Bulletin de la société géologique de France/1re série/Tome II/Séance du 6 février 1832

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Bulletin de la société géologique de France


Séance du 6 février 1832.


M. Brongniart occupe le fauteuil.

Après la lecture et l’adoption du procès-verbal de la précédente séance, le président proclame membres de la Société :

MM.

Mutel-Delisle, avocat à la Cour royale, présenté par MM. Boué et Boubée ;

Louis Agassiz, docteur en médecine et en philosophale, présenté par MM. Voltz et Élie de Beaumont.

M. le comte G. Razoumovski adresse à la Société un mémoire accompagné de planches, intitulé Monographie d’un nouveau genre de Polipites, et M. Marcel de Serres un Mémoire sur les animaux découverts dans les diverses couches des dépôts quaternaires, et une notice sur le genre Cloisonnaire.

La lecture de ces mémoires sera faite dans l’ordre de leur date d’inscription.

— M. Jameson annonce qu’un exemplaire est aussi parvenu aux sociétés royale et Wernérienne d’Édimbourg. Il promet de faire à la Société un envoi de roches d’Écosse.

Il dit avoir eu depuis long-temps l’idée que le pyroxène et l’amphibole n’étaient qu’une seule substance.

M. Buckland a sous presse un ouvrage sur la géologie et la minéralogie en général.

M. Heuland fait imprimer à Londres un ouvrage intitulé Minéralogie descriptive, en 3 vol. in-8°, et dont l’auteur est M. Levy, professeur à Paris.

Il est fait hommage à la société des ouvrages suivant :

1° Par la Société géologique de Londres, la liste de ses membres, au 1er janvier 1832, et les vingt-trois premiers numéros de ses procès-verbaux (Procedings of the geological Society of London) de 1826 à 1832, formant 6 cahiers in-8°

2° Par M. Ethelred Bennett :

Catalogue des restes organiques du comté de Wïlts (a Catalogue of the organic Remaim of the county of Wilts), Warminster 1831, in-4°, avec 18 planches lithographiées.

3° Par M. de Bonnard, les neuf mémoires et ouvrages suivans dont il est l’auteur :

A. Notice sur la diverses recherches de houille entreprises dans le département du Pas-de-Calais, et spécialement celles de Mouchy-le-Preux, près Arras ; précédée d’un Aperçu sur les terrains houillers du nord de la France (Ext. du Journal des Mines, tom. XXVI, décembre 1809), in-8°, de 32 pages.

B. Mémoire sur les filons (Ext. du nouveau Dict. d’Hist. nat. deuxième édit. tom. XI), in-8°, 1817.

C. Mémoire sur la houille (Ext. du nouv. Dict. d’Hist. nat. deuxième édit. tom. XV), in-8°, 1817.

D. Résumé sur les mines (Ext. du nouv. Dict. d’Hist. nat. deuxième édit. tom XXI), 1818, in-8°, de 95 pages.

E. Roche (Art. Ext. du tom. XXX de la deuxième édit. du nouv. Dict. d’Hist. nat.), 1819, in-8°, de 84 pages.

F. Aperçu géognostique des terrains (Ext. du nouv. Dict. d’Hist. nat. deuxième édit. tom. XXXIII), Paris, 1819, in-8°, de 256 pages.

G. Notice géognostique sur la partie occidentale du Palatinat (Ext. des Ann. des Mines, tom. VI), Paris, 1821, un cahier, in-8°.

H. Notices sur le Hartz (Ext. des Ann. des Mines, tom. VII), 1822, in-8°.

J. Notice sur une formation métallifère observée récemment dans l’ouest de la France (Ext. des Ann. des Mines, tom. VIII), Paris, 1823, in-8°.

M. Bonnard fait encore hommage à la Société, pour sa Bibliothèque du Traité de géognosie de M. d’Aubuisson de Voisins, in-8°, avec coupes, 1819.

4° Le n° 21 du Bulletin de la Société industrielle de Mulhausen, in-8°.

5° Le n° 11 de l’Européen, journal des sciences morales et économiques, Paris, in-4°.

Le secrétaire pour l’étranger présente les ouvrages suivans :

1° Le second volume des Principes de Géologie de M. Ch. Lyell, avec une carte de l’état de l’Europe lors de l’époque tertiaire, et une vue de l’Etna, in-8°, 1832.

2° Le numéro de janvier 1832 du Journal philosophique d’Édimbourg, contenant un mémoire sur les dépôts récent de la Sicile, et les phénomènes accompagnant leur soulèvement, par le docteur Alex. Turnbull-Christie, et des remarques sur les eaux thermales et leur connexion avec les volcans, par M. Ch. Daubeny.

3° Le second cahier du troisième volume des Archives pour la Minéralogie, la Géognosie et l’art des Mines, par le docteur C.-T.-B. Karsten, contenant une description géognostique d’une partie des montagnes de la Silésie inférieure, de Glatz et de Bohème, par MM. Zobell et de Carnall ; quatre lettres de M. F. Hoffmann sur les environs de Rome, l’Etna et les dépôts crayeux tertiaires et quaternaires de la Sicile, une lettre de M. Burkart sur les environs de Ramos au Mexique ; une notice sur la dolomie jurassique, par M. de Strombeck.

M. Boué présente, de la part de M. de Humboldt, trois échantillons d’Ouralite, minéral qui offre, d’après M. Gustave Rose, la forme du pyroxène et le clivage de l’amphibole ; ce sont : un morceau de porphyre de Cavellinskj près de Miask, dans l’Oural ; un autre de Mostovaja près d’Ekatherinenbourg ; un troisième de Muldakajevsk près de Miask ; et un cristal de la dernière localité. Dans le troisième échantillon les cristaux d’uralite renferment un noyau de pyroxène.

M. de Humboldt fait observer qu’en décrivant les roches de Quilichao, dans son Essai géognostique sur le gisement des roches dans les deux hémisphères (pag. 140 et 142), il a parlé de grunsteins amphiboliques à pyroxène, jaune verdâtre, minéral qu’il prit sur les lieux pour ce que M. Freisleben appelait son olivine lamelleuse. Il paraîtrait que ces roches de la Colombie ont la composition de celles de l’Oural.

M. Boué communique les nouvelles suivantes, extraites des journaux.


Le 15 janvier la ville de Foligno, dans la Romagne, a été détruite de fond en comble et à la suite de trente-trois chocs de tremblement de terre. La première secousse a eu lieu le 13 janvier à 2 heures après minuit.

Les communes de Monte-Falco et de Bevagna ne sont plus que des monceaux de décombres ; plus de cent cadavres ont été retirés de dessous les édifices détruits. La plaine autour de Bevagna a présenté pendant trois jours le cratère d’un volcan qui vomissait des feux souterrains, des pierres calcinées et des cendres sulfureuses. Les tremblemens de terre se sont fait sentir à Perugia, Spello, et Cannaro.

M. Boué fait observer que ces commotions sont probablement en quelques rapports avec éruption récente du Vésuve, et même avec celle de l’Etna, ce qui ferait paraître peu fondée l’idée qu’il n’y a point de connexion entre les contrées volcanisées de l’Italie.

M. le président fait connaître à la société les décisions proposées par le conseil.

La Société décide :

1° que le recueil géologique de M. de Leonhard sera accepté en échange du Bulletin.

2° Que le premier article adopté par le conseil, relativement à l’impression des mémoires et au format de leur pqublication, soit immédiatement discuté.

La Société adopte en conséquence le format grand in-8° pour le texte, et in-8° oblong pour les planches, tel que l’a admis la majorité du conseil.

La discussion des autres articles du même projet de traité pour la publication des mémoires, est renvoyée à la prochaine séance.

M. Deshayes présente quelques observations sur l’ouvrage de M. Dubois, intitulé Conchyliologie fossile du plateau Wolhini-Podiloen, 1831.

Cet ouvrage très intéressant contient la description et les figures très bien faites de 112 espèces ; malheureusement les déterminations des espèces ne sont pas faites avec toute la précision désirable, et on y remarque un grand nombre d’erreurs ; M. Deshayes les a inscrites avec soin, et elles sont au nombre de quarante-neuf.

1° Le Conus Antediluvianus n’est pas le véritable cône antédiluvien qui ne se trouve qu’aux environs de Paris, et qui est propre à ce bassin. Le cône nommé de la sorte par l’auteur est le Conus Acutangulus qui se trouve à Bordeaux, Dax et dans la Touraine.

Marginella auriculata. Cette coquille n’est d’abord pas du genre marginelle, c’est une de celles qui ont été confondues avec l’Auricula ringens de Lamarck, et il n’est pas bien certain que celle-ci soit l’analogue de l’espèce vivante de la Méditerranée.

3° La Mitra lœvigata me paraît une variété de la Mitra incognita de M. Basterot.

4° La Terebra plicatula de l’auteur est une espèce toute différente de la Plicatule de Lamarck et des environs de Paris.

Buccinum obliquatum est l’analogue d’une espèce de Bordeaux et de Vicence, et non de celui de l’Italie.

Buccinum reticulatum. L’espèce que l’auteur donne comme l’analogue de celle qui est vivante, en est toute différente ; elle est semblables l’une de celles qui sont communes en Touraine.

7° Le Buccinum semi-costatum me paraît fort douteux, en ce que c’est une coquille encore très jeune.

Buccinum dissitum n’est autre chose que le Buccinum Listeri Bast., lequel se trouve à Bordeaux, Dax, en Touraine, à Turin, et vivant au Sénégal.

9° Il s’en faut de beaucoup que la coquille fossile que l’auteur donne comme le Murex brandaris ait avec cette espèce vivante la moindre ressemblance. Je ne conçois pas comment l’auteur ayant sous les yeux les figures qu’il cite dans sa synonymie a pu commettre une erreur aussi forte que le moindre écolier aurait évitée. Au reste la coquille fossile figurée sous le nom de Murex brandaris est la même que celle qui se trouve très rarement à Dax.

10° Ranella granifera. Cette coquille n’est pas une Ranelle, c’est une variété du Fusus blavatus de Basterot.

11° Fusus echinatus. D’abord, la coquille que l’auteur donne comme la même que le Marex echinatus de Brocchi, ne lui ressemble en aucune manière : l’une, celle de l’auteur, est un fuseau qui à son analogue fossile à Dax ; l’autre, celle de Brocchi, est un Pleurotomus qui à son analogue vivant.

12° Fusus harpula de l’auteur est une espèce toute différente de celle que Brocchi nomme ainsi. L’espèce de Podolie est un petit pleurotome qui se trouve aussi à Dax.

13° Cancellaria macrostoma. Cette coquille n’est très probablement pas une cancellaire ; elle ressemble beaucoup à une petite espèce de Risson que l’on trouve à Dax, et qui à une petite inflexionn pliciforme sur la columelle.

14° Cerithium rubuginosam est une variété du Cerithium calculosum

15° Cerithium baccatum est une variété du Cerithium inconstans Bast.

16° Cerithium coronatum. La coquille donnée sous ce nom comme la même que celle de Bruguière et de Brocchi en est entièrement différente ; si elle ne se trouve pas en Italie, elle est fréquente à Bordeaux.

17° Cerithium thiara. L’auteur donne sous ce nom une espèce qui n’est pas le Thiara de Lamarck ; elle en diffère par plusieurs caractères essentiels. L’espèce de l’auteur à son analogue à Vienne et Dax.

18° Turritella duplicata. Je ferai observer à l’égard de cette J espèce que la Turritella duplicata de Brocchi n’est pas l’analogue de celle vivante de Linné, et que celle de l’auteur n’est analogue ni à celle de Brocchi ni à celle de Linné.

19° Turritella Archimedis, variété de l’espèce précédente ;

20° Turbo rugosus. La coquille figurée sous ce nom par l’auteur n’est point l’analogue du Turbo rugosus de Linnée, mais bieb celui d’une espèce qui se trouve fossile à Angers et dans les faluns de à Touraine.

21° Trochus turgidus. Ce troque n’est pas, comme le croit l’auteur, le même que le Turgidus de Brocchi ; c’est une espèce nouvelle analogue à Dax et Bordeaux.

22° Trochus detritus me semble la pointe d’une cérite ou d’une autre coquille turriculée.

23° Scalaria pseudo-scalaris. La très petite coquille que l’auteur décrit est très différente de celle de Brocchi, qui est toujours très grande et dont le jeune âge diffère, par tous les caractères, de la coquille de Podolie ; cette dernière aurait plus de ressemblance avec le Scalaria multilamella de Bast. ; mais je pense qu’elle doit faire une espèce à part.

24° Sigaretus haliotideus. D’après la figure, cette espèce me semble la même que celle de Bordeaux et Dax, qui certainement n’est pas l’analogue de l’haliotideus actuellement vivant.

25° Neritina picta est la même que celle de Bordeaux, que M. Basterot avait confondue avec le fluviatilis.

26° Melanie lœvigata. L’espèce de l’auteur n’est pas la même que celle de Paris.

27° Cyclostoma scalare me semble un Rissoa ;

28° Cyclostoma planatum, une paludine.

29° Bulimus acicula. D’après la figure, cette coquille fossile ne ressemblerait aucunement au Bulimus acicula qui est une Agathine.

30° Bulla ovulata. L’espèce de l’auteur n’est pas la même que celle de Brocchi, quoiqu’il lui donne le même nom, et elle n’est pas non plus celle de Lamarck ; c’est donc une nouvelle espèce.

31° Bulla clandestina, Bulla spirata, Bulla terebellata, sont trois variétés d’âge de la même espèce, et cette espèce, connue depuis long-temps, est la Bullina lajonkairiana, de M. Basterot.

Panopea Faujasii. La coquille figurée, si elle est de cette espèce, ce que je ne crois pas, est identiquement la même que celle de Bordeaux, toujours plus étroite.

Macira deltoides. Si la figure donnée par l’auteur est exacte ; cette espèce ne serait pas celle des environs de Paris.

Corbula rugosa. Je crois que l’espèce à laquelle l’auteur donne ce nom est nouvelle, et non la même que la striata ou revoluta, de Brocchi ; ce n’est certainement pas la même que cette dernière, qui est l’analogue fossile du Corbula nucleus.

Tellina planata. L’espèce figurée par l’auteur est exactement la Tellina zonaria de Bordeaux et de Dax, dont l’analogue est vivante au Sénégal ; ce n’est donc pas la Tellina planata de Linné, qui a des formes et une charnière toutes différentes.

Tellina restralina. Elle n’a pas la moindre analogie avec l’espèce de Paris.

Cytherœa polita. L’espèce figurée est plutôt un jeune individu du Cytherœa chione.

Lucina circinaria. Ce n’est pas l’espèce de Lamarck, ce n’est pas non plus celle citée de Brocchi ; mais bien une espèce encore nouvelle qui se trouve aussi à Bordeaux.

Lucina incrassate. Je cherche vainement dans Lamarck une espèce qui porte ce nom ; ce que je puis dire, c’est que l’espèce indiquée sous ce nom est la Lucina scopulorum de M. Basterot ; coquille qui se trouve aussi en Touraine.

Cyclas triangularïs, Cyclas globus. Ces deux coquilles ne ressemblent pas aux autres cyclades, ce ne sont pas non plus des cyrènes ; on les prendrait plus volontiers pour des lucines.

10° Cytherea chione. L’auteur donne comme variété de cette espèce une coquille à gros sillons qui ressemble beaucoup à une variété constante de la Cytherea erycina.

11° Venus senilis, la Venus senilis de Brocchi est l’analogue fossile de la Venus gallina de Lamarck ; celle de notre auteur est nouvelle et identique avec un fossile dans les faluns de la Touraine.

12° Venus incrassata. Cette coquille de Brocchi est lisse, elle appartient au genre Astarte Crassina de Lamarck. L’espèce figurée par l’auteur est une véritable Vénus fortement striée en travers. C’est une espèce nouvelle.

13° Venericardia intermedia. L’espèce que l’auteur nomme de cette manière n’est pas du tout la même que l’intermedia de Brocchi et de Lamarck, déjà M. Basterot avait donné le même nom à une espèce qui n’est pas non plus l’intermedia ; de sorte que sous cette dénomination voilà actuellement trois espèces

14° Cucullea alata. Cette coquille n’est pas une cucullée, mais une arche dont les dents antérieures de la charnière ne sont point divergentes comme les postérieures.

15° Pectunculus pulvinatus. C’est encore l’Arca glycimeris, (Linné) qui se trouve partout dans ma seconde période.

Le Pectunculus pulvinatis n’est dans aucune des localités où il est cité, si ce n’est dans celle de Paris.

Parmi les espèces de Peignes il y en a trois qui sont aussi fossiles N à Bordeaux.

Sur les 46 genres il faut en ôter 5, reste 41 ; sur les 40 espèces d’Italie il faut en ôter 23, reste 17 ; sur les 21 espèces de Grigon il faut en ôter 13, reste 8 ; aux 16 espèces de Bordeaux ajoutez 37, cela fait 53 ; sur les 23 espèces vivantes il faut en ôter 12, reste 11

Deux sortes de considérations peuvent se déduire de ce qui précède :

1° Qu’il ut nécessaire que les auteurs qui n’ont pas à leur disposition tous les élémens nécessaires la bonne détermination des espèces qu’ils observeront dans un terrain les fassent figurer sans exception, puisque la figure devient le seul et bon moyen de rectifier les erreurs qui pourraient échapper.

2° Selon que l’on étudie les espèces avec plus ou moins de soin on arrive à des résultats très différens ; il est important, en conséquence, de n’établir de tableaux numériques que sur des matériaux suffisamment élaborés pour que les résultats de chiffres ne subissent point d’altérations trop fortes, et l’on voit, d’après la rectifications qui précèdent que les nombres posés par l’auteur soit pour les genres, soit pour les diverses analogies sont fautifs ; il en résultait une grande analogie des espèces de Podolie avec celle d’Italie, tandis qu’après rectifications cette analogie a lieu surtout avec les espèces de Dax, Bordeaux, la Touraine, etc.

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M, Desnoyers, secrétaire pour la France, commence la lecture de son


RAPPORT


SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ GÉOLOGIQUE,
PENDANT L’ANNÉE 1831.


Messieurs,

Quoiqu’ayant accepté avec empressement le soin de vous présenter le résumé des travaux de la Société de géologie, durant le cours de l’année dernière, je n’en ai pas moins senti, comme la plupart d’entre vous peut-être, que cette tâche appartenait plus naturellement, plus convenablement à celui de vos secrétaires qui, durant cet intervalle, enregistrait vos travaux avec la plus constante assiduité, et qui a si bien su faire profiter à la Société ses nombreuses relations avec les géologues français ou étrangers, sa coopération active à la rédaction de plusieurs recueils de géologie, les ressources infinies de ses collections et de sa bibliothèque, enfin sa connaissance approfondie de plusieurs langues étrangères [1].

Aussi n’ai-je consenti à vous priver, Messieurs, de l’intérêt plus réel que vous eussiez trouvé dans le rapport de celui de vos secrétaires qui fut chargé de ce soin l’an dernier, que pour ne pas laisser peser sur un seul une tâche qui doit être partagée entre plusieurs membres du bureau.

Si je ne réussis pas à vous retracer, comme je l’ai senti et avec l’impartialité, avec l’exactitude dont j’ai cherché à me pénétrer, tout l’intérêt de la plupart de vos séances, dans le cours de l’année dernière, vous en aurez déjà été dédommagés par le vaste tableau que vous a présenté M. Boué des progrès de la géologie en Europe durant le même intervalle. Mais au milieu de cette immensité de travaux utiles, d’observations nouvelles, fruits de recherches de plus de cinquante sociétés scientifiques et des géologues disséminés sur toute la surface de l’Europe, les travaux d’une seule société isolée, et ne comptant pas encore deux année, d’existence, risqueraient fort de passer inaperçus et d’être comme étouffés par le nombre.

Voyons, cependant, Messieurs, si la Société géologique de France a rivalisé de zèle avec les sociétés ses aînées, si elle a commencé à réaliser les espérances que sa création fit concevoir en Europe, si elle a su profiter de son heureuse position centrale ; enfin, si elle s’est approchée du rang qu’elle doit un jour occuper.

Vous savez d’avance, Messieurs, que la France n’est restée en arrière sur aucune des questions importantes qui excitent le plus vivement l’attention des géologues ; qu’elle a, au contraire, continué de donner la même impulsion dans certaines routes nouvelles où les savans étrangers se sont empressés de la suivre ; et que cette Société devenue un lien entre les observateurs de l’Allemagne et ceux de l’Angleterre, comme elle l’a été entre les géologues disséminés sur le sol de la France, dans les provinces, n’a pas peu contribué à cet heureux résultat, à cette transfusion des faits, de doctrines, dont le rapprochement est si propre à faire découvrir le vérité.

En effet, les bases larges et l’esprit indépendant de votre association vous ont attiré, en moins d’un an, l’adhésion d’un assez grand nombre de géologues étrangers.

La Société compte maintenant plus d’une notabilité scientifique à Bruxelles, Mons, Namur, Gand, Valenciennes et Leyde ; à Londres, Oxford, Cambridge et Édimbourg ; à Vienne, a Berlin, à Stuttgard, à Crefeld, à Darmstadt, à Brunswick, à Léon en Espagne et, jusqu’à Boston et à Panama. Vous voyez donc, Messieurs, que la première sympathie excitée en Europe, par la naissance de cette Société, ne fait que s’accroître. Au commencement de 1831, vous comptiez cent quarante membres ; à la fin de la même année, leur nombre était de cent soixante, quoique la mort et plusieurs démissions l’eussent diminué d’une douzaine. Si nous devons juger des accroissemens futurs par le premier mois de 1832, ils seraient bien plus rapides, puisqu’à la fin de janvier huit membres nouveaux ont déjà donné leur adhésion.

Si nous passons du nombre des membres à celui de leurs travaux, nous trouvons une progression bien autrement favorable aux succès futurs de la Société. Pendant les huit séances tenues en 1830, elle n’a eu communication que de huit notes ou mémoires moires. Pendant les seize séances de 1831, il lui a été présenté quatre-vingts mémoires ou notes, ou renseignemens sur des découvertes géologiques c’est-à-dire dix fois plus dans un intervalle double, et plus de quatre communications par séance, en ajoutant les deux séances de Beauvais. Je n’en ai pas mesuré l’importance à l’étendue ce serait vous le savez Messieurs une bien fausse base, et la science a souvent plus à profiter de l’annonce bien précise d’un fait que des plus longues dissertations. Mais le nombre n’a point fait tort à l’importance, et beaucoup de ces travaux sont de nature à concourir aux progrès de la géologie.

Il eût été facile d’augmenter ce total de quatre-vingts communications scientifiques, car je n’ai point divisé les mémoires de géographie géognostique qui contiennent souvent, sur un même pays, plusieurs observations capitales. On ne compte point non plus ici les communications verbales qui ont eu lieu après la lecture de plusieurs mémoires et qui plus d’une fois ont été l’occasion de discussions très instructives. On ne fait pas mention d’avantage de la plupart des observations dont plusieurs membres ont accompagné la présentation d’échantillons ou d’ouvrages nouveaux. On ne peut non plus faire entrer dans ce cadre plusieurs mémoires importans qui ont été adressés à la Société vers la fin de 1831, mais trop tard pour que vous ayez pu jusqu’ici en avoir connaissance. Vous voyez, Messieurs, que c’est plutôt le temps que l’action qui a manqué à la Société géologique.

Ce grand nombre de descriptions et de découvertes permet de les présenter dans un certain ordre qui aurait l’avantage de faire mieux ressortir les lumières qu’elles se portent mutuellement ; et, comme la science fait des progrès si rapides que dans le cours d’une seule année le même fait peut avoir donné lieu aux interprétations les plus opposées, ou avoir été observé par différens géologues qui tiendraient à la date de leurs découvertes, j’ai tâché d’allier l’ordre chronologique à un plan méthodique en énonçant pour chaque mémoire l’époque de sa communication.

Quant au choix du plan selon lequel il était le plus convenable de grouper les faits, j’ai adopté celui qui, dans l’étude de le géologie en elle-même, me semble, comme à plusieurs autres géologues, le plus rationnel, le plus propre à faire découvrir la vérité, c’est-à-dire que j’ai procédé du connu à l’inconnu, de la nature actuelle à la nature ancienne. Je vais donc avoir l’honneur de vous soumettre, messieurs, le résumé des travaux de la société dans cet ordre :

1. Observations relatives aux phénomènes de l’époque actuelle ;

2. Observations relatives à l’ensemble de faits qu’à tort ou à raison on a nommés diluviens, c’est-à-dire aux graviers, aux cavernes, aux brèches osseuses, etc. ;

3. Observations relatives aux terrains quaternaires et tertiaires ;

4. Observations relatives aux terrains secondaires ;

5. Mémoires de géographie géognostique ;

6. Observations plus particulièrement relatives aux directions et soulèvemens des montagnes ;

7. Classifications, mélanges, théories.

J’ai essayé d’apprécier ensuite la tendance que ces travaux, et ceux publiés hors de la société dans le même espace de temps, semblent avoir imprimée à la science.

Autant qu’il a été possible, les observations applicables aux fossiles ont été rapprochées du groupe de formations auxquelles elles se rapportaient. C’est ainsi que le travail de M. Deshayes commence la série des terrains tertiaires dont il facilité de nouvelles divisions, et que ceux de M. le comte Munster sont placés dans la série des terrains secondaires auxquels ils se rattachent presque uniquement.

On ne peut attendre, que ces divisions soient bien rigoureusement conservées et qu’elles soient plus précises que la nature et l’état de la science ne le permettaient. Plus d’une fois je serai forcé de passer d’un groupe à l’autre, et aussi de ne point Séparer des ensembles d’observations dont le partage eût détruit la piquante nouveauté ; je veux parler surtout des travaux sur la Morée, la Barbarie et le Liban. Mais au moins, les faits ainsi rapprochés, tantôt géologiquement, tantôt géographiquement, s’éclaireront davantage.

Avant d’aborder chaque travail isolément, il m’a semblé qu’un tableau de leur ensemble serait intéressant à envisager d’un seul coup-d’œil.


Ier série ─ période actuelle.


1. Altérations des roches calcaires du littoral de la Grèce, par M. Boblaye (4 avril) ;

2. Observations sur le nouvel îlot volcanique qui c’est formé en juillet 1831 dans la mer de Sicile, par M. Constant Prévost (lettre du 3 octobre, séance du 7 novembre).

3. Sur le volcan de Stromboli, par M. Donati, de Naples (18 juillet) ;

4. Sur les coquilles marines et les coquilles perforantes du temple de Pouzzole, par M. Roberton (6 mars).

Cette note a été l’objet d’une discussion à laquelle plusieurs membres ont ajouté leurs observations ou opinions personnelles.

5. Sur un affaissement de terrain près de Ratisbonne, par M. Peterson, (6 septembre) ;

6. Sur le puits artésien de Tours et les objets rapportés à la surface par l’eau courante souterraine, par M. Dujardin (7 février).

Les puits artésiens n’étant point ici considérés sous le rapport des terrains qu’ils traversent, mais seulement des phénomènes de l’eau courante et ascendante, on renvoie aux autres groupes les faits de stratification que le forage a fait connaître.

6 bis. Sources intermittentes, et tufs modernes, observés en Lorraine et en Alsace, par MM. Barbe et Robert (24 janv.).

7. Observations relatives à la température souterraine dans la mine de sel de Dieuze, par les mêmes (24 janvier).

8. Sur la présence de l’azote dans plusieurs eaux thermales des Alpes, par M. Daubeny (24 janvier et 7 novembre) ;

9. Sur le gisement des os de castors, de loutres et de chiens enfouis dans les tourbières du Brabant, par M. Morren (7 nov) ;

10. Tourbières des environs de Beauvais. Observations recueillies par la Société dans la course géologique de septembre.


IIe série ─ terrains nommés diluviens.


Sur la limite de l’époque actuelle et de la plus moderne des périodes géologiques. je place les cavernes où des ossemens humains ont été trouvés réunis à des ossemens de mammifères d’espèces perdues.

11. Observations sur les ossemms humains et les objets de fabrication humaine trouvés réunis à des ossemens de mammifères appartenant à des espèces perdues, par M. Tournal (16 mai) ;

12. Note sur la grotte de Rancogne, arrondissement de La Rochefoucault (Charente), par M. Roulland (16 mai).

13. Note sur la grotte d’Ussat (Ariège), avec nombreux ossemens humains, par MM. Boubée et Beltrami (16 mai).

14. Observations sur la caverne à ossemens de Miallet, près d’Anduze (Gard) ; contenant, avec des ossemens d’ours, et d’autres animaux, des os humains et des objets d’une industrie assez perfectionnée ; par M. Jules Teissier (10 septemb. ─ 22 nov. ─ 10 décembre).

15. Note de M. Sauveur sur les nouvelles découvertes de cavernes à ossemens des environs de Liège, par M. le docteur Schmerling (10 juin).

16. Sur les ossemens fossiles d’une brèche de la Nouvelle-Hollande, par M. Pentland (4 avril) ;

17. Expériences et considérations théoriques sur le mode de formation des brèches osseuses de Bise, de Cette et autres lieux voisins de la Méditerranée, par M. l’ingénieur D’Estrem (4 juillet) ;

18. Sur deux Variétés de l’éléphant primo-genus, d’après une mâchoire inférieure trouvée dans le Brabant méridional, par M. Morren (7 nov.).


IIIe série. ─ terrains quaternaires et tertiaires.

19. Tableau comparatif des espèces de coquilles vivantes avec les espèces de coquilles fossiles des terrains tertiaires de l’Europe, et des espèces fossiles de ces terrains entre elles, par M. Deshayes (2 mai).

Observations verbales de plusieurs autres membres ; divisions proposées par M. de Beaumont ; groupes des terrains tertiaires récens ; ou quaternaires, proposés plus anciennement par M. Desnoyers.

20. Des terrains tertiaires des départemens de l’Aude et de l’Hérault ; précis d’une comparaison des terrains de la seconde époque tertiaire dans les bassins hétérogènes, par M. Reboul (21 mars, 18 avril, 2 mai). Ce mémoire a donné lieu à l’exposé des opinions de plusieurs membres.

21. Détails sur les terrains traversés par le puits artésien de Toulouse ;

22. Coupe géologique du bassin tertiaire de Toulouse et de la Haute-Garonne, par M. Boubée (24 janvier et 4 avril) ;

23. Sur les Coquilles fossiles d’un calcaire d’eau douce des bords du même bassin, par M. Boubée (6 juin) ;

24. Sur des batraciens fossiles et autres ossemens des calcaires tertiaires du Brabant. par M. Morren (7 nov.).

25. Note sur la position géologique du calcaire de la Brie, et en particulier de celui des environs de Champigny, par M. Dufresnoy (20 juin).

Objet de discussions intéressantes et du rapprochement de plusieurs coupes, par MM. Brongniart, Cordier, C. Prévost, D’Omalius, Underwood.

26. Observations recueillies par la Société, sur les terrains tertiaires des environs de Beauvais (course de septembre).

27. Coupe géognostique du département de l’Oise, entre Chezy et Gournay, avec profil, que M. le vicomte Héricart-Ferrand a fait exécuter à ses frais, et dont il a offert un exemplaire à chacun des membres (6 sept.).

28. Âge des grès marins de Lévignan, de Nantheuil-le-Haudouin et de Brégy (Oise), par le même (7 nov.).

29. Coupe de Lisy-sur-Ourques et de Saint-Aulde, près la Ferté-sous-Jouarre, par M. Lajoye (7 nov.).

30. Note sur les environs d’Épernay, par M. Deshayes (22 nov.).

31. Note sur une coupe géologique des environs de Pontchartrain, M. Boubée (18 juillet).

32. Strates découverts par le forage du puits artésien, voisin du Jardin des Plantes et de celui du faubourg Saint-Antoine (19 déc.).

L’histoire des terrains tertiaires a encore reçu des documens nouveaux de la part de MM. Boblaye et Rozet ; nous ne les avons point séparés de leurs descriptions géogn. de la Morée et de la Barbarie.


IVe série. ─ terrain secondaires.


Sur la limite encore, on peut placer les dépôts de Gosau, dont l’âge a été si contesté, et qui ont été considérés comme types de terrains tertiaires de transition.

33. Description de divers gisemens intéressans de fossiles dans les Alpes autrichiennes (Hallein, Gosau, Aussée), par M. Boué (7 mars).

C’est ce mémoire qui a été l’occasion des importans renseignemens que la Société a reçus de M. le comte Munster, sur plusieurs genres de fossiles des terr. secondaires, et de réflexions présentées par plusieurs membres, MM. Prevost, Boué, de Blainville, sur le mélange des fossiles de différens âges.

33 bis. Craie de Laversine, près Beauvais (course de la Société).

34. Notice sur l’âge des mines de sel de Cardone, par M. Dufresnoy (24 février).

35. Sur une lumachelle formée du pecten salinarius, par M. le comte de Munster (18 avril).

36. Note sur la position géologique des principales mines de fer de la partie orientale des Pyrénées, par M. Dufretnoy (6 déc.).

