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Bussy-Rabutin (Emile Faguet)

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Bussy-Rabutin (Emile Faguet)
Revue des Deux Mondes5e période, tome 55 (p. 162-185).
Bussy-Rabutin [1]


Encore un livre qui était nécessaire, qu’il fallait écrire pour faire connaître exactement un homme d’une certaine importance, appartenant au moins à la petite histoire et qui nous était parvenu tout enveloppé de légendes épaisses. M. Gérard-Gailly s’est chargé de ce soin et s’est acquitté de cette tâche d’une manière solide et d’une manière charmante. Il nous a mis dans l’intimité de Bussy-Rabutin de telle sorte que toutes légendes ont disparu et que la vérité, maintenant, sur ce personnage et sur ses entours est absolument établie. Et avec cela on ne peut pas avoir plus d’esprit que M. Gérard-Gailly, plus de bonne grâce alerte, plus d’humour, plus de verve dans les discussions et plaidoyers, ni meilleur style. Son livre est agréable autant qu’il est essentiel.

J’y trouve des taches qui me seraient indifférentes ailleurs et qui me « touchent, » comme disait Maynard, c’est-à-dire qui me choquent, dans un ouvrage de ce mérite. Comment un aussi « honnête homme » que M. Gérard-Gailly peut-il écrire : « Boileau avait jadis agoni Georges de Scudéry ? » Comment peut-il dire : « Il [Bussy] possédait à douze ans sa langue latine et ses vieux auteurs ; mais la langue grecque peu ou prou ? » On ne voit pas de quelle manière Bussy pouvait s’y prendre pour posséder le grec peu ou beaucoup. Cela est furieusement vague. — On s’étonne aussi que le Roi, qui, à la vérité, pouvait tout, ait pu envoyer Bussy « en garnison à Moulins en Nivernais » parce que l’on croit généralement, que Moulins est en Bourbonnais ; et s’il s’agissait de Moulins en Nivernais, il fallait lui donner son vrai nom, Moulins-Engilbert ; mais il s’agit bien, réellement, de Moulins sur l’Allier. On s’inquiète encore un peu de voir M. Gérard-Gailly parler de « cette pauvre critique du XVIIe siècle. » Morbleu ! que lui faut-il ? Le XVIIe siècle n’a pas eu, peut-être, de Sainte-Beuve et encore faites attention au dernier nom de la liste que je vais dresser ; mais un siècle qui a possédé comme critiques : Vaugelas, Ménage, Bouhours, Chapelain, Saint-Evremond, Boileau, La Bruyère, Furetière, Fénelon, Valincour et Bayle, n’est peut-être pas le plus petit siècle de l’histoire littéraire au point de vue de la critique ; seulement il en est peut-être, même à ce point de vue, le plus grand. « On sait assez ses autres mérites. »

De même, — ceci n’est que de l’étourderie ; mais il faut mettre en garde le lecteur qui sera si séduit par le délicieux talent de M. Gérard-Gailly qu’il lui accordera toute confiance ; — de même il ne faut pas dire que Boileau « a écarté le nom de La Fontaine. » Il l’a écarté de l’Art poétique parce qu’il écrit l’Art poétique de 1669 à 1674 et qu’en 1669 La Fontaine n’avait publié que six livres de Fables, et l’année précédente. C’était un auteur bien nouveau pour le nicher dans un ouvrage didactique. Autant vaudrait dire et je m’étonne qu’on n’ait jamais, à ma connaissance, fait cette remarque, que Boileau a écarté le nom de Racine ; car je ne sache pas qu’il ait nommé Racine dans l’Art poétique. Mais que Boileau ait « écarté le nom de La Fontaine » de ses ouvrages, cela est une assertion bien singulière. Il me semble qu’il a fait toute une « dissertation critique » sur Joconde et qu’il y a dit : « M. de La Fontaine a pris, à la vérité, son sujet de l’Arioste ; mais en même temps, il s’est rendu maître de sa matière ; ce n’est point une copie qu’il ait tirée, un trait après l’autre, sur l’original ; c’est un original qu’il a formé sur l’idée qu’Arioste lui a fournie ; » — et qu’il y a dit : « La nouvelle de M. de La Fontaine est plus agréablement contée que celle de l’Arioste ; » — et qu’il y a dit : « Un homme formé, comme je le vois bien qu’il l’est, au goût de Térence et de Virgile ne se laisse pas emporter à ces extravagances italiennes… Tout ce qu’il dit est simple et naturel ; et ce que j’estime surtout en lui, c’est une certaine naïveté de langage que peu de gens connaissent et qui fait pourtant tout l’agrément du discours ; c’est cette naïveté [naturel] inimitable qui a été tant estimée dans les écrits d’Horace et de Térence, à laquelle ils se sont étudiés particulièrement, jusqu’à rompre pour cela la mesure de leurs vers, comme a fait M. de La Fontaine en beaucoup d’endroits ; et en effet, c’est ce molle atque facetum qu’Horace a attribué à Virgile et qu’Apollon ne donne qu’à ses favoris. En voulez-vous des exemples… »

Et notez que ceci a été écrit en 1665 ; c’est-à-dire à une époque où La Fontaine, qui n’avait encore publié aucune fable, ne s’imposait point du tout par le prestige de la gloire.

Il me semble aussi que Boileau dans ses Réflexions critiques sur Longin a écrit : « Le vrai tour de l’épigramme, du rondeau, et des épîtres naïves ayant été trouvé, même avant Ronsard, par Marot, par Saint-Gelais et par d’autres,… leurs ouvrages en ce genre ne sont point tombés dans le mépris, mais sont encore aujourd’hui estimés jusque-là même que pour trouver l’air naïf en français on a encore quelquefois recours à leur style, et c’est ce qui a si bien réussi au célèbre M. de La Fontaine. »

Il me semble que Boileau dans sa lettre (destinée à être publique) à Charles Perrault (1700) écrit : « Avec quels battemens de mains n’y a-t-on point reçu [en France] les ouvrages de Voiture, de Sarrazin et de La Fontaine ? Quels honneurs n’a-t-on point rendus à M. de Corneille et à M. Racine ? » — Il paraît constant que Boileau n’a point trop écarté le nom de La Fontaine.

De même on n’entend pas trop bien M. Girard-Gailly quand il écrit : « Boileau a ignoré La Fontaine. Furetière l’a attaqué. La Bruyère de même. » M. Gérard-Gailly veut-il dire que La Bruyère a ignoré La Fontaine comme Boileau l’a ignoré, ou qu’il l’a attaqué comme Furetière l’a attaqué ? Je ne sais ; mais ce que tout le monde connaît, c’est qu’il ne l’a pas plus ignoré que Boileau et qu’il l’a loué au lieu de l’attaquer, comme fit Furetière. Faut-il encore citer ces passages célèbres : « Un homme paraît grossier, lourd et stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu’il vient de voir : s’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes ; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel et que délicatesse dans ses ouvrages. » — Pour quelqu’un qui ignore un homme, ou qui l’attaque !

« Un autre, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, a le jeu, le tour et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu’au sublime ; homme unique dans son genre d’écrire ; toujours original, soit qu’il invente, soit qu’il traduise ; qui a été au-delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter. » — Pour quelqu’un qui attaque un homme, ou qui l’ignore !

L’aimable, le savoureux ouvrage de M. Gérard-Gai) ly est déparé par ces petites tares ; mais, après tout, ce sont vétilles et le livre, en son ensemble, encore que je ne sois pas du même sentiment que M. Gérard-Gailly sur son héros, reste un régal de délicats.

