Brutus d’après les lettres de Cicéron

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Brutus d’après les lettres de Cicéron
Revue des Deux Mondes2e période, tome 48 (p. 62-98).
BRUTUS
D'APRES
LES LETTRES DE CICERON

Sans les lettres de Cicéron, nous ne connaîtrions pas Brutus. Comme on n’a jamais parlé de lui de sang-froid, et que les partis politiques se sont habitués à placer sous son nom leurs haines ou leurs espérances, les traits véritables de sa physionomie se sont effacés de bonne heure. Au milieu des débats passionnés que son nom seul soulève, tandis que les uns, comme Lucain, le mettent presque dans le ciel, et que les autres, comme Dante, le placent résolument dans l’enfer, il n’a pas tardé à devenir une sorte de personnage légendaire. La lecture de Cicéron nous ramène à la réalité. Grâce à lui, cette figure saisissante, mais confuse, que l’admiration ou la terreur avait grandie outre mesure, se précise et prend des proportions humaines. Si elle perd de sa grandeur à être vue de si près, au moins y gagne-t-elle de devenir vraie et vivante.

La liaison de Cicéron et de Brutus dura dix ans. Le recueil des lettres qu’ils s’écrivirent dans cet intervalle devait être volumineux, puisqu’un grammairien en cite le neuvième livre. Elles sont toutes perdues, à l’exception de vingt-cinq, qui ont été écrites après la mort de César [1]. Malgré la perte des autres, Brutus tient encore une si grande place dans les ouvrages qui nous restent de Cicéron, surtout dans sa correspondance, qu’on y trouve tous les élémens nécessaires pour le bien connaître. Je vais les réunir, et refaire non pas le récit de la vie entière de Brutus, ce qui m’obligerait à insister sur des événemens trop connus, mais seulement l’histoire de ses relations avec Cicéron.


I

Atticus, l’ami de tout le monde, les rapprocha. C’était vers l’an 700, peu de temps après que Cicéron fut revenu de l’exil, et au milieu des troubles que suscitait Clodius, un de ces agitateurs vulgaires comme Catilina, par lesquels César épuisait les forces de l’aristocratie romaine, pour en avoir un jour plus facilement raison. La situation que Cicéron et Brutus occupaient alors dans la république était fort différente. Cicéron avait rempli les fonctions les plus élevées, et y avait rendu d’illustres services. Son talent et sa probité en faisaient un auxiliaire précieux pour le parti aristocratique, auquel il s’était attaché; il n’était pas sans influence auprès du peuple, que charmait sa parole; les provinces l’aimaient, pour l’avoir vu défendre plus d’une fois leurs intérêts contre d’avides gouverneurs, et tout récemment encore l’Italie lui avait prouvé son affection en le portant en triomphe de Brindes à Rome. — Brutus n’avait que trente et un ans; une grande partie de sa vie s’était passée loin de Rome, à Athènes, où l’on savait qu’il s’était livré avec ardeur à l’étude de la philosophie grecque, à Chypre et en Orient, où il avait suivi Caton. Il n’avait encore rempli aucune de ces fonctions qui donnaient une importance politique, et il lui fallait attendre dix ans avant de songer au consulat. Pourtant Brutus était déjà un personnage. Dans ses premières relations avec Cicéron, malgré la distance que mettaient entre eux l’âge et les dignités, c’est Cicéron qui fait les avances, qui ménage Brutus, et qui le prévient. On dirait que ce jeune homme eût fait naître de lui une singulière attente, et qu’on pressentît confusément qu’il était destiné à de grandes choses. Pendant que Cicéron était en Cilicie, Atticus, le pressant de faire droit à quelques demandes de Brutus, lui disait : « Quand vous ne rapporteriez de cette province que son amitié, ce serait beaucoup. » Et Cicéron écrivait de lui à la même époque: « Il est déjà le premier de la jeunesse, il sera bientôt, je l’espère, le premier de la cité. »

Tout en effet semblait promettre à Brutus un grand avenir. Descendant d’une des plus illustres maisons de Rome, neveu de Caton, beau-frère de Cassius et de Lépide, il venait d’épouser une des filles d’Appius Claudius; une autre était déjà mariée au fils aîné de Pompée. Par ces alliances, il tenait de tous côtés aux familles les plus influentes; mais son caractère et ses mœurs le distinguaient plus encore que sa naissance. Sa jeunesse avait été austère : il avait étudié la philosophie, non pas en curieux, comme un des exercices les plus utiles de l’esprit, mais en sage qui veut s’appliquer les leçons qu’elle donne. Il était revenu d’Athènes avec un grand renom de sagesse, que confirma sa vie honnête et réglée. L’admiration qu’excitait sa vertu redoublait quand on venait à songer dans quel milieu elle avait pris naissance, et à quels détestables exemples elle avait résisté. Sa mère Servilie avait été une des plus violentes passions de César, peut-être son premier amour. Elle eut toujours sur lui un grand empire, et en profita pour s’enrichir après Pharsale, en se faisant adjuger les biens des vaincus. Quand elle eut vieilli, et qu’elle sentit le puissant dictateur lui échapper, pour continuer à le dominer encore, elle favorisa, dit-on, ses amours avec une de ses filles, la femme de Cassius. Celle qui avait épousé Lépide n’avait pas un meilleur renom, et Cicéron raconte à propos d’elle une plaisante histoire. Un jeune fat romain, C. Vedius, traversant la Cilicie en grand équipage, avait jugé commode de laisser une partie de ses effets chez un de ses hôtes. Malheureusement cet hôte mourut; les scellés furent mis sur les bagages du voyageur comme sur le reste, et on y trouva tout d’abord les portraits de cinq grandes dames, parmi lesquels celui de la sœur de Brutus. « Il faut avouer, dit Cicéron, qui ne perdait pas l’occasion d’un bon mot, que le frère et le mari méritent bien leur nom. Le frère est bien sot (brutus), qui ne s’aperçoit de rien, et le mari bien complaisant (lepidus), qui supporte tout sans se plaindre. » Voilà-ce qu’était la famille de Brutus. Quant à ses amis, il n’est pas besoin d’en parler. On sait comment vivait alors la jeunesse riche de Rome, et ce qu’étaient les Cœlius, les Curion et les Dolabella. Parmi tous ces excès, l’honnêteté rigide de Brutus, son application aux affaires, ce dédain des plaisirs, ce goût de l’étude, qu’attestait sa physionomie pâle et sérieuse, ressortaient davantage par le contraste. Aussi tous les yeux étaient-ils fixés sur ce grave jeune homme, qui ressemblait si peu aux autres. En l’abordant, on ne pouvait se défendre d’un sentiment qui semblait mal convenir à son âge : il inspirait le respect. Ceux même qui étaient ses aînés et ses supérieurs, Cicéron et César malgré leur gloire, Antoine, qui lui ressemblait si peu, ses adversaires, ses ennemis, ne pouvaient en sa présence échapper à cette impression. Ce qui est plus surprenant, c’est qu’elle lui a survécu. On l’a éprouvée devant sa mémoire comme devant sa personne; vivant et mort, il a commandé le respect. Les historiens officiels de l’empire, Dion, qui a tant maltraité Cicéron, Velleius, le flatteur de Tibère, ont tous respecté Brutus. Il semble que les rancunes politiques, le désir de flatter, les violences des partis, se soient sentis désarmés devant cette austère figure.

En le respectant, on l’aimait. Ce sont des sentimens qui ne marchent pas toujours ensemble. Aristote défend qu’on emploie dans le drame des héros parfaits de tout point, de peur qu’ils n’intéressent pas le public. Il en est un peu dans la vie comme au théâtre : une sorte d’effroi instinctif nous éloigne des personnages irréprochables, et, comme c’est d’ordinaire par nos faiblesses communes que nous nous rapprochons, on ne se sent guère attiré vers ce qui n’a pas de faiblesses, et l’on se contente de respecter la perfection à distance. Cependant il n’en était pas ainsi pour Brutus, et Cicéron a pu dire de lui avec vérité dans un des ouvrages qu’il lui adresse : « Qui fut jamais plus respecté que vous et plus chéri?» C’est qu’en effet cet homme sans faiblesses était faible pour ceux qu’il aimait. Sa mère et ses sœurs avaient sur lui beaucoup d’influence et lui ont fait commettre plus d’une faute. Il avait beaucoup d’amis, dont Cicéron lui reprochait de trop écouter les conseils : c’étaient d’honnêtes gens qui n’entendaient rien aux affaires; mais Brutus leur était si tendrement attaché qu’il ne savait pas se défendre d’eux. Sa dernière douleur à Philippes fut d’apprendre la mort de Flavius, son préfet des ouvriers, et celle de Labéon, son lieutenant; il s’oublia lui-même pour pleurer sur eux. Sa dernière parole avant de mourir fut de se féliciter de ce qu’aucun de ses amis ne l’avait trahi : cette fidélité, qui était si rare alors, a consolé ses derniers momens. Ses légions aussi, quoiqu’elles fussent composées en partie d’anciens soldats de César, et qu’il les tînt sévèrement, punissant les pillards et les maraudeurs, ses légions l’aimaient, et lui restèrent fidèles. Enfin le peuple de Rome lui-même, qui en général était ennemi de la cause qu’il défendait, lui a témoigné plus d’une fois sa sympathie. Quand Octave fit proclamer ennemis publics les assassins de César, en entendant prononcer le nom de Brutus à la tribune, tout le monde baissa tristement la tête, et du milieu de ce sénat épouvanté, qui pressentait les proscriptions, une voix, libre osa déclarer que jamais elle ne condamnerait Brutus.

Cicéron subit le charme comme les autres, mais ce ne fut pas sans résister. Son amitié avec Brutus a été pleine de troubles et d’orages, et, malgré la communauté de leurs opinions, il s’est élevé plus d’une fois entre eux des discussions violentes. Leurs dissentimens s’expliquent par la diversité de leurs caractères. Jamais deux amis ne se ressemblèrent moins. Il n’y avait pas d’homme qui semblât plus fait pour la société que Cicéron ; il y apportait toutes les qualités qui sont nécessaires pour y réussir, une grande flexibilité d’opinion, beaucoup de tolérance pour les autres, assez de facilité pour lui-même, le talent de manœuvrer avec aisance entre tous les partis, et une certaine indulgence naturelle qui lui faisait tout comprendre et presque tout accepter. Quoiqu’il ait fait de bien mauvais vers, il avait un tempérament de poète, une étrange mobilité d’impressions, une sensibilité irritable, un esprit souple, étendu, rapide, qui concevait promptement, mais abandonnait vite ses idées, et d’un bond passait d’un extrême à l’autre. Il n’a pas pris une seule résolution grave dont il ne se soit repenti le lendemain. Toutes les fois qu’il embrassait un parti, il n’était vif et décidé qu’au début, et allait toujours en s’attiédissant. Brutus au contraire n’avait pas un esprit rapide ; d’ordinaire il hésitait au début d’une entreprise et ne se décidait pas du premier coup. Sérieux et lent, il s’avançait en toutes choses par degrés; mais une fois qu’il était résolu, il s’enfermait dans son idée sans que rien pût l’en distraire : il s’isolait et se concentrait en elle, il s’animait, il s’enflammait pour elle par la réflexion, et finissait par n’écouter plus que cette logique inflexible qui le poussait à la réaliser. Il était de ces esprits dont Saint-Simon dit qu’ils ont une suite enragée. Son obstination faisait sa force, et César l’avait bien compris quand il disait de lui : « Tout ce qu’il veut, il le veut bien [2]. »

Deux amis qui se ressemblaient si peu devaient naturellement se heurter dans toutes les occasions. Leurs premiers différends furent littéraires. C’était l’habitude alors au barreau de partager une cause importante entre plusieurs orateurs ; chacun prenait la partie qui convenait le mieux à son talent. Cicéron, contraint de paraître souvent devant les juges, y venait avec ses amis et ses disciples, et leur distribuait une part de sa tâche, afin de pouvoir y suffire. Souvent il se contentait de garder pour lui la péroraison, où son éloquence abondante et passionnée se mettait à l’aise, et leur abandonnait le reste. C’est ainsi qu’au début de leur amitié Brutus plaida à ses côtés et sous sa direction. Cependant Brutus n’était pas de son école : admirateur fanatique de Démosthène, dont il avait fait placer la statue parmi celles de ses aïeux, nourri de l’étude des Attiques, il cherchait à reproduire leur sobriété élégante et leur fermeté nerveuse. Tacite dit que ses efforts n’étaient pas toujours heureux : à force de fuir les ornemens et le pathétique, il était terne et froid; en recherchant trop la précision et la force, il devenait sec et tendu. C’étaient des défauts antipathiques à Cicéron, qui, voyant d’ailleurs dans cette éloquence, qui fit école, une critique de la sienne, essaya par tous les moyens de convertir Brutus; mais il n’y réussit pas, et sur ce point ils ne parvinrent jamais à s’entendre. Après la mort de César, et quand il s’agissait de bien autre chose que de débats littéraires, Brutus envoya à son ami le discours qu’il venait de prononcer au Capitole, et le pria de le corriger. Cicéron se garda bien d’en rien faire : il connaissait trop par expérience l’amour-propre des écrivains pour courir le risque de blesser Brutus en essayant de mieux faire que lui. Le discours du reste lui semblait fort beau, et il écrivait à Atticus qu’on ne pouvait rien voir de plus élégant ni de mieux écrit. « Pourtant, ajoutait-il, si j’avais eu à le faire, j’y aurais mis plus de passion. » Assurément Brutus ne manquait pas de passion, mais c’était comme un feu secret et contenu qui ne se communiquait qu’aux plus proches, et il répugnait à employer ces grands mouvemens et ce pathétique enflammé sans lesquels on n’entraîne pas la foule.

