Boxeurs et Sociétés secrètes en Chine

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BOXEURS ET SOCIÉTÉS SECRÈTES
EN CHINE



La plupart des grands événemens politiques arrivés en Chine sont dus ou attribués aux sociétés secrètes ; et conformément à cette tradition, on a cru voir dans les derniers apparaître une association, une affiliation dont le nom bizarre « les Boxeurs » est tout à coup devenu tristement fameux. Mais qu’est-ce que cette association, qu’est-ce que ces associations ? Il est malaisé et presque impossible, en l’absence de renseignemens directs, de le savoir avec quelque certitude. Ce n’est que plus tard qu’on pourra avoir, — si jamais on les réunit, — les élémens d’une étude complète et définitive sur ce sujet par lui-même mystérieux. Mais nous avons eu du moins la curiosité de rechercher dans les nombreux articles, conversations ou correspondances, publiés en ces derniers temps dans la presse des principaux pays, — et notamment par les journaux allemands et les journaux anglais, — ce qu’on en peut dégager de plus fondé ou de plus vraisemblable. Et voici, provisoirement et sauf correction, l’image que l’on peut s’en former.


i

En général, ces informations sont malheureusement assez peu précises. On commence par nous avertir que « Boxeur » n’est qu’un sobriquet venu, soit d’un jeu de mots, soit des exercices de gymnastique auxquels se livrent ceux qui le portent, soit de leur coutume de se traiter entre eux, magnifiquement, de « Poings du patriotisme et de la paix, » ou, ce qui est encore mieux, de « Poings de l’équitable harmonie. » Un sobriquet n’est pas grand’chose. Il faudrait savoir, surtout, à quel nom réel il correspond. Or, ici, les contradictions commencent. Sous les Boxeurs, on a découvert successivement au moins trois sociétés secrètes différentes.

Au premier jour, on nous affirma que leur association n’était autre que « l’Abat-jour rouge, » de Tching-Tchung-Tchan et de Ta-Tan-Hui, ce qui faisait d’ailleurs deux sectes : celle de la « Grande eau » et celle de la « Cloche d’or. » Et l’on nous donna comme chef de l’« Abat-jour rouge » un ancien brigand, Tchou-Hung-Teng. Puis, par une interprétation erronée d’une « interview » de Mgr Anzer, l’évêque catholique romain du Chan-Toung méridional, on a cru retrouver les Boxeurs dans la secte du « Grand couteau, » dont le chef est le lettré Chan. Enfin, on les a assimilés à une troisième secte, le « I-Ho-Thuan », ce qui peut se traduire par la « Ligue des patriotes unis. » Et comme cette découverte, venant après les deux autres, ne laissait pas d’être gênante, on s’en est tiré en disant que c’était « le nom le plus récent » de la Société.

Il est difficile de se retrouver au milieu d’appellations aussi variées. Il se pourrait que l’on confondit des corporations qui n’ont rien à voir entre elles. Et cela jette d’abord un doute sur l’époque dont on doit faire dater l’existence des Boxeurs. Car, si on les fait remonter jusqu’à « l’Abat-jour rouge, » la secte est née depuis longtemps ; et si l’on s’en tient au « Grand Couteau » et aux « Patriotes unis, » son origine est plus récente.

Voilà qui est propre à justifier un certain scepticisme. Si on le poussait à bout, on pourrait conclure que le nom de « Boxeur » ne s’applique avec tant de facilité à tant de sociétés secrètes si diverses que parce qu’il ne s’applique proprement à aucune en particulier ; — qu’il n’y a même pas de société appelée « les Boxeurs ; » mais que les Européens, assaillis et « boxés » par des insurgés quelconques, ont voulu absolument considérer leurs « boxeurs » comme une des sociétés secrètes dont ils avaient eu antérieurement à se plaindre, ou comme une société secrète analogue. C’est un peu comme si l’on voulait rendre une de nos ligues françaises responsable d’un soulèvement qui se serait produit, en réalité, d’une façon tout à fait générale, dans la masse du peuple. Et les Chinois qui lisent nos journaux se tromperaient sur notre compte comme nous nous trompons sur le leur, s’ils voulaient identifier absolument le mot « Nationalistes » avec l’association de la « Ligue des patriotes. » Tenons-nous-en donc prudemment à l’agitation, insurrection, ou mouvement des Boxeurs, sans vouloir parler d’une société secrète spéciale. Nous sommes là sur un terrain plus ferme et nous savons, d’une bonne source et même de plusieurs sources concordantes, comment le mouvement boxeur s’est produit.