37. Notice de M. de Studer sur les Alpes bernoises, sur l’âge de leurs calcaires et sur leur relèvement par l’injection du gneiss. (22 novembre).

38. Observations de M. Voltz sur les coquilles fossiles de ces calcaires (id. 22 novembre).

39. Observations sur la crauiedes environs de Beauvais, le grès vert et le calcaire jurassique du pays de Bray, recueillies par la Société dans la course-de septembre.

40. Note sur les calcaires de la Rochelle, par M. Bertrand Geslin (7 nov.).

40 bis. Sur un fossile particulier du calcaire jurassique de la Répentie, prés de la Rochelle, par M. Fleuriau de Bellevue (18 av.).

Objet de rapprochemens intéressans par d’autres membres.

41. Mémoire sur le Liban et l’anti-Liban, par M. Botta fils (20 juin et 4 juillet).

42 à 45. Observations de M. de Munster sur le gisement et la distribution géognostique en Allemagne,

42 bis. des ammonées.

43. des nautilacées (orthocères et nautiles).

44. des bélemnites.

45. des nummulites.

Communications de divers membres relatives à l’âge de ces fossiles (24 janvier, 21 février, 7 mars, 2 et 19 mai, 22 nov.),

46. Sur les Icthyosarcolites, par M. Roulland (16 mai) ;

47. Sur les oolithes formées de coquilles multiloculaires, par le même (id.) ;

48 et 49. Sur les Coprolites ; doutes présentés sur quelques uns de ces corps par MM. de Blainville et Boubée (4 juillet) ;

50. Sur un poisson fossile (Zea) de la craie des environs de Troyes, par M. Clément Mullet (18 avril) ;

51. Sur des coquilles en partie gypseuses, en partie calcaires, du mont Warberg, près Heilbronn en Wurtemberg, par M. Boué (4 avril) ;


Ve série ─ mémoires particuliers de géographie géognostique.


52. Carte manuscrite de l’Irlande, par M. Weaver, communiqué, avec développement, par M. Boué (24 février) ;

53. Carte manuscrite du Vicentin, par M. Pasini, communiqué par le même ;

54. Sur la structure géognostique des environs d’Anduze, par M. J. Teissier (22 novembre) ;

55. Notes géologiques recueillies par MM. Barbe et Robert, dans un voyage fait en 1830 dans la Lorraine et l’Alsace (24 janvier) ;

56. Extraits d’un voyage dans l’Argolide et l’ile d’Égine, avec une carte et des coupes, par M. Boblaye ;

57. Observations sur la constitution géognostique de la Morée, par le même (24 janvier) ;

47 bis. Observations de M. Virlet sur la même contrée ;

58. Notice géognostique sur le pays parcouru par l’armée française dans l’expédition de Média en Afrique, par M. Rozet (24 janvier).

59. Note géognostique sur quelques parties de la Barbarie, par le même (21 mars).

60. Observations géognostiques faites dans le petit Atlas, par le même (20 juin) ;

61. Notice sur les environs d’Oran, par le même (21 nov.).

Enfin, M. Rozet a complété ses intéressantes communications en vous donnant une collection de trois cents échantillons de roches et de quatre-vingt-seize fossiles du pays qu’il a décrit.


VIe série ─ communications relatives à la direction des chaînes de montagnes, à leur soulèvement, à leurs différents âges.


62. Note de M. Studer sur la direction d’une certaine partie des Alpes (5 décembre) ;

63. Précis de quelques observations sur la structure et la direction des Pyrénées, par M. Reboul (5 décembre) ;

64. Note de M. Dufresnoy sur les quatre systèmes de direction que M de Beaumont et lui ont reconnus dans la même chaîne (5 décembre).

65. À ces trois communications on peut ajouter les détails que M. de Beaumont vous a présentés : Sur les différens systèmes de dislocation reconnus par M. Sedgwich dans les anciens terrains calcaires du nord de l’Angleterre, ainsi que la réponse du même géologue, M. de B., à l’opinion de M. Rozet sur différens âges de soulèvement dans l’Atlas, et les faits constatés dans le même esprit par M. Boblaye, en Morée, par M. Rozet, en, Barbarie, par M. Botta, dans le Liban. Voir aussi les § 2, 4, 5, 17, 19. 34, 36, 37. 39.


VIIe série ─ mélanges, théories et classifications.


66. Immédiatement après les travaux relatifs au redressement des couches et à la formation des montagnes, on peut placer les considérations générales sur l’importance des fossiles en géologie ; car il paraît y avoir une intime connexité entre les révolutions qui ont changé le relief des continents et les successions d’organisation.

Essai pour apprécier les avantages de la paléontologie appliqué à la géognosie et à la géologie, par M. Boué (19 décemb.) ;

Réflexions de M. Deshayes et de M Dufresnoy à ce sujet (id.) ;

67. Sur les faces polies de certaines roches, par M. Boué (4 avr.) ;

68. Observations de M. le comte de Montlosier sur la formation des lacs (5 septembre) ;

69. Sur diverses sortes de joints et de formes inorganiques des grandes masses minérales, par M. d’Omalius (18 avril) ;

70. Sur la classification des terrains, par le même (6 juin) ;

70. Tableau mnémonique des terrains primordiaux, par M. Boubée (7 mai) ;

71. Nouveaux moyens propres facilitera détermination des fossiles, par le même (4 juillet) ;

72. Considérations sur la procession des équinoxes et l’inclinaison l’axe de la terre, par M. Byarley (30 juin).


Ire série ─ période actuelle.


La société a reçu des communications relatives à l’action de la mer sur ses rivages ; aux phénomènes volcaniques, à l’action des eaux souterraines et à certains dépôts alluvions continentaux.

§ 1. L’un des mémoires les plus intéressans qui vous aient été présentés dans le cours de l’année expirée, l’un de ceux où l’examen des causes physiques actuellement agissantes puisse le plus éclairer les phénomènes des périodes antérieures, est celui de M. Boblaye sur les altérations des roches calcaires du littoral de la Grèce.

L’auteur vous a fait connaître les différentes zones d’action de la mer sur les calcaires durs de ces rivages ; il en a distingué trois : la première, qu’il nomme zone du flot, forme un talus sousmarin au niveau moyen de la mer ; elle se termine du côté du continent par des roches cariées, fracturées, parfois caverneuses, où le flot vient se briser, s’engouffre, et d’où il rejaillit en jets d’eau.

On doit retrouver de ces cavernes littorales aux anciennes limites des bassins marins ; elles se distingueront des cavernes d’érosion continentale, par un niveau à peu près constant, par des parois arrondies inférieurement, et par l’absence de de communication.

Aux produits de cette première zone du flot, M. Boblaye rapporte l’existence de quatre ou cinq terrasses semblant indiquer par des amas de coquilles et par les perforations des roches, autant de niveaux successif de la Méditerranée au-dessus de ses rivages actuels.

La seconde zone que l’auteur nomme zone noire ou cariée, se montre au-dessus de la limite supérieure du flot dans une épaisseur de sept ou huit mètres au plus. La roche y est corrodée et couverte d’aspérités sinueuses et réticulées, qui lui donnent l’apparence de récifs de polypiers. C’est à la surface de ces aspérités qu’on remarque presque constamment une substance d’un brun noir éclatant, mamelonnée, lisse, et ressemblant beaucoup au fer hématite.

Enfin, en continuant de s’élever au-dessus de la limite que la lame peut atteindre, on voit une zone blanche dont la surface est unie, et encore criblée en tous sens de très petites cavités et de sillons se ramifiant à l’infini, et se dirigeant suivant la ligne de plus grande pente.

Cette action ne s’observe plus à quarante mètres au-dessus et à deux mille mètres au loin de la mer ; elle paraît entièrement due à la dissolution des particules salines déposées par l’aura maritima, et se voit sur les monumens comme sur les roche naturelles. Dans l’intérieur des continents, dans les Apennins, dans les Alpes, fort loin et fort au-dessus de la mer, et au contact des sédimens d’époques différentes, on a décrit des surfaces de calcaires ainsi corrodées et sillonnées, qui peuvent bien annoncer de même d’anciens rivages et éclaircir la question si compliquée des émersions successives d’une surface continentale.

§ 2. ─ De tous les agens géologiques de la période actuelle, les mieux étudiés sont assurément les volcans ; et si les causes en sont encore à peu près inconnues, leurs produits du moins et les circonstances de leur dépôt, bien plus faciles à apprécier que les phénomènes exclusivement sous-aqueux, ont pu être scrupuleusement étudiés. Ce ne sont pas cependant les volcans extérieurs, quelle que soit l’énorme masse et la variété de leurs produits, qui pourraient répandre le plus de lumières sur les périodes géologiques plus anciennes. L’étude des volcans sous-marins, dont le nombre paraît être infiniment plus considérable que celui des volcans terrestres, présenterait de bien plus piquans résultats, s’il était possible d’en étudier toutes les circonstances.

On verrait l’alternance de leurs produits primitifs ou remaniés par les eaux, avec les couches marines ; alternances ou infiltrations dont les terrains de sédiment présentent tant d’exemples (le val de Ronca, le val di Noto, pour les basaltes, et tant d’autres pour les roches cristallines ignées, réputées plus anciennes). On étudierait les modifications produites sur les sédimens calcaires par les roches brûlantes ou par des vapeurs acides ; l’influence d’un sol soulevé sur les strates déjà déposés à sa base ; l’influence sur le niveau des eaux de l’apparition de montagnes au milieu d’un bassin ; les diverses sortes d’altérations que la pression, les courans et la nature du liquide, favorisant le jeu des affinités chimiques, doivent faire éprouver aux coulées ou aux cendres, ou même aux parois intérieures des cratères. On étudierait encore la destruction et l’enfouissement des êtres marins dans le voisinage de ces volcans sous-aqueux ; ce qui pourrait expliquer la réunion sur un petit, nombre de points, de bancs de poissons frappés d’une mortalité spontanée et simultanée. On apprécierait peut-être l’une des principales causes du développement de certaines classes amies d’une haute température, comme paraissent être les polypes coralligènes qui entourent de leurs produits tant d’îlots volcaniques de l’Océan austral. Ce sont autant de questions qui, soulevées par l’étude des terrains volcanico-marins pourraient être éclairées ou résolues par l’étude des volcans sous-marins actuels ; et sans doute on prendrait sur le fait la formation des basaltes, des trachytes, des gypses, des dolomies, du sel gemme, du soufre, etc.

L’histoire conserve et la nature actuelle offre de nombreux témoignages de l’existence de ces sortes de volcans, tels que les îles Santorin, dont la principale éruption est du commencement du dix-huitième siècle, une partie des îles Lipari, quelques unes du golfe de Naples, une partie de celles des Açores, des Canaries, des Antilles, ces nombreux îlots à lagunes centrales, de l’Archipel austral, etc. Mais ils ne se manifestent pas toujours par l’éruption au-dessus du niveau de la mer, d’un sommet cratériforme : ce ne paraissent être, le plus souvent, que des fumerolles sulfureuses si connues dans l’Archipel grec, des dégagemens de vapeurs, des jets d’eau, ou des sortes de trombes marines, des oscillations des eaux, des bancs à fleur d’eau, des crêtes de roches sous-marines, des eaux fortement colorées, etc., etc.

Enfin ce sont des volcans qui tendent à devenir extérieurs : ce qui a donné lieu à diverses théories de soulèvement, d’éruption, et même de séparation complète de masses flottantes, comme on le voulait croire de Santorin. Rarement les géologues ont eu occasion d’observer l’instant précis où le terrain volcanique sortait des eaux, et d’en étudier les premiers phénomènes. Cette circonstance, qui s’était présentée en 1811 : pour l’île de Sabrina, dans les Açores, s’est reproduite en juillet 1831 dans la mer de Sicile, et vous savez l’intérêt général qu’elle a excité. Ce phénomène arrivait d’autant plus à propos que jamais l’esprit des géologues n’avait été plus diversement dirigé vers la question des soulèvemens, et qu’il était important de reconnaître s’il y avait là soulèvement ou éruption.

L’îlot volcanique qui a surgi dans le commencement de juillet, entre l’île volcanique de la Pantellerie et Sciacca, sur la côte occidentale de Sicile, a été presque aussitôt observé par un célèbre géologue prussien, M. F. Hoffmann, par plusieurs voyageurs de la marine anglaise, et par l’un de vos anciens vice-présidents, M. Constant Prévost, spécialement chargé par l’Académie des Sciences d’aller étudier, dans l’intérêt de la géologie, ce point nouveau du globe dont le gouvernement français envoyait constater la position réelle dans l’intérêt de la navigation.

Je ne vous reproduirai point le récit succinct qui vous a été communiqué des premières observations de M. C. Prévost. Vous l’avez suivi avec un vif intérêt sur cette île qu’il a mesurée, étudiée sous tous ses aspects. À son retour il vous offrira la description la plus complète du phénomène, envisagé tant en lui-même dans ses différentes phases que dans ses rapports avec l’ensemble des autres phénomènes volcaniques des contrées environnantes, objet spécial de sa mission scientifique. Mais je ne puis me refuser à vous retracer, en attendant, quelques traits de la courte existence de cette terre volcanique presque aussitôt détruite que formée, et dont on suit sans interruption tous les paroxysmes. J’en emprunte les détails aux différens récits qui ont été publiés, sans en discuter la valeur.

On a vu naître, s’agrandir, puis diminuer et disparaître à une grande profondeur sous les eaux, après six mois d’existence, cette île successivement nommée Nerita-Ferdinandea-Graem-Hotham-Corao-Julia, que semblaient devoir se disputer plusieurs grandes puissances, et qui n’existe déjà plus que dans les annales géologiques.

Des secousses de tremblemens de terre s’étaient fait ressentir, du 28 juin au 2 juillet, sur la côte occidentale de Sicile, dans la direction du S. O. au N. E., et, suivant une observation curieuse de M. Hoffman, parallèlement à la ligne des phénomènes volcaniques de cette contrée. Le 28 juin, le vaisseau de l’amiral anglais Pultney-Malcolm, traversant la place où l’ile a surgi, éprouva les mêmes secousses que s’il eût heurté contre un banc de sable.

Le 8 ou 10 juillet, un bâtiment sicilien aurait vu s’élever de la mer, entre la Pentellerie et la côte de Sicile, une masse d’eau qui surgit jusqu’à soixante pieds de hauteur, sur une circonférence d’à peu près quatre cents brasses. Cette sorte de trombe, difficile à concevoir sur une aussi lange base, et qui n’était peut-être déjà que la masse vaporeuse elle-même, était accompagnée de détonations violentes, et aurait été remplacée un peu plus tard par une épaisse vapeur aqueuse, s’élevant jusqu’à près de 1,800 pieds.

Le 18, à son retour de Girgenti, le capitaine du même bâtiment, Jean Conrao, dit avoir reconnu qu’à la place où il aurait ainsi vu la mer se soulever était apparue une terre ayant la même étendue que la masse d’eau soulevée. Cette île, haute seulement alors de douze pieds, présentait, aurait-il dit, vers son centre un cratère qui ne cessait de projeter des matières volcaniques et d’immenses colonnes de vapeur. Ce premier sommet n’était sans doute qu’un des bords du cratère. La mer était couverte aux alentours de scories, de cendres délayées ou suspendues, et de poissons morts. Il semble que les apparences lumineuses ne se sont pas manifestées dès les premiers momens de l’émersion des bords inégaux du cratère.

Du 13 au 22 juillet, le volcan était dans sa plus grande activité, vomissant d’énormes colonnes de vapeurs noires, de matières pierreuses, de cendres rouges, offrant, ainsi que l’électricité très vive de l’atmosphère, l’apparence de flammes ; de violentes détonations se faisaient entendre ; les explosions se renouvelaient toutes les deux heures.

Les voyageurs qui observèrent l’île à cette époque et vers la fin de juillet, particulièrement le capitaine anglais Swinburne, auteur d’un rapport au vice-amiral anglais en station à Malte, sir Hotham et M. Hoffmann la trouvèrent haute d’environ 50 à 90 pieds et d’une circonférence de trois quarts de mille anglais. Elle était alors presque circulaire, son cratère ne paraissait plus vomir que des vapeurs aqueuses avec odeur sulfureuse.

Le 4 août, elle aurait atteint trois milles de circonférence.

Le 25 août, un voyageur anglais lui trouva deux milles de tour, ou 14000 palmes ; elle commençait à diminuer sous l’action érosive des vagues qui avaient déjà formé, des débris du cratère, une sorte de grève à l’entour. Dès-lors on ne voyait plus dans le cratère que de l’eau bouillante d’où s’échappaient toujours d’épaisses vapeurs. Les bords, très inégalement élevés par les déjections successives du cratère, avaient alors trente, quatre vingts et deux cents pieds de hauteur. L’effervescence volcanique d’éruption était déjà entièrement calmée.

Le 28 septembre, lorsque M. C. Prévost visita l’ile, elle avait, d’après des mesures plus scrupuleusement prises qu’aucune de celles précédemment indiquées, sept cents mètres de circonférence et trente à soixante-dix de hauteur ; elle paraissait de loin partagée en deux mornes distincts. Il reconnut un cratère d’éruption presque central, rempli d’eau bouillante, et dont les bords avaient été uniquement formés, ainsi que l’étroite grève circulaire et tout l’ensemble de l’ilot, par l’éjection de matières meubles incohérentes (scories, ponces, rapilli, et surtout cendres) stratifiées, en sens diversement incliné autour de la bouche cratériforme. Aux débris volcaniques étaient mêlés quelques fragmens de calc. dolomitique. Le sol était brûlant et lançait par des crevasses et par de petits monticules des gaz non inflammables, des vapeurs blanches sortaient aussi du cratère et de la mer à l’entour, Mais plus de détonations, ni d’apparences lumineuses, ni d’éjection de matières solides ; la destruction avait commencé à succéder à une création première. Les vagues avaient déjà violemment rongé les bords de l’ile, et les parties les plus élevées étaient dans un état de désagrégation qui annonçait une destruction prochaine.

M. C. Prévost présuma que le volcan avait eu des coulées sous-marines, et que l’apparition du cratère si visible d’éruption avait pu être précédée du soulèvement du sol sous lequel surgissait le volcan, et qui parait avoir été de cinq à six cents pieds sous le niveau de la mer. Dans ce cas, l’îlot aurait été entouré d’une ceinture de roches sous-marines, qui cependant auraient pu être formées par les pentes inégales du cône volcanique, non moins que par les bords du massif soulevé.

Un mois après le passage de M. C. Prévost (le 27 octobre), un Anglais qui visita l’ile, ne vit plus qu’une plaine unie presqu’au niveau de la mer, et vers le milieu un monticule de sables et de scories terminé à pic de toutes parts, le tout ayant une circonférence de deux mille palmes, c’est-à-dire déjà sept fois moindre qu’à la fin d’août. Ce voyageur dit qu’on ne voit pas La moindre apparence de cratère ; seulement il signale à l’ouest du monticule, sur la plage, un petit lac d’environ cent soixante palmes de tour, qui contenait de l’eau bouillante, et d’où s’échappaient des fumerolles. Il est évident, quoique l’auteur italien, M. Marzola, qui a publié ce récit avec quelques vues de l’île qui vous ont été communiquées, ne l’ait pas exprimé, que c’était le cratère reconnu presque entier par M. C. Prévost, et dont les bords n’existaient plus que du côté du tertre central, primitivement bien plus élevé.

Cette rapide altération de la physionomie extérieure d’un sol qui semblerait devoir être aussi facilement reconnaissable que la bouche d’un volcan, ne montre-t-elle pas combien les apparences actuelles des terrains représentent peu leur état primitif ?

Il parait que depuis novembre les vapeurs ont peu à peu cessé, et que de hautes vagues ont de plus en plus démantelé, jusqu’à fleur d’eau, les vestiges du cratère, suivant les prévisions de M. C. Prévost.

Vers la fin de décembre, quelques journaux ont annoncé que sur l’emplacement de l’île on avait vu surgir des jets d’eau semblables à ceux qui auraient précédé sa première apparition ; mais ce fait qui semblait annoncer une nouvelle éruption n’a encore été authentiquement vérifié.

On a dit aussi qu’un nouvel îlot avait apparu dans le voisinage du premier ; ce serait assez présumable, puisque sur plusieurs points environnans on a remarqué des fumerolles et des eaux troubles qui provenaient de la même action volcanique ; mais ce fait est encore moins certain.

Les nouvelles du commencement de janvier ont appris qu’il ne restait plus alors de l’ile que des brisans sous-marins sur lesquels la mer battait avec violence. À la fin du même mois et en février, nous apprenons de différentes sources qu’on a reconnu une hauteur de cinquante, de cent et de cent cinquante pieds d’eau au-dessus du cône solide. Cette disparition graduelle de l’ile doit-elle être attribuée à des causes mécaniques ou à un agent physique plus intérieur ; c’est-à-dire l’action des vagues et les influences atmosphériques ont-elles seules contribué à dégrader si rapidement le sol extérieur, ou bien doit-on reconnaître un affaissement résultant des mêmes causes qui auraient produit un cratère de soulèvement ? Les premières circonstances de la désagrégation et de la destruction progressive de l’îlot ne laissent pas douter que l’action mécanique n’ait d’abord été la seule, comme son origine a été si évidemment analogue à celle de tous les cratères d’éruption. Mais cet abaissement considérable et rapide de cent cinquante pieds au-dessous du niveau de la mer n’est peut-être pas uniquement le résultat de ces désagrégations. D’un autre côté, il paraît évident que celles de ces sortes d’îles volcaniques dont l’existence a été plus durable, n’ont été ainsi préservées de l’action érosive des eaux que par la présence de coulées solides servant de lien aux cendres incohérentes. Selon M. le capitaine Lapierre, ce n’est point sur le banc de Nérita, comme le répètent la plupart des premières descriptions, que s’est élevé cet îlot. M. C. Prévost, qui est retourné sur la côte O. de la Sicile quatre mois après sa première visite à l’île, aura constaté tous ces faits.

La dernière éruption du Vésuve qui a été assez violente, et le désastreux tremblement de terre de Foligno, coïncident d’une manière assez remarquable, moins avec l’éruption qu’avec la disparition de l’activité volcanique de l’île.

§ 3. Rien n’est plus propre que la formation de ce volcan, à expliquer l’origine analogue des îles Lipari, également volcaniques, mais montrant des produits de différentes époques d’éruption : de ces îles, les unes sont centres de cratères, les autres parties démantelées d’un foyer volcanique commun. M. C. Prévost les a soigneusement étudiées et en a distingué plusieurs âges. La description de l’une d’elles, de Stromboli, vous a été adressée par M. Donati de Naples ; il fait connaître autour du foyer, actuellement ignivome, sept bouches placées sur une ligne du S. E. au N. O., il en a vu cinq à la fois en activité plus ou moins forte, jetant des flammes, de la fumée, des vapeurs accompagnées d’éjections de matières fondues et pulvérulentes, de détonations et de tremblemens du sol ; il fait connaître les matières projetées par chacune de ces bouches. Les différentes crêtes de l’ile sont formées par les produits d’éruptions d’époques différentes et par des laves pétrosiliceuses, porphyriques, ou trachytiques, toutes à pyroxène.

Dans la partie méridionale de l’ile se voit un cratère éteint, large d’un mille, profond de trois cents p., nommé la plaine de Portella, d’où sont sorties dans toutes les directions de très nombreux courans de laves trachytiques, porphyriques et basaltiques, séparées par des sables, des pouces et des scories. Sur un seul point on compte plus de douze de ces alternances.

M. Donati n’a vu dans cette île que des cratères d’éruption et ne parle point des cratères de soulèvement, adeptes par beaucoup de géologues d’après les ingénieuses théories de M. de Buch.

Il signale encore sur plusieurs points de l’ile, entre autos vers le sommet de l’un des cratères en ignition des fumerolles qui déposent des efflorescences muriatiques, et altèrent les roches ignées plus anciennes. Il a observé, au milieu des débris de scories, des fragmens de syénite, et un gros bloc de granite qui, outre ses élémens constitutifs, renfermait encore du pyroxène.

Si ce bloc que signale M. Donati, comme étant granitique, est en effet analogue aux granites anciens, sauf la présence du pyroxène, doit-il être regardé comme de formation moderne, ou ne peut-on pas y voir une application de la curieuse découverte de M. Gustave Rose, sur l’identité du pyroxène et de l’amphibole, fermés à des températures différentes ?

D’autres observations, relatives aux terrains volcaniques de l’île d’Égine et de la Barbarie, vous ont été communiquées par MM. Boblaye et Rozet ; pour ne point détruire l’ensemble de leurs descriptions géologiques, je n’en isolerai point ici cette partie.

$ 4. ─ À la question des phénomènes volcaniques et particulièrement des tremblemens de terre, se rattache le fait des colonnes du temple de Puzzoli, percées par des coquilles lithophages, fait qui a été l’objet de tant de recherches et de discussions.

La communication faite à la Société par M. le doct. Roberton, de coquilles marines recueillies par lui dans le sol environnant le temple, coquilles reconnues pour être analogues à des espèces vivantes aujourd’hui sur le rivage voisin, a donné lieu, dans le sein de la Société, à un nouvel examen des causes de la perforation de ces colonnes.

Vous avez entendu à ce sujet les observations et les opinions de plusieurs membres ; un rapport devait même vous être fait, et il m’a semblé que ce pouvait être ici l’occasion de résumer les divers sentimens des géologues. Celui de vos membres qui devait vous présenter ce rapport, M. C. Prévost, ne terminera pas son voyage sans recueillir sur les lieux mêmes, dans le golfe de Naples, tous les faits propres à l’éclairer.

Je ne vous rappellerai qu’une partie des explications si opposées, plus ou moins susceptibles d’objections, et la plupart si peu vraisemblables, qui en ont été imaginées. On a dit que les colonnes avaient pu être retirées de la mer ainsi perforées avant d’être employées au temple (Spallanzani). On a dit encore (Raspe) qu’elles étaient peut-être percées même avant d’être taillées, et que le niveau des pholades sur les colonnes correspondait au niveau d’un banc percé par les coquilles lithophages, avant la retraite des eaux marines. Selon d’autres encore, après l’enfouissement du temple sous le tuf volcanique, il se serait formé autour une excavation qui devint un lac salé où les pholades auraient vécu, et qui même eût pu avoir une destination artificielle pour pêcherie, piscine ou autrement (Goëthe, Desmarets, Pini, de Jorio, Daubeny).

Mais les deux opinions les plus vraisemblables étaient celles de l’élévation et de l’abaissement successif ou de la mer ou du sol sur cette partie de la côte.

Il s’élevait contre la première, ou l’élévation de la Méditerranée à une vingtaine de pieds au-dessus de son niveau actuel, à une époque très rapprochée de nous, trop d’objections historiques et physiques pour qu’elle obtint généralement du crédit, quoique soutenue par Ferber et Breislack.

Restait donc la seconde, qui est en effet adoptée le plus généralement, quoique la plus ancienne, que MM. Forbes et Lyell ont le mieux développée et appuyée du plus grand nombre d’observations locales, positives (Forbes, Edimb., journ., oct. 1829. ─ Lyell, princ. of geol., I p. 449), et que M. Hoffman a aussi adoptée.

Cette explication, qui suppose la submersion et l’émersion de l’édifice par l’abaissement et le soulèvement alternatif du continent, réunit en sa faveur le plus de témoignages empruntés soit à l’histoire, soit à la géologie.

Découvert en 1749, et déblayé, l’année suivante, des cendres et vases marines dans lesquelles il était enfoui, l’édifice fut nommé dès-lors temple de Sérapis, et regardé comme consacré à cette divinité égyptienne dont le culte admettait dans ses rites l’usage de l’eau minérale. On voit en effet dans son enceinte une source chaude qui se joint au plan particulier de l’édifice pour ne pas laisser douter que ce ne fût, dès l’origine, un de ces nombreux établissemens thermaux, la plupart sous l’invocation de quelque divinité, que les anciens fréquentaient dans le golfe de Naples, dont Sidoine Apollinaire parle encore vers la fin du cinquième siècle, et dont l’usage s’est perpétué a travers toute la durée du moyen âge.

Construit à la fin du deuxième ou du troisième siècle, en grande partie ruiné dans le sixième ou septième par les Goths et les Lombards, cet édifice aurait été, en 1198, en partie rempli de cendres par l’éruption de la Solfatare, et ses débris auraient été ainsi préservés pour l’avenir de l’action érosive des secousses du sol.

En 1488, un grand tremblement de terre qui ruina Pouzzuole et toute la contrée environnante, l’aurait plongé sous la mer avec d’autres édifices de la côte dont une partie se voit encore sous les eaux ; et des sédimens marins auraient achevé de le combler jusqu’à la hauteur de dix pieds au-dessus de la base des colonnes. C’est en effet à cette hauteur qu’on observe la zone percée par les coquilles lithophages, dans une épaisseur de six pieds au-dessus.

En 1530, le témoignage de Loffredo, auteur presque contemporain, indique positivement que la mer baignait toute la plaine basse dite la Starza, dont le temple fait partie.

En 1538, le 19 ou 20 de septembre, se manifesta la terrible explosion suivie de l’apparition subite du Monte-Nuovo. Elle produisit une oscillation en sens inverse de la première, et souleva le sol où étaient ensevelis les débris du temple, mais non point à la même hauteur que son niveau primitif, puisque le pavé du temple est encore aujourd’hui à un pied au-dessous du niveau de la mer qui n’en est distante que de cent pieds.

L’édifice n’aurait donc été que cinquante ans environ à dix-huit ou vingt pieds sous les eaux, et les coquilles lithophages n’auraient eu que ce temps pour opérer leurs perforations. Spallanzani, je ne sais d’après quelle base, avait conclu du seul examen de ces cavités, et sans témoignage historique, que les modioles n’avaient pas dû creuser les colonnes pendant plus de cinquante ans. C’est aussi dans cet espace de temps, si toutefois il est incontestable que l’exhaussement du sol n’ait été le produit que d’un seul tremblement de terre dans une contrée où ce phénomène est si fréquent, que se seraient formés les lits de vases marines remplies de coquilles, de débris de marbre, et alternant avec des cendres et des rapilli dont le temple et le rivage conservent tant de traces.

Au pied des falaises verticales de tuf endurci, qui forment le rivage depuis Naples jusqu’après Pouzzole, et au pied du Monte-nuovo, le terrain méditerranéen forme un second étage, épais d’une vingtaine de pieds au-dessus des eaux et en talus vers la mer. C’est de ce dépôt moderne volcanico-marin, où il était enseveli comme Pompéi dans ses cendres volcaniques, que le temple a été exhumé vers le milieu du dernier siècle. C’est là qu’ont été recueillies les coquilles que vous communiquées M. Roberton, et que MM. Forbes et Lyell en ont aussi reconnu plusieurs espèces, toutes analogues à celles vivant encore dans la même baie. C’est aussi dans ces couches de vase marine ne gisaient de nombreux fragmens de poteries, de marbre, don les cassures sont couvertes de serpules, de colonnes, dont une a présenté à M. Underwood des trous de coquilles perforantes, aux deux extrémités.

Combien d’autres exemples ne voit-on pas sur les côtes de la Méditerranée, même ailleurs que dans le golfe de Naples, de ces immersions d’anciens édifices sous les eaux de la met par l’effet des tremblemens de terre ?

§ 5. À l’histoire des mouvemens du sol, pendant l’époque actuelle constatés durant l’année dernière, se rattache encore cet affaissement décrit, aux environs de Ratisbonne, par M. le colonel Peterson. Le sol supérieur à des cavités souterraines, s’est enfoncé de seize à vingt pieds, sur 80 arpens, avec un grand dégagement de calorique. Les nuages de poussière, qui ont dû en résulter, auraient pu faire supposer, comme il y a peu d’années sur les bords du Rhin, un mouvement volcanique interne ; mais, de part et d’autre, le phénomène paraît avoir été uniquement mécanique,

§ 6. Si le sondage des puits artésiens, qui fait chaque jour plus de progrès en Europe, comme vous en avez eu la preuve par le rapport de M. Boué, est d’une si haute utilité sociale, s’il fournit des renseignemens précieux sur la température du sol intérieur, sur la stratification et sur la présence de minerais utiles à de grandes profondeurs, ce phénomène peut aussi, envisagé sous un autre point de vue, éclairer la question des cours d’eau souterrains.

Les eaux jaillissantes se rattacheraient ainsi à un ordre de faits dont le rôle géologique n’a pas été sans importance durant les périodes antérieures : je veux parler des sources intermittentes, des eaux qui s’engouffrent pour ne reparaître à jour qu’après un assez long trajet souterrain, comme on en voit fréquemment dans les pays de craie à silex, de celles qui sortent brusquement avec une grande abondance d’eau ; de celles qui traversent encore périodiquement des cavernes, suivant les crues plus ou moins fortes des courans extérieurs, suivant les barrages accidentels, et qui ont contribué et continuent à les remplir de graviers et d’ossements.

