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César et Cicéron/02

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César et Cicéron
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 54 (p. 108-139).


II.

LE VAINQUEUR ET LES VAINCUS APRÈS PHARSALE.


La guerre civile interrompit les rapports que Cicéron avait entretenus avec César pendant la guerre des Gaules[1]. Il hésita longtemps à s’y engager, et c’est après de longues indécisions que les remords de sa conscience, la crainte de l’opinion, et surtout l’exemple de ses amis le décidèrent enfin à partir pour le camp de Pompée. « Comme le bœuf suit le troupeau, disait-il, je vais retrouver les honnêtes gens ; » mais il n’y allait qu’à contre-cœur et sans espérance. Après Pharsale, il ne crut pas qu’il fût possible de continuer la lutte : il le dit ouvertement dans un conseil des chefs républicains qui fut tenu à Dyrrachium, et il s’empressa de retourner à Brindes pour se mettre à la disposition du vainqueur.

Que de regrets ne dut-il pas éprouver alors, si sa pensée se reporta à quelques années en arrière et s’il se ressouvint des triomphes de son retour ! Dans cette même ville, où on l’avait reçu avec tant de fêtes, il était contraint de débarquer furtivement, de cacher ses licteurs, d’éviter la foule et de ne sortir que de nuit. Il y passa onze mois, les plus tristes de sa vie, dans l’isolement et l’anxiété. Son cœur était déchiré de tous les côtés, et ses affaires domestiques ne lui causaient pas moins de chagrin que les événemens publics. Son absence avait achevé de déranger sa fortune. Au moment où elle était le plus embarrassée, il avait eu l’imprudence de prêter ce qu’il avait d’argent à Pompée : le poignard du roi d’Égypte avait emporté à la fois la créance et le débiteur. Pendant qu’il essayait de se procurer quelques ressources en vendant ses meubles et sa vaisselle, il découvrit que sa femme s’entendait avec ses affranchis pour le dépouiller de ce qui lui restait ; il apprit que son frère et son neveu, qui s’étaient rendus auprès de César, cherchaient à se justifier à ses dépens, et travaillaient à le perdre afin de se sauver ; il revit Tullia, sa fille chérie, mais il la revit triste et malade, pleurant à la fois les infortunes de son père et les infidélités de son mari. À ces malheurs trop réels se joignent en même temps pour lui des malheurs imaginaires qui ne le font guère moins souffrir ; il est tourmenté surtout par ses irrésolutions habituelles. À peine a-t-il mis le pied en Italie qu’il se repent déjà d’y être venu. Suivant son usage, son imagination inquiète met toujours les choses au pire, et il est ingénieux à trouver dans tout ce qui lui arrive quelque raison d’être mécontent. Il se désole lorsque Antoine veut le forcer à quitter l’Italie ; quand on lui permet d’y rester, il se désole encore, parce que cette exception qu’on fait en sa faveur peut nuire à sa réputation. Si César néglige de lui écrire, il prend l’alarme ; s’il reçoit une lettre de lui, quelque bienveillante qu’elle soit, il en pèse si bien tous les termes qu’il finit par y découvrir quelque motif de s’effrayer ; l’amnistie, même la plus large et la plus complète, ne le rassure pas tout à fait. « Quand on pardonne si facilement, dit-il, c’est qu’on diffère sa vengeance. »

Enfin, après un séjour de près d’une année dans cette ville bruyante et empestée, il lui fut permis de quitter Brindes. Il revint dans ses belles maisons de campagne qu’il aimait tant et où il avait été si heureux ; il retrouva ses livres, il reprit ses études interrompues, il put goûter de nouveau ces biens précieux dont on jouit sans y songer quand on les possède, et qu’on ne commence à apprécier que lorsqu’on les a un moment perdus, la sécurité et le repos. Rien n’égala jamais pour lui le charme de ces premiers jours passés tranquillement à Tusculum après tant d’orages, et de ce retour aux calmes plaisirs de l’esprit, pour lesquels il sentait bien alors qu’il était véritablement fait. « Sachez, écrivait-il à son ami Varron, que depuis mon retour je me suis réconcilié avec mes vieux amis, je veux dire avec mes livres. À la vérité, si je les fuyais, ce n’est pas que je fusse irrité contre eux, mais je ne pouvais les voir sans quelque confusion. Il me semblait qu’en m’engageant dans des affaires si agitées, avec des alliés douteux, je n’avais pas suivi assez fidèlement leurs préceptes. Ils me pardonnent, ils me rappellent à leur compagnie ; ils me disent que vous avez été plus sage que moi de ne point les quitter. À présent que je suis rentré en grâce avec eux, j’espère bien qu’il me sera plus facile de supporter les maux qui nous accablent et ceux dont nous sommes menacés. »

Sa conduite était désormais toute tracée. Il devait au grand parti qu’il avait servi et défendu de se tenir en dehors du gouvernement nouveau. Il lui fallait chercher dans la philosophie et les lettres un emploi utile de son activité, et se créer une retraite honorable loin des affaires publiques, dont il ne pouvait plus s