100%.png

Bucoliques (Jules Renard)/Minutes d’horloge

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

MINUTES D’HORLOGE



La Truite.


Julien n’est pas pêcheur de son métier. Il ne pêche que lorsqu’il a le temps, et s’il attrape un poisson, il le garde. Or, il vient de prendre une belle truite qui pèse au moins deux livres.

C’est si rare qu’il se sent tout pâle, et il se presse de la porter à sa femme, pour qu’elle la fasse cuire. Sur le chemin, il rencontre le maître d’école, et lui montre la truite au creux de sa blouse.

— Qu’est-ce que tu vas en faire ? dit le maître d’école.

— La manger, dit Julien.

— Toi, tu mangerais une truite ! dit le maître d’école railleur. Tu n’aurais pas honte ? Il te faut du poisson de riche, maintenant ? Rien n’est trop délicat pour ta fine bouche ? Veux-tu porter, plus vite que ça, ta truite au monsieur, et la lui vendre trente sous la livre ! Réfléchis donc, pauvre Julien. Une fois ta truite mangée, que te resterait-il ? Les arêtes. Et compte ce qu’un ménage de malheureux comme le tien peut vivre de jours avec les trois francs du monsieur. Si même tu as envie de te bourrer, une fois par hasard, achète-toi au moins un bon morceau de viande qui te profite.

— C’est vrai, dit Julien.

Aussitôt il accourt m’offrir sa truite. Fraîche comme si elle sortait de l’eau, elle palpite dans sa légère cotte d’écailles vert et or, et je me régalerai ce soir.


Le pied de Jérôme.


Votre pied va-t-il mieux, Jérôme ?

— Un petit peu aujourd’hui, brave monsieur, à cause du vent du nord. S’il faisait un temps d’orage, allez, marchez, je garderais le lit.

— Où diable avez-vous pris ça ?

— Je n’en sais rien. Quand j’ai vu le médecin, il m’a dit : « J’arrive trop tard, Jérôme ! Il fallait soigner votre pied au commencement. » Il parlait à son aise. Est-ce qu’on peut lâcher le travail ? On laisse venir la maladie. Des fois elle s’en va toute seule. Des fois elle revient, et des fois elle reste. Allez, marchez, le médecin m’a fait souffrir. Il me tortillait, me piquait le pied et m’y mettait le feu comme à une souche. À la fin, je lui ai dit : « Je veux bien souffrir, monsieur le docteur, mais je veux savoir si je souffrirai longtemps. » Il m’a répondu : « Jérôme, vous n’en mourrez pas, mais vous ne guérirez pas. Seulement, je peux couper votre jambe. » J’ai crié : « Ah ! non, par exemple, jamais de ma vie ! » et je me suis fâché ! Il est parti sans me dire ce que j’avais et le mal ne me quitte plus. Attendez donc ! une nuit, je me crois sauvé. Je sens que mon pied perce. J’appelle ma fille qui dormait : « Viens voir, il se rend ! » C’était une farce du malheur. Il y avait un trou mais rien ne sortait, rien, rien de ce pied aussi enflé qu’une cornemuse et aussi rouge que le soleil. Ma fille me dit : « Papa, on vous a jeté un sacrilège au pied. » Et elle va se recoucher.

— Heureusement vous avez des économies.

— Allez, marchez, pas la queue d’une. J’ai été bête. J’avais gagné quelques sous. La bâtisse m’a perdu. J’ai fait bâtir d’abord une maison, et après, une grange, et après, une écurie, au lieu de garder mes sous que j’aurais encore.

— Vous louez une partie de votre maison, votre grange, votre écurie ?

— Et mes enfants ? J’en ai trois, mariés, pas plus riches que leur père. Et, comme de juste, ils logent chez moi. Ça leur épargne un loyer ; ils ont assez de peine pour vivre, sans m’aider. Voilà ce que mes bâtisses me rapportent.

— Alors, de quoi vivez-vous ?

— La commune me donne dix livres de pain par semaine, et je cherche le reste quand je peux me traîner sur mes genoux, de porte en porte. Je ne serais plus capable de faire un fagot, même sur une chaise, si on m’apportait les branches. Pour les gens de notre misère, après le travail, il n’y a plus de possible que la fin de tout.

— Mon pauvre vieux, prenez encore cette pièce de dix sous pour patienter.

— Oh ! cher monsieur du bon Dieu ! je me doutais de votre charité. Et j’avais honte. Je n’osais pas déjà repasser devant votre porte. Je trouvais que c’était un peu tôt, et que, de cette manière, vos pièces de dix sous seraient trop près l’une de l’autre. La prochaine fois, allez, marchez, je les écarterai davantage.


Le Sabotier.


Pas d’enseigne à la boutique, pas de rideaux à la fenêtre, pas de papier collé où les carreaux manquent.

On ne distingue d’abord du sabotier que le poil de son estomac nu. Sa figure est emmaillotée à cause d’un abcès renouvelé chaque saison.

De la sabotière, on ne voit qu’une dent qui tire l’œil et qui empêche de regarder le reste du visage.

Le petit garçon n’a encore jamais rien mis sur sa tête. Pour savoir s’il est un bel enfant il faudrait le laver, comme si on voulait le noyer, et ne pas craindre de changer l’eau du baquet. Il ne montre de propre que ses yeux, quand les paupières se relèvent. Il ne répond pas à nos flatteries. Est-ce mutisme ou timidité ? Ses parents nous l’expliquent mal, tant les effare la visite de ce monsieur et de cette dame qui viennent acheter des sabots.

Madame dit sa pointure, mais le sabotier n’en a pas besoin. C’est plus simple de choisir dans cette rangée de sabots pendus par le talon au fil de fer qui traverse la boutique. Il suffit de les essayer tous.

— On ne vend guère de sabots l’été, dit-il, et nous sommes désassortis, mais ce sera tout de même le diable si vous ne trouvez pas une paire à votre convenance.

Et déjà le sabotier place d’équerre son sabot au nez du mien afin que je pousse ferme et que j’entre.

— Je désire, dit madame, des chaussons avec.

— Excusez, dit la sabotière, nous ne tenons pas le chausson. C’est l’épicière qui le débite.

Ça ne fait rien. On achètera les chaussons après et on garde leur place dans les sabots.

— Voulez— vous, dit madame, avoir l’obligeance de me prêter le tire-bouton ?

