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Bug-Jargal/éd. 1876/30

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 40-42).

XXX

Un autre spectacle, un autre genre de charlatanisme et de fascination excita alors mon attention : c’était le pansement des blessés. L’obi, qui remplissait dans l’armée les doubles fonctions de médecin de l’âme et de médecin du corps, avait commencé l’inspection des malades. Il avait dépouillé ses ornements sacerdotaux, et avait fait apporter auprès de lui une grande caisse à compartiments, dans laquelle étaient ses drogues et ses instruments. Il usait fort rarement de ses outils chirurgicaux, et, excepté une lancette en arête de poisson avec laquelle il pratiquait fort adroitement une saignée, il me paraissait assez gauche dans le maniement de la tenaille qui lui servait de pince, et du couteau qui lui tenait lieu de bistouri. Il se bornait, la plupart du temps, à prescrire des tisanes d’orange des bois, des breuvages de squine et de salsepareille, et quelques gorgées de vieux tafia. Son remède favori, et qu’il disait souverain, se composait de trois verres de vin rouge, où il mêlait la poudre d’une noix muscade et d’un jaune d’œuf bien cuits sous la cendre. Il employait ce spécifique pour guérir toute espèce de plaie ou de maladie. Vous concevez aisément que cette médecine était aussi dérisoire que le culte dont il se faisait le ministre ; et il est probable que le petit nombre de cures qu’elle opérait par hasard n’eût point suffi pour conserver à l’obi la confiance des noirs, s’il n’eût joint des jongleries à ses drogues, et s’il n’eût cherché à agir d’autant plus sur l’imagination des nègres qu’il agissait moins sur leurs maux. Ainsi, tantôt il se bornait à toucher leurs blessures en faisant quelques signes mystiques ; d’autres fois, usant habilement de ce reste d’anciennes superstitions qu’ils mêlaient à leur catholicisme de fraîche date, il mettait dans les plaies une petite pierre fétiche enveloppée de charpie ; et le malade attribuait à la pierre les bienfaisants effets de la charpie. Si l’on venait lui annoncer que tel blessé, soigné par lui, était mort de sa blessure, et peut-être de son pansement : « Je l’avais prévu, répondait-il d’une voix solennelle. C’était un traître : dans l’incendie de telle habitation il avait sauvé un blanc. Sa mort est un châtiment ! » Et la foule des rebelles ébahis applaudissait, de plus en plus ulcérée dans ses sentiments de haine et de vengeance. Le charlatan employa, entre autres, un moyen de guérison dont la singularité me frappa. C’était pour un des chefs noirs, assez dangereusement blessé dans le dernier combat. Il examina longtemps la plaie, la pansa de son mieux, puis montant à l’autel : « Tout cela n’est rien, » dit-il. Alors il déchira trois ou quatre feuillets du missel, les brûla à la flamme des flambeaux dérobés à l’église de l’Acul, et, mêlant la cendre de ce papier consacré à quelques gouttes de vin versées dans le calice : « Buvez, dit-il au blessé ; ceci est la guérison [1]. ». L’autre but stupidement, fixant des yeux pleins de confiance sur le jongleur, qui avait les mains levées sur lui, comme pour appeler les bénédictions du ciel ; et peut-être la conviction qu’il était guéri contribua-t-elle à le guérir.

  1. Ce remède est encore assez fréquemment pratiqué en Afrique, notamment, par les Maures de Tripoli, qui jettent souvent dans leurs breuvages la cendre d’une page du livre de Mahomet. Cela compose un philtre auquel ils attribuent des vertus souveraines.

    Un voyageur anglais, je ne sais plus lequel, appelle ce breuvage : une infusion d’Alcoran.