Mozilla.svg

Bug-Jargal/éd. 1876/38

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 57-59).

XXXVIII

Biassou paraissait rêveur. Quand la revue fut terminée, qu’il eut donné ses derniers ordres, et que tous les rebelles furent rentrés sous leurs ajoupas, il m’adressa la parole.

« Jeune homme, me dit-il, tu as pu juger à ton aise de mon génie et de ma puissance. Voici que l’heure est venue pour toi d’en aller rendre compte à Léogri.

— Il n’a pas tenu à moi qu’elle ne vînt plus tôt, lui répondis-je froidement.

— Tu as raison, » répliqua Biassou. Il s’arrêta un moment comme pour épier l’effet que produirait sur moi ce qu’il allait me dire, et il ajouta : « Mais il ne tient qu’à toi qu’elle ne vienne pas.

— Comment ! m’écriai-je étonné, que veux-tu dire ?

— Oui, continua Biassou, ta vie dépend de toi ; tu peux la sauver si tu le veux. »

Cet accès de clémence, le premier et le dernier sans doute que Biassou ait jamais eu, me parut un prodige. L’obi, surpris comme moi, s’était élancé du siège où il avait conservé si longtemps la même attitude extatique, à la mode des fakirs hindous. Il se plaça en face du généralissime et éleva la voix avec colère :

« Que dice el exelentissimo señor mariscal de campo [1] ? Se souvient-il de ce qu’il m’a promis ? Il ne peut, ni lui ni le bon Giu, disposer maintenant de cette vie ; elle m’appartient. »

En ce moment encore, à cet accent irrité, je crus me ressouvenir de ce maudit petit homme ; mais ce moment fut insaisissable, et aucune lumière n’en jaillit pour moi.

Biassou se leva sans s’émouvoir, parla bas un instant avec l’obi, lui montra le drapeau noir que j’avais déjà remarqué, et, après quelques mots échangés, le sorcier remua la tête de haut en bas et la releva de bas en haut, en signe d’adhésion. Tous deux reprirent leurs places et leurs attitudes.

« Écoute, me dit alors le généralissime en tirant de la poche de sa veste l’autre dépêche de Jean-François qu’il y avait déposée : nos affaires vont mal ; Bouckmann vient de périr dans un combat. Les blancs ont exterminé deux mille noirs révoltés dans le district du Cul-de-Sac. Les colons continuent de se fortifier et de hérisser la plaine de postes militaires. Nous avons perdu, par notre faute, l’occasion de prendre le Cap : elle ne se représentera pas de longtemps. Du côté de l’est, la route principale est coupée par une rivière : les blancs, afin d’en défendre le passage, y ont établi une batterie sur des pontons, et ont formé sur chaque bord deux petits camps. Au sud, il y a une grande route qui traverse ce pays montueux appelé le Haut-du-Cap ; ils l’ont couverte de troupes et d’artillerie. La position est également fortifiée du côté de la terre par une bonne palissade, à laquelle tous les habitants ont travaillé, et l’on y a ajouté des chevaux de frise. Le Cap est donc à l’abri de nos armes. Notre embuscade aux gorges de Dompte-Mulâtre a manqué son effet. À tous nos échecs se joint la fièvre de Siam, qui dépeuple le camp de Jean-François. En conséquence, le grand amiral de France [2] pense, et nous partageons son avis, qu’il conviendrait de traiter avec le gouverneur Blanchelande et l’assemblée coloniale. Voici la lettre que nous adressons à l’assemblée à ce sujet : écoute !

« Messieurs les députés,

« De grands malheurs ont affligé cette riche et importante colonie ; nous y avons été enveloppés, et il ne nous reste plus rien à dire pour notre justification. Un jour vous nous rendrez toute la justice que mérite notre position. Nous devons être compris dans l’amnistie générale que le roi Louis XVI a prononcée pour tous indistinctement.

« Sinon, comme le roi d’Espagne est un bon roi, qui nous traite fort bien, et nous témoigne des récompenses, nous continuerons de le servir avec zèle et dévouement.