Les géologues de l’expédition de Morée, MM. Boblaye et Virlet ont observé dans ce pays un phénomène qui peut éclairer vivement la question des eaux souterraines, en même temps que celle des alluvions continentales : ce sont les katavotrons des vallées closes de la Morée centrale, sortes de gouffres ou se précipitent en tourbillonnant les eaux torrentielles amassées durant les saisons pluvieuses, entraînant avec elles, après en avoir déposé une partie sur les plaines superficielles, le limon rouge qui les colore et les squelettes d’animaux, les débris de mollusques et de plantes, les graviers qu’elles introduisent dans les cavités souterraines d’où elles ressortent pures, limpides et douces, souvent à une assez grande distance dans la mer. Ce phénomène, qui sert à expliquer d’une manière si satisfaisante le remplissage de la plupart des cavernes, ne peut-il aussi expliquer certains puits ou canaux sinueux, remplis de sables, de graviers qu’on ne voit point traverser les couches supérieures, et dont la présence au milieu de bancs réguliers à d’assez grandes profondeurs, a fait plus d’une fois illusion. C’est ainsi que dans les environs de Paris, surtout du côté de Triel, de Nanterre et de Sèvres, des lits ondulés de graviers et de limons ferrugineux, observés entre les systèmes inférieur et moyen du calcaire grossier, considérés par M. Brongniart lui-même comme ayant été déposés dans des cavités sinueuses à parois lisses, formées avant le calcaire du second étage, pourraient bien n’être que les témoins de ces anciennes eaux souterraines.

Quoi qu’il en soit de ces rapports plus ou moins réels des eaux souterraines avec certains dépôts de sédimens, les deux faits singuliers dont vous avez eu connaissance, à l’occasion des puits artésiens, démontrent suffisamment que les eaux jaillissantes ne proviennent pas uniquement de minces nappes d’eau au contact de couches imperméables, et résultant de filtrations à travers des couches de sables, mais qu’elles traversent de véritables canaux, ou du moins qu’elles ont communication avec des cours d’eau superficiels.

Le premier de ces faits vous a été indiqué par M. Dujardin, professeur de chimie à Tours, qui s’est occupé avec un très grand soin des fossiles de la craie de ce pays. Il a observé, à la fin de janvier 1830, que dans le puits foré ouvert à Tours en 1829 jusqu’à une profondeur de trois cent trente-cinq pieds, au milieu de la craie inférieure, l’eau s’étant élevée durant plusieurs heures avec une grande vitesse, avait amené beaucoup de sable fin et de petits fragmens d’épines, des graines de plantes, la plupart marécageuses (galium fuliginosum), ainsi que des coquilles d’eau douce et terrestres non altérées (Planorbis marginatus, Helix rotunda et striata).

De leur état de conservation et de la maturité des graines, M. Dujardin a pensé pouvoir conclure que ces eaux et les corps étrangers qu’elles ont entraînés, n’avaient pas mis plus de trois ou quatre mois à descendre de quelque vallon humide de l’Auvergne ou du Vivarais. Mais cette présomption ne porte-t-elle pas un peu loin la source de ces corps organiques, et n’ont-ils pu être entraînés dans le courant souterrain principal par quelque petit affluent de source bien plus rapprochée ?

Un second fait de ce genre est venu récemment à la connaissance de la Société. L’eau d’un puits foré à Riemke, près de Bochum en Westphalie, a amené jusqu’à son orifice, de la profondeur de cent quarante-trois pieds, de petits poissons longs de trois à quatre pouces ; les cours d’eau superficiels les plus voisins sont à deux ou quatre lieues.

Sur quelques graines, coquilles, poissons, sables ou graviers, qui, de ces profondeurs, parviennent à la surface, combien ne s’arrêtent pas en route dans les sinuosités des canaux que ces objets finissent par obstruer. Que les courans, par suite de ce remplissage, viennent à changer de direction, voilà pour les observations futures la source de plus d’une erreur, ou du moins l’explication très naturelle de faits qui déjà ont embarrassé ou trompé les géologues, et surtout de l’intercalation d’amas de matières hétérogènes traversant des bancs réguliers.

§ 6 bis. ─ Quant à d’autres faits relatifs aux eaux souterraines, l’histoire des cavernes bientôt nous en fournira. Je me bornerai à vous rappeler ici, messieurs, la fontaine intermittente dont M. Robert vous a signalé l’existence à Massevaux dans les Vosges, et le dépôt épais de travertin, observé, par le même géologue, dans la profonde vallée de Charmoz, près de Lussel, et dans le voisinage de minerais de fer pisolithique formés dans des vallées, et probablement dans des circonstances semblables.

§ 7. ─ M. Robert nous a fait connaître que la température du puits d’exploitation de la mine de sel de Dieuze (Meurthe) à 400 pieds de profondeur, au niveau de la huitième couche de sel exploitée, qui est la plus épaisse, s’élevait à 15° 7/10 cent. L’observation présentée à la Société en 1860 par M. Fleuriau de Bellevue, sur le puits foré de la Rochelle, indiquait à 369 pieds une température de 18° 12 cent., et une augmentation sur la température moyenne du pays, d’un degré par 19,71 m., c’est à peu près la proportion la plus habituelle (1° par 25 m.), d’après le relevé des nombreuses observations recueillies par M. Cordier, sauf certains excès locaux extraordinaires en plus ou en moins, attribués par M.Cordier à l’épaisseur variable de l’écorce terrestre.

§ 8. — M. Daubeny poursuit ses intéressantes recherches sur les eaux thermales et sur leurs relations avec les phénomènes d’origine ignée, et avec les anciens foyers volcaniques, relations qui paraissent jouer un grand rôle dans la théorie de la terre, ainsi que MM. Brongniart et Cordier le soutiennent depuis longtemps. M. D. a retrouvé dans plusieurs eaux thermales des Alpes, et dans toutes celles d’Angleterre, l’azote, dont il avait déjà constaté la présence dans l’eau de plusieurs autres sources chaudes où ce gaz se trouve rarement seul. Ces eaux thermales, gazeuses ou acidules, paraissent suivre la grande faille du calcaire de Derbyshire et de l’Yorckshire, de même qu’elles sont, dans les autres pays, liées à quelques vestiges d’une action ignée plus ou moins ancienne. Il en a conclu de nouveau une oxcidation lente de l’écorce du globe et des phénomènes naissant dans cette écorce, de préférence à la théorie du feu central. Les deux opinions sont défendues par des savans d’un égal mérite ; M. Ampère s’est prononcé pour celle qu’appuie M. Daubeny. Vous avez vu, par le rapport de M. Boué, quels développemens a pris cette branche nouvelle de la géologie (Hist. des sources min.), qui s’est surtout enrichie des travaux de MM. Osann, Stuke, Stifft et Keferstein.

§ 9. — À un autre ordre de phénomènes, se continuant encore de nos jours, à celui des tufs et des tourbes d’origine lacustre ou continentale, se rattache la découverte des ossemens de chiens, de cochons, de castors et de loutres enfouis dans les tourbières du Brabant ; M. Morren les a trouvés gisans en fort grand nombre, surtout ceux de chien d’une grande taille (sur dix crânes neuf de cette espèce) à 2 m., sous la tourbe et au contact du sable qui forme la base des tourbières de ce pays.

§ 10. — Guidée par M. Graves, qui explore depuis plusieurs années avec tant de zèle la géologie du département de l’Oise, la Société a observé près de Saint-Germer et Goincourt, entre Gournay et Beauvais ; un dépôt tourbeux intéressant sous plus d’un rapport. On y voit une représentation parfaite, durant la période actuelle, des argiles à lignites fluviatiles ou lacustres d’un âge plus ancien. Cette tourbe, pénétrée d’une aussi grande abondance de fer sulfuré que les lignites tertiaires de Picardie, est de même exploitée pour en extraire de l’alun et du vitriol. Ce lignite pyriteux acquiert une épaisseur de 20 pieds et présente plusieurs alternances d’argiles, de galets, de graviers, et de lignite compacte ou friables ; des ossemens de bœuf, de cheval, de cerf et de chevreuil se rencontrent abondamment dans les différens lits. On y voit un amas d’arbres renversés formant une sorte de couche, et parmi lesquels on reconnaît des saules, des noisetiers et des bouleaux. Nous visitâmes, M. Prévost et moi, ce même dépôt, il y a cinq ou six ans, et nous fûmes frappés de l’étonnante similitude que l’ensemble de ces couches offrait avec les argiles à lignites du Soissonnais, et même avec certains lignites d’argiles de la formation jurassique, quoique d’un âge si différent… À la vérité, le dépôt de Beauvais est exclusivement continental et sans nul mélange marin, dont on voit tant d’exemples dans plusieurs baies des deux rives de la Manche.


IIe série. ─ terrain diluviens.


§ 11. — Que doit-on entendre par dépôt ou terrain diluvien faut-il le considérer comme résultat d’une cause unique et générale qui séparerait d’une manière tranchée les époques géologiques de l’époque historique ? Est-ce au contraire le produit de plusieurs inondations, de causes variables suivant les temps et les localités ? Et faut-il admettre un passage insensible des temps anciens à l’époque actuelle qui présenterait les mêmes lois et la plupart des mêmes phénomènes que les autres périodes géologiques ? M. Tournal, en nous rappelant cette difficile alternative, objet de tant de discussions, s’est prononcé pour la seconde opinion, celle qui a gagné le plus de partisans, après avoir été long-temps soutenue par un de vos membres, M. C. Prévost. Il vous a aussi exposé la difficulté de préciser rationnellement la valeur et les limites du mot fossiles, dans le but de déterminer que les os humains trouvés par lui et par quelques autres géologues du midi de la France, dans les cavernes à ossemens, étaient bien fossiles et contemporains des espèces éteintes avec lesquelles ils ont été découverts.

D’un autre côté cependant, la destruction de ces mammifères paraissant coïncider avec le dépôt de la plus grande masse de diluvium, les ossemens humains auraient été, suivant l’opinion d’un autre géologue du midi, et de M. Tournal lui-même, enfouis par cette même grande catastrophe plutôt que par aucune autre des causes secondaires et moins évidentes dont M. Tournal admet la continuation. Le fait essentiel était de montrer le mélange intime ; de prouver que nulle cause postérieure ne pouvait avoir opéré un remaniement de débris dont le dépôt et d’êtres dont l’existence peuvent avoir été séparés par un très grand espace de temps, et sans doute par l’une de ces révolutions qui ont si puissamment modifié le relief des continents. Mais vous savez, messieurs, que les conclusions de tous les géologues du midi (hors M. Teissier), auteurs de ces intéressantes découvertes, ont été pour la contemporanéité de l’homme et des grandes espèces détruites d’ours, hyènes, de cerfs, auxquelles ils en ont trouvé les ossemens associés. Cette question a même remplacé, dans l’histoire des cavernes, celle à peu près résolue du remplissage de la plupart de ces cavités par un violent agent extérieur, par des cours d’eau en partie superficiels, en partie souterrains, opinion que M. C. Prévost s’est surtout efforcé d’établir et que MM. Bertrand Geslin et Marcel de Serres ont aussi fortement soutenue, contre l’opinion ingénieuse de M. Buckland, mais trop exclusive, qui tendait à se généraliser, de l’habitation de ces grottes par des carnassiers, surtout par des hyènes qui y auraient entraîné les os d’animaux paisibles, leurs contemporains.

C’est à cette discussion plus qu’à toute autre qu’il convient d’apporter l’esprit d’éclectisme si nécessaire en géologie ; car nul phénomène peut-être plus que celui des cavernes à ossemens n’a été, malgré son apparente uniformité, le résultat de plus de modifications secondaires, indépendantes d’une première cause effectivement plus générale. Des cavernes auront été remplies par les dépouilles de mammifères qui y seront morts naturellement ; d’autres l’auront été, en partie par cette cause, en partie par les débris qu’y entraînèrent des animaux carnassiers ; le plus grand nombre, toutefois, aura été rempli par les eaux courantes, qui ont également comblé les fissures superficielles et formé les brèches osseuses avec les mêmes limons et graviers.

Si le remplissage de la plupart des cavernes s’est opéré pendant la période tranquille qui a précédé le dernier grand soulèvement de montagnes, si le remplissage d’un grand nombre d’autres n’a été au contraire que le résultat de cette cause violente, combien de causes postérieures, dont on a tant de preuves et d’exemples, ont pu modifier ces plus anciens dépôts, telles que l’introduction d’animaux vivans plus modernes qui y seront morts, telles que le passage plusieurs fois répété et interrompu d’eaux courantes, qui auront charrié les premiers limons par les fentes supérieures, qui en auront ensuite entraîné et mêlé de nouveaux.

Mais en restreignant la question des cavernes, à celle des ossemens humains qu’on y a quelquefois rencontrés, n’est-il pas évident que le doute devient plus nécessaire encore ? Combien de fois ces lieux n’ont-ils pu servir de sépultures, de retraites ou passagères, ou même durables, aux diverses races d’habitans qui se sont succédé sur le même sol, et, s’il est permis de le dire, même à un géologue, en stratification discordante ! L’histoire, même celle des temps modernes, en a conservé de nombreux témoignages, et les persécutions religieuses, depuis celle du druidisme, sous Claude, jusqu’à celle du calvinisme, au seizième siècle, les guerres d’invasion, les luttes de la féodalité, ont été autant d’occasions qui auront pu rendre les cavernes des lieux de refuge, si même il n’en est pas qui aient servi d’habitations à des races d’une civilisation moins avancée. De ces grottes, les unes (Bize, Sommières, Mialet, Breingues, Paviland), étaient en partie déjà remplies d’ossements de mammifères ; les autres (Durfort, Ussat, et la plupart des cluseaux du Périgord), étaient vides quand les os humains y on t été délaissés.

Ce sont encore les objets d’industrie trouvés avec les ossemens de quelques cavernes et annonçant un état social assez barbare, qui ont porté plusieurs géologues à faire remonter jusqu’au berceau de la société, et même au-delà des temps historiques et dans l’obscurité des dernières périodes géologiques, les ossemens humains trouvés avec ceux des ours et des hyènes, dont on les a supposés contemporains.

Or, messieurs, le témoignage de Florus que j’ai cité à la dernière séance, me semble d’un grand poids dans cette discussion. Florus, parlant des habitans de la Gaule méridionale, à l’époque où César en fit la conquête, c’est-à-dire cinquante ans avant notre ère, il y a dix-neuf siècles environ, dit au sujet des moyens barbares que César employa pour les soumettre : Les Aquitains, race prévoyante et rusée, se retiraient dans les cavernes, César ordonna de les y enfermer. Aquitani, callidum genus, in speluncas se recipiebant, jussit includi. (Florus, lib. III, cap. 10. Edit. de Duker, pag. 519.)

Il est inutile de faire de longs commentaires sur le récit aussi positif d’un écrivain qu’on n’accusera certainement pas de partialité ; mais si l’on ajoute à ce témoignage l’habitude de plusieurs peuplades de race celtique de vivre dans des cavernes, qui s’est conservée dans plusieurs de nos provinces, sur les bords de la Loire, du Rhône, etc., on pourra conjecturer que les ossemens humains et les poteries des cavernes du midi de la France, découverts en partie dans l’ancienne Aquitaine, en partie dans cette division de la Celtique devenue plus tard la Provincia romana et la Narbonaise, ont très probablement appartenu à quelques uns des malheureux Gaulois que César fit murer dans leurs retraites.

Là où le mélange est complet, des cours d’eau auront bien pu produire un remaniement assez récent ; le même degré d’altération des os d’hommes et de quadrupèdes, ensevelis sur un même sol, ne suffit pas pour prouver leur contemporanéité, puisqu’il est constant que l’état de calcination et l’odeur argileuse produits par la perte de la matière animale, et caractère de la fossilisation, se sont manifestes sur des corps enfouis depuis les temps historiques.

La civilisation d’une grande partie de la Gaule, à l’époque de la conquête romaine, n’était certainement pas, d’après tous les témoignages historiques, et quoiqu’en aient dit les partisans exagérés de notre gloire nationale à son berceau, la civilisation gauloise n’était pas plus avancée que ne le donnent à penser les débris de poterie mal cuite, les épingles, et autres instruments en os, les haches et les couteaux de silex trouvés avec les ossemens humains dans les cavernes, c’est-à-dire celle de peuplades à peu près au même degré social que la plupart des tribus sauvages de l’Amérique à l’époque de la conquête, se tatouant, adorant les arbres, les pierres, les fontaines, sacrifiant des victimes humaines. à leurs dieux, et en suspendant les têtes ou celles d’animaux à à leurs arbres-sacrés, etc. Que l’on compare les débris d’industrie des cavernes à ceux qui proviennent évidemment d’établissemens gaulois, et l’on verra la plus parfaite identité.

Partout où l’on fouille les tombelles qui servirent de sépulture, à ces mêmes hommes de race celtique, habitans de la Gaule, ou de la Grande-Bretagne, ou de la Germanie, partout où l’on creuse sous leurs dolmen, grossiers autels formés de pierres brutes, ou bien sur l’emplacement de leurs oppida, on retrouve précisément ces mêmes objets découverts dans les cavernes, et on les trouve souvent accompagnés d’ossements d’animaux domestique ou sauvages, mais d’espèces non détruites, et qui n’ont été placés là que par honneur pour le mort, à la suite de sacrifices ou de repas funèbres, autre source d’erreurs possibles à l’égard des ossemens des cavernes. Qu’on examine ces monumens en eux-mêmes, on ne les supposera pas antédiluviens, comme l’a fait un Anglais qui montre à Londres des reliefs des grands sanctuaires de Stonehenge et d’Aybury, et pourtant on y reconnaîtra l’état social le moins avancé.

Tout en présentant ces aperçus à l’appui de l’origine récente des débris humains dans les cavernes, je suis bien loin de croire la question résolue et d’en faire une application trop générale. Les opinions sont encore très divisées : MM. Cuvier, Buckland, Rosen-Müller, Soëmmering, qui ont cité, il y a long-temps, des os humains dans les cavernes à ossemens d’espèces perdues, n’ont point admis la contemporanéité. Pour l’opinion contraire, vous avez vu, outre les faits décrits par MM. Marcel de Serres, Tournal, de Christol, Farines et Dumas, ceux que M. Boué vous a rappelés de poteries ou d’os humains dans certaines brèches osseuses, dans les sables ossifères de Baden, de Kosritz en Saxe, dans les marnes du Rhin. La similitude fort curieuse d’une des têtes découvertes en Autriche, avec les races nègres, a même inspiré cette idée ingénieuse, que s’il a effectivement existé sur le sol de l’Europe une race d’homme contemporaine des anciennes alluvions, elle a dû offrir, avec les races de l’équateur, la même ressemblance que la plupart des animaux de cette période offraient avec ceux des pays chauds. Mais si l’on pouvait attribuer à la même époque les crânes de la caverne de Miallet, cette analogie ne serait pas constante ; car ceux-ci, quoique comprimés, sont plutôt de race caucasique. D’un autre côté, M. Cuvier a prouvé que les mammifères de cette période, qui annonceraient un climat tropical, sont accompagnées d’autres mammifères de climats septrionaux ; pour les débris de l’espèce humaine, s’ils remontaient aussi loin, il pourrait y avoir déjà mélange de races. Mais, je le répète, on ne peut encore que recueillir les faits et les objections.

Excusez-moi, messieurs, d’être revenu sur des considérations plus historiques que géologiques ; mais il m’a semblé que la lumière nouvelle qu’elles répandent sur un intéressant objet de controverse me ferait pardonner cette digression. Je reviens aux cavernes et aux ossemens dont plusieurs de vos membres vous ont entretenus.

M. Tournal, après les considérations générales que je vous ai rappelées, en a fait l’application à la caverne de Bise, dans laquelle il a le premier découvert le mélange d’os humains et de poteries avec les os d’animaux perdus. Il l’applique aussi aux cavernes de Sommières (Gard), où le même mélange a été constaté par M. de Christol. Les os de mammifères des cavernes de l’Aude sont surtout de cerf, de chamois, de chevreuil, d’antilope, d’ours ; ceux des cavernes du Gard sont de rhinocéros, de bœuf, de cheval, de cerf et d’hyène. M. Tournal s’appuie surtout sur le même degré d’altération des os d’hommes et de mammifères, et sur leur mélange complet dans le même limon. Ses conclusions sont que l’existence des ossemens humains à l’état fossile ne peut être révoquée en doute ; que ceux des cavernes de Bize sont anté-diluviens et que, avant le dernier grand cataclysme, l’homme vivait en société dans la Gaule méridionale, simultanément habitée par un assez grand nombre de mammifères d’espèces aujourd’hui anéanties.

§ 12. La caverne de Rancogne, située à 3 lieues d’Angoulême, est l’une des plus vastes et des plus anciennement renommées du canton de La Rochefoucault (Charente) ; mais sa réputation ne se fondait, comme celle de tant d’autres, que sur la variété et l’abondance de ses stalactites.

M. Roulland y a découvert, sous le plancher stalagmitique et alluvial, une grande quantité d’ossements de mammifères mêlés à des ossemens humains, à des débris de poteries et à des galets des roches environnantes.

Mieux qu’aucune autre peut-être cette grotte laisse apercevoir les circonstances probables de l’enfouissement de ces corps étrangers. Un ruisseau la traverse encore. La Tardouère, qui coule à peu de distance et perd une, partie de ses eaux dans divers autres gouffres de la contrée qu’elle traverse, l’une de celles que M. Desmarest père nommait, avec justesse, cantons absorbans, a souvent aussi, dans ses débordemens, pénétré dans la grotte de Rancogne. Les traditions du pays ont conservé le souvenir que des hommes s’y sont réfugiés à différentes époques, et que des loups, vivant en grand nombre dans la forêt de la Braconne, s’y retiraient aussi habituellement, y transportant leur proie et même des parties de cadavres exhumés du cimetière le plus voisin.

Du mode de remplissage de cette grotte, tel que le conçoit M. Roulland, aux idées exprimées par M. Tournal, la différence est extrême ; et, si l’on rapproche d’une partie des explications présentées par M. Roulland ce que MM. Virlet et Boblaye ont observé des gouffres absorbans de Morée, on verra combien ce phénomène, qui se continue, avec tant d’autres, durant notre période, peut éclairer l’histoire des cavernes.

§ 13. — D’autres faits demandent d’autres explications, et le remplissage de la caverne d’Ussat, dont vous a entretenu M. Boubée, ne paraît pas être dû à une cause analogue. Dans la seconde partie de cette grotte, creusée au milieu du calcaire de transition, étaient amoncelés, en très grande abondance, des os humains, en partie recouverts et empâtés par les incrustations calcaires, et superposés eux-mêmes à un dépôt alluvial très puissant de sable et de galets de roches primitives, qui ne contient plus de débris humains, mais qui est également recouvert par les stalagmites sur le point où ne se voit pas la couche ossifère. On peut donc reconnaître dans cette grotte deux périodes distinctes, celle de l’introduction fluviatile des graviers et le dépôt postérieur des os humains.

Le témoignage que j’ai précédemment cité me semble assez applicable à cette caverne, eu égard à la grande quantité des ossemens humains. Toutefois, il ne paraît pas que dans cette grotte il y ait eu réunion d’ossements de mammifères d’espèces perdues.

§ 14. — Mais de tous les faits de ce genre communiqués à la Société, il n’en est peut-être pas de plus instructif que celui de la caverne de Miallet, près d’Anduze (Gard), dont M. J. Teissier vous a plusieurs fois entretenu, avec des détails qui ont vivement intéressé la Société. Cette grotte, située sur les bords du Gardon, est ouverte dans une roche dolomitique subordonnée au lias, sur une pente abrupte, et à 30 mètres au-dessus de la vallée. Le lit inférieur de l’intérieur de la grotte est un sable dolomitique recouvert irrégulièrement d’une couche mince stalagmitique, et çà et là d’un limon argilo-ferrugineux, dont l’épaisseur atteint plus d’un mètre, et adhère en plusieurs points à la voûte et aux parois. C’est dans cette couche, semblable aux graviers diluviens ossifères les plus anciens des cavernes, qu’on a découvert, en très grande abondance, des ossemens et des têtes d’ours d’une fort belle conservation. M. Teissier vous en a adressé les dimensions, qui indiquent une plus grande taille que celle habituelle de l’ursus spœleus ; ils étaient accompagnés de quelques débris beaucoup plus rares d’hyène, de ruminans et d’oiseaux.

Sous les stalagmites, et sous une couche de sable limoneux de 2 à 4 décimètres, ont été trouvés en très grand nombre des ossemens humains dans différentes parties de la grotte. Dans le fond, ils sont incontestablement mêlés avec ceux d’ours, qui prédominent ; vers l’entrée, au contraire, ce sont les os humains qui prédominent et qui paraissent un peu plus récens. Sur le limon ossifère, et sous un petit avancement de roche, a été découvert un squelette humain presque entier, auprès duquel étaient une lampe, une figurine en terre cuite, et à peu de distance des bracelets de cuivre ; en d’autres points ont été découverts des débris de poteries grossières, des os travaillés, de petits outils de silex, objets d’une industrie plus grossière que les précédents.

Les crânes humains, mesurés par M. Teissier, lui avaient présenté une dépression de haut en bas et un allongement d’avant en arrière, qu’il regarda d’abord comme un caractère de race et comme offrant certaines analogies avec les races nègres ; mais il a bien reconnu depuis que cet aplatissement était artificiel, soit qu’il provînt de l’usage de porter des fardeaux sur le crâne, soit qu’il dût être attribué à une compression produite dès l’enfance, usage constaté chez plus d’une peuplade sauvage. Tous les autres caractères de ces têtes ont indiqué la race caucasique.

M. Teissier a distingué, avec une très grande précision, les différentes périodes qui semblent pouvoir être reconnues dans les débris dont cette grotte a été remplie. 1° une époque anté-diluvienne pour les ours, dont l’espèce est actuellement perdue, et qui peuvent s’y être succédé en plusieurs générations, ou bien y avoir été poussés en grand nombre à l’époque de quelque grand cataclysme ; 2° une époque de civilisation peu avancée (gauloise) pour les hommes, dont les ossemens sont accompagnés d’objets d’une industrie fort grossière. Il peut v avoir eu séjour prolongé, refuge en temps de guerre, ou sépulture : c’est à cette dernière opinion que s’est arrêté plus volontiers M. Teissier ; 3° une époque romaine indiquée par les vestiges d’un art plus perfectionné, et qui peut avoir présenté les mêmes circonstances que la période gauloise. Quant au mélange des ossemens d’ours et d’homme, il ne prouve nullement leur contemporanéité, puisqu’il est évident que les uns et les autres n’ont pu vivre eu même temps dans cette grotte ; et en admettant, comme il est impossible de s’y refuser, que la lampe, la figurine, les bracelets ne sont pas antédiluviens, ce serait tout-à-fait arbitrairement qu’on les séparerait chronologiquement, par un grand cataclysme, des objets plus grossiers qui les accompagnent et se sont retrouvés seuls dans d’autres cavernes. Le mélange dans les parties où il existe paraît donc s’être opéré ou par l’action d’un cours d’eau, ou par l’excavation artificielle d’une sépulture dans le limon primitivement ossifère.

La plupart de ces objets précieux font maintenant partie du Musée de Nîmes.

§ 15. — Le nombre des cavernes à ossemens dont les découvertes se sont si rapidement multipliées en France, ne paraît pas être moins grand en Belgique.

M. Sauveur, de Liége, vous a fait connaitre que le nombre de celles découvertes aux environs la même ville, par M. Schmerling, s’élève maintenant à plus de quinze. L’une d’elles, celle d’Engissoul, contenait des ossemens humains enfouis dans une couche argileuse mêlée de cailloux roulés, avec des débris d’ours, de rats, d’oiseaux, etc.

§ 16. ─ M. Pentland vous a fait part de la découverte d’ossemens de plusieurs espèces de kanguroos fossiles, dans une brèche calcaire de la partie N. N. E. de la Nouvelle-Hollande, sur les bords de l’Hunter. Ces os ont été envoyés au Muséum par M. Jameson, qui, avec M. Clifft, les a décrits. Ils appartiennent à sept ou huit espèces détruites, mais de genres existans encore dans le pays ; ils étaient accompagnés de débris d’éléphant ou de mastodonte, et, d’après l’examen de M. Buckland, d’un autre mammifère plus grand que l’hippopotame connu. La découverte en a été, je crois, annoncée d’abord en Angleterre, à la Société géologique de Londres, par M. Mittchell, qui a le plus complètement décrit les circonstances du gisement. On a déjà rencontré de ces ossemens dans plusieurs localités de l’Australie, et particulièrement dans la partie occidentale, à Wellington-Walley. Ils semblent appartenir à un même système, qui montre, entre les brèches osseuses des fentes et le gravier ossifère des cavernes, la même liaison qui s’observe si évidemment sur les bords de la Méditerranée, particulièrement aux environs de Palerme et dans le département de l’Aude.

La brèche calcaire qui les empâte est aussi tout-à-fait semblable à celle de l’Europe, et formée de fragmens de calcaire compacte, et de débris osseux réunis par un ciment rouge.

Voilà donc à la Nouvelle-Hollande le dépôt ossifère des brèches et des cavernes comme dans les autres parties du globe : est-il contemporain de celles de notre Europe ? c’est bien peu probable : il n’y aura eu, à différentes époques, d’analogue que le mode de formation ; plusieurs catastrophes auront détruit et enfoui dans les fentes, dans les cavernes ou dans les lits alluviens, les grands ossemens de l’Ohio, ceux de l’Irrawadi, ceux des mers du Nord, de l’Europe centrale et de l’Australie.

Quoi qu’il en soit, dès l’époque de ce dépôt, l’organisation du continent austral était en grande partie déjà ce qu’elle est aujourd’hui, puisqu’on y trouve les types d’une classe de mammifères qui lui est encore particulière, mais toutefois accompagnés de genres (éléphant ou mastodonte) qui y sont tout-à-fait inconnus.

§ 17. — Les brèches osseuses sont généralement attribuées à des eaux courantes qui auraient entassé les ossemens et les fragmens de roches dans des fentes formées, soit par le brisement des couches, soit par le retrait et la dessiccation de couches sorties de la mer, soit par le passage de gaz et de sources acides. M. D’Estrem, ingénieur des ponts et chaussées, en a exposé une nouvelle théorie qu’il appuie sur des expériences. Il a soumis à une chaleur violente (cent degrés de Wegwood) des blocs des différentes roches qui contiennent les brèches osseuses, et il a vérifié quelle peut être l’action de la chaleur sur la production des fentes et des fragmens ; les uns se sont fendillés, d’autres ont décrépité en poussière, en petits débris ou en plus grosses masses.

Il en conclut que la formation et le remplissage des fentes ont eu lieu presque instantanément et résulteraient d’une sorte de calcination qui se serait aussi exercée sur les os. Il suppose qu’à l’époque d’une des dernières catastrophes du globe, un épanchement de matière métallique bouillante, sorti de quelque point des Pyrénées à l’état de fluidité ignée, aurait coulé sur les bords de la mer, détruit les animaux, et fendillé, fracturé les roches sur lesquelles il passait et entassait instantanément les débris dans les fentes.

L’auteur suppose, comme ou voit, à l’extérieur, une action qui paraît au contraire avoir été en grande partie intérieure. Il n’est pas probable que cette hypothèse ait jamais de nombreux partisans, et qu’on admette ces courans d’une nouvelle espèce qui auraient fait le tour de la Méditerranée, et dont on ne retrouverait d’autre trace que la pâte ocreuse qui cimente les brèches à ossemens.

On sait que M. Savi a expliqué la formation de la brèche, beaucoup plus ancienne (mischio) de Seravizza, dans les Alpes apuennes, par une action ignée qui aurait également fendillé, brisé la roche, et qui en aurait cimenté les fragmens dans les fentes ; mais cette action aurait été toute intérieure et souterraine comme toutes celles de cémentation et d’épanchement des roches avec altération ignée.

§ 18. — M. Morren a annoncé avoir reconnu dans les alluvions du Brabant une nouvelle variété de l’éléphant primogenius. Il se propose d’en décrire une mâchoire inférieure se terminant par une symphise à long bec. On sait que M. Fischer a déjà distingué plusieurs espèces dans les mammouths de Russie et de Sibérie.


IIIe série. ─ Terrains quaternaires et tertiaires.


§ 19. Je ne puis mieux commencer l’énumération des Mémoires qui ont été présentés à la Société, relativement aux terrains tertiaires, qu’en vous rappelant les principaux résultats du grand travail de M. Deshayes sur les coquilles fossiles de ces terrains, fruit de plusieurs années de recherches et de la plus consciencieuse comparaison d’un nombre infini de coquilles fossiles et vivantes.

Ce travail ouvre d’autant mieux la série des terrains les plus riches en fossiles, qu’il a soulevé plusieurs questions capitales sur les différens âges de ces terrains, et sur la valeur des caractères zoologiques en général.

