Bréal - Mélanges de mythologie et de linguistique, 1877/Les idées latentes du langage

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Mélanges de mythologie et de linguistique
Hachette (p. 295-321).






LES


IDÉES LATENTES DU LANGAGE (1)[1]


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En retrouvant ici de fidèles compagnons d’étude, je me sens honoré et encouragé. En même temps, c’est avec joie que je vois se présenter de nouvelles recrues, qui achèveront d’établir solidement parmi nous les recherches de philologie comparative. Mis en possession des connaissances nécessaires à l’âge où l’esprit apprend vite et retient aisément, n’ayant pas à craindre les difficultés et les tâtonnements qui ont retardé la marche de leurs aînés, ils pourront choisir de bonne heure, dans le champ d’études qui se présente devant eux, le point où ils voudront porter leurs efforts. De quelque côté qu’ils se tournent, ils sont sûrs de trouver un sol qui les récompensera amplement de leur travail.

Si la grammaire comparative de notre famille de langues a commencé, comme il était naturel, par l’observation des lois phoniques, si l’on a d’abord dressé l’inventaire général des racines et des flexions, il ne s’ensuit pas que nos recherches doivent être bornées à la phonétique et à l’étymologie, et que les autres parties de la grammaire nous restent interdites. La syntaxe commence seulement aujourd’hui à avoir une base solide, depuis que l’histoire des idiomes nous révèle le véritable caractère et la signification primitive de chaque flexion, et nous montre, par les pertes que les diverses langues ont subies, les modifications qu’elles ont dû apporter à l’emploi des formes qui leur restent. Déjà les travaux de syntaxe’comparative se succèdent à des intervalles plus rapprochés, et le moment n’est pas loin où coite partie de la grammaire devra s’ouvrir, comme les autres, aux enseignements de la méthode nouvelle.

D’un autre côté, de remarquables travaux, dont la Grammaire allemande de Grimm est le modèle le plus célèbre, montrent ce que l’étude d’une langue gagne en clarté et en charme, quand son état présent n’est pas artificiellement séparé du passé, et quand sous l’air moderne d’un idiome, notre œil apprend à discerner l’œuvre des générations disparues. Un livre comme celui que je viens de vous citer, loin d’épuiser la matière, ouvre à l’activité philologique une carrière sans bornes. Une fois qu’on cesse de voir dans le langage un assemblage de règles sans cause et d’exceptions sans raison, une fois que les dates s’introduisent dans la grammaire et que les faits se disposent par séries successives, le besoin de précision s’accroît à chaque découverte nouvelle et les recherches de détail deviennent le complément indispensable des ouvrages d’ensemble. De même que l’histoire d’une nation s’accroît et se transforme tous les jours par l’histoire particulière de ses provinces, par l’étude approfondie de ses institutions ou par de simples biographies, de même il y a place, dans chaque idiome, à une quantité de travaux sur le caractère et le rôle des dialectes, sur les différentes parties du mécanisme grammatical ou sur l’histoire des mots, qui sont les personnes du langage. Toutes les parties de cette même Grammaire allemande de Grimm qui avait pu paraître un instant un monument achevé et définitif, sont reprises aujourd’hui en sous-œuvre. Les divisions par périodes que l’auteur avait établies, aussi bien que les dialectes qu’il avait distingués, sont devenus le sujet d’ouvrages spéciaux, et nous voyons aujourd’hui paraître des grammaires comparées du souabe, du bavarois, de l’allémanique. Les phénomènes grammaticaux que Grimm avait assemblés dans une seule classe et placés sur la même ligne sont soumis à une analyse nouvelle, et grâce à des instruments d’observation plus parfaits, on découvre des formations successives là où l’illustre germaniste avait cru voir les variétés simultanées d’un même type. C’est ainsi que notre science va toujours se développant, et tendant de plus en plus à changer sa dénomination de grammaire comparée, qui peut prêter à des équivoques, contre son nom véritable, celui de grammaire historique. Puissions-nous voir bientôt en France, pour l’étude de notre langue, une activité pareille, bien digne de tenter l’ambition de jeunes gens instruits et curieux Il n’est point de recherche, si spéciale qu’elle soit, qui ne soit capable d’inspirer le plus vif intérêt, du moment que fauteur, ne perdant pas de vue l’état général de la science, sait la place nue son travail occupera dans l’œuvre commune. Il n’est point de patois, si obscur et si humble qu’il paraisse, qui ne devienne précieux aux yeux de l’historien et cher à un patriotisme intelligent, si nous songeons que chaque dialecte contient une portion de notre passé et représente une des facettes du génie national.