Il a commencé dans le Chan-toung. Là règne, depuis la guerre sino-japonaise, une irritation violente contre les étrangers, qui se traduisit d’abord, en 1897, par l’assassinat de deux missionnaires catholiques allemands. Ces meurtres amenèrent l’installation de l’Allemagne et, par contre-coup, de l’Angleterre et de la Russie dans le Chan-Toung et sur le golfe du Pet-chi-li. La cour Chinoise dut céder à l’Allemagne Kiao-Tchéou, à l’Angleterre Weï-Haï-Weï, à la Russie Port-Arthur et Talien-Wan. De là, un redoublement de haine contre l’étranger dans les populations de la Chine du Nord. Et c’est en ce milieu, en ces circonstances, qu’est né le mouvement boxeur.

A-t-il été provoqué par les agens officiels de la cour chinoise ? C’est ce qui semble ressortir assez clairement de l’intéressante « interview » de Mgr Anzer à laquelle nous avons déjà fait allusion[1]. — À la suite des concessions territoriales faites aux Européens dans le Chan-Toung, dit Mgr Anzer, la cour de Pékin envoya là-bas un viceroi du nom de Yu-Shien pour provoquer un mouvement contre les étrangers. Ce Yu-Shien, qui est une connaissance personnelle de l’évêque catholique, et qui a tourné autrefois autour d’une conversion, sans s’y décider, paraît être un personnage assez singulier. Il engagea ses subordonnés à commencer l’action contre les Européens. Les malheureux fonctionnaires n’avaient qu’à obéir, et ils excitèrent le peuple dans le sens qu’on leur demandait. Le peuple répondit mal à cet appel. Le vice-roi s’adressa alors aux sociétés secrètes de sa province et particulièrement au « Grand couteau. » Là encore, il ne trouva pas assez de complaisance. Il fut obligé de recourir aux affiliés des provinces voisines pour organiser les troubles. Cela se passait aux mois de mai, juin et juillet de l’an dernier. À ce moment, Mgr Anzer avertit le gouvernement chinois que la secte du « Grand couteau » pourrait bien se retourner contre la dynastie. Son chef, disait-il, se regarde comme l’empereur de Chine ; c’est un lettré appelé Chan, ennemi des Mandchous et de la maison régnante, et qui, à plusieurs reprises, s’est déjà montré au peuple en vêtemens jaunes, c’est-à-dire paré de la couleur impériale.

Voilà donc tout ce que nous savons de façon positive : un fonctionnaire de la Cour de Pékin, chargé d’organiser un mouvement anti-étranger, recourt finalement pour cela, et en désespoir de cause, à une Société secrète ennemie de la dynastie et dont le chef prétend à la couronne ; le mouvement s’étendant et passant du Chan-Toung aux autres provinces, le gouvernement chinois se trouve avoir follement mobilisé toutes les sociétés secrètes de l’Empire ; et la masse du peuple est ainsi entraînée dans le tourbillon.

L’agitation présente apparaît donc comme le fait des sociétés secrètes en général. Elle porte, dans le langage courant, le nom d’insurrection des Boxeurs, mais il n’y a aucun motif pour imaginer une société secrète des Boxeurs. Au lieu de rechercher les statuts, sans doute difficiles à découvrir, et le chef, parfaitement inconnu, de cette association problématique, il sera plus utile de dégager l’esprit général des sociétés secrètes en Chine.


ii

Il se définit en deux mots : il est dirigé contre l’étranger de l’Occident ; il l’est aussi contre un étranger plus proche, le conquérant Mandchou, qui est venu imposer sa domination et sa dynastie aux Vieux Chinois.