Le chevalier de Bussy, comte de Rabutin, était né en 1618, d’une très bonne et même illustre famille bourguignonne. Il fit de très bonnes études chez les Jésuites d’Autun, aimant les auteurs latins d’un goût vif qui ne lui passa jamais. A seize ans il suivait son père à l’armée, en Lorraine. Dès lors, campagne sur campagne. Il sert sous Henri de Condé, père du grand Condé ; il sert sous Turenne, il sert sous le grand Condé ; il se bat en Flandres, en Lorraine, en Artois, en Catalogne ; sous la Fronde, il est d’abord du parti des princes et ensuite du parti du Roi, ce que je ne lui reproche point du tout, les choses de la Fronde étant fort confuses, et telles qu’on leur doit appliquer le mot de Renan : « Il faut se contredire pour être à peu près sûr qu’on a été une fois dans la vérité. »

A travers tout cela, des duels, des amours et des sottises de jeune homme. En 1640, en garnison à Moulins, il fait connaissance avec une comtesse de Busset ; il converse très agréablement avec elle ; elle est forcée de partir, il la reconduit lentement jusque chez elle ; c’était assez loin ; pendant ce temps, ses soldats, abandonnés à leurs penchans naturels, pratiquent la contrebande du sel, les rançonnemens et les vols sur les grandes routes. Sur quoi le jeune colonel fut appelé d’urgence à Paris. Mon Dieu ! il était simplement déserteur. Il fut mis en pénitence à la Bastille, où on l’amusa cinq mois. Quoi qu’on dise, il y a quelques inconvéniens pour tout le monde, et pour eux, à avoir des colonels de 23 ans.

En 1648, et Bussy est ici moins excusable, car il a trente ans et ce n’est plus, ce semble, l’amour qui le point, il enlève à main armée, entouré d’un véritable bataillon d’estafiers, Mme de Miramion, jeune veuve de dix-neuf ans, mythologiquement riche, et il la traîne en carrosse bien fermé, pleurante, criante, hurlante, coupant les courroies, se jetant par la portière, ramenée au carrosse, s’évanouissant, se mourant, de relais en relais, au triple galop, de Paris à Sens. Il fallut la relâcher ; il y avait émeute dans la ville. Il se maria deux fois, la première avec Gabrielle de Toulongeon, dont il eut trois filles et qu’il perdit très jeune, la seconde fois avec Louise de Rouville. Marié ou veuf, quand il était à Paris, il fréquentait fort la société des libertins et participait à leurs débauches. C’est ainsi qu’il y eut une certaine « nuit de Roissy » où l’on chanta, avec le refrain d’alléluia, des couplets infâmes, irréligieux et, qui pis est, antiroyalistes.

Avec cela, par ses épigrammes, par ses chansons, par ses bons mots, Bussy s’était aliéné tous ses chefs. Condé, qui l’accusait de l’avoir trahi pendant la Fronde, avait contre lui une haine enragée ; Turenne, qui avait été l’objet, dit-on, de quelques épigrammes de lui, ne l’aimait point et déclarait au Roi que c’était « le meilleur officier des armées françaises pour les chansons. » Bussy arrivait à la quarantaine avec un passé assez lourd et une réputation, non point très mauvaise, mais du moins très mêlée. C’est alors que deux incidens très différens, relativement graves sans être terribles, firent gouttes d’eau et précipitèrent le brillant Bussy dans l’infortune. Pressé d’argent (il l’était toujours), il s’avisa de vendre sous main à Foucquet, pour un parent de celui-ci, au prix de 90 000 écus, sa charge de mestre de camp. Mazarin eut veut de cette négociation très irrégulière et, sans éclater, garda, bientôt avec preuves, cette arme contre Bussy. Ajoutons que, dans cette affaire, Foucquet paraît avoir trompé Bussy et ne lui avoir, avant sa chute, payé qu’une minime partie de la somme convenue.

D’autre part, plus tard, en 1663, Bussy, pour se récréer dans un temps de loisirs et d’ennuis, écrit la fameuse Histoire amoureuse des Gaules, qui, telle qu’il l’écrivit, n’avait rien de sacrilège, ni de séditieux ; mais attendons la fin.

Cette histoire, il la récite dans le monde et il finit, imprudence qui est bien de lui, par la laisser pour vingt-quatre heures entre les mains d’une dame, Mme de La Baume. Le lendemain elle était copiée, le surlendemain vingt copies en circulaient dans Paris. Le Roi la lit. Qu’attendez-vous ? Que Bussy soit mis pour la seconde fois à la Bastille ? Point du tout. Il est nommé de l’Académie française et le Roi ratifie sa nomination. Que pensez-vous ? Que l’orage est calmé ? Nullement. Tout manuscrit qui circule sous le manteau est toujours sûr d’être imprimé. L’Histoire amoureuse des Gaules revient de Hollande imprimée. Mais elle a changé sur la route. Il y a maintenant des choses contre Dieu, des choses contrôle Roi, des souvenirs de Roissy des couplets infâmes ou odieux, toute la lyre de Hollande. Déchaînement des ennemis de Bussy, rappel de toutes ses fautes, de tous ses crimes. N’a-t-il pas toujours médit, toujours chansonné, toujours trahi ? N’a-t-il pas fait cuire en broche la cuisse d’un homme un jour de vendredi-saint ? N’a-t-il point tué un de ses gens ? Que sait-on ? Les choses s’enveniment. La Reine mère, qui était, dit-on, dans l’Histoire amoureuse falsifiée, délire de colère. Condé déclare qu’il va faire assommer Bussy par ses valets et résiste à toutes les supplications de sa sœur, Mme de Longueville, en faveur du coupable. Et Mazarin avisait sans doute le Roi de l’affaire Foucquet. Enfin le 16 avril 1665, Bussy fut arrêté et enfermé à la Bastille. Ce n’était rien ; mais il n’en devait sortir que pour rester dans une disgrâce qui devait durer vingt-sept ans, et c’est ici que l’affaire devient malaisée à comprendre.

Bussy, d’après tout ce qu’on sait et que nous avons rapporté, n’était pas si criminel. Il méritait peut-être six mois de forteresse. Son exil fut quasi aussi long que celui de Vardes. Il faut croire qu’ « il y eut quelque chose, » que nous ne connaissons pas et qui était très grave au point de vue politique. Toutes ces affaires du XVIIe siècle sont ou doivent être ainsi. Nous n’en connaissons que les surfaces, que les prétextes qu’on a donnés au public ; le fond, très probablement, nous en échappe. L’affaire Bussy-Rabutin est, à mon avis, aussi obscure que celle de Saint-Evremond.

Tant y a que Bussy resta à la Bastille treize mois, objet de l’attention flatteuse d’une foule d’hommes et surtout de femmes qui forçaient les lignes de sentinelles et envahissaient les fossés pour le voir de loin ; recevant de folles et aussi de charmantes lettres ; recevant, chose plus inattendue, des propositions des Jésuites d’écrire un livre contre les Provinciales et déclinant, du reste, ces offres. Elargi enfin parce qu’il était malade, il demeura trois mois chez le chirurgien Delancé, après quoi il fut autorisé à aller prendre l’air en Bourgogne. Il quitta Paris le 6 septembre 1666. Il ne devait plus le revoir que furtivement ou de façon précaire.