Mais le sabotier, qui s’agenouille devant elle, préfère se servir du crochet de son doigt.

Puis, à notre demande, il additionne en marge d’un vieux journal des chiffres connus de lui seul.

On entend toutes les mouches voler.

Le petit garçon cesse de remuer une boîte de clous, et, comme des danseurs gauches, les sabots s’arrêtent sur leur fil. La sabotière plisse le front tandis que son mari calcule, et elle suit le va-et-vient du crayon nain qui pique, à plusieurs reprises, le même chiffre aux lèvres du sabotier, avant de le poser sur le journal.

— Ça fait cinq francs deux sous, dit-il. Ça fera cinq francs net.

Nous acceptons les deux sous. Il y gagne toujours assez.

Madame voudrait quelque chose pour envelopper les sabots.

— Mais, chère amie, lui dis-je, ne voyez-vous pas que ces sabots sont attachés deux à deux au moyen d’une ficelle ? C’est non seulement parce que les deux font la paire, c’est encore afin que je puisse les mettre à cheval au bout d’un bâton et les porter sur mon épaule à travers le village, en sifflant et chantant, comme si nous revenions d’une fête lointaine.


Le bon numéro.


Ce matin-là, comme c’était l’heure, Jacques entra seul à la mairie pour tirer au sort, et son père ému resta devant la porte.

Le petit Paul vint à passer.

— Écoute, lui dit le père de Jacques, fais vite ta prière pour que mon fils amène un bon numéro.

Le petit Paul, qui était un enfant docile, s’agenouilla sur la route, joignit les mains, le bout des doigts à hauteur du front, et remuant les lèvres très vite, il récita une prière qu’il savait par cœur. Et sa prière finie, il se releva. Le père de Jacques, moins agité, lui prit la main et tous deux attendirent.

Et bientôt Jacques sortit de la mairie, le visage rayonnant : il avait un bon numéro.

— Tu vois, dit le père de Jacques au petit Paul, il n’en faut pas plus. C’est le meilleur moyen et ça ne manque jamais.

Tout fier, le petit Paul se mit à chanter une chanson qu’il savait aussi par cœur.

Et douze ans après, devenu homme, il dut tirer au sort à son tour. Il n’eut pas de chance. Il amena un mauvais numéro. Il partit comme soldat pour la guerre, et perdit une jambe à la bataille.

Ainsi Dieu se rattrape toujours.


Le Malheur.


Vous avez un beau jardin.

André. — Ah ! monsieur, il était mieux entretenu avant le malheur, Mais je n’ai plus de goût. Je ne remplace pas les arbres morts. Il y avait trop de légumes pour une personne seule, et je mets la moitié du jardin en luzerne.

— Je ne connaissais pas cette auge, à côté du puits.

André. — Je l’ai fait faire un mois avant le malheur.

— Je ne me trompe pas : la paille du toit de votre maison est neuve.

André. — Oui, l’autre était pourrie. Il fallait la changer. Sans le malheur arrivé juste comme on jetait la vieille paille, j’aurais mis une couverture en ardoise. Si c’est plus cher, c’est plus propre, et l’ardoise dure longtemps. Mais je trouve la paille assez bonne pour moi, et elle durera bien autant que je durerai.

— Ce coin de cheminée menace de tomber.

André. — Il y a un an que j’ai dit au maçon d’y coller un peu de mortier. Depuis le malheur, j’ai oublié de le redire. Que ça reste donc comme c’est !

— Vous recevrez une brique sur la tête.

André. — Je n’y pense plus. Avant le malheur, je faisais attention ; depuis, j’ai l’habitude ; j’entre et je sors par la porte sans même lever les yeux.

— Voilà un carreau cassé.

André. — Oui, et je ne me presse pas de boucher le trou avec une feuille de journal. Avant le malheur, vous n’auriez pas été capable de trouver une araignée dans la maison. Aujourd’hui, elles accrocheraient leurs toiles à ma blouse et on chargerait une brouette de poussière. Le soir, ma belle-mère vient faire mon lit. Et elle ne le ferait pas que je coucherais habillé sur l’édredon, et si elle ne faisait pas ma soupe, je mangerais mon pain sec. Elle est bien bonne de s’occuper de moi au lieu de rester chez elle. Je n’irais pas l’appeler. Je ne cherche à voir personne. Mais peut-être qu’elle aime à venir ici, à cause du malheur. Elle regarde le portrait, les murs, l’horloge, les quatre ou cinq assiettes, le petit peu de linge de l’armoire. Et elle pleure comme elle veut. Ce n’est pas moi qui l’empêche de pleurer.

La Mère.


Le plus jeune des petits dormait dans son berceau, c’est-à-dire dans une vieille caisse de produits alimentaires cédée par l’épicier du village.

La sœur cadette habillait en poupée une pomme de terre, une des dernières à manger, et elle ne s’apercevait de rien. Mais l’aîné des trois, âgé de sept ans, voyait tout de son coin, et brusquement il se précipita dehors pour crier :

— Maman a fait une poule qui crie ! maman a fait une poule qui crie !

Une voisine accourut, entra et vit la mère.

Elle était appuyée au mur qu’elle déplâtrait de ses ongles, et elle regardait le mur d’en face, droite et blanche, l’air haineux.

Elle avait rendu ainsi, debout, son quatrième qui, encore attaché, vagissait à ses pieds sur le carreau rouge.

La voisine ramassa l’enfant dans son tablier, le porta sur la paillasse du lit et y poussa la mère.

— Et ce matin, lui dit-elle, vous laviez à la rivière !… Y a-t-il du linge au moins chez vous ? un mauvais drap, une serviette ? non… vous n’avez plus d’argent, plus de pain, plus de quoi faire du feu ?… Et votre homme, où est-il ? Aucune nouvelle, depuis neuf mois ?

La mère ne répondait pas. Elle regardait le plafond, de ses yeux taris d’enragée.


Le petit point d’à côté.


Les cartes jetées, ils se disputent à l’auberge, quand Pierre, qui ne trouve plus ses raisons, se dresse furieux, secoue sa tête au-dessus de Gagnard et lui dit :

— C’est comme pour ta bataille de Solférino !

Tu voudrais me faire croire que tu y étais. Tu n’y étais même pas !

Gagnard se lève aussi.

— Répète un peu ?

— Non, tu n’y étais pas. Si tu y étais, prouve-le, malin !

Gagnard saute lestement sur la table.