Toute secte chinoise, a, comme fondateur, un illuminé, un prophète, errant de village en village, dégagé de tous les liens terrestres, armé de redoutables pouvoirs magiques et de la faculté d’évoquer les esprits. Ces « Mahdis » de l’Extrême-Orient emploient, pour fasciner et terroriser les populations, les procédés les plus bizarres. Nous pouvons rappeler à ce sujet la « panique des queues, » en 1875, à Nankin. Les grands maîtres du « Nénuphar blanc » couvrirent le pays de bonshommes en papier rouge, tenant des ciseaux de la main droite et, de la main gauche, une épée, silhouettes représentant, paraît-il, des esprits éminemment redoutables. En même temps, ils se mirent à couper mystérieusement les nattes des pauvres passans. Tandis que l’un d’eux arrêtait un flâneur pour lui vendre un talisman et occupait son attention par ses discours, un autre, par derrière, avec des ciseaux affilés et cachés dans la paume de sa main, tranchait la natte, puis disparaissait. Tout à coup le mutilé s’apercevait, avec horreur, de la diminution subie. Il se croyait victime du démon. Il se voyait condamné à une mort prochaine. Il s’affolait, délirait. Le pays entier fut frappé d’une sorte d’épidémie mentale. Les « oppressions » et les cauchemars s’abattirent sur les habitans du Nankin. Dès qu’un Chinois se sentait oppressé, il jetait le désordre dans son quartier ou son village : sa famille battait le tam-tam pour écarter les mauvais esprits ; les voisins, avertis du danger par ce signal, se mettaient, à leur tour, à battre le tam-tam ; la panique se propageait comme un incendie ; cela dura des mois, anéantit l’autorité des mandarins dans la province, et faillit causer une révolution.

Ces diableries-là, les Boxeurs les pratiquent. Les journaux ont signalé une des supercheries qu’ils employaient, au début de l’insurrection présente, pour frapper l’imagination populaire. Ils plaçaient, sur une éminence voisine d’un village, une escouade de leurs bons amis les réguliers chinois, compères dévoués et bien instruits. On engageait la bataille. L’officier des réguliers chargeait les fusils du premier rang avec des cartouches truquées. On tirait sur une centaine de Boxeurs, réunis au pied de la colline. Les balles du premier rang, en caoutchouc ou en bois tendre, laissaient leur marque sur les vêtemens des Boxeurs, les autres passaient en sifflant sur leur tête. Et les Boxeurs acquéraient ainsi, à bon marché, aux yeux des habitans du village, la précieuse réputation d’être invulnérables. Un Français, établi en Chine, nous apprend d’autre part qu’ils ont dans leurs rangs quelques prestidigitateurs fort habiles, qui, par exemple, se tirent dans la bouche un coup de pistolet, puis recrachent la balle. Ou bien ils font croire qu’ils peuvent à volonté s’enlever jusqu’au ciel…

Des sociétés ayant ainsi leur origine dans le fanatisme religieux, la superstition et la magie en arrivent forcément à vivre de la haine de l’étranger. Le Chinois voit dans l’étranger de l’Occident l’ennemi de ses croyances et de ses coutumes. Il le hait, et sa vanité proverbiale l’empêche de s’en laisser imposer par lui. Lorsqu’il est obligé de constater des inventions qui l’étonnent, il s’en tire en les attribuant à quelque sorcellerie. Un missionnaire du Sé-Tchouen me racontait, ces jours derniers, que les Chinois, qui le voyaient faire des photographies et retirer d’un simple verre des portraits ressemblans, s’imaginaient qu’il n’arrivait à un pareil résultat qu’au moyen d’une drogue fabriquée avec des yeux d’enfans chinois. De même ils attribuent la bravoure des soldats européens, quand ils la ressentent, à ce que ces barbares se sont donné du cœur en dévorant celui des petits Chinois Le Chinois seul est intelligent, seul beau, seul honnête : telle est la croyance populaire.