Il avait quarante-huit ans. Il vécut vingt-sept ans à Bussy ou à Chazeu, rongeant son frein, pestant contre sa destinée, espérant toujours, demandant toujours, soit un retour en grâce, soit de l’argent, toujours gêné, toujours harcelé de créanciers et du reste, ne laissant pas d’être magnifique dans la décoration de ses châteaux, toujours gonflé de prétentions littéraires, ravi le jour où on lui rapporte que le Roi a dit à Dangeau : « Vous qui avez de l’esprit, vous devriez être de l’Académie, » que Dangeau a répondu : « Faut-il tant d’esprit pour cela ? » et que le Roi a répliqué : « Quoi donc ? Messieurs tel et tel… et de Bussy n’ont-ils point d’esprit ? » ; toujours mécontent de tous et même de lui s’il pouvait l’être, affligé par les sottises de sa fille, veuve de Coligny, qui s’éprend d’un aventurier, La Rivière, et qui l’épouse secrètement, ce qui ajoute procès à procès ; rentrant en grâce à demi ou au quart, obtenant de venir à Paris, courtement, pour le règlement de ses affaires, voyant le Roi lui sourire un peu, puis se rembrunir et le consigner à nouveau en Bourgogne ; obtenant enfin, parce qu’il a plu à Mme de Maintenon, de dîner à la table du Roi et d’échanger avec lui quelques paroles obligeantes ; mais cela à l’âge de soixante-treize ans. Il devait mourir deux ans après.

Il avait d’excellens, de très chauds amis. Sans parler de ses maîtresses, desquelles Mme de Montglas fut la plus aimée, la plus longtemps aimée et la plus romanesquement aimée, il faut citer Mme de Gouville, Mme de Fiesque, la marquise de Villeroi, Mme de Montmorency, la délicieuse Mme de Scudéry, veuve du poète matamore Georges de Scudéry, de laquelle M. Girard-Gaillly trace un portrait charmant et qui mériterait, exquise figure du XVIIe siècle, toute une étude minutieuse ; l’aimable Père Rapin, le judicieux et l’excellent Père Bouhours, ami dévoué, qui donna à Bussy sa dernière joie, en le rendant agréable à Mme de Maintenon et en le réconciliant ainsi avec Louis XIV ; l’original et cordial Corbinelli, trait d’union entre Mme de Sévigné et Bussy ; Mme de Sévigné enfin, à qui M. Girard-Gailly a fort bien fait de consacrer tout un chapitre, et à qui nous ne pouvons faire moins que de donner tout un paragraphe.

Mme de Sévigné a fait du tort à Bussy devant la postérité. Je veux dire que la postérité étant tombée amoureuse de Mme de Sévigné et Mme de Sévigné ayant eu des démêlés avec Bussy, la postérité a donné à Bussy tous les torts et l’a cruellement honni. Peut-on avoir été en querelle avec Mme de Sévigné ? Et si l’on est dans ce cas, n’est-on pas un coquin ? La vérité est que, comme c’est assez l’ordinaire, il y eut des torts des deux côtés. J’ai à peine besoin de dire que, si la postérité les a mis tous du côté de Bussy, M. Gérard-Gailly les met tous, ou à très peu près, du côté de Mme de Sévigné. Tâchons, nous, d’être aussi impartial que possible.

Ils étaient cousins. Bussy, de huit ans plus âgé qu’elle, songea un peu à l’épouser et certainement elle fut très fort de son goût, quoiqu’un peu trop vive en gaîté et, à cet égard, rêvée plutôt comme femme d’un autre avec qui l’on serait très bien. C’est précisément ce qui arriva. Elle épousa Sévigné. Bussy plut extrêmement à Sévigné et, nous y voilà bien, songea tout de suite à quitter « le bon motif » pour le meilleur. Il y avait quelques facilités à cela. Sévigné était coureur. Il s’éprit de Ninon, ce qui, du reste, n’était pas original, de cette Ninon dont, vingt ans plus tard, son fils devait se férir lui-même. Il eut les faveurs de cette dame. Il s’en félicita devant Bussy. Bussy n’eut rien de plus urgent que de rapporter cela à sa cousine, comptant, du dépit de celle-ci, tirer pied ou aile. Ce n’est pas moi qui raconte cela, c’est lui-même, avec une charmante ingénuité : « Je ne l’eus pas quitté que j’allai tout conter à Mme de Chêneville [Sévigné]… : « Je crois que vous êtes fou, dit-elle, de me donner cet avis ou que vous croyez que je suis folle. — Vous le seriez bien plus, madame, si vous ne lui rendiez pas la pareille. Vengez-vous, ma belle cousine, et je serai de moitié dans la vengeance ; car enfin vos intérêts me sont aussi chers que les miens propres. — Tout beau, monsieur le comte, je ne suis pas si fâchée que vous le pensez. »

Mme de Sévigné fit à son mari une allusion à ses amours avec Ninon. Sévigné reprocha à Bussy de l’avoir trahi auprès de sa femme. Bussy rompit les chiens assez adroitement et tout de suite, poussant sa pointe, écrivit à sa cousine : «… Votre imprudence… Vous avez dit à votre mari ce que je vous avais dit… Mais vous savez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un cœur que les charmes et que le mérite ; je vous conseille d’en donner à votre mari et pour cela, je m’offre à vous. Si vous le faites revenir par-là, je vous aime assez… pour me sacrifier pour vous rendre heureuse ; et s’il faut qu’il vous échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous aiderai à vous venger de lui en vous aimant toute ma vie. »

La lettre fut interceptée par Sévigné. Chose singulière, il n’y eut pas de duel. Sévigné devait être tué par un autre. Mais la maison de Sévigné fut consignée à Bussy. Je n’ai pas besoin de qualifier la conduite de Bussy dans cette affaire. Mais je marque un point, déjà, au passif de Bussy.

Après la mort de Sévigné, six mois plus tard, Bussy devint ce que nous appelons le flirt de Mme de Sévigné. Elle aimait infiniment sa conversation, son esprit, sa gaîté ; mais elle le tenait strictement dans les limites de l’amitié. Il se mit à aimer Mme de Précy, et il y eut quelque froid entre sa cousine et lui, ou, tout au moins, quelque tiédeur. Ceci se passait entre 1651 et 1656. Quelque temps après, en 1658, Bussy pressé de partir pour une campagne et comme toujours manquant d’argent, s’adressa à sa cousine pour en avoir. Il est certain que Mme de Sévigné lui en promit ; il est certain qu’elle se dédit de sa parole, prétendant qu’elle était sans finances et il est certain qu’elle était en fonds. Ces trois choses sont prouvées par textes authentiques et minutes de notaires retrouvées par M. Depping en 1877, et M. Gérard-Gailly ne saurait pardonner à M. Boissier et à M. Vallery-Radot de n’avoir pas tenu compte de cela. J’en tiens compte et je marque un point au passif de Mme de Sévigné. Mme de Sévigné en 1658 fut coupable, non point de ne pas prêter de l’argent à un quémand, car cela est permis ; mais d’en promettre et de se dédire en affirmant qu’elle n’en avait pas, alors qu’elle en avait. Bussy, du reste, en fut quitte pour écornifler chez sa maîtresse (Mme de Montglas), selon l’usage du temps, et put partir en campagne.

Les deux cousins restèrent brouillés quelque temps. En 1661, chute de Foucquet, ouverture de ses papiers, de sa cassette secrète. Parmi les poulets de ses maîtresses, il y a des billets de Mme de Sévigné. Grand esclandre. Bussy, persuadé ou non de l’innocence de sa cousine, va trouver Le Tellier, secrétaire d’Etat à la Guerre qui détenait les papiers, se fait montrer les lettres de sa cousine, se convainc qu’elles ne prouvent que sa vertu et va proclamer partout et sur un ton qui n’admettait ni la réplique, ni l’alibiforain, cette vérité historique. Je marque un point à l’actif de Bussy.