Vainement je chercherais à donner une forme nouvelles l’analyse de tableaux dont les chiffres ont été plusieurs fois reproduits q depuis six mois qu’ils ont été livrés à la publicité ; par cela même que la base et les conséquences en sont numériques, et presque mathématiques, elles ne sont pas susceptibles de variantes ; leur vérité et leur intérêt consistent dans le plus simple énoncé des résultats. Il serait aussi difficile d’ajouter aux éloges que M. Cuvier en a fait dans son rapport à l’Académie.

Voyons cependant comment M. Deshayes a procédé dans ses recherches, et comment ses résultats se lient à d’autres considérations géologiques.

Fermant les yeux sur tous autres caractères empruntés, soit à la nature des terrains, soit à leur superposition, et laissant aux géologues le soin de faire coïncider les faits de leur science avec ceux de la zoologie, il s’est borné à comparer les coquilles fossiles de nombreuses localités, réputées appartenir aux principales formations tertiaires ou secondaires ; il a groupé, pour en former des systèmes distincts, celles qui offraient entre elles les plus grandes masses de ressemblances zoologiques, et le plus d’espèces identiques ; puis il a classé ces groupes chronologiquement suivant la présence ou l’absence, suivant le nombre plus ou moins grand d’espèces analogues à celles de la nature actuelle, et il a fait des périodes zoologiques pour les coquilles, comme d’autres savans avaient fait pour les mammifères, pour les végétaux, et pour plusieurs grandes familles organiques. Par cette adoption du caractère zoologique comme seul et véritable type des grandes périodes géologiques, et comme le représentant le plus réel des lois fixes et naturelles des grandes révolutions du globe, M. Deshayes est allé plus loin, sous ce rapport, que M. Brongniart lui-même, qui eût le premier a fait sentir si positivement toute la valeur de ces caractères pour déterminer l’âge d’une formation, quelle que fût la nature des roches dont elle se compose. M. Brongniart, en effet, a toujours laissé en première ligne, non les caractères extérieurs, auxquels nul géologue un peu exercé n’attache plus d’importance, mais le fait de la superposition directe qui restera toujours le plus certain et le moins contestable.

On pourra objecter, entre autres argumens contre les caractères zoologiques, la nécessité de tenir compte des circonstances de vie particulières aux différentes espèces, de l’influence de la température, des niveaux, des courans marins ou fluviatiles, de la nature des fonds, de la proximité ou de l’éloignement des rivages, toutes circonstances qui doivent, dans un même bassin et dans une même période, produire des différences qu’il est souvent bien difficile de distinguer des différences chronologiques. On objectera l’influence des causes locales variables selon les contrées, selon les temps, presque selon les saisons, et susceptibles de produire de très grands changemens d’une couche à l’autre, même dans une seule grande période.

On demandera quelles sont les limites précises du caractère zoologique pour fixer une période.

On pourra objecter encore cette très forte probabilité que les mêmes espèces, expulsées d’un bassin par les révolutions du sol qui les ont empêchées de continuer d’y vivre et d’y imprimer pour l’avenir le même caractère zoologique, auront pu se reproduire dans des bassins plus éloignés, où leurs germes auront transmigré avec les mers chassées de leurs premiers bassins.

On pourra dire encore, avec une apparence de solidité, qu’à la même époque les différences de température ont dû produire dans des bassins éloignés des différences aussi grandes peut-être que celles qui peuvent servir à distinguer des périodes différentes.

On fait et l’on a fait bien d’autres objections plus ou moins spécieuses, et l’un de vos membres, M. Boué, vous a même développé un assez grand nombre d’exemples des erreurs auxquelles l’emploi des caractères organiques, à la vérité mal compris, a exposé les géologues ; tandis que contre la superposition envisagée en grand, comme moyen de classification chronologique des terrains de sédiment, avec l’appui de tous les autres caractères, et en tenant compte du fait si compliqué des redressemens, il n’y a pas d’objection sérieuse, à moins de renoncer à toute possibilité de reconnaissances géologiques. Mais, de son côté, M. Deshayes a envisagé la question de haut, tout en tirant ses argumens du plus minutieux examen des espèces, et nous verrons bientôt qu’il y a jusqu’ici une harmonie des plus heureuses entre les résultats de la géologie et ceux de la zoologie.

Quoi qu’il en soit, M. Deshayes, s’appuyant sur le caractère zoologique seul, distingue deux puissans groupes de terrains.

A. Ceux qui ne contiennent aucune espèce de coquilles analogues avec celles de la nature actuelle, et nous voyons déjà ce groupe correspondre à l’une des divisions géologiques, les plus générales et les plus anciennement reconnues, celle des terrains secondaires.

B. Les terrains avec espèces analogues, ou les terrains tertiaires. Se restreignant à ceux-ci, M. Deshayes s’est servi du même caractère pour les partager eux-mêmes en plusieurs périodes, et la proportion plus ou moins grande d’espèces analogues propres à chaque système lui a fait distinguer trois groupes qu’il regarde, à priori, comme de plus en plus récens, selon que le nombre des espèces analogues est plus considérable.

1° Le premier, le plus ancien, comprend les bassins tertiaires les plus anciennement étudiés, celui de Paris d’abord ; et quoique M. Deshayes ne l’exprime pas, sans doute tout l’ensemble de ce bassin, susceptible d’être subdivisé lui-même en plusieurs groupes, déjà si nettement déterminés, mais tous antérieurs, ainsi que j’avais essayé de le prouver, à la formation marine de celui de la Loire, qui ne commença à recevoir le dépôt des faluns que lorsque le bassin de Paris était à peu près intégralement rempli.

Au bassin de Paris, M. Deshayes ajoute ceux de Valognes, de l’île de Wight, de Londres, partie de celui de la Belgique, une faible partie de celui de la Gironde et la plus grande partie de celui du Vicentin.

Ils ont présenté déjà quatorze cents espèces environ, dont trente-huit analogues à des espèces vivantes, ou environ 3 % Quarante-deux espèces seulement se retrouvent dans les dépôts postérieurs. Ils n’offrent nulle analogie d’espèces avec les terrains secondaires les plus récens. Cette considération soulève la question des terrains tertiaires intermédiaires, dont j’aurai bientôt vous entretenir.

2° Le deuxième groupe comprend les faluns de la Touraine et du reste de la Loire, la plus grande partie du bassin de la Gironde, en y ajoutant celui de Dax, l’Autriche, la Hongrie, la Pologne ; et, par une distinction qui n’est pas l’un des faits les moins piquans du travail de M. Deshayes, et qui lui appartient en propre, une très petite partie seulement des collines subapennines, c.-à-d. les environs de turin. Jusqu’ici tous les géologues et les zoologistes n’avaient formé qu’un seul groupe des terrains tertiaires de l’Autriche et de ceux de l’Italie ; on se souvient que leur premier rapprochement fut même un des principaux résultats du Mémoire sur Vienne, de M. Constant Prévost, qui fit voir que ces deux terrains offraient plus de rapports d’époque avec la formation marine supérieure parisienne qu’avec la formation inférieure au gypse, aperçu qui fut adopté plus formellement par M. Brongoiart. Ce fut un premier pas vers cette subdivision des terrains tertiaires envisagés en grand ; mais alors, et jusqu’à ces dernières années, on n’avait eu l’idée que de deux grandes formations marines tertiaires, à peu près parallèles avec les deux terrains parisiens, opinion qui a encore tant de partisans.

Sur neuf cents espèces que M. Deshayes a comparées de ce groupe ainsi formé, cent soixante-une ont leurs analogues vivans, c’est-à-dire 18 %, et cent soixante-treize, ou 19 %, ont continué de vivre dans le groupe postérieur.

3° Dans ce dernier groupe, qui plus tard, étant mieux connu, sera susceptible de subdivisions nouvelles, M. Deshayes fait entrer les collines subapennines, les terrains tertiaires de Sicile (que des observations plus récentes forceront certainement de subdiviser), ceux de Morée, le petit bassin de Perpignan, et sans doute d’autres petits bassins des bords de la Méditerrannée. Toutefois, il me paraît que les bassins de l’Hérault, de l’Aude, des Bouches-du-Rhône, de la Suisse, auraient plus de rapport avec le deuxième ; mais M. Deshayes ne les a point classés, n’ayant pu en étudier un assez grand nombre d’espèces. Il y rapporte aussi provisoirement le Crag. Dans ce dernier groupe, le plus artificiellement formé, c’est-à-dire celui des trois qui parait composé d’un certain nombre de dépôts (surtout les différentes parties des collines subapennines, et de la Sicile) que la géologie porterait à ne pas regarder comme contemporains, M. Deshayes connaît sept cents espèces, dont plus de moitié auraient leurs analogues vivant.

M. Deshayes a encore remarqué que treize espèces seulement étaient communes aux trois groupes, et avaient résisté seules aux causes destructives qui ont ainsi successivement modifié l’organisation sous-marine ; il propose de regarder ces espèces comme caractéristiques de tout l’ensemble des terrains tertiaires.

M. Deshayes a envisagé la question des analogues sous un autre point de vue, qui peut se lier de la manière la plus heureuse avec l’histoire des soulèvemens des dernières chaînes, et qui peut même servir à reconnaître, jusqu’à un certain point, les limites des derniers bassins, ou du moins les directions suivant lesquelles les limites plus anciennes des chaînes et des bassins se rapportent avec la distribution géographique actuelle des mers ; c’est en déterminant la distribution sur le globe des espèces encore vivantes qui existaient déjà à l’époque des terrains tertiaires. Il a constaté que sur les trente-huit espèces vivantes de la première époque, dont douze seulement lui sont propres, il y en a aujourd’hui de réparties à toutes les latitudes ; que le plus grand nombre cependant appartient aux régions intertropicales. Il en est de même des cent soixante-une de la seconde époque. La plus grande partie se trouve au Sénégal, à Madagascar et dans l’Archipel des Indes ; un moindre nombre habite le midi de la Méditerranée, et quelques unes seulement les mers d’Europe.

Quant aux espèces analogues de la troisième époque, elles vivent encore en grande partie dans les mers qui baignent une partie des dépôts qui les recèlent ; c’est ce qu’on observe pour les collines subapennines dont les analogues sont surtout de l’Adriatique, et pour le crag des comtés de Suffolk et de Norfolk, qui contient des espèces de la mer du Nord. Ces rapports seraient encore plus frappans si l’on y ajoutait les dépôts plus récens de Nice, de la Rochelle, du Caernarvon, d’Udewalla, les couches supérieures de la Sicile, etc., dont toutes les espèces paraissent analogues à celles des mers voisines ; mais il me paraît incontestable que ces dépôts littoraux forment une sous-période très distincte, et qui lie zoologiquement l’ordre de choses actuel aux époques antérieures.

Cette distribution géographique semble annoncer que la température a été encore en décroissant depuis le commencement du dépôt des terrains tertiaires, et que le relief extérieur du sol et les limites des bassins actuels de nos mers ont plus de rapports avec les limites des mers aux périodes tertiaires les plus récentes qu’aux plus anciennes.

À ce dernier résultat se rattache une opinion trop exclusivement appliquée par M. Marcel de Serres aux bassins tertiaires méditerranéens, c’est que les terrains de ceux-ci ont été formés depuis que la Méditerranée occupe ses limites actuelles. Les résultats du travail de M. Deshayes s’appuient donc, ce me semble, sur trois principes qui se lient assez intimement.

Le premier, que les terrains sont d’autant plus récens qu’ils contiennent plus de coquilles fossiles analogues aux espèces actuellement vivantes ;

Le deuxième, qu’un changement notable dans l’organisation et dans les proportions d’analogie entre les coquilles vivantes et fossiles, doit suffire pour constituer des formations différentes, et coïncider avec les grandes révolutions de la surface du globe ;

Le troisième, qui en est à la fois la conséquence et la preuve, suivant les argumens dont on l’appuie, est que les bassins tertiaires n’ont été simultanément ni formés ni remplis.

Si la superposition directe ne venait confirmer la première de ces conséquences, elle serait sans doute aussi rationnelle qu’ingénieuse, mais théorique : heureusement qu’elle est confirmée par l’observation des autres classes de fossiles qui conduisent toutes jusqu’ici au même résultat. Heureusement encore que la géologie a fortifié, en partie du moins, ces résultats zoologiques, et que, par exemple, pour la coïncidence des époques de redressement des couches avec les changemens d’organisation, elle s’est trouvée qu’ici assez en harmonie avec les grandes distinctions zoologiques : résultat que M. de Beaumont avait déjà rattaché à ses considérations sur l’âge des montagnes. Il est toutefois plus d’un gisement contrastant non accompagné de différences organiques importantes : M. Sedgwick en a cité plusieurs exemples.

Quant à la série des terrains tertiaires particulièrement, il est bien reconnu qu’elle a été interrompue plusieurs fois par de puissans redressemens de couches. À la vérité ces deux considérations des différens âges tertiaires et des différens âges de soulèvemens les plus modernes, sont trop neuves encore pour qu’elles soient bien précisément constatées dans tous leurs rapports. Jusqu’ici, par exemple, il paraît que le dépôt de la craie a été séparé de celui des terrains tertiaires par une plus grande révolution physique, que les différens terrains tertiaires entre eux ; aussi la différence organique est-elle plus forte et le vide plus grand. La conservation de certains genres, et peut-être de certaines espèces d’une formation à l’autre, doit tenir aussi au plus ou moins de violence de ces catastrophes, et à la distance plus ou moins grande du foyer d’action.

Quant au fait de la superposition directe, le seul qui soit le garant géologique le plus certain de toutes ces distinctions zoologiques, et qui permette de saisir au moins en un point la chaîne de ces terrains tertiaires récens, et leur liaison avec les terrains tertiaires anciens, j’eus, il y a quelques années, la bonne fortune de le constater pour le bassin de la Loire, et je pus dès lors le rattacher à de nombreuses considérations d’un autre ordre qui me permirent de proposer une nouvelle pédale géologique [2].

Persuadé, par l’examen des terrains marins tertiaires de ce bassin déposés si près de celui de Paris, et cependant si complètement différens, qu’ils ne pouvaient appartenir à la même période, je ne tardai pas à constater sur divers points leur superposition directe au dernier terrain d’eau douce des bords méridionaux du bassin de la Seine. Je fus naturellement amené à conclure que le sol où ils ont été déposés était à peine accessible aux eaux marines du bassin de la Seine quand celui-ci se remplissait ; et réciproquement qu’à l’époque postérieure où le bassin de la Loire commença à devenir rivage ou archipel, et à recevoir le dépôt des faluns, celui du bassin de la Seine, antérieurement rempli, resta inaccessible à ces nouvelles eaux ; c’est-à-dire, en d’autres termes, que les oscillations du sol et les soulèvemens des grandes chaînes s’étaient manifestée plus ou moins fortement sur des bassins plus ou moins éloignés, de manière à les émerger ou les immerger à des époques différentes durant la période tertiaire ; en un mot, que les bassins tertiaires, je ne dis pas seulement les terrains, mais les bassins, comme réceptacles, furent successivement formés et remplis, et que les derniers formés tenaient à la nature actuelle par des relations zoologiques et géographiques plus intimes. Répondant ainsi d’avance à une des objections le plus souvent reproduites : « Que se formait-il dans tel ou tel bassin tertiaire pendant les dépôts des deux systèmes marins du bassin de Paris, si vous refusez d’y reconnaître les analogues et les contemporains de ses mêmes dépôts ? » Les bassins, remplis de dépôts avec un plus grand nombre de fossiles analogues à ceux de la nature actuelle, n’ont eu que tardivement cette disposition sous-marine ; pendant les plus anciennes périodes tertiaires ils faisaient probablement partie d’un sol continental, terrestre ou sous-lacustre ; ce n’étaient pas des bassins marins.

Je rassemblai le plus de preuves géologiques et physiques que je pus à l’appui de cette opinion que je développai en 1829, et j’en l’application directe à un ensemble de terrains que je proposai d’appeler provisoirement quaternaires, invoquant, à l’appui de cette distinction nouvelle, la considération des ossemens de mammifères, des polypiers, des coquilles, et surtout de la superposition directe. Accueillies d’abord avec une défiance naturellement produite par leur nouveauté, ces observations et leurs conséquences n’ont pas tardé à être confirmées par l’adhésion ou les observations personnel de de MM. C. Psévost, Lyell, de Beaumont, Boué, Dufresnoy, de Studer, d’Omalius, Sedgwick, de La Bèche, Hoffmann et de quelques autres géologues [3].

Mais il n’en est pas, en cette matière, de plus imposante que celle de M. Brongniart, du géologue qui, le premier, a donné aux terrains tertiaires toute leur importance, et en a distingué de nombreux types devenus classiques. En admettant décidément, comme il vient de le faire dans son dernier Traité et dans son Tableau géologique, que les faluns de la Loire sont postérieurs au terrain d’eau douce le plus récent de la Seine, M. Brongniart entraine à leur suite, dans cette série moderne, par une conséquence inévitable, quoique non exprimée, une grande partie des terrains tertiaires de la Gironde, des Landes, de l’Hérault, du Rhône, de l’Autriche, de la Pologne, des collines subapennines, de la Sicile, et d’autres bords de la Méditerranée ; en un mot les deux groupes les plus récens de M. Deshayes.

Qu’on ne se méprenne point, en effet, sur l’état incohérent des faluns de la Loire, qui pourrait faire supposer un trouble, un remaniement postérieur des fossiles de différens âges, un dépôt tout superficiel facile à confondre, sans conséquence, dans la série. des terrains meubles : ce serait, selon moi, une grave erreur.

La grande masse des coquilles marines y est toute spécifiquement différente de celles des deux étages parisiens : sur quatre cents espèces environ, à peine en voit-on une vingtaine d’analogues. Les coquilles terrestres ou fluviatiles y sont dans le même état de fossilisation que les coquilles marines ; les ossemens de grands mammifères terrestres (mastodonte, rhinocéros, hippopotame, etc.) dans le même état que les os de cétacés, et ils sont recouverts les uns et les autres de polypiers encroûtans, de serpules, qui prouvent un séjour prolongé dans une mer quelque temps stationnaire, fait dont on n’a pas le moindre exemple pour les grands mammifères terrestres de cette période dans le bassin parisien, qui semble cependant n’être point séparé physiquement de celui de la Loire ; tandis qu’on le retrouve au contraire dans ceux de Dax, de l’Hérault, du Rhône, dans les collines subapennines et en Sicile.

Les faluns, du moins ceux de la Loire, sont un dépôt très régulier, le plus souvent meuble, il est vrai, mais formé durant une époque de calme, et soumis à des lois dont l’action se continue sur les rivages actuels. Leur incohérence habituelle offre bien plutôt le caractère d’un dépôt littoral que d’un dépôt diluvien ; c’est ce que j’essayai de prouver dans le mémoire que je rappelle. Je ne connaissais alors de cette période que des dépôts littoraux ; mais M. Prévost vient de retrouver à Malte des dépôts pélagiques, qu’il considère comme pouvant être contemporains. Or, les conséquences si précises du travail de M. Deshayes, sur les fossiles tertiaires, tendent incontestablement à faire considérer le groupe des faluns de la Loire comme l’un des plus anciens dépôts de cette longue série, postérieure à tout l’ensemble des terrains de la Seine, dont il diffère cependant déjà lui-même sous tant de rapports, surtout par les fossiles, que nous devons supposer la série fortement interrompue au contact des dépôts des deux bassins. En un mot, les faluns sont distincts de tous les terrains tertiaires de la Seine ; ils sont superposés au plus récent d’entre eux, et cependant ils paraissent à leur tour n’être que le terme le plus ancien d’un nouveau système plus important, plus vaste que les terrains de Paris et de Londres, et qui s’est continué jusqu’à notre époque, à travers de nombreux soulèvemens du sol, des changemens de niveau des mers et des continens, et des modifications successives d’organisation.

En proposant ce grand ensemble aux géologues, j’indiquai bien qu’il me semblait devoir être sous-divisé en plusieurs systèmes, suivant le nombre des fossiles analogues. J’insistai surtout sur la non-simultanéité des bassins, sur la coexistence, à chaque sous-période, de dépôts marins littoraux ou pélagiques, de dépôts continentaux, lacustres ou fluviatiles, et de dépôts de mélanges. Mais je ne me sentais pas le droit d’aller plus loin : les premiers pas étaient faits, c’était à la zoologie de les poursuivre et de les préciser.

Voilà donc, Messieurs, plusieurs formations géologiques introduites incontestablement dans la science par des voies assez différentes, par le fait de la superposition directe, par la comparaison des fossiles, par l’observation de bassins très différens, et par les conséquences de la théorie des soulèvemens ; ce sont, il me semble, d’assez fortes garanties en faveur de leur distinction. Je me suis permis de vous reparler de ces faluns de la Loire, parce qu’ils sont le point de départ de ce nouvel ordre de terrains destinés peut-être à jouer dans la science un aussi grand rôle que ce rôle a été important dans la nature, et parce que seuls jusqu’ici ils ont montré les relations de stratification du groupe récent sur le groupe ancien des terrains tertiaires.

C’est à ces terrains tertiaires récens que se rapportent ceux que vous ont fait connaître M. Boblaye, dans son Mémoire sur la Morée ; M. Rozet, dans ses différentes notices sur la Barbarie ; plusieurs autres que M. de La Marmora a récemment décrits en Sardaigne… les plus récens de ceux dont M. Prévost vous a entretenus dans ses précédentes lettres de Malte et de Sicile, et que MM. Lyell, Hoffmann et Christie ont également observés dans cette dernière contrée. Je ne dissimulerai pas cependant qu’entre autres divergences d’opinions, dont l’histoire des terrains tertiaires récens sera sans nul doute le sujet, les rapports des terrains méditerranéens de Malte et de Sicile, avec ceux de la France méridionale et de la Loire, en présenteront de suite une des plus fortes.

M. Deshayes a classé, d’après l’examen des espèces, tous ces terrains dans son dernier groupe, auquel il associe également les collines subapennines, et vous vous souvenez que M. Prévost a été frappé de l’étonnante analogie qu’ils présentaient avec l’ensemble du groupe quaternaire, surtout avec ceux de la Loire et du Cotentin, analogie qui m’avait aussi vivement frappé lorsque j’en indiquai le rapprochement, d’après l’examen d’un certain nombre d’espèces de polypiers et de coquilles. Les apparences des caractères extérieurs nous auraient-ils donc fait illusion ? Selon M. Deshayes, les terrains des collines subapennines auxquels se rapportent incontestablement quelques uns des terrains tertiaires inférieurs de Sicile, seraient déjà postérieurs à ceux de la Loire et de Dax, et cependant les analogues de ceux-ci en Sicile semblent plus modernes que les collines subapennines.

§ 20. — Contradictoirement à ces résultats, et sous un point de vue tout différent, M. Reboul a continué de reconnaître, dans les bassins de l’Aude et de l’Hérault, deux grandes formations marines, avec des terrains mixtes fluvio-marins, intermédiaires, à nombreuses alternances ; et ces trois systèmes il les a identifiés, sinon couche par couche, du moins système à système avec les terrains parisien, distinguant toutefois les bassins qu’il nomme, avec M. Brongniart, épylimnéen et prolymnéen, c’est-à-dire ceux qui se terminent par une formation d’eau douce, comme les bassins de Paris et de l’île de Wight, et ceux dont la série finit par des dépôts marins comme la plupart de ceux du midi, celui de la Loire, etc.

Mais, partant de ce principe si long-temps regardé comme véritable et appuyé de tant d’ingénieuses probabilités par les travaux de M. Brongniart, qu’il n’y a eu dans la grande série tertiaire que deux formations marines, qui toutes deux ont dans le bassin de Paris leurs types séparés par la formation gypseuse, M. Reboul a mis en rapport et identifié les différens étages des bassins du midi avec ceux de la Seine ; il a aussi dressé des tableaux comparatifs principalement des genres propres à ces deux formations, et il trouve entre eux certaines analogies numériques que je ne vous rappellerai pas. Fondés sur l’examen des genres seulement, ces rapports n’ont aucun poids dans la question, car les genres sont une création artificielle, et l’on sait de plus en plus qu’ils peuvent se rencontrer les mêmes dans les formations les plus différentes. Dans la comparaison directe de ces bassins du midi et de celui de la Seine le fait est si réel, que, malgré des rapports génériques assez frappans, il n’y a pas la moindre analogie entre les espèces ; celles des bassins de l’Aude, de l’Hérault, des Basses-Pyrénées, offrent un très grand nombre d’espèces analogues ; elles ont, de plus, une foule d’identiques avec celles des collines subapennines. Les ossemens des mammifères les plus communs sont ceux de la période des mastodontes ; rien de pareil ne se voit dans le vieux et classique bassin de la Seine.

M. Tournal paraît partager entièrement l’opinion de M. Reboul ; mais les descriptions de géographie géognostique donnée par ces deux géologues d’une contrée qu’ils ont étudiée à fond, peuvent être fort utiles. Si les géologues ne s’accordent pas à voir dans ces bassins les représentans et les contemporains de ceux du nord de la France, la science profitera des nombreux gisemens recueillis en dehors de toute idée hypothétique.

La solution de la question ne pouvant plus reposer que sur des analogies, puisque la superposition directe aux terrains parisiens est impossible à constater, tient beaucoup maintenant au caractère zoologique, et nous devons attendre de vives lumières du grand travail entrepris par M. Grateloup sur les fossiles du bassin de Dax, et dont les dessins inédits encore sont d’une si grande perfection. Le bassin de Dax n’est pas, il est vrai, complètement identique à celui de l’Aude et de l’Hérault, mais il s’en rapproche beaucoup plus que celui de la Seine ; il représente dans le midi celui de la Loire, et les descriptions et les dessins de M. Grateloup pourront éclairer plus d’une incertitude de détermination spécifique existant encore à l’égard des coquilles fossiles de l’Hérault, malgré les utiles travaux de M. Marcel de Serres, et spécialement sa géognosie des terrains tertiaires.

§ 20 bis. ─ M. de Beaumont propose aussi de diviser en trois étages les terrains tertiaires, en se basant sur les débris des grands mammifères qu’ils contiennent ; chacun correspond à une période de tranquillité intermédiaire entre deux époques de troubles, et chaque génération paraît être détruite par une catastrophe. 1. Jusqu’aux marnes supérieures au gypse ; 2. Le grès de Fontainebleau, le terrain d’eau douce supérieur, les faluns de Touraine, les calcaires des Bouches-du-Rhône, les molasses de Suisse et celle de Supergue ; 3. Le terrain de transport de la Bresse, Œninghen, le grès d’Aix, le terrain marin supérieur de. Montpellier, les collines subapennines, la Sicile et le crag de Suffolk.

La première période comprendrait comme caractéristiques les paléothères ; la seconde les mastodontes ; la troisième les éléphans. Ces trois périodes correspondraient assez avec celles établies par M. Deshayes sur l’examen des coquilles. Sans arriver à un résultat identique, j’essayai, dans mon mémoire sur les terrains tertiaires récens, de réunir le plus d’exemples que je pus pour démontrer la réalité d’une grande période à mastodontes, hippopotames et rhinocéros, dont une partie des sédimens étaient marins et littoraux, et l’autre lacustre et continentale. Ce fut ce même caractère des os de mastodonte qui se réunit aux coquilles et aux polypiers pour m’engager à soutenir, malgré l’opinion imposante de M. Boué, que les conglomérats du Leithagebirge n’étaient point de l’âge de la craie, mais des plus récens terrains tertiaires contemporains des dépôts de la Loire. Ces derniers, il est vrai, n’ont pas encore présenté d’éléphans ; mais les dépôts d’anciennes alluvions continentales du même bassin, qui me semblent bien être contemporaines des dépôts marins de la Loire, en contiennent en même temps que toutes les autres grandes espèces qui sont dans les faluns, recouvertes de flustres et de serpules, circonstance tout-à-fait inconnue dans le terrain marin, même supérieur, de la Seine.

S’il y a effectivement dans les dépôts marins ces trois périodes de mammifères, elles doivent passer insensiblement de l’une à l’autre. En effet, dans les faluns de la Loire et dans le calcaire moellon de Montpellier, des os de paléothères sont encore réunis aux os de mastodontes et d’hippopotames et dans le Plaisantin, il s’y ajoute des os d’éléphants. On cite même des brèches fluviatiles ferrugineuses du Wurtemberg, où sont mêlés les os de ces trois périodes.

§ 21 et 22. — Le bassin de Toulouse a été aussi le sujet d’une opinion nouvelle, contraire à celle que la plupart des géologues en avaient exprimée. On s’accordait à y reconnaître un terrain de molasse tertiaire surmonté vers les bords par des calcaires d’eau douce, auxquels le premier dépôt se liait par des alternances ; c’était une disposition assez analogue à celle observée dans le grand bassin de la Gironde : dans celui-ci les sédimens marins prédominaient, et dans le bassin de la Haute-Garonne c’était au contraire les sédimens d’eau douce à l’état de marnes, argiles ou calcaires, de sables, de graviers, de galets, de grès, d’argile presque entièrement dépourvue de fossiles.

M. Boubée a développé une opinion différente en vous présentant une coupe géologique du puits artésien creusé à Toulouse dans le cours de l’année dernière, jusqu’à une profondeur de 400 mètres, 250 pieds au-dessous du niveau de la mer. Selon cet observateur, tout le système meuble de marnes et de graviers découverts dans ce bassin par cette profonde excavation serait effectivement d’eau douce ; les fossiles, coquilles, poissons, mammifères, la nature, la structure des couches, la présence de certains minerais coïncident pour démontrer cette origine ; mais ce ne serait, selon M. Boubée, qu’une formation alluviale des plus récentes déposée dans un grand lac creusé au milieu du terrain tertiaire, par les débordemens des eaux pyrénéennes, et à laquelle il propose de donner le nom de post-diluvium toulousain.

Il en a déterminé les principales limites, il l’a vu recouvert par d’autres terrains d’alluvion plus modernes, et limité vers les bords par des collines de calcaires d’eau douce ; mais c’est précisément le contact du terrain meuble et de ces derniers calcaires qui doit laisser de l’incertitude sur l’isolement que M. Boubée propose du dépôt central. En effet, si, vers quelques unes de ses limites, à Avignonet, par exemple, le système meuble, graveleux, paraît s’appuyer obliquement sur les calcaires d’eau douce, ceux-ci, de leur côté, reposent sur d’autres bancs de grès, de sables, d’argiles, de poudingues, de marnes à gypse, dont l’ensemble forme une alternance de couches qu’il est difficile de ne pas rapprocher de celles du dépôt central de Toulouse et d’Agen, que M. Boubée propose d’en distinguer d’une façon aussi positive.

Il n’en résulte pas moins des observations de M. Boubée, même en n’en adoptant pas les conséquences théoriques, que les dépôts d’alluvions ont pris un grand développement au pied des Pyrénées, au-dessus des terrains tertiaires de Toulouse, et qu’ils remontent très haut vers leur source dans plusieurs grandes vallées de cette chaîne.

§ 23. ─ M. Boubée vous a aussi présenté plusieurs très belles espèces fossiles de coquilles terrestres et d’eau douce provenant d’un calcaire de la partie sud-est de ce même bassin. Ce sont des bulimes, hélices, cyclostomes, lymnées qui paraissent être des espèces nouvelles, et que M. Boubée a nommés bul. lœvolongus, et mumia ; cycl. elegantilites ; hel. lapicidites, serpentinites, nemoralites ; lymn. orelongo. Vous avez remarqué surtout le B. lœvo-longus assez semblable aux clausilies et d’une longueur de près de 5 pouces. Par leur grande taille, ces coquilles rappellent une physionomie presque tropicale, comme les coquilles marines de la plupart des terrains tertiaires inférieures et moyens, dont les analogues vivans existent encore.

§ 24. — M. Morren a annoncé la découverte, près de Bruxelles, de nouveaux ossemens de batraciens et de salamandres, avec des os de petits mammifères. Leur gisement est incertain ; mais M. Morren les présume du calcaire grossier, comme ceux qu’il a précédemment découverts.

Le même géologue a retrouvé les nombreux fruits fossiles caractéristiques du calcaire grossier de Gand, et dont Burtin a plus anciennement figuré une partie.

§ 25. — Quelque complète que puisse paraître la connaissance du bassin de la Seine, rendu si classique en Europe par l’ouvrage de MM. Brongniart et Cuvier, il n’est cependant point d’année qu’une étude minutieuse des différentes couches de ce bassin n’ajoute quelques observations de détail au vaste ensemble de leur description ; et il reste encore plus d’une question importante à résoudre ou à fixer : l’âge positif des lignites du nord, des deux grands systèmes de grès de cette même partie du bassin, des calcaires d’eau douce du sud et de l’est, etc. La Société a eu, l’an dernier, huit communications qui touchent à une partie de ces questions.

