Bruges-la-Morte/05

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Ernest Flammarion, éditeur (p. 61-76).
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V


Hugues installa Jane dans une maison riante qu’il avait louée pour elle au long d’une promenade qui aboutit à des banlieues de verdures et de moulins.

En même temps, il l’avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il l’aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute, cependant, il n’avait envisagé le petit ridicule pour un homme grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de s’amouracher d’une danseuse. À vrai dire, il n’avait pas d’amour pour elle. Tout ce qu’il désirait, c’était pouvoir éterniser le leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de Jane, l’approchait de lui, c’était pour regarder ses yeux, pour y chercher quelque chose qu’il avait vu dans d’autres : une nuance, un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l’âme — et qui y flottaient aussi peut-être.

D’autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules, les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s’il fallait les filer ensemble.

Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses muettes contemplations.

Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure était teinte ; et avec quel émoi, depuis, il l’épiait pour savoir si elle la maintenait de la même nuance.

— « J’ai l’envie de ne plus me teindre », avait-elle dit un jour.

Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu’elle gardât ses cheveux de cet or clair qu’il aimait tant. Et, en disant cela, il les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme un avare dans son trésor qu’il retrouve.

Et il avait balbutié des choses confuses : « Ne change rien… c’est parce que tu es ainsi que je t’aime ! Ah ! tu ne sais pas, tu ne sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux… »

Il semblait vouloir en dire davantage ; puis s’arrêtait, comme au bord d’un abîme de confidences.

Depuis qu’elle s’était installée à Bruges, il venait la voir presque tous les jours, passait d’ordinaire ses soirées chez elle, y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille servante qui, le lendemain, maugréait d’avoir inutilement préparé le repas et d’avoir attendu. Barbe feignait de croire qu’il avait vraiment mangé au restaurant ; mais, au fond, demeurait incrédule et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si casanier.

Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.

Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu’aux fins d’après-midi ; et puis aussi pour n’être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu’il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n’avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d’âme, parce qu’il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l’absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude : comment ne pas s’y inquiéter un peu du voisinage, de l’hostilité ou du respect publics lorsqu’on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l’attouchement pour ainsi dire ?


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En cette Bruges catholique surtout, où les mœurs sont sévères ! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s’érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé qui, de leur côté, proclament : « Je suis l’immaculée. »

Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l’œuvre perverse, le chemin de l’enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.

Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l’offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n’échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or la foi scandalisée s’y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.

Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n’en ignora : bavardages de porte en porte ; propos d’oisiveté ; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines ; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.

On s’amusa d’autant plus de l’aventure qu’on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd’hui, c’est là qu’aboutissait ce deuil qu’on avait pu croire éternel.

Tous s’y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C’était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s’indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire…


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Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l’épiant dans ces sortes de petits miroirs qu’on appelle des espions et qu’on aperçoit à toutes les demeures, fixés sur l’appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s’encadrent des profils équivoques de rues ; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d’une seule minute en leurs yeux — et répercute tout cela dans l’intérieur des maisons où quelqu’un guette.

Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L’illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l’aller voir qu’au soir tombant greffèrent d’une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d’abord, et l’indignation s’acheva dans des rires.

Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s’acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue.

Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule ! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l’eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah ! ces cloches à toutes volées, mais si en allées — semblait-il — et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d’autres ciels…


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Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l’eau frémir comme la plainte d’une frêle source inconsolable, Hugues n’entendait plus cette douleur des choses ; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux.

La ville d’autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l’effleurait plus qu’à peine d’un glacis de mélancolie ; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s’offrait telle qu’une ville neuve qui ressemblerait à l’ancienne.

Et tandis qu’il s’en allait chaque soir retrouver Jane, pas un éclair de remords ; ni, une seule minute, le sentiment du parjure, du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée — pas même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la première fois qu’en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une rose rouge.