Il n’était donc pas pour Cicéron un disciple fidèle, on peut ajouter qu’il n’était pas non plus un ami commode. Il manquait de souplesse dans ses rapports, et son ton était toujours rude et brusque. Au commencement de leurs relations, Cicéron, accoutumé à être ménagé des plus grands personnages, trouvait les lettres de ce jeune homme aigres et hautaines, et il en était blessé. Ce n’était pas le seul reproche qu’il eût à lui faire. On connaît la vanité irritable, soupçonneuse, exigeante du grand consulaire; on sait à quel point il aimait la louange : il se l’accordait libéralement à lui-même, il l’attendait des autres, et, s’ils tardaient à la lui donner, il n’avait pas honte de la réclamer. Ses amis étaient généralement complaisans pour cette naïve faiblesse, et n’attendaient pas pour le louer d’y être invités par lui. Brutus seul résistait; il se piquait de franchise et disait sans ménagement ce qu’il avait sur le cœur. Aussi Cicéron s’est-il plaint souvent qu’il lui marchandât les éloges; un jour même il se fâcha sérieusement contre lui. Il s’agissait du grand consulat et de la délibération à la suite de laquelle Lentulus et les complices de Catilina furent exécutés. C’était l’action la plus ferme de la vie de Cicéron, et il avait le droit d’en être fier, puisqu’il l’avait payée de l’exil. Brutus, dans le récit qu’il faisait de cette journée, diminuait au profit de Caton, son oncle, la part que Cicéron y avait prise. Il le louait seulement d’avoir puni la conjuration sans dire qu’il l’avait découverte, et se contentait de l’appeler un excellent consul. « Le maigre éloge! disait Cicéron en colère; on le croirait d’un ennemi. » Mais ce n’étaient là que de petits différends d’amour-propre qui pouvaient facilement se guérir; voici un dissentiment plus grave et qui mérite qu’on s’y arrête, car il donne fort à penser sur la société romaine de cette époque.

En 702, c’est-à-dire peu de temps après qu’eut commencé sa liaison avec Brutus, Cicéron partit comme proconsul pour la Cilicie. Il n’avait pas recherché cette charge, car il savait quelles difficultés il allait y trouver. Il partait décidé à accomplir son devoir, et il ne pouvait l’accomplir sans se mettre à la fois sur les bras les patriciens, ses protecteurs, et les chevaliers, ses protégés et ses cliens. En effet, patriciens et chevaliers, d’ordinaire ennemis, s’entendaient avec une rare concorde pour piller les provinces. Les chevaliers, fermiers de l’impôt public, n’avaient qu’une pensée : ils voulaient faire fortune en cinq ans, durée ordinaire de leur bail. Aussi réclamaient-ils sans pitié l’impôt du dixième sur les productions du sol, l’impôt du vingtième sur les marchandises, dans les ports le droit d’entrée, le droit de pâturage dans l’intérieur des terres, enfin tous les tributs que Rome avait imposés aux peuples soumis. Leur avidité ne respectait rien; Tite-Live a dit sur eux ce mot terrible : « Partout où pénètre un publicain, il n’y a plus de justice ni de liberté pour personne. » Il était bien difficile aux malheureuses villes d’assouvir ces financiers intraitables; presque partout les caisses municipales, mal administrées par des magistrats inhabiles ou pillées par des magistrats malhonnêtes, étaient vides. Cependant il fallait trouver de l’argent à tout prix. Or à qui pouvait-on en demander, sinon aux banquiers de Rome, devenus, depuis un siècle, les banquiers du monde entier? C’est donc à eux qu’on s’adressait. Quelques-uns étaient assez riches pour tirer de leur fortune particulière de quoi prêter aux villes ou aux souverains étrangers, comme ce Rabirius Posthumus, pour lequel Cicéron a plaidé, et qui fournit au roi d’Egypte l’argent nécessaire pour reconquérir son royaume. D’autres, pour moins s’exposer, formaient des associations financières dans lesquelles les plus illustres Romains apportaient leurs fonds. C’est ainsi que Pompée était intéressé pour une somme importante dans une de ces sociétés en commandite qu’avait fondée Cluvius de Pouzzoles. Tous ces prêteurs, que ce fussent des particuliers ou des compagnies, des chevaliers ou des patriciens, étaient très peu scrupuleux et n’avançaient leur argent qu’à des taux énormes, généralement à 4 ou 5 pour 100 par mois. La difficulté pour eux consistait à se faire payer. Comme il n’y a que les gens tout à fait ruinés qui acceptent ces dures conditions, l’argent qu’on prête à de si gros intérêts est toujours compromis. Quand l’échéance arrivait, la pauvre ville était moins en état de payer que jamais : elle faisait mille chicanes, parlait de se plaindre au sénat et commençait par invoquer le proconsul. Malheureusement pour elle, le proconsul était le plus souvent un complice de ses ennemis qui prenait sa part dans leurs bénéfices. Les créanciers, qui s’étaient assuré son concours en le payant bien, n’avaient alors qu’à envoyer dans la province quelque affranchi ou quelque homme d’affaires qui les représentait; le proconsul, mettant la puissance publique au service des intérêts particuliers, donnait à ce mandataire un titre de lieutenant, quelques soldats, des pleins pouvoirs, et si l’on n’arrivait pas vite à quelque arrangement satisfaisant, la ville insolvable subissait les horreurs d’un siège en pleine paix et d’un pillage officiel. Le proconsul qui refusait de se prêter à ces abus et qui prétendait, suivant l’expression de Cicéron, empêcher les provinces de mourir, soulevait naturellement les colères de tous ceux qui vivaient de la mort des provinces. Les chevaliers, les grands seigneurs, qui n’étaient plus remboursés, devenaient ses ennemis mortels. Il lui restait, à la vérité, la reconnaissance des provinces, mais c’était bien peu de chose. On avait remarqué que dans ces pays de l’Orient, « façonnés par une longue servitude à une dégoûtante flatterie, » les gouverneurs qui recevaient le plus d’hommages et auxquels on élevait le plus de statues étaient précisément ceux qui avaient le plus volé, parce qu’on les redoutait davantage. Le prédécesseur de Cicéron avait tout à fait ruiné la Cilicie : aussi songeait-on à lui bâtir un temple. Voilà quelques-unes des difficultés auxquelles s’exposait un gouverneur honnête, quand il s’en rencontrait. Cicéron s’en tira avec honneur: il y a eu rarement dans la république romaine de province aussi bien administrée que la sienne; mais il n’en rapporta que quelque reconnaissance, peu d’argent, beaucoup d’ennemis, et il faillit s’y brouiller avec Brutus.

Brutus, qui le croirait? avait la main dans ces trafics. Il avait prêté de l’argent à Ariobarzane, roi d’Arménie, un de ces petits princes que Rome laissait vivre par charité, et à la ville de Salamine dans l’île de Chypre. Au moment du départ de Cicéron, Atticus, qui lui-même, comme on sait, ne dédaignait pas ces sortes de profits, lui recommanda très vivement ces deux affaires; mais Brutus avait mal placé ses fonds, et il ne fut pas possible à Cicéron de le faire rembourser. Ariobarzane avait beaucoup de créanciers et n’en payait aucun. « Je ne connais rien, disait Cicéron, de plus pauvre que ce roi, de plus misérable que ce royaume. » On n’en put rien tirer. Quant à l’affaire de Salamine, elle fut tout d’abord plus grave. Brutus n’avait pas osé avouer dans le principe qu’il y fût directement intéressé, tant l’usure était énorme et les précédens scandaleux. Un certain Scaptius, ami de Brutus, avait prêté aux habitans de Salamine une forte somme à 4 pour 100 par mois. Comme ils ne pouvaient pas la rendre, il avait, selon l’usage, obtenu d’Appius, le prédécesseur de Cicéron, une compagnie de cavalerie, avec laquelle il avait tenu le sénat de Salamine si étroitement assiégé que cinq sénateurs étaient morts de faim. En apprenant cette conduite, Cicéron fut révolté et se hâta de rappeler ces soldats dont on avait fait un si mauvais usage, il ne croyait encore nuire qu’à un protégé de Brutus; mais à mesure que l’affaire prenait une plus mauvaise tournure, Brutus se découvrait davantage, afin que Cicéron mît plus de complaisance à l’arranger. Quand il vit qu’il n’y avait plus d’espoir d’être payé qu’avec de grandes réductions, il se fâcha tout à fait et se décida à faire connaître que Scaptius n’était qu’un prête-nom et qu’il était lui-même le véritable créancier des Salaminiens.

L’étonnement qu’éprouva Cicéron, quand il l’apprit, sera partagé par tout le monde, tant l’action de Brutus semble en désaccord avec toute sa conduite. Certes son désintéressement et sa probité ne peuvent pas être mis en doute. Quelques années auparavant, Caton venait de leur rendre un éclatant hommage, lorsque, ne sachant à qui se fier, car les hommes d’honneur étaient rares, même autour de lui, il l’avait chargé de recueillir et de porter à Rome le trésor du roi de Chypre. Soyons donc assurés que, si Brutus s’est conduit comme il l’a fait avec les Salaminiens, c’est qu’il a cru pouvoir le faire. Il a suivi l’exemple des autres, il a cédé à un préjugé qui était général autour de lui. Pour les Romains de cette époque, les provinces étaient encore des pays conquis. Il y avait trop peu de temps qu’on les avait soumises pour que le souvenir de leur défaite se fût effacé. On supposait qu’elles ne l’avaient pas oublié, ce qui entraînait à se méfier d’elles; en tout cas, on s’en souvenait, et l’on se croyait toujours armé contre elles de ce terrible droit de la guerre contre lequel personne n’a réclamé dans l’antiquité. Les biens du vaincu appartenant tous au vainqueur, loin de s’accuser de leur prendre ce qu’on leur enlevait, on croyait leur donner ce qu’on ne prenait pas, et peut-être au fond du cœur s’estimait-on généreux de leur laisser quelque chose. Les provinces étaient donc regardées comme les domaines et les propriétés du peuple romain (prœdia, agri fruçtuarii populi Romani), et on les traitait en conséquence. Quand on consentait à les ménager, ce n’était pas par pitié ou par affection pour elles, mais par prudence, et pour imiter les bons propriétaires qui se gardent bien d’épuiser leur champ en lui demandant trop à la fois. C’est là le sens des lois qui furent faites sous la république pour protéger les provinces; l’humanité y avait moins de part que l’intérêt bien entendu, qui, en s’imposant quelque retenue dans le présent, ménage l’avenir. Évidemment Brutus acceptait pleinement cette façon d’envisager les droits du vainqueur et la condition des vaincus. Nous touchons là à une des plus grandes faiblesses de cette âme honnête, mais étroite. Nourrie dans les opinions égoïstes de l’aristocratie romaine, elle n’avait pas assez d’étendue ni d’élévation pour en découvrir l’iniquité, elle y cédait sans résistance jusqu’au jour où sa douceur et son humanité naturelles reprenaient le dessus sur les souvenirs de son éducation et les traditions de son parti. La façon dont il s’est conduit dans les provinces qu’il a gouvernées montre que sa vie ne fut qu’un combat entre l’honnêteté de sa nature et ces préjugés impérieux. Après avoir ruiné les Salaminiens par ses usures, il gouverna la Gaule cisalpine avec un désintéressement qui lui fit honneur, et tandis qu’il s’était fait détester dans l’île de Chypre, on conserva à Milan, jusque sous Auguste, le souvenir de son administration bienfaisante. Le même contraste se retrouve dans sa dernière campagne; il pleura de douleur en voyant les habitans de Xante s’obstiner à détruire leur ville, et la veille de Philippes il promit à ses soldats le pillage de Thessalonique et de Lacédémone. C’est la seule faute grave que Plutarque trouve à reprendre dans toute sa vie; elle était le réveil d’un préjugé obstiné auquel il ne put jamais se soustraire malgré la droiture de son âme, et qui prouve l’empire qu’exerça sur lui jusqu’à la fin cette société dans laquelle la naissance l’avait placé.