Dans une note sur la position géologique du calcaire de Brie, et en particulier sur celui des environs de Champigny, M. Dufresnoy vous a exposé qu’il considérait celui-ci comme intercalé entre le gypse et le grès marin supérieur, et comme étant le dernier terme de la grande formation d’eau douce moyenne, terrain dont on aperçoit des traces dans les petits lits calcaires à coquilles d’eau douce, des marnes supérieures du gypse. Néanmoins, M. Dufresnoy ne doute pas qu’une partie du calcaire de la Brie ne soit plus ancienne, et ne corresponde aux silex de Saint-Ouen ; mais non point les marnes magnésiennes de Coulommiers.

Selon ce géologue, la formation gypseuse serait un grand amas subordonné au calcaire siliceux, formation d’eau douce importante, soit calcaire, soit marneuse, soit gypseuse, comprise entre les deux formations marines de la Seine, et dont les différens membres peuvent se remplacer l’un l’autre.

C’est une opinion sur laquelle M. C. Prévost a fortement insisté dans sa théorie du bassin de Paris, du moins pour le parallélisme du calcaire siliceux, du gypse, et du système supérieur du calcaire grossier.

M. Dufresnoy va plus loin en rapportant précisément à la partie supérieure du système d’eau douce moyen le calcaire siliceux, que primitivement M. Brongniart avait mis en parallèle, et comme placé bout à bout à l’égard du calcaire grossier, et que plus tard il a considéré, avec M. d’Omalius, comme intercalé entre cette dernière formation et le gypse, et dans le même étage que celui-ci.

M Dufresnoy considérerait volontiers, ainsi que M. de Beaumont, les terrains parisiens, comme partagés seulement en deux groupes, dont la ligne de séparation serait le grès marin supérieur ; les assises de chaque groupe se remplaçant ou prédominant souvent l’un sur l’autre.

C’est évidemment à cette prédominance acquise en différens points par chacun des systèmes subordonnés que tient la divergence des opinions sur les relations des différentes parties du calcaire grossier supérieur, du calcaire siliceux et de la formation gypseuse. MM. Brongniart, Cordier, C. Prévost, de Beaumont, d’Omalius, Underwood, Boubée, ont insisté sur la distinction ou le groupement de ces différentes parties. Très rarement en voit-on une série complète comme à Maffliers. Il y a passage évident, enchevêtrement, prédominance mutuelle. Les ossemens de paléothérium du calcaire grossier de Nanterre ; les lignites fluvio-marins du même étage de Vaugirard ; le sable à coquilles fluviatiles et marines de Beauchamps ; les marnes marines intercalées dans la masse inférieure du gypse ; le calcaire compacte (cliquart), tantôt dans le calcaire grossier, tantôt en rognons au-dessus du gypse, tantôt enfin isolé comme dans la Brie ; les marnes vertes supérieure à ce dernier dépôt, et contenant des crustacés mêlés à des coquilles fluviatiles, comme les sables inférieurs, ce sont autant d’exemples de ces passages zoologiques et de composition, qu’expliquent si bien les affluens fluviatiles au milieu d’un bassin marin.

§ 26. ─ Une partie des terrains tertiaires des environs de Beauvais présentait une difficulté que la Société ne pouvait résoudre, dans une course rapide, et dont la solution tient au rapprochement d’un grand nombre de coupes prises sur différens points du département. Je veux parler de l’âge des sables de Bracheux, riches en fossiles marins particuliers, qui ne se retrouvent point dans d’autres strates du calcaire grossier.

M. Graves en a découvert plusieurs localités, toujours dans la même sorte de gisement, en îlots au milieu de vallées, dont les bords sont le plus souvent de calcaire grossier. Cette disposition analogue à celle des lignites soissonais, et la présence dans les deux terrains de l’ostrœa bellovacina, ne peuvent-elles faire présumer qu’ils ne s’enfoncent pas plus que les lignites sous la grande masse calcaire ?

Ces sables coquilliers sont très différens du calcaire de Laversine, dont nous parlerons plus loin, et qui semble plutôt de l’âge de la craie.

Les autres couches tertiaires, observées par la Société aux environs de Beauvais, sont au-dessus de la craie de bas en haut ; un sable vert avec cucullées, une marne brune avec traces de lignites avec coquilles fluviatiles et marines, et le calcaires grossier en lambeaux.

§ 27. — La coupe géogonostique du département de l’Oise que vous a présentée M. le vicomte Héricart Ferrand, traverse ce département de l’est à l’ouest, sur une longueur de 122,500 mèt. (26 à 27 lieues communes) entre Chezy en Orceois, sur les confins du département de l’Aisne et Gournay-sur-Epte, vers le département de la Seine-Inférieure. Ce profil coupe huit vallées, dont, les différentes profondeurs laissent apercevoir les terrains suivans, les plus récens sur les sommets de l’est et du centre, les plus anciens vers la chaîne crayeuse de l’ouest. C’est aussi dans cette dernière direction que la dénudation des vallées atteint les couches les plus anciennes, qui, de ce côté, forment les vallées les plus profondes (celles de l’Oise à Creil et du Therrain), ainsi que les sommets les plus élevés du département, le Vauroux, la montagne Sainte-Geneviève, et le plateau d’entre l’Epte et l’Oise, dont le point culminant est à 268 mètres au Coudray Sainte-Germer. Les vallées de Chézy et de Mareuil sont dans le calcaire grossier ; les nombreux vallons entre Mareuil et Creil ne pénètrent pas au-dessous des sables ; la vallée de l’Oise à Creil montre l’argile plastique à sa base, et la rivière coule sur la craie ; celle du Therrain montre la craie.

Les terrains signalés par M. Héricart F. sont donc :

1° Le terrain lacustre supérieur, composé d’argile, de silex et de marnes. Ce terrain, au mont Épiloy, a été rapporté par un autre membre de la Société, M. Robert, au terrain d’eau douce moyen.

2° Un épais dépôt de sables et de grès que sa superposition immédiate au calcaire grossier ne permet pas de rapporter incontestablement au grès supérieur à la formation gypseuse, plutôt qu’à ceux dépendant du calcaire grossier. M. H. F. reconnaît deux systèmes ; les grès marins supérieurs, et la grande masse des sables et des grès d’Ermenonville, de Mortefontaine, qu’il identifie avec ceux de Fontainebleau. Les coquilles des grès marins supérieurs sont toujours intactes ; celles de la grande masse de sables semblent avoir été roulées. Le dépôt de Levignan est rapporté par l’auteur aux sables supérieurs, tandis que M. Graves et M. Robert y reconnaissent un troisième dépôt de l’âge de Beauchamps. Nous verrons bientôt cette question plus spécialement étudiée.

3° Vers l’extrémité orientale de la coupe et du département, le gypse exploité dans des puits entre ces deux terrains fournit un argument en faveur de la première opinion ; mais partout ailleurs, la masse des sables et grès s’est montrée sans discontinuité sur le calcaire grossier.

4° Le calcaire grossier offre quelques lambeaux de calcaire siliceux, et des couches à milliolites et à nummulites.

5° L’argile plastique qui s’arrête brusquement sur la rive orientale du Therrain, où est sa plus grande épaisseur, présente à Creil et à Mello, les coquilles marines et fluviatiles des argiles du Soissonais.

6° La craie qui forme le fonds du bassin et qui le borde vers l’ouest se montre seule, sur la rive occidentale du Therrain, où elle atteint un niveau et une épaisseur de 236 mètres ; elle continue cette falaise presque verticale, cette chaîne de dunes crayeuses, si caractéristique de la partie occidentale du département de l’Oise.

Les hauts plateaux crayeux du nord-est sont recouverts, à Gournay, d’une grande abondance de galets siliceux, que M. Héricart rapporte au terrain diluvien, mais qui m’ont semblé, sur plusieurs points où je les ai observés, représenter, quoiqu’à un niveau bien différent, le pouddingue de l’argile plastique que ce géologue indique comme étant encore à trouver sur le trajet de sa coupe.

7° Enfin, le terrain de sable vert et ferrugineux qui se montre à jour dans la vallée de l’Epte, et s’étend ensuite vers le nord ; mais cette coupe passe au sud de l’ilot soulevé du pays de Bray.

Si l’on prolongeait ce profil géologique vers l’orient, à travers le département de l’Aisne jusqu’à la craie de Champagne vers Épernay, on verrait cette dernière formation se relever comme à l’ouest, et constituer de même la falaise qui limite de toutes parts le golfe septentrional du bassin tertiaire de la Seine.

§ 28. — La question de l’âge des grès marins de Levignan, de Nanteuil-le-Haudouin, de Bregy, a été de nouveau examinée par l’auteur du précédent mémoire. Ces grès, fort développés au nord et au sud de la coupe qui vous a été présentée, dépendent-ils du calcaire grossier, et sont-ils analogues à ceux de Beauchamps, comme le pensent MM. Graves et Robert, ou bien appartiennent-ils au grand système des sables supérieurs au gypse, ainsi que l’avait primitivement énoncé M. Brongniart ? C’est à cette dernière opinion que se range M. Héricart Ferrand.

Il continue de rapporter au terrain d’eau douce supérieur le vaste dépôt de calcaire superficiel qui surmonte les grès marins de Nanteuil, de Levignan, de Montepillois qui forme la plaine de Dammartin, et que MM. Graves et Robert considèrent, au contraire, comme de l’âge du calcaire de Saint-Ouen, et par conséquent inférieur au gypse et au grès de Fontainebleau.

Dans le calcaire des carrières d’Ognes, reposant sur une grande masse de sables et de grès, M. Graves avait reconnu le calcaire d’eau douce moyen, et présumait que les grès des plus hauts sommets lui étaient superposés ; mais M. Héricart n’adopte point non plus ce classement, remarquant que la grande masse de sable inférieur au calcaire d’Ognes, qu’il identifie avec les grès de Fontainebleau, ne laisse paraître le calcaire grossier qu’à une assez grande distance, et à un niveau bien inférieur ; d’où il paraît inférer que dans l’intervalle pourraient exister des représentans du système d’eau douce moyen. Si l’on adoptait l’âge moyen de ces grès, il faudrait y rattacher plus de la moitié de la grande formation des sables de la partie nord du bassin, que M. Brongniart a classés dans la dernière formation marine, conséquence que M. Héricart trouve inadmissible.

La question ne parait pouvoir être décidée que par l’examen des fossiles et par la comparaison de ces couches problématiques avec celles qui occupent une place incontestable dans d’autres parties du bassin.

Ne pourrait-on pas aussi concilier ces opinions divergentes, en supposant d’une part, que tous ces calcaires d’eau douce n’occupent pas le même niveau géologique, et d’autre part, que cet ensemble de grès, de sables représente en réalité sur plusieurs points les deux systèmes inférieur et supérieur au gypse, par suite de l’absence du terrain intermédiaire, fait si fréquent dans le bassin parisien ?

Les couches immédiatement superposées au calcaire grossier, et dont les coquilles ressemblent à celles de, Beauchamps, comme Levignan et Nanteuil-le-Haudoin, dépendraient de cette dernière formation, dont la place est incontestablement fixée au milieu du système fluvio-marin, compris entre le calcaire grossier et le gypse. La grande masse de grès sans coquilles de Mortefontaine et d’Ermenonville pourrait, au contraire, appartenir au grès de Fontainebleau. Peut-être aussi en est-il à l’égard des grès comme des calcaires siliceux ?

§ 29. — M. La Joye vous a présente les coupes de Lizy-sur-Ourcq et de Sainte-Aulde près de La Ferté-sous-Jouarre, en les accompagnent d’une série d’échantillons de roches et de fossiles de ces deux localités.

Toutes deux comprennent les systèmes moyen et supérieur du calcaire grossier. Le dépôt principal à Lisy, est une masse de sables et de grès très riches en coquilles. entre deux couches de calcaire à cérithes, dont le lit supérieur contient de nombreux débris de pagures. Dans le grès se voient, comme à Valmondois, des galets de calcaire grossier, percés de coquilles perforantes.

À Sainte-Aulde, la masse inférieure du calcaire grossier paraît comprendre plus de couches ainsi que des alternances de marnes et de silex ménilites ou cornés. La masse des sables et des grès passe insensiblement au terrain d’eau douce moyen à cyclostoma mumia.

§ 30. ─ M. Deshayes a constaté que les lignites d’Épernay reposaient entre la craie et des meulières qui recouvrent aussi le calcaire grossier, et il a été porté à conclure que ces lignites étaient déposés parallèlement au calcaire grossier, qui, dans une localité voisine, à Dammerie, contient près de quatre cents espèces de coquilles. Il a vu près de Rheims le calcaire grossier et l’argile à lignites placés bout à bout, l’argile déposée dans des vallées du calcaire grossier, et les deux formations recouvertes par des meulières.

Les mélanges fluvio-marins de ce dépôt des lignites du nord-est de la Seine avaient depuis long-temps fait naître des soupçons sur leur prétendue contemporaineté de l’argile plastique. Lorsque M. C. Prévost et moi nous parcourûmes, il y a cinq ans, la Picardie, le Soissonais et une partie de la Champagne, pour reconnaître l’âge des lignites du bord septentrional du bassin de Paris, dont le gisement d’Epernay est une dépendance, nous restâmes à peu près convaincus que la plus grande partie, pour ne pas dire le système entier, ne passait pas sous le calcaire grossier inférieur, mais en remplissait les vallées et était appuyé sur des bords calcaires. Cette manière de voir, qui était alors en opposition avec les idées généralement reçues, a été depuis fortifiée par la découverte d’ossements de mammifères dans ces lignites, et par ta présence de ménalopsides analogues à des espèces encore vivantes, et du très petit nombre de coquilles ayant leurs analogues, qui se trouvent dans les terrains tertiaires de l’âge du bassin de Paris. Cette opinion que les lignites du Soissonais appartiennent à une époque plus récente que l’argile plastique paraît donc à peu près démontrée ; elle a été adoptée par M. Brongniart, et il ne reste plus qu’à déterminer leur position dans les terrains supérieurs, recherche qui a retardé la publication du travail dont nous avons réuni de nombreux matériaux et déposé des échantillons dans les collections du Musée.

§ 31. ─ M. Boubée a présenté à la Société les détails d’une coupe prise dans les environs de Neauphle-le-Vieux. Les collines de cette partie ouest du bassin lui ont montré dans une épaisseur de plus de 100 pieds les couches suivantes de bas en haut. a. Calcaire d’eau douce ; b. Calcaire à milliolites et corbules, c. Calcaire siliceux ; d. Marnes d’eau douce à cyclostoma mumia ; e. Calcaire grossier avec nombreuses coquilles marines. C’est, comme on voit, les systèmes moyen et supérieur du calcaire grossier, et un nouvel exemple de cet état mixte fluvio-marin, compris entre les parties inférieures de cette formation et le gypse. M. Boubée, qui a adopté ce groupe antérieurement reconnu par plusieurs autres géologues, insiste surtout pour ne point en confondre le calcaire d’eau douce avec le calcaire siliceux supérieur au gypse, dont il est question au § 25. Les marnes dendritées, le cliquart, les grès de Beauchamps, le-calcaire de Saint-Ouen font partie de ce système, ainsi que plusieurs autres couches que j’ai précédemment rappelées.

§ 32. ─ Deux puits forés l’an dernier, dans l’intérieur de Paris, l’un rue de la Roquette, dans le Faubourg Saint-Antoine, sur la rive droite de la Seine, l’autre près du Jardin-des-Plantes, sur la rive gauche, ont bien montré les deux systèmes d’argile ; l’argile plastique et l’argile de calcaire grossier. Le premier a présenté jusqu’à la nappe d’eau ascendante qui a été atteinte à 150 pieds, 30 pieds de sable, 30 pieds de marne, 48 pieds de calcaire et de marne, 30 pieds d’argile pyriteuse, et au-dessous enfin des sables verts et des grès.

Ces derniers lits étaient ceux du calcaire grossier inférieur, et les 30 pieds d’argile pyriteuse, immédiatement supérieure, correspondaient sans nul doute au système argileux à lignites du calcaire grossier moyen de la plaine de Vaugirard, mentionné dans le paragraphe précédent.

Le second puits, qui n’a rencontré le niveau d’eau qu’à 400 p. de profondeur, a traversé, au-dessous des strates de l’autre puits, l’argile inférieure au calcaire dans une épaisseur de 60 à 80 pieds ; c’est la plus grande épaisseur connue aux environs de Paris.

La prédominance du système d’argile plastique paraît avoir en lieu, en ce point, aux dépens du calcaire grossier, mais seulement de ses bancs


IVeterrains secondaires.


§ 33. — Les transitions des grands terrains l’un à l’autre sont l’un des objets les plus dignes d’examen. Ces dépôts intermédiaires peuvent jeter quelque jour sur la succession des êtres, et sur l’importance variable des modifications apportées aux périodes organiques par les catastrophes successives que le globe a subies.

Jusqu’ici, la limite de la craie et des terrains tertiaires avait été considérée comme l’une des plus tranchées sous les deux rapports géologique et organique, celle qui offrait l’une des interruptions les plus brusques ; mais durant les deux dernières années, la découverte d’un terrain très riche en coquilles d’apparence tertiaire, dont le type est à Gosau, et dans quelques autres localités du Salzbourg et des Alpes autrichiennes s’est jointe à d’autres faits observés par M. Dufresnoy dans le midi de France, et au terrain plus anciennement connu de Maestricht, pour faire naître l’idée d’un terrain tertiaire de transition qui comblerait cette lacune dans quelques bassins.

MM. Sedgwick et Murchison, guidés par les apparences tertiaires de la grande masse des fossiles de Gosau, et par la position du dépôt au fond de vallées alpines, lui ont assigné cet âge intermédiaire. Ils distinguent dans les Alpes autrichiennes deux calcaires à nummulites, l’un dépendant de la craie supérieure, l’autre, plus nouveau, et constituant à Gosau et ailleurs le groupe qu’ils ont nommé terrain tertiaire de transition. Dans le dépôt de Gosau, particulièrement, ils semblent reconnaître aussi deux systèmes ; l’un inférieur avec les fossiles de la craie roulés, hyppurites, nérinées, gryphées (G. colombe), et l’autre supérieur, formé de marnes bleues avec coquilles tertiaires. Cette considération des fossiles roulés, introduits d’un terrain plus ancien dans une formation postérieure a été reproduite à la Société par plusieurs membres. Elle doit jouer un grand rôle à presque toutes les époques géologiques ; mais il paraîtrait qu’à Gosau, les fossiles habituels de la craie sont pénétrés de la même pâte que les fossiles de genres tertiaires, ce qui diminuerait la valeur de l’explication.

M. Boué, contrairement à l’opinion des deux géologues anglais, a continué de rapporter à la partie inférieure du grès vert (Mémoire sur divers gisemens intéressans de fossiles dans les Alpes autrichiennes) l’ensemble du terrain de Gosau, et il vous a présenté un grand nombre de coupes et de rapprochemens pour établir l’intime liaison de ce terrain avec le grand système nummulitique des Carpathes et de la Dalmatie.

Relations de gisemens, parité de dépôts dans une vaste étendue géographique, absence de sédimens tertiaires dans les grandes vallées alpines plus récentes que ces mêmes terrains tertiaires, et analogue sà celle de Gosau, tels sont les principaux argumens sur lesquels M. Boué s’est appuyé. Si la vallée transversale de Gosau offrait des couches tertiaires de molasse analogues à celles déposées par la grande mer qui a comblé, les bassins au pied des Alpes orientales, n’en retrouverait-on pas, dit-il, dans les autres grandes vallées transversales ? L’opinion de M. Boué s’accorde avec celles de MM. Keferstein, Lill et de Munster. M. Boué a reconnu intimement réunis aux coquilles d’apparence tertiaire de cette localité devenue célèbre un bien plus grand nombre d’espèces caractéristiques de la craie que n’en ont indiqué MM. Sedgwick et Murchison ; il cite des inocérames, hamites, gryphées, trigonies, le pecten quinque costatus, etc. ; et ce qui est plus important encore, c’est que les espèces même dont l’état de calcination et le caractère générique semblaient le plus annoncer celles de la période tertiaire en sont toutes différentes spécifiquement, d’après l’examen de M. Deshayes. L’argument tiré des fossiles serait donc ici bien moins fort que pour la craie du pied nord des Pyrénées, où M. Dufresnoy a nommé des espèces identiquement tertiaires.

On sait que dans des couches incontestablement de l’âge du grès vert et de la craie, et probablement dans les couches littorales, se trouvent des coquilles de genres assez nombreux, ordinairement considérés comme tertiaires. Je me souviens d’en avoir vu à Bristol, dans la collection de M. Miller, si malheureusement enlevé aux sciences, une série fort intéressante, provenant du Green-Sand de Blackdown. M. Deshayes en possède aussi un bon nombre de la Belgique, et j’en ai du Maine et du Perche, dont la physionomie tertiaire est étonnante ; mais toutes ces coquilles sont spécifiquement différentes de celles supérieures à la craie. La question de Gosau est donc diversement soutenue par des géologues également bons observateurs, et qui ont visité les lieux plusieurs reprises et en conscience : de quel côté est la vérité ?

§ 33 bis. — On a quelquefois présenté le terrain de Maastricht comme un autre exemple du passage de la craie aux dépôts tertiaires ; les membres de la Société qui ont suivi les séances de Beauvais ont observé au village de Laversine, près de cette ville, un lambeau de calcaire coquillier d’apparence assez analogue à la roche de Maastricht, et paraissant reposer, dans le fond d’une vallée crayeuse, sur la craie à Belemnites. Quelques fossiles ont semblé à plusieurs membres présenter des analogies avec ceux des faluns, et on a été porté à en conclure certains rapports entre ceux-ci et le dépôt de Maastricht et celui de Laversine, qui tous deux cependant ont bien plus d’analogie avec le grand système crayeux.

La similitude extérieure de la roche, c’est-à-dire un mode de granulation commun aux dépôts littoraux de toutes les formations, avait déjà occasionné dans le Cotentin, dans la Loire et en Autriche, des rapprochement forcés entre certains strates crayeux, et les couches tertiaires les plus récentes, que depuis on a reconnus pour être tout à fait distincts. Le gisement de Laversine reste donc un point des plus intéressans à observer, et la fixation précise de son âge sera un nouveau service que la géologie pourra devoir à M. Graves, qui l’a déjà fort enrichie par de nombreuses et de précieuses découvertes de fossiles dans le département de l’Oise.

§ 34. ─ Tandis que d’un côté on s’efforçait de retrancher certains couches de l’immense formation crayeuse, d’un autre, son domaine s’agrandissait aux dépens des terrains plus anciens, et vous vous souvenez, Messieurs, combien depuis peu d’années le caractère seul de la superposition a acquis à son égard de prédominance sur tous les entres.

Les roches les plus différentes de l’état crayeux, autrefois si caractéristique de cette formation, des marbres compactes et cristallins, des calcaires bitumineux, des calcaires oolithiques, des grès, du pouddingues, les couches les plus tourmentées, les plus élevées des Pyrénées et des Alpes y ont été successivement introduits.

Nous venons de voir comment des fossiles, considérés jusque là comme exclusivement propres aux terrains tertiaires, du moins quant aux genres, ont cessé d’être un obstacle à l’intercalation de certains dépôts dans cette même période crayeuse.

Vous vous rappelez par quel ensemble d’autres caractères tirés du gisement, M. Dufresnoy fut conduit, l’an dernier, à rapporter à cette période, des terrain du sud-ouest de la France et des Pyrénées, que les caractères zoologiques semblaient le plus en éloigner.

La présence de certaines substances minérales a pareillement cessé d’être un obstacle aux classemens géologiques ; les exemples s’en sont multipliés rapidement, et vous en avez un des plus frappans dans le nouveau Mémoire que M. Dufresnoy vous a lu sur les mines de sel de Gardanne en Catalogne, mines que M. Cordier le premier a fait connaître géologiquement, il y a une vingtaine d’années. Déjà M. D., dans son travail sur la craie des Pyrénées, avait constaté l’existence d’amas puissans de gypse, accompagnés de souffe, au milieu des terrains qu’un ensemble d’autres caractères le porta à classer dans le groupe crayeux. C’est la même série observations et de rapprochemens qui l’a d’abord conduit à y rapporter l’étonnant dépôt salin de Cardonne.

Il l’a vu subordonné à un puissant système formé de couches alternatives de grès, de poudingues, de schistes micacés avec fucus, le calcaire gris à hippurites, nummulites et milliolites, et même de gypses sur plusieurs points. Une semblable association de roches s’est présentée sur le versant septentrional des Pyrénées, dans le voisinage, et comme sous l’influence des ophites.

On pourrait désirer que l’intercalation du système salin au milieu du groupe de roches rapportées à la craie par M. Dufresnoy fut plus incontestablement établie ; mais l’auteur a déterminé avec beaucoup de vraisemblance, le passage insensible du grès, dont dépend immédiatement l’amas salin à celui du grand système de grès de la Catalogne, assez analogue au grès à fucoïdes des Carpathes et des Apennins. Il a de plus montré que le sel recouvrait le terrain de craie à Nummulites. On ne devrait donc, en tous les cas, le considérer que comme plus moderne, et c’est, en définitive, l’opinion laquelle s’est arrêté depuis M. Dufresnoy. La formation du sel, dans cette contrée, lui paraît coïncider avec un âge de soulèvement plus moderne que celui de la principale chaîne, et contemporain au contraire de l’apparition des ophites, qui dans le nord accompagne et peut avoir déterminé le dépôt des gypses.

Une circonstance qui pourrait apporter quelques nouvelles données à la question, est le gisement des grands amas salifères et gypseux des Alpes autrichiennes, de Hall, d’Ischell, de Halleim, d’Aussée et de Halstadt, que MM. Sedgwick et Murchison classent dans les couches oolithiques, tout-à-fait supérieures, au contact du grand système de calcaire alpin récent représentant pour la plupart des géologues le sable vert et la craie. Ce dernier terrain montre en Bavière une certaine analogie pour les fossiles de genres tertiaires avec les roches du pied des Pyrénées, que M. Dufresnoy rapporte également à la craie.

Mais si, comme il est très probable, le sel et le gypse ont été généralement formés et introduits postérieurement au dépôt des roches qui les enveloppent, par la voie ignée, soit par sublimation, soit pour certains gypses, par cémentation de calcaires plus anciens, et par l’évaporation de gaz acides, comme il s’en produit encore dans les mers actuelles sous l’influence de volcans sous-marins, dans le golfe de Corinthe, de Santorin et ailleurs, cette introduction peut s’être manifestée à plusieurs époques, ou bien dans le même temps, s’être arrêtée à différens étages. C’est ainsi que les dépôts salifères habituels au grès bigarré et au keuper ; celui de Bex dans le lias ; le sel et le gypse des Alpes autrichiennes et des Carpathes entre l’oolithe supérieure et le Green-Sand, ou dans cette dernière formation elle-même ; le gypse et le soufre de Pologne dans la craie, selon M. Pusch ; dans le sol tertiaire, selon M. Boué ; le sel de la Catalogne dans la craie ou dans les terrains tertiaires ; celui de Wieliska et de la Transylvanie dans les terrains tertiaires, pourraient n’être pas contemporains des roches auxquelles ils paraissent subordonnés.

Cette difficulté de fixer l’âge des dépôts de gypse, de soufre et de sel gemme, dans quelque formation qu’ils semblent intercalés, quand ils ne sont point, en bancs réguliers, mais en amas, ou dans des crevasses, dans des vallées, gisement le plus habituel, s’est représentée à tous les observateurs, et dans presque toutes les contrées étudiées. Ce fut, il y a peu d’années, et c’est encore une question dès plus controversées relativement aux gisemens de gypse des apennins. Par une circonstance très remarquable dans cette contrée comme dans les Pyrénées, l’incertitude est entre la période orageuse et les terrains tertiaires. Existerait-il en effet quelque coïncidence entre l’une des plus abondantes expansions de matières gazeuses et le changement d’organisation et la forte lacune qui sépare ses deux grandes périodes ?

§ 35. — Le Pecten salinarus (Schlott) des Alpes, qui avait déjà. fourni à M. Brown la distinction de deux genres, Monotis et Halobia, contient un assez grand nombre d’espèces auxquelles M, de Munster en a récemment ajouté deux nouvelles appartenant au premier. Les espèces de ces deux genres se rapportent à des formations secondaires différentes, au grès vert et au calcaire jurassique. Deux espèces, M. Inœquivalvis et H. Salinaria, sont exclusivement dans le calcaire, ammonitifère du Salzbourg et de l’Autriche, auquel paraissent subordonnés les amas salifères des Alpes orientales. M. Boué vous les a communiquées.

M. le comte Munster vous a écrit avoir trouvé ces mêmes coquilles formant une lumachelle entre le grès vert et le calcaire jurassique supérieur, près de Ratisbonne ; ce qui peut jeter un nouveau jour sur l’âge des gypses salifères de cette partie des Alpes, que MM. Boué, Sedgwick et Murchison, paraissent s’accorder à classer dans le grès vert inférieur, ou vers le contact de cette formation et du calcaire jurassique.

§ 36. — Dans son travail sur la position géologique des principales mines de fer, de la partie orientale des Pyrénées, M. Dufresnoy a encore montré l’un des plus curieux exemples de la formation de certains minerais, et de l’altération de sédimens par la voie ignée, en même temps que l’apparition assez moderne de roches granitiques.

Ces mines, extrêmement abondantes et depuis long-temps exploitées, forment une espèce de zone circulaire de 8,000 toises de diamètre, autour du Canigou, et une série de bandes ou d’amas au contact de roches cristallines (gneiss et granites), et d’un calcaire noir saccarin. Le minerai se trouve également dans le calcaire et dans le granite.

Mais dans la vallée de la Gly, le calcaire au contact duquel s’est dépareillent trouvé le minerai, et qui présente la même apparence cristalline, dépend de la grande formation crayeuse des Pyrénées si étonnamment modifiée par l’action ignée et le redressement des couches. Au même système, M. Dufresnoy rapporte la mine de Rancée, dans l’Arriége.

M. Dufresnoy a soigneusement décrit les divers modes-d’altérations, et surtout la dolomisation que ces roches ignées ont fait subir, à différentes distances, aux calcaires, soit de l’époque de la craie, soit d’époque antérieure, ainsi que les entrelacemens de filets feldspathiques et métalliques dans le calcaire.

Il en a conclu que l’âge de ces mines est en rapport intime avec le soulèvement de la chaîne granitique, et par conséquent bien plus ancien que la formation des gypses et du sel produits par la même voie, mais dus à l’éruption des ophiolites. C’est un nouveau pas dans la théorie huttonienne ; les faits à l’appui de la cémentation de certaines roches et de la production de métaux par la voie ignée se multiplient tous les jours.

Les mines de fer des Pyrénées offrent des faits analogues au gisement des mines de fer du Bannat, produits de sublimation ignée, entre la syénite et les calcaires, qui semblent pareillement altérés par les vapeurs acides. On sait aussi que certaines substances minérales, la baryte sulfatée, le plomb sulfuré, etc., fréquentes au contact de roches cristallines et de sédimens secondaires, pénètrent également les deux sortes de dépôts, de même que les substances métalliques de la plupart des filons, qui s’insinue en un réseaux infinis dans les strates formant les parois.

§ 37 et 38. — Dans une Notice sur les Alpes bernoises, M. de Studer, qui a appliqué depuis nombre d’années à l’étude des terrains secondaires de la Suisse, l’excellent esprit d’observation avec lequel il en a décrit les terrains tertiaires, vous a fait connaitre l’âge des calcaires de la chaîne alpine entre la Dent de Morcle et la Jungfrau. Ce sont toujours, comme dans les autres parties des Alpes calcaires, différens systèmes de la formation jurassique, dont les fossiles examinés par M. Woltz montrent beaucoup d’analogie soit avec ceux du troisième étage, le calcaire Portlandien de Besançon, soit avec ceux du calcaire jurassique du Wurtemberg, soit avec ceux du lias de Normandie ; ce sont en outre les assises inférieures de la craie, terrain qui prédomine presque exclusivement, surtout à l’est du lac de Thoun jusqu’au Rhin.

Les calcaires des Alpes, comme ceux des grands bassins secondaires, ne présentent point de systèmes long-temps continus, mais une succession de groupes successivement prédominans aux dépens l’un de l’autre. L’ignorance de ec fait et la recherche d’une conformité qui n’est point dans la nature paraissent à M. de Studer avoir contribué à la confusion qui a si longtemps régné sur ce terrain. C’est à l’étage jurassique moyen que ce géologue rapporte le calcaire du Stockhorn et des Voirons, et au Kimmeridgeclay la houille de Boltigen.

Mais un fait bien plus piquant, et dont M. Studer, après M. Hugi, vous a confirmé l’existence, est celui de l’entrelacement, de l’alternance plusieurs fois répétée, et de l’enfoncement en forme de coin au milieu du gneiss, d’amas épais de 4 à 500 pieds d’un calcaire à Bélemnites analogue, par ses autres fossiles, au lias, ou aux assises jurassiques inférieures. C’est surtout dans le vallon de Roththal, sur la pente occidentale de la Jungfrau et dans la vallée d’Urback, près Grindelwald, que c’est montré en grand ce nouveau témoignage du soulèvement des couches alpines secondaires, par l’éruption des roches cristallines, comme la géologie en possède déjà plusieurs, mais la plupart sur de moins grandes échelles.

