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Bug-Jargal/éd. 1876/18

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 27).

XVIII

Je ne vous dirai pas ce qui se passa en moi à cet horrible spectacle. Ce fort pris, ses défenseurs égorgés, vingt familles massacrées, tout ce désastre général, je l’avouerai à ma honte, ne m’occupa pas un instant. Marie perdue pour moi ! perdue pour moi peu d’heures après celle qui me l’avait donnée pour jamais ! perdue pour moi par ma faute, puisque, si je ne l’avais pas quittée la nuit précédente pour courir au Cap sur l’ordre de mon oncle, j’aurais pu du moins la défendre ou mourir près d’elle et avec elle, ce qui n’eût, en quelque sorte, pas été la perdre ! Ces pensées de désolation égarèrent ma douleur jusqu’à la folie. Mon désespoir était du remords.

Cependant mes compagnons, exaspérés, avaient crié Vengeance ! nous nous étions précipités, le sabre aux dents, les pistolets aux deux poings, au milieu des insurgés vainqueurs. Quoique bien supérieurs en nombre, les noirs fuyaient à notre approche ; mais nous les voyions distinctement à droite et à gauche, devant et derrière nous, massacrant les blancs et se hâtant d’incendier le fort. Notre fureur s’accroissait de leur lâcheté.

À une poterne du fort, Thadée, couvert de blessures, se présenta devant moi.

« Mon capitaine, me dit-il, votre Pierrot est un sorcier, un obi, comme disent ces damnés nègres, ou au moins un diable. Nous tenions bon ; vous arriviez et tout était sauvé, quand il pénétra dans le fort, je ne sais par où, et voyez !… Quant à M. votre oncle, à sa famille, à madame…

— Marie ! interrompis-je, où est Marie ? »

En ce moment un grand noir sortit de derrière une palissade enflammée, emportant une jeune femme qui criait et se débattait dans ses bras. La jeune femme était Marie ; le noir était Pierrot.

« Perfide ! » lui criai-je…

Je dirigeai un pistolet vers lui ; un des esclaves révoltés se jeta au-devant de la balle, et tomba mort. Pierrot se retourna, et parut m’adresser quelques paroles ; puis il s’enfonça avec sa proie au milieu des touffes de cannes embrasées. Un instant après un chien énorme passa à sa suite, tenant dans sa gueule un berceau, dans lequel était le dernier enfant de mon oncle. Je reconnus aussi le chien : c’était Rask. Transporté de rage, je déchargeai sur lui mon second pistolet ; mais je le manquai.

Je me mis à courir comme un insensé sur sa trace ; mais ma double course nocturne, tant d’heures passées sans prendre de repos et de nourriture, mes craintes pour Marie, le passage subit du comble du bonheur au dernier terme du malheur, toutes ces violentes émotions de l’âme m’avaient épuisé plus encore que les fatigues du corps. Après quelques pas, je chancelai ; un nuage se répandit sur mes yeux, et je tombai évanoui.