Cependant ce préjugé n’était pas alors subi partout le monde. Cicéron, qui, étant un homme nouveau, pouvait plus facilement se défendre de la tyrannie des traditions, avait toujours témoigné plus d’humanité pour les provinces et blâmé les profits scandaleux qu’on en tirait. Dans sa lettre à son frère, il proclamait hautement ce principe, tout à fait nouveau, qu’il ne faut pas les gouverner dans l’intérêt exclusif du peuple romain, mais aussi dans leur intérêt à elles, et de façon à leur donner le plus de bonheur et de bien-être qu’on pouvait. C’est ce qu’il essayait de faire en Cilicie : aussi fut-il très blessé de la conduite de Brutus. Il refusa nettement de s’y associer, quoique Atticus, dont la conscience était plus commode, l’en priât avec chaleur. « Je suis fâché, lui répondit-il, de ne pouvoir plaire à Brutus, et plus encore de le trouver si différent de l’idée que je me faisais de lui. S’il me condamne, je ne veux pas avoir de pareils amis. Au moins suis-je assuré que son oncle Caton ne me condamnera pas. »

Ces paroles étaient amères, et leur amitié aurait sans doute beaucoup souffert de ces discussions, si les graves événemens qui survinrent alors ne les avaient de nouveau rapprochés. Cicéron était à peine de retour en Italie que la guerre civile, prévue depuis longtemps, éclata. Les dissentimens particuliers devaient s’effacer devant ce grand conflit. D’ailleurs Cicéron et Brutus se trouvaient réunis alors par une communauté de sentimens singulière. Tous deux s’étaient rendus au camp de Pompée, mais tous deux l’avaient fait sans entraînement ni passion, comme un sacrifice qu’exigeait le devoir. Brutus aimait César, qui lui témoignait dans toutes les occasions une affection paternelle, et de plus il détestait Pompée. Outre que cette vanité solennelle n’était pas faite pour lui plaire, il ne lui pardonnait pas la mort de son père, tué pendant les guerres civiles de Sylla. Dans ce danger public cependant, il oublia ses préférences et ses haines, et se rendit en Thessalie, où se trouvaient déjà les consuls et le sénat. Dans le camp de Pompée, nous savons qu’il se fit remarquer par son zèle, pourtant il s’y passait bien des choses qui devaient le blesser, et sans doute il trouvait que trop de rancunes, trop d’ambitions personnelles s’y mêlaient à la cause de la liberté, qu’il voulait seule défendre. C’est ce qui déplaisait aussi à son ami Cicéron et à Cassius son beau-frère, et tous deux, indignés du langage de tous ces furieux qui entouraient Pompée, résolurent de ne pas poursuivre la guerre à outrance, ainsi que les autres le voulaient. « Je me souviens encore, écrivait plus tard Cicéron à Cassius, de ces entretiens familiers dans lesquels, après de longues délibérations, nous prîmes le parti d’attacher au succès d’une seule bataille, sinon la justice de la cause, au moins notre décision. » On ne sait si Brutus assistait à ces entretiens de ses deux amis; ce qui est certain, c’est qu’ils se conduisirent tous les trois de la même façon. Cicéron, le lendemain de Pharsale, refusa le commandement des restes de l’armée républicaine; Cassius s’empressa de livrer à César la flotte qu’il commandait; quant à Brutus, il fit son devoir en homme de cœur pendant le combat, mais, la bataille finie, il jugea qu’il avait assez fait et vint s’offrir au vainqueur, qui l’accueillit avec joie, le prit à part, le fit parler, et parvint à en tirer quelques lumières sur la retraite de Pompée. Après cet entretien, Brutus était tout gagné; non-seulement il n’alla pas rejoindre les républicains qui combattaient en Afrique, mais il suivit César dans la conquête de l’Egypte et de l’Asie.


II

Brutus avait trente-sept ans à la bataille de Pharsale. C’était, pour les Romains, l’âge de l’activité politique. D’ordinaire on venait alors d’être questeur ou édile; on entrevoyait devant soi la préture et le consulat, et l’on se faisait, en luttant vaillamment sur le Forum ou dans la curie, des titres pour y arriver. Ce qu’imaginait de plus beau tout jeune homme à son entrée dans les affaires, c’était d’obtenir ces grands honneurs à l’âge où le permettaient les lois, la préture à quarante ans, le consulat à quarante-trois, et il n’y avait rien de plus honorable que de pouvoir dire : J’ai été préteur ou consul dès que j’ai eu le droit de l’être. Si par bonheur, pendant qu’on l’était, le sort favorisait de quelque guerre importante qui donnât l’occasion de tuer cinq mille ennemis, on obtenait le triomphe, et il ne restait plus rien à souhaiter.

Il n’est pas douteux que Brutus n’eût conçu cette espérance comme les autres, et il est certain que sa naissance et ses talens lui auraient permis de la réaliser; mais Pharsale renversa tous ces projets. Les honneurs ne lui étaient pas interdits, car il était l’ami de celui qui les distribuait; mais ces honneurs n’étaient plus que de vains titres depuis qu’un homme avait pris pour lui tout le réel du pouvoir. Cet homme prétendait bien être seul le maître et n’admettre personne à partager avec lui l’autorité. « Il n’écoute pas même les siens, disait Cicéron, et ne prend conseil que de lui. » Pour les autres, la vie politique n’existait plus; il arriva donc même à ceux qu’occupait le gouvernement nouveau de se sentir désœuvrés, surtout après les violentes agitations des années précédentes. Le dieu, suivant l’expression de Virgile, faisait des loisirs à tout le monde. Brutus employa ces loisirs à revenir aux études de sa jeunesse qu’il avait plutôt interrompues que délaissées. Y revenir, c’était se rapprocher plus étroitement encore de Cicéron.

Ce n’est pas qu’il l’eût oublié; pendant qu’il suivait César en Asie, il avait appris que son ami, retiré à Brindes, y souffrait à la fois des menaces des césariens, qui ne lui pardonnaient pas d’être parti pour Pharsale, et des rancunes des pompéiens, qui lui reprochaient d’en être trop vite revenu. Entre toutes ces colères, Cicéron, qui, comme on sait, n’avait pas beaucoup d’énergie, était fort abattu. Brutus lui écrivit pour le raffermir. « Vous avez fait des actions, lui disait-il, qui parleront de vous malgré votre silence, qui vivront après votre mort, et qui, par le salut de l’état, si l’état est sauvé, par sa perte, s’il ne l’est pas, déposeront à jamais en faveur de votre conduite politique. » Cicéron dit qu’en lisant cette lettre il lui sembla sortir d’une longue maladie et rouvrir les yeux à la lumière. Quand Brutus fut de retour à Rome, leurs relations se multiplièrent. En se connaissant mieux, ils s’apprécièrent davantage. Cicéron, dont l’imagination était si vive, le cœur si jeune malgré ses soixante ans, s’éprit tout à fait de Brutus. Ce commerce assidu avec un esprit si curieux, une âme si droite, ranima et rajeunit son talent. Dans les beaux ouvrages qu’il publie alors et qui se succèdent coup sur coup, son ami tient toujours une grande place. On voit que son cœur est plein de lui, il en parle le plus qu’il peut, il ne se lasse pas de le louer, il veut avant tout lui plaire; on dirait qu’il ne se soucie plus que des éloges et de l’amitié de Brutus.

C’est surtout l’étude de la philosophie qui les réunit. Tous deux l’aimaient et la cultivaient depuis leur jeunesse, tous deux semblèrent l’aimer davantage et la cultiver avec plus d’ardeur quand le gouvernement d’un seul les eut éloignés des affaires publiques; Cicéron, qui ne pouvait se faire au repos, tourna toute son activité vers elle. « La Grèce vieillit, disait-il à ses amis et à ses élèves, allons lui arracher sa gloire philosophique, » et il se mit le premier à l’œuvre, il tâtonna d’abord quelque temps et ne trouva pas du premier coup la philosophie qui convenait à ses compatriotes. Un moment il fut tenté de les diriger vers ces questions de métaphysique subtile qui répugnaient au bon sens pratique des Romains. Il traduisit le Timée, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus obscur dans la philosophie de Platon; mais il s’aperçut vite qu’il se trompait, et il s’empressa de quitter cette route où il aurait marché tout seul. Dans les Tusculanes, il revint aux questions de morale appliquée et n’en sortit plus. Les caractères divers des passions, la nature propre de la vertu, la hiérarchie des devoirs, tous les problèmes qu’un honnête homme se pose pendant sa vie, surtout celui devant lequel il recule souvent, mais qui revient toujours avec une obstination terrible, et trouble à certains momens les âmes même les plus matérielles et les plus terrestres, l’avenir après la mort, voilà ce qu’il étudie sans tour de force de dialectique, sans préjugé d’école, sans parti-pris de système, et avec moins de souci d’inventer des idées nouvelles que de prendre un peu partout des principes pratiques et sensés. Tel est le caractère de la philosophie romaine, dont il faut bien se garder de médire, car son rôle a été grand dans le monde, et c’est par elle que la sagesse des Grecs, rendue plus solide à la fois et plus transparente, est arrivée jusqu’aux peuples de l’Occident. Cette philosophie date de Pharsale, comme l’empire, et elle doit beaucoup à la victoire de César, qui, en supprimant la vie politique, força les esprits curieux à chercher d’autres alimens à leur activité. Accueillie d’abord avec enthousiasme par toutes les âmes souffrantes et désœuvrées, elle devint de plus en plus populaire à mesure que l’autorité des empereurs se faisait plus lourde. A cette domination absolue que le pouvoir exerçait sur les actions extérieures, on était heureux d’opposer la pleine possession de soi que donne la philosophie; s’étudier, s’enfermer en soi-même, c’était échapper par un côté à la tyrannie du maître, et, en cherchant à se bien connaître, on semblait agrandir le terrain où sa puissance n’avait pas d’accès. Les empereurs le comprirent bien, ils furent les mortels ennemis d’une science qui se permettait de limiter leur autorité. Avec l’histoire, qui rappelait des souvenirs fâcheux, elle leur fut bientôt suspecte; c’étaient, dit Tacite, deux noms déplaisans aux princes, ingrata principibus nomina.

Je n’ai pas à faire voir pourquoi tous les ouvrages de philosophie composés à la fin de la république ou sous l’empire ont une importance beaucoup plus grande que les livres que nous écrivons aujourd’hui sur les mêmes sujets : on l’a trop bien dit ici même [3] pour que j’aie à y revenir. Il est certain qu’en ce temps où la religion se bornait au culte, où ses livres ne contenaient que des recueils de formules et le détail minutieux des pratiques, et où elle ne se piquait d’apprendre à ses adeptes que la science de sacrifier selon les rites, la philosophie seule pouvait donner à toutes les âmes honnêtes et troublées, flottant sans direction et avides d’en trouver une, l’enseignement dont elles avaient besoin. Il faut donc ne pas oublier, quand on lit un livre de morale de cette époque, qu’il n’était pas seulement écrit pour les lettrés oisifs que charment les beaux discours, mais pour ceux que Lucrèce représente cherchant au hasard le chemin de la vie; il faut se dire qu’on a pratiqué ces préceptes, que ces théories sont devenues des règles de conduite, et que, pour ainsi parler, toute cette morale a vécu. Qu’on prenne par exemple la première Tusculane : Cicéron veut y prouver que la mort n’est pas un mal. Quel lieu-commun en apparence, et qu’il nous est difficile de ne pas regarder tous ces beaux développemens comme un exercice oratoire et une amplification d’école ! Il n’en est rien cependant, et la génération pour laquelle ils étaient écrits y trouvait autre chose. Elle les lisait à la veille des proscriptions pour retremper ses forces, et sortait de cette lecture plus ferme, plus résolue, mieux préparée à soutenir les grands malheurs qu’on prévoyait. Atticus lui-même, l’égoïste Atticus, si éloigné de risquer sa vie pour personne, y prenait une énergie inconnue. « Vous me dites, lui écrit Cicéron, que mes Tusculanes vous donnent du cœur : tant mieux. Il n’y a pas de ressource plus prompte et plus sûre contre les événemens que celle que j’indique. » Cette ressource, c’était la mort. Aussi que de gens en ont profité! Jamais on n’a vu un plus incroyable mépris de la vie, jamais la mort n’a moins fait de peur. Depuis Caton, le suicide devient une contagion, une frénésie. Les vaincus, Juba, Pétréius, Scipion, ne connaissent pas d’autre manière de se sauver du vainqueur. Latérensis se tue de regret, quand il voit son ami Lépide trahir la république; Scapula, qui ne peut plus résister dans Cordoue, fait construire un bûcher et se brûle vivant; lorsque Décimus Brutus, fugitif, hésite à choisir ce remède héroïque, Blasius, son ami, se tue devant lui, pour lui donner l’exemple. A Philippes, c’est un véritable délire. Ceux même qui pouvaient se sauver ne cherchent pas à survivre à leur défaite! Quintilius Varus se revêt des ornemens de sa dignité et se fait tuer par un esclave; Labéon creuse lui-même sa fosse et se tue sur le bord; le jeune Caton, de peur d’être épargné, jette son casque et crie son nom; Cassius est impatient et se tue trop tôt; Brutus clôt la liste par un suicide étonnant de calme et de dignité. Quel étrange et effrayant commentaire des Tusculanes, et comme cette vérité générale, ainsi pratiquée par tant de gens de cœur, cesse d’être un lieu-commun!

