais. Il ne revit pas sa mère et se jugea assurément sans reproche, car il l’avait invitée dans son ménage irrégulier, où elle aurait eu le plaisir de frayer avec la mère et la sœur de Christiane et de voir sa pseudo-bru entre deux vins. Mme Aia faisait l’entêtée : tant pis pour elle ! L’égoïsme est un des premiers droits du génie, l’ingratitude un de ses premiers devoirs, afin que rien ne le distraie de sa dette envers l’humanité. La théorie est défendable, à condition d’appeler un chat un chat et de ne pas essayer de nous donner le change. Wieland, qui défendit toujours Goethe, écrivait à un ami (2 décembre 1796) : « Avec tout son égoïsme, il est si peu malfaisant, ou plutôt si bonhomme au fond, et c’est un esprit si puissant, un talent si fécond, que je ne peux pas m’empêcher de l’aimer. » Nous l’aimons tous dans ces limites-là ; nous lui sommes tous reconnaissans de nous avoir donné des chefs-d’œuvre et de ne pas avoir abusé de son génie pour faire le mal ; mais il ne faut pas nous en demander plus et nous vanter la sensibilité de Goethe. Plus d’un historien a renoncé du reste à la défendre, même en Allemagne.

Mme Aia vécut et mourut en soutenant que son « docteur » était le modèle des fils, et elle-même la plus heureuse des femmes. Dès que son petit-fils Auguste est en état de comprendre, elle lui écrit, en soulignant : « Ton cher père ne m’a jamais, jamais causé un chagrin ou une contrariété. » En trente-trois ans de séparation, à peine surprend-on dans ses nombreuses correspondances une ou deux lignes ressemblant à un gémissement : « La mère Aia… est solitaire comme dans la tombe, délaissée comme une chouette dans une ville détruite… Mon humeur couleur de rose est devenue un peu couleur de puce (lettre à la duchesse). » Elle ne se permet même pas d’inviter son fils, sauf une seule fois, sur la fin, et d’un petit mot jeté en passant : « Avec tout cela, — j’espère pourtant que tu me donneras encore une fois la joie de ta visite, — je ferai de mon mieux pour te procurer toutes les commodités possibles. » Cette dernière phrase est une allusion au logement où elle s’était retirée après la vente de sa grande maison, devenue trop lourde pour ses ressources. C’est dans cet appartement qu’on l’entendit s’apostropher en ces termes : « Allons ! n’as-tu pas honte, vieille conseillère ! Tu as eu assez de bon temps sur cette terre, et ton Wolfgang par-dessus le marché. A présent que les mauvais jours arrivent, tu peux bien t’en arranger et ne pas faire ces grimaces-là ! Tu as passé soixante-dix ans, et tu voudrais toujours être sur des roses ! »

Elle eut encore une « explosion » de joie à l’automne de 1806, en apprenant que Goethe avait régularisé sa situation et épousé Christiane : « Je te souhaite dans ton nouvel état toutes les bénédictions, — tous les bonheurs, — toutes les prospérités, — tu as agi selon le souhait de mon cœur. — Que Dieu vous conserve ! Vous avez ma bénédiction du fond du cœur. »

Moins de deux ans plus tard, elle tombait malade pour ne plus se relever. Sa mort est sans contredit plus originale et plus belle, dans sa simplicité bourgeoise, que celle de toutes les héroïnes de tragédie, classiques ou romantiques. Sans compter qu’elle a l’avantage d’être vraie.

Elle commença par défendre de déranger son fils, qui était aux eaux, puis elle régla les détails de son enterrement. L’usage de Francfort était d’offrir du vin et des gâteaux aux personnes qui suivaient le convoi. Mme Goethe indiqua les vins à donner, fixa la grandeur et le nombre des gâteaux et recommanda à sa cuisinière d’y mettre assez de raisins de Corinthe, ajoutant qu’elle n’avait jamais pu souffrir les craquelins où l’on avait ménagé les raisins, et que ça la lâcherait encore au fond de sa tombe. Le matin du jour où elle mourut, une famille qui ne la savait pas malade l’invita à une assemblée. Elle fit répondre « qu’elle priait de l’excuser ; qu’elle était occupée à mourir. » Vint ensuite un menuisier, qui fit ses offres de service pour un cercueil. Elle lui répondit elle-même, fort tranquillement, qu’elle regrettait qu’il fut venu trop tard, mais qu’elle avait déjà tout commandé ; et elle lui fit donner un pourboire pour le dédommager de s’être dérangé inutilement. Vers midi, elle expira doucement. C’était le 13 septembre 1808. Mme Aia avait soixante-dix-sept ans.