On ne connaît de comparable, pour l’étendue du phénomène et pour la précision des détails, que celui constaté en 1829 par M. E. de Beaumont, dans les montagnes de l’Oisans en Dauphiné, sur le redressement de bancs énormes de calcaires de l’âge de la craie, et du terrain jurassique par des granites qui les recouvrent, et sont entrelacés avec eux d’une façon tout-à-fait analogue, et même encore plus en grand.

C’est dans cet intéressant mémoire inséré au tome V des Mémoires de la Société d’Histoire naturelle de Paris, qui n’a point encore été livré au public, que M. E. de Beaumont a exposé les rapports de forme et de formation qu’il conçoit entre certaines montagnes de la Lune, et des sommets granitiques se présentant en crêtes circulaires autour d’un centre creux, disposition analogue, dans les anciens terrains de cristallisation, aux cratères de soulèvement, plus modernes, de M. de Buch.

M. Necker de Saussure a récemment aussi observé dans la Valorsine l’injection du granite dans les couches secondaires.

Les gneiss viennent donc se joindre aux granites, aux syénites, aux porphyres pyroxéniques, aux porphyres rouges et verts, aux serpentines, aux euphotides, aux ophites, comme agens de redressement des couches, postérieurement aux terrains secondaires même les plus modernes.

§ 39. — Un fait géologique relatif aux terrains secondaires, qu’on avait cru se rattacher aussi à cette théorie des soulèvemens du sol, est l’îlot jurassique du pays de Bray, bordé et dominé de toutes parts par des collines crayeuses dont les couches semblent avoir été relevées circulairement en sens divers par le bombement du terrain central. L’examen de cette petite région naturelle a été l’un des objets qui ait le plus fixé l’attention de la société durant la course de Beauvais.

On a très bien reconnu les étages suivans : 1° la craie blanche et la glauconie crayeuse des falaises de la bordure ; 2° le sable ferrugineux accompagné d’argiles long-temps confondues avec l’argile plastique, et qui forment la vallée de Bray proprement dite, 3° un autre étage de grès et de sables verts semblables à ceux qui, dans l’île de Wight, alternent avec les sables ferrugineux supérieurs ; 4° le terrain jurassique, formé de l’argile weldienne (le Wealdclay) et des lumachelles à gryphées virgules si caractéristiques du système jurassique supérieur.

L’un de vos membres les plus distingués, qui, des premiers, a rappelé l’attention des géologues vers les puissans et nombreux effets de l’action ignée à l’intérieur de la terre, mais sous un point de vue différent de la théorie des soulèvemens de montagnes en masses, M. Cordier a exprimé l’opinion que le pays de Bray n’était probablement pas l’axe central d’un soulèvement qui aurait redressé tout autour les falaises crayeuses qui bordent cette dénudation.

Le peu d’inclinaison de toutes ces couches lui a fait penser qu’elles étaient dans leur position originaire, et qu’elles avaient pu être ainsi déposées sur les pentes d’un sommet préexistant. Une opinion différente était appuyée par les différens sens d’inclinaison de couches argileuses et sableuses, inclinaison qui atteint jusqu’à vingt pieds autour du mamelon jurassique, et par l’existence d’un phénomène à peu près analogue dans les wealds du Willtshire sur la côte opposée de l’Angleterre et dans le Boulonais.

§ 40. — Le terrain jurassique de la Charente-Inférieure, récemment étudié par M. Bertrand Geslin, ne lui a pas présenté les différens étages distingués par M. Dufresnoy, mais seulement le système moyen dont La Rochelle serait le type. M. Bertrand Geslin n’a pu reconnaître d’argile (l’argile d’Oxford) intermédiaire à l’oolithe inférieure et à l’oolithe moyenne ; il partage en cela l’opinion de MM. de Cressac et Manès, qui ont décrit ces terrains postérieurement à M. Dufresnoy. M. Roulland a remarqué que les couches oolithiques à nérinées de ce pays, qu’on rapporte généralement à la craie, alternaient avec les lumachelles et argiles à gryphées virgules. Seraient-elles donc plutôt une dépendance du système oolithique supérieur ?

§ 40 bis. — C’est au calcaire jurassique moyen du même pays qu’appartiennent des fossiles singuliers, sur lesquels M. Fleuriau de Bellevue a fixé l’attention de la société. Ces corps, qui semblent, au premier coup d’œil, avoir appartenu a des alcyons ou à des éponges, consistent en tiges et en rameaux très anastomosés, très flexueux, se terminant à l’une des extrémités en massues allongées, comme l’alcyonium tulipa du Green-Sand. Ils composent, aux environs de La Rochelle, une couche de près d’un pied d’épaisseur, sur une étendue de 7 à 800 mètres, intercalée au milieu de l’oolithe moyenne. Ces fossiles, qui ne montrent pas à l’intérieur la moindre structure organique, ont rappelé la présence en d’autres localités de fossiles d’une forme extérieure assez analogue. Les uns sont de véritables polypiers de l’ordre des alcyonnées (les paramoudra, les caricoïdes, les halliroé, etc.) ; les autres sont probablement d’épais fucus, et c’est à cette dernière classe que m’ont paru ressembler davantage les corps découverts à La Rochelle.

§ 41. — C’est en partie à la formation crayeuse et en partie à la grande formation jurassique que se rapportent les observations, aussi neuves qu’intéressantes, que M. Botta fils vous a adressées sur la structure géognostique du Liban et de l’Anti-Liban, accompagnées d’une nombreuse série d’échantillons de roches et de fossiles. En voici les principaux résultats :

Cette chaîne court à peu près N.-S. ; le Liban et le Sannine en sont les deux plus hauts sommets ; les pentes sont très rapides, et forment presque une muraille de 4 à 5 lieues de largeur. La direction des couches est N-.N.-E. S.-S.-O., presque parallèles à la chaîne. Leur inclinaison est à l’O.-N.-O., à peu près dans le sens des pentes et jusqu’à la verticale ; tandis que les strates du sommet sont restés à peu près horizontaux. Voila bien un exemple de soulèvement et de redressement de couches réunis.

Ces montagnes se composent de trois différens terrains, qu’un ensemble de caractères zoologiques et géologiques permet de rapporter aux trois formations suivantes :

Calcaire jurassique supérieur, à nérinées ;

Grès ferrugineux et grès vert ;

Calcaire crétacé, à sphérulites et à gryphées voisines de celles du Salève.

Leur ensemble rappelle en grand le terrain crétacé des Bouches-du-Rhône et du Périgord.

L’auteur décrit trois principales coupes de cette chaîne, celle de la vallée du fleuve du Chien, celle du mont Sannine et celle du mont Liban proprement dit. Dans toutes trois on retrouve la même succession de couches, à de légères nuances près, c’est-à-dire un terrain de sable et grès ferrugineux entre deux puissans systèmes calcaires, avec silex, fossiles nombreux et cavernes, dont quelques unes à ossemens. C’est dans des couches schisteuses calcaire supérieur à sphérulites que sont les gisemens de poissons depuis long-temps connus des naturalistes. Le plus important, celui d’Hakel, est à une très grande élévation au-dessus de la mer ; celui de Sahel-Aalma n’est qu’à 500 pieds : il appartient aux couches inférieures du même groupe, mais les espèces paraissent être toutes différentes, ainsi que les circonstances de leur gisement. Le terrain sableux contient des mines de fer et des lignites exploités ; à la surface on rencontre, dans une seule localité, du porphyre pyroxénique en boules au milieu d’une espèce de wacke. Sur toute la côte de Syrie, depuis Beyrout jusqu’à Tripoli on trouve de distance en distance des agrégats coquilliers de formation récente, qui se durcissent à l’air, comme on l’a si long-temps prétendu de ceux de Messine et de la presqu’île d’Aboukir, en Égypte.

La chaîne calcaire du Liban montre des traces de violens bouleversemens ; les assises supérieures semblent avoir été soulevées et s’être fait jour à travers les autres, qui se seraient écartées, redressées en sens contraire. Le soulèvement ou le brisement des couches semble avoir eu lieu suivant une ligne parallèle à la chaîne, mais un peu à l’ouest de son axe.

Ce Mémoire, dont nous devons désirer la publication dans le premier volume de nos Mémoires, confirme et augmente les connaissances que l’on avait déjà de la Syrie et de la Palestine, où l’on avait surtout décrit des calcaires secondaires et des roches volcaniques.

§ 42, 43, 44, 45. — Les nombreuses observations que nous a communiquées M. de Munster, de Bayreuth, sur les ammonées, les nautilacées, les bélemnites et les nummulites, sont presque toutes relatives à des fossiles de terrains secondaires, dont ses collections sont si riches.

§ 43. Amonnées. — M. de Munster a distingué trois groupes dans la famille des ammomées, dont les différences organiques coïncident avec des différences de gisemens, depuis les terrains les plus anciens jusqu’à la craie inclusivement : les ammonées des terrains de transition, celles du muschelkalk et celles des calcaires secondaires récens. Il n’en reconnaît point au-dessus de la craie, non plus qu’aucun autre géologue. Chacun des types caractérise un grand système de couches ; ces types principaux sont les mêmes que ceux de MM. de Buch et de Haan.

Quoique M. de Munster n’ait établi ses résultats que sur les fossiles d’Allemagne, il est facile de reconnaître qu’ils s’appliquent également à ceux de France, d’Angleterre, de Suède, et même aux terrains de transition de l’Amérique septentrionale.

1° Les ammonites des terrains de transition appartiennent à des genres particuliers, les goniatites et les cératites de M. de Haan, très distincts des ammonites proprement dites. Elles forment passage aux nautiles ; leurs loges et leurs selles sont entièrement lisses. L’auteur en connaît dix-neuf espèces, provenant, la plupart des parties les plus anciennes du terrain de transition (du calcaire marbre de Bayreuth) ; elles sont beaucoup plus rares dans les couches plus récentes, le calcaire de l’Eiffel par exemple.

On ne voit jamais dans ce terrain d’espèces à lobes déchiquetés, caractère des espèces plus modernes.

2°. Les ammonées du muschelkalk, des marnes irisées, et du keuper, terrains dont, à raison des fossiles, M. de Munster ne fait qu’un groupe, ont les lobes seulement dentelés et les selles lisses. Ce caractère est si saillant, et ces espèces sont si particulières au muschekalk, qu’un fragment a souvent suffi pour en reconnaître l’âge, vérifié ensuite par la superposition directe. L’auteur en connaît quatre espèces.

3° vient enfin la grande famille des véritables ammonites à lobes et à selles également déchiquetés, et qui se trouvent dans tous les systèmes, depuis le lias jusqu’à la craie. Le nombre en est prodigieux, et M. de Munster pense, ainsi que MM. de Buch, de Haan, et la plupart des zoologistes-géologues qui les ont étudiées, que la forme et le nombre des déchiquetures, la position, le diamètre du syphon, permettront d’y reconnaître des sous-familles, qui caractérisent probablement autant de terrains.

A cette division, l’auteur rapporte les orbulites, les baculites, les hamites, les scaphites et les turrilites, genres qui caractérisent également l’ensemble des formations secondaires supérieures au muschelkalk, jusqu’à la craie inclusivement.

§ 43. Nautilacées. — Les nautilacées droites, ou orthocères, paraissent à M. de Munster exclusivement propres aux terrains intermédiaires. C’est, vous vous en souvenez, messieurs, la solution de cette question, qui a valu à la Société les premières communications de ce savant. On peut cependant encore lui opposer deux objections : l’une est l’existence d’une très petite orthocère, que M. de la Bèche a figurée comme provenant du lias de Lime-Regis et une autre petite espèce d’orthocère, qui a été présentée par M. Boué, comme provenant du calcaire salifère du Salzbourg, de l’âge du grès vert. Mais il serait possible, de l’aveu même de l’auteur de cette dernière découverte, qu’il existât sur ce point un petit relèvement de calcaire intermédiaire ; et quant à l’autre, son extrême ressemblance avec l’orthoceratites gracilis figurée par Blumenbach et reconnue dans des schistes de transition, permettrait de supposer qu’un fragment schisteux intermédiaire se serait glissé dans des collections de fossiles du terrain auquel M. de la Bèche la rapporte.

La grande masse des orthocères, dont M. de Munster compte plus de trente espèces, la plupart des couches de transition les plus anciennes, offre toujours l’un des fossiles les plus caractéristiques de ces terrains. Cet observateur a remarqué qu’elles sont bien plus rares dans le calcaire de montagne, ou calcaire de transition plus récent ; elles sont très rares dans les schistes et les grauwackes.

M. de Munster a réfuté quelques citations fausses ou douteuses d’orthocères dans des terrains comparativement nouveaux, et il ne doute pas que ces fossiles, comme beaucoup d’autres, n’aient pu y être introduits fossiles déjà, comme l’auraient été des galets inorganiques : ce ne sont le plus souvent que des alvéoles de grandes bélemnites.

Les nautiles proprement dits sont les seuls céphalopodes à syphon qui se retrouvent dans tous les terrains, depuis les calcaires intermédiaires les plus anciens jusqu’à la nature actuelle.

Il est vrai que les nautiles de transition montrent bien le caractère particulier d’avoir toutes les cloisons concaves, à bord non courbé, et une partie à syphon à peine visible.

L’auteur distingue deux groupes de ces nautiles de transition, dont il n’a point retrouvé les espèces dans d’autres terrains.

Les deux espèces de nautiles, communs dans le muschelkalk, forment le passage des groupes du terrain de transition à ceux des terrains secondaires.

L’auteur divise encore en deux groupes les nautiles appartenant aux terrains postérieurs au muschelkalk, jusqu’aux terrains tertiaires inclusivement.

1° Ceux avec des cloisons à bords simples, sans lobes et non fortement courbés. Ce sont les vrais nautiles ; ils se retrouvent en toutes les formations.

2° Ceux avec des cloisons dont le bord offre des anfractuosités ondulées et fortement courbées (Aganides de Montfort). Ils ne peuvent être caractéristiques de formations ; car l’auteur les connaît également et dans les oolithes et dans les dépôts tertiaires.

§ 44. Bélemnites. — M. de Munster a confirmé, pour les terrains secondaires de l’Allemagne, les résultats de MM. de Blainville et Miller pour la France et l’Angleterre, savoir, qu’il n’existe point de bélemnites dans les terrains de transition ; que ees fossiles commencent au lias, et ne s’élèvent pas au-dessus de la craie : il n’en connaissait point dans le muschelkalk, et a combattu les observations contraires.

Cependant M. Woltz, qui a rendu tant d’autres services à la science, vous a fait connaître que le muschelkalk de Marback avait présenté à M. d’Althaus une alvéole de ce fossile, mais sans traces de gaine : toutefois, il ne doute pas qu’on n’ait trouvé des bélemnites, si non dans le muschelkalk même, du moins dans des couches à peu près contemporaines, dans les marnes du Keuper.

M. de Munster a adopté, d’après M. de Blainville, pour caractère distinctif de ces fossiles, et pour leur distribution par formations, la fente ou la gouttière de leur base et de leur sommet. Les plus anciennes, celles du lias n’en ont point à la base, mais elles en ont jusqu’à trois, fort courtes, à la pointe. Les bélemnites des oolithes supérieures ont à la base une gouttière qui ne dépasse jamais la moitié du fourreau ; celles de la craie ont à la base cette gouttière courte et large si caractéristique, qu’elle s’est retrouvée dans les bélemnites de la craie de tous les pays, depuis Meudon jusqu’en Scanie.

M. de Munster a présenté d’autres distinctions des bélemnites plus ou moins en rapport avec celles admises par MM. de Blainville, Woltz et Miller ; mais son travail étant sur le point d’être publié en français, avec les dessins, on y pourra trouver des détails qui ne furent pas suffisamment saisis lors d’une première communication à la Société.

$ 45. Nummulites. — Vous devez encore à M. de Munster quelques observations sur les nummulites. Il n’en connait point dans la craie, ni dans le sol tertiaire de la Bavière, les deux terrains qui en contiennent le plus, et presque exclusivement, dans d’autres contrées, particulièrement les calcaires secondaires de l’Istrie, des Alpes et des Pyrénées. M. de Munster à toutefois recueilli plusieurs centaines d’espèces d’autres céphalopodes foraminés dans les terrains tertiaires de l’Allemagne. Il a aussi reconnu des nummulites dans les Alpes bavaroises entre la craie et les terrains secondaires ; mais non point dans le muschelkalk du même pays, ni dans la craie de Maestricht, comme on l’a répété.

Nous avons déjà vu que MM. Sedgwick et Murchison ont distingué dans la même contrée deux systèmes à nummulites, l’un de l’âge de la craie et du green-sand ; l’autre comprenant les couches qu’ils ont nommées tertiaires de transition. Viendrait un troisième grand système, celui du calcaire grossier, inférieur aux plus anciens terrains tertiaires ; puis enfin un quatrième, des calcaires tertiaires récens, ou quaternaires, de ces conglomérats à polypiers du Leithagebirge, ou les nummulites paraissent également très abondantes : mais pour établir ces systèmes nummulitiques qu’on peut, ce me semble, déjà distinguer, une bonne monographie de ce genre si difficile serait bien désirable. Un géologue anglais du plus grand mérite, M. Lonsdales conservateur actuel des collections de la Société géologique de Londres, a commencé à s’en occuper, et il est parvenu à distinguer déjà quatre ou cinq espèces dans celles des Alpes autrichiennes seulement.

§ 46. ─ Les coquilles de l’ordre des Rudistes ont été l’objet d’opinions et d’un classement très divers. M. Lamarck les a placées dans les cloisonnées M. de Blainville dans les multivalves ; M. Desmoulins en fit aussi des corps voisins des balanes, supposant birostre déposé dans une matière cartilagineuse.

M. Deshayes en à Fait des coquilles bivalves, qu’il place entre les chames et les ostracées, et ne voit plus, dans la plupart Icthiosarcolites, que la partie corticale des coquilles, le test intérieur ayant été détruit comme il l’a démontré pour d’autres coquilles du groupe des spondyles. Pour lui, le birostre n’est que le moule intérieur, et les deux cavités du test persistant sont les tubes d’insertion des crochets de la valve supérieure.

M. Roulland, dans les observations qu’il vous a présentées, propose la suppression du genre ichtiosarcolite, prétendant qu’on a fait un double emploi du birostre des hippurites et des sphérulites tubuliformes pour former les ichtyosarcolites. Il reconnaît le syphon marginal double comme caractéristique des sphérulites, syphon n’existant pas dans les hippurites, qui ont, au contraire, à la valve inférieure, deux arêtes doubles à gauche de la carène. Les caprines même de M. Dorbigny pourraient bien en partie, selon M. Roulland, n’être que des hippurites, auxquelles il réunit ausi le genre sphérulite.

§ 47. ─ Le même observateur a confirmé la découverte faite depuis plusieurs années, par MM. Dufresnoy, de Cressac et Manès, de milliolites dans les couches oolithiques à nérinées de la craie de Saintonge et d’autres provinces méridionales ; mais ayant étudié au microscope des échantillons de ces roches de la Charente, il a reconnu que la plupart des plus petits gains d’oolithe dont elles sont formées étaient de véritables alvéolites, des melonies et d’autres coquilles multiloculaires, long-temps regardées comme postérieures à la craie.

§ 48 et 49. — L’intéressante découverte faite par M. Buckland de fœces fossiles d’animaux de toutes les classes, enfouis dans presque toutes les formations, et auxquels il a donné le nom commun de coprolites, fut des plus rapidement généralisées, quoique des plus neuves.

La belle collection de ces corps, que la société a reçue de M. Buckland lui-même, a été l’occasion de doutes exprimés par deux de vos membres, non sur la généralité de la curieuse observation de M. Buckland, qui les considère essentiellement comme les fœces des animaux dont on trouve les débris dans les mêmes couches, mais, sur l’origine de quelques uns d’entre eux. M. de Blainville remarquant que les matières fécales des reptiles se trouvent dans un cloaque sans disposition en spirale, en conclut que les coprolites du lias n’ont pu appartenir aux Mégalosaures ni aux Plésiosaures, et qu’à tort on les avait comparés à des moules pris dans le rectum de la raie disposé au contraire en valvules spiriformes. M. de Blainville ne nie point toutefois qu’on ne puisse trouver des coprolithes de reptiles, aussi bien qu’il reconnaît, avec M. Buckland, la réalité et l’intérêt de cette découverte pour les fœces d’animaux d’autres classes (mammifères, poissons ; etc.).

M. Boubée a émis l’opinion que les coprolithes pourraient bien n’être souvent que des moules d’intestins, puisqu’ils en présentent si directement la forme, la matière pierreuses ayant pu s’y introduire après la mort de l’animal, gonfler l’intestin, et s’y pétrifier avec la matière animale elle-même.

§ 50. ─ Les poissons fossiles sont plus habituellement représentés dans la formation crayeuse de la France pa desS écailles disséminées que par des squelettes.

M. Clément Mullet vous a présenté de la craie des environs de Troie un squelette bien conservé qui se rapproche du genre Zéa. Cette espèce paraît assez analogue à une des belles et nombreuses espèces de la craie du Sussex figurées par M. Mantell.

§ 51. ─ En offrant à la société des échantillons de gypse coquillier du mont Wartberg, près de Heilbronn en Wurtemberg, M. Boué est entré dans des détails fort intéressans. Cette montagne est composée des marnes gypsifères du keuper reposant sur des lits calcaires du muschelkalk ; les couches supérieures de ce calcaire compacte sont irrégulièrement converties en gypse, ou traversées de petits filets gypseux, accompagnées de taches de galène, de cuivre oxidulé et carbonaté ; les mêmes réseaux gypseux passent du muschelkalk dans le keuper, et représentent au mieux le produit de ces émanations, sulfureuses et métalliques, qui paraissent avoir joué un si grand rôle durant la plupart des périodes géologiques. Les coquilles fossiles qui se sont trouvées sur le trajet de ces gaz ont été partiellement converties en gypse, fait analogue il ce que j’ai observé très habituellement dans les coquilles fossiles de l’oolithe inférieure d’Alençon (Orne), qui sont en partie tapissées de la même galène et baryte, qui, du granite, a pénétré dans les bancs calcaires, très probablement aussi à l’état de vapeurs acides et métalliques (voir les § 34 et 36).


Ve série ─ mémoires de géographie géognostique.


Il me reste à vous entretenir, messieurs, des mémoires qui, embrassant une certaine étendue de pays et plusieurs terrains, pouvaient difficilement être morcelés sans perdre une partie de leur intérêt.

§ 52. ─ M. Boué vous a communiqué une Carte géologique inédite de l’Irlande, coloriée d’après les nombreuses et consciencieuses observations recueillies par M. Weaver, sur une contrée dont il a déjà décrit plusieurs parties et le mieux étudié la structure : je ne pourrais rien ajouter à ce que vous a dit M. Boué du mérite de ce travail, qui sera sans doute publié par la Société géologique de Londres.

§ 53. ─ C’est encore à M. Boué que vous devez connaissance d’une carte, également manuscrite, du Vicentin, dressée par M. Pasini. Vous vous rappelez que cette partie de l’Italie septentrionale a fourni déjà des descriptions importantes à M. Brongniart pour les coquilles de terrains tertiaires des plus anciens de l’Italie, et à M. Maraschini pour la structure géologique de l’ensemble du pays. Cette contrée offre un grand intérêt pour les relations et les contacts des roches pyroïdes et des terrains de sédiment.

§ 54. ─ En déterminant la position de l’intéressante caverne de Miallet, M. Jules Tessier a rappelé les principaux traits de la distribution géographique des terrains du département du Gard, dont M. Dumas, de Sommières, prépare une carte, et particulièrement des environs de Nîmes et d’Anduze. On y observe les formations suivantes, des plus modernes aux plus anciennes, et à peu prés du sud au nord.

1° De Nîmes à la Méditerranée, un terrain d’alluvion analogue à celui de la craie.

2° Un grand système d’eau douce superposé à la craie, et qui, de l’est à l’ouest, couvre une grande partie du département, et se prolonge dans les départemens voisins de Vaucluse, de l’Aude et de l’Hérault. Il est surtout composé de calcaire, et montre aussi des poudingues et des marnes sableuses. C’est, je crois, dans ce terrain que le même observateur découvrit, il y a plusieurs années, à Brignolles, près d’Anduze, un gisement intéressant de reptiles

3° Le terrain de craie est l’un de ceux qui modifie le plus. l’aspect extérieur du sol de ce département. Il comprend une craie compacte et oolithique employée dans la plupart des grands monumens romains de Nîmes, qui sont bâtis au pied des collines crayeuses. Cette roche paraît dépendre du calcaire à hyppurites ; on la voit aussi accompagnée de marne bleue et de craie argileuse.

4° Le calcaire du Jura forme des montagnes au pied desquelles est bâtie la ville d’Anduze.

5° Le lias, plus développé que la formation précédente, commence à se montrer dans les vallons voisins de cette ville ; il se compose, en approchant des terrains plus anciens vers le nord, de calcaire bleu, dont un banc est très riche en fossiles ; de schistes noirs et de dolomie compacte. C’est dans cette dernière roche, qui forme des collines près d’Anduze, que s’ouvre la grotte du fort de Miallet.

6° Des grès rouges, des arkoses, des marnes irisées, se montrent entre le lias et les terrains de transition.

7° Celui-ci enfin, qui constitue surtout la chaîne de Palières ramification des Cévennes, est formé de schistes micacés et de granite traversés de filons de wacke, de baryte sulfatée, de quartz et de fer sulfuré.

§ 55. ─ Je vous ai précédemment rappelé la plupart des faits recueillis par MM. Barbe et Robert dans une course géologique en Lorraine et en Suisse ; la température du puits d’exploitation du sel de Dieuze, la fontaine intermittente de Massevaux, le travertin de la vallée de Charmoz, et le fer oolithique déposé dans des vallées semblables.

Ces messieurs ont particulièrement étudié, en outre, le calcaire jurassique qui forme des plaines au pied des Vosges, de Dieuze à Baccarat ; le passage intime de l’oolithe au calcaire compacte, les amas de fossiles roulés, irrégulièrement disséminés dans le même terrain oolithique, entre Porentruy et Bienne, comme le sont les coquilles vivant sur les rivages actuels. Ils ont aussi fixé leur attention sur les grands amas de cailloux roulés au pied du Jura, entre Haltkirk et Ferret, et sur les mêmes terrains de transport et les blocs erratiques qui s’élèvent à une très grande hauteur aux environs de Neufchâtel. Ils pensent, avec plusieurs géologues, que le Jura n’était primitivement que le prolongement des Alpes, et que les blocs y avaient été transportés des cimes alpines, avant la séparation violente des deux chaînes, et que l’exhaussement postérieur du Jura aura pu les placer aux niveaux élevés où on les trouve maintenant ; ce qui ne s’accorderait pas avec l’antériorité que M. de Beaumont attribue à cette dernière chaîne relativement aux Alpes.

§ 56 et 57. ─ Les plus intéressans résultats que la géologie, et peut-être les sciences naturelles, aient jusqu’ici retiré de l’expédition scientifique de Morée, sont les observations recueillies et qui nous ont été en partie communiquées par MM. Boblaye et Virlet, attachés, l’un comme ingénieur géographe, l’autre comme géologue, à cette même expédition. M. Boblaye vous a lu, sur la constitution géognostique de ce pays, un mémoire accompagné d’extraits de son Voyage dans l’Argolide et dans l’île d’Égine, et d’une carte fort détaillée de cette ile.

Cet observateur a reconnu en Morée les formations suivantes, après de longues et pénibles recherches, rendues plus difficiles par la prédominance des calcaires et des poudingues sans fossiles

1° Des phyllades et des mica-schistes, qui forment, entre autres montagnes, la base.de la haute chaîne du Taygète.

2° Des schistes talqueux et diverses autres roches feldspathiques et quarzeuses, associées avec la plupart des marbres variés qui sont entrés, ainsi que les calcaires tertiaires, mais durant les derniers âges, dans la construction des grands monumens de la Grèce. Les roches ont tout-à-fait l’apparence des terrains de transition ; mais leurs relations intimes avec le groupe suivant doivent plutôt les faire considérer comme secondaires et subordonnées à la formation jurassique, telles qu’elles se montrent modifiées par les soulèvemens et l’éruption des roches cristallines. dans les autres grandes chaînes de l’Europe.

3° Des calcaires gris compactes avec bélemnites, avec jaspes et épanchemens d’ophiolites, paraissant représenter tout-à-fait les systèmes moyen et supérieur du Jura.

4° Le grès vert et la craie compacte à nummulites, dicérates, hippurites, entièrement analogues à ces mêmes formations des Alpes maritimes, du Mont-Perdu, des Alpes autrichiennes, et sans doute aussi du Liban et de Sicile.

Ce système, si important dans l’Europe sud-orientale, ne paraît pas se retrouver dans la grande série crayeuse du nord et de l’ouest. Il s’élève jusqu’à plus de 2,000 mètres au-dessus de la mer ; des roches porphyriques et amygdaloïdes paraissent être fréquemment associées à ce groupe dans toute l’Argolide et la Laconie.

5° Des argiles et des poudingues atteignant à 1,500 mètres et représentant peut-être dans le bassin méditerranéen les terrains tertiaires anciens de Paris. Cette formation est en gisement transgressif avec le groupe suivant. Des pouddingues de la Morêe, les uns paraissent subordonnés au groupe crayeux inférieur (Messénie), les autres aux terrains tertiaires (nord de la Morée).

6° Le terrain tertiaire méditerranéen, soit continental, soit littoral : le premier remplissant tous les hauts bassins intérieurs, souvent couronnés par des calcaires d’eau douce ; le second, formé de marnes bleues recouvertes de sables calcarifères, et offrant le plus grand rapport avec le terrain tertiaire subapennin ; il s’étend dans les grandes vallées du Pamissus, de l’Alphée, de l’Eurotas, et couvre les riches plaines de l’Elide.

7° Des brèches coquillières toutes récentes avec débris de poteries, et cependant à ciment cristallin, comme le calcaire corallique de la Méditerranée plus septentrionale.

8° Des trachytes et autres produits de volcans anciens qui forment près de la moitié de l’ile d’Égine, et dont l’éruption ne parait pas remonter au-delà des marnes bleues. Enfin, des traces d’éruption, contemporaines des temps historiques.

Ces différens systèmes ont éprouvé plusieurs brisemens et soulèvemens ; M. Boblaye en a reconnu au moins trois époques, indépendamment de nombreuses oscillations partielles et locales.

Le soulèvement des principales chaînes de la Grèce, surtout des montagnes de l’Arcadie, et dirigées du nord-ouest au sud-est, serait contemporain du soulèvement des chaînes parallèles de l’Apennin, et des Pyrénées, et antérieur au terrain tertiaire.

Une seconde révolution aurait, dans la direction du nord au sud, imprimé, au sol de la Laconie et de la Messénie, les principaux traits de son relief.

Une troisième série de fractures se serait opérée sur les terrains tertiaires de l’Attique, de l’Argolide, et se serait prolongée jusque dans le grand massif de la Morée, suivant une direction est-nord à ouest-sud, direction qui coïncide avec celle des Alpes du Valais jusqu’en Autriche.

Je ne poursuivrai pas plus loin les descriptions si précises de M. Boblaye ; mais vous vous souviendrez, messieurs, de l’intérêt que vous a présenté son Itinéraire de Napoli à Égine, et la description du vallon d’Épidaure, et cette observation, que les temples consacrés en grand nombre à Esculape, dans la Morée, étaient, suivant le précepte de Vitruve, la plupart situés sur le bord de sources d’eaux vives et pures, mais nullement minérales ; comme si leur salubrité, leur fraîcheur, au milieu d’arides montagnes, étaient regardées en elles-mêmes comme un remède efficace, comme un bienfait des dieux.

La description de l’île d’Égine par M. Boblaye vous a montré, dans la partie méridionale des trachytes, au centre des calcaires compactes et dans le nord des terrains tertiaires composés de marnes vertes, de calcaire grossier, de conglomérats trachytiques et de calcaires lacustres : il reconnaît trois époques dans les révolutions plutoniques de cette ile, dont la plus récente date très probablement des temps historiques, et est contemporaine de l’éruption du volcan de Méthana.

Ces différentes périodes de redressement des chaînes de la Morée coïncident avec celles que M. de Beaumont, d’après l’étude de la direction des chaînes, les observations et l’examen des échantillons rapportés par MM. Boblaye et Virlet, a fait coïncider avec plusieurs âges des chaînes de France et d’Italie.

M. Boblaye avait déjà, en 1829, adressé quelques observations géologiques sur la Morée qui ont été insérées dans le Bulletin des sciences naturelles (octobre 1829). Aux premiers aperçus géologiques, M. Boblaye avait joint des considérations relatives à la géographie physique, s’appliquant avec le plus grand soin à constater les relations de la topographie et de la géognosie de la nature du sol avec son relief.