N’avons-nous pas vu récemment la chronologie s’introduire jusque dans une période de nos langues pour laquelle il ne nous reste aucun document écrit, et que nous pouvons seulement atteindre par un travail d’induction scientifique ? Vous savez tous que la comparaison des idiomes indo-européens permet de reconstruire, au moins en ses traits généraux, la langue dont ils sont sortis. C’est à cette langue primitive que l’un des maîtres de notre science, M. George Curtius, essaye d’appliquer la méthode historique s’aidant des observations les plus fines et les plus sagaces, il démêlé les créations grammaticales qui, en se suivant et en confondant leurs effets, ont produit la langue qui existait au moment de la séparation de nos idiomes, et dans ce passé lointain, qui jusqu’à présent n’apparaissait a nos yeux que comme un ensemble confus, il distingue sept périodes successives. Quand même les divisions marquées par le savant philologue devraient être en partie contestées, il faut saluer son ouvrage comme un progrès remarquable de notre science par les controverses qu’il suscitera comme par les éclaircissements qu’il réclame, il servira de point de départ à toute une série de recherches nouvelles. Vous le voyez, partout où nous portons nos regards, les travaux se présentent à nous en grand nombre. Xe craignons donc point que le terrain manque devant nous, puisqu’au contraire, à mesure que notre science a marché, elle a senti le sol s’affermir sous ses pas et l’espace s’élargir devant elle !

Il y a un autre ordre d’études qu’on distingue habituellement de la grammaire comparative et qu’on a été quelquefois jusqu’à lui opposer. C’est cet assemblage de principes et d’observations dont Port-Royal a donné le premier modèle, et qui est connu sous le nom de grammaire générale ou philosophique. Mais puisque la grammaire générale se propose de montrer le rapport qui existe entre les opérations de notre esprit et les formes du langage, comment pourrait-elle se trouver en opposition avec une science dont l’objet est d’analyser ces formes ? Il est bien plus vrai de dire qu’elle trouvera dans les observations de la linguistique un surcroît d’intérêt et de solidité. En effet, ou bien les théories de la grammaire générale seront confirmées par l’examen scientifique des divers idiomes parlés sur la surface du globe, et alors les travaux des philologues seront la justification et la contre-épreuve de cette philosophie du langage ou bien, sur certains points, il y aura désaccord entre les opérations de notre esprit, telles que la psychologie et la logique les décrivent, et les procédés du langage constatés par l’analyse philologique, et ce sera pour nous un avertissement de remonter jusqu’à l’origine de cette divergence et d’en trouver le principe. Une pareille recherche ne peut manquer d’être féconde, et tout dissentiment entre la grammaire philosophique et la grammaire expérimentale doit conduire à des données nouvelles sur la nature du tangage ou sur le développement de l’esprit humain.

Déjà, dans une occasion semblable, j’ai essayé de vous montrer que la signification des mots peut survivre a l’altération de leur forme, et même profiter de cette altération. Je voudrais aujourd’hui vous présenter un autre côté du langage par où l’esprit et le corps des mots (je veux dire leur sens et leur forme) ne se trouvent point en une correspondance exacte. Je me propose de montrer qu’il est dans la nature du langage d’exprimer nos idées d’une façon très-incomplète, et qu’il ne réussirait pas à représenter la pensée la plus simple et la plus élémentaire, si notre intelligence ne venait constamment au secours de la parole, et ne remédiait, par les lumières qu’elle tire de son propre fonds, à l’insuffisance de son interprète. Nous avons une telle habitude de remplir les lacunes et d’éclaircir les équivoques du langage, qu’à peine nous sentons ses imperfections. Mais si, oubliant pour un instant ce que nous devons à notre éducation, nous examinons un à un les éléments significatifs dont se composent nos idiomes, nous verrons que nous faisons honneur au langage d’une quantité de notions et d’idées qu’il passe sous silence, et qu’en réalité nous suppléons les rapports que nous croyons qu’il exprime. J’ajoute que c’est parce que le langage laisse une part énorme au sous-entendu, qu’il est capable de se prêter au progrès de la pensée humaine. Une langue qui représenterait exactement tout ce qui, à un moment donné, existe dans notre entendement, et qui accompagnerait d’une expression tous les mouvements de notre intelligence, loin de nous servir, deviendrait pour nous une gêne, car il faudrait qu’à chaque notion nouvelle la langue se modifiât, ou que les opérations de notre esprit restassent toujours semblables à elle-mêmes, pour ne pas briser le mécanisme du langage.

En terme de grammaire, on appelle ellipse l’omission d’un mot nécessaire au sens de la phrase. Mais ce n’est point de cette sorte d’ellipse que je me propose de vous entretenir celle dont je veux vous parler est d’une nature plus cachée. Elle a son siège dans le corps des mots, et on pourrait l’appeler ellipse intérieure, s’il ne valait pas mieux désigner cet ordre de phénomènes sous le nom plus général d’idées latentes du langage.