— Moi, Gagnard, je n’étais pas à cette bataille ! dit-il en tapotant un vieux cadre pendu à un clou.

— Tu bisques, tu rages, dit Pierre ; mais tu n’y étais pas.

Gagnard, quoique exaspéré, se contient, reprend vent et, sûr de lui, il commence :

— Tu vois cette plaine ?

— Je vois, dit Pierre ; après ?

— Et tu vois cette tour ?

— Oui, dit Pierre, je vois, marche.

— De là-bas, poursuivit Gagnard, nous partîmes comme des chats, pour arriver la-haut comme des lions.

— Je connais ton histoire, dit Pierre, tu la récites par cœur.

— Il faut déloger l’ennemi, dit Gagnard lancé. De cette poutre, notre général, celui qui a des bottes et une culotte blanche, nous le montre du doigt. Sous le feu nourri des Autrichiens qui cause dans nos rangs de cruels ravages, un tambour joue des airs patriotiques sur son instrument national. Ici, le drapeau flotte. Là, un chien se sauve. Ici, les chevaux, les affûts, les caissons s’écrasent pêle-mêle. Là, ma compagnie s’avance en bon ordre pour décider la victoire ; mon capitaine, mortellement frappé par un éclat d’obus, tombe, le sabre haut, à la renverse, et ici, là, où je pose mon pouce, derrière les baïonnettes, au bord d’un nuage de fumée, regarde ce petit point noir, le vois-tu ?

— Et quand je le verrais ? dit Pierre.

— Alors, mon vieux, dit Gagnard, si tu le vois, tu me vois ; ce petit point noir, c’est moi.

— Ah ! c’est toi ? dit Pierre, bon ! je veux bien. Admettons. Et ce petit point noir d’à côté, qui est-ce ?

Gagnard, collé au mur, la tête vide comme un œuf percé, ne répond rien.

— Espèce de farceur ! lui dit Pierre. Tu prétends que tu étais à Solférino et tu ne sais seulement plus qui se trouvait à côté de toi. Tu ferais bien mieux d’avouer tout de suite que tu n’y étais pas, de taire ta langue et de battre les cartes.


Le Portrait.


Ce qui me frappe d’abord, chez ces pauvres gens, c’est un portrait de Victor Hugo collé au mur entre la cheminée et le plafond.

Le grand homme, celui que j’aime par-dessus tous, croise les bras et regarde, avec pitié, cette famille de misérables. Et peut-être qu’il les aide à vivre. Ils n’ont rien lu de lui. Victor Hugo était-il plus qu’un évêque ou qu’un ministre ? Ils l’ignorent. C’était quelqu’un dont on parlait beaucoup dans le Petit Journal et qu’on a enterré aux frais de l’État.

Voilà ce qu’ils savent.

Et dès qu’ils lèvent la tête vers l’image, elle les réconforte. Elle remplace le bon Dieu que personne ne voit jamais, qui a tort de ne pas se montrer plus souvent, et peu s’en faut qu’ils ne la prient.

Ainsi nous sommes égaux dans une même foi.

Leur culte m’attendrit et, les yeux au portrait, je crierais : « Vous êtes de braves cœurs ! » et j’embrasserais la femme et les petits, si le père ne me disait à temps : « Je l’ai mis là pour boucher le trou du tuyau du poêle. »


La Goutte.


Comme je l’aide à rentrer son bois et que nous ramassons les dernières bûches, Papot me dit :

— Tu restes manger la soupe ?

Et je réponds :

— Avec plaisir.

Car je n’aime pas les cérémonies, Papot non plus.

Il fait sa soupe lui-même. Il accroche une marmite d’eau sur le feu ; il y jette une poignée de sel et des légumes. Il tire de l’arche un pain entamé et il commence de couper, avec son couteau, dans une écuelle, de fines langues égales. On croirait qu’elles sortent, légères, du rabot d’un menuisier, et je sais que, pour les réussir comme lui, il faut une longue pratique.

— As-tu faim ? me dit-il.

J’ai tellement faim que, si je ne me retenais pas, je mangerais tout sec, sans lard et sans légumes, les copeaux farineux de l’écuelle.

Papot me dit :

— En veux-tu un pour patienter ?

— Non, merci, faites votre soupe. Tout à l’heure, je lui dirai deux mots.

Actif, il se dépêche. Il va tremper ses doigts dans la marmite et goûte. Il revient tailler le pain de l’écuelle. Il a chaud et s’essuie, d’un tour de bras, avec sa manche où pendent des brins de racine.

Et, peu à peu, je m’occupe moins de la soupe. Je suis distrait par l’éclosion d’une perle sur le front de Papot. D’abord modeste, elle ne brille que d’un faible éclat entre ses deux sourcils. Et je vois qu’elle se déplace et roule et suit la pente inévitable que lui offre la nature. Et bientôt elle miroite au bout du nez, ronde, claire et digne d’enrichir l’oreille d’une femme, car ce n’est pas une perle fausse.

Puis elle a l’air de ne plus tenir que par un fil.

Enfin, elle tombe dans l’écuelle, sur le pain de la soupe. L’écuelle était trop large et le coup de manche arrive trop tard.

Aussitôt ma bouche, pleine de faim, se dégonfle. Passé l’appétit ! Je n’ai plus qu’à chercher un prétexte pour m’en aller, et si je ne trouve rien, je m’en irai quand même, car Dieu n’exige pas que je mange mon pain à la sueur du front des autres.


Le Maçon.


Incapable de l’imiter, je voudrais le comprendre. D’abord, ce qui m’étonne, c’est que, de son marteau pointu des deux bouts, il ne se crève pas l’œil et ne se tape jamais sur les doigts.

Puis, d’un coup de truelle, il flanque une première gifle de mortier au mur. Vite il la ramasse et de nouveau en frappe le mur. Avec plus de soin, il la ramasse encore pour l’appliquer au même endroit. C’est maintenant une succession de gifles rapides qui diminuent chaque fois, marquent et sonnent de moins en moins, jusqu’à la dernière, petite chiquenaude donnée d’un geste machinal, qui colle sans éclat et reste. L’homme est là depuis cinq heures du matin. Il ne s’en ira qu’à sept heures du soir. Et il ne perdra rien de sa journée. Il fera le jardinier, il se plantera, pour sa consommation personnelle, des pois jusqu’à ce que dans la nuit noire, il ne distingue plus ses pieds de la terre.