Les deux cousins se réconcilièrent. Nous voici en 1663. L’Histoire amoureuse des Gaules a déjà été écrite, non imprimée, et le portrait de Mme de Sévigné y figure ; mais Mme de Sévigné l’ignore. Les deux cousins sont au mieux. Bussy, voulant partir pour Marsal, a besoin d’argent. Mme de Sévigné et, paraît-il, sans qu’il les lui demande, lui prête 4000 livres. Je marque un point à l’actif de la marquise. En 1664, après un séjour de Mme de Sévigné à Bussy et alors qu’elle était au mieux avec son cousin, on l’avertit que son portrait satirique, tracé par ce cousin si cher, court le monde. Elle n’en veut rien croire. Elle rit. On le lui répète. Elle rit encore. On offre de lui prouver la chose ; elle rit de plus belle. Enfin on la lui met sous les yeux. Elle lit ce qui suit, entre autres choses : «… Si on a de l’esprit et particulièrement de cette sorte d’esprit qui est enjoué, on n’a qu’à la voir ; on ne perd rien avec elle ; elle vous entend ; elle entre juste dans tout ce que vous dites ; elle vous devine ; et vous mène d’ordinaire bien plus loin que vous ne pensiez aller ; quelquefois aussi on lui fait voir bien du pays ; la chaleur de la plaisanterie l’emporte, et, en cet état, elle reçoit avec joie tout ce qu’on veut lui dire de libre, pourvu qu’il soit enveloppé ; elle y répond même avec usure et croit qu’il irait du sien si elle n’allait pas au-delà de ce qu’on lui a dit. Avec tant de feu, il n’est pas étrange que le discernement soit médiocre ; ces deux choses étant d’ordinaire incompatibles, la nature ne peut faire de miracles en sa faveur. Un sot éveillé l’emportera toujours auprès d’elle sur un homme sérieux… La plus grande marque d’esprit qu’on peut lui donner, c’est d’avoir de l’admiration pour elle ; elle aime l’encens ; elle aime d’être aimée et, pour cela, elle sème, afin de recueillir ; elle donne de la louange pour en recevoir. Elle aime généralement tous les hommes ; quelque âge, quelque naissance et quelque mérite qu’ils aient et de quelque profession qu’ils soient ; tout lui est bon, depuis le manteau royal jusqu’à la soutane, depuis le sceptre jusqu’à l’écritoire. Entre les hommes elle aime mieux un amant qu’un ami et, parmi les amans, les gais que les tristes ; les mélancoliques flattent sa vanité et les éveillés son inclination ; elle se divertit avec ceux-ci et se flatte de l’opinion qu’elle a bien du mérite d’avoir pu causer de la langueur à ceux-là. Elle est d’un tempérament froid, au moins si l’on en croit feu son mari : aussi lui avait-il [à ce tempérament] l’obligation de sa vertu, comme il disait ; toute sa chaleur est à l’esprit. A la vérité, elle récompense bien la froideur de son tempérament. Si l’on s’en rapporte à ses actions, je crois que la foi conjugale n’a point été violée ; si l’on regarde l’intention, c’est autre chose. Pour en parler franchement, je crois que son mari s’est tiré d’affaire devant les hommes ; mais je le tiens pour… devant Dieu. Cette belle, qui veut être à tous les plaisirs, a trouvé un moyen sûr, à ce qu’il lui semble, pour se réjouir, sans qu’il en coûte rien à sa réputation ; elle s’est faite amie de quatre ou cinq prudes, avec lesquelles elle va dans tous les lieux du monde. Elle ne regarde pas tant ce qu’elle fait qu’avec qui elle est : en ce faisant, elle se persuade que la compagnie honnête rectifie toutes ses actions ; et pour moi, je crois que l’heure du berger, qui ne se rencontre d’ordinaire que tête à tête avec toutes les femmes, se trouverait plutôt, avec celle-ci, au milieu de sa famille… Avec quelques façons qu’elle donne de temps en temps au public, elle croit préoccuper [faire illusion à] tout le monde et s’imagine qu’en faisant un peu de bien et un peu de mal, tout ce que l’on pourra dire, c’est que, l’un portant l’autre, elle est honnête femme… Pour avoir de l’esprit et de la qualité, elle se laisse un peu trop éblouir aux grandeurs de la Cour : le jour que la Reine lui aura parlé et peut-être demandé seulement avec qui elle est venue, elle sera transportée de joie et longtemps après elle trouvera moyen d’apprendre à tous la manière obligeante avec laquelle la Reine lui aura parlé. Un soir que le Roi venait de la faire danser, s’étant remise à sa place, qui était auprès de moi : « Il faut avouer, me dit-elle, que le Roi a de grandes qualités ; je crois qu’il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs. » Je ne pus m’empêcher de lui rire au nez et de lui répondre : « On n’en peut douter, madame, après ce qu’il vient de faire pour vous… » Il y a des gens qui ne mettent que les choses saintes pour bornes à leur amitié. Ces gens-là s’appellent « amis jusqu’aux autels. » L’amitié de Mme de Chêneville a d’autres limites ; cette belle n’est amie que jusqu’à la bourse. Il n’y a qu’elle de jolie femme au monde qui se soit déshonorée par l’ingratitude. Il faut que la nécessité [la misère] lui fasse grand’peur, puisque, pour en éviter l’ombre, elle n’appréhende pas la honte. Ceux qui la veulent excuser disent qu’elle défère en cela aux conseils de gens qui savent ce que c’est que la faim et qui se souviennent encore de leur pauvreté. Quelle tienne cela d’autrui ou qu’elle ne le doive qu’à elle-même, il n’y a rien de si naturel que ce qui paraît dans son économie. »

Arrêtons-nous un instant à ce passage, puisque aussi bien c’est ici qu’est la plaie vive de Bussy. Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il ne lui reproche point d’avoir été déloyale, de lui avoir promis de l’argent et de lui avoir, ensuite, dit qu’elle n’en avait pas alors qu’elle en avait. Il lui reproche uniquement de ne lui en avoir point donné. C’est en cela qu’elle a été ingrate, qu’elle s’est déshonorée. C’est en cela qu’elle a fait « ce qu’aucune jolie femme n’eût fait jamais. » Cela est très caractéristique de la morale du temps. Reprenons, Mme de Sévigné lisait encore : « La plus grande application qu’ait Mme de Chéneville est de paraître ce qu’elle n’est pas ; depuis le temps qu’elle s’y étudie, elle a déjà appris à tromper ceux qui ne l’avaient guère connue ou qui ne s’appliquent pas à la connaître ; mais comme il y a des gens qui ont pris pour elle plus d’intérêt que d’autres, ils l’ont découverte et se sont aperçus, malheureusement pour elle, que tout ce qui reluit n’est pas or… Je ne sais si c’est parce que ses bras ne sont pas beaux qu’elle ne les tient pas trop chers ou qu’elle ne s’imagine pas faire une faveur, la chose étant si générale ; mais enfin les prend et les baise qui veut : je pense que c’est assez, pour lui persuader qu’il n’y a point de mal, qu’elle croie qu’on n’y a point déplaisir… De temps en temps nous avions de petites brouilleries qui véritablement s’accommodaient ; mais qui laissaient dans mon cœur, et je crois dans le sien, des semences de divisions… Enfin s’étant présentée une occasion où j’avais besoin de Mme de Chêneville et où, sans son assistance, j’étais en danger de perdre ma fortune, cette ingrate m’abandonna et me fit en amitié la plus grande infidélité du monde. Voilà, mes chers, ce qui me fit rompre avec elle. »

Tel est le portrait de Mme de Sévigné par Bussy. Littérairement, il est admirable ; mais je crois devoir marquer un point au passif moral de Bussy-Rabutin.