Commençons par un exemple très-simple, que nous emprunterons, pour plus de clarté, à la langue française. Tout le monde connait ce procédé grammatical qu’on appelle la dérivation, et qui consiste a tirer d’un mot, à l’aide d’un suffixe, un mot nouveau qui soit avec le premier dans un certain rapport de signification. L’une des syllabes dérivatives les plus usitées dans notre langue est le suffixe ier, qui répond au latin aris, are et arius, arium. Non-seulement ce suffixe a passé en français, grâce à un grand nombre de mots latins qui en étaient revêtus, mais il est encore actuellement vivant, c’est-à-dire qu’il a servi et qu’il sert encore tous les jours à former des dérivés nouveaux, qui sont le bien propre de notre idiome. C’est ainsi que des mots pomme, figue, amande, nous avons fait pommier, figuier, amandier. D’après ces noms nous pourrions croire que le sens du suffixe ier, c’est de marquer que le mot dérivé produit l’objet exprimé par le mot primitif. Mais, d’un autre côté, nous avons des noms comme encrier, huilier, herbier, colombier, où le suffixe ier marque, non point la production, mais le réceptacle. On dira peut-être que l’idée de contenance a conduit à celle d’origine, et que ces deux sens, en réalité, n’en forment qu’un. Mais dans laquelle de ces deux catégories rangerons-nous, par exemple, le mot prisonnier, où la syllabe ier marque, non pas l’agent qui produit, ni le lieu qui contient, mais au contraire l’objet qui est contenu ? D’un autre côté, si de prison nous avons fait prisonnier, c’est-à-dire l’homme enfermé en prison, de geôle notre langue a tiré, à l’aide du même suffixe, le mot geôlier, qui a un sens tout différent. Ce n’est pas tout le rapport de signification qui unit le mot chevalier à son primitif cheval n’est pas le même qui unit bouvier à bœuf, ni lévrier à lièvre. Il serait aisé de multiplier ces exemples ; mais ils suffisent pour montrer que notre esprit est obligé de suppléer à l’équivoque produite par un signe dont le sens est si changeant. Il ne serait pas impossible, sans doute, de concevoir un rapport assez abstrait pour convenir uniformément à tous ces dérivés, surtout si, par la pensée, nous rétablissons le neutre, que notre langue a perdu. Mais examinons ce qui se passe dans notre intelligence quand nous employons ces mots : notre esprit, chaque fois, sous-entend une relation de nature concrète et d’espèce particulière. Le mot voiturier désigne un homme qui conduit une voiture, tandis que le mot carrossier est donné à celui qui fabrique des carrosses ; un cuirassier est un soldat armé d’une cuirasse ; mais un armurier est celui qui forge ou qui vend des armures. L’esprit devine ou sait par tradition des rapports qui ne sont nullement exprimés par les mots, et notre entendement achevé ce qui est seulement indiqué par le langage.

Il se peut qu’à l’origine de nos idiomes l’homme ait d’abord essayé d’égaler le nombre des suffixes à celui des relations que son esprit concevait. Mais c’est là une entreprise à laquelle il a dû renoncer bientôt, en présence de la variété des rapports qu’une expérience croissante lui faisait découvrir. Aussi, à mesure que les idiomes avancent en âge, ces auxiliaires de la pensée, loin d’augmenter en nombre, comme on pourrait le croire, tendent plutôt à diminuer. Les suffixes les plus usités étouffent les autres, c’est-à-dire que notre esprit, se contentant d’un certain nombre de signes, se confie de plus en plus à l’intelligence aidée par la tradition. Nous possédons, il est vrai, des langues artificielles où la seule terminaison du mot indique la place que l’objet désigné occupe dans la classification scientifique la nomenclature chimique est une sorte de catalogue parlé où tout changement dans la composition d’un corps entraîne un remaniement dans son nom. Mais il faut considérer que parmi la quantité infinie de rapports que peuvent avoir entre eux les objets du monde extérieur, la langue de la chimie choisit seulement un petit nombre et néglige de donner une expression aux autres c’est un idiome qui n’arrive à la précision que par la plus stricte spécialité. Au contraire, le langage ordinaire, qui doit suffire à l’universalité de nos connaissances, se dispense avec raison de cette rigueur scientifique et, sans viser à un ordre impossible, il fait entrer les idées nouvelles dans les cadres élastiques qu’il tient des âges précédents.

Voyons maintenant si dans les noms primitifs, c’est-à-dire dans ceux qui viennent, non d’un autre mot, mais immédiatement d’une racine, la forme serre l’idée de plus près. Je prends en grec les substantifs qui se composent d’une racine et du suffixe ο. Nous avons, par exemple, άγόζ ; « le conducteur, le chef », δόμοζ « la maison », τρέμοζ « l’action de trembler », τροπόζ « le but », qu’on fait venir ordinairement des verbes άγω « je conduis », δέμω « je bâtis », τρέμω « je tremble », σκέπτομαι « je regarde », quoiqu’il soit plus juste de dire qu’une même racine a donné naissance, d’une part au nom, de l’autre côté au verbe. Si nous examinons de plus près ces substantifs, nous voyons bien que leur formation grammaticale est identique mais ils sont loin de nous présenter de la même manière l’idée exprimée par la racine. Les uns attachent cette idée à un être ou à un objet qui fait l’action ainsi άγόζ est celui qui conduit, άρχόζ celui qui commande, τροχόζ est la roue qui court, όχοζ le char qui transporte. Les autres prennent l’idée marquée par la racine dans le sens passif et représentent un être ou un objet qui subit l’action : ainsi δόμοζ ; désigne ce qui a été bâti, la maison ; λοπόζ s’applique à ce qui se pèle ou ce qui a été pelé, l’écorce ; σκοπόζ veut dire ce qui est regardé, le but. Enfin, d’autres marquent d’une façon abstraite l’action elle-même : δρόμοζ est l’action de courir, comme τρέμοζ celle de trembler et στόνοζ celle de gémir. La même formation peut donc correspondre à des catégories logiques fort différentes d’une seule classe de mots, notre esprit a tiré des noms à signification active, passive et abstraite. Il serait aisé de faire sur le latin ou le sanscrit la même épreuve que sur le grec en sanscrit, par exemple, le suffixe a, qui correspond à l’o grec, se joint à la racine vah « transporter », pour faire vaha « celui qui transporte » combiné avec la racine bhar « porter », il forme le mot bhara « ce qui est porté, un poids » ; joint à la racine budh « savoir », il donne bôdha « l’intelligence ». Beaucoup de ces noms peuvent être pris tour à tour dans des sens différents. Ainsi le grec τόκοζ signifie à la fois la naissance et l’enfant, δρόμοζ marque en même temps la course et l’espace parcouru, τόνοζ a le double sens de tension et de corde. C’est une chose remarquable que la catégorie de l’actif et du passif, qui a une importance capitale aux yeux du logicien, n’ait reçu que très-tard et d’une façon fort incomplète son expression dans nos idiomes. Les noms, si l’on ne considère que leur forme, sont restés étrangers à cette distinction. Le mot τροφόζ désigne tantôt celui qui nourrit, tantôt le nourrisson. Que n’a-t-on pas écrit sur le double sens de λόγοζ, qui marque tout ensemble la raison qui conçoit et la pensée qui est conçue, l’intelligence en puissance et en acte ? Mais la réunion de ces deux sens en un seul mot tient à la nature de notre système grammatical, et elle n’est pas plus extraordinaire que pour le mot σκόποζ, par exemple, qui désigne à la fois le but et celui qui observe, l’espion.