C’est avec le même esprit qu’il faut étudier les trop courts fragmens qui restent des ouvrages philosophiques de Brutus. Toutes les pensées générales qu’on y trouve ne paraîtront plus insignifiantes et vagues quand on songera que celui qui les a formulées a prétendu aussi les mettre en pratique dans sa vie. Le plus célèbre de tous ces écrits de Brutus, le traité de la Vertu, était adressé à Cicéron et digne de tous les deux. « C’est un bel ouvrage, dit Quintilien, où l’écrivain se montre à la hauteur du sujet qu’il traite. On sent qu’il est bien convaincu de tout ce qu’il dit. » Il nous en reste un passage important conservé par Sénèque. Dans ce passage, Brutus raconte qu’il vient de voir à Mitylène M. Marcellus, celui auquel César pardonna plus tard à la prière de Cicéron. Il l’a trouvé tout occupé d’études sérieuses, oubliant sans peine Rome et ses plaisirs, et goûtant dans ce silence et ce repos un bonheur qu’il n’avait jamais connu. « Quand il fallut le quitter, dit-il, et que je vis que je m’en allais sans lui, il me sembla que c’était moi qui partais pour l’exil, et non pas Marcellus qui y restait. » De cet exemple il conclut qu’il ne faut pas se plaindre d’être exilé, puisqu’on peut emporter avec soi toute sa vertu. La morale du livre était que pour vivre heureux on n’a besoin que de soi. C’est encore un lieu-commun, si l’on veut; mais, en essayant de conformer sa vie entière à cette maxime, Brutus en avait fait une vérité vivante. Ce n’était pas une thèse de philosophie qu’il développait, mais une règle de conduite qu’il proposait aux autres et qu’il avait prise pour lui. Il s’était accoutumé de bonne heure à se renfermer en lui-même et à y placer ses plaisirs et ses peines. De là vint cette liberté d’esprit qu’il gardait dans les affaires les plus graves, ce dédain des choses extérieures que tous les contemporains ont remarqué, et la facilité qu’il avait à s’en détacher. La veillé de Pharsale, tandis que tout le monde était inquiet et soucieux, il lisait tranquillement Polybe et prenait des notes en attendant le moment du combat. Après les ides de mars, au milieu des émotions et des frayeurs de ses amis, lui seul conservait une sérénité éternelle qui impatientait un peu Cicéron. Chassé de Rome, menacé par les vétérans de César, il se consolait de tout en disant : « Il n’y a rien de mieux que de s’enfermer dans le souvenir de ses bonnes actions et de ne pas s’occuper des événemens ni des hommes. » Cette facilité à s’abstraire des choses extérieures et à vivre en soi-même est certainement une qualité précieuse pour un homme de réflexion et d’étude : c’est l’idéal que se propose un philosophe; mais n’est-elle pas un danger, une faute chez un homme d’action et un politique? Convient-il de se détacher de l’opinion des autres, quand le succès des choses qu’on entreprend dépend de l’opinion? Sous prétexte d’écouter sa conscience et de la suivre résolument, doit-on ne tenir aucun compte des circonstances et s’engager au hasard dans des aventures sans résultat? Enfin, en voulant se tenir en dehors de la foule et se préserver absolument de ses passions, ne risque-t-on pas de perdre le lien qui attache à elle et de devenir incapable de la conduire? Appien, dans le récit qu’il fait de la dernière campagne de l’armée républicaine, raconte que Brutus était toujours maître de lui, et qu’il se tenait presque en dehors des graves affaires qui se débattaient. Il aimait à causer et à lire ; il visitait en curieux les lieux qu’on traversait et faisait parler les gens du pays : c’était un philosophe au milieu des camps. Cassius au contraire, uniquement occupé de la guerre, ne se laissant jamais détourner ailleurs, et pour ainsi dire tendu tout entier vers ce but, ressemblait à un gladiateur qui combat. Je soupçonne que Brutus devait un peu dédaigner cette fiévreuse activité toute renfermée dans des soins vulgaires, et que ce rôle de gladiateur le faisait sourire. Il avait tort : c’est aux gladiateurs qu’appartient le succès dans les choses humaines, et l’on n’y réussit qu’en y mettant son âme tout entière. Quant à ces spéculatifs renfermés en eux-mêmes, qui veulent se tenir en dehors et au-dessus des passions du jour, ils étonnent la foule et ne l’entraînent pas; ils peuvent être des sages, ils font de mauvais chefs de parti.

Du reste il est bien possible que Brutus, livré à lui-même, n’aurait pas eu la pensée de devenir un chef de parti. Il n’était pas hostile au pouvoir nouveau, et César n’avait négligé aucune occasion de se l’attacher en lui accordant la grâce des pompéiens les plus compromis. De retour à Rome, il lui confia le gouvernement d’une des plus belles provinces de l’empire, la Gaule cisalpine. Vers le même temps, on apprit la ruine de l’armée républicaine à Thapsus et la mort de Caton. Brutus en fut sans doute fort attristé. Il écrivit lui-même et fit composer par Cicéron l’éloge de son oncle; mais on sait par Plutarque qu’il le blâmait de s’être soustrait à la clémence de César. Quand Marcellus, qui venait d’obtenir son pardon, fut assassiné près d’Athènes, quelques personnes affectèrent de croire et de dire que César pouvait bien être complice de ce crime. Brutus s’empressa d’écrire, avec une chaleur qui surprit Cicéron, pour le disculper. Il était donc alors tout à fait sous le charme de César. Ajoutons qu’il avait pris dans le camp de Pompée l’horreur des guerres civiles. Elles lui avaient enlevé quelques-uns de ses amis les plus chers, par exemple Torquatus et Triarius, deux jeunes gens de grand avenir dont il regretta amèrement la perte. En songeant aux désordres qu’elles avaient causés, aux victimes qu’elles avaient faites, il disait sans doute avec le philosophe Favonius, son ami : « Il vaut encore mieux souffrir un pouvoir arbitraire que de ranimer des guerres impies. » Comment donc s’est-il laissé entraîner à les recommencer? Par quelle conspiration savante ses amis sont-ils parvenus à vaincre ses répugnances, à l’armer contre un homme qu’il aimait, à l’engager dans une entreprise qui devait bouleverser le monde ? C’est ce qui vaut la peine d’être raconté, et les lettres de Cicéron permettent de l’entrevoir.


III

Depuis Pharsale, les mécontens ne manquaient pas. Cette grande aristocratie, qui avait si longtemps gouverné le monde, ne pouvait pas se tenir pour battue après une seule défaite. Il était d’autant plus naturel qu’elle voulût tenter un dernier effort qu’elle sentait bien que la première fois elle n’avait pas combattu dans de bonnes conditions, et qu’en liant sa cause à celle de Pompée, elle s’était placée sur un mauvais terrain. Pompée n’inspirait guère plus de confiance à la liberté que César. On savait qu’il avait du goût pour les pouvoirs extraordinaires, et qu’il aimait à concentrer dans ses mains toute l’autorité publique. Au commencement de la guerre civile, il avait repoussé avec tant de hauteur les propositions les plus justes et mis tant d’ardeur à précipiter la crise, qu’il semblait plutôt vouloir se débarrasser d’un rival qui le gênait que venir au secours de la république menacée. Cicéron, son ami, nous dit que lorsqu’on voyait dans son camp l’insolence, de son entourage et son obstination à ne vouloir prendre l’avis de personne, on soupçonnait que celui qui avant la bataille accueillait si mal les conseils serait un maître après la victoire. Voilà pourquoi tant d’honnêtes gens, et Cicéron le premier, avaient hésité si longtemps à se déclarer pour lui; voilà surtout pourquoi des hommes intrépides, comme Brutus, s’étaient tant pressés de poser les armes après la première défaite. Il faut ajouter que, si l’on n’était pas parfaitement rassuré sur les intentions de Pompée, il était possible aussi de se méprendre sur les projets de César. Il voulait le pouvoir, personne ne l’ignorait, mais quelle sorte de pouvoir? Était-ce seulement une de ces dictatures temporaires, nécessaires dans les états libres après une époque d’anarchie, qui suspendent la liberté, mais ne l’anéantissent pas? S’agissait-il de recommencer Marius et Sylla, auxquels la république avait survécu? A la rigueur, on pouvait le croire, et rien n’empêche de supposer que plusieurs des officiers de César, ceux surtout qui, détrompés plus tard, conspirèrent contre lui, ne l’aient alors pensé.

Mais après Pharsale il n’y avait plus moyen de conserver cette illusion. Ce n’était pas un pouvoir d’exception que César demandait, c’était un gouvernement nouveau qu’il prétendait fonder. Ne lui avait-on pas entendu dire que la république était un mot vide de sens, et que Sylla n’était qu’un sot d’avoir abdiqué la dictature? Loin de prendre aucun de ces ménagemens qu’employa plus tard Auguste pour dissimuler l’étendue de son autorité; il semblait l’étaler avec complaisance, et sans se soucier des ennemis que sa franchise pouvait lui faire. Au contraire, par une sorte de scepticisme ironique et d’impertinence hardie qui sentait son grand seigneur, il aimait à choquer les partisans fanatiques des anciens usages. Il souriait de voir pontifes et augures effarés quand il osait nier les dieux en plein sénat, et c’était son amusement de déconcerter ces vieillards formalistes, gardiens superstitieux des anciennes pratiques. De plus, comme il était homme de plaisir avant tout, il n’aimait pas seulement le pouvoir pour l’exercer, mais pour en jouir; il ne se contentait pas du solide de l’autorité souveraine, il en voulait aussi les dehors, l’éclat qui l’entoure, les hommages qu’elle exige, la pompe qui la relève, et même le nom qui la désigne. Ce titre de roi qu’il souhaitait avec ardeur, il n’ignorait pas à quel point il était odieux aux Romains; mais sa hardiesse se faisait un plaisir de braver de vieux préjugés, en même temps que sa franchise trouvait sans doute plus loyal de donner au pouvoir qu’il exerçait son nom véritable. Cette conduite de César eut pour résultat de dissiper toutes les obscurités. Grâce à elle, il n’y avait plus d’illusion ni de malentendu possibles. La question se trouvait posée, non pas entre deux ambitions rivales, comme au temps de Pharsale, mais entre deux gouvernemens contraires. Les opinions, comme il arrive, se précisèrent l’une par l’autre, et la prétention, qu’avouait hautement César, de fonder une monarchie amena la création d’un grand parti républicain.

Comment, dans ce parti, les plus hardis, les plus violens eurent-ils l’idée de s’unir et de s’organiser? De quelle manière arriva-t-on, de confidence en confidence, à former un complot contre la vie du dictateur? C’est ce qu’il est impossible dé bien savoir. Il semble seulement que la première idée du complot ait été conçue à la fois dans deux camps tout à fait opposés, parmi les vaincus de Pharsale, et, ce qui est plus surprenant, parmi les généraux mêmes de César. Ces deux conspirations étaient probablement distinctes à l’origine, et chacune agissait pour son compte : tandis que Cassius avait songé à tuer César sur les bords du Cydnus, Trébonius avait été sur le point de l’assassiner à Narbonne. Les conspirations finirent plus tard, on ne sait comment, par se rejoindre.

Tout parti commence par se chercher un chef. Si l’on avait voulu continuer les traditions de la guerre précédente, ce chef était tout trouvé : il restait un fils de Pompée, Sextus, échappé par miracle de Pharsale et de Munda, et qui avait survécu à tous les siens. Vaincu, mais non découragé, il errait dans les montagnes ou le long des rivages, tour à tour partisan habile, pirate audacieux, et les pompéiens obstinés se réunissaient autour de lui; mais on ne voulait plus être pompéien. On souhaitait avoir pour chef quelqu’un qui ne fût pas seulement un nom, mais un principe, qui représentât la république et la liberté sans arrière-pensée personnelle. Il fallait que, par sa vie, ses mœurs, son caractère, il fût en opposition complète avec le gouvernement qu’on allait attaquer. On le voulait honnête parce que le pouvoir était corrompu, désintéressé pour protester contre ces convoitises insatiables qui entouraient César, déjà illustre, afin que les élémens divers dont se composait le parti fléchissent sous lui, jeune pourtant, car on avait besoin d’un coup de main. Or il n’y avait qu’un seul homme qui réunît toutes ces qualités : c’était Brutus. Aussi tout le monde avait-il les yeux sur lui. La voix publique le désignait comme le chef du parti républicain alors même qu’il était encore l’ami de César. Quand les premiers conjurés allaient de tous côtés cherchant des complices, on leur faisait toujours la même réponse : « Nous en serons, si Brutus nous conduit, » César lui-même, malgré sa confiance et son amitié, semblait quelquefois pressentir d’où lui viendrait le danger. Un jour qu’on lui faisait peur du mécontentement et des menaces d’Antoine et de Dolabella : « Non, répondit-il, ce ne sont pas ces débauchés qui sont à craindre; ce sont les maigres et les pâles. » Il voulait surtout désigner Brutus.

A cette pression de l’opinion publique, qui disposait de Brutus et l’engageait sans son aveu, il fallait bien ajouter des excitations plus précises pour le décider; elles lui vinrent de tous les côtés. Je n’ai pas besoin de rappeler ces billets qu’il trouvait sur son tribunal, ces inscriptions qu’on plaçait au bas de la statue de son aïeul [4], et toutes ces manœuvres habiles que Plutarque a si bien racontées; mais personne n’a mieux servi les desseins de ceux qui voulaient faire de Brutus un conspirateur que Cicéron, qui pourtant ne les connaissait pas. Ses lettres nous montrent dans quelle disposition d’esprit il était alors. Le dépit, la colère, le regret de la liberté perdue y éclatent avec une singulière vivacité. « J’ai honte d’être esclave, » écrit-il un jour à Cassius sans se douter qu’à ce moment même Cassius cherchait dans l’ombre les moyens de ne plus l’être. Il était impossible que ces sentimens ne se fissent pas jour dans les livres qu’il publiait alors. Nous les y retrouvons aujourd’hui que nous les lisons de sang-froid; à plus forte raison les devait-on voir quand ces livres étaient commentés par la haine et lus avec des yeux que la passion rendait pénétrans. Que d’épigrammes y étaient saisies qui nous échappent! Que de mots piquans et amers, inaperçus aujourd’hui, étaient alors applaudis au passage et répétés malignement dans ces entretiens où l’on déchirait le maître et ses amis ! C’était là ce que Cicéron appelle spirituellement « les morsures de la liberté, qui ne déchire jamais mieux que lorsqu’on l’a quelque temps muselée. » Avec un peu de complaisance, on trouvait partout des allusions. Si l’auteur parlait avec tant d’admiration de l’antique éloquence, c’est qu’il voulait faire honte de ce forum désert et de ce sénat muet; les souvenirs du régime ancien n’étaient rappelés que pour attaquer le nouveau, et l’éloge des morts devenait la satire des vivans. Cicéron comprenait bien toute la portée de ses livres quand il en disait plus tard : «Ils furent pour moi comme un sénat, comme une tribune d’où je pouvais parler. » Rien n’a plus servi à irriter l’opinion publique, à jeter dans les âmes le regret du passé et le dégoût du présent, à préparer enfin les événemens qui allaient suivre.