« Nous voyons par la loi du 28 septembre 1791 que l’Assemblée nationale et le Roi vous accordent de prononcer définitivement sur l’état des personnes non libres et l’état politique des hommes de couleur. Nous défendrons les décrets de l’Assemblée nationale et les vôtres, revêtus des formalités requises, jusqu’à la dernière goutte de notre sang. Il serait même intéressant que vous déclariez, par un arrêté sanctionné de monsieur le général, que votre intention est de vous occuper du sort des esclaves. Sachant qu’ils sont l’objet de votre sollicitude, par leurs chefs, à qui vous ferez parvenir ce travail, ils seraient satisfaits, et l’équilibre rompu se rétablirait en peu de temps.

« Ne comptez pas cependant, messieurs les représentants, que nous consentions à nous armer pour les volontés des assemblées révolutionnaires. Nous sommes sujets de trois rois, le roi de Congo, maître-né de tous les noirs ; le roi de France, qui représente nos pères ; et le roi d’Espagne qui représente nos mères. Ces trois rois sont les descendants de ceux qui, conduits par une étoile, ont été adorer l’Homme-Dieu. Si nous servions les assemblées, nous serions peut-être entraînés à faire la guerre contre nos frères, les sujets de ces trois rois, à qui nous avons promis fidélité.

« Et puis, nous ne savons ce qu’on entend par volonté de la nation, vu que depuis que le monde règne nous n’avons exécuté que celle d’un roi. Le prince de France nous aime, celui d’Espagne ne cesse de nous secourir. Nous les aidons, ils nous aident : c’est la cause de l’humanité. Et d’ailleurs, ces majestés viendraient à nous manquer, que nous aurions bien vite trôné un roi.

« Telles sont nos intentions, moyennant quoi nous consentirons à faire la paix.

« Signé : Jean-François, général ; Biassou, maréchal de camp ; Desprez, Manzeau, Toussaint, Aubert, commissaires ad hoc [3]. »

« Tu vois, ajouta Biassou après la lecture de cette pièce de diplomatie nègre, dont le souvenir s’est fixé mot pour mot dans ma tête, tu vois que nous sommes pacifiques. Or, voilà ce que je veux de toi. Ni Jean-François, ni moi n’avons été élevés dans les écoles des blancs, où l’on apprend le beau langage. Nous savons nous battre, mais nous ne savons point écrire. Cependant nous ne voulons pas qu’il reste rien dans notre lettre à l’Assemblée qui puisse exciter les burlerias orgueilleuses de nos anciens maîtres. Tu parais avoir appris cette science frivole qui nous manque. Corrige les fautes qui pourraient, dans notre dépêche, prêter à rire aux blancs : à ce prix, je t’accorde la vie. »

Il y avait dans ce rôle de correcteur des fautes d’orthographe diplomatique de Biassou quelque chose qui répugnait trop à ma fierté, pour que je balançasse un moment. Et d’ailleurs, que me faisait la vie ? Je refusai son offre.

Il parut surpris.

« Comment ! s’écria-t-il, tu aimes mieux mourir que de redresser quelques traits de plume sur un morceau de parchemin ?

— Oui, » lui répondis-je.

Ma résolution semblait l’embarrasser. Il me dit après un instant de rêverie :

« Écoute bien, jeune fou, je suis moins obstiné que toi. Je te donne jusqu’à demain soir pour te décider à m’obéir ; demain, au coucher du soleil, tu seras ramené devant moi. Pense alors à me satisfaire. Adieu, la nuit porte conseil. Songes-y bien, chez nous la mort n’est pas seulement la mort. »

Le sens de ces dernières paroles, accompagnées d’un rire affreux, n’était pas équivoque ; et les tourments que Biassou avait coutume d’inventer pour ses victimes achevaient de l’expliquer.

« Candi, remmenez le prisonnier, poursuivit Biassou ; confiez-en la garde aux noirs du Morne-Rouge ; je veux qu’il vive encore un tour de soleil, et mes autres soldats n’auraient peut-être pas la patience d’attendre que les vingt-quatre heures fussent écoulées. »

Le mulâtre Candi, qui était le chef de sa garde, me fit lier les bras derrière le dos. Un soldat prit l’extrémité de la corde, et nous sortîmes de la grotte.

  1. Que dit le très-excellent seigneur maréchal de camp ?
  2. Nous avons déjà dit que Jean-François prenait ce titre.
  3. Il paraîtrait que cette lettre, ridiculement caractéristique, fut en effet envoyée à l’Assemblée.