Bug-Jargal/éd. 1876/28

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 36-38).

XXVIII

Enfin, un peloton de soldats de couleur, assez bien armés, arriva vers moi. Le noir à qui je semblais appartenir me détacha du chêne auquel j’étais lié, et me remit au chef de l’escouade, des mains duquel il reçut en échange un assez gros sac, qu’il ouvrit sur-le-champ. C’étaient des piastres. Pendant que le nègre, agenouillé sur l’herbe, les comptait avidement, les soldats m’entraînaient. Je considérai avec curiosité leur équipement. Ils portaient un uniforme de gros drap brun-rouge et jaune, coupé à l’espagnole. Une espèce de montera castillane, ornée d’une large cocarde rouge[1], cachait leurs cheveux de laine. Ils avaient, au lieu de giberne, une façon de carnassière attachée sur le côté. Leurs armes étaient un lourd fusil, un sabre et un poignard. J’ai su depuis que cet uniforme était celui de la garde particulière de Biassou.

Après plusieurs circuits entre les rangées irrégulières d’ajoupas qui encombraient le camp, nous parvînmes à l’entrée d’une grotte taillée par la nature, au pied de l’un de ces immenses pans de roches dont la savane était murée. Un grand rideau d’une étoffe thibétaine qu’on appelle le katchmir, et qui se distingue moins par l’éclat de ses couleurs que par ses plis moelleux et ses dessins variés, fermait à l’œil l’intérieur de cette caverne. Elle était entourée de plusieurs lignes redoublées de soldats équipés comme ceux qui m’avaient amené.

Nous parvînmes à l’entrée d’une groltc, (Page 36)

Après l’échange du mot d’ordre avec les deux sentinelles qui se promenaient devant le seuil de la grotte, le chef de l’escouade souleva le rideau de katchmir, et m’introduisit, en le laissant retomber derrière moi.

Une lampe de cuivre à cinq becs, pendue par des chaînes à la voûte, jetait une lumière vacillante sur les parois humides de cette caverne fermée au jour. Entre deux haies de soldats mulâtres, j’aperçus un homme de couleur, assis sur un énorme tronc d’acajou, que recouvrait à demi un tapis de plumes de perroquet. Cet homme appartenait à l’espèce des sacatras, qui n’est séparée des nègres que par une nuance souvent imperceptible. Son costume était ridicule. Une ceinture magnifique de tresse de soie, à laquelle pendait une croix de Saint-Louis, retenait à la hauteur du nombril un caleçon bleu, de toile grossière ; une veste de basin blanc, trop courte pour descendre jusqu’à la ceinture, complétait son vêtement. Il portait des bottes grises, un chapeau rond, surmonté d’une cocarde rouge, et des épaulettes, dont l’une était d’or avec les deux étoiles d’argent des maréchaux de camp, l’autre de laine jaune. Deux étoiles de cuivre, qui paraissaient avoir été des molettes d’éperons, avaient été fixées sur la dernière, sans doute pour la rendre digne de figurer auprès de sa brillante compagne. Ces deux épaulettes, n’étant point bridées à leur place naturelle par des ganses transversales, pendaient des deux côtés de la poitrine du chef. Un sabre et des pistolets richement damasquinés étaient posés sur le lapis de plumes auprès de lui.

Derrière son siège se tenaient, silencieux et immobiles, deux enfants revêtus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes de paon. Ces deux enfants esclaves étaient blancs.

Deux carreaux de velours cramoisi, qui paraissaient avoir appartenu à quelque prie-Dieu de presbytère, marquaient deux places à droite et à gauche du bloc d’acajou. L’une de ces places, celle de droite, était occupée par l’obi qui m’avait arraché à la fureur des griotes. Il était assis, les jambes repliées, tenant sa baguette droite, immobile comme une idole de porcelaine dans une pagode chinoise. Seulement, à travers les trous de son voile, je voyais briller ses yeux flamboyants constamment attachés sur moi.

