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Bulletin de l’astronomie et des sciences pour 1853 et 1854

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Bulletin de l’astronomie et des sciences pour 1853 et 1854
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 5 (p. 845-854).



BULLETIN DE L'ASTRONOMIE ET DES SCIENCES POUR 1853 ET 1854.

Marche, marche !
(BOSSUET.)


I

L’attrait presque universel qui porte l’esprit humain vers les résultats des sciences les plus abstraites et les moins usuelles est peut-être le trait le plus singulier de cette curiosité inquiète, qui nous a été donnée pour observer et pour savoir. On demandait à Pythagore quel était le type caractéristique de l’homme ; il répondit : la connaissance de la vérité pour la vérité elle-même. N’est-il pas étonnant de voir l’espèce humaine, vivant des productions de la terre nourricière, suivant l’expression d’Homère, s’occuper de préférence des sciences purement intellectuelles et leur donner la plus grande part de son attention, à l’exclusion de celles qui ont pour objet la santé, l’alimentation, le bien-être matériel, et enfin tous les arts sans lesquels ne pourrait subsister la puissante organisation des sociétés modernes ? On s’informe plus volontiers d’une planète nouvelle, d’une comète brillante, d’une étoile qui surgit inopinément, que d’une route nouvelle, ouverte au commerce ou d’une découverte chimique qui pourra plus tard déplacer des populations entières. Ainsi des trois élémens qui forment l’essence de l’homme, les besoins, les affections et l’intelligence, c’est encore cette dernière faculté qui obtient la préférence. Tout le monde connaît ces belles paroles : « L’homme ne vivra pas seulement de pain, mais de toute parole émanée du Créateur. » Les musulmans regardent toutes les lois de la nature comme des paroles de la Divinité, et, pour en faire comprendre le nombre infini, ils disent que si toutes les mers étaient de l’encre et tous les arbres des roseaux à écrire, ce serait encore insuffisant pour enregistrer toutes les paroles de Dieu. Il est fâcheux qu’ils n’aient pas trouvé d’Image pour le papier comme pour le reste. Puisque je suis en veine de citations des docteurs de l’islamisme, bien plus favorables aux sciences qu’on ne le croit communément, je mentionnerai encore cette autre maxime, qui est un bel hommage rendu au savoir par des peuples éminemment fanatiques : Au jugement dernier, l’encre de l’écrivain sera estimée au même prix que le sang du guerrier.

L’année qui vient de s’écouler a plutôt continué les travaux scientifiques des années précédentes qu’elle ne s’est signalée par une de ces grandes découvertes qui font époque. L’astronomie s’est enrichie, de trois nouvelles petites planètes de ce groupe - situé entre Mars et Jupiter - qui aujourd’hui contient vingt-sept astres inconnus à l’homme avant le XIXe siècle. Quatre comètes, dont une visible pour le public, sont venues prendre place dans les archives du ciel. La fameuse comète qui doit revenir tous les trois cents ans et qui avait été annoncée pour 1848 n’a pas encore reparu, mais on sait par des calculs plus précis que son retour a été ajourné, et qu’on ne l’attend plus que de 1856 à 1860. Les travaux des observatoires du monde entier ont suivi leur progrès naturel. Un bel exemple a été donné par un industriel de Liverpool, M. Lassel, qui est en même temps un astronome excellent. Fatigué du ciel brumeux de l’Angleterre occidentale, qui laisse à peine quelques heures par année à l’observation des astres, M. Lassel a transporté à Malte les gigantesques télescopes qu’à l’exemple de William Horschel il a fondus, polis et montés de ses propres mains. Sous ce ciel privilégié, il a pu observer à l’aise le nouvel anneau transparent qui entoure la planète Saturne, anneau dont la découverte lui était due, aussi bien qu’à M. Bond, des États-Unis, et qui constitue un phénomène unique dans le monde planétaire, il y a longtemps que notre célèbre Laplace demandait qu’on transportât nos puissans télescopes dans l’atmosphère rare et pure des hautes montagnes de l’équateur. La montagne de Pérote, près de la Véra-Cruz, au Mexique, me semblait devoir réunir toutes les circonstances favorables. Plusieurs astronomes des états dont les capitales occupent les hautes vallées de la Cordillère de l’Amérique du Sud, le long de l’Océan Pacifique, avaient, dans leurs visites à Paris, semblé prendre l’engagement de profiter de leur position exceptionnelle ; mais les troubles politiques de ces états et l’anarchie ou violente ou apathique qui s’y perpétue paralyse tout effort libéral vers les sciences. Il est curieux : de retrouver ici une maxime du même célèbre mathématicien et astronome Laplace, appelé quelquefois le Newton de la France : Il y a quelque chose de pire que d’avoir un mauvais gouvernement, c’est de n’en point avoir du tout !