Brutus, en lisant les écrits de Cicéron, devait être plus ému qu’aucun autre; c’est à lui qu’ils étaient dédiés, c’est pour lui qu’ils étaient faits. Quoique destinés à agir sur le public entier, ils contenaient des parties qui s’adressaient plus directement à lui. Cicéron ne cherchait pas seulement à réveiller ses sentimens patriotiques, il lui rappelait les souvenirs et les espérances de sa jeunesse. Avec une habileté perfide, il intéressait même sa vanité à la restauration de l’ancien gouvernement en montrant quelle place il aurait pu s’y faire. « Brutus, lui disait-il, je sens ma douleur se ranimer en jetant les yeux sur vous et en pensant que, lorsque votre jeunesse s’élançait avec impétuosité vers la gloire, vous avez été arrêté tout à coup par la malheureuse destinée de la république. Voilà le sujet de ma douleur, voilà la cause de mes soucis et de ceux d’Atticus, qui partage mon estime et mon affection pour vous. Vous êtes l’objet de tout notre intérêt, nous désirons que vous recueilliez les fruits de votre vertu; nous faisons des vœux pour que l’état de la république vous permette un jour de faire revivre et d’augmenter encore la gloire des deux illustres maisons que vous représentez. Vous deviez être le maître au Forum, y régner sans rival; aussi sommes-nous doublement affligés que la république soit perdue pour vous; et vous pour la république. » De semblables regrets exprimés de cette façon, et dans lesquels l’intérêt privé se mêlait à l’intérêt public, étaient bien faits pour troubler Brutus. Antoine n’avait pas tout à fait tort quand il accusait Cicéron d’avoir été complice de la mort de César. S’il n’a pas frappé lui-même, il a armé les bras qui frappèrent, et les conjurés n’étaient que justes lorsqu’au sortir du sénat après les ides de mars, ils appelaient Cicéron en agitant leurs épées sanglantes.

A ces excitations qui venaient du dehors s’en joignirent d’autres, plus puissantes encore, que Brutus trouvait dans sa maison. Sa mère s’était toujours servi de l’empire qu’elle avait sur lui pour le rapprocher de César; mais justement à cette heure critique l’empire de Servilie fut amoindri par le mariage de Brutus avec sa cousine Porcia. Fille de Caton, veuve de Bibulus, Porcia apportait dans sa nouvelle maison toutes les passions de son père et de son premier mari, et surtout la haine de César, qui avait causé tous ses malheurs. A peine y était-elle entrée que des dissentimens éclatèrent entre elle et sa belle-mère. Cicéron, qui nous les apprend, n’en dit pas le motif; mais il n’est pas téméraire de supposer que ces deux femmes se disputaient l’affection de Brutus, et qu’elles voulaient le dominer pour l’entraîner dans des directions différentes. L’influence de Servilie perdit sans doute quelque chose dans ces discussions domestiques, et sa voix, combattue par les conseils d’une épouse nouvelle et chérie, n’eut plus la même autorité quand elle parlait pour César.

Ainsi tout se réunissait pour entraîner Brutus. Qu’on se figure cet homme faible et timoré attaqué de tant de côtés à la fois, par les excitations de l’opinion publique, par les souvenirs du passé, par les traditions de sa famille et le nom même qu’il portait, par ces reproches secrets placés sous sa main, semés sous ses pas, qui venaient à chaque moment frapper ses yeux inattentifs, murmurer à son oreille distraite, retrouvant ensuite chez lui les mêmes souvenirs et les mêmes reproches sous la forme de douleurs légitimes et de regrets touchans. Ne devait-il pas finir par céder à cet assaut de tous les jours ? Cependant il est probable qu’il a résisté avant de se rendre, il a livré de violens combats pendant ces nuits sans sommeil dont parle Plutarque; mais comme ces luttes intérieures ne pouvaient pas avoir de confidens, elles n’ont pas laissé de trace chez les historiens. Tout ce qu’on peut faire, si l’on tient à les connaître, c’est d’essayer d’en retrouver comme un souvenir lointain dans les lettres que Brutus écrivit plus tard, et que nous avons conservées. On y voit par exemple qu’il revient à deux reprises sur la même pensée : « Nos ancêtres croyaient que nous ne devons pas souffrir un tyran, fût-il notre père… Avoir plus d’autorité que les lois et le sénat, c’est un droit que je n’accorderais pas à mon père lui-même. » N’est-ce pas la réponse qu’il se faisait toutes les fois qu’il se sentait troublé par le souvenir de l’affection paternelle de César, lorsqu’il songeait que cet homme contre lequel il allait s’armer l’appelait son enfant ? Quand aux faveurs qu’il en avait reçues ou qu’il pouvait en attendre, elles auraient pu en désarmer un autre, mais lui s’affermissait et se raidissait contre elles. « Il n’y a pas disait-il, d’esclavage assez avantageux pour me faire quitter le dessein d’être libre. » C’est par là qu’il se défendait contre les amis du dictateur, peut-être contre sa mère, quand elle lui montrait, pour l’éblouir, que, s’il voulait souffrir la royauté de César, il pouvait espérer de la partager. Ce n’est pas lui aurait jamais consenti à payer de sa liberté le droit de dominer sur les autres, le marché lui aurait paru désavantageux. « Il vaut mieux, a-t-il écrit quelque part, ne commander à personne que d’être l’esclave de quelqu’un. On peut vivre sans commander, et il n’y a pas de raison de vivre quand on est esclave. »

Au milieu de toutes ces anxiétés qu’on ne pouvait pas connaître, il se passa un fait qui surprit beaucoup le public, et que les lettres de Cicéron racontent sans l’expliquer. Quand on apprit que César, vainqueur des fils de Pompée, revenait à Rome, Brutus mit à se porter à sa rencontre un empressement que tout le monde remarqua et que beaucoup de gens blamèrent. Quel était donc son dessein ? Quelques mots de Cicéron, auxquels on n’a pas fait assez d’attention, permettent de le deviner. Au moment de prendre une résolution suprême, Brutus voulait tenter sur l’esprit de César un dernier effort et essayer une dernière fois de le rapprocher de la république. Il affecta de louer devant lui les gens du parti vaincu, surtout Cicéron, dans l’espérance qu’ils pourraient être rappelés aux affaires. César écouta ces éloges avec bienveillance, accueillit bien Brutus, et ne le découragea pas trop. Celui-ci, trop facilement confiant, s’empressa de retourner à Rome et d’annoncer à tout le monde que César revenait aux honnêtes gens. Il alla jusqu’à conseiller à Cicéron d’adresser au dictateur une lettre politique qui contînt de bons conseils et quelques avances ; mais Cicéron ne partageait pas les espérances de son ami, et après quelques hésitations il refusa d’écrire. Du reste, les illusions de Brutus ne furent pas longues. Antoine l’avait devancé auprès de César, Antoine, qui par ses folies venait de troubler la tranquillité de Rome, avait beaucoup à se faire pardonner ; seulement il savait bien le moyen d’y parvenir. Pendant que Brutus essayait de rapprocher César des républicains et croyait y avoir réussi, Antoine, pour fléchir son maître, flattait ses désirs les plus chers, et sans doute faisait luire à ses yeux cette couronne tant convoitée. La scène des lupercales fit voir clairement qu’Antoine l’avait emporté, et il ne fut plus possible à Brutus de douter des intentions de César. A la vérité, le plan d’Antoine ne réussit pas cette fois : les cris de la foule, l’opposition de deux tribus, forcèrent César à refuser le diadème qu’on lui offrait ; mais on savait bien que cet échec ne l’avait pas découragé. L’occasion n’était que remise et allait se représenter. A propos de la guerre contre les Parthes, on devait apporter au sénat un vieil oracle sibyllin qui disait que les Parthes ne seraient vaincus que par un roi, et demander ce titre pour César. Or il y avait dans le sénat trop d’étrangers et trop de lâches pour que la réponse fût douteuse. C’est le moment que choisit Cassius pour révéler à Brutus la conjuration qui se tramait et l’en faire le chef.

Cassius, dont le nom devient, à partir de ce moment, inséparable de celui de Brutus, formait avec lui un contraste complet. Il avait gagné une grande réputation militaire en sauvant les débris de l’armée de Crassus et en chassant les Parthes de la Syrie ; mais en même temps on l’accusait être ami du plaisir, épicurien de doctrine et de conduite, avide de pouvoir, et peu scrupuleux sur les moyens de l’acquérir. Comme presque tous les proconsuls, il avait pillé la province qu’il gouvernait ; on disait que la Syrie ne s’était guère bien trouvée d’avoir été sauvée par lui, et qu’elle aurait presque autant aimé passer par les mains des Parthes. Cassius était amer dans ses railleries, inégal, emporté, quelquefois cruel, et l’on comprend qu’un assassinat ne lui ait pas répugné ; mais d’où lui vint la pensée de tuer César ? Plutarque dit que c’est du dépit de n’avoir pas obtenu la préture urbaine que la faveur du dictateur avait accordé à Brutus, et rien n’empêche en effet de croire que des ressentimens personnels aient aigri cette âme violente. Pourtant, si Cassius n’avait eu que cet outrage à venger, il n’est pas probable qu’il se fût entendu avec celui qui en avait été le complice et qui en avait profité : il avait bien d’autres motifs de haïr César. Aristocrate de naissance et de passion, il portait dans son cœur toutes les haines de l’aristocratie vaincue ; il lui fallait une sanglante revanche de la défaite des siens, et le pardon de César n’avait pas éteint cette colère que soulevait en lui le spectacle de sa caste opprimée. Ainsi, tandis que Brutus cherchait à être l’homme d’un principe, Cassius était ouvertement l’homme d’un parti. Il paraît qu’il eut de bonne heure la pensée de venger Pharsale par un assassinat. Du moins Cicéron dit que, quelques mois à peine après qu’il eut obtenu son pardon, il attendait César sur une des rives du Cydnus pour le tuer, et que César ne fut sauvé que par le hasard qui le fit aborder sur l’autre rive. A Rome, malgré les faveurs dont il était l’objet, il reprit son dessein. C’est lui qui noua la conjuration, alla trouver les mécontens, les réunit dans des conférences secrètes, et comme il vit que tous demandaient d’avoir Brutus pour chef, c’est lui aussi qui se chargea de lui parler.

Ils étaient encore brouillés à la suite de leur rivalité pour la préture urbaine. Cassius mit dé côté tous ses ressentimens et alla trouver son beau-frère. « Il le prit par la main, raconte Appien, et lui dit : « Que ferons-nous si les flatteurs de César proposent de le faire roi? » Brutus répondit qu’il comptait ne pas aller au sénat. « Mais quoi? reprit Cassius. Si nous y sommes appelés en notre qualité de préteurs, que faudra-t-il donc faire? — Je défendrai la république, dit l’autre, jusqu’à la mort. — Ne veux-tu donc pas, répondit Cassius en l’embrassant, prendre quelques-uns des sénateurs pour complices de tes desseins? Penses-tu que ce sont des misérables et des mercenaires ou les premiers citoyens de Rome qui placent sur ton tribunal les inscriptions que tu y trouves? On attend des autres préteurs des jeux, des courses ou des chasses; ce qu’on réclame de toi, c’est que tu rendes à Rome sa liberté, comme l’ont fait tes ancêtres. » Ces paroles achevèrent d’entraîner une âme que tant de sollicitations secrètes ou publiques avaient depuis longtemps ébranlée. Hésitante encore, mais déjà presque gagnée, elle n’attendait plus pour se rendre que de se trouver en présence d’une résolution bien arrêtée.

La conjuration avait enfin son chef. Il n’y avait plus de raison d’hésiter ni d’attendre. Pour éviter les indiscrétions ou les faiblesses, il fallait se hâter d’agir. C’est peu de temps après la fête des lupercales, célébrée le 15 de février, que Cassius avait tout révélé à Brutus, et moins d’un mois après, le 15 de mars, César était frappé dans la curie de Pompée.


IV

Brutus fut bien réellement le chef de la conjuration, quoiqu’il n’en ait pas eu la première pensée. Cassius, qui l’avait formée, aurait pu seul lui disputer le droit de la diriger. Peut-être en eut-il un moment l’intention. Nous voyons qu’il proposa d’abord un plan de conduite où se retrouve toute la violence de son caractère. Il voulait qu’on tuât avec César ses principaux amis, et surtout Antoine. Brutus s’y refusa, et les autres conjurés furent de son opinion. Cassius lui-même finit par se rendre, car il faut remarquer que, quoique impérieux et hautain, il subissait, lui aussi, l’ascendant de Brutus. Il essaya plusieurs fois de s’y soustraire; mais, après beaucoup d’emportemens et de menaces, il se sentait vaincu par la froide raison de son ami. C’est donc Brutus qui a vraiment conduit toute l’entreprise.