De chaque côté du chef étaient des faisceaux de drapeaux, de bannières et de guidons de toute espèce, parmi lesquels je remarquai le drapeau blanc fleurdelisé, le drapeau tricolore et le drapeau d’Espagne. Les autres étaient des enseignes de fantaisie. On y voyait un grand étendard noir.

Dans le fond de la salle, au-dessus de la tête du chef, un autre objet attira encore mon attention. C’était le portrait de ce mulâtre Ogé, qui avait été roué l’année précédente au Cap, pour crime de rébellion, avec son lieutenant Jean-Baptiste Chavanne, et vingt autres noirs ou sang-mêlés. Dans ce portrait, Ogé, fils d’un boucher du Cap, était représenté comme il avait coutume de se faire peindre, en uniforme de lieutenant-colonel, avec la croix de Saint-Louis, et l’ordre du mérite du Lion, qu’il avait acheté en Europe du prince de Limbourg.

Le chef sacatra devant lequel j’étais introduit était d’une taille moyenne. Sa figure ignoble offrait un rare mélange de finesse et de cruauté. Il me fit approcher, et me considéra quelque temps en silence ; enfin il se mit à ricaner à la manière de l’hyène.

« Je suis Biassou, » me dit-il.

Je m’attendais à ce nom, mais je ne pus l’entendre de cette bouche, au milieu de ce rire féroce, sans frémir intérieurement. Mon visage pourtant resta calme et fier. Je ne répondis rien.

« Eh bien ! reprit-il en assez mauvais français, est-ce que tu viens déjà d’être empalé, pour ne pouvoir plier l’épine du dos en présence de Jean Biassou, généralissime des pays conquis et maréchal de camp des armées de Su Magestad Catolica ?  » (La tactique des principaux chefs rebelles était de faire croire qu’ils agissaient, tantôt pour le roi de France, tantôt pour la Révolution, tantôt pour le roi d’Espagne.)

Je croisai les bras sur ma poitrine et le regardai fixement. Il recommença à ricaner. Ce tic lui était familier.

« Oh ! oh ! me pareces hombre de buen corazon [2]. Eh bien, écoute ce que je vais te dire. Es-tu créole ?

— Non, répondis-je, je suis Français ? »

Mon assurance lui fit froncer le sourcil. Il reprit en ricanant :

« Tant mieux ; je vois à ton uniforme que tu es officier. Quel âge as-tu ?

— Vingt ans.

— Quand les as-tu atteints ? »

À cette question, qui réveillait en moi de bien douloureux souvenirs, je restai un moment absorbé dans mes pensées. Il la répéta vivement. Je lui répondis :

« Le jour où ton compagnon Léogri fut pendu. »

La colère contracta ses traits ; son ricanement se prolongea. Il se contint cependant.

« Il y a vingt-trois jours que Léogri fut pendu, me dit-il. Français, tu lui diras ce soir, de ma part, que tu as vécu vingt-quatre jours de plus que lui. Je veux te laisser au monde encore cette journée, afin que tu puisses lui conter où en est la liberté de ses frères, ce que tu as vu dans le quartier général de Jean Biassou, maréchal de camp, et quelle est l’autorité de ce généralissime sur les gens du roi. »

C’était sous ce titre que Jean-François, qui se faisait appeler grand amiral de France, et son camarade Biassou désignaient leurs hordes de nègres et de mulâtres révoltés.

Alors il ordonna que l’on me fit asseoir entre deux gardes dans un coin de la grotte, et, adressant un signe de la main à quelques nègres affublés de l’habit d’aide de camp :

« Qu’on batte le rappel, que toute l’armée se rassemble autour de notre quartier général pour que nous la passions en revue. Et vous, monsieur le chapelain, dit-il en se tournant vers l’obi, couvrez-vous de vos vêtements sacerdotaux, et célébrez pour nous et nos soldats le saint sacrifice de la messe. »

L’obi se leva, s’inclina profondément devant Biassou, et lui dit à l’oreille quelques paroles que le chef interrompit brusquement et à haute voix :