L’exemple donné par M. Lassel ne sera donc point perdu. L’inaction forcée des astronomes du Mexique, du Pérou, du Chili, ne sera qu’un retard pour la science. Bacon disait : Les hommes se succéderont, la science s’accroîtra. Je ne puis finir cet historique des positions favorables à prendre pour sonder les profondeurs du ciel sans remarquer que la France possède dans ses montagnes centrales de l’Auvergne, aussi bien que dans les Alpes et dans les Pyrénées, des points où nos astronomes pourraient s’établir facilement. Après bien des réflexions sur la cause qui restreint en France les observations astronomiques dans le cadre des positions officielles, je n’en vois qu’une seule explication : c’est le mangue de publicité et par suite d’encouragement pour les efforts généreux des astronomes amateurs. Aucune publication, aucun bulletin astronomique français, ne porte leur nom et les résultats de leurs travaux à la connaissance de leurs compatriotes et du monde entier. MM. Goldsohmidt à Paris, Nell de Bréauté près de Dieppe, d’Abbadie à Urrugnes, Séguin aîné à Montbard, et un très petit nombre d’autres travaillent sans espérer ce seul prix qui devrait payer leurs efforts, la renommée. Il faudra voir à remédier promptement à cet état de choses peu favorable à l’astronomie française. L’ingratitude envers le mérite, mauvaise en elle-même, l’est encore davantage par ses suites, car elle amène le découragement et la cessation des travaux non officiels. Une espèce de terme moyen entre les observatoires impériaux de Paris et de Marseille et les observatoires particuliers des astronomes déjà nommés est en voie de se produire : je veux parler des observatoires communaux ou départementaux, que plusieurs villes, à l’exemple de la noble cité de Toulouse, sont sur le point de fonder. Nous croyons savoir que Bordeaux, Le Havre et Nantes auront bientôt des observatoires d’une portée restreinte sans doute, mais dont les travaux bien coordonnés seront très utiles. Les besoins de la navigation et l’envoi de l’heure de Paris dans tous nos ports par le télégraphe électrique, ainsi que le règlement des montres marines, seront un motif d’utilité pour l’établissement de ces observatoires. La France, cette dispensatrice de la renommée pour le monde entier, aura pour l’astronomie une plus large part à distribuer à ses citoyens. En Angleterre et en Amérique, c’est par dizaines que l’on peut compter les observatoires non dépendans du gouvernement.