Mme de Sévigné fut indignée : « Ce chien de portrait ! » — « Je l’aurais trouvé joli, dit-elle spirituellement, au plus fort sinon de sa colère, du moins de ses souvenirs irrités, s’il avait été d’une autre que de moi et d’un autre que de vous. » Et quand l’Histoire amoureuse des Gaules fut imprimée, quel désespoir ! « Etre dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ! Etre le divertissement de toutes les provinces où ces choses-là font un tort irréparable [elle songe à Livry, à Bourbilly, aux Rochers, à Vitré plus qu’à Paris ; et elle a raison], se rencontrer dans les bibliothèques… être traduite dans toutes les langues. »

Cependant, quand Bussy fut arrêté, elle se présenta à la Bastille pour le voir et quand il fut chez le chirurgien Delancé, elle le vit et ils se parlèrent très amicalement. Mais il faut reconnaître que tout ressentiment ne s’éteignit pas au cœur de la marquise. Elle revint assez souvent sur ses griefs. Elle rappela à Bussy ses torts ; elle n’avoua jamais qu’elle en eût eu. Bussy reconnut les siens et borna ceux de Mme de Sévigné à ceci seulement qu’elle l’avait amusé, lanterné, qu’elle avait « prolongé les affaires par des formalités inutiles, » alors qu’il était très pressé. A lire tout cela très froidement (car qu’est-ce que cela me fait ? ) je ne puis m’empêcher de croire qu’en 1658, Mme de Sévigné, véritablement, n’avait pas l’argent. — Mais les vingt mille livres que M. Depping a si bien découvert que Mme de Sévigné avait reçues précisément à cette époque ! — Eh bien ! est-il donc impossible qu’elle les dût, ses affaires n’étant pas très brillantes en ce temps, et que par conséquent elle ne les eût pas ? On les voit entrer chez Mme de Sévigné ; mais on ne les voit pas sortir et il est très possible qu’elles en soient sorties aussitôt qu’entrées, et personne ne peut assurer qu’elles y soient restées. Il faut signaler ces vingt mille livres ; mais il ne faut pas en faire un si grand état que de déclarer que Mme de Sévigné « mentit » dans cette occasion. L’on n’en sait rien.

Et maintenant, je laisse au lecteur le soin de faire le bilan des torts et mérites, l’un à l’égard de l’autre, de Mme de Sévigné et de Bussy.

Bussy n’avait rien d’un méchant homme. Il était capable de générosité. Il avait même, à cinquante ans, des vertus de famille. Il était orgueilleux, effroyablement vain, capable de profonds ressentimens (sa rancune éternelle contre Guitaut) et de colères risibles quand on avait seulement l’air de s’attaquer à un « homme comme lui, » ce qui était une de ses expressions favorites. Ayant fait un mot, amusant si l’on veut, sur le passage du Rhin de Boileau, et Boileau ayant dit qu’il y répondrait par vingt rimes, Bussy écrivit au Père Bapin : « J’ai de la peine à croire qu’un homme comme lui soit assez fou pour perdre le respect qu’il me doit ou pour s’exposer aux suites d’une pareille affaire. Cependant, comme il peut être enflé du succès de ses satires impunies, qu’il pourrait bien ne pas savoir la différence qu’il y a de moi aux gens dont il a parlé ou croire que mon absence donne lieu de tout entreprendre, j’ai cru qu’il était d’un homme sage d’essayer à détourner les choses qui lui pourraient donner du chagrin et le porter à des extrémités. Je vous avouerai donc, mon Révérend Père, que vous me ferez plaisir de m’épargner la peine des violences, à quoi pareille insolence me pousserait infailliblement. J’ai toujours estimé l’action de Vardes qui, sachant qu’un homme comme Despréaux avait mal parlé de lui, lui fit couper le nez. Je suis aussi fier que Vardes, et ma disgrâce m’a rendu plus sensible que je ne serais si j’étais à la tête de la cavalerie légère de France. »

Il était honnête, à très peu près, n’étant point du tout prouvé qu’il ait fait des faux ; mais, toujours à court d’argent, il était capable d’enlever une femme riche à main armée pour la terroriser et l’épouser ; il l’était aussi de solliciter impérieusement et « impatiemment » de l’argent des dames qui étaient ses amies ; mais tout en proclamant très haut, comme on a vu, le droit des gentilshommes aux libéralités des dames, il n’abusait pas de ce droit et, dans l’exercice qu’il en faisait, il restait dans les limites et peut-être en deçà des limites où se tenaient la plupart des courtisans de cette époque ; et s’il était capable, au premier moment, de flétrir rudement une femme qui s’était dérobée au devoir de fournir à ses dépenses, il ne lui en gardait pas rancune éternelle et reconnaissait que « la représaille » avait été un peu rigoureuse. C’était un homme très acceptable en probité selon les usages du monde où il vivait.

Ses « idées » étaient courtes et peu nombreuses, mais fermes. M. Gérard-Gailly leur consacre un chapitre et ce n’est pas la faute du chapitre s’il n’est pas long. Il a dit son avis sur l’éducation des jeunes hommes et sur l’éducation des jeunes femmes. Il veut qu’un gentilhomme soit instruit, soit lettré, et il raille ses anciens compagnons de tranchée qui « témoignaient que c’était par leur propre choix qu’ils n’avaient point d’esprit et qu’il était ridicule à un gentilhomme et surtout à un homme de guerre d’en avoir. » Il trouvait l’éducation des collèges du temps déplorable et se montrait furieux de ce que les enfans en dix ans n’y apprenaient rien du tout, sinon quelques mots latins et quelques phrases qui ne leur sont d’aucun usage. On ne saurait sur ce point que lui donner raison.

Pour l’éducation des femmes, il est beaucoup plus réactionnaire ou, si l’on veut, conservateur. Il donne très exactement la main à Molière, j’entends à celui des Femmes savantes ; car sur ce point il y a deux Molière. Avec infiniment de justesse M. Gérard-Gailly fait ici remarquer qu’au XVIIe siècle, ce sont les « libertins » qui sont antiféministes et les esprits religieux qui sont relativement féministes et quelquefois même assez radicalement. Il ne faut pas dire à ce propos que « les positions par rapport à celles d’aujourd’hui sont renversées, » puisque, Dieu merci, nous avons un féminisme chrétien, et que M. Etienne Lamy a écrit un beau livre sur « la femme de demain ; » mais enfin le fond de la pensée est vraie : au XVIIe siècle les esprits « philosophiques » sont antiféministes comme le sera plus tard Rousseau dans Sophie, et les esprits religieux sont généralement à tendances féministes. C’est l’abbé Claude Fleury qui écrit, pour les femmes surtout, son très libéral Traité du choix et de la méthode des études ; c’est Fénelon, si en avance sur son temps par son Traité sur l’éducation des filles, que Rousseau voudra réfuter ; c’est Poulain de la Barre, qui, dans son traité sur l’Egalité des sexes, démontre, en effet, cette égalité tant au physique qu’au moral.

Quant à Bussy, il a sur ce sujet les idées laïques de son temps. Il tient la femme pour un être inférieur et qui doit rester étroitement subordonné et il ne va pas plus loin. Quant au mariage, il croit, à la manière du XVIIIe siècle plutôt (ou plutôt encore) que du XVIIe, qu’il est une simple affaire de convenance et surtout de convenance financière et qu’il n’engage à rien, surtout le mari. — Il n’y a pas lieu de s’arrêter très longtemps à Bussy considéré comme moraliste.