Ah ! j’ai bel air, les mains dans mes poches, une fleur aux lèvres, à le regarder. Sans doute, je risque de recevoir au nez un peu de ciment. C’est crâne !

Espèce de fainéant, saute donc sur une pioche, rends-toi utile, tâche de suer, au moins pour ta santé, coupe la mauvaise herbe des allées ! Tu mangeras et tu dormiras mieux.

Et j’attrape une pioche.

Aussitôt le chien aboie. Il ne me reconnaît plus.


La Cascade.


Les étrangers se lèvent tous trois de bonne heure et quittent l’auberge, ficelés et raides sous le harnais. D’un pas de conquérant, ils marchent droit à la cascade.

On l’a « reconnue » hier soir. On va la mettre dans l’album, à côté du Pont des fées, du Tilleul géant, de la Roche aux corbeaux et de la Pierre de Charlemagne.

Oui, c’est irrévocablement le tour de la Cascade.

Le père s’arrête et fait un signe.

Le fils, qui portait le pliant, l’installe d’aplomb. Et il ouvre l’ombrelle blanche qu’il tiendra, toute la séance, sur la tête de sa sœur.

Et la jeune fille est déjà prête. Elle attend les ordres de son père.

Debout, l’œil clair, il étudie rapidement le site pittoresque. Puis, du doigt, d’un geste vif, il touche çà et là le feuillet d’album, dirige et parle bref :

— Ici, un rocher. À gauche, une racine pend. L’écume plus à droite, un peu de ciel au coin.

Ainsi il transmet, en détail, le paysage à sa fille.

Elle se dépéche. Elle veut suivre, et, les genoux serrés, courbée invisible sous l’ombrelle de son frère qui ne remue pas, elle reprend de la couleur, avec frénésie, comme on pique une plume dans un encrier sec, elle peint, elle peint, sans regarder.


Le goûter de quatre heures.


Alfred, vrai touriste, ne craint pas le soleil. Il grimpe les sentiers depuis midi et ne s’arrête que pour admirer la nature par le viseur de son appareil photographique. Puis il repart, peinant de plus en plus sous le poids des « vues magnifiques

» qu’il porte sur son dos.

Vers quatre heures, il arrive à la maison forestière du Repos de la côte et demande une limonade.

Et, tandis qu’il s’éponge et boit à se faire mal, les faneurs entrent dans la cour, car c’est l’heure de goûter. Ils touchent leurs chapeaux de jonc, par politesse, et viennent s’asseoir à la même table qu’Alfred, à l’autre bout.

La servante apporte des verres, du pain, une carafe de vin noir et une platée de fromage blanc. Et les faneurs silencieux, le plus âgé d’abord, se taillent des tranches de pain, épaisses et larges, et se font des tartines.

De la pointe du couteau, il écartent le fromage semé de fines herbes vertes. Ils prennent garde qu’il n’en tombe et ils rattrapent promptement ce qui déborde.

Et ils coupent, dans la tartine, des morceaux réguliers où le fromage éclate de blancheur et tremble sur le pain.

Puis cela disparaît sans toucher aux lèvres minces et rasées, dans leur bouche profonde, et il n’en vient à celle de Félix que de l’eau aigre.

Jusqu’à ce que le plat soit vide, essuyé, net, les faneurs mangent en s’appliquant et ils ménagent aussi leur vin.

Le goûter fini, ils ont du mal à se lever. Ils restent encore un peu et se frottent les mains sous la table.

Et comme Alfred se prépare, sans avoir l’air de rien, à les photographier, ils l’observent obliquement, lui, son appareil et sa limonade gazeuze, avec le sourire de Voltaire.


Les Rideaux d’étamine.


Enfin M. Pouques allait se reposer et vivre, car on ne vit pas à Paris, dans les bureaux. Il avait sa retraite. Il possédait sa maison de campagne si désirée. Il était presque installé et il venait de prendre son premier repas d’homme libre et maître chez soi.

— Je me réserve la salle à manger, dit-il à sa femme. La fenêtre ouvre sur le jardin. C’est de toutes nos pièces la mieux aérée, et quand il pleuvra je m’y tiendrai pour dormir, rêver, faire ce qui me plaît.

— Bien, mon ami, lui dit sa femme ; moi je préfère la cuisine. À elle seule, elle est plus spacieuse que notre appartement au cinquième de la rue Hervieu. Était-il petit ? Je me demande par quelles grâces du ciel nous n’y sommes jamais morts étouffés. Nos volailles ici seront mieux logées. Donne-moi une semaine encore pour mettre de l[ordre et rien ne clochera.

— Qu’est-ce que tu fais là ? dit M. Pouques.

Mme Pouques, droite sur une échelle double, vissait des pitons dans la croisée.

— Tu le vois, dit-elle placidement, je pose mes rideaux.

— Tu poses des rideaux à cette fenêtre, à ma fenêtre ?

— Oui, dit-elle, et à toutes les autres. Sois sans inquiétude. L’échelle est solide. M. Pouques qui était assis, un journal à la main, se dressa de surprise.

— Comment ! espèce de garce, cria-t-il, tu t’imagines que j’ai travaillé comme un chien jusqu’à mon âge, économisé sou à sou de quoi acheter cette maison de campagne et ce jardin, ses arbres, ses fleurs et son ruisseau, pour que tu viennes me boucher ma vue et me cacher mon soleil avec tes guenilles ? Dépêche-toi de m’ôter ça tout de suite, entends-tu, vieille bourrique, si tu ne veux pas que je les jette dans le feu et toi dehors !

Mme pouques ne se le fit pas répéter deux fois ; elle descendit de son échelle plus vite qu’elle n’y était montée.


Coronat.


Autrefois, il y a des années, le régisseur Hubert, jeune alors et plein de vie, ne manquait jamais de dire, à la fin de chaque repas :

Finis coronat opus.

De ses courtes études au collège, il n’avait guère retenu que ces trois mots. Il pouvait les traduire exactement : Finis, la fin, coronat, couronne, opus, l’œuvre. Cela signifiait :

— J’ai bien mangé, avec appétit, d’un bout à l’autre de mon déjeuner. La dernière bouchée ne valait pas moins que la première. La fin était digne du début.

Longtemps cette maxime lui parut claire et commode. Il l’expliquait en famille, aux amis, sans se tromper, comme pour dire :

— Vous le voyez, il me reste quelque chose du latin que j’ai appris.