Ce sentiment, aussi naturel aux Chinois que l’habitude de respirer, est surexcité encore par les sociétés secrètes. Les plus importantes, celles qui offrent des types classiques, comme la Triade et le Nénuphar blanc, sont follement hostiles aux étrangers. Ce n’est pas sans raison qu’on leur a attribué les persécutions contre les missionnaires catholiques ou protestans et les massacres d’Occidentaux si fréquents dans notre siècle. Il y a même des associations spécialement fondées contre les étrangers. Telle est le Ko-Lao-Houy, ou secte des « Vieux frères. » Son objet avoué est une assistance mutuelle, mais c’est en réalité une ligue des hommes de la Chine centrale contre les intrus. Leur mot d’ordre est : « La Chine aux Chinois. » Ils représentent la pure race de Han et regardent les habitans des provinces éloignées avec autant de dédain, ou peu s’en faut, que les Barbares eux-mêmes. Il n’était donc pas besoin qu’il se formât contre l’étranger une secte des « Boxeurs. » Toutes les sectes existantes étaient déjà ennemies de l’étranger.

Mais cette haine de l’étranger s’étend à la dynastie régnante qui, elle aussi, est étrangère. On sait que, depuis environ six cents ans, les conquérans mandchous se sont emparés du trône de Chine. Les Chinois se souviennent avec douleur de ce temps où ils furent conquis par le guerrier mongol Koublaï. Il est dur pour eux de se voir exclus, depuis six siècles, de toutes les fonctions de Cour, depuis le poste suprême jusqu’au plus humble, jusqu’à celui de dernier interprète, bien qu’ils se sentent plus intelligens et plus fins que les Tartares mandchous.

C’est pourquoi les sociétés secrètes chinoises furent toujours des instrumens de révolte. Il n’est pas besoin de remonter jusqu’aux rebelles aux « Sourcils peints de vermillon » (Shih-Meï) qui disputèrent l’empire au deuxième fondateur de la dynastie de Han, au commencement de l’ère chrétienne, ni jusqu’aux rebelles du « Turban jaune, » qui renversèrent la même dynastie, deux cents ans plus tard. Cela risquerait de nous entraîner un peu loin. Il suffit de rappeler qu’après la conquête mandchoue, cette politique insurrectionnelle des sociétés secrètes s’accentua encore. La célèbre société du Peï-hen ou Nénuphar blanc fut fondée au lendemain de l’arrivée des Mongols, pour lutter contre eux. Elle combattit, pendant des siècles, les empereurs, qui répondirent à ses attaques par des édits de proscription. Elle trouva une émule dans la « Société du Ciel, de la Terre et de l’Homme » ou « Société de notre Véritable Ancêtre, » qui est le ciel (Tien-ti ou Sang-ho-Houy), ou enfin « Société de la Triade, » qui est son nom le plus commun. La devise de la Triade fut : « Renverser les Tsings (c’est-à-dire l’usurpateur mandchou), et restaurer les Mings (c’est-à-dire la vieille dynastie chinoise). Cette révolution ramènerait ce que les Vieux Chinois appellent « le règne de la lumière. » C’est pour l’accomplir que le Nénuphar blanc fomenta l’insurrection des « Plumes Blanches » contre l’empereur Kia-King, en 1814.