La première et l’une des plus célèbres questions de l’astronomie, c’est la forme et la mesure de la terre, La grande mesure de France, commencée sous Louis XIV, continuée sous Louis XV et achevée de nos jours, a été suivie des travaux admirables des Anglais dans l’Inde, et plus récemment encore de ceux des Russes, qui, en 1853, ont terminé les travaux relatifs au grand arc terrestre, lequel, du Cap-Nord à la Mer-Noire, embrasse presque la moitié de la distance du pôle à l’équateur. Les astronomes de plusieurs nations ont concouru à ce beau travail, mais c’est à la Russie et à M. Struve, l’astronome sans pair, que le monde savant est redevable des résultats de l’an dernier : Les grandes irrégularités de la forme de notre globe, rendues encore plus sensibles par la petitesse de l’homme, forcent à mesurer la terre suivant plusieurs méridiens. Il y a déjà longtemps que je dis qu’il n’y a pas plus deux méridiens terrestres égaux qu’il n’y a deux feuilles de chêne égales entre elles dans une forêt. Après avoir cru que tout était fini par la mesure du méridien français, on a reconnu la nécessité de celui de l’Inde et de celui de Russie. Les admirables progrès de la jeune Amérique dans les sciences nous donneront bientôt, sous la direction de M. Hache, aux États-Unis, un grand nombre de mesures de portions de la terre, d’où enfin on conclura non-seulement la forme générale, mais encore la configuration locale de toutes les parties de notre globe. Revenant à notre France, à laquelle on rend la justice de reconnaître qu’elle a pris l’initiative de ces grands travaux, nous dirons qu’elle n’en est pas à se reposer sur ses mérites passés. La science n’admet point pour les nations ces attributs de la vieillesse, repos et dignité (l’otium cum dignitate de Cicéron). Notre corps impérial d’état-major, recruté en partie à l’École polytechnique, est en lui-même un corps savant de premier ordre aussi bien qu’un corps actif, et, avec le concours de M. Faye, il a été présenté à l’Institut un projet de complément des travaux français antérieurs. En profitant des nouveaux perfectionnemens de l’astronomie et de l’emploi du télégraphe électrique, on utilisera tous les travaux géodésiques du commencement de ce siècle. À l’exception de L’Espagne, qui jusqu’à ce jour n’a point encore de triangulation géodésique, le travail de l’état-major français sera suivi probablement dans toute l’Europe, — et nous saurons !

Au commencement de ce siècle, sous l’empire, la question des prix décennaux eut un grand retentissement. L’empereur avait demandé à l’Institut un rapport sur les progrès des sciences et de la littérature. Cette idée modifiée pourrait devenir un grand encouragement aux savans de tous les pays. Admettons, par exemple, que Napoléon III appelle les diverses sections de l’Académie des sciences à établir le bilan scientifique de la première moitié du XIXe siècle, avec discussion publique et reconnaissance des droits de toutes les nations et de tous les individus dans ce beau concours de l’intelligence, et de l’activité humaine. D’abord justice serait rendue, ce qui est un devoir, ensuite les travaux futurs seraient dirigés vers le mieux, ce qui est un grand avantage. L’émulation naîtrait des honneurs publics décernés aux services signalés, et les nations indifférentes dont M. Charles Dupin a si bien tracé la statistique, entreraient dans la voie des lumières. On a beaucoup cité ce mot de Napoléon : « Dans le gouvernement des états, le pouvoir de la science fait partie de la science du pouvoir, « Pour en apprécier la portée, on peut comparer tout ce qu’il est possible d’opérer de bon et de grand dans une nation éclairée et qui serait impossible ailleurs. Pour ne point parler de la France ni des états musulmans, comparez les États-Unis au Mexique ou l’Angleterre à l’Espagne !

La crainte de tomber dans une ennuyeuse énumération nous empêche d’exposer ici en détail tout ce qui a été fait depuis l’an dernier dans la mécanique, la physique, la chimie et les arts en général. Nous avons dit qu’aucune de ces découvertes qui attirent l’attention du monde entier n’avait été faite en 1853. Les physiciens ont varié de plusieurs manières la belle expérience de M. Foucault, où l’on voit la terre tourner sous un appareil auquel, chose paradoxale, le mouvement donne une fixité absolue d’orientation. Les recherches chimiques sur la composition de l’air et sur l’alimentation et les produits agricoles ont amené d’utiles résultats. La médecine a continué d’employer et d’étudier les agens anesthésiques, c’est-à-dire qui suppriment la douleur. Les fameux bateaux américains, ayant pour moteur l’air chaud en place de la vapeur, n’ont point encore conquis le rang qu’on leur promettait ou plutôt qu’ils se promettaient eux-mêmes. Enfin, pour parler de ce qu’on n’a pas fait, on n’a point encore essayé en France et dans les autres pays l’emploi des chemins de fer du système de M. le baron Séguier, avec locomotive légère prenant point d’appui sur un rail intermédiaire, et susceptibles dès lors de franchir toutes les pentes, réduisant ainsi les frais d’exploitation comme ceux d’établissement à des proportions bien inférieures à ce qu’ils sont aujourd’hui. Nous reviendrons dans une étude spéciale sur ce point très important de la science pratique, qui rendra toutes les localités accessibles aux voies de fer.