— Ce fut le sens du mot opus qui s’obscurcit d’abord. Hubert ne trouvait qu’avec peine le mot correspondant. Il le perdit tout à fait. Opus n’était plus qu’un sou étranger, percé, cassé, rouillé, sans valeur.

— Supprimons opus, se dit Hubert.

Et il prit l’habitude de refuser une moitié de pomme, un verre de liqueur en ces termes :

Finis coronat !

Cela suffisait. Personne ne regrettait le reste. On devinait encore qu’Hubert voulait dire :

— Merci ; assez pour une fois. J’en ai jusque-là.

Et ceux qui avaient la tête le plus dure, comprenaient au moins l’un des deux mots, le mot finis :

Finis, j’ai fini, ça va de soi, n’importe qui, un enfant saisirait.

Quant au mot coronat, peu à peu inintelligible, il frappait par sa sonorité et son mystère. Quel sens lui donner ? À quoi servait-il ? Nul ne savait, mais chacun souriait de confiance, car il faisait bien à sa place.

Il fit mieux encore, dès qu’Hubert s’avisa de le prononcer seul. Il rejeta décidément finis, inutile et banal, et ne garda que cornonat.

Et, aujourd’hui, la marque originale d’Hubert devenu vieux, ce qui le distingue des autres hommes du village, c’est de répondre à tout propos : Coronat, coronat.

Il ne dit plus ni oui, ni bonjour, ni : ça va ? ni : au revoir ! il dit coronat. Il remue sa tête blanchie et pousse son coronat comme un grognement familier appris en classe ou en nourrice.


Le chien déchaîné.


Lasse d’avoir tant marché, la famille Piccolin décide qu’elle va se rafraîchir dans cette ferme, et M. Piccolin, du pied, pousse la barrière. Il recule, parce qu’un chien attaché aboie, furieux, et se précipite vers lui, d’une longueur de chaîne.

— On voit que tu ne m’as jamais vu, dit M. Piccolin ; tu ne me reconnais pas.

Il demande à la fermière qui regarde ces visiteurs, de sa porte, sans se déranger :

— Est-ce qu’il mord, votre chien, ma brave femme ?

— Il mordrait, s’il pouvait, dit la fermière, et quand on le lâche la nuit, je vous promets qu’il ne fait guère bon rôder autour d’ici.

— Oh ! je sais, dit M. Piccolin, qu’on les apprivoise avec du fromage de gruyère.

— Ne vous y fiez point, dit la fermière, si vous tenez à vos mollets.

— J’y tiens, dit M. Piccolin. En attendant, je vous prie de me donner quatre tasses de lait pour moi et ma famille.

La fermière ne se presse pas de les servir. Elle les sert pourtant, et, comme elle a autre chose à faire, elle ne s’inquiète plus d’eux.

Les Piccolin, tenant du bout des doigts leurs tasses de lait qu’ils boivent par petites gorgées, se promènent dans la cour. Ils regardent les volailles et les instruments aratoires. Mais une inquiétude limite leur plaisir, et ils jettent fréquemment un coup d’œil au chien qui continue d’aboyer derrière eux.

— Te tairas-tu ? lui dit M. Piccolin ; ne sommes-nous pas encore amis ?

Le chien tout noir montre ses dents si blanches qu’une femme en serait fière, dit Mme Piccolin, et semble un nègre révolté.

— La belle bête ! dit M. Piccolin. Quoiqu’on ait du courage, elle impressionne.

Ils en oublient de visiter les étables, et ils viennent finir leurs tasses de lait devant le chien.

— À propos, comment t’appelles-tu ? dit M. Piccolin.

Personne ne répond.

M. Piccolin passe en revue des noms de chiens célèbres. Aucun ne produit d’effet à ce chien et sa fureur augmente. M. Piccolin, qui n’ose approcher, le flatte vainement de loin, sur ses propres cuisses.

— Mon gaillard, lui dit-il, tu en fais un vacarme ! Tais-toi donc, tu vas t’étrangler. C’est heureux que ta chaîne soit solide.

Elle paraît si solide, qu’ils deviennent familiers. Ne pouvant calmer le chien, ils l’excitent, lui jettent du sable, aboient avec lui, ou, dédaigneux, attendent qu’il finisse.

— Quand tu voudras, lui dit M. Piccolin.

Et le chien hurle et bave, la gueule en feu comme un enfer, et il tord si violemment sa chaîne que, tout à coup, elle se casse et tombe par terre.

Il est libre !

Instantanément les Piccolin se figent. Mme Piccolin dit : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » M. Piccolin, qui riait, reste bouche ouverte, comme s’il riait toujours. Les petits Piccolin oublient de se sauver. Une tasse s’échappe et se brise, et la fermière, les bras levés, accourt, moins vite, elle le sent, que le malheur.

Mais le plus stupide c’est encore le chien.

Le bond dont il allait s’élancer, il ne le fait pas. Il tourne sur place. Il flaire sa chaîne qui ne le retient plus. Comme pris en faute, penaud, avec un grognement sourd, il rentre dans sa niche.


Pompée et Sapho.


Comme Pompée et Sapho reviennent crottés, sournois et la gueule pleine de plumes, je vois bien qu’ils ont encore tué des volailles. C’est la chienne Sapho qui entraîne le chien, mais c’est Pompée qui, une fois hors de ma vue, se met en chasse avec le plus d’ardeur. Il va d’un train tel que Sapho peut à peine le suivre. Ils ne font pas de mal chez nous, car ils semblent avoir une petite patrie qu’ils respectent et dont ils fixent eux-mêmes les limites. Ils n’exercent leurs ravages que sur les terres des communes voisines. Aussitôt que Pompée aperçoit au milieu d’un pré une bande de poules, il ne ruse pas ; il se précipite et attaque à découvert.

Des poules affolées, les unes fuient, les autres tâchent de s’envoler, et celles-ci, Pompée les préfère. D’un bond, il les attrape au vol, d’une patte les abat, et d’un coup de mâchoire les entame. Sapho, déjà essoufflée, les achève. On dirait que le chien fait à la chienne hommage de son adresse.

Ils massacrent ainsi et se gorgent, jusqu’à ce qu’un domestique, en criant, accoure avec sa fourche.

Et les voilà.

Je devine tout, et, demain matin, le fermier sera chez moi de bonne heure, et il faudra raisonner, chicaner, s’excuser, finalement payer.