On aperçoit encore par endroits l’effort qu’ont tenté le grec et le sanscrit pour remédier à cette sorte d’équivoque. Ils ont eu recours à l’accent tonique pour distinguer la double signification d’un même mot φορόζ, en grec, quand il désigne celui qui porte, a l’accent sur la dernière ; mais φόροζ, ce qui est porté, le tribut, accentue la syllabe radicale. Le sanscrit nous présente des faits analogues. Mais ce sont là des moyens employés après coup et sans beaucoup de suite, pour séparer ce que la langue, dans son plan primitif, avait confondu. Les exemples que jusqu’ici nous avons passés en revue sont tous de même nature. Un mot ou une racine sont adjoints à un suffixe, et notre esprit est invité à deviner le rapport que marque cette juxtaposition. 11 n’est pas douteux qu’il ne faille voir dans ce procédé une des causes de la richesse et de la variété de nos idiomes, car, à, l’aide d’un petit nombre de signes, ils produisent une quantité immense de combinaisons, et ce n’est pas tant par le nombre des mots existants, que par celui des formations possibles, que doit se mesurer la fécondité d’une langue. Il est vrai que ces dérivés laissent quelque chose à deviner à l’esprit. Mais un bon écrivain ne dit ni trop, ni trop peu il laisse à son lecteur le plaisir de s’associer à son travail et d’achever sa pensée. Ainsi font nos langues à suffixes elles s’adressent à bon entendeur, et elles omettent ce qui va sans dire.

Pour mieux apprécier l’élégante concision de nos dérivés, il est bon de jeter les yeux sur un idiome moins riche en suffixes formatifs que le nôtre. L’allemand traduit par des mots composés un bon nombre de nos dérives. Là où nous disons « pommier », il fait apfelbaum, c’est-à-dire « arbre à pommes ». Au lieu de « encrier », il a dintenfass tonneau à encre e. Pour « geôlier », il met gefangenwârter « gardien de prisonniers », ou kerkermeister « maître de cachot ». Sans parler de la démarche traînante de ces composés, ils ont le tort de faire passer deux idées devant notre esprit, quand, en réalité, la notion à exprimer est simple. Il est intéressant de voir que la langue allemande a, jusqu’à un certain point, senti ce défaut, et qu’elle a essayé d’y remédier. Les mots les plus fréquemment employés à la fin des composés ont été peu à peu dépouillés de leur personnalité, et ont pris le rôle de syllabes formatives. Il y a en gothique un substantif doms, qui signifie « jugement, connaissance ». Dès la période du vieux haut-allemand, ce nom est placé à la fin d’un grand nombre de composés à signification abstraite, tels que (nous citons la forme moderne) christenthum « chrétienté », heiligthum « sainteté ». Mais le sens du mot s’est tellement obscurci, qu’il fait aujourd’hui l’impression d’une syllabe formative. Quand un Allemand illettré prononce les mots eigenthum « propriété », königthum « royauté », bisthum, évêché », il n’y soupçonne point la présence du substantif doms, accouplé à eigen « propre », könig « roi », ou à episcopus « évêque », et instinctivement il élève le dernier membre de ces composés au rang de suffixe.