Nous avons déjà dit aux lecteurs de la Revue qu’un câble sous-marin contenant quatre fils électriques a été établi entre la France et l’Angleterre au travers du Pas-de-Calais. Depuis trois ans, cette communication télégraphique transmet aux journaux de Londres et au gouvernement anglais les nouvelles du continent sans qu’aucune détérioration apparaisse encore dans ce télégraphe, qui a fait tant d’honneur, sinon de profit, au persévérant M. Brett, dont la conviction et l’obstination ont pu vaincre toutes les résistances et toutes les apathies pour rattacher sa pairie ingrate au continent. La science n’était pas moins intéressée à la réussite de M. Brett, pour rattacher par sa longitude exacte l’observatoire de Greenwich à celui de Paris [1]. L’année dernière a vu s’établir deux nouvelles voies de télégraphie sous-marine entre la Grande-Bretagne et l’Europe. L’une va de Douvres à Ostende et fait communiquer les chemins de fer et les télégraphes électriques de Belgique et d’Allemagne avec ceux d’Angleterre ; l’autre traverse la mer d’Allemagne, de Hollande en Angleterre, à la hauteur de La Haye, et par son succès rend assurée la traversée télégraphique sous-marine de France en Algérie par la Corse, la Sardaigne et la côte voisine d’Afrique, traversée qui est aujourd’hui en voie d’exécution.

Personne n’ignore que c’est en Amérique que l’on a commencé à faire servir le télégraphe à la détermination exacte des longitudes. Dans des contrées où les montagnes et les fleuves n’ont point de nom et où les habitans arrivent pour la première fois, la position géographique seule fixe l’existence d’un établissement, d’une commune, d’une ville future. Les compagnies de télégraphie électrique y vendent aux communes leur longitude comme toute autre marchandise d’utile consommation. En Europe, le télégraphe électrique est appelé à rendre les plus grands services pour la détermination très exacte du même élément de position des points remarquables du globe. Une communication avait donc été établie entre l’observatoire anglais de Greenwich et celui de Paris. L’astronome royal d’Angleterre, M. Airy, après avoir fait, dans les premiers mois de 1853, d’heureux essais entre Londresn Cambridge et Edimbourg, se préparait à entreprendre conjointement avec M. Arago et les astronomes français la jonction des deux grands observatoires des deux nations, lorsque la maladie de M. Arago et plus tard la perte irréparable que les sciences ont faite en sa personne sont venues ajourner cette importante opération scientifique. Elle vient d’être accomplie tout récemment entre les observatoires de Greenwich et de Bruxelles par le télégraphe sous-marin de Douvres à Ostende grâce à l’activité de l’astronome royal de Belgique, M. Quételet, dont les travaux ont fait du reste autant d’honneur a sa patrie dans la météorologie que dans l’astronomie elle-même. Grâce à notre bureau des longitudes, la France n’aura dans quelques semaines rien à envier à la Belgique, ni l’observatoire de Paris à celui de Bruxelles. On espère pouvoir établir de Londres jusqu’à Berlin, Vienne et Florence, une communication unique et directe. Il nous semble que ce but serait atteint bien plus sûrement et facilement en plaçant la pile électrique au milieu de l’intervalle que l’on veut franchir, et que les batteries voltaïques du bureau télégraphique de Strasbourg transmettraient des signaux sans aucune chance de trop grande déperdition jusqu’aux dernières limites des fils européens actuels tant vers l’orient que vers l’occident. Ce sera une opération capitale pour la détermination de la figure de la terre.