Considéré comme critique littéraire, il est plus intéressant. Il a des jugemens sur les auteurs du temps qui ne sont aucunement profonds ; mais qui sont souvent judicieux et, pour parler comme alors, sinon dans le grand goût, du moins dans le bon goût. Sur Boileau, il porte un jugement banal, mais juste : « Despréaux est merveilleux ; personne n’écrit avec plus de pureté. Ses pensées sont fortes et, ce qui m’en plaît, toujours vraies. Il a attaqué les vices à face ouverte ; et Molière plus finement que lui. Mais tous deux ont passé tous les Français et tout ce qui a écrit en leur genre. »

Sur Molière : « Ses ouvrages, je les trouve incomparables ; ce n’est pas que, si on les avait bien examinés, on n’y pût trouver quelque chose à retrancher ; mais il y en a très peu. Il a copié Térence et même l’a surpassé, et je ne l’estime pas moins pour avoir été assez souvent un peu plus loin que la nature. Le but de la Comédie doit être de plaire et de faire rire. Qui ne représenterait que des défauts ordinaires [il veut dire, je pense, que les défauts à leur degré ordinaire] ne ferait pas cet effet : il faut donc quelque chose d’extraordinaire et pourvu qu’elle soit possible elle réjouit bien davantage que ce qui se voit tous les jours. »

Ce jugement est plus que juste ; il est fin. Bussy a très bien vu que Molière n’est pas réaliste, qu’il dépasse la nature pour la mieux faire entendre, qu’il cherche l’idéal du comique, qu’il a le goût de l’extraordinaire dans le comique, comme Corneille de l’extraordinaire dans le tragique ; qu’il est le Corneille de la comédie. Il dit tout juste la même chose que La Bruyère dans le portrait d’Onuphre ; mais il le dit en faveur de Molière. C’est très bien.

Il a eu peu d’occasions de parler de Corneille. Ce qu’il en dit est d’une mélancolie qui renferme de l’admiration ; c’est si l’on veut de l’admiration implicite ; mais l’admiration y est bien : « Nous avons été ravis de nous délasser, avec Molière, des grands sentimens de Corneille ; on est si fâché, en le lisant, de n’être pas Romain et d’être forcé d’admirer ce qu’on n’est plus capable de faire ni de penser, qu’on sort tout abattu de cette lecture. » Il y a plus d’une époque dans l’histoire où la lecture de Corneille a provoqué ce sentiment-là.

Il a fort bien accueilli les Caractères de La Bruyère, sans enthousiasme à la vérité, et aussi sans la précision qu’on souhaiterait ; mais fort gracieusement : « Il faut avouer qu’après nous avoir montré le mérite de Théophraste par sa traduction, il l’a un peu obscurci par la suite [qu’il lui a donnée] ; il est entré plus avant que lui dans le cœur de l’homme ; il y est même entré plus délicatement et par des expressions plus fines. Ce ne sont point des portraits de fantaisie qu’il nous a donnés ; il a travaillé d’après nature ; et il n’y a pas une décision ( ? ) en laquelle il n’ait eu quelqu’un en vue… Dès que l’ouvrage paraîtra, il plaira fort aux gens qui ont de l’esprit ; mais à la longue, il plaira encore davantage. Comme il y a un beau sens enveloppé sous des tours fins, il sautera aux yeux c’est-à-dire à l’esprit, à la révision. » — Un peu vague.

Il eut une occasion de dire tout le bien qu’il pensait de La Fontaine et de Benserade. Furetière, dans un de ses factums contre l’Académie française, et ceci est toute une histoire qu’il faudra bien que je vous raconte un jour, avait attaqué très vivement Benserade et La Fontaine. Benserade, très inconnu de nos jours et méprisé sans connaissance de cause, est le plus spirituel des hommes et de temps en temps est un poète charmant. La réhabilitation de Benserade au XVIIe siècle et de Dorat au XVIIIe s’impose. Pour ce qui est de La Fontaine, il est peut-être inutile que je le présente.

Donc Bussy, après avoir reconnu que les torts de l’Académie envers Furetière excusent en partie celui-ci de ses emportemens, lui représente cependant que « Benserade est un homme de naissance dont les chansonnettes, les madrigaux et les airs de ballet d’un ton fin et délicat et seulement entendu par les honnêtes gens, ont diverti le plus honnête homme et le plus grand roi du monde ; » qu’il ne faut pas dire « que M. de Benserade s’est acquis quelque réputation pendant le règne du mauvais goût, proposition qui, outre qu’elle est fausse, serait encore criminelle ; » qu’enfin M. de Benserade « est un génie singulier qui a plus employé d’esprit dans les badineries qu’il a faites qu’il n’y en a dans les poèmes les plus achevés. »

« Pour M. de La Fontaine… » Pour M. de La Fontaine, comme on le voit dans d’autres passages, Bussy, évidemment, estime surtout ses Contes, à la différence de Mme de Sévigné, qui tout en goûtant fort, et avec raison, les Oies du frère Philippe, fait état surtout des Fables et ne tarit pas à les citer et à les louer. « Pour M. de la Fontaine, c’est le plus agréable faiseur de contes qu’il y ait jamais eu en France. Il est vrai qu’il en a fait quelques-uns où il y a des endroits un peu trop gaillards et, quelque admirable enveloppeur qu’il soit, j’avoue que ces endroits-là sont trop marqués ; mais quand il voudra les rendre moins intelligibles, tout y sera achevé. La plupart de ses prologues [les prologues des Contes] qui sont des ouvrages de son cru, sont des chefs-d’œuvre de l’art et pour cela, aussi bien que pour ses Fables, les siècles suivans le regarderont comme un original, qui à la naïveté de Marot joint mille fois plus de politesse. »

Mme de Sévigné fut ravie de cette intervention de son cousin en faveur des deux auteurs, et Tous vos plaisirs, lui écrivait-elle tous vos amusemens, vos tromperies, vos lettres et vos vers m’ont donné une véritable joie et surtout ce que vous écrivez pour défendre Benserade et La Fontaine contre ce vilain factum. Je l’avais déjà fait en basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire… Il y a certaines choses qu’on n’entend jamais quand on ne les entend pas d’abord ; on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le charme et la facilité des ballets de Benserade et des Fables de La Fontaine ; cette porte leur est fermée et la mienne aussi… Il n’y a qu’à prier Dieu pour eux ; car nulle puissance humaine n’est capable de les éclairer. C’est le sentiment que j’aurai toujours pour un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade et qui ne connaît pas les charmes des Fables [on dirait qu’elle insiste] de La Fontaine. »

Bussy ne s’est pas précisément mêlé à la Querelle des Anciens et des Modernes ; mais il a dit son mot sur ce sujet. Il est très net en faveur des modernes, sans du reste qu’aucune raison soit donnée par lui de cette préférence ; mais il a bien le ton décisif et cavalier de tous les jugemens de Bussy en choses littéraires : « Dites-moi des nouvelles, écrit-il à Charpentier, de notre ami Perrault et quand nous verrons son ouvrage en faveur des Modernes. Je ne suis pas une tiède missionnaire pour prêcher cet Evangile ; mais l’opinion contraire est aussi difficile à déraciner qu’une religion. Cependant, à tout bon compte, il n’y a point prescription en matière d’opinions. Je crois qu’il y a eu des siècles où les Anciens ont été jusque-là incomparables. Il y en a eu d’autres où on les a surpassés, mais où l’on n’a pas eu la hardiesse de l’examiner ni de le dire. Aujourd’hui qu’on peut soutenir cette proposition avec plus de raison qu’on n’a jamais fait, je ne doute pas qu’on la fasse recevoir et qu’on détruise bientôt en France l’entêtement qu’on a pour les Anciens, comme on a fait celui qu’on a eu pour Calvin. »

Sur le point particulier de la supériorité de la langue française sur le latin, Bussy félicite le même Charpentier « d’avoir exagéré, en quelques endroits, les beautés de notre langue et les défauts de la latine et de s’être moqué des tons affirmatifs dont les pédans louent leur langue et dénigrent la nôtre. » Il ajoute : « Vous n’avez pas seulement répondu à tout ce qu’on a dit sur ce sujet, mais encore à tout ce qu’on pourrait dire ; aussi je crois cette question vidée. » Bussy croit toujours les questions vidées et il n’a jamais le ton affirmatif. Pour ce qui est de la Princesse de Clèves, Bussy fut de l’avis de Valincour, sur les deux points principaux, sur les deux morceaux essentiels du roman, à savoir sur l’aveu de Mme de Clèves et sur le dénouement, et il condamna nettement l’un et l’autre. De plus, sur la vertu elle-même de Mme de Clèves, il fut plus sévère que Valincour, déclarant qu’elle était la chose la plus invraisemblable. Procédons par ordre et distinguons bien.