La composition des mots, qui joue un si grand rôle en sanscrit, en grec et dans les idiomes germaniques, ne laisse pas moins de place aux idées latentes du langage. Ce qui caractérise la vraie composition, c’est la suppression de toute désinence casuelle dans le premier membre, pour lequel la vie grammaticale est en quelque sorte suspendue. Mais si l’on ne marque point extérieurement la relation qui unit le premier terme au second, il ne s’ensuit pas que notre intelligence n’ait pas besoin de la concevoir. Elle y est, au contraire, obligée, et les deux termes du composé ne présenteraient pour elle aucun sens, si elle ne nouait point par la pensée le rapport que le langage se dispense de marquer. Dans le mot θεοτεβήζ « qui honore les dieux », le premier membre Θεο n’a pas avec le second la même relation que dans θεόδοτοζ ; « donné par les dieux, ou dans θεοτέκελοζ ; « semblable aux dieux, » ou encore dans θεόεχθροζ « ennemi des dieux », ou dans Θεόταυροζ, « dieu ayant la forme d’un taureau ». C’est ce travail mental de subordination ou d’association que nous sommes obligés de faire, pour lequel le langage ne nous fournit aucun secours, que M. Adolphe Regnier a appelé la syntaxe intérieure. Les formes de ce genre nous aident à comprendre les idiomes qui, comme le chinois, négligent habituellement l’expression des rapports, en laissant à la pensée le soin d’assembler et de lier les mots de la phrase. Mais la puissance de l’éducation est si forte que nous avons de la peine à nous représenter de tels idiomes, et que dans nos propres langues nous cherchons souvent des flexions là où il n’en existe point. On a expliqué plus d’une fois comme des génitifs la première partie de agricola, cœlicola, quoique les mots tels que silvicola, monticola, eussent dû mettre en garde contre cette interprétation. Les Indous, ces ingénieux et sévères théoriciens, n’admettent pas qu’un mot puisse se trouver sans désinence casuelle ou personnelle. Aussi Pânini dit-il du premier terme d’un composé qu’il est revêtu de l’affixe luk. Mais quand on analyse cette expression d’algèbre grammaticale, on s’aperçoit que c’est une quantité égale à zéro, de sorte que l’affixe luk marque en réalité l’absence d’affixe.

Non-seulement le dernier terme des composés est dépouillé de toute flexion il arrive souvent que le mot entier prend un sens dont nous ne sommes prévenus par aucune modification extérieure. Θυμόζ et πούζ ; en grec, animus et pes en latin, sont des substantifs mais μεγάθυμοζ et magnanimus, ώκύπουζ et alipes, sont des adjectifs. L’idée de possession, qui change tout à fait le caractère de ces mots, n’est pas exprimée. Le sanscrit abonde en composés de ce genre seulement, grâce à la liberté dont jouit l’accentuation indienne, il les distingue par le déplacement de l’accent tonique. Ainsi juva-gâni-s signifierait « jeune femme » mais jûva-gâni-s désigne « celui qui a une jeune épouse ». D’autres rapports, non moins nécessaires pour l’intelligence, sont souvent sous-entendus. Est-il besoin de rappeler les composés homériques, aussi clairs dans leur ensemble que difficiles à expliquer en détail ? Quand Homère appelle Sparte « célèbre par ses belles femmes » καίλιγύναικα Σπάτην, il emploie une expression d’une parfaite netteté, quoique nous devions suppléer, ; pour la comprendre, toutes les idées intermédiaires. On sait que les poëtes grecs ont souvent tiré un parti admirable de cette faculté de composition, pour enfermer en un seul mot deux idées faisant contraste, et frappant l’esprit avec d’autant plus de force qu’il est obligé de trouver lui-même le lien qui les assemble. Eschyle, parlant des époux des Danaïdes qui furent immolés par leurs femmes, se sert de l’expression : θηλυκτόνω "Αρει δαμέντεζ. Réunissant en un seul mot l’idée du mariage d’Hélène et celle des guerres qui l’ont suivi, Eschyle l’appelle δορίγαρβρον Έλέναν. En inventant de telles expressions, les écrivains grecs ne faisaient que développer un procédé dont la langue populaire, non moins que la tradition poétique, leur fournissaient le premier modèle. Les composés d’usage courant, comme πολυμαθήζ, πολιαρχοζ, étaient le type de ces créations savantes et préparaient le peuple à les comprendre.

On s’est demandé souvent pourquoi le français a laissé perdre une faculté aussi précieuse. Il est certain que notre langue en a possédé au moins les rudiments. Orfèvre (auri faber), vermoulu {vermi molutus), sont de vrais composes. Mais il semble que le français ait craint d’omettre l’expression des rapports, et qu’il n’ait pas eu assez de confiance dans l’intelligence abandonnée à ses seules forces. On peut regretter cet excès de scrupule, car les prépositions qu’il s’est fait un devoir d’employer sont souvent d’un médiocre secours pour la pensée. Un maître à chanter n’est pas plus clair que l’allemand singlehrer, et un cabinet de lecture ne vaut pas mieux que reading room. Nous défaisons les composés grecs, et au lieu de ροδΌδάκτυλοζ ήώζ nous mettons l’Aurore aux doigts de rose mais ces articles, ces prépositions à, de, sont plutôt là pour satisfaire aux exigences d’une langue devenue rigoriste et vétilleuse, que pour répondre à un besoin de précision et de clarté. Combien nous aimerions mieux marcher sans ces béquilles ! Il faut que la compréhension spontanée de rapports sous-entendus ait un charme véritable pour l’esprit, puisque nous voyons des langues aussi analytiques que la nôtre assembler souvent leurs mots à la façon des composés grecs ou sanscrits. Là où nous disons logiquement et consciencieusement : « Compagnie d’assurances contre les accidents sur les chemins de fer », l’anglais, non moins clair mais plus hardi, fait : rail road accidents insurance company.