La grande exposition de l’industrie française de l’année prochaine nous amènera sans doute quelques découvertes remarquables dans les arts. L’année 1853 a vu l’éclairage électrique prendre rang parmi les moyens de remplacer la lumière du jour pour des travaux de chantier en plein air continués d’urgence pendant la nuit. Sur plusieurs de nos théâtres de la capitale, on a introduit ces effets de lumière électrique qui font spectacle. Nous croyons que la science et l’industrie n’ont pas encore dit leur dernier mot sur cette puissante illumination aussi facile à établir partout qu’efficace dans son action ; mais c’est surtout pour la télégraphie non électrique que son emploi nous semblerait utile. Puisque avec les seuls mouvemens à droite et à gauche de la pointe d’une aiguille aimantée on transmet une dépêche, on le ferait également bien avec deux points lumineux électriques, susceptibles de briller l’un au-dessus de l’autre, ou l’un à côté de l’autre. Les trois indications de la pointe de l’aiguille aimantée, savoir : — en place, — à droite, — à gauche, seraient remplacées par les trois indications suivantes : — une seule lumière, — deux lumières l’une sur l’autre, — deux lumières l’une à côté de l’autre. Avec ce système télégraphique, si facile à dissimuler, il n’est presque point de cas où une place assiégée ne pût communiquer avec l’extérieur, comme les forts isolés avec le corps de la place, ou bien les navires stationnaires en mer avec la côte. Nous ne faisons aucun doute que si la télégraphie électrique n’eût pas été inventée ou plutôt mise en pratique avec les chemins de fer, le système télégraphique des feux électriques n’eût été adopté partout, et qu’il ne soit dès aujourd’hui exclusivement applicable à toutes les contrées privées de voies ferrées et de fils électriques.


II

Il n’est presque point de château, de manoir ou même d’habitation bourgeoise éloignée des villes, qui n’ait ce qu’on appelle vulgairement une longue-vue, une lunette de mer, une lunette de télégraphe ordinaire, ou bien même une lunette montée sur un pied. Ceux qui possèdent une lunette à pied de soleil ou de Lerebours ont tout ce qu’on peut désirer pour les observations terrestres ou célestes qui se recommandent à la curiosité des tranquilles possesseurs des propriétés provinciales, tandis que ces mêmes observations s’imposent à la sécurité du voyageur, du marin et de l’explorateur qui suivent une route privée de relais de poste et d’auberges comfortables. Ce qui suit est donc plutôt de l’astronomie curieuse que de l’astronomie sérieuse, quoique souvent la première ait mené à la seconde, et qu’après avoir vérifié les découvertes des autres, des esprits de bonne trempe aient été conduite à en faire pour leur propre compte. J’espère que de plus en plus l’espoir d’appeler à l’observation des phénomènes célestes les amateurs qui ont un peu d’aisance et beaucoup de loisir se réalisera en France à mesure que les moyens d’observation seront mis à la portée de ces amateurs, et que des indications pratiques leur seront communiquées.

La place fait observer, à la louange des théories astronomiques, que la science du ciel est la seule qui jusqu’ici puisse avec certitude prédire les événemens futurs. À la vérité, ces événemens ne sont pas de ceux qui passionnent la société. Qu’importe à la plupart des hommes de savoir que dans plusieurs milliers d’années notre étoile polaire actuelle cédera sa place à la brillante étoile de la Lyre, et que des astres cachés aujourd’hui sous l’horizon de Paris y reparaîtront pour quelques dizaines de siècles ? Cependant les éclipses, les marées, les mouvemens du soleil et de la lune, ceux des planètes et l’aspect variable des configurations célestes qui brillent dans chaque, saison attirent encore l’attention du public non citadin, et surtout de ceux qui sont pourvus d’une lunette. L’indication de ce qu’il y a à voir dans le ciel intéresse toujours les questionneurs qui s’adressent à ceux qu’ils croient initiés à ces infaillibles pronostics des mathématiques. Faisons de l’astronomie curieuse pour cette année ; mais notons que d’ici à 1861 une série d’observations uniques sur les planètes, les comètes, les éclipses, les particularités physiques des planètes, du soleil et des étoiles, viendra réclamer l’attention des amateurs.