On le voit bien, et dans la manière dont elle fut conçue et exécutée on retrouve tout à fait son caractère et son tour d’esprit. Nous ne sommes pas ici devant une conjuration ordinaire; nous n’avons pas affaire à des conspirateurs de métier, à des gens de violence et de coups de main. Ce ne sont pas non plus des ambitieux vulgaires qui convoitent la fortune ou les honneurs d’un autre, ni même des furieux que les haines politiques égarent jusqu’à la frénésie. Ces sentimens sans doute se trouvaient dans le cœur de beaucoup de conjurés, les historiens le disent; mais Brutus les a forcés à se cacher. Il a tenu à accomplir son action avec une sorte de dignité tranquille. C’est au système seul qu’il en veut; quant à l’homme, il semble qu’aucune haine ne l’anime contre lui. Après l’avoir frappé, il ne l’outrage pas; il permet, malgré beaucoup de réclamations, qu’on lui fasse des funérailles et qu’on lise son testament au peuple. Ce qui le préoccupe avant tout, c’est de ne point paraître travailler pour lui ni pour les siens, et d’éviter tout soupçon d’ambition personnelle ou d’intérêt de parti. Telle fut cette conspiration, à laquelle prirent part des gens de caractères très divers, mais qui est tout empreinte de l’esprit même de Brutus. Son influence n’est pas moins sensible sur les événemens qui la suivirent. Il n’agissait pas au hasard, quoique Cicéron l’en ait accusé et que tout le monde le répète; il s’était fait d’avance une règle de conduite pour l’avenir, il avait un plan bien arrêté. Malheureusement il se trouva que ce plan, conçu dans des réflexions solitaires, loin du commerce et de la connaissance des hommes, ne pouvait pas être appliqué. C’était l’œuvre d’un logicien qui raisonne, qui prétend se conduire au milieu d’une révolution comme en des temps réguliers, et veut introduire le respect étroit de la légalité jusque dans une œuvre de violence. Il reconnut qu’il s’était trompé, et il lui fallut renoncer successivement à tous ses scrupules; mais, comme il n’avait pas la souplesse du politique qui sait se plier aux nécessités, il céda trop tard, de mauvaise grâce, et en se retournant toujours avec regret vers ces beaux projets qu’il était forcé d’abandonner. C’est delà que vinrent ses hésitations et ses incohérences. On a dit qu’il avait échoué pour n’avoir pas eu d’avance un plan précis; je crois au contraire qu’il n’a pas réussi pour avoir voulu être trop fidèle, malgré les leçons que lui donnaient les événemens au plan chimérique qu’il avait conçu. Il suffira d’un récit rapide des faits pour montrer que ce fut là ce qui causa sa perte avec celle de son parti, et rendit inutile le sang versé.

Après la mort de César, les conjurés sortirent du sénat en agitant leurs épées et en appelant le peuple. Le peuple les écouta avec surprise, sans trop de colère, mais sans aucune sympathie. Se voyant seuls, ils montèrent au Capitole, où l’on pouvait se défendre, et s’y enfermèrent sous la garde de quelques gladiateurs. Ils n’y furent rejoints que par ces amis douteux que trouvent toujours les partis, quand ils paraissent réussir. Si l’on avait eu peu d’empressement à les suivre, on avait encore moins d’envie de les attaquer. Les partisans de César étaient épouvantés. Antoine avait jeté ses vêtemens de consul et s’était caché. Dolabella affectait de sembler joyeux et laissait entendre qu’il était aussi des conjurés. Beaucoup quittaient Rome à la hâte et fuyaient dans les campagnes. Pourtant, lorsqu’on vit que tout restait dans l’ordre et que les conjurés se contentaient de faire des harangues au Capitole, le cœur revint aux plus effrayés. L’épouvante qu’avait causée cette action hardie fit place à la surprise d’une si étrange inaction. Le lendemain, Antoine avait repris ses vêtemens consulaires, rassemblé ses amis, retrouvé son audace, et il fallait compter avec lui.

«Ils ont agi, disait Cicéron, avec un courage d’hommes et une prudence d’enfans; animo virili, consilio puerili. » Il est certain qu’ils semblaient n’avoir rien préparé, rien prévu. Le soir des ides de mars, ils attendaient les événemens sans avoir rien fait pour les diriger. Était-ce, comme on l’a dit, imprévoyance et légèreté? Non, c’était système et parti-pris. Brutus ne s’était associé avec les autres que pour délivrer la république de l’homme qui entravait le jeu régulier des institutions. Lui mort, le peuple reprenait ses droits et redevenait libre d’en user. On aurait paru travailler pour soi en gardant, même un jour, cette autorité qu’on arrachait à César. Or préparer d’avance des décrets ou des lois, s’entendre pour régler l’avenir, aviser aux moyens de donner aux affaires la direction qu’on voulait, n’était-ce pas en quelque sorte prendre pour soi le rôle de la république entière? Et qu’avait fait de plus César? Ainsi, sous peine de paraître l’imiter et n’avoir agi que par une rivalité d’ambition, les conjurés devaient abdiquer une fois le grand coup frappé. Voilà comment je pense qu’il faut s’expliquer leur conduite. C’est par une étrange préoccupation de désintéressement et de légalité qu’ils restèrent volontairement désarmés. Ils mirent une sorte de gloire à ne s’entendre que pour tuer César. Cet acte accompli, ils devaient rendre au peuple la direction de ses affaires et le choix de son gouvernement, le laissant libre de témoigner sa reconnaissance à ceux, qui l’avaient délivré, ou, s’il le voulait, de les payer par l’oubli.

C’est là que commençait l’illusion : ils crurent qu’entre le peuple et la liberté il n’y avait que César, et qu’une fois que César n’existerait plus, la liberté allait tout naturellement renaître; mais le jour où ils appelèrent les citoyens à reprendre leurs droits, personne ne répondit, et personne ne pouvait répondre, car il n’y avait plus de citoyens. « Depuis bien longtemps, dit Appien à cette occasion, le peuple romain n’était plus qu’un mélange de toutes les nations. Les affranchis étaient confondus avec les citoyens, l’esclave n’avait plus rien qui le distinguât de son maître. Enfin les distributions de blé qu’on faisait à Rome y attiraient les mendians, les paresseux, les scélérats de toute l’Italie.» Cette population cosmopolite sans passé, sans tradition, n’était plus le peuple romain. Le mal était ancien, et les esprits clairvoyans auraient dû depuis longtemps le découvrir. Cicéron semble s’en douter quelquefois, surtout quand il voit avec quelle facilité on trafique des votes dans les élections. Néanmoins tout marchait encore avec une apparente régularité, et les choses allaient du branle qu’elles avaient reçu. Dans une situation pareille, et quand un état ne va plus que par l’habitude d’aller, tout est perdu, si ce mouvement s’arrête un seul jour. Or avec César les vieux rouages cessèrent de jouer. L’interruption ne fut pas longue, mais la machine était si délabrée qu’en s’arrêtant elle croula de toutes parts. Ainsi les conjurés ne pouvaient pas même refaire ce qui existait avant la guerre civile, et cette dernière ombre de république, si imparfaite qu’elle fût, était perdue pour toujours.

Voilà pourquoi ils ne furent entendus ni suivis par personne. A la vue de cette populace indifférente, dans ce Capitole où on les laissait seuls, le cœur dut manquer à plus d’un. Cicéron surtout était désolé de voir qu’on ne faisait rien que de beaux discours. Il voulait qu’on agît, qu’on profitât du moment, qu’on mourût s’il le fallait : « la mort ne serait-elle pas belle dans un si grand jour? » Ce vieillard, ordinairement indécis, avait alors plus de résolution que tous ces jeunes gens qui venaient de faire un coup si hardi. Et pourtant que proposait-il après tout? « Il fallait, disait-il, exciter encore le peuple. » On vient de voir si le peuple pouvait répondre. « On devait convoquer le sénat, profiter de ses frayeurs pour lui arracher des décrets favorables! » Assurément le sénat aurait voté ce qu’on aurait voulu; mais les décrets rendus, comment les faire exécuter? Tous ces projets étaient insuffisans, et il n’était guère possible d’en, proposer d’utiles à des gens décidés à ne pas sortir de la loi. La seule chance qui pouvait rester, c’était de s’emparer hardiment du pouvoir, de le garder par la violence et l’illégalité, en ne reculant pas même devant la proscription, d’opposer à cette tyrannie populaire qu’on venait de détruire une dictature aristocratique, en un mot de recommencer Sylla. C’est peut-être ce qu’aurait fait Cassius; mais Brutus avait horreur de la violence. La tyrannie, de quelque côté qu’elle vînt, lui semblait un crime; il eût mieux aimé périr avec la république que de la sauver par ces moyens.

Les quelques jours qui suivirent se passèrent dans d’étranges alternatives. Il y eut comme une sorte d’interrègne où les partis se mesurèrent avec des chances diverses. Le peuple, qui n’avait pas suivi les conjurés, ne soutenait guère plus leurs ennemis. Comme on ne savait sur quoi s’appuyer, des deux côtés on escarmouchait au hasard. De là des contradictions et des surprises. Un jour on proclamait l’amnistie, et Brutus allait dîner chez Lépide; le lendemain on mettait le feu aux maisons des conjurés. Après avoir aboli la dictature, on ratifiait les actes du dictateur; les amis de César lui élevaient une colonne et un autel sur le Forum; un ami de César les faisait abattre. C’est au milieu de cette situation embarrassée, quand les deux partis flottaient indécis et tâtonnans, sans rien oser de hardi, quand chacun cherchait autour de soi où était la force, que parurent ceux qui désormais allaient être les maîtres.

Depuis longtemps, il s’opérait à Rome une révolution secrète qu’on n’apercevait guère parce que les progrès en étaient lents et continus, mais qui, lorsqu’elle fut complète, changea la forme de l’état. Tant qu’on n’avait combattu qu’aux portes de la ville et en Italie, les campagnes étaient courtes. Les citoyens n’avaient pas le temps de perdre dans les camps les traditions de la vie civile; il n’y avait encore ni soldats de métier, ni généraux de profession. A mesure cependant que les guerres étaient plus lointaines et plus longues, ceux qui les faisaient s’accoutumaient à vivre loin de Rome. Ils perdaient si longtemps de vue le Forum qu’ils en oubliaient les passions et les habitudes. En même temps, comme le droit de cité s’était étendu, la légion s’ouvrait à des gens de tous les pays. Ce mélange acheva d’affaiblir les liens qui rattachaient le soldat à la cité; il prit l’habitude de s’isoler d’elle, d’avoir ses intérêts séparés, de regarder le camp comme sa patrie. Après la grande guerre des Gaules, qui avait duré dix ans, les vétérans de César ne se rappelaient plus qu’ils étaient citoyens, et dans leurs souvenirs ils ne remontaient pas au-delà d’Arioviste et de Vercingétorix. Quand il avait fallu les récompenser, César, qui n’était pas ingrat, leur avait distribué les plus belles terres de l’Italie, et cette distribution s’était faite dans des conditions nouvelles. Jusqu’à cette époque, les soldats, après la guerre, rentraient dans la masse du peuple : quand on les envoyait dans quelque colonie, il y allaient perdus et comme absorbés parmi les autres citoyens; mais alors ils passèrent sans transition de leur camp dans les domaines qu’on leur avait donnés, et par là l’esprit militaire se conserva chez eux. Comme ils n’étaient pas très éloignés les uns des autres et pouvaient se voir, ils ne perdirent pas tout à fait le goût de la vie d’aventure. « Ils comparaient, dit Appien, les travaux pénibles de l’agriculture avec les hasards brillans et fructueux des combats. » Ils formaient donc au sein de l’Italie toute une population de soldats prêtant l’oreille aux bruits de guerre et prêts à accourir au premier appel.

Précisément il y en avait alors beaucoup à Rome que César y avait appelés en attendant qu’il leur désignât des terres. D’autres étaient tout près, dans la Campanie, occupés à s’établir, et dégoûtés peut-être de ces premières fatigues de leur installation. Plusieurs d’entre eux revinrent à Rome au bruit des événemens; le reste attendait pour se décider qu’on les payât cher et se mettait aux enchères. Or les acheteurs ne manquaient pas. L’héritage du grand dictateur tentait toutes les convoitises. Grâce à ces soldats prêts à vendre leurs services, chacun des compétiteurs avait ses partisans et ses chances. Antoine les dominait tous de l’éclat de son autorité consulaire et des souvenirs de l’amitié de César; mais auprès de lui se soutenaient le débauché Dolabella, qui avait donné des espérances à tous les partis, et le jeune Octave, qui arrivait d’Épire pour recueillir la succession de son oncle. Il n’y avait pas jusqu’à cet incapable Lépide qui n’eût mis plusieurs légions dans ses intérêts et ne fit quelque figure parmi ces ambitieux. Et tous, entourés de soldats qu’ils avaient achetés, maîtres de provinces importantes, s’observaient avec méfiance en attendant de se combattre.

