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Bug-Jargal/éd. 1876/43

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 63-66).

XLIII

Cependant la rumeur extérieure s’accroissait et paraissait inquiéter Biassou. J’ai appris plus tard que cette rumeur provenait des nègres du Morne-Rouge, qui parcouraient le camp en annonçant le retour de mon libérateur, et exprimaient l’intention de le seconder, quel que fût le motif pour lequel il s’était rendu prés de Biassou. Rigaud venait d’informer le généralissime de cette circonstance ; et c’est la crainte d’une scission funeste qui détermina le chef rusé à l’espèce de concession qu’il fit aux désirs de Pierrot.

« Alteza, dit-il avec un air de dépit, si nous sommes sévères pour les blancs, vous êtes sévère pour nous. Vous avez tort de m’accuser de la violence du torrent : il m’entraîne. Mais enfin que podria hacer a hora [1] qui vous fût agréable ?

— Je vous l’ai déjà dit, señor Biassou, répondit Pierrot : laissez-moi emmener ce prisonnier. »

Biassou demeura un moment pensif, puis s’écria, donnant à l’expression de ses traits le plus de franchise qu’il put :

« Allons, alteza, je veux vous prouver quel est mon désir de vous plaire. Permettez-moi seulement de dire deux mots en secret au prisonnier ; il sera libre ensuite de vous suivre.

— Vraiment, qu’à cela ne tienne, » répondit Pierrot.

Et son visage, jusqu’alors fier et mécontent, rayonnait de joie. Il s’éloigna de quelques pas.

Biassou m’entraîna dans un coin de la grotte et me dit à voix basse :

« Je ne puis t’accorder la vie qu’à une condition ; tu la connais, y souscris-tu ? »

Il me montrait la dépêche de Jean-François. Un consentement m’eût paru une bassesse.

« Non ! lui dis-je.

— Ah ! reprit-il avec son ricanement. Toujours aussi décidé. Tu comptes donc beaucoup sur ton protecteur ? Sais-tu qui il est ?

— Oui, lui répliquai-je vivement ; c’est un monstre comme toi, seulement plus hypocrite encore ! »

Il se redressa avec étonnement et, cherchant à deviner dans mes yeux si je parlais sérieusement :

« Comment ! dit-il, tu ne le connais donc pas ? »

Je répondis avec dédain :

« Je ne reconnais en lui qu’un esclave de mon oncle, nommé Pierrot. »

Biassou se remit à ricaner.

« Ha ! ha ! voilà qui est singulier ! Il demande ta vie et ta liberté, et tu l’appelles un monstre comme moi ! »

— Que m’importe ? répondis-je. Si j’obtenais un moment de liberté, ce ne serait pas pour lui demander ma vie, mais la sienne !

— Qu’est-ce que cela ? dit Biassou. Tu parais pourtant parler comme tu penses, et je ne suppose pas que tu veuilles plaisanter avec ta vie, Il y a là-dessous quelque chose que je ne comprends pas. Tu es protégé par un homme que tu hais ; il plaide pour ta vie, et tu veux sa mort ! Au reste, cela m’est égal, à moi. Tu désires un moment de liberté, c’est la seule chose que je puisse t’accorder ; je te laisserai libre de le suivre : donne-moi seulement d’abord ta parole d’honneur de venir te remettre dans mes mains deux heures avant le coucher du soleil. Tu es Français, n’est-ce pas ? »

Vous le dirai-je, messieurs ? la vie m’était à charge ; je répugnais d’ailleurs à la recevoir de ce Pierrot, que tant d’apparences désignaient à ma haine ; je ne sais pas si même il n’entra pas dans ma résolution la certitude que Biassou, qui ne lâchait pas aisément une proie, ne consentirait jamais à ma délivrance ; je ne désirais réellement que quelques heures de liberté pour achever, avant de mourir, d’éclaircir le sort de ma bien-aimée et le mien. La parole que Biassou, confiant en l’honneur français, me demandait était un moyen sûr et facile d’obtenir encore un jour : je la donnai.

Après m’avoir lié de la sorte, le chef se rapprocha de Pierrot.

« Alteza, dit-il d’un ton obséquieux, le prisonnier blanc est à vos ordres, vous pouvez l’emmener ; il est libre de vous accompagner. »

Je n’avais jamais vu autant de bonheur dans les yeux de Pierrot.

« Merci, Biassou ! s’écria-t-il en lui tendant la main, merci ! Tu viens de me rendre un service qui te fait maître désormais de tout exiger de moi ! Continue à disposer de mes frères du Morne-Rouge jusqu’à mon retour. »

Il se tourna vers moi.

« Puisque tu es libre, dit-il, viens ! »

Et il m’entraîna avec une énergie singulière.

Biassou nous regarda sortir d’un air étonné, qui perçait même à travers les démonstrations de respect dont il accompagna le départ de mon compagnon.

  1. Que pourrais-je faire maintenant ?