§ 57 bis. — Avant ces travaux de M. Boblaye, la géologie de la Morée n’était connue que pour quelques points de la Messénie, et hormis les environs de Modon et de Navarin, qui furent décrits presque en même temps par un autre membre de cette société, par M. Virlet, dans une lettre adressée à l’Académie des sciences, tous les autres résultats de M. Boblaye sont aussi nouveaux que piquans.

Quoique les premières observations de M. Virlet n’aient pas été communiquées à la société, comme elles forment avec les précédens mémoires à peu près les seules notions positives que nous possédions sur la géologie de cette contrée si classique pour, l’antiquaire et si neuve pour le géologue, il ne sera sans doute pas sans quelque intérêt d’en retracer ici les principaux résultats.

Dans le bassin de Navarin et de Modon, M. Virlet a décrit, outre des dépôts alluviens et diluviens, un calcaire tertiaire à nombreuses coquilles marines, la plupart analogues à celles encore vivantes sur les mêmes rivages, et parmi lesquelles se trouve la même huître-gryphée que M. Rozet a rapportée d’un calcaire analogue d’Oran en Barbarie. Ce terrain tertiaire couvre les sommités des collines qui bordent les vallées de ces deux villes ; M. Virlet a reconnu en outre un système puissant atteignant au-delà de mille mètres de hauteur, formé de bancs inclinés et alternant plusieurs fois, de calcaires compactes et schisteux, de psammites, de jaspes, de phtanites, d’argiles, et surtout de pouddingues en masses énormes. Ce terrain, qui n’a présenté à M. Virlet ni minéraux, ni fossiles, se prolonge au-delà de la vallée de l’ancienne Messénie.

Sans rapporter aussi nettement que l’a fait depuis M. Boblaye, à la formation du green-sand, cet ensemble de couches, et particulièrement la grande masse des poudingues à ciment siliceux du grès vert, qui forment la plus grande partie de la Messénie, toutefois M. Virlet les distingua nettement d’autres amas considérables de poudingues à ciment calcaire observés par M. Boblaye dans le nord de la Morée, où ils s’élèvent également jusqu’à 2,000 mètres, et que plusieurs géologues regardent comme tertiaires ; le fait le plus piquant de l’histoire de ces poudingues de la Messénie, plus anciens que ceux du nord de la Morée, est leur intime liaison par alternances avec les autres systèmes de la formation crayeuse et du green-sand ; il en résulte que cette dernière grande formation avait déjà subi des dislocations et des modifications importantes avant son dépôt complet, puisque les galets, les sables et les cimens appartiennent également au terrain du grès vert, au milieu duquel ces poudingues se trouvent intercalés avec une puissance de près de 1,000 mètres.

Je ne puis vous parler des autres observations recueillies par M. Virlet durant un voyage de près de deux ans tant en Morée que sur les côtes de l’Asie mineure, à Smyrne, à Constantinople, dans les Cyclades ; il se propose de les communiquer successivement à la société, et déjà il lui a fait don d’une collection des principales roches anciennes de la chaîne du Taygète.

Les autres travaux réunis des deux géologues français attachés à l’expédition purement scientifique de Morée, destinés à être insérés dans la relation que dirige M. le colonel Bory Saint-Vincent, augmenteront les notions que nous leur devons déjà sur ces contrées.

§ 58 à 61. — C’est encore à la France que la science sera redevable des premières notions exactes sur la géologie de la Barbarie. L’expédition militaire d’Alger en a fourni l’occasion, et M. Rozet, attaché la l’armée française en qualité d’ingénieur géographe, vous en a communiqué des descriptions, et donné à l’appui de ses mémoires des collections dont la nouveauté aurait seule déjà un grand intérêt.

Les résultats de l’étude que ce géologue a faite de cette partie de l’Afrique septentrionale ont été consignés dans les notices que je vous ai précédemment citées. J’y ajouterai sa première description d’Alger, qui complétera tout ce que nous possédons jusqu’ici sur cette contrée.

Les formations reconnues par M. Rozet sont : a. un terrain de transition formé de schistes, de calcaires ; b. le lias ; c. le calcaire marneux à poissons d’Oran, probablement tertiaire ; d. un calcaire noir à fer carbonate d’âge également douteux, mais aussi probablement tertiaire ; e. les vrais terrains tertaires, sub-atlantiques, vaste système de marnes bleues, de calcaires, de poudingues ; f. le terrain récent superméditerranéen ; g. d’anciennes alluvions ; h. des roches volcaniques.

Voyons ces terrains dans les principales localités que M. Rozet a observées.

Alger. — La roche fondamentale d’Alger et du pays environnant est un schiste talqueux, à filons de quarz, tout-à-fait semblable à celui de Toulon. Les strates en sont fort tourmentés ; ils plongent de 20 à 45 degrés au sud ; ils acquièrent une épaisseur de 500 mètres, et une élévation de 400. Le schiste talqueux passe des roches que M. Rozet rapporte au schiste micacé et au gneiss. Ce dernier recouvre même les couches talqueuses, quoique celles-ci semblent appartenir aux terrains de transition.

Dans le groupe talqueux est intimement intercalé, en stratification concordante, un système de calcaire gris sublamellaire ou blanc saccarin, dont l’épaisseur atteint 100 mètres. Ce calcaire paraît être à M. Rozet de transition, comme le phyllade talqueux. Le rapprochement qu’il a fait plus tard d’un calcaire de l’Atlas également subordonné à des schistes, avec le lias d’Europe, n’est sans doute pas applicable au calcaire d’Alger.

Au dessus de ce groupe ancien, et jusqu’à une hauteur de 236 mètres sur la mer, surtout vers la pointe de Sidy-el-Ferruch, se voit un terrain tertiaire qui consiste : 1° en grès calcaire semblable au calcaire moellon de Montpellier et de Provence la structure et les fossiles (grandes huitres, grands peignes) ; 2° en un calcaire compacte contenant, dans une pâte d’eau douée, des lymnées et des hélices, mêlés à des débris de coquilles marines. 3° Enfin, en poudingues formés de débris des roches anciennes environnantes.

Ce sol tertiaire paraît s’étendre en petites collines sur une surface plus de vingt lieues carrées au sud d’Alger.

Ce double rapport des terrains tertiaires et de transition d’Alger, avec ceux du sud-est de la France, offre une analogie curieuse entre ces deux bords opposés de la Méditerranée, analogie qui, du moins pour les terrains tertiaires récens, se retrouvé sur presque tout le contour de ce vaste bassin, et dans la plupart des îles de cette mer, en France, Italie, Sicile, Sardaigne, Malte, Espagne, Grèce, et sur les côtes d’Afrique, tant vers Tunis et l’est, que vers Alger et le nord.

En décrivant le pays parcouru par l’armée française, dans l’exédition de Médéa, M. Rozet a fait connaître la plaine de Méditja, située entre les collines tertiaires au sud d’Alger, formées, de marnes bleues recouvertes de grès calcaires semblables encore au calcaire moellon de la Provence, et les premiers rameaux de l’Atlas. L’alluvion ancienne fort épaisse qui recouvre cette contrée plate paraît postérieure à toutes les dislocations de couches ; elle est formée de couches horizontales de marnes argileuses et de galets arrachés des chaînes environnantes.

À Bleida, les rameaux bas du petit Atlas atteignent leur plus grande élévation, gui est de 1,200 mètres. La crête en est découpée et les flancs très déchirés ; des deux côtés il parait se perdre dans la mer ; il est formé vers sa base d’un terrain que M. Rozet a pensé être de même nature (schiste et calcaire de transition) que celle de Beaujareah, près Alger, et plongent de même au sud.

Les pentes supérieures observées directement par M. Rozet lui ont présenté une formation du calcaire gris noirâtre, compacte, ou marno-schisteux, accidentellement bréchiforme. Ce calcaire est traversé par de nombreux filons verticaux de fer hydraté et carbonaté, de baryte sulfaté, de cuivre gris et carbonaté, et de spath calcaire. Il est très généralement incliné de 10 à 70 degrés au sud. Ce calcaire constitue presque tout le versant sud du premier chainon de l’Atlas, et forme des montagnes hautes de 1,100 mètres. Les fossiles peu nombreux que M. Rozet y a observés (fragmens d’huîtres, de bélemnites, de coquilles du genre Possidonie), et surtout l’aspect général de l’ensemble de cette formation, ont porté M. Rozet à y reconnaître le Lias tout-à-fait analogue à celui de notre continent.

Au sud de ce premier chaînon calcaire, qui parait s’étendre fort loin, de l’est à l’ouest, M. Rozet a observé, entre les deux bras de l’Atlas, un grand dépôt du même terrain tertiaire qu’il avait déjà observé près d’Alger. Ce terrain, toujours analogue à celui des collines subapennines, et d’autres points du littoral de la Méditerranée, et formé comme lui à la base de marnes argileuses bleuâtres non stratifiées, atteignant une épaisseur de plus de 100 mètres. Cette marne contient du gypse laminaire exploité dans le voisinage de Média ; M. Rozet y a vu des peignes et des bucardes : plus au sud, elle est surmontée, comme dans les collines subapennines, d’un grès jaune ferrugineux, en masses carrées, alternant avec des sables aussi ferrugineux. Ce système supérieur plonge de 20 degrés au nord, et constitue des escarpemens nus, et atteignant une épaisseur de 30 à 50 mètres ; on y trouve des peignes de petuncles, et une immense quantité de ces grandes huîtres si caractéristiques du calcaire moellon de la France méridionale, et qui atteignent jusqu’à 3 décimètres. Elles paraissent être dans le lieu où elles ont vécu.

Jusqu’à Média, trois lieues sud-est de l’Atlas, et tout autour de cette ville, le terrain tertiaire subatlantique règne exclusivement dans le même ordre de superposition ; il constitue de petites collines et des montagnes, dont plusieurs atteignent une hauteur de 1,000 mètres, se terminent par des plateaux, et sont coupées de vallées profondes à bords très escarpés.

Cette formation est tout-à-fait identique avec celle que M. Rozet a reconnue au nord de l’Atlas et de la plaine de Méditja, et qui s’étend sur les côtes voisines d’Alger ; elle aurait été déposée en même temps sur les deux versans du petit Atlas, mais non dans l’intérieur de la chaîne presque parallèle, qui s’étend fort loin à l’est et à l’ouest, et semble se terminer au sud par une seconde chaîne, que l’auteur a considérée comme le grand Atlas. Les principaux sommets étaient à quarante lieues de Média ; le sol tertiaire paraît occuper tout l’intervalle de ces deux chaînes, et y constituer des groupes de collines échelonnées du nord au sud.

Confirmant et développant ses premières descriptions dans une coupe de Sidi-el-Ferruch à Alger, M. Rozet a montré les diverses superpositions du terrain tertiaire au gneiss, et a signalé les nombreux fossiles, peignes, bucardes, grands clypéastres, huîtres, polypiers, toujours d’une physionomie parfaitement analogue à ces couches marines tertiaires de la Provence, de la Corse et de la Sardaigne.

À 1,000 mètres de l’ancien Rustonium, M. Rozet a observé des porphyres trachytiques perçant les terrains tertiaires dont ils ont relevé les couches. N’est-ce pas un gisement analogue aux trachytes de l’ile d’Égine et de la côte sud-occidentale de la Sardaigne ?

Le schiste talqueux qui forme le fond du sol sur la côte d’Alger se montre le même dans la province de Titery, et y est également recouvert de collines tertiaires.

Dans son dernier Mémoire, M. Rozet a fait connaître les environs d’Oran, dont la structure géologique se lie au même système que la côte d’Alger. Oran est situé dans une baie, sur les bords d’une vaste plaine tertiaire, qui s’étend au sud, à l’est, et dont les inégalités se prolongent jusqu’aux pieds de l’Atlas, distant de 6 ou 7 lieues. La ville est bordée à l’ouest par des collines hautes de 4 à 500 mètres, et formées de schiste de transition, plutôt ardoisier que talqueux, en lits souvent verticaux, recouverts de lits tertiaires également inclinés, dont la partie inférieure présente un amas immense de coquilles regardées par M. Rozet comme identiques avec celles qui vivent dans la mer voisine.

Les couches tertiaires de la plaine, toujours horizontales, sont alternativement marneuses et calcaires ; l’une d’elles, plus blanche, plus feuilletée, contient, comme le terrain d’eau douce d’Aix en Provence, un très grand nombre de poissons fossiles, dont M. Rozet a reconnu trois espèces, qu’il présume être d’eau douce. Cette détermination ne semble cependant pas définitive, et vous avez entendu M. Boué vous annoncer cette découverte comme celle d’un gîte de poissons marins différent de celui d’Aix, et semblable à l’un de ceux du Liban, dépendant de la formation crayeuse. Des bancs de grandes huitres et de gryphées (Ostr. navicularis, espèce identique) recouvrent cet étage moyen ; la base de ce terrain tertiaire est encore çà et là la marne bleue, et le dépôt supérieur une brèche tantôt calcaire, tantôt ferrugineuse.

L’une des montagnes voisines d’Oran, à l’ouest, le fort Santa Crux, est en partie formée, au-dessus des schistes de transition, d’un calcaire noir, compacte, en lamelles brillantes, très dense, et parfois cellulaire, pénétré de veines de fer oligiste. Cette même roche s’étend depuis Oran jusqu’au cap Falcon, ou elle se pénètre d’une très grande quantité de fer carbonaté. Les apparences de ce calcaire l’avaient d’abord fait regarder par M. Rozet comme un trapp volcanique ; mais il a reconnu à son retour que cette roche avait pu seulement être modifiée par l’action des gaz souterrains. L’âge de cette roche ne parait pas à M. Rozet aussi certain qu’il l’avait d’abord annoncé en le regardant comme postérieur aux terrains tertiaires.

Mais si cette roche n’est point volcanique, il existe, non loin du cap Matifou, des porphyres trachytiques couverts de grès tertiaires. Enfin, une brèche ferrugineuse avec coquilles spathisées, analogues à celles de la mer voisine, aurait été déposée postérieurement à tous les terrains tertaires de cette côte.

Abordant la question des révolutions du sol dans cette contrée, M. Rozet reconnaît que le dépôt du terrain tertiaire subatlantique y est postérieur au soulèvement des schistes, et que, dans la chaîne de l’Atlas, le terrain secondaire aura été redressé entre époque oolithique et la fin de l’époque crayeuse ; postérieurement le sol tertiaire aura été soulevé jusqu’à mille mètres ; mais il n’y aurait pas eu de grands dérangemens depuis l’attérissement diluvien. La dislocation de l’Atlas, antérieure aux terrains tertiaires, aurait été parallèle au soulèvement de la chaîne principale des Pyrénées.

M. Rozet avait pensé que ses observations sur ces différens âges de redressement ne coïncidaient pas avec les différentes périodes reconnues par M. de Beaumont, qu’il croyait n’admettre pour cette chaîne qu’une seule époque de soulèvement postérieure au terrain diluvien. M. Rozet fait remarquer de nouveau, 1° que le terrain diluvien de la plaine de Méditja n’a éprouvé aucun bouleversement ; 2° que les terrains secondaires ont été redressés avant le dépôt du terrain tertiaire, puisque les marnes bleues viennent buter en plateaux horizontaux contre les marnes inclinées du lias ; 3° enfin, que les terrains tertiaires marins, déposés dans de grands golfes au milieu de la chaîne, auront été postérieurement élevés au grand niveau qu’ils occupent aujourd’hui par le soulèvement de l’Atlas.

M. de Beaumont, dans une lettre adressée le 16 janvier a M. Arago, a répondu qu’il n’avait jamais énoncé que l’Atlas formait une chaîne unique et d’un seul jet comme les Pyrénées ; mais, qu’au contraire, il le considérait comme composé de plusieurs ordres de chaînons se croisant dans des directions différentes, et soulevés à des époques diverses, comme les Alpes et les Apennins ; qu’il avait indiqué dans les montagnes de la Barbarie des dislocations parallèles aux Pyrénées, et comme telles antérieures aux terrains tertiaires, et reposant, ainsi que l’a indiqué M. Rozet, sur la tranche des couches plus anciennes.

D’un autre côté, le fait des couches tertiaires s’élevant obliquement dans l’Atlas jusqu’à mille mètres, confirme ce qu’augurait M. Élie de Beaumont, qu’en Barbarie, comme en Provence, les derniers soulèvemens ont été postérieurs au dépôt des terrains tertiaires. Des alluvions de la plaine de Méditja ne paraissent à M. de Beaumont être que des alluvions plus récentes que le dernier grand cataclysme.


VIe série. — âges et directions des chaînes de montagnes, brisement des couches.


§ 62 à 65. — Vous avez remarqué, messieurs, dans plusieurs Mémoires dont je viens de tracer l’analyse, de fréquentes applications de la théorie des brisures, des redressemens, des soulevemens à la direction des couches et à l’âge des chaînes de montagnes. M. Boblaye en Morée, M. Rozet en Barbarie, M. Botta dans le Liban, M. de Studer dans les Alpes, M. Dufresnoy et M. Reboul dans les Pyrénées, ont ajouté plusieurs faits intéressans à cette branche nouvelle, dont la géologie française a offert les premiers et les plus ingénieux développemens.

Vous vous souvenez aussi d’avoir déjà entendu M. Élie de Beaumont, celui de tous nos géologues qui, avec M. de Buch, a ouvert le plus largement cette route nouvelle, qui en a introduit les principes le plus avant dans la science, et qui leur a donné le plus de popularité, vous exposer les résultats des nombreuses et consciencieuses observations de M. Sedgwick, sur une partie des terrains anciens du N.-O. de l’Angleterre.

Trois années à peine se sont écoulées depuis que M. Élie de Beaumont a réuni en corps de doctrine les idées capitales et les faits qui forment la base de cette brillante théorie, admis isolément pour la plupart par d’autres géologues, mais que leur isolement même avait rendus moins saillans ; et déjà ces principes ont été appliqués à la plus grande partie des chaînes de l’Europe.

La base fondamentale du point de vue sous lequel M. de Beaumont envisage cette question repose surtout, vous le savez, sur les considérations suivantes :

Le redressement des couches inclinées, opéré antérieurement au dépôt des strates horizontaux qui les recouvrent. Ce fait des gisemens transgressifs est un de ceux qui ont le plus anciennement fixé l’attention des géologues.

La coïncidence générale entre la direction des couches et celle des chaînes ; celles-ci s’étant élevées sur autant de lignes de dislocations.

Le parallélisme constant des dislocations d’une même époque et des chaînes contemporaines, même à de grandes distances.

Le nom parallélisme des chaînes et des couches d’époques différentes.

Les soulèvemens en dômes ou en cirques, les intercalations et injections entre les couches de sédimens de roches cristallines, sous forme de filons ou de culots, et non en coulées, paraissent avoir coïncidé, comme cause déterminante, avec différens systèmes de dislocations, et être devenus le noyau, l’axe de chaînes dont la crête est formée de ces mêmes roches cristallines, et les pentes de strates diversement redressés. Aux porphyres noirs, pyroxéniques, d’abord considérés par M. de Buch comme l’agent presque unique du soulèvement des montagnes, se sont bientôt ajoutées toutes les autres masses cristallines, regardées jadis comme primitives, et qui forment relativement aux principales chaînes, tantôt des crêtes centrales, tantôt des séries de mamelons au pied de leurs pentes.

À L’apparition des plus hautes chaînes aux époques les plus récentes. Et parmi les conséquences les plus immédiates, des altérations et modifications dans les couches soulevées, des changemens dans les êtres organisés après chacune de ces périodes de révolutions.

La distinction de plusieurs terrains diluviens, produits de chacun de ces nombreux cataclysmes. Enfin, de très fréquens changemens dans les niveaux et la nature des eaux marines, lacustres ou fluviatiles, et dans les limites de leurs bassins, dont cette théorie explique bien les nombreuses variations.

Mais ce qui distingue particulièrement le point de vue sous lequel M. de Beaumont a envisagé l’origine des montagnes et des brisemens de couches, des autres interprétations de ces deux phénomènes, c’est l’idée de leur coïncidence et de leur liaison intime avec les changemens géologiques et organiques produits entre les grands étages des dépôts de sédiment, c’est l’influence de l’érection des montagnes sur les périodes des terrains ; c’est surtout la limitation des âges des montagnes à treize périodes, personnifiées, pour ainsi dire, par autant d’exemples empruntés aux grandes chaînes ; les phénomènes du redressement se seraient manifestés simultanément à chacune dans des contrées fort éloignées, et sous l’influence d’oscillations parallèles. C’est par cette détermination précise d’âges et de noms propres que M. de Beaumont diffère davantage de l’opinion de plusieurs géologues qui admettraient au contraire un grand nombre d’oscillations, de dislocations partielles ou locales et d’épanchements de roches cristallines, même pendant les périodes de calme.

M. de Beaumont, au contraire, rapporte ces phénomènes à ses treize grandes périodes de disturbations, intermédiaires aux périodes de sédimens tranquilles, les trois plus anciennes jusqu’au terrain houiller inclusivement ; les six suivantes, jusqu’à la fin des terrains secondaires ; enfin les quatre plus récentes, jusqu’au dernier grand cataclysme diluvien.

Tels sont, si je ne me trompe, les points et les résultats les plus saillans de cette vaste théorie, dont les élémens étaient disséminés, et n’ont été admis qu’un à un, pour ainsi dire, dans la science. Mais les difficultés infinies de la classification des différentes périodes, et des observations qui doivent en être la base n’ont pas tardé à fournir sujet à objections.

Tout en abondant dans le sens de cette ingénieuse doctrine, tout en admettant la justesse des principaux résultats auxquels ils étaient eux-mêmes arrivés par d’autres voies, plusieurs géologues ont commencé à en combattre des parties. Deux principes surtout, qui cependant semblaient être les plus conformes à la simplicité habituelle des lois de la nature, je veux parler du parallélisme invariable des fractures de la surface terrestre à chaque révolution, et par suite la divergence des fractures non contemporaines, ont été contredits.

Rien ne prouvait, même à priori, si ce n’est pour des espaces peu étendus, que l’action perturbatrice intérieure ne se fût pas manifestée au dehors par des mouvemens contraires durant une même période, et que ces mouvemens ne se fussent pas répétés les mêmes à différentes époques. Le phénomène des tremblemens de terre actuels présente en effet souvent plusieurs lignes de dislocations contemporaines. Toutefois, en dernier lieu, M. de Beaumont admet des retours de la même direction, à des époques différentes, mais dans une certaine régularité.

L’un des membres de cette société, M. Boué, qui dans plusieurs écrits a soutenu relativement à l’âge récent des Alpes, une partie des mêmes idées que M. de Beaumont, et qui a nettement fixé, l’un des premiers, la contemporanéité à toutes les périodes géologiques de roches d’éruption ignée, causes de perturbations, et de sédimens aqueux, objets de ces perturbations, M. Boué a recueilli récemment (n° 11 de son Journal de Géologie) la plupart des objections, dont la grande théorie des soulèvemens, ou plutôt la classification chronologique des chaînes, telle que l’a présentée M. de Beaumont, a été le sujet.

Ces objections n’ayant point encore été la plupart développées dans le sein de la Société, je me bornerai à vous rappeler les principales : outre l’attaque des deux principes du parallélisme des fractures contemporaines, elles portent encore sur la continuité, sans dislocations, de certaines chaînes en ligues courbes et très fléchies, non susceptibles par conséquent d’établir des parallèles fixes et comparables ;

Sur le nombre trop limité des époques de soulèvemens admises par M. de Beaumont, et sur la difficulté de faire coïncider des dislocations parallèles de chaînes éloignées ;

Sur la possibilité que certains sédimens aient été déposés très irrégulièrement sur des plans de pentes inclinées, qu’il faut bien distinguer des relèvemens du sol ; sur la nécessité de tenir compte des dislocations des strates par bascule, autant par affaissement que par redressement ; sur l’insuffisance de nos connaissances géographiques et géologiques touchant la direction et la structure de plusieurs chaînes, dont M. de Beaumont a fait coïncider l’époque de formation avec le soulèvement des terrains les mieux connus de l’Europe occidentale.

Quoi qu’il en soit, la théorie de l’âge successif des montagnes n’en restera pas moins l’une des plus ingénieuses. Toutes les doctrines philosophiques, celles même qui reposent sur la combinaison la plus judicieuse du plus grand nombre de faits, sont sujettes à controverse. Il était impossible qu’un aussi vaste ensemble d’observations, présenté dans un esprit de généralisation si piquant et si hardi, ne dût pas au temps et à l’examen quelques modifications importantes ; et M. de Beaumont sera sans doute le premier à revenir sur des idées qui auraient pu être généralisées ou exagérées au-delà même de sa propre conviction.

Néanmoins, pour mieux apprécier les progrès rapides de cette branche de la géologie, et la vive sympathie qu’elle a excitée, il suffirait de comparer son état actuel, quelque incomplet qu’il soit encore, avec les opinions exprimées dans le seul Traité français de géologie qui fût classique, il y a douze ans.

On y lit que la présence des corps marins sur les hautes montagnes est bien plus facilement explicable par le soulèvement des eaux mobiles de l’Océan que par le redressement de masses minérales, inertes et immobiles ; cette seule preuve d’un géologue wernérien modéré, rapprochée de l’état actuel des esprits sur cette matière, montre un progrès, ou un changement non moins grand sur cette question que sur l’âge des granites, et autres roches cristallisées, long-temps appelées primitives.

Bien plus récemment encore des géologues d’un très grand mérite ne répétaient-ils pas que les terrains les plus disloqués sont les plus anciens ? On pourrait tirer des groupemens de M. de Beaumont une conséquence presque diamétralement opposée.

Il ne m’appartient pas de reproduire quelques objections plus spéciales, et pour ainsi dire géographiques, qui ont été faites à plusieurs déterminations d’âge ou de directions de chaînes, telles que M. de Beaumont les a présentées : M. Paretto pour la Ligurie, M. Pasini pour le Vicentin, M. Keferstein pour les Carpathes, M. de Studer pour les Alpes, M. Sedgwick pour quelques points de la Grande-Bretagne, M. Reboul pour les Pyrénées, ont élevé dès doutes sur les groupemens de M. de Beaumont. Ce géologue a déjà répondu à plusieurs ; dès l’an dernier, à M. Paretto, sur la direction des montagnes serpentineuses de la Ligurie, et à M. Rozet sur l’Atlas. Je dirai seulement quelques mots des faits ou des opinions dont la Société a eu communication immédiate.

— M. de Studer a observé que la chaîne du Stockhorn en se prolongeant dans le pays de Fribourg perdait insensiblement sa direction première de l’E. à l’O., et courait du N.-E. au S.-O. sans dislocation ni entrecroisement. Il y aurait donc là dans un même système d’une seule époque une double direction.

Le même géologue n’admet pas les indices du système pyrénéo-apennin que M. de Beaumont a indiqués à l’extrémité orientale de la même chaîne. Il ne reconnaît pas non plus les empiètemens du système des Alpes occidentales à travers les Alpes suisses. À leur extrémité orientale les Alpes se courbent pour se prolonger dans les Carpathes ; cette courbure ne constituerait point un système différent, et dans lequel M. de Beaumont a reconnu son groupe pyrénéo-apennin. La chaîne calcaire de l’Istrie, rangée par M. de Beaumont, à raison du contour extérieur, dans le système N.-S., paraît bien plutôt à M. de Studer appartenir au système des Apennins.

Sedgwick, tout en professant un vif assentiment aux idées de M. de Beaumont, qu’il a dit si heureusement développer un sens géologique nouveau, trouve, un trop grand nombre de dislocations locales pour pouvoir faire coïncider tous les redressemens de l’Angleterre avec les grands systèmes des chaînes de montagnes du reste de l’Europe. Il remarque qu’on pourrait indiquer des directions différentes dans des dislocations de couches que l’ensemble des caractères porterait à regarder comme contemporaines, que les axes de quelques bassins houillers contemporains ne sont point parallèles, et qu’il y a des exemples d’une direction parallèle entre des systèmes qui paraissent être d’âges différens. Cet habile géologue montre aussi que la discordance de stratification entre de puissans terrains n’est pas toujours accompagnée d’un changement notable dans les fossiles.

M. de Beaumont a répondu à une partie de ces faits en montrant que M. Sedgwick avait réuni deux époques de dislocations distinctes dans le seul système calcaire du Westmoreland.

─ Les Pyrénées, suivant la première opinion de M. de Beaumont, auraient été soulevées d’un seul jet à la fin des terrains secondaires, antérieurement à tous les terrains tertiaires.

M. Reboul a combattu ce résultat, prétendant au contraire y reconnaître plusieurs directions de couches contrastantes.

Cette dernière opinion paraît plus près de la vérité ; M. de Beaumont lui-même, et M. Dufresnoy, dans leur dernier voyage à ces montagnes, ont reconnu quatre systèmes de direction et de redressement, dont ils ne manqueront pas de vous entretenir avec plus de détails.

Mais il faut toutefois bien distinguer, que dans beaucoup de circonstances une dislocation récente a dû réagir sur des dislocations antérieures, et les compliquer, soit en imprimant une physionomie plus générale aux produits du dernier âge, soit en laissant prédominer le caractère primitif. Relativement aux Pyrénées en particulier, les directions contraires à celle assignée à la grande chaîne ne sont que des accidens comparativement à cette direction générale. Cette direction elle-même, que M. de Beaumont à reconnu être, comme la plupart des géologues et géographes, de l’E.-S.-E. À l’O.-N.-O., ainsi que celle des strates, M. Reboul la contredit, et décomposant toutes les petites chaînes parallèles, mais non précisément bout à bout, qui effectivement courent de l’E.-S.-E. 16° au N., à l’O.-N.-O., il en déduit une ligne moyenne de faîtes qui lui paraît moins s’écarter des sinuosités de la crête centrale, et qu’il indique être à peu près de l’E. à l’O depuis le cap Cervères jusqu’à la Corogne. D’après cette nouvelle direction peut-être artificielle, les strates ne seraient plus parallèles à la chaîne, et M. Reboul indique d’assez nombreuses anomalies dans cette direction : Le chaînon du Canigou et du Puygmal, celui des sources de l’Ariège et du Salat se croisent sous un angle de plus de 30°, et ne lui paraissent pas avoir pu être le produit d’une même évulsion.

Il conclut que la chaîne des Pyrénées, quoique des plus simples, est néanmoins composée de plusieurs arêtes : qui affectent des directions différentes, soit dans l’alignement de leurs masses, soit dans celui de leurs strates. Cette disposition porte à croire que son exhaussement s’est opéré par le concours de plusieurs évulsions en sens divers, soit contemporaines, soit successives.

Il admettrait donc un certain nombre d’époques de redressement des couches de cette chaîne ; le plus ancien serait celui dés grauwackes de la Maladetta, et de l’anthracite intermédiaire avec empreintes de calamites ; le plus moderne, celui qui a agi sur les terrains tertiaires eux-mêmes, et serait contemporain de celui qui a réagi des Alpes occidentales sur la molasse de Suisse. Loin d’admettre que le redressement des Pyrénées soit plus ancien que celui des Alpes, M. Reboul pencherait vers l’induction contraire, parce que le terrain de craie qui occupe aux Pyrénées le point central du mont Perdu ne se rencontre aux Alpes que sur des hauteurs moyennes, et parce que les molasses suisses lui semblent plutôt s’adapter au système de redressement du Jura qu’à celui des Alpes, tandis que des terrains tertiaires du pied des Pyrénées ont évidemment participé au relèvement de cette chaîne.

MM. Dufresnoy et de Beaumont ayant étudié de nouveau les Pyrénées, admettent effectivement trois systèmes de direction, outre le redressement général qui imprime à la chaîne son relief, les deux antérieurs ayant été modifiés par le soulèvement de la chaîne, et le dernier, celui des Ophites, n’étant que très local, très moderne, et seulement appréciable là où l’Ophite s’est fait jour.

Le plus ancien est celui des terrains intermédiaires ; le deuxième, entre le dépôt de la craie ancienne et celui de la craie supérieure. Voilà une nouvelle période qui n’avait point encore été reconnue entre ces deux membres d’un même terrain ; la direction est celle des Alpes occidentales. Le troisième, postérieur à tout le système crayeux, et qui court de l’O. 16° N., à l’E. 16° S., est la direction principale ; le quatrième enfin, postérieur aux terrains tertiaires, et dont la direction O. 12° S., à E. 12° N. i, est le même que celui de la chaîne centrale des Alpes ; c’est lui qui contient le sel, les gypses et les Ophites.

— Je ne puis terminer l’article des révolutions du globe dues au soulèvement des chaînes de montagnes, sans vous rappeler, messieurs, la publication récente des Fragmens géologiques sur l’Asie centrale, fruits du dernier voyage de M. de Humboldt, dont le nom appartient à l’Europe entière, et surtout à la France, sa patrie scientifique, s’il n’est pas encore inscrit parmi ceux des membres de cette société.