Sapho se rase contre le mur : elle avoue. Pompée, plus effronté, remue la queue et regarde si, par hasard, je me doute de quelque chose et si j’ai de mauvaises intentions.

Moi ! oh ! pas le moins du monde !

Je les appelle tous deux d’une voix caressante, je retiens mes pieds et mes mains fébriles, et Pompée et Sapho me suivent, à distance, rassurés peu à peu, jusque dans l’écurie. Je ferme la porte vivement, et à nous trois !

Pompée reçoit les coups de corde en hurlant, mais il hurle avant.

Sapho résignée n’est qu’une pelote. Elle ne souffle plus. Sans la lueur tremblante de ses yeux, je la croirais morte. Et je les corrige avec une application froide, évitant de leur dire des injures, au milieu d’un nuage de poussière et de balle d’avoine.

Quand j’en ai mal au poignet, je sors de l’écurie, allégé, et je referme la porte.

Ils resteront là deux jours, dans les ténèbres, à se lécher leur peau cuisante, à méditer.

Ils ne recommenceront pas de sitôt !

Avant de m’éloigner, j’écoute, une oreille collée à la porte.

Je les entends rire.


La Cuisine.


Seigneur, s’il est vrai que vous seul soyez grand, ne réservez pas à ma vieillesse un château, mais faites-moi la grâce de me garder, comme dernier refuge, cette cuisine avec sa marmite toujours en l’air,

avec la crémaillère aux dents diaboliques,

la lanterne d’écurie et le moulin à café,

le litre de pétrole, la boîte de chicorée extra et les allumettes de contrebande,

avec la lune en papier jaune qui bouche le trou du tuyau de poêle,

et les coquilles d’œufs dans la cendre,

et les chenets au front luisant, au nez aplati,

et le soufflet qui écarte ses jambes raides et dont le ventre fait de gros plis,

avec ce chien à droite et ce chat à gauche de la cheminée, tous deux vivants peut-être,

et le fourneau d’où filent des étoiles de braise,

et la porte au coin rongé par les souris,

et la passoire grêlée, la bouillotte bavarde et le gril haut sur pattes comme un basset,

et le carreau cassé de l’unique fenêtre dont la vue se paierait cher à Paris,

et ces pavés de savon,

et cette chaise de paille honnêtement percée,

et ce balai inusable d’un côté,

et cette demi-douzaine de fers à repasser, à genoux sur leur planche, par rang de taille, comme des religieuses qui prient, voilées de noir et les mains jointes.


Une rose d’automne.


C’est une houppe de senteur, c’est un nid d’ailes de papillon. C’est une étoile de la danse.

Elle s’épanouit trop vite dans une flûte d’eau pure, près de la lampe. Chaque matin je donne un coup de canif à sa tige. Elle qui s’élançait gracieuse, elle ne sera bientôt qu’une naine. Déjà elle perd pied, et le col de sa flûte la serre.

Elle regarde toujours de mon côté d’un œil voilé de multiples paupières.

Ou, si je dis des vers, elle m’écoute, comme une oreille penchée.

Ce soir, sa première feuille tombe, avec le bruit seulement qu’il fallait pour m’avertir. Puis une autre se détache. C’est son automne qui commence.

Elle ne se dépouille qu’à regret, et s’arrête souvent, prise de pudeur.

Il faut que je l’aide, que d’un doigt sensuel, j’écarte ses dessous à peine rosés et que j’aille jusqu’au cœur.

Et le cœur aussi se désagrège.

Longtemps ses parfums lui survivent et flottent, libres, autour de moi.

Des feuilles mortes, j’applique à mon front les plus fraîches, que la chaleur recoquille.

Je mâche mélancoliquement le reste.


Le petit bois de Goolus.


Entre, Coolus.

Ce n’est ici qu’ombre et fraîcheur.

À peine quelques gouttes lumineuses tombent çà et là du ciel.

Vois ce scarabée sur cette bouse, comme une riche épingle sur une épaisse cravate.

Déplace ces moucherons et marche un instant la tête dans leur fragile orchestre.

C’est l’heure où le petit bois, comme une volière peinte, garde prisonniers les oiseaux.

Écoute un merle qui flûte mieux que toi.

Observe, de loin, ce bouleau. Il ne fait que se cacher derrière les chênes, comme un homme en veste claire qui voudrait fuir.

Et toi-même, ô libre poète ! avoue que si le garde champêtre paraît, tu salueras le premier.

N’aie pas peur. Ce que tu entends, c’est une source invisible qui s’échappe des ronces lilliputiennes et cause toute seule. Il n’y a personne. Le petit bois est à Coolus. Je le lui prête.

Je lui prête ses délices.

Je te prête son étroit chemin que tu ne peux suivre que d’un pied, et je te prête, comme des serviteurs, ses arbres élégants qui, pour t’abriter, se passent l’un à l’autre une ombrelle de feuilles.

Mais si tu veux goûter, comme il faut, le charme du petit bois, va de temps en temps jusqu’à la lisière, ouvre les branches et regarde là-bas, ces prés sans herbe, cette route aveuglante et ce clocher pointu qui fond au soleil.

Tout brûle dehors, Coolus ! Ferme vite les branches.


L’orage.


Avez-vous peur de l’orage ?

— De l’éclair ou du tonnerre ?

— Des deux ; l’un tue et l’autre assomme.

— Écoutez, franchement, j’aime mieux autre chose.



La cousine Nanette a fait deux trous au bas de sa porte, l’un pour laisser passer le chat, l’autre pour laisser sortir le tonnerre. Celui du tonnerre est plus petit, car elle sait le tonnerre bien capable, s’il veut, d’enfiler une perle.



Après une journée de purgatoire, on dîne dehors, en bras de chemise. On mange mal et on boit trop. On parle peu, mieux vaut souffler. À chaque instant, notre ami Octave pose sa serviette et s’éloigne pour regarder les nuages qui se dressent à l’horizon comme des bêtes féroces. Ils grandissent et se multiplient. Les plus proches en appellent de nouveaux qui montrent déjà la tête, et ceux-là font des signes lents à d’autres qu’on ne voit pas. Octave revient, le visage ténébreux.

Tout à coup, Paul-Émile, qui ne disait mot, va uriner.

Et Alexandre ne cesse de guetter à la girouette immobile la direction du vent.

— Est-il pour nous, celui-là ?

— Cet orage ? Oh ! il ne passera pas loin.

On étouffe.

— Fait-il beaucoup d’orages ici ?