« Vous n’avez point d’autel, dites-vous, señor cura ! cela est-il étonnant dans ces montagnes ? Mais qu’importe ? depuis quand le bon Giu [3] a-t-il besoin pour son culte d’un temple magnifique, d’un autel orné d’or et de dentelles ? Gédéon et Josué l’ont adoré devant des monceaux de pierres ; faisons comme eux, bon per [4] ; il suffit au bon Giu que les cœurs soient fervents. Vous n’avez point d’autel ? Eh bien, ne pouvez-vous pas vous en faire un de cette grande caisse de sucre, prise avant-hier par les gens du roi dans l’habitation Dubuisson ? »

L’intention de Biassou fut promptement exécutée. En un clin d’œil l’intérieur de la grotte fut disposé pour cette parodie du divin mystère. On apporta un tabernacle et un saint-ciboire enlevés à la paroisse de l’Acul, au même temple où mon union avec Marie avait reçu du ciel une bénédiction si promptement suivie de malheur. On érigea en autel la caisse de sucre volée, qui fut couverte d’un drap blanc, en guise de nappe, ce qui n’empêchait pas de lire sur les faces latérales de cet autel : Dubuisson et C e, pour Nantes.

Quand les vases sacrés furent placés sur la nappe, l’obi s’aperçut qu’il manquait une croix ; il tira son poignard, dont la garde horizontale présentait cette forme, et le planta debout entre le calice et l’ostensoir, devant le tabernacle. Alors, sans ôter son bonnet de sorcier et son voile de pénitent, il jeta promptement la chape volée au prieur de l’Acul sur son dos et sa poitrine nue, ouvrit auprès du tabernacle le missel à fermoirs d’argent sur lequel avaient été lues les prières de mon fatal mariage, et, se tournant vers Biassou, dont le siège était à quelques pas de l’autel, annonça par une salutation profonde qu’il était prêt.

Sur-le-champ, à un signe du chef, les rideaux de katchmir furent tirés, et nous découvrirent toute l’armée noire rangée en carrés épais devant l’ouverture de la grotte. Biassou ôta son chapeau rond et s’agenouilla devant l’autel. « À genoux ! cria-t-il d’une voix forte. — À genoux ! » répétèrent les chefs de chaque bataillon. Un roulement de tambours se fit entendre. Toutes les hordes étaient agenouillées.

Seul, j’étais resté immobile sur mon siège, révolté de l’horrible profanation qui allait se commettre sous mes yeux ; mais les deux vigoureux mulâtres qui me gardaient dérobèrent mon siège sous moi, me poussèrent rudement par les épaules, et je tombai à genoux comme les autres, contraint de rendre un simulacre de respect à ce simulacre de culte.

L’obi officia gravement. Les deux petits pages blancs de Biassou faisaient les offices de diacre et de sous-diacre. La foule des rebelles, toujours prosternée, assistait à la cérémonie avec un recueillement dont le généralissime donnait le premier l’exemple. Au moment de l’exaltation, l’obi, élevant entre ses mains l’hostie consacrée, se tourna vers l’armée, et cria en jargon créole : Zoté coné bon Giu ; ce li mo fé zoté voer. Blan touyé li, touyé blan yo toute ![5] À ces mots, prononcés d’une voix forte, mais qu’il me semblait avoir déjà entendue quelque part et en d’autres temps, toute la horde poussa un rugissement ; ils entre-choquèrent longtemps leurs armes, et il ne fallut rien moins que la sauvegarde de Biassou pour empêcher que ce bruit sinistre ne sonnât ma dernière heure. Je compris à quel excès de courage et d’atrocité pouvaient se porter des hommes pour qui un poignard était une croix, et sur l’esprit desquels toute impression est prompte et profonde.

  1. On sait que cette couleur est celle de la cocarde espagnole.
  2. Tu me parais homme de bon courage.
  3. Patois créole. Le bon Dieu.
  4. Patois créole. Bon père.
  5. Vous connaissez le bon Dieu ; c’est lui que je vous fais voir. Les blancs l’ont tué ; tuez tous les blancs.

    Depuis, Toussaint-Louverture avait coutume d’adresser la même allocution aux nègres, après avoir communié.