Les éclipses cette année n’offriront rien de curieux en France et en Europe. Les marées ne seront pas d’une très grande force ; celles du 28 février, du 14 avril, du 13 et du 14 mai, du 9 et du 10 août, du 8 septembre et du 7 octobre seront les plus remarquables et amèneront assez d’eau vers Quillebeuf, à l’embouchure de la Seine, pour que les mascarets dont nous avons parlé dans la Revue [2] fassent un spectacle unique de déploiement en grand des lunes motrices de la nature. Les marées de septembre et d’octobre seront au-dessus de la moyenne, et mériteront d’avoir des spectateurs parisiens témoins de ce beau phénomène naturel ; c’est le même qu’observait, à ses grands périls, la flotte d’Alexandre à l’ouverture de l’Indus. « On était à la troisième heure du jour lorsque l’océan, soumis à des lois immuables, commença à envahir le fleuve et à le faire reculer. Les eaux, d’abord arrêtées, couraient ensuite vers leur source avec plus de rapidité que les torrens n’en ont en descendant des montagnes. » Suit l’énumération de tout ce que ce mascaret produisit d’accidens et de désordres pour la flotte échouée. Cette description de Quinte-Curce aurait pu littéralement être écrite aussi bien sur les rives de la Seine inférieure que sur les rives de l’Indus inférieur. Avis au lecteur sensible aux beaux spectacles de la nature obéissant à des forces étrangères à notre globe.

Les taches du soleil et les comètes seront aussi impossibles à prévoir que curieuses à observer. Les portraits daguerréotypes du soleil sont au premier rang d’utilité pour la théorie des taches du soleil, qui sont liées à la nature interne de cet astre. L’éclipse totale de soleil du 31 décembre 1861 nous dira sans doute bien des choses sur ces curieux problèmes physiques, attendons.

L’aiguille aimantée, dont la pointe était dirigée au nord précis en 1666, année de la fondation de l’Académie des Sciences, a, depuis cette époque jusqu’en 1816, toujours marché vers l’ouest. En 1816, M. Arago trouva qu’elle était stationnaire, et depuis ce temps elle revient vers le nord, où elle pointera de nouveau exactement en 1967, suivant M. Chazallon. Moi, je prétends que ce sera en 1966. C’est ce que nous verrons ! Quoi qu’il en soit, la déclinaison extrême que M. Arago avait trouvée, en 1816, de 22° 1/2, à partir du nord vers l’ouest, n’a été trouvée, en 1853, le 3 décembre, par M. Laugier, que de 20° 1/4 environ (20° 17’). Sous les règnes antérieurs au règne de Louis XIV, depuis 1571 jusqu’à 1660, l’aiguille déviait du nord vers l’est, et sans doute, dès le siècle de François Ier, la déviation de l’aiguille aimantée était déjà vers l’est. Aristote se jeta, dit-on, dans la mer d’Aulide, de chagrin de ne pas pouvoir pénétrer le mystère des marées de ce détroit poétique sur lequel les utilitairiens modernes ont eu l’insolence de jeter un pont. Je ne désespère pas de voir quelque jour un physicien, las des mille spéculations théoriques sur la direction de l’aiguille aimantée, se poignarder avec une de ces aiguilles, dont plusieurs sont maintenant d’une dimension énorme. J’en ai employé pour ma part qui avaient plus de deux mètres de long. À ce propos, nous dirons que la proximité trop grande de Paris, cette masse de fer couchée sur les bords de la Seine, ne permet aucune précision dans les indications de la direction de l’aimant, il faut, comme je l’ai fait, s’éloigner de 10 à 12 kilomètres de Paris, dans les plaines de la Belle-Épine, entre Choisy-le-Roi et Bourg-la-Reine, pour obtenir des résultats exempts des perturbations du fer que contiennent les constructions de tant de milliers de maisons et de tuyaux de conduite.