M. de Humboldt a reconnu que la partie haute de l’Asie centrale, qu’on appelait vulgairement le grand plateau, se composait de quatre puissans systèmes de montagnes, tous dirigés de l’est à l’ouest, et supportés par une base commune également soulevée au-dessus des pays qui l’entourent.

Au pied de cet immense système est une énorme cavité de dix-huit mille lieues carrées de surface et d’une profondeur de 150 à 300 pieds au-dessous de l’Océan ; le niveau supérieur de la mer Caspienne et de la ville d’Astracan y est à 300 pieds, le cours du Volga à 150. Cet affaissement considérable a paru à M. de Humboldt être le résultat du soulèvement du plateau qui porte la chaîne de l’Himalaya, de l’Iran, et peut-être aussi du Caucase, masse énorme dont le soulèvement ne serait comparable à aucun phénomène géologique du même ordre observé sur les autres continens.

M. de Humboldt a aussi rapproché les traces encore subsistantes dans le centre de l’Asie, des agens volcaniques qui peuvent se lier plus ou moins directement avec la puissance intérieure qui a produit de si énormes résultats.

L’âge présumable de ces soulèvemens n’a pas été précisément indiqué par M. de Humboldt ; mais les découvertes récentes dans les régions les plus élevées du Caucase et même de l’Himalaya, de coquilles tertiaires analogues à celles des mers environnantes, doivent porter à envisager ces chaînes comme de formation postérieure à l’ensemble des terrains tertiaires ; ce qui confirmerait encore ce résultat si imprévu que les plus hautes chaînes sont les plus récentes.

─ À l’histoire de ces révolutions se rattache encore l’ingénieux plaidoyer, pour me servir d’une expression de l’auteur, que l’un de vos vice-présidents, M. Arago, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, vient de publier en faveur des comètes (Ann. du Bureau des longitudes, 1832). La comète de six ans trois quarts, dont l’apparition prévue pour 1832, semblait devoir jeter l’épouvante, à raison de la distance assez rapprochées à laquelle elle doit passer de notre planète, a fourni à M. Arago l’occasion de passer en revue les effets possibles de ces corps célestes relativement à la terre. Ce savant astronome, qui a montré dans l’analyse des idées de M. de Beaumont sur l’âge des montagnes, insérée dans l’un des derniers volumes du même recueil, tout l’intérêt qu’il portait aux grandes questions géologiques, a démontré, avec l’admirable clarté qui caractérise tous sas écrits, que le rôle des. comètes ne pouvait avoir été en aucun temps la cause des grands catastrophes de notre planète, ainsi que le supposent de célèbres théories et les préjugés populaires. Il en résulte aussi que l’origine de ces puissans phénomènes est bien plus probablement terrestre qu’astronomique. Le mémoire de M. Arago est donc plutôt un plaidoyer en faveur de l’innocence que de la puissance comètes.


VIIe série. — Mélanges.


§ 66. — Les réflexions présentées à la société par M. Boué, tendant à apprécier les avantages de la paléontologie appliquée à la géognosie et à la géologie, se rattachent à une des plus importantes questions de la science ; mais vous ayant déjà entretenus, messieurs, à l’occasion du travail de M. Deshayes sur les coquilles des terrains tertiaires (§ 19), des objections plus ou moins spécieuses dont peuvent être l’objet les caractères zoologiques trop exclusivement employés, je me bornerai à reproduire ici en peu de mots les conclusions particulières de M. Boué.

M. Boué s’est surtout attaché à opposer les unes aux autres les, classifications et les conséquences géogéniques, fondées d’une part, sur la géologie de superposition proprement dite, d’une autre sur la paléontologie appliquée à cette science. L’observation de la continuité des couches lui semble rester encore la règle de détermination la plus sûre. Il trouve que la géologie, sans les fossiles, possède assez de données pour conduire à tous les grands résultats, à toutes les divisions chronologiques admises ; que le caractère paléontologique, qui peut être un bon chronomètre dans les limites d’un seul bassin, ou sur un grand continent bien connu, et être fort utile quand la superposition est incertaine, ne peut suffire, sans risque des plus graves erreurs, pour faire de la géologie sur toute la surface terrestre, et au milieu de bassins dont les relations de couches n’ont pas été antérieurement déterminées.

M. Deshayes, considérant que la géologie est la science des couches de la terre dans leur nature et dans leurs rapports, que cette série de couches ne présente à l’esprit qu’un long chronomètre décomposé en autant de sous-périodes qu’on peut reconnaître d’influences diverses ayant présidé uniformément chacune à un dépôt d’un certain nombre de couches, M. Deshayes définit ainsi une formation géologique ; espace de temps représenté par un certain nombre de couches de la terre déposées sous l’influence du même phénomène.

Or, ces phénomènes n’ont pu agir que sur la matière inorganique ou organisée : la première est essentiellement variable à la même époque suivant les circonstances locales qui l’auront modifiée ; on voit au contraire les mêmes espèces de corps organisés fossiles persister eux-mêmes, malgré la diverse nature des couches qui les renferment. Le moyen de reconnaissance le plus fixe semble à M. Deshayes devoir l’emporter sur tout autre, et tandis qu’une période minéralogique est, selon lui, inadmissible, les périodes zoologiques sont seules naturelles et susceptibles d’être limitées. La succession des terrains en présente évidemment plusieurs auprès desquelles la période actuelle peut servir de terme de comparaison ; les gisemens contrastans, la dislocation des couches peuvent, ainsi que la différence minéralogique, être des accidens locaux : les changemens d’organisation au contraire tiendraient à des lois plus générales, et seraient seuls propres à faire envisager sous un point de vue philosophique les révolutions que la surface du globe terrestre a subies.

Ces raisonne mens ont porté de nouveau M. Deshayes à conclure qu’il n’y avait point de géologie possible sans zoologie, conclusion diamétralement opposée à celle de M. Boué, et qui mettrait un peu brusquement hors de la science les travaux des de Saussure, des Dolomieu, des Werner, des Deluc, et d’autres géologues qui ne furent point zoologistes.

M. Deshayes a montré aisément le peu de réalité de cette objection, que l’emploi incorrect et erroné du caractère zoologique devait prémunir contre l’importance du caractère même ; mais il en est de plus sérieuses, de plus philosophiques, et que ne peuvent se dissimuler les naturalistes même aux yeux desquels ce caractère conserve le plus de valeur. Il en est une surtout laquelle on n’a point encore répondu, quoiqu’elle se fonde sur l’examen attentif de la nature actuelle et sur les considérations les plus rationnelles et les plus simples. Je veux parler de l’impossibilité de préciser l’étendue géographique et les limites chronologiques de ce qu’on voudrait nommer exclusivement une période zoologique.

En comparant, comme le fait M. Deshayes lui-même, à l’époque actuelle les périodes antérieures, ne pourrait-on pas demander quels seraient les moyens de reconnaître et d’identifier comme contemporains et membres d’une seule période les fossiles des couches qui se forment aujourd’hui sous les différentes latitudes, dans les différens bassins de mers, de lacs, de fleuves, sous l’influence des énormes courans sous-marins, sur les rivages, dans les profondeurs ? Et si ces dépôts venaient à être mis à sec par une des grandes catastrophes qui semblent avoir limité les plus importantes formations, d’après quelles données pourrait-on regarder comme contemporains les débris de marsupiaux de la Nouvelle-Hollande, les éléphans d’Afrique et d’Asie et les rennes du nord, les plantes alpines et les fougères en arbres, les coquilles de la Baltique et celles de l’équateur, en un mot les êtres des différentes zones géographiques et climatériques, si l’on ne trouvait en dehors de ces physionomies organiques, si différentes, quelque point de repère, quelques relations même éloignées de superpositions, qui permissent de lier de proche en proche les uns aux autres ces dépôts si disparates, zoologiquement plus encore que géologiquement, et d’y reconnaître les élémens d’une seule et même période.

Les bases de cette objection se trouvent dans le mémoire de M. C. Prévost sur la submersion itérative des continens, où sont clairement développées les nombreuses causes physiques qui peuvent avoir fait varier sur la même place les corps organisés fossiles d’une seule période. L’exemple qu’il a choisi des dépôts uniformes que doit entasser durant notre période, sur des espaces immenses comparativement à nos bassins géologiques, le grand courant équatorial, tandis qu’en même temps se forment, sous les mêmes latitudes, des produits organiques si différens, et que le moindre changement dans la direction de ce courant peut faire brusquement changer, cet exemple, dis-je, est aussi philosophique, qu’il serait décourageant pour les conséquences à tirer des caractères zoologiques. si l’on ne convenait qu’il est encore nécessaire en géologie, autour du caractère capital des fossiles, de grouper tous les autres moyens possibles de détermination et de distinction chronologiques. Les différentes voies de reconnaissance conduiront sans doute à des résultats assez identiques, et c’est ce qu’a fait observer M. Dufresnoy à l’occasion des idées opposées de M. Boué et de M. Deshayes. Les formations géologiques n’étant que des séries de couches déposées dans les mêmes circonstances, comme entre deux soulèvemens de montagnes, il est tout-à-fait, présumable que les révolutions qui ont suivi les soulèvemens ont nécessairement donné naissance à des groupes zoologiques qui devront le plus souvent s’accorder avec les différences de stratification.

L’étude des superpositions parait toujours être à M. Dufresnoy la base de la distinction des terrains, et depuis vingt-cinq ans on s’est à peu près borné à faire coïncider le caractère des fossiles, d’ailleurs si généralement utile, avec les âges de formations depuis long-temps établies par le seul fait des superpositions.

§ 67. — Un fait intéressant qui aurait pu se rattacher à l’histoire des dislocations du sol, est le fait des surfaces naturellement polies de certaines roches, sur lequel M. Boué vous a communiqué des détails intéressans, appuyés d’une série d’échantillons.

M. Boué pense que la plupart de ces polis naturels sont dus à des glissemens et à des frottemens plus ou moins considérables produits la plupart, par le brisement des couches. On les observe en petit dans un grand nombre de roches argileuses, marneuses, charbonneuses, et même calcaires ou arénacées, ainsi que dans certains minerais, particulièrement auprès des failles et des plissemens de couches. On a aussi observé fréquemment dans les Alpes des masses calcaires fendillées qui présentent sur de très grandes surfaces ce poli naturel, accompagné de strates parallèles indiquant la direction dans laquelle s’est opéré le frottement de grandes masses de roches, et dans celles-ci des parties séparées, semblent avoir été frottées les unes contre les autres par un mouvement plutôt prolongé que brusque et passager.

Ces stries de dislocation sont à distinguer de celles que présentent souvent les parois des filons, et qui sont plutôt le résultat de la cristallisation.

§ 68. ─ M. le comte de Montlosier, dont le nom respectable se réunit à ceux de Guettard, de Desmarets, de Malesherbes, de Monnet, pour rappeler l’un des premiers ouvrages classiques (1788) sur l’histoire des volcans éteints de l’Auvergne, n’a point cessé d’appliquer son esprit d’observation aux phénomènes géologiques, quoiqu’il n’ait presque, rien publié depuis. La création de cette Société a ranimé ses anciens goûts, et il s’est empressé de s’associer à vos travaux, en vous communiquant sa manière d’envisager les méthodes d’observation dans les sciences naturelles, particulièrement en géologie.

Il vous a aussi communiqué ses idées sur la formation d’un grand nombre de lacs, d’après des observations anciennement recueillies par lui en Suisse, en Italie et ailleurs.

On sait que le bassin du lac d’Aidat, en Auvergne, a été formé par le barrage opéré sur la vallée de ce nom par des coulées de lave sorties du cratère connu sous le nom de Puy-de-la-Vache.

Appliquant ce fait des barrages des vallées, non uniquement par des coulées volcaniques, mais bien plus généralement par des dépôts d’alluvions, M. de Montlosier a observé que tous les lacs de la Suisse, sans exception, et encore tous les lacs sur le versant de l’Italie avaient été formés, sur une bien plus grande échelle que le lac d’Aidat, par des digues naturelles, par des transports énormes de terrains d’alluvions qui arrivait à angle droit sur les anciennes vallées où coulaient tranquillement des fleuves, les ont fermées à leurs extrémité et ont occasionné ces vastes stagnations d’eaux douces, qui figurent aujourd’hui sous différens noms.

Un pareil obstacle formé par des matières meubles n’est-il pas de nature à céder tôt ou tard à la pression d’une aussi énorme masse d’eau ; et plus d’un lac des périodes antérieures, formé peut-être de la même façon, n’a-t-il pas du sa rupture à la cause même de son origine ?

M. de M. ne peut entendre appliquer cette théorie de la formation des lacs à tous les grands réceptacles d’eau douce, car ceux des contrées volcaniques paraissent occuper la plupart des fonds d’anciens cratères, ainsi que M. de M. les a distingués lui-même sous le nom de cratères-lacs. D’autres remplissement dans les montagnes à calcaires secondaires des bassins formés par les dislocations des couches ; d’autres enfin peuvent occuper les sinuosités de la surface ondulée des grandes plaines formées de terrains de sédiment.

§ 69 et 70. — M. d’Omalius d’Halloy a publié, l’année dernière, des Élémens de géologie dont il vous avait communiqué plusieurs fragmens. Dans une première note sur la structure de l’écorce solide du globe, il a passé en revue les différentes sortes de joints que l’on peut observer dans la masse incohérente de la terre ; il en reconnaît cinq modifications : joints de texture, de stratification, d’injection, fissures et failles ; les trois premiers états lui présentent des formes qu’il range sous quatre subdivisions, massives, fragmentaires, cristallines et organgiques ; puis il fait rentrer dans les deux premières les différentes variations habituelles de la matière inorganique irrégulière. M. d’Omalius convient toutefois que ces distinctions ne sont pas le plus souvent plus saillantes qu’on ne le doit attendre de substances pour ainsi dire amorphes.

M. d’Omalius vous a aussi communiqué, messieurs, des observations sur la classification qu’il a suivie dans ses Élémens de Géologie. Sa base première a été celle adoptée par M. Brongniart, et proposée. je crois, par M. Boué, des terrains plutoniens et des terrains neptuniens formant deux séries parallèles. Il a de même adopté les deux dénominations créées par M. Brongniart de terrains agalysiens pour les roches cristallines des terrains primordiaux ou de transition et de terrains hémilysiens pour les dépôts de sédimens de ces deux mêmes groupes. Il a nommé les terrains secondaires ammonéens, et les terrains tertiaires, en y comprenant le diluvium, terrains tertiaires, à raison de l’abondance de débris de grands animaux qu’ils renferment ; à ces groupes il ajoute les terrains modernes et les terrains pyroïdes.

Je ne pourrais suivre l’auteur de cet ouvrage dans les subdivisions secondaires correspondant aux formations ou unités géologiques, sans reproduire l’ensemble même de ses tableaux, qui présente 22 de ces unités partagées en 97 types de roches ou sous-formations. Voici toutefois, en allant du plus récent au plus ancien, les terrains admis par M. d’Omalius, dont quelques uns ont reçu de lui des dénominations nouvelles :

Terrains neptuniens. Terrains modernes : terrains madréporique, tourbeux, détritique, alluvien, (fluviatile et marin) ; tuffacé (terrestre et marin) ; terrains tertiaires : diluvien, nymphéen (ce terrain contient les différens étages d’eau douce tertiaires), tritonien (tous les étages marins de la même période) ; — terrains ammonéens : crétacé, jurassique, liasique, keuprique, pénéen ; — terrains hémylisiens : houiller, anthraxifère, ardoisier, talqueux.

Terrains plutoniens. Terrains agalysiens : granitique, porphyrique ; terrains pyroïdes : basaltique, trachytique, volcanique.

Si j’avais à vous entretenir de l’ouvrage de M. d’Omalius dans son ensemble et en dehors de cette division méthodique, qui n’en est pas la partie la plus importante, je ne croirais pas me tromper en exprimant qu’on y reconnaît l’esprit clair et méthodique propre à tous les travaux de ce géologue. Il est divisé en trois parties : Géographie physique, ou histoire de la forme extérieure du globe ; Géognosie, nature et division des matériaux constituant la science d’observation proprement dite ; Géogénie, partie théorique embrassant les explications diverses données de la formation des terrains. Cette dernière partie est d’un grand intérêt par la précision avec laquelle M. d’Omalius a rapproché les doctrines les plus récentes et les plus importantes pour l’interprétation des grands phénomènes géologiques.

La publication de cet ouvrage a coïncidé avec celle de plusieurs autres traités élémentaires dus à MM. Brongniart, de la Bèche, Macculloch, Lyell, de Léonhard ; récemment encore M. Brongniart a complété son ouvrage par un tableau graphique de la succession les plus générale en Europe des terrains qui composent l’écorce du globe. Dans ce tableau, où les alternances et les enchevétremens des terrains ont été si heureusement indiqués, M. Brongniart a rendu plus sensible sa nouvelle et méthodique nomenclature des formations que vous connaissez, messieurs.

Le nom de M. d’Omalius vous aura rappelé la seule Carte géologique de France que nous possédions encore. Bientôt elle sera remplacée par le grand travail dont s’occupent depuis plusieurs années MM. Brochant, de Beaumont et Dufresnoy, fruit d’une masse énorme d’observations recueillies dans des voyages multipliés, et rendues plus intéressantes par leur groupement dans un vaste ensemble, et par leur représentation graphique. Mais les géologues ne devront pas oublier que M. D’Omalius, le premier, recueillit sur le terrain, et combina, avec les observations rassemblées par M. Coquebert de Montbret, dont le vaste savoir eût produit tant de fruits s’il n’eût été gêné par une excessive modestie, les matériaux d’une carte qui, malgré ses groupes trop limités et la petitesse de son échelle, n’en aura pas moins été long-temps utile.

§ 70 bis. — M. Boubée vous a communiqué, sous le titre de Tableau mnémonique des terrains primordiaux, une sorte de représentation graphique des roches cristallines autrefois considérées comme primitives. Son but paraît avoir été de montrer comment les principales roches de ce terrain (gneiss, mica-schiste, etc., etc.), gravitent, pour ainsi dire, autour du granite comme centre, comme type de toutes les autres, qui n’en seraient, selon ce géologue, que des modifications la plupart contemporaines, et passant de l’une à l’autre le plus souvent avec les mêmes substances minérales disséminées, mais avec prédominance soit du mica, soit du talc, soit de l’amphibole, réunis au quartz et au feldspath. M. Boubée en représente quatre séries : dans chacune des trois premières prédomine l’un de ces trois élémens qui manquent tous trois dans la quatrième série. Il a cherché à exprimer leurs relations de superpositions présumées, mais très incertaines, et à montrer comment chacune de ces roches, après avoir été le type d’un groupe principal, se retrouve isolée dans les autres groupes. Tous les terrains dits primordiaux ne constitueraient, selon lui, qu’une seule et même formation, à laquelle il joint, comme étant d’origine plus évidemment plutonique, certains porphyres, des gypses, des dolomies. Mais, avec la tendance actuelle de la géologie à considérer les granites et autres roches cristallines dites primordiales comme étant aussi bien roches d’épanchement et d’origine ignée que les porphyres, et comme ayant dû surgir à plusieurs époques même des terrains secondaires, il semble bien difficile de fixer encore un groupement vrai de ces roches qui soit d’une utile application ; le résumé graphique de M. Boubée peut avoir toutefois l’avantage d’aider la mémoire et de montrer les relations les plus habituelles de ces dépôts cristallins.

M. de Bonnard, dans son traité des terrains (Dict. d’hist. nat. 1819), avait aussi distribué les roches des formations géologiquement et minéralogiquement par séries, dont chacune avait pour types le quartz, le feldspath, le pyroxène, etc., et il poursuivait ces séries depuis les terrains les plus anciens jusqu’aux modernes. Malgré d’assez fortes ressemblances, le point de vue sous lequel M. Boubée a rédigé son tableau mnémonique, borné aux roches anciennes, n’est pas tout-à-fait analogue.

§ 71. ─ M. Boubée, pour dégager la détermination des coquilles fossiles d’erreurs trop fréquentes dans les descriptions des géologues, propose une sorte de conchiliomètre qui permettrait de déterminer les espèces et même les variétés de ces corps, soit. en nature, soit à l’état de moules intérieurs ou extérieurs, avec une précision plus rigoureuse que par l’usage des caractères habituellement énoncés, précision presque géométrique et à peu près analogue à celle du goniomètre.

Dans les coquilles univalves, il y aurait à mesurer l’angle de la spire à son sommet, l’angle d’ouverture, et celui que fait la direction des tours de spire avec l’axe de la coquille. Dans les coquilles bivalves équilatérales, l’angle extérieur de la charnière serait le meilleur caractère, auquel se joindrait pour les inéquilatérales la mesure des autres angles.

M. Boubée pense que l’application du même instrument serait facile aux moules de coquilles, aux échinides, aux radiaires et aux polypiers.

Sans obtenir la précision rigoureuse qu’on pourrait attendre d’un instrument de mathématiques, les zoologistes exercés, surtout les conchyliologistes, expriment souvent, parmi les caractères, des ouvertures d’angles, tout en décomposant le plus possible les dimensions des diverses parties. On en voit de fréquentes applications dans le premier volume de Bruguières (Encycl. méth. Vers), ouvrage si consciencieusement continué par M. Deshayes.

M. Desmarets, dont la méthode descriptive est toujours si vraie et si précise, se sert, pour chaque espèce à décrire, de cadres lithographies où sont inscrits d’avance tous les caractères jusque dans les plus minutieuses subdivisions et dans l’ordre de leur importance, ce qui rend toute omission impossible. C’est D’après cette méthode qu’il avait commencé à exécuter le traité des oursins fossiles, dont M. Brongniart devait faire la partie géologique, travail qui comblait une lacune dans la science avant le magnifique ouvrage de M. Goldfuss.

L’ouvrage de M. Miller sur les crinoïdes, autre modèle de descriptions, parait avoir été exécuté d’après des principes analogues. En combinant l’usage de l’instrument proposé par M. Boubée, avec ces cadres descriptifs, on aurait une forte garantie d’exactitude pour les fossiles des classes inférieurs.

§ 72. ─ Le mémoire de M. Byarley sur la précession des équinoxes et l’inclinaison de l’axe de la terre, ayant été seulement communiqué à la société, et n’étant point resté dans ses archives, j’ai le regret de ne puvoir vous en rappeler que le titre.

Les astronomes et les physiciens ont plus d’une fois prêté leur appui à la géologie, à cette science qui tient à presque toutes les autres, et fait avec elles un mutuel échange de faits et de lumières. Il y a peu de temps que M. Herschell a communiqué aux sociétés royale et géologique de Londres ses idées touchant à l’influence des phénomènes astronomiques sur les révolutions géologiques.

MM. Fourier, Ampère, Arago, ont aussi montré en France combien il y avait loin des lumières que la géologie pouvait attendre des hautes sciences physiques et mathématiques, à l’abus qu’on en faisait autrefois pour appuyer les théories conçues en dehors de toutes observations des faits, et sans tenir compte des conséquences directes auxquelles la géologie conduit par ses propres voies d’induction.

Tels sont, messieurs, les nombreux travaux dont j’avais à vous retracer l’esprit et l’essence ; heureux si j’ai pu, en retour de le confiance que vous m’avez témoigné en me chargeant de cette honorable tâche, montrer de l’impartialité et de l’exactitude.

Pour compléter l’histoire des travaux de la société depuis sa première séance scientifique, tenue le 21 juin 1830 jusqu’au 1er janvier 1832, je rappellerai qu’en 1830 elle avait eu communications des mémoires suivans :

1. des caractères particuliers que présente le terrain de craie dans le sud de la France, et principalement sur les pentes des Pyrénées, par M. Dufresnoy (21 juin 1830).

2. Aperçu sur le sol tertiaire de la Gallicie, par M. Boué (28 juin 1830).

3. Considérations sur la valeur attachée aux expressions suivantes : Époque ancienne et époque actuelle ; époque antédiluvienne et postdiluvienne ; époque antéhistorique et historique ; période saturnienne et période jovienne, par M. Prévost (28 juin 1830).

4. Sur la présence de cyclades et d’ancyles dans le calcaire d’eau douce supérieur d’Étampes par M. I. Desnoyers (28 juin 1830).

5. Notice sur la température du puits artésien entrepris en 1830 près de La Rochelle, par M. Fleuriau de Bellevue (8 novembre).

6. Remarques sur un Mémoire de MM. Sedgwick et Murchison, relatifs aux terrains de Gosau, dans les Alpes autrichiennes, par M, Boué (8 novembre).

7. Note sur des ossemens (de pachydermes) dans un terrain de transport près de Nancy, par M. Robert. (21 novembre).

8. Description du bassin, ou pays plat de la Gallicie et de la Podolie, par feu M. Lill de Lillienbach : Mémoire accompagné d’une carte et de coupes géologiques (22 novembre).

9. Observations sur la direction et l’âge relatif des montagnes serpentineuses de la Ligurie, en réponse à une Note de M. Laurent Pareto, par M. E. de Beaumont (6 décembre).

10. Observations sur un Mémoire de MM. Buckland et de la Bèche, relatif aux tiges de cycadées et de conifères gisant verticalement dans un limon noir, entre le Purbeck et le Portland-Stone, de l’ile de Portland, par M. C. Prévost (6 décembre).

Je terminerai ce rapport, dans lequel je me suis permis, peut-être indiscrètement, d’introduire quelquefois mes propres opinions ou mes incertitudes, toujours guidé, j’aime à le répéter, par une conscience que je me suis efforcé de rendre impartiale, si je n’ai pu réussir à la dégager d’erreurs ou de préventions, en indiquant la direction que la géologie me semble avoir prise durant le cours de ]’année dernière, direction à laquelle n’a certainement pas été étrangère la fondation de cette société.

S’il était possible d’apprécier la tendance générale d’une science dont les élémens se rattachent à tant d’autres connaissances positives, et à laquelle apportent leur tribut tant d’observations isolées et indépendantes, tant d’opinions individuelles parfois contradictoires, ne pourrait-on pas formuler ainsi en quelques traits celle que les nouvelles découvertes ont imprimée à la géologie ?

La marche n’en a été ni brusque ni rétrograde, elle s’est continuée dans le même sens que les quatre ou cinq années précédentes.

L’éclectisme s’y est de plus en plus profondément introduit.

Chaque jour s’est affaiblie une précision trop rigoureusement méthodique, commode sans doute pour l’étude, mais qui, souvent au détriment de la vérité, ne laissait d’incertitudes ni sur l’âge d’un terrain, ni sur la valeur réelle de caractères zoologiques ou minéralogiques propres à le fixer, sur les limites vraies ou possibles de ces caractères, et des formations géologiques elles-mêmes.

C’est ainsi que le caractère zoologique, d’abord limité à un petit nombre de genres par formations, s’est étendu peu à peu à des limites bien plus larges, et que, tout en conservant son importance, cette importance s’est restreinte aux espèces les plus nettement caractérisées.

Les types de chaque terrain ont été regardés comme de moins en moins exclusifs, de moins en moins généralisés ; et l’on a tenu plus rigoureusement compte des nombreuses influences locales modifiantes auxquelles les sédimens ont été exposés. Il ne parait pas qu’on ait appliqué aussi généralement aux fossiles cette influence si puissante des agens locaux naturels qui peuvent avoir, durant une même période, changé les espèces des corps organisés enfouis dans les couches superposées d’un même bassin, sans que, de cette différence, on soit en droit de conclure des destructions et des renouvellemens si fréquens d’organisation.

On a continué d’attacher la plus grande valeur, en la fortifiant par une foule d’observations directes, à cette vaste théorie de la puissance du calorique dans l’intérieur et au-dessous de l’écorce solide de la terre ; soit qu’elle se soit manifestée dans les anciennes périodes par les injections et soulèvemens de roches cristallines à ]’état d’une fluidité pâteuse, soit par les altérations, carbonisation, cristallinéité, ou par la cémentation des roches préexistantes, au contact des dépôts d’épanchement, soit par la sublimation de métaux dans les filons et autres gangues métallifères, soit par les produits des émanations gazeuses ou acidifères, sulfureuses, carboniques, magnésiennes, etc., soit enfin, durant notre époque, par les gaz des eaux thermales, la chaleur croissante avec la profondeur, et par les différens phénomènes volcaniques.

Le rajeunissement de presque toutes les anciennes roches cristallisées long-temps dites primordiales et de transition, autant des granites et des gneiss que des syénites, des euphotides, des porphyres ; la probabilité de leur éjection, même à des époques secondaires assez récentes, ont continué de reposer sur des observations nouvelles, de plus en plus précises.

Il en a été de même du parallélisme et de la contemporanéité à toutes les périodes de roches de stratification et de roches d’épanchement et de leur mutuelle intercalation ; cette distinction, presque unanimement admise, a achevé de faire disparaître la vieille querelle des neptunistes et des vulcanistes.

La théorie des mouvemens du sol, de leurs dates, de l’âge des montagnes, des dislocations de couches, jadis considérées comme caractère d’ancienneté, et reconnues aujourd’hui comme propres à toutes les périodes, et même plus en grand aux plus récentes, a continué d’obtenir un grand crédit en Europe ; et les objections qu’on a faites à cette ingénieuse théorie, en rectifiant certaines parties faibles, ne paraissent devoir que l’éclairer et en fortifier les bases. Déjà la direction des strates et des chaînes commence à se joindre aux fossiles et à la superposition pour fournir un nouveau chronomètre géologique.

La tendance à rajeunir certains terrains de sédiment a été presque aussi sensible que pour les terrains de cristallisation, et s’est étendue depuis les calcaires des hautes montagnes jusqu’à une partie des dépôts tertiaires.

À la contemporanéité, durant la même période et dans le même bassin, des dépôts ignés et aqueux, s’est jointe, comme une loi naturelle dont la vérité a été assez généralement reconnue, la simultanéité des dépôts fluviatiles et marins, littoraux ou profonds et par conséquent de la nature la plus diverse, sous un même liquide.

La succession de longues périodes de calme et d’époques passagères de violens bouleversemens ;

La distinction des sédimens tranquilles et des dépôts de chariage ;

La reproduction à chaque période, même les plus récentes, des causes et des résultats longtemps limités à des époques plus anciennes, tels que la cristallinéité des sédimens, la production de certaines substances métalliques, etc. ;

Le mode d’examen du connu à l’inconnu appliqué aux phénomènes géologiques, en opposition à la théorie d’abord plus séduisante de grandes lois et d’une puissance d’action anéanties ;

Telles sont encore quelques unes des tendances qui semblent se manifester de plus en plus. En un mot, deux idées philosophiques prédominantes, si elles ne sont point générales, l’action de la température intérieure de la terre, et la continuation jusqu’à notre période inclusivement des phénomènes de la plupart des époque antérieures de tranquillité, paraissent tendre à obtenir l’assentiment général des géologues.

En voyant les chefs de la science céder au mouvement, appuyer eux-mêmes de leurs observations ou de l’autorité de leur assentiment, des idées nouvelles contraires à des opinions qu’ils ont long-temps professées et fait adopter en Europe comme vraies, on doit reconnaître autant de véritable savoir que de générosité, et bien augurer de l’avenir de la science.

Ne devons-nous pas espérer que la formation d’une société géologique française continuera à diriger dans ces voies rationnelles, à les éclairer, à répandre plus généralement des principes qui fructifieraient moins isolés, et à apprendre que le doute n’est pas moins propre souvent que le dogme à faire découvrir la vérité.

Depuis longues années, l’Europe avait, dans la Société géologique de Londres, un modèle dont la France devait, plus qu’aucune autre contrée, être jalouse. En la suivant dans une route que cette société a si bien tracée, guidée par l’amour du vrai, par l’examen consciencieux des faits, par l’indépendance la plus entière des opinions et des doctrines, et manifestant, autant qu’il appartient à la France, une absence de toute individualité nationale, pour ne voir dans les géologues de tous les pays que des observateurs de la nature, des amis d’une même science, réunis par un lien commun, et tendant à un seul but, les progrès de cette science, la société géologique française est assurée d’un succès qui non seulement sera national, mais qui peut devenir européen.


  1. D’un autre côté, M. Élie de Beaumont était encore en voyage, lorsque la société me confia le soin de ce rapport, ce qui peut seulement me déterminer à l’accepter.
  2. Ann. des Sc. nat., fév. et avr. 1829. J’en avais précédemment communiqué les résultats aux Soc. Philom. et d’Hist. nat., et à la plupart des géologues de Paris, auxquels je cherchai à faire partager ma conviction. Dès 1825 (Mém. Soc. d’Hist. nat. de Paris, II 238) j’en annonçai la base, et depuis je rassemblai le plus de faits que je crus propres à la fortifier. Il est aisé de voir que ce travail ne fut pas improvisé.
  3. En adoptant le mot quaternaires, M. Marcel de Serres semble l’avoir restreint aux seuls terrains récens, formés depuis que les mers sont dans leurs limites actuelles. Je l’avais appliqué à tous les terrains postérieurs à l’ensemble des terrains tertiaires de la Seine, si généralement pris pour types.