— Relativement moins qu’ailleurs, répond Paul-Émile de retour. Il y a, paraît-il, une montagne là-bas qui les divise.

On respire.

Mais Paul-Émile ajoute :

— Par exemple, s’ils sont rares, ils sont terribles.

Dieu ! que c’est énervant ! Et quelqu’un qui parle sans savoir, qui a besoin de dire quelque chose, affirme que le tonnerre est déjà tombé une fois sur cette maison. Il a fendu la cheminée, brisé des tuiles…

— Le tonnerre ou le vent ?

— Le tonnerre, le tonnerre !

On croirait les femmes plus braves. Elles s’efforcent de verser à boire et d’offrir du pain, elles disent seulement que les mouches collent et elles traînent les pieds.

À la vérité, elles n’aiment pas prévoir, et elles se réservent. Il sera temps tout à l’heure que chacune d’elles cherche un placard à chaque coup de « gros nénerre ». Là-haut, d’un coin de ciel resté pur, une étoile nous désigne, avec un pâle sourire, aux fauves menaçants qui se déploient toujours.



Il est vrai que la sécheresse dure depuis longtemps, que nous manquons d’eau et que cet orage en va mettre un peu dans les puits. Mais pour une goutte d’eau sur nos lèvres et nos légumes, quelles transes !



Si j’observe ma maison, quand il fait soleil, si je la mesure du regard et que j’étudie la place qu’elle occupe au village, je me dis : Le tonnerre tomberait plutôt sur mes voisins.

Mais, dès qu’approche l’orage, j’oublie toutes les maisons des autres et je sens bien que le tonnerre ne peut tomber que sur la mienne.



Oh ! ce ciel d’angoisse ! Quand j’étais petit, les nuages passaient moins près de la terre. Je suis sûr que mes nerfs étincellent.

Quel vent ! Les chiens fuient de travers, la queue presque en tête, et les poules roulent comme des ombrelles retournées.



Jamais peut-être mon amie n’a brillé de plus d’éclat. Sa joue reflète un soleil couchant ; ses lèvres orageuses sont deux cerises oubliées par les oiseaux, ses dents deux fines rampes lumineuses, et ses yeux vagabondent à la pêche au feu.

Elle m’excite, mon amie.

— Viens donc ! lui dis-je.

Elle ne s’enfuit pas.

— Plus près !

Comme elle obéit ! Riche fleur d’un soir d’été fraîchement arrosée, comme elle s’incline ! Et je la regarde, muet, avec la triste ardeur d’un ivrogne qui fixe un verre plein, et je veux la prendre.

— Chut ! dit-elle.

Elle entend un bruit de tonnerre lointain.

J’écoute aussi, et un nouvel avertissement gronde.

C’est fini. Rien ne presse plus. Séparons-nous.



Et il ne suffit pas de se fourrer les doigts jusqu’au fond des oreilles, il faut encore se retenir de penser, car certaines pensées attirent la foudre.



Quelle magnifique collection d’éclairs ! c’est le clignement d’yeux des albinos, c’est le boulanger qui tire soudain et ferme la porte du four, et c’est l’arme blanche qui fend l’ennemi de la tête aux pieds.

Quelques-uns, brefs, pétillent à peine comme le moustique qui se brûle à la flamme d’une chandelle, et quelques-uns rayent le ciel entier, interminables et fantaisistes comme des signatures de grands hommes.



Bien visé, tonnerre de Dieu !



Un instant le monde reste aplati. Mais notre orgueil, vite après, se relève. Voici un soleil neuf. Les coqs (imagine-t-on l’effet d’un orage dans une tête de coq ? ) chantent victoire et toute notre âme s’aère, Redevenons familiers avec Dieu, et rejoins-moi, ma mie ; on peut maintenant s’offrir une ventrée d’amour.


La pluie.


IL pleut, il mouille, c’est la fête à la grenouille. Les nuages muets glissent au ciel comme des fumées d’incendie. Tout ce monde qui réclamait de l’eau doit être content. Le foin allait devenir plus cher que le pain. La rivière se faisait toute petite dans son lit, et la terre était sèche au point que, rien qu’à la regarder, on avait soif. Pluie, pluie, mouille, mouille, hache l’air, écrase aux vitres tes perles molles ; tu peux, jusqu’à ce que tu m’ennuies, tomber pour le bien des autres. Je vois là-bas, dans le pré, un cheval que tu rafraîchis. Il cesse de manger l’herbe. Il bouge le moins possible. Il ne perd pas une des gouttes que tu lui donnes. À côté, un bœuf beugle si doucement d’aise qu’à chaque coup il boit une gorgée.

Les arbres ne reçoivent pas tous la pluie de la même façon. Les petits, qui manquent d’habitude, voudraient s’échapper, et leurs feuilles palpitent comme des oiseaux pris. D’autres se mettent en boule comme une femme relève ses jupes gonflées par-dessus sa tête.

Et il en est que la grêle ne troublerait plus et qui se tiennent droits, immobiles, sur un pied.

Une voiture s’éloigne sans bruit, par un chemin de traverse. D’ici, je jurerais qu’il n’y a personne dedans.

On dit qu’il va pleuvoir pendant quarante jours. C’est peu probable. Je ne crois pas à un nouveau déluge. Il ne reste plus assez de méchants sur la terre.


La Neige.


De larges flocons d’abord s’écrasent sur le sol, comme de grosses gouttes de pluie déguisées. Puis c’est une chute légère et gaie de fleurs unicolores.

Elles tombent, mais elles volent.

Quelques-unes remontent.

Celle-là se pose imprudemment au bord d’une cheminée qui fume. Celle-là ne s’arrête qu’au fond de la casquette d’un aveugle. Celle-là hésite comme si elle cherchait une branche ou cette petite bouche d’enfant qui s’offre, langue tirée, derrière une fenêtre.

Instantanément les maisons perdent leurs toits, une voiture son couvercle, et le chapeau d’un cocher, tandis que le cheval titube sans ivresse, se débouche.

Des femmes crient et chacune a la prétention d’être plus blanche que les autres. On rit parce qu’un soldat se flanque par terre. C’est toujours drôle. Mais le guerrier se ramasse et glisse de nouveau exprès. Ça n’amuse plus.

Et la neige devient triste. Le bruit des voix, des pas, des roues s’éteint. Seule, une automobile, effrayante et douce, porte au loin quelque nouvelle fatale. La première croisée s’allume, jaune comme une veilleuse près d’un linceul.