La révolte eut pour chef Li-Wan-Cheng qui avait un grand nombre de sectateurs dans le Hanan, et par Lin-Ching qui en avait dans le Tchi-Li et le Chan-Toung. Lin-Ching séduisit les eunuques pour introduire ses séides dans le palais. Ils devaient porter des plumes blanches et des mouchoirs blancs sur la tête. Sa tentative échoua par suite d’un malentendu et grâce à la bravoure et à la présence d’esprit du second fils de l’empereur, le futur Tao-Kwang. Lin-Ching fut saisi et exécuté dans le Honan. Li-Wan-Cheng avait été appréhendé aussi par le magistrat, qui lui fit couper un pied : trois mille de ses partisans l’enlevèrent et tuèrent le magistrat. La révolte fut étouffée avec une cruauté inouïe : 10 000 rebelles furent brûlés dans la ville de Hna où ils s’étaient réfugiés. Et, l’année suivante, le général Yang-Tang écrasa définitivement les troupes du Nénuphar.

Quant à la Triade, elle a pris une part active à la célèbre révolte des Taïpings. On sait trop ce que fut cette révolte, pour qu’il soit besoin d’entrer dans des détails. Elle exposa la dynastie au plus grand danger qu’elle eût jamais couru. Elle installa dans la ville de Nankin, où avaient régné les Mings, un anti-César. Elle menaça Tien-Tsin et Pékin. Elle n’échoua, finalement, que lorsque l’Empereur recourut, pour la soumettre, à l’appui des étrangers de l’Occident. Elle fut écrasée par deux corps d’armée européens : celui qui reçut le nom d’« Armée toujours victorieuse » (ever victorious army) et que commandèrent l’Américain Ward, puis Burgevine, puis Holland, puis ce major Gordon qui devait trouver sa fin à Khartoum ; et celui qui secondait le premier, dans le Sud, le corps franco-chinois, successivement commandé par l’amiral Protet, Tardif, d’Aiguebelle, Prosper Giquel. Or, d’après Schlegel (auteur de curieuses révélations sur la Triade), le chef de la révolte, Hong-Tsiu-Tsouen, appartenait à la confrérie de la Triade et le terme même de Taïping était emprunté à cette société, où on l’employait dans le sens d’égalité, et dont les loges s’appelaient Taï-ping-si, pays où tout le monde est égal.

Voilà des exemples frappans. Si l’on me permet de revenir sur la « Panique des queues » dont je parlais tout à l’heure, j’ajouterai qu’elle fut suscitée, par le Nénuphar Blanc, dans une intention anti-dynastique ; la queue étant l’attribut distinctif des Mandchous, la mystérieuse épidémie sur les queues fut présentée comme un signe de la déchéance de la race conquérante.


iii

Telle est l’orientation historique des sociétés secrètes chinoises. Mais les événemens présens nous indiquent un revirement des plus curieux. Le mouvement boxeur, si nettement anti-occidental, n’est plus anti-mandchou ni anti-dynastique. Les Sociétés secrètes se sont réconciliées avec la cour et agissent d’accord avec elle. Un correspondant du Times, qui signe Shangai, raconte, d’après la presse chinoise, que les drapeaux de « l’association » portent pour devise : « Vive la dynastie, à la porte les étrangers ! » Un Français attaché à l’exploitation des chemins de fer de la concession franco-belge de Pékin à Hang-Tchéou confirme ce renseignement dans une lettre qu’un de ses amis a communiquée à la Liberté. La devise des Boxeurs, dit-il, est la suivante : « Pao-Sing, Mie-Yang, » soutenir la dynastie, exterminer l’étranger. Enfin, si le manifeste des Boxeurs publié par nos journaux est authentique, ses auteurs tiennent l’extermination des diables de l’Occident comme propre à « rendre à jamais prospère l’élégant empire de la dynastie du grand Ching. »

La dynastie — c’est-à-dire, en l’espèce, l’Impératrice douairière — n’a pu moins faire que de reconnaître de pareils procédés. Dès le début, la presse européenne a signalé la faiblesse du gouvernement pour les Boxeurs. Qu’on se rappelle que le mouvement fut organisé dans le Chan-Toung par le gouverneur Yu-Shien. Lorsque Yu-Shien fut déplacé sur la demande du gouvernement allemand (et ce fut un déplacement sans disgrâce, dans un poste équivalent), son successeur, Shik-Kaï, persévéra avec sérénité dans sa politique et n’en ressentit, quant à son crédit, nul mauvais effet. On a justement remarqué que jamais les mandarins n’auraient tenté ni accompli impunément une pareille entreprise, sans être couverts par les ordres secrets de la Cour. Mais la marque de complicité la plus évidente se rencontre dans les édits rendus par l’Impératrice, lors de l’insurrection. Mentionnons ici les principaux de ceux qui ont été relevés par les journaux d’Europe.