La pensée est un acte spontané de notre intelligence qu’aucun effort venant du dehors ne peut mettre en mouvement d’une manière directe et immédiate. Tout ce que vous pouvez faire, c’est de provoquer ma pensée, et cette provocation sera quelquefois d’autant plus vive qu’elle paraîtra moins explicite. De même qu’une allusion suffit souvent pour éveiller en nous un monde de sentiments et de souvenirs, le langage n’a pas toujours besoin de nous détailler les rapports qu’il veut nous faire entendre la seule pente du discours nous fait arriver où l’intelligence d’autrui veut nous conduire.

Je passe à une autre série de faits non moins importants, qui concerne le verbe. Vous savez que le fait essentiel qui domine notre système grammatical, c’est la distinction du verbe et du nom. Je vais essayer de vous montrer que cette distinction était à l’origine tout intellectuelle, et qu’elle repose sur deux ellipses intérieures.

Prenons trois formes verbales très-simples ât-ti « il mange », é-ti « il marche », bhâr-ti (forme védique) « il porte ». J’examine les éléments dont elles se composent. Il n’est pas difficile de voir que ces verbes comprennent deux racines dont l’une est subordonnée à l’autre par l’accent tonique. Nous avons d’une part les racines attributives ad « manger », i « aller », bhar « porter », et de l'autre la racine indicative ta « celui-ci ». Quand je dis que bhar signifie « porter », c'est faute d'une expression plus générale, car la racine bhar, étant placée au-dessus ou en dehors de toute catégorie grammaticale, peut désigner aussi bien un porteur ou un fardeau. Si nous voulons donc traduire exactement la forme verbale bhârti, nous dirons « porter lui », ou porteur lui », ou « fardeau lui ». Quelle que soit l'interprétation que nous adoptions, nous avons deux idées juxtaposées; quant au lien qui les assemble, il est sous-entendu.

Je prends maintenant une formation nominale, à savoir le participe passé tiré des mêmes racines. Nous avons attâ « mangé », i-tâ « allé », bhr-tâ « porté ». Il est clair que ce sont les mêmes éléments disposés dans le même ordre ; bhr-tâ se compose de la racine bhar « porter, porteur ou fardeau », et du pronom ta. D'où vient cependant que le sens est tout différent ? C'est que le rapport qui assemble les deux racines est autre. Si nous appliquions à cette syntaxe intérieure les termes de l'analyse logique, nous dirions que dans bhdr-ti le pronom ta est sujet et bhar attribut ou régime, tandis que dans bhrta le pronom ta est construit en apposition avec bhar. Mais ces deux rapports existent uniquement dans notre esprit. Aucun élément formel ne les indique.

On objectera peut-être que bhr-tâ et bhâr-ti ne sont pas semblables dans leur aspect extérieur. Le participe bhr-tâ a affaibli en bhr la syllabe radicale bhâr ; au contraire, dans le présent bhârti, le pronom démonstratif ta a aminci son a en i. Mais ce sont là des modifications phonétiques dues au déplacement de l'accent. Le participe, ayant l'accent tonique sur le suffixe, tend à affaiblir la syllabe radicale; au contraire, bhâr-ti, étant accentué sur la racine, renforce celle-ci et allège la désinence. Croirons-nous que ce déplacement de l'accent était destiné à marquer le changement de signification ? Il est difficile de le supposer, quand nous voyons qu'au pluriel et au duel du présent, où évidemment le rapport entre le pronom et la racine est de même nature qu'au singulier, l'accent quitte la syllabe radicale pour passer sur la désinence (imâs « nous allons », ad-mâs « nous mangeons»). Le déplacement de l'accent tonique et les modifications phonétiques qui l'accompagnent n'ont donc pu servir que subsidiairement à distinguer le participé du présent, et la véritable différence qui les sépare est toute logique

Les formations verbales que nous avons citées sont de l'espèce la plus simple elles appartiennent à la seconde classe sanscrite, qui joint immédiatement les désinences personnelles à la racine. Mais si nous passons en revue les autres classes de verbes, nous constatons des faits exactement semblables. L'analyse philologique a reconnu la véritable origine de ces syllabes a, ja, nu, qui, dans les formes comme tudati « il frappe », bodhati « il sait », madja-ti « il s'enivre », dhrsnumas « nous osons », ont l'air de s'interposer entre la racine et la désinence personnelle. Ce ne sont point des lettres serviles ou euphoniques destinées à aider la conjugaison ce sont encore moins des syllabes produites par une force interne et une sorte d’expansion de la racine. Bodha-ti « il sait doit se diviser de cette façon bodha-ti, et bodha n’est pas autre chose que le thème de bodha-s « connaissance ». Les désinences personnelles sont venues s’ajouter à un thème nominal, comme plus haut nous les avons vues se joindre à une racine. Bodha-ti signifie » connaissance-lui », ou peut-être « connaisseur-lui », comme bhar-ti veut dire « fardeau-lui » ou « porteur-lui ». Les syllabes ja, nu, que nous trouvons dans d’autres verbes, sont de même des suffixes servant à former des adjectifs ou des substantifs. Divja-ti « il brille » renferme un, thème divja « brillant », qui est formé comme sûrja « le soleil ». Dhrsno-ti « il ose contient le thème adjectif ̃dhrsnu « hardi ». Dîvja, dhrsmi, bodha, sont des thèmes nominaux que la langue, en les faisant suivre des pronoms « je, tu, il », a fait entrer dans le mécanisme de la conjugaison.

