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Bug-Jargal/éd. 1876/46

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Bug-Jargal (1826)
Hetzel (p. 68-69).

XLVI

La joie que les premiers transports de l’amitié avaient fait briller sur son visage s’évanouit ; ses traits prirent une expression de tristesse singulière et énergique

« Écoute, me dit-il d’un ton froid, mon père était roi au pays de Kakongo. Il rendait la justice à ses sujets devant sa porte, et, à chaque jugement qu’il portait, il buvait, suivant l’usage des rois, une pleine coupe de vin de palmier. Nous vivions heureux et puissants. Des Européens vinrent ; ils me donnèrent ces connaissances futiles qui t’ont frappé. Leur chef était un capitaine espagnol ; il promit à mon père des pays plus vastes que les siens, et des femmes blanches : mon père le suivit avec sa famille… Frère, ils nous vendirent ! »

La poitrine du noir se gonfla, ses yeux étincelaient ; il brisa machinalement un jeune néflier qui se trouvait près de lui, puis il continua sans paraître s’adresser à moi :

« Le maître du pays de Kakongo eut un maître, et son fils se courba en esclave sur les sillons de Santo-Domingo. On sépara le jeune lion de son vieux père pour les dompter plus aisément. On enleva la jeune épouse à son époux pour en tirer plus de profit en les unissant à d’autres. Les petits enfants cherchèrent la mère qui les avait nourris, le père qui les baignait dans les torrents : ils ne trouvèrent que des tyrans barbares, et couchèrent parmi les chiens ! »

Il se tut : ses lèvres remuaient sans qu’il parlât, son regard était fixe et égaré. Il me saisit enfin le bras brusquement.

« Frère, entends-tu ? j’ai été vendu à différents maîtres comme une pièce de bétail. Tu te souviens du supplice d’Ogé ; ce jour-là, j’ai revu mon père, écoute : c’était sur la roue ! »

Je frémis. Il ajouta :

« Ma femme a été prostituée à des blancs. Écoute, frère : elle est morte et m’a demandé vengeance. Te le dirai-je ? continua-t-il en hésitant et en baissant les yeux, j’ai été coupable, j’en ai aimé une autre… Mais passons !

« Tous les miens me pressaient de les délivrer et de me venger. Rask m’apportait leurs messages.

« Je ne pouvais les satisfaire, j’étais moi-même dans les prisons de ton oncle. Le jour où tu obtins ma grâce, je partis pour arracher mes enfants des mains d’un maître féroce ; j’arrivai. Frère, le dernier des petits-fils du roi de Kakongo venait d’expirer sous les coups d’un blanc ! les autres l’avaient précédé. »

Il s’interrompit et me demanda froidement :

« Frère, qu’aurais-tu fait ? »

Ce déplorable récit m’avait glacé d’horreur. Je répondis à sa question par un geste menaçant. Il me comprit et se mit à sourire avec amertume. Il poursuivit :

« Les esclaves se révoltèrent contre leur maître, et le punirent du meurtre de mes enfants. Ils m’élurent pour leur chef. Tu sais les malheurs qu’entraîna cette rébellion. J’appris que ceux de ton oncle se préparaient à suivre le même exemple. J’arrivai dans l’Acul la nuit même de l’insurrection. Tu étais absent. Ton oncle venait d’être poignardé dans son lit. Les noirs incendiaient déjà les plantations. Ne pouvant calmer leur fureur, parce qu’ils croyaient me venger en brûlant les propriétés de ton oncle, je dus sauver ce qui restait de ta famille. Je pénétrai dans le fort par l’issue que j’y avais pratiquée. Je confiai la nourrice de ta femme à un noir fidèle. J’eus plus de peine à sauver ta Maria. Elle avait couru vers la partie embrasée du fort pour en tirer le plus jeune de ses frères, seul échappé au massacre. Des noirs l’entouraient, ils allaient la tuer… Je me présentai et leur ordonnai de me laisser me venger moi-même. Ils se retirèrent. Je pris ta femme dans mes bras, je confiai l’enfant à Rask, et je les déposai tous deux dans cette caverne, dont je connaissais seul l’existence et l’accès. Frère, voilà mon crime. »

De plus en plus pénétré de remords et de reconnaissance, je voulus me jeter encore une fois aux pieds de Pierrot ; il m’arrêta d’un air offensé.

« Allons, viens, dit-il un moment après en me prenant par la main, emmène ta femme et partons tous les cinq. »

Je lui demandai avec surprise où il voulait nous conduire.

« Au camp des blancs, me répondit-il. Cette retraite n’est plus sûre. Demain, à la pointe du jour, les blancs doivent attaquer le camp de Biassou ; la forêt sera certainement incendiée. Et puis nous n’avons pas un moment à perdre ; dix têtes répondent de la mienne. Nous pouvons nous hâter, car tu es libre, nous le devons, car je ne le suis pas. »

Ces paroles accrurent ma surprise ; je lui en demandai l’explication.

« N’as-tu pas entendu raconter que Bug-Jargal était prisonnier ? dit-il avec impatience.

— Oui, mais qu’as-tu de commun avec ce Bug-Jargal ? »

Il parut à son tour étonné, et répondit gravement :

« Je suis ce Bug-Jargal. »