Voilà tout le village mort.

Il est temps que, du bout du doigt, au bas de ce petit tableau de neige qui va fondre, je signe.


Sur le pont.


On ne se rappelle plus la couleur du soleil. Les nuages se pressent et fument comme des flots d’eau chaude. À la fin, cette pluie acharnée nous met en rage. Toutes les pommes de terre et tous les haricots se perdent. Boussard n’y tenait plus. Il est parti ce matin avec sa brouette et un sac et je le vois revenir avant la nuit. Son sac est plein de pommes de terre, sa brouette trop lourde. Il fait peu de chemin à la fois. Il s’arrête fréquemment, s’assied sur un brancard et se repose.

— Sont-elles gâtées ?

— J’ai compté, dit-il ; il y en a une sur cinq : et la terre de mon champ est la plus saine du pays. En voilà un sac de triées, mais elles peuvent avoir une petite tache invisible et le mal les achève dans la cave. D’ailleurs, si ce temps dure, elles pourriront toutes sur pied.

— Vous les donnerez à votre cochon.

— Il les rebutera peut-être. Quelquefois un cochon est plus difficile qu’un homme.

Boussard se lève et ne se plaint pas, tandis que sa femme ne peut jamais dire une parole qui ne soit une plainte. Sur le pont, il lâche encore sa brouette pour regarder la rivière. Elle déborde dans les prés par d’éphémères torrents. Toute la vallée est comme une immense glace en morceaux. Des arbres ont de l’eau jusqu’au cou. Des branches à la dérive se heurtent et s’accrochent. L’une d’elles se dresse brusquement hors des flots comme une main, et retombe. On ne voit que le mur d’un jardin noyé. Qui devinerait qu’à cette place baigne et rouit une récolte de chanvre ?

Il a tant plu que, dans chaque ornière de la route, une petite fille pourrait s’installer un lavoir.

Une moitié de figure glacée, l’autre brûlante, j’écoute les battements de l’eau contre l’arche. Des paysannes, courbées sous leur hotte de bois mort, me disent bonsoir à voix basse.

Un âne rentre seul. Un chien a l’air d’un loup. Ce peuplier jongle avec deux pies que le vent affole. Le château ferme ses volets. Les maisons du village se resserrent pour la nuit. Derrière cette porte, quelqu’un agonise. On a justement fait cet été un nouveau cimetière. Entre ses quatre murs neufs, il attend. Qui va l’étrenner ?


La Rivière.


Elle ne passe pas devant la porte de tout le monde.

Elle passe au pied du château plus lentement qu’ailleurs ; elle passe sous les vannes et les roues du moulin ; elle passe devant la porte de Jérôme, devant celle de Pierre Coquin et devant la mienne, et c’est tout ; sans s’occuper des autres, elle quitte le village et se hâte dans la vallée, vers les clochers lointains qui lui font signe.

Les Lorillot voudraient faire croire qu’elle passe devant leur porte, mais ils mentent. Ce qui passe devant leur porte, ce n’est qu’une fausse rivière, un bras maigre que la rivière sort de son lit, les lendemains d’orage, et seuls les étrangers s’y méprennent.

On dit qu’elle passait autrefois devant l’ancienne église et, comme il lui arrivait de noyer les morts, la nouvelle église s’est reculée.

Au village il faut une rivière et je m’étonne qu’il y ait des villages où la rivière ne passe pas. Pourquoi le village voisin perche-t-il là-haut ? Chaque année ses habitants souffrent de la sécheresse et se lamentent. Quel homme eut le premier l’audace de bâtir sa maison sur ce faîte aride, quand il pouvait rester au bord de cette rivière, où, près du nôtre, son village serait si bien ?

Et maintenant, c’est trop tard. Le village ne peut plus redescendre. Les pauvres n’aiment pas déplacer leurs maisons.


Le Fou.


Le soleil couché, Félix s’assied par terre, près de la cheminée sans feu. Il n’allume pas sa chandelle. Il laisse la nuit l’envelopper et, comme une servante soigneuse, couvrir la huche, les chaises et le lit. Bientôt il ne distingue plus que le balancier de cuivre qui va et vient dans l’horloge invisible.

Voici que la lune se lève.

Félix la devine et sent qu’elle monte, légère, parmi les arbres. Ils vont la toucher du bout de leurs pointes, l’accrocher au passage. Mais elle glisse, leur échappe, et verse devant elle, pour annoncer sa venue, une lueur claire comme un flot de petit-lait.

Félix remue les lèvres et tend les mains. Il la prie de venir plus près. Elle touche au bord du toit. Elle s’approche encore, se colle à la fenêtre et semble s’immobiliser un instant.

Aussitôt, la face blanche et dilatée, tandis que l’émotion fait dans son cœur un bruit de source, Félix joue à la lune, sur son bras gauche comme violon, avec son bras droit comme archet, un doux air de musique qui n’en finit plus.

Effets de lune.
I


Le soir, si je sens que la lune monte derrière moi, à pas de loup, vite je me retourne et je la regarde en face. C’est plus prudent. Et je voudrais, comme je la regarde, que quelqu’un me lût, dans l’ombre, des détails précis sur elle. Au cœur d’un ignorant, le mystère de la lune fait mal. Elle est le désespoir du poète qui ne peut en dire quelque chose de neuf.


II


Les petites vagues remuent ce soir comme des lèvres de dévotes. La barque trempe à peine. Les rames touchent l’eau avec une légèreté de mains maternelles, et mon amie n’ose pas chanter.

Autour de l’étang, le bois dort dans une brume qu’un cri dissiperait et les lueurs qui flottent sur l’eau s’effaroucheraient d’une pensée vulgaire.

L’étang, le bois, le village ne pèsent rien et ne tiennent plus à la terre, car la lune éclatante nous attire, là-haut, sans effort. De ses rayons, les uns s’attachent aux pointes successives du paysage et l’enlèvent ; les autres se nouent comme des fils à nos yeux, et nous montons vers elle, pendus, aériens.

Je tremble qu’un chien ne jappe, qu’un coq ne se réveille, qu’une de nos deux ombres ne bouge.

Femme aimée, prends bien garde, nous approchons ; mais si tu dis un mot, nous sommes perdus : brusquement, tout va retomber du ciel sur la terre, fils cassés, étang et bois brouillés, rames brisées, rêve en miettes.