Il est vrai que pour figurer en qualité de substantifs ou d’adjectifs dans le discours, les thèmes nominaux ont besoin d’une flexion casuelle. Mais ces flexions sont faites de la même matière que les désinences de la conjugaison. Nous en citerons seulement une preuve. Parmi les racines pronominales que possède notre famille d’idiomes, il en est deux de signification exactement semblable ce sont les racines sa et la. L’une et l’autre veut dire « celui-ci ». La synonymie est si complète, que ta, ayant une déclinaison défective, emprunte à certains cas les formes de la racine sa. L’un et l’autre de ces pronoms a été ajouté au thème bodha. Le s, signe du nominatif masculin, est un débris de la racine sa : le ti, désinence de la troisième personne du singulier, est, comme nous l’avons vu, un affaiblissement de ta. Deux formes aussi différentes en apparence que bodha-s « la connaissance et bodha-ti « il sait », sont composées d’éléments à sens identique. Elles sont devenues étrangères l’une à l’autre, grâce à l’idée latente que l’esprit a infusée dans chacune d’elles.

A plus forte raison ne faut-il chercher aucune différence originaire entre le substantif et l’adjectif. Comme le langage, pour marquer les personnes ou les objets, les désignait par leur qualité ou leur manière d’être la plus saillante, tous les substantifs ont commencé par être des adjectifs pris substantivement. Deva « dieu » a en sanscrit un comparatif et un superlatif ; il signifie « le brillant ». Mâtar, qui dans le sanscrit classique veut dire uniquement « la mère », a dans les Védas un masculin avec l’acception de « créateur ». On sait avec quelle facilité, même dans nos idiomes modernes, nous faisons prendre tour à tour à un nom l’un ou l’autre rôle. Quand notre esprit, derrière la qualité mise en relief par le langage, va chercher une personne ou une chose, nous avons un substantif mais si, s’arrêtant à la notion de la qualité, il néglige l’idée de l’objet auquel elle appartient, c’est un adjectif que nous employons. C’est, comme personne ne l’ignore, une des applications les plus intéressantes de l’étymologie, de retrouver comme adjectif dans une langue le terme qui est devenu substantif dans une autre. Deux catégories aussi essentielles aux yeux du logicien que la substance et l’attribut n’ont été d’abord distinguées en rien par la parole. C’est grâce à la richesse et à la flexibilité de nos idiomes que ces deux parties du discours ont pu, dans la suite des temps, être séparées d’une façon plus ou moins complète.

Il est vrai que nos langues modernes nous présentent des noms comme ciel, terre, soleil, nature, qui ont à nos yeux une valeur purement substantive. Mais il suffit que nous examinions de plus près l’histoire de ces noms, pour reconnaître qu’à l’origine ils étaient des qualificatifs, et que c’est à un acte de notre entendement qu’ils doivent leur valeur actuelle. Prenons, par exemple, en français, le mot terre ; il semble bien que ce nom exprime une idée de substance, et nullement une idée de qualité. Mais si nous retournons de quelques pas en arrière dans le développement des langues indo-européennes, nous n’aurons point de peine à découvrir la notion adjective qui était autrefois renfermée dans ce mot. Il existe en sanscrit une racine tars (prononcez tarsh), qui signifie « être sec, se dessécher, avoir soif ». Elle a formé en sanscrit le substantif tarsa « soif » et le verbe trsjâmi « j’ai soif ». En grec nous retrouvons la même racine sous la forme τερσ ou ταρσ dans τέρσομαι « je sèche », τερσαίνω « je fais sécher), et dans ταρσόζ « une claie pour sécher ». En latin, notre racine se présente sous la double forme ters ou tors. Mais par un changement dont il existe d’autres exemples dans la même langue, le s s’est assimilé à la lettre r dont il était précédé, et au lieu de ters, tors, on a eu terr, torr. Nous trouvons la forme torr dans le verbe causatif torrere « sécher, brûler », et dans l’ancien participe torrens, qui désigne un cours d’eau qui reste à sec pendant l’été ; dans le substantif torris « un morceau de bois sec ». La forme terr nous est conservée par notre nom terra, qui veut dire littéralement la sèche, par opposition aux ύγρά κέλευθα, aux routes humides de la mer. Comme pour nous attester que l’e de terra est bien l’équivalent de l’o de torrere, nous avons le dérivé extorris « exilé », qui suppose un primitif torra (1)[2].