Premièrement, l’Impératrice, forcée de donner un semblant de satisfaction aux gouvernemens étrangers, lance un décret contre les Sociétés secrètes ; mais, ce décret est conçu en termes équivoques et excepte expressément les groupemens salutaires qui ont pour objet les exercices corporels et la préparation au service militaire ; soit les Turn-Vereine ou Sociétés de gymnastique. On a cru et dit que cette exception visait la Société des Boxeurs. Cela ne s’accorde pas avec l’opinion que nous avons indiquée plus haut et d’après laquelle il n’existerait pas de Société des Boxeurs. Mais nous croyons que l’exception dont il s’agit est une excuse fournie par le gouvernement à toutes les Sociétés secrètes, auxquelles on indique ainsi l’argument à invoquer : « Mais nous ne sommes que des gymnastes, préoccupés de fournir à la Cour de bons soldats. »

Second édit : il blâme, pour la forme, les Boxeurs, mais, dans le fond, il justifie leur agression contre les étrangers et les chrétiens indigènes. Et il accuse ces derniers de s’être convertis uniquement « pour des motifs bas et intéressés. » Il nomme les Boxeurs non pas « les rebelles, » mais « nos frères. » Il les innocente, par omission, des meurtres commis, et, explicitement, de la destruction des chemins de fer et du pillage des missions, qu’il met au compte des gens sans aveu qui se seraient joints à ces braves Boxeurs pour profiler des troubles, et qui compromettaient par leurs excès ces dignes champions de la Chine.

Enfin, et ceci est la preuve la plus convaincante, le général Nieh, charge de réprimer l’insurrection, et ayant pris son rôle trop au sérieux, est blâmé par un édit secret pour avoir employé la « violence » dans la répression, au lieu d’user de conciliation et de douceur. On lui ordonne de ramener ses troupes au camp de Lou-Taï, à 80 milles du lieu de son engagement avec les Boxeurs. Avec 1500 hommes, armés et exercés à l’européenne, Nieh avait tué 500 hommes à une force de 4000 Boxeurs entre Yang-Tsoun et Lo-Fa. Sur la route de Ta-Kou, il avait avec 30 cavaliers tué 21 rebelles. Voilà une baïonnette par trop inintelligente : on s’en débarrasse et l’on sera plus content des soldats de Toung-Fou-Siang, c’est-à-dire de la garde même de l’Impératrice douairière, qui assassinent en plein jour un étranger revêtu d’un caractère officiel, le chancelier de la légation du Japon.

Tous ces faits avaient éclairé suffisamment l’opinion dès le milieu de juin. Nous ne les rappelons que par acquit de conscience, depuis que les « réguliers » chinois ont assiégé et bombardé les Européens dans Tien-Tsin, que l’ambassadeur d’Allemagne a été assassiné et les légations détruites à Pékin. Voilà donc acquis un fait assez singulier : la situation de la guerre des Taïpings est complètement retournée ; alors, la dynastie appelait les diables de l’Occident à son aide contre les Sociétés secrètes insurgées ; aujourd’hui, la dynastie détourne contre les étrangers un de ces mouvemens insurrectionnels si fréquens dans l’histoire du pays et fait cause commune avec les sociétés secrètes contre les Occidentaux.