Sur l’aveu, il prononce comme suit : « L’aveu de Mme de Clèves à son mari est extravagant et ne peut se dire que dans une histoire véritable ; mais quand on en fait une à plaisir, il est ridicule de donner à son héroïne un sentiment si extraordinaire. L’auteur, en le faisant, a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans qu’à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu’on est amoureux d’elle ; mais jamais qu’elle ait de l’amour pour un autre que pour lui et d’autant moins qu’en se jetant à ses genoux, elle peut faire croire à son mari qu’elle n’a gardé aucunes bornes dans l’outrage qu’elle lui a fait. » — Il faut remarquer, comme je l’ai déjà fait dans mon article sur Valincour et comme le fait M. Gérard-Gailly dans son livre, que Bussy concéderait que l’on racontât cet incident dans une histoire qui serait vraie ; mais le repousse comme invraisemblable dans une histoire inventée. M. Gérard-Gailly relève cette réflexion pour en louer Bussy. Je ne sais trop s’il a raison. Tout compte fait, cette réflexion ou réserve, de bonne critique générale, du reste, et marquant assez bien les différences entre le roman réaliste et le roman romanesque, revient à dire ceci : « C’est si follement invraisemblable qu’il faudrait que ce fût historique et authentique pour que ce fût cru. » Par cette prétendue réserve, Bussy incrimine donc et condamne l’invraisemblance de l’aveu plus que jamais et autant qu’il est possible de le faire.

Sur le dénouement, comme Valincour, Bussy est stupéfait de ce que Mme de Clèves veuve n’épouse point M. de Nemours. Elle devrait être « ravie de pouvoir accorder ensemble son amour et sa vertu en épousant un homme de sa qualité, le mieux fait et le plus joli cavalier de son temps. » Ceci est sommaire et gros. Au moins Valincour donnait ses raisons et montrait qu’il n’avait pas laissé d’essayer de comprendre.

Enfin sur la vertu, en soi, de Mme de Clèves, Bussy prend une décision qu’il me semble que M. Gérard-Gailly a eu tort de passer sous silence ; car elle est très caractéristique : « Il n’est pas vraisemblable qu’une passion d’amour soit longtemps, dans un cœur, de même force que la vertu [qu’il y ait égalité de forces entre l’amour et la vertu]. Depuis qu’à la Cour, en quinze jours, trois semaines ou un mois, une femme attaquée n’a pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu’à disputer le terrain pour se faire valoir. Et si, contre toute apparence et contre l’usage, ce combat de l’amour et de la vertu durait dans son cœur jusqu’à la mort de son mari, alors elle serait ravie… » Ce qui paraît à Bussy le plus contre les apparences et contre l’usage, c’est donc la vertu elle-même de Mme de Clèves, c’est le fond même du roman, c’est tout le roman. Il le trouva, du reste, bien écrit. J’ai dit naguère que ce jugement littéraire de Bussy-Rabutin ressortissait à la critique de corps de garde. C’est un peu dur ; c’est seulement un peu dur.

Segrais, — ce que je rapporte seulement pour montrer que le public du temps n’a pas été tout entier, même sur la question de l’aveu, de la même opinion que Bussy, — dit, paraît-il, dans ses conversations (Segraisiana) : « M. de Bussy trouva mauvais dans ses lettres que la princesse de Clèves déclare à son mari le penchant qu’elle avait pour M. de Nemours, prétendant que cela n’est pas possible ; mais ce qu’il en dit ne mérite pas de réponse parce qu’il n’entendait pas la beauté de ces sortes d’ouvrages. » — C’est un peu dur ; c’est seulement un peu dur.

Quant à Mme de Sévigné, on a pu observer qu’elle n’est pas très brave et n’aime pas à contredire. Elle a battu en retraite sur la question d’Esther, après avoir sonné la victoire en fanfare ; elle fit de même, quoique Mme de La Fayette fût son amie intime, sur la question de la Princesse de Clèves. Le 18 mars 1678, elle écrivait à Bussy : « C’est un petit livre que Barbin nous a donné depuis deux jours qui me paraît une des plus charmantes choses que j’aie jamais lues. » Mais aussitôt qu’elle a reçu la critique, ci-dessus rapportée, de Bussy-Babutin, elle s’empresse de lui donner raison et même, semble-t-il, d’assurer que l’on pourrait être plus sévère encore ; « Votre critique de la Princesse de Clèves est admirable, mon cousin. Je m’y reconnais et j’y aurais même ajouté deux ou trois petites bagatelles qui vous ont assurément échappé. Je reconnais la justesse de votre esprit et la solitude ne vous ôte rien de toutes les lumières naturelles ou acquises dont vous aviez fait une si bonne provision… J’ai été fort aise de savoir votre avis et encore plus de ce qu’il se rencontre justement comme le mien : l’amour-propre est content de ces heureuses rencontres. » — Et Bussy ayant répondu que s’ils se mêlaient, sa cousine et lui, « de composer ou de corriger une petite histoire, ils feraient penser et dire aux principaux personnages des choses plus naturelles que n’en pensent et disent ceux de la Princesse de Clèves, » Mme de Sévigné redouble d’acquiescement : » Je suis encore d’accord de ce que vous dites de la Princesse de Clèves : votre critique et la mienne étaient jetées dans le même moule. » — On sait du reste que Mme de Sévigné fut un peu dans cette affaire de la Princesse de Clèves une « Nicodémite, » pour parler comme Calvin ; qu’elle garda à part soi le culte de la Princesse de Clèves et qu’elle la faisait lire à des ecclésiastiques « qui en étaient ravis. » — Mais en voilà assez sur Bussy-Rabutin considéré comme critique littéraire.

Comme « créateur, » Bussy a peu créé et n’a formé que d’assez pitoyables créatures. Il est de ceux à qui une mauvaise action a profité infiniment. Tout le monde a lu son portrait de Mme de Sévigné, tout le monde l’a trouvé excellent comme œuvre littéraire, personne n’a lu autre chose de lui, et tout le monde croit que le reste de ses ouvrages vaut celui-ci. La vérité, c’est que le reste de ses ouvrages est à peu près illisible. L’Histoire d’Angélie et de Ginolie ; l’Histoire de Bélise et de Bussy ont pu plaire comme médisances sur les autres et sur soi-même, mais n’ont, si ce n’est une certaine facilité de plume, aucun mérite littéraire et pour nous aucun intérêt. Ses Mémoires sont un fatras effroyable, où l’on peut pêcher, et c’est ce qu’a fait M. Gérard-Gailly, jusqu’à trois ou quatre réflexions intéressantes. Quant à ses Maximes d’amour dont M. Gérard-Gailly fait beaucoup d’état, j’en donnerai simplement quelques spécimens pris au hasard. Bussy se demande si l’on aime mieux à la Cour, à la ville ou à la campagne.