La lune passera deux fois cette année devant l’étoile epsilon des Gémeaux. Une de ces occultations a déjà eu lieu, et la seconde s’observera le 5 avril prochain, mais elle durera peu. Les deux planètes Saturne et Mars seront aussi occultées par la lune. La première de ces occultations, toutes deux de courte durée, a pu être observée le 5 février dernier, un peu avant le coucher du soleil ; la seconde aura lieu le 13 mars, en pleine nuit. Quant aux éclipses des satellites de Jupiter, je renverrai à la Connaissance des temps ; qui pour chaque jour enregistre la position des quatre lunes de cette planète, leurs éclipses, leurs passages devant Jupiter, etc. Venons aux planètes.

Le petit croissant de Mercure sera visible vers le 15 mars et vers le 10 avril, vers le 15 juillet et vers le 5 août, vers le 8 novembre et vers le 27 du même mois. Une lunette de force moyenne fera distinguer cette curieuse figure, analogue à celle de la nouvelle lune et de la lune précédant le soleil le matin. Vénus est jusqu’au 15 de ce mois visible le soir en belle forme de croissant. Après le 15 mars, elle reparaîtra en croissant le matin, avant le lever du soleil, pendant tout ce mois et une portion d’avril. Son plus grand éclat aura lieu le 5 avril, et son plus grand écart du soleil - le 9 mai. Mars sera à son plus grand éclat vers minuit dans les derniers jours de février et les premiers jours de mars. Ainsi nous avons encore, quatre mois à le voir très brillant. Au 1er février, il se lève à 7 heures 3/4.

Jupiter sera visible le matin, avant le lever du soleil, jusqu’au mois de juillet, et passé cette époque, il brillera jusqu’à la fin de l’année sur l’horizon du soir. Les positions variées de ses satellites sont ce qu’il y a de plus curieux à observer avec des lunettes de force moyenne. Nous renvoyons de nouveau à la Connaissance des temps et à l’Annuaire du bureau des longitudes.

La curieuse planète Saturne et ses anneaux seront visibles cet été à leur plus grand avantage. C’est au mois d’août que les anneaux atteindront leur plus grande largeur, à laquelle ils sont ensuite quinze ans à revenir. L’année 1853 nous a valu d’excellentes observations physiques de cette planète et de ses satellites par M. Lassel à Malte, par le capitaine Jacob à Madras, par M. Otto Struve à Poulkova, près Saint-Pétersbourg, et par M. Bond à Cambridge des États-Unis. L’année 1854 confirmera et augmentera sans doute cette riche moisson de faits curieux ; nous les ferons connaître.

Il est un genre d’observations qui n’exigent point l’emploi du télescope, et auxquelles on prête maintenant peu d’attention : c’est la marche des planètes au travers du ciel étoilé. Généralement les planètes abandonnent les étoiles placées à l’ouest pour s’avancer vers les étoiles orientales. Cependant il est des époques où, vues de la terre, elles semblent marcher en sens contraire. Ainsi, dans la dernière moitié de mars et dans celle de novembre, comme du 16 juillet au 12 août, Mercure marchera à l’occident. Il en est de même de Vénus, du 5 au 19 février, ce qu’on peut reconnaître facilement en la comparant aux étoiles voisines du Verseau. Depuis le mois de février jusqu’au 15 avril, Mars ira de même vers les étoiles occidentales, et pourra être comparé à Régulus, situé dans son voisinage. Jupiter, du 15 mai au 15 septembre, exécutera le même tour de force entre les étoiles du Capricorne et celles du Sagittaire. Enfin Saturne, au milieu de la constellation du Taureau, marchera aussi vers l’ouest depuis le 30 septembre jusqu’à la fin de l’année.