Que faisait cependant Brutus? L’occasion des ides de mars une fois manquée, il pouvait encore profiter de ces querelles des césariens pour se jeter sur eux et les écraser. Les gens résolus de son parti lui conseillaient de l’essayer et d’appeler aux armes toute cette jeunesse qui, en Italie et dans les provinces, avait applaudi à la mort de César; mais Brutus détestait la guerre civile et ne pouvait se décider à en donner de nouveau le signal. Comme il s’était imaginé que le peuple s’empresserait, d’accepter la liberté qu’on lui rendait, il avait cru que la restauration de la république se ferait sans violence. Une illusion le menait à l’autre, et ce coup de poignard qui commença une guerre effroyable de douze années lui semblait devoir assurer pour jamais la tranquillité publique. C’est dans cette persuasion qu’au sortir de la curie de Pompée, où il venait de tuer César, il parcourut les rues de Rome en criant : La paix ! la paix ! Et ce mot fut désormais sa devise. Quand ses amis, apprenant les dangers qu’il courait, étaient venus des municipes voisins pour le défendre, il les avait renvoyés. Il aimait mieux se tenir renfermé dans sa maison que de donner aucun prétexte de commencer les violences. Forcé de quitter Rome, il resta caché quelque temps encore dans les jardins du voisinage, inquiété par les soldats, ne sortant que de nuit, mais attendant toujours ce grand mouvement populaire qu’il s’obstinait à espérer. Personne ne remua. Il s’éloigna encore davantage et alla se réfugier dans ses villas de Lanuvium et d’Antium. De là il entendait les bruits de guerre dont retentissait l’Italie, et il voyait tous les partis se préparer à combattre. Seul il résistait toujours. Il a passé six mois entiers à reculer devant cette nécessité terrible qui devenait tous les jours plus inévitable. Il ne pouvait se résoudre à l’accepter et prenait l’avis de tout le monde. Cicéron raconte même, dans ses lettres, une sorte de conseil qui se tint à Antium pour savoir ce qu’il convenait de faire. Servilie y assistait avec Porcia, Brutus avec Cassius, et on y avait appelé quelques-uns des amis les plus fidèles, parmi lesquels Favonius et Cicéron. Servilie, plus soucieuse de la sûreté que de l’honneur de son fils, voulait qu’il s’éloignât. Elle avait obtenu d’Antoine, qui était resté son ami, pour son fils et son gendre une légation, c’est-à-dire une commission pour aller chercher du blé en Sicile. C’était un prétexte spécieux et sûr pour quitter l’Italie; mais partir avec une permission signée d’Antoine, accepter un exil comme un bienfait, quelle honte ! Cassius ne voulait pas y consentir ; il parlait avec emportement, il s’indignait, il menaçait, « on aurait dit qu’il ne respirait que la guerre. » Brutus au contraire, calme, résigné, interrogeait ses amis, décidé à les satisfaire, même en risquant sa vie. Souhaitait-on qu’il retournât à Rome? Il était prêt à s’y rendre. A cette proposition, tout le monde se récriait. Rome était pleine de périls pour les conjurés, et l’on ne voulait pas exposer sans profit les dernières espérances de la liberté. Alors que faire? On ne s’entendait guère que pour regretter amèrement la conduite qu’on avait tenue. Cassius déplorait qu’on n’eût pas tué Antoine, comme il l’avait demandé, et Cicéron n’avait garde de le contredire. Malheureusement ces récriminations ne servaient de rien; il ne s’agissait pas de se plaindre du passé, le moment était venu de régler l’avenir, et l’on ne savait à quoi se résoudre.

Après cette conférence, Brutus ne se décida pas encore tout de suite. Il persista à rester tant qu’il le put dans sa villa de Lanuvium, lisant et discutant, sous ses beaux portiques, avec les philosophes grecs, sa société ordinaire. Cependant il fallut partir. L’Italie devenait de moins en moins sûre, les vétérans infestaient les routes et pillaient les maisons de campagne. Brutus alla rejoindre à Vélie quelques vaisseaux qui l’attendaient pour le conduire en Grèce. Il appelait son départ un exil, et, par une dernière illusion, il espérait que ce ne serait pas le signal de la guerre. Comme Antoine l’accusait de la préparer, il lui répondit, au nom de Cassius et au sien, par une lettre admirable dont voici la fin : « Ne vous flattez pas de nous effrayer, la crainte est au-dessous de notre caractère. Si d’autres motifs étaient capables de nous donner quelque penchant pour la guerre civile, votre lettre n’est pas faite pour nous l’ôter, car les menaces ne peuvent rien sur des cœurs libres; mais vous savez bien que nous détestons la guerre, que rien ne pourra nous y entraîner, et vous prenez sans doute un air menaçant pour faire croire que nos résolutions sont l’effet de nos craintes. Voici nos sentimens : nous souhaitons de vous voir vivre avec distinction dans un état libre; nous ne voulons pas être vos ennemis, mais nous faisons plus de cas de la liberté que de votre amitié. Nous prions donc les dieux de vous inspirer des conseils salutaires à la république et à vous-même. Sinon, nous désirons que les vôtres vous nuisent le moins possible, et que Rome soit libre et glorieuse ! »

A Vélie, Brutus fut rejoint par Cicéron, qui, lui aussi, songeait à partir. Découragé par l’inaction de ses amis, effrayé par les menaces de ses ennemis, il avait déjà essayé de fuir en Grèce; mais le vent l’avait rejeté sur les côtes de l’Italie. Quand il apprit que Brutus allait s’éloigner, il voulut le voir encore, et, s’il était possible, partir avec lui. Cicéron a souvent parlé avec un accent déchirant des émotions de cette dernière entrevue. « Je l’ai vu, racontait-il plus tard au peuple, je l’ai vu s’éloigner de l’Italie pour n’y point causer une guerre civile. O spectacle de douleur, je ne dis pas seulement pour les hommes, mais pour les flots et les rivages ! Le sauveur de la patrie était forcé de la fuir, ses destructeurs y restaient tout-puissans ! » La dernière pensée de Brutus en ce triste moment fut encore pour la paix publique. Malgré tant de mécomptes, il comptait toujours sur le peuple de Rome; il pensait qu’on n’avait pas assez fait pour réveiller son ardeur; il ne pouvait se résigner à croire qu’il n’y eût plus de citoyens. Il partait avec le regret de n’avoir pas essayé une dernière lutte sur le terrain de la loi. Sans doute il ne lui était pas possible à lui de retourner à Rome, de reparaître au sénat; mais Cicéron était moins compromis, sa gloire forçait le respect; on aimait à écouter sa parole. Ne pouvait-il pas tenter ce dernier combat? Brutus l’avait toujours pensé; en ce moment, il osa le dire. Il montra à Cicéron un grand devoir à accomplir, un grand rôle à ;jouer; ses conseils, ses reproches, ses prières, le déterminèrent à .renoncer à son voyage et à revenir à Rome, « II me sembla entendre, disait-il plus tard, la voix de la patrie qui me rappelait ! » Et ils se séparèrent pour ne plus se retrouver.

Cependant Brutus avait beau résister, la pente inévitable des événemens, contre laquelle il luttait depuis six mois, l’entraînait à la guerre civile. En quittant l’Italie, il était venu à Athènes, où il passait son temps à écouter l’académicien Théomneste et le péripatéticien Cratippe. Plutarque voit dans cette conduite une habile dissimulation. « En secret, dit-il, il préparait la guerre. » Les lettres de Cicéron prouvent au contraire que c’est la guerre qui l’alla chercher. La Thessalie et la Macédoine étaient pleines d’anciens soldats de Pompée qui y étaient restés depuis Pharsale; les îles de la mer Egée, les villes de la Grèce, qui étaient regardées comme des sortes de lieux d’asile pour les exilés, contenaient beaucoup de mécontens qui n’avaient pas voulu plier sous César, et depuis les ides de mars elles étaient le refuge de tous ceux qui fuyaient la domination d’Antoine. Enfin Athènes était peuplée de jeunes gens des plus grandes maisons de Rome, républicains par leur naissance et par leur âge, qui venaient y achever leur éducation. Tous n’attendaient que Brutus pour prendre les armes. A son arrivée, il se fit de tous les côtés un grand et irrésistible mouvement auquel il fut contraint de céder lui-même. Apuleius et Vatinius lui amenèrent les troupes qu’ils commandaient. Les anciens soldats de là Macédoine se réunirent sous les ordres de Q. Hortensius; il en vint tant d’Italie que le consul Pansa finit par se plaindre et menaça d’arrêter au passage les recrues de Brutus. Les étudians d’Athènes, et parmi eux le fils de Cicéron et le jeune Horace, quittèrent leurs études et s’enrôlèrent sous lui. En quelques mois, Brutus était maître de toute la Grèce, et il avait huit légions.

En ce moment, le parti républicain semblait se réveiller partout à la fois. Cicéron avait réussi à Rome plus qu’il ne l’espérait, et trouvé à Antoine des ennemis qui l’avaient battu devant Modène. Brutus venait, on l’a vu, de former une armée importante en Grèce. Cassius parcourait l’Asie, recrutant des légions sur son passage, et tout l’Orient se déclarait pour lui. L’espérance revenait aux plus timides, et il semblait qu’on pouvait tout attendre pour la république du concours de tant de généreux défenseurs. C’est pourtant à ce moment même, où il importait tant d’être uni, qu’éclata entre Cicéron et Brutus le dissentiment le plus grave qui les ait jamais divisés. Quelque déplaisir qu’il nous cause, il faut le raconter, car il achève de les faire bien connaître tous les deux.

Cicéron se plaignit le premier. Cet homme d’ordinaire [si faible, si hésitant, était devenu singulièrement énergique depuis la mort de César. La sagesse, la clémence, la modération, belles qualités qu’il aimait beaucoup et pratiquait volontiers, ne lui semblaient plus convenir aux circonstances où l’on se trouvait. Ce grand preneur des victoires pacifiques prêchait la guerre à tout le monde; cet ami rigoureux de la légalité demandait à tout le monde d’en sortir. « N’attendez pas les décrets du sénat, » disait-il à l’un. — « Soyez votre sénat à vous-même, » écrivait-il à l’autre. Pour arriver à ses fins, tous les moyens lui semblaient bons, même les plus violens ; toutes les alliances lui plaisaient, même celle des gens qu’il n’estimait pas. Brutus au contraire, tout en se décidant à prendre les armes, était resté scrupuleux et timoré, et il continuait à ne pas aimer la violence. Quoique son nom soit surtout resté célèbre par un assassinat, le sang lui répugnait. Contrairement à ces lois inhumaines, acceptées de tout le monde, et qui livraient sans réserve le vaincu à la discrétion du vainqueur, il épargnait ses ennemis quand ils étaient en son pouvoir. Il venait d’en donner un exemple en laissant la vie au frère d’Antoine après l’avoir vaincu. Bien que ce fût un méchant homme, et que pour toute reconnaissance il eût tenté de corrompre les soldats qui le gardaient, il avait persisté à le traiter avec douceur. Il semble que ce ne soit pas un grand crime; cependant on en fut très irrité à Rome. Les menaces furieuses d’Antoine auxquelles on venait d’échapper avec tant de peine, le souvenir des frayeurs qu’on avait eues et des alternatives terribles qu’on traversait depuis six mois avaient exaspéré les plus calmes. Il n’y a rien de violent comme les colères des gens modérés quand on les pousse à bout. A tout prix, ils voulaient en finir, et le plus vite possible. Ils se rappelaient avec quelle répugnance et quelle lenteur Brutus avait commencé la guerre. En le voyant si facile, si clément, ils craignaient de le voir retomber dans ses hésitations et différer encore le moment de la vengeance et de la sécurité. Cicéron se chargea de faire connaître à Brutus leur mécontentement. Dans sa lettre, que nous avons encore, il énumérait avec beaucoup de vivacité les fautes qu’on avait commises depuis la mort de César ; il rappelait toutes ces faiblesses, toutes ces hésitations qui avaient découragé les gens résolus, et, ce qui devait surtout blesser Brutus, le ridicule qu’on avait eu de vouloir établir la paix publique par des harangues. « Ignorez-vous donc, lui disait-il, de quoi il s’agit en ce moment? Une troupe de scélérats et de misérables menace jusqu’aux temples des dieux, et ce qui est en question dans cette guerre, c’est notre vie ou notre mort. Qui épargnons-nous? que faisons-nous? Est-il sage de ménager des hommes qui, s’ils sont vainqueurs, effaceront jusqu’à la trace de notre existence? »