Sans sortir de cette famille de mots, on peut citer un second exemple de substantif français et latin, qui cache une ancienne idée qualificative. C’est le mot tête, qui, comme on sait, est le latin testa « une amphore, un pot ». Mais testa est pour tersta, comme tostus pour torstus le sens primitif est « cuite, terre cuite (2)[3]. »

Ce n’est donc pas d’après nos idiomes modernes où l’usage a obscurci l’acception des mots, qu’il faut juger la parenté originaire de l’adjectif et du substantif. Il faut remonter le cours des âges, jusqu’à ce qu’on arrive au moment où le substantif, devenant transparent, laisse apparaître la racine attributive qu’il renferme.

Un autre moyen qui permet jusqu’à un certain point de distinguer le substantif de l’adjectif, c’est le choix des suffixes. Grâce aux nombreuses syllabes formatives que possèdent les langues indo-européennes, une répartition a pu être essayée, et certains suffixes, à une époque plus ou moins récente, ont été réservés pour les substantifs. En latin, par exemple, le suffixe tura sert à former des substantifs féminins, à signification abstraite, comme pictura, junctura, natura. Mais tura n’était pas autre chose, dans le principe, que le féminin du suffixe turus, tura, turum, qui est lui-même un élargissement du suffixe tor, servant à former des noms d’agents comme dator, victor. On a dit quelquefois que les Latins avaient érigé des abstractions en divinités il serait peut-être aussi exact de dire que la langue latine a transformé des noms d’agents en dénominations abstraites. Natura (pour gnatura, de la racine gen, gna), était la déesse qui enfante, avant de devenir le nom abstrait de la nature.

Pour distinguer de la sorte ce que la langue, dans son plan primordial, avait marqué du même signe, il ne suffisait pas que les idées d’attribut et de substance fussent présentes à l’esprit. Il fallait en outre que les idiomes indo-européens fussent riches et flexibles, pourvus d’une abondance de formes accumulées par un âge antérieur, de sorte qu’un âge plus récent les pût distribuer sans peine entre deux classes. Si la matière de ces langues avait été plus rebelle, la distinction du substantif et de l’adjectif serait restée une idée latente.

Il serait aisé de faire sur les autres parties du discours des remarques analogues. L’adverbe, par exemple, que nous nous sommes habitués à considérer comme un mot d’une espèce à part, est un nom ou un pronom que notre esprit subordonne à un autre mot de la phrase. Donnez à cet adverbe une force transitive, il deviendra préposition. Si, au lieu de le subordonner à un autre mot, l’on s’en sert pour coordonner deux termes ou deux phrases, on en fera une conjonction. Toute la syntaxe a d’abord résidé dans notre intelligence, et si plus tard des différences de forme ont plus ou moins séparé les parties du discours, c’est que le langage a fini par porter l’empreinte du travail intellectuel qu’il représente. C’est notre esprit qui anime le verbe d’une force transitive, enchaîne et subordonne les propositions, et dépouille certains mots de leur signification propre, pour les faire servir comme les articulations et comme les jointures du discours. L’unité de la proposition et de la phrase, non moins que celle du mot, est le fait de l’intelligence.

Pour apercevoir la part qui revient à notre esprit dans la vie apparente du langage, il est bon d’appliquer quelquefois le microscope étymologique à quelques lignes d’un morceau poétique ou oratoire, a une ode d’Horace ou à une période de Démosthène. Si nous ramenons tous les mots à leur valeur première, si nous disjoignons les flexions et défaisons les soudures, nous aurons devant nous, au lieu du savant agencement qui nous charmait, une série de racines, les unes attributives, les autres pronominales, mises bout à bout, et présentant, au milieu de redondances nombreuses, les ellipses les plus fortes et les sens les plus décousus. C’est la même illusion qu’en présence d’un tableau nos yeux croient apercevoir des oppositions de lumière et d’ombre sur une toile partout éclairée du même jour, ils voient des lointains là où tout est sur le même plan. Si nous approchons de quelques pas, les lignes que nous pensions reconnaître s’interrompent et se perdent et, la place de figures diversement éclairées, nous trouvons seulement des couches de couleur figées sur la toile, et des traînées de points lumineux qui se suivent sans se joindre. Mais il suffit que nous retournions en arrière, pour que notre vue, cédant à une longue habitude, fonde les tons, distribue le jour, relie les traits et recompose l’œuvre de l’artiste.

Depuis que la philologie comparative, étendant ses recherches à toutes les races du globe, a constaté l’existence de différentes familles d’idiomes, et a reconnu la prodigieuse variété de structure que comporte le langage humain, on sourit volontiers des théories de l’ancienne grammaire générale qui, s’appuyant sur l’exemple de la langue latine, et empruntant à la philosophie scolastique ses catégories, prétendait tracer le modèle invariable d’après lequel tout langage humain avait nécessairement dû être construit. On ne cherche plus aujourd’hui en chinois les neuf parties du discours, de même qu’il n’est


  1. (1) Collège de France, 1863.
  2. (1) L’adjectif s’est conservé dans les langues germaniques. Gothique thaursu-s « aride », vieux haut-allemand durri (même sens), allemand moderne dürr. De thaursu-s vient en gothique le verbe thaursjan « avoir soif », qui a donné le substantif thaurstei « soif » (en allemand moderne durst, en anglais thirst).
  3. (2) Le participe tostus s’est conservé en français comme adverbe dans le mot tôt (aussitôt, tantôt). Le sens primitif est « chaud, vite », en italien tosto.