D’ordinaire à la Cour les cœurs sont tourmentés
De l’amour et de la fortune :
A la ville souvent on voit trop de beautés
Pour être fort constant pour une.
Mais rien ne fait diversion,
Aux champs, à notre passion.

Il se demande si un grand amour peut compatir avec une grande gaîté :

<poem> Tirsis, quand tu viens voir Caliste, Tu lui parais toujours content ; Cependant il est très constant Que qui dit amoureux dit triste. Prends donc un air plus sérieux ; Fais voir ton amour dans tes yeux ; Car tant que l’on te verra rire, Qui pourra croire à ton martyre ? </poem>

Il se demande encore si, dans un grand sujet de plainte, un amant peut s’emporter avec excès en parlant à sa maîtresse :

Lorsqu’une maîtresse coquette
Vous forcera de vous aigrir,
Il ne faut pas vous retenir ;
Mais dedans quelque état que le dépit vous mette,
Fuyez les termes insolens.
Qu’avec respect votre colère éclate.
Je ne défends pas qu’on la batte ;
Car c’est affaire aux paysans,
Et je parle aux honnêtes gens.

De ces vers, contre lesquels les mirlitons protesteraient, il en a écrit et imprimé quatorze ou quinze centaines. Jusqu’à la fin il s’y plaisait et se félicitait de tout son cœur de la richesse inépuisable de sa veine. A l’âge de soixante-quatorze ans, il écrivait à Mme de Sévigné : « Il y a ici une jeune fille de la maison de Damas qui n’est pas riche, quoique héritière ; le petit comte de Dalet la trouve jolie, depuis un an ; il m’a prié quelquefois de lui faire des couplets de chanson pour elle. On vient d’accorder son mariage avec le marquis de Ragni, qui, le lendemain de la passation du contrat, est parti pour Paris. Aussitôt je fis ce madrigal pour le petit comte qu’il envoya à la demoiselle :

Quand j’appris votre mariage,
Iris, je n’eus pas le courage
De m’en réjouir avec vous ;
Mais quand j’ai su que le futur époux
S’abandonnait aux malheurs de l’absence,
J’ai repris quelqu’espérance ;
Et sur cela je me suis dit :
« On ne sait qui meurt ni qui vit. »

« Je ne sais si je me flatte ; mais cela ne me paraît pas encore d’un homme trop enrouillé ; vous en jugerez, ma chère cousine. » La chère cousine s’empressa d’envoyer son suffrage, mais cette fois, ce me semble, avec une pointe à demi cachée d’ironie qu’il n’est pas tout à fait impossible que le cousin ait sentie : « Je crois, mon cousin, que vous n’avez pas attendu ma réponse pour être assurée de mon approbation sur les jolis ouvrages que vous m’avez envoyés : la vôtre vous répondait de la mienne, et ce serait un malheur pour moi si nous avions sur ce point des avis différens. »

Il faut pourtant être complètement juste et reconnaître que, très rarement, mais quelquefois, Bussy est capable de trouver un couplet assez joli :

Vous nous dites d’un ton de maître
Que pour aimer il faut connaître.
Voulez-vous savoir justement
Ce qu’enseigne l’expérience ?
L’amour vient de l’aveuglement,
L’amitié de la connaissance.

Il rencontre encore ceci :

Bien loin de me mettre en courroux
Contre votre mari jaloux,
Je l’aime, Iris, plus que ma vie.
C’est l’intendant de mes plaisirs ;
Il donne par sa jalousie
De la chaleur à mes désirs.

Encore un ? Je veux bien ; mais cela devient difficile à découvrir. Ce rondeau, si vous voulez, qui est dans sa Correspondance et qui me paraît la chose la plus agréable qu’il ait faite. Le tour au moins en est très libre, comme on disait en ces temps :

C’est trop longtemps tarder à vous écrire,
Aimable Iris, il faut enfin vous dire
Que mon esprit est tout en désarroi,
Absent de vous, et qu’encor je prévoi
Qu’à l’avenir je n’y saurai suffire.

Deux mois d’absence à quiconque soupire,
C’est plus d’un an de peine et de martyre ;
C’en est bien plus ; c’est un siècle pour moi ;
C’est trop longtemps.

Le temps est cher à tout ce qui respire ;
Mais le barbon sous l’amoureux empire
Est plus pressé d’en faire un bon emploi :
Toujours vous voir, je m’en fais une loi,
Être un moment sans voir ce qu’on désire,
C’est trop longtemps.

Tout compte fait, ceux qui ont cru ou feint de croire que le marquis au sonnet, « l’homme qui s’est jeté dans le bel esprit, » l’Oronte enfin, de Molière, avait Bussy pour original, ne se sont pas montrés hommes d’un goût trop faux.

Et cependant Bussy a eu, incontestablement, au XVIIe siècle, une grande réputation de bel esprit. Si Segrais, en souvenir tendre de Mme de La Fayette, parle de lui comme nous avons vu, Bouhours, qui faisait autorité, le cite partout : dans sa Manière de bien penser sur les ouvrages de l’esprit, pour en dire : « Un homme de qualité qui a de l’esprit infiniment et qui écrit d’une manière dont les autres n’écrivent point… » dans ses Pensées ingénieuses des anciens et des modernes, où Bussy figure vingt fois ; dans ses Nouvelles remarques sur la langue où Bouhours après avoir cité un exemple de Brantôme ou de Balzac ajoute : « Mais le troisième exemple est à mon gré d’un plus grand poids que les deux autres, parce qu’il fait voir que la manière de parler dont il s’agit se dit aujourd’hui (sic) par les personnes qui parlent le mieux. » Suivait une citation de Bussy, et Bouhours, reprenant : « Après cela je ne pense pas, ni que personne s’obstine à m’attribuer cette phrase, ni qu’on ose la condamner. » — Le Roi citait Bussy, comme on a vu, quoique ne l’aimant pas, parmi les académiciens qui avaient de l’esprit. La Bruyère disait : « Capys qui s’érige en juge du beau style et qui croit écrire comme Bouhours et Rabutin. » — D’où vient ce concert d’admiration, d’engouement pour ainsi dire ? Il faut se dire, d’abord que Bussy n’écrivait point mal, surtout en prose ; ensuite que l’esprit de salon et de ruelle était chose dont on faisait si grand état à cette époque qu’il suffisait à fonder une réputation et que Bussy était un représentant illustre de cet esprit-là ; enfin et surtout que Bussy était un grand gentilhomme homme de lettres, qu’il avait pendant vingt ans occupé les esprits de ses actions d’éclat comme militaire et comme homme de lettres de ses écrits, que rien n’imposait alors comme cette rencontre de la gloire du nom, de la gloire des armes et de la gloire littéraire et que chacune faisait toujours éclater avec quelque exagération les deux autres. Ainsi en est-il advenu pour La Rochefoucauld ; seulement sur lui on ne se trompa point ; ainsi pour Bussy ; seulement sur lui ce fut une erreur. — Sans lui être hostile, on peut dire de lui, à très peu près, comme Voltaire, « que M. de Bussy-Rabutin n’avait en somme rien de remarquable que l’admiration sans borne que professait M. de Rabutin pour M. de Bussy. »


EMILE FAGUET.

  1. Un académicien grand seigneur et libertin au XVIIe siècle. Bussy Rabutin, sa vie, ses œuvres et ses amies, par M. E. Gérard-Gailly, 1 vol. in-8° ; Champion.