La nouvelle de sa mort arriva à Weimar au milieu d’une fête en l’honneur de son excellence le conseiller privé von Goethe, qui daignait revenir des eaux de Carlsbad. Nous savons ce qu’il éprouva par une lettre de Vulpius, le frère de Christiane, à son neveu Auguste Goethe, qui faisait alors ses études à Heidelberg : « — La maison était pavoisée de couronnes, de guirlandes et de tapis, garnie d’orangers et semée de fleurs. Après le dîner, il fallut le dire à ton père. Il fut tout chose. » Allons, tant mieux, car il se posséda singulièrement dans ses lettres et devant le public. A la personne qui lui a annoncé la nouvelle, il répond : « — La mort de ma chère mère a beaucoup attristé mon retour à Weimar. » Quelques jours plus tard, il écrit à sa nièce Louise, la fille de Cornélie : « — Notre bonne mère nous a encore quittés trop tôt ; cependant nous pouvons nous consoler par la pensée qu’elle a eu une vieillesse heureuse. » Le même jour, un ami de la famille écrit à Auguste Goethe, à Heidelberg : « — Bien que frappé par cette nouvelle, votre père va bien, et il est gai, au moins devant nous. »

La petite Bettina, l’une des adoratrices les plus exaltées du dieu vieillissant, osa cependant écrire à Goethe au sujet de sa mère, qu’elle avait soignée jusqu’à la fin : « — Les gens disent que tu te détournes volontiers des tristesses qu’on ne peut plus empêcher ; ne te détourne pas de la mort de ta mère ; apprends à la connaître, combien elle a été sage et tendre dans ses derniers momens, et quelle puissante poésie il y avait en elle. » Ces lignes sont à l’honneur de Bettina. Elle avait compris la grandeur d’une mort parfaitement simple, d’une mort envisagée et traitée, par la créature agonisante, en fonction naturelle qui ne dispense pas même de la politesse et des bienséances ; et elle avait rappelé à un fils trop distrait par sa gloire de qui il tenait ses plus beaux dons. Goethe n’aurait eu qu’à rapprocher de la lettre courageuse de Bettina un mot tracé pour lui par Mme Aia pendant les années de solitude : « — Bien des gens trouveraient ma vie trop uniforme ; moi pas ; mon corps est si tranquille, et ce qui pense en moi est si actif. Je puis passer toute une journée seule, m’étonner de ce que le soir est venu, et être contente comme une déesse. » Ainsi complété, le tableau des origines intellectuelles et sentimentales de ce grand homme est très clair. Il tenait de son admirable mère la sagesse sereine, « la puissante poésie » et l’activité de ce « qui pense. » Pour la sensibilité, il avait pris du côté de son père, le dur Caspar Goethe. Cette idée l’aurait humilié. Il l’aurait trouvée insultante. Que ce soit son châtiment pour avoir ingratement délaissé Mme Aia.

Celle-ci ne mourut pas du moins, comme son époux, sans avoir vu l’avènement de la classe moyenne. Elle avait assisté à la révolution française et à la dislocation du saint-empire romain. Sous l’influence de ces grands événemens, l’ombre du passé se retirait peu à peu de dessus les Werther et les Saint-Preux, et des horizons radieux, immenses, infinis en apparence, s’ouvraient devant les fils de la bourgeoisie. Wolfgang Goethe avait trahi sa caste, le jour de faiblesse où il avait accepté d’être anobli pour s’asseoir sans scandale sur les tabourets sacrés des salons princiers. Mais Bonaparte traîna les bottes de ses soudards jusque sur les trônes, et il n’y eut plus à s’en dédire : la bourgeoisie régna. Pour combien de temps ? C’est ce que tout le monde se demande en ce moment, excepté elle.


ARVEDE BARINE.

  1. Voir Goethes Mutter, par le docteur Karl Heinemann, ouvrage consciencieux, abondant en documens ; les publications de la Goethe-Gesellschaft ; les Œuvres complètes de Goethe ; ses Lettres, etc.
  2. On sait que c’est le titre des Mémoires de Goethe.
  3. Goethes Briefwechsel mit einem Kinde. Nous citons en général la traduction de Séb. Albin. La passion romanesque de Bettina Brentano pour Goethe vieillissant est bien connue. Leur correspondance ne doit être lue qu’avec la plus grande défiance ; Bettina y a tant ajouté du sien avant de la livrer à l’imprimeur, qu’on l’a appelée avec raison un roman historique.
  4. Traduction de Jacques Porchat.
  5. Hermann et Dorothée.
  6. J’ai consulté sur les molcken deux érudits et deux cuisinières ; aucun n’a pu me dire ce que c’était.
  7. La collection s’appelait en allemand Volksschriften ou Volksbücher. Elle s’imprimait à Francfort, sur du papier à chandelles, comme notre bibliothèque bleue.
  8. 15 juillet 1855. Réimprimé dans un volume intitulé : Types littéraires et fantaisies esthétiques (Hachette).
  9. Les italiques sont de Goethe.
  10. Der Herzog, le duc.
  11. C’est son fils qu’elle appelle ainsi.
  12. Goethe.
  13. Le chambellan qui accompagnait le duc.
  14. Heinemann, p. 213.
  15. Héros d’un poème de Wieland.