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Bug-Jargal/éd. 1876/21

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 29).

XXI

La nouvelle arriva que Bug-Jargal avait quitté le Morne-Rouge et dirigeait sa troupe par les montagnes, pour se joindre à Biassou. Le gouverneur sauta de joie : « Nous les tenons, » dit-il en se frottant les mains. Le lendemain, l’armée coloniale était à une lieue en avant du Cap. Les insurgés, à notre approche, abandonnèrent précipitamment Port-Margot et le fort Galifet, où ils avaient établi un poste défendu par de grosses pièces d’artillerie de siège, enlevées à des batteries de côte ; toutes les bandes se replièrent vers les montagnes. Le gouverneur était triomphant. Nous poursuivîmes notre marche. Chacun de nous, en passant dans ces plaines arides et désolées, cherchait à saluer encore d’un triste regard le lieu où étaient ses champs, ses habitations, ses richesses ; souvent il n’en pouvait reconnaître la place.

Quelquefois notre marche était arrêtée par des embrasements qui des champs cultivés s’étaient communiqués aux forêts et aux savanes. Dans ces climats, où la terre est encore vierge, où la végétation est surabondante, l’incendie d’une forêt est accompagné de phénomènes singuliers. On l’entend de loin, souvent même avant de le voir, sourdre et braire avec le fracas d’une cataracte diluviale. Les troncs d’arbres qui éclatent, les branches qui pétillent, les racines qui craquent dans le sol, les grandes herbes qui frémissent, le bouillonnement des lacs et des marais enfermés dans la forêt, le sifflement de la flamme qui dévore l’air, jettent une rumeur qui tantôt s’apaise, tantôt redouble avec les progrès de l’embrasement. Parfois on voit une verte lisière d’arbres encore intacts entourer longtemps le foyer flamboyant. Tout à coup une langue de feu débouche par l’une des extrémités de cette fraîche ceinture : un serpent de flamme bleuâtre court rapidement le long des tiges, et en un clin d’œil le front de la forêt disparaît sous un voile d’or mouvant ; tout brûle à la fois. Alors un dais de fumée s’abaisse de temps à autre sous le souffle du vent, et enveloppe les flammes. Il se roule et se déroule, s’élève et s’affaisse, se dissipe et s’épaissit, devient tout à coup noir ; puis une sorte de frange de feu en découpe vivement tous les bords : un grand bruit se fait entendre, la frange s’efface, la fumée remonte, et verse en s’envolant un flot de cendre rouge, qui pleut longtemps sur la terre.