Une des occupations les plus agréables et les plus instructives, c’est la comparaison du ciel étoilé avec une carte du ciel faite de manière à reconnaître les diverses constellations dont les étoiles servent de points fixes auxquels on rapporte la marche du soleil, de la lune, des planètes et des comètes, et même les changemens plus lents que les siècles amènent dans notre système solaire. Plusieurs astronomes, et notamment sir John Herschel, ont montré un grand dédain pour ces bizarres figures d’hommes et d’animaux dont l’antiquité avait peuplé son ciel. Cependant les divisions mathématiques qu’on a proposé d’y substituer n’ont obtenu aucune sympathie. Ces configurations ont été étudiées par Hipparque, par César et par Cicéron. Plusieurs remontent au-delà de Thalès, qui nomma la Petite-Ourse, puisqu’on les trouve dans Homère et dans le Livre de Job. Ainsi elles ont la consécration d’une vénérable antiquité. J’avoue que les figures des animaux célestes sont loin d’être correctes, et que la Grande-Ourse d’Homère comme la Petite-Ourse de Thalès sont dessinées avec de longues queues, tandis que les ours et ourses terrestres en sont dépourvus ; mais si pour chaque étoile vous mettez un chiffre d’ascension droite et un autre de distance polaire avec degrés, minutes et secondes, il n’y a point de mnémonique, même la mnémonique miraculeuse de M. Pick, qui puisse retenir tant de nombres, encore moins se représenter la situation respective des astres ainsi désignés. Les dénominations païennes du ciel ont résisté même aux scrupules des astronomes catholiques depuis saint Augustin jusqu’à nos jours. Nous avons de belles cartes célestes où les douze signes du zodiaque ont pris les noms des douze apôtres, où la constellation du Navire est devenue l’Arche de Noé, et où toutes les autres constellations ont reçu la dénomination d’un saint ou d’un objet sacré ; mais le zèle pieux de l’auteur n’a obtenu aucun assentiment même dans les écoles ecclésiastiques, et rien ne fait présumer que les anciennes figures soient près de disparaître du ciel ; seulement on a soin de les dessiner en traits légers ou en rouge, de manière à ne pas couvrir les signes des étoiles, qui sont la réalité dont les figures ne sont que la fantaisie. Pour suppléer à un exposé imparfait et difficile à comprendre, le lecteur voudra bien recourir à une carte céleste en s’attachant d’abord de préférence aux étoiles voisines du pôle, au milieu desquelles on n’a point à craindre que les planètes viennent se placer, opérant ainsi une confusion fatale. Au reste, la scintillation est un caractère qui fait reconnaître infailliblement les étoiles ; mais au premier coup d’œil, et avec un peu de distraction, on pourrait méconnaître les constellations voisines de la zone que parcourent les planètes. Voilà pourquoi on fera bien de reconnaître d’abord les deux ourses et ensuite les autres constellations par des alignemens. La biographie des astronomes nous fournit plusieurs exemples de vocations astronomiques écloses à l’occasion d’observations fortuites. Espérons que la contemplation du ciel, provoquée par nos conseils, nous vaudra quelque Herschel ou quelque Lassel pour prendre part aux innombrables travaux de la science des astres.

BABINET, de l'Institut

  1. Je suis très fier de voir mon nom mentionné honorablement à l’occasion de l’établissement de la communication télégraphique sous-marine, et je regrette de voir oublié le nom de M. l’abbé Moiguo, qui s’est montré encore plus actif que moi pour aplanir les obstacles devant M. Brett. MM. Arago and Babinet, and the members of the Bureau des Longitudes, and the Institut, have shown the gréatest interest in the completion of the connexion between Paris and Greenwich. (Royal Astronomical Society, Report of the council, february 13, 1852.)
  2. Voyez la livraison du 1er novembre 1852.