Ces reproches émurent Brutus, et c’est en récriminant qu’il y répondit. Lui aussi était mécontent du sénat et de Cicéron. Quelque admiration qu’il éprouvât pour l’éloquence des Philippiques, bien des choses devaient le blesser en les lisant. Le ton général de ces discours, ces amères personnalités, ces invectives ardentes ne pouvaient pas plaire à celui qui, en frappant César, avait voulu paraître sans passion, et plutôt l’ennemi d’un principe que d’un homme. Or, s’il y a dans les Philippiques un grand amour de la liberté, il y a aussi une haine violente contre un homme. On sent bien que cet ennemi de la patrie est en même temps un adversaire intime et personnel. Il a tenté d’asservir Rome, mais il s’est aussi permis de railler dans un discours fort plaisant tous les ridicules du vieux consulaire. Le jour où Cicéron a lu cette invective, son irritable vanité s’est émue; « il a pris le mors aux dents, » selon l’expression d’un contemporain. La haine généreuse qu’il ressent contre un ennemi public s’est enflammée de rancunes particulières; une lutte à outrance a commencé, poursuivie avec une ardeur toujours nouvelle à travers quatorze harangues. « Je veux, avait-il dit, l’accabler de mes invectives et le livrer flétri aux outrages éternels de la postérité, » et il a tenu parole. Cette persistance passionnée, ce ton d’emportement et de violence devaient blesser Brutus. Ce qui ne lui déplaisait pas moins que les colères de Cicéron, c’étaient ses complaisances. Il lui en voulait des éloges hyperboliques qu’il accordait à des gens qui ne les méritaient guère, à ces généraux qui avaient servi toutes les causes, à ces hommes d’état compromis sous tous les régimes, à ces ambitieux, à ces intrigans de toute sorte que Cicéron avait réunis avec tant de peine pour en former ce qu’il appelait le parti des honnêtes gens; il souffrait surtout de le voir prodiguer les honneurs au jeune Octave, et mettre à ses pieds la république, et quand il l’entendait l’appeler un « divin jeune homme envoyé par les dieux pour la défense de la patrie, » il avait peine à se contenir. »

Lequel des deux avait raison? Brutus assurément, si l’on songe au dénoûment. Il est certain qu’Octave ne pouvait être qu’un ambitieux et qu’un traître. Le nom qu’il portait était pour lui une inévitable tentation; lui livrer la république, c’était la perdre, Brutus avait raison de croire qu’Octave était plus à redouter qu’Antoine, et sa haine ne le trompait pas quand il prévoyait dans ce divin jeune homme tant vanté par Cicéron le maître futur de l’empire, l’héritier et le successeur de celui qu’il avait tué. Était-ce bien pourtant Cicéron qu’il fallait accuser, ou seulement les circonstances? Lorsqu’il accepta les secours d’Octave, était-il libre de les refuser? La république alors n’avait pas un seul soldat à opposer à ceux d’Antoine; il fallait prendre ceux d’Octave ou périr. Après qu’il eut sauvé la république, on aurait eu mauvaise grâce à lui marchander les remercîmens et les honneurs. D’ailleurs ses vétérans les demandaient pour lui d’une façon qui ne souffrait pas de refus, et souvent même les lui accordaient par avance. Le sénat sanctionnait tout au plus vite, de peur qu’on ne se passât de son aveu. « Les soldats, dit quelque part Cicéron, lui ont donné le commandement ; nous n’avons ajouté que les faisceaux. » Ainsi, avant de blâmer les complaisances de Cicéron ou d’accuser sa faiblesse, il fallait songer aux difficultés de sa position. Il essayait de rétablir la république avec le secours de gens qui l’avaient combattue et qui ne l’aimaient pas. Quel fonds pouvait-il faire sur un Hirtius, auteur d’une loi sévère contre les pompéiens, sur un Plancus et un Pollion, anciens lieutenans de César, sur un Lépide et un Octave, qui voulaient le remplacer? Et pourtant il n’avait pas d’autre appui qu’eux. A ce grand ambitieux qui, le lendemain même des ides de mars, s’était voulu faire le maître, il ne pouvait opposer qu’une coalition d’ambitieux secondaires ou plus dissimulés. Au milieu de toutes ces convoitises ouvertes ou cachées, rien n’était plus difficile que de se diriger. Il fallait les brider les unes par les autres, les flatter pour les conduire, et les contenter à demi pour les contenir. De là ces honneurs prodigués ou promis, ce luxe d’éloges et de titres décernés, ces exagérations de reconnaissance officielle. C’était une nécessité, imposée par les circonstances; au lieu de faire un crime à Cicéron de l’avoir subie, il fallait en conclure qu’essayer une dernière lutte légale, revenir à Rome pour y réveiller l’ardeur populaire, se fier encore sur la force des souvenirs et la puissance souveraine de la parole, c’était s’exposer à des dangers inutiles et à des mécomptes certains. Cicéron le savait bien. Il a pu quelquefois sans doute, au milieu de l’ardeur du combat, se laisser enivrer par les triomphes de son éloquence, comme ce jour où il écrivait naïvement à Cassius : « Si l’on pouvait parler plus souvent, il ne serait pas trop difficile de rétablir la république et la liberté. » Toutefois cette illusion ne durait guère. L’ivresse dissipée, il ne tardait pas à reconnaître l’impuissance de la parole, et disait le premier qu’il ne fallait mettre son espérance que dans l’armée républicaine. Il n’a jamais varié dans cette opinion. «Vous me dites, écrivait-il à Atticus, que j’ai tort de croire que la république dépende entièrement de Brutus; il n’est rien de plus vrai, Si elle peut être sauvée, elle ne le sera que par lui et les siens. » C’est sans illusion, sans espérance que Cicéron avait tenté cette dernière entreprise, et uniquement pour obéir aux désirs de Brutus, toujours obstiné dans son amour des résistances légales et des luttes pacifiques. Il appartenait donc à Brutus moins qu’à personne de lui reprocher d’y avoir succombé. Cicéron avait raison de rappeler souvent cette entrevue de Vélie où son ami le décida malgré ses répugnances à retourner à Rome. Ce souvenir était sa défense; il devait interdire à Brutus toute parole amère contre celui qu’il avait lui-même jeté dans une aventure sans issue.

Cicéron dut ressentir profondément ces reproches. Pourtant son amitié pour Brutus n’en fut pas altérée. C’est encore sur lui qu’il a les yeux, c’est lui qu’il appelle, quand tout lui semble perdu en Italie. Rien n’est plus touchant que ce dernier cri d’alarme. « Nous sommes les jouets, mon cher Brutus, de la licence des soldats et de l’insolence du chef. Chacun veut avoir dans la république autant de pouvoir qu’il a de forces. On ne connaît plus ni raison, ni mesure, ni loi, ni devoir; on n’a plus souci de l’opinion publique ni du jugement de la postérité. Accourez donc et donnez enfin à la république cette liberté que vous lui avez conquise par votre courage, mais dont nous ne pouvons pas encore jouir. Tout le monde va se presser autour de vous; la liberté n’a plus d’asile que sous vos tentes. Voilà notre situation en ce moment; puisse-t-elle devenir meilleure! S’il en arrive autrement, je ne pleurerai que la république; elle devait être immortelle. Pour moi, il me reste si peu de temps à vivre! »

Peu de mois après, Lépide, Antoine et Octave, triumvirs pour reconstituer la république, comme ils s’appelaient, se réunirent près de Bologne pour s’entendre. Ils se connaissaient trop pour ne pas se savoir capables de tout : aussi avaient-ils pris les uns contre les autres de minutieuses précautions. L’entrevue eut lieu dans une île, et ils y arrivèrent avec un nombre égal de troupes qui ne devaient pas les perdre de vue. Pour plus de sûreté encore, et de peur qu’il n’y eût quelque poignard caché, ils en vinrent à se fouiller l’un l’autre. Après s’être ainsi rassurés, ils discutèrent longtemps. Il ne fut guère question des moyens de reconstituer la république : ce qui les occupa le plus avec le partage du pouvoir, ce fut la vengeance, et l’on dressa avec soin la liste de ceux qu’on allait tuer. Dion Cassius fait remarquer que, comme ils se détestaient profondément, l’on était sûr, si l’on était très lié avec l’un d’entre eux, d’être le mortel ennemi des deux autres, en sorte que chacun demandait précisément la tête des meilleurs amis de ses nouveaux alliés; mais cette difficulté ne les arrêta pas : ils avaient la reconnaissance bien moins exigeante que la haine, et en payant de quelques amis, même de quelques parens, la mort d’un ennemi, ils trouvaient encore le marché bon. Grâce à ces complaisances mutuelles, on s’accorda vite, et la liste fut dressée. Cicéron n’y était pas oublié, comme on pense bien : Antoine l’avait réclamé avec passion, et il n’est pas probable, quoi que disent les écrivains de l’empire, qu’Octave l’ait beaucoup défendu; il lui aurait rappelé une reconnaissance pénible et le souvenir d’un parjure trop éclatant.

La mort de Cicéron explique la mort de Brutus. La correspondance et les écrits où nous avons trouvé une source si précieuse d’informations pour l’histoire de ce temps permettent de pressentir les événemens qu’a racontés Plutarque, et dont nous ne dirons rien après lui, — la journée de Philippes et la mort volontaire de Brutus. On peut d’ailleurs sur le seul point que nous voulions mettre en lumière, — la signification morale de cette mort, — s’en rapporter au témoignage même de Plutarque. C’était plus qu’un ami que Brutus regrettait dans Cicéron : il avait perdu avec lui une espérance qui lui était chère et à laquelle il n’avait pas voulu renoncer. Cette fois pourtant il lui fallait bien reconnaître qu’il n’y avait plus de citoyens à Rome et désespérer tout à fait de ce lâche peuple qui laissait ainsi périr ses défenseurs. «S’ils sont esclaves, dit-il tristement, c’est leur faute, plus que celle de leurs tyrans. » Aucun aveu n’a dû lui coûter davantage. Depuis qu’il avait tué César, sa vie n’était plus qu’une série de mécomptes, et les événemens semblaient se jouer de tous les plans qu’il avait formés. Ses scrupules de légalité lui avaient fait perdre l’occasion de sauver la république ; son horreur pour la guerre civile n’avait servi qu’à la lui faire commencer trop tard. Ce n’était pas assez qu’il se fût trouvé forcé malgré lui de violer la loi et de combattre ses concitoyens, il se voyait encore contraint d’avouer, à son grand regret qu’en espérant trop des hommes il s’était trompé. Il avait bonne opinion d’eux quand il les étudiait de loin, avec ses chers philosophes. Combien ses opinions changèrent quand il en vint à les manier et à s’en servir, quand il lui fallut être témoin de l’affaiblissement des caractères, surprendre les convoitises secrètes, les haines insensées, les lâches frayeurs de ceux qu’il regardait comme les plus honnêtes et les plus braves! Sa blessure fut si profonde, qu’en apprenant les dernières faiblesses de Cicéron, il en vint à douter même de la philosophie, sa science préférée, qui avait fait le charme de sa vie. «Que lui sert, disait-il, d’avoir écrit avec tant d’éloquence pour la liberté de sa patrie, sur l’honneur, sur la mort, sur l’exil, sur la pauvreté? En vérité, je commence à n’avoir plus de confiance dans ces études dont Cicéron s’est tant occupé. » En lisant cette amère parole, on songe à celle qu’il prononça avant de mourir; l’une fait comprendre l’autre, et elles sont toutes les deux le symptôme du même mal intérieur qui s’étend à mesure que la pratique des affaires le désenchante de plus en plus des hommes et de la vie. Il doutait de la philosophie en voyant la faiblesse de ceux qui l’avaient le plus étudiée; quand il vit que le parti des proscripteurs triomphait, il douta de la vertu. C’est bien ainsi que devait finir cet homme d’étude devenu, malgré ses répugnances, un homme d’action, et jeté par les événemens hors de sa nature.


GASTON BOISSIER.

  1. L’authenticité de ces lettres a été souvent contestée depuis le siècle dernier. Tout récemment encore la question a été débattue en Allemagne avec beaucoup de vivacité, et un illustre critique, F. Hermann de Gœttingue, a publié des mémoires très remarquables, et auxquels il me semble difficile de répondre, pour établir qu’elles sont bien de Brutus et de Cicéron. Je les tiens donc pour authentiques, et je me servirai d’elles sans scrupule.
  2. On peut voir au musée Campana une statue très curieuse de Brutus. L’artiste qui l’a faite n’a point cherché à idéaliser son modèle, et il semble n’avoir aspiré qu’à une réalité vulgaire; mais on y reconnaît bien Brutus. A ce front bas, à ces os de la face accusés avec tant de lourdeur, on devine un esprit étroit et une âme entêtée. La figure a un air fiévreux et malade; elle est à la fois jeune et vieille, comme il arrive à ceux qui n’ont pas eu de jeunesse. On y sent surtout une tristesse étrange, celle d’un homme accablé sous le poids d’une destinée grande et fatale. Dans le beau buste de Brutus conservé au musée du Capitole, et dont a parlé M. Ampère (Revue du 15 juillet 1855), la figure est plus pleine et plus belle. La douceur et la tristesse sont restées; l’air maladif a disparu. Les traits y ressemblent tout à fait à ceux qu’on trouve sur la fameuse médaille qui fut frappée pendant les dernières années de Brutus et qui porte a son revers un bonnet phrygien entre deux poignards, avec cette légende menaçante : Idus martiœ. Michel-Ange avait commencé un buste de Brutus dont on peut voir l’admirable ébauche aux Offices de Florence. Ce n’était pas une étude de fantaisie, et l’on voit qu’il s’était servi des portraits antiques en les idéalisant.
  3. Voyez l’étude de M. C. Martha sur les Satires de Perse, Revue des Deux Mondes 15 septembre 1863.
  4. Ceux qui employaient ces manœuvres savaient bien qu’ils prenaient Brutus par son endroit le plus sensible. Sa descendance de celui qui chassa les rois était très contestée. Plus on la regardait comme douteuse, plus il tenait à l’établir. Lui dire : « Non, tu n’es pas Brutus, » c’était le mettre en demeure ou en tentation de prouver son origine par ses actions.