Ce revirement, si étrange qu’il paraisse, est une conséquence nécessaire de la révolution de palais qui, il y a deux ans, livra le pouvoir à l’Impératrice douairière, la vieille Tsou-Shi. Tsou-Shi a écarté du pouvoir l’Empereur Kouang-Hsu. Elle l’a relégué dans une sorte de prison où il s’étiole, morne et blême, et où il succombera bientôt. Ce coup d’État fut accompli avec l’aide des Mandchous et des élémens les plus réactionnaires, les plus férocement Vieux Chinois. On reprochait à Kouang-Hsu son penchant pour les réformes. Les jeunes mandarins, les commerçans en gros des villes, les nombreux fonctionnaires qui se groupaient autour de lui, qui formaient sa faction, auraient voulu que la Chine suivît l’exemple du Japon, purifiât son administration, empruntât à l’Occident ce que ses inventions, ses coutumes, ses institutions ont d’applicable à tout pays soucieux de progrès. Les Mandchous, groupés autour de Tsou-Shi, accusèrent ce parti du progrès de projeter une révolte. Le séquestre de la personne impériale fut accompagné de persécutions contre le parti réformateur. Les journaux d’inspiration occidentale, le Kowen-Pao de Tien-Tsin et le Su-Pao de Shangaï, furent prohibés. Des centaines de réformateurs furent massacrés et une foule de hauts fonctionnaires exilés. Parmi les exécutés étaient de grands personnages de l’État, un membre du « Grand Conseil, » et un autre nommé premier ministre par l’Empereur : tous étaient des amis personnels de Kouang-Hsu. Ils furent décapités sans jugement, tandis que des centaines de fonctionnaires inférieurs et des milliers de simples citoyens étaient proscrits. La presse libérale de Tien-Tsin, de Shangaï et de Macao, celle de Singapour, celle du Japon, marquèrent cette révolution comme un recul de la civilisation dans l’Extrême-Orient.

La vieille Tsou-Shi se trouva ainsi livrée, en prenant le pouvoir, au parti réactionnaire. Elle proclama, comme héritier présomptif, le fils d’un Mandchou renforcé, du prince Tuan. L’influence de Tuan fut dès lors prépondérante à la cour. Elle s’appuya sur celle de Hsu-Tong, tuteur de l’héritier, et sur celle du haut mandarin Tung-Fou-Siang, commandant en chef des hordes qui menacent depuis si longtemps la sécurité des étrangers au Tchi-Li. Enfin l’impératrice est personnellement attachée au parti de la « porte fermée » par son ignorance, sa faiblesse, tous les défauts de caractère et d’esprit d’une femme de soixante-dix ans, livrée depuis son enfance à la vie la plus dissolue.

S’il fallait encore des preuves de l’abandon complet de la cour au parti mandchou, on les trouverait dans les dernières mesures, d’ordre gouvernemental et administratif, prises par l’Impératrice douairière. M. Delcassé a signalé à la tribune de la Chambre le dernier remaniement du Tsong-Li-Yamen. Les huit vieillards du Tsong-Li-Yamen n’étaient pas bien redoutables pour l’impératrice. Leur timidité, leurs hésitations lui garantissaient leur obéissance. Cependant, elle a cru devoir en expulser le prince Ching, favorable aux réformes, et y faire entrer Tuan avec quatre Mandchous animés des passions les plus violentes.

Un autre épisode, tout à fait récent, n’est pas moins significatif. Je veux parler des mesures prises contre les infortunés fonctionnaires qui avaient collaboré, avec l’autorisation impériale du reste, à l’administration de certaines lignes de chemins de fer, concédées à des compagnies européennes, et construites avec des capitaux occidentaux. Liu, qui s’était occupé du chemin de fer de Taï-Yuen-Fou ; Chiu, ancien président du bureau de commerce du Shan-Si, qui avait pris part à la même affaire ; Sing, qui avait obtenu la concession russe pour le chemin de fer de Thien-Ting à Taï-Yuen-Fou, ont été, ces jours derniers, décrétés d’arrestation par le gouverneur du Shan-Si, à cause de leurs rapports avec les étrangers. Notons, en passant, que ce gouverneur est justement ce Yu-Shien qui avait organisé le mouvement boxeur dans le Chan-Toung. Heureusement, les inculpés, sentant venir l’orage, s’étaient mis à l’abri des recherches de la police et l’on n’a pas pu les saisir.

Il est inutile de pousser plus loin l’énumération de pareils exemples. Le moindre lecteur de journaux est convaincu aujourd’hui qu’une entente absolue existe entre le gouvernement de Tsou-Shi et les Boxeurs. Or j’ai bien marqué, je crois, ce que j’entends par Boxeurs. Ce n’est pas une société secrète particulière, avec laquelle l’impératrice pourrait traiter, qu’elle pourrait tenir en bride, à qui elle pourrait opposer l’influence rivale d’autres sociétés ; c’est un formidable mouvement insurrectionnel entraînant toutes les sociétés secrètes de la région centrale de la Chine, du Tchi-li, de Pékin, et ralliant toute la population acharnée contre les Européens.

En déchaînant une pareille force, l’Impératrice a commis une imprudence analogue à celle d’un gouvernement européen, qui ferait appel, pour défendre la domination d’un parti, ou même les institutions, aux forces antisociales, anarchistes ou collectivistes, qui pullulent un peu partout en Occident à l’heure qu’il est. À ce jeu, elle ne risque pas seulement de détruire son propre pouvoir et la dynastie, mais la Chine elle-même. L’intervention européenne, nécessitée par les derniers événemens, ne peut en effet manquer de se terminer tout autrement que les interventions antérieures. Il est fort peu probable que l’on aboutisse simplement à la restauration, à Pékin, des influences favorables à l’Occident. Les puissances voudront davantage ; et les solutions qu’on peut apercevoir dès maintenant seront sans doute plus radicales.

La première consisterait dans le démembrement de l’Empire du Milieu, dans son partage entre les différens États occidentaux qui ont des droits à faire valoir, c’est-à-dire des convoitises à satisfaire. Elle n’a peut-être pas, pour elle, les plus grandes chances. Si elle est souhaitée par l’Angleterre, l’Allemagne, le Japon, elle ne semble convenir, au contraire, ni à la Russie ni à la France.

La France veut poursuivre, dans le statu quo politique actuel, la conquête économique de la Chine du Sud. La Russie n’a aucune raison de souhaiter le partage de la Chine. Une tradition de ses diplomates consiste à regretter le partage de la Pologne à la fin du xviiie siècle, qui eut le tort essentiel d’être un partage, c’est-à-dire de donner à la Prusse et à l’Autriche une partie d’un tout dont la Russie eût fait son affaire à elle toute seule. C’est par les protectorats que l’on arrive le mieux à mettre, d’un seul coup, la main sur un grand empire. La Russie a, de ce côté aussi, de bonnes traditions. Elle a, dans le Turkestan chinois, des protectorats qui se sont transformés facilement en possessions directes. Elle a sur la Perse un protectorat de fait qu’elle n’a même pas eu besoin de faire agréer par les autres puissances. Une œuvre semblable a été préparée à Pékin d’assez longue main. Un concours heureux de circonstances occupe l’Angleterre dans l’Afrique du Sud, au moment où la crise éclate en Chine. Que de convoitises, que d’espérances s’agitent actuellement autour de la Chine ! Pour qu’elles se lèvent de tous côtés, il a suffi de deux ans d’un gouvernement imprudent et aveugle, déchaînant les élémens permanens de trouble et de destruction que les sociétés secrètes entretiennent depuis des siècles et des siècles dans l’empire des Fils du Ciel. Le nom obscur de « Boxeurs » est le symbole du mal qui, un jour ou l’autre, tuera la Chine.

Castellane.
  1. Cette interview a paru dans le Vaterland de Vienne et a été reproduite dans le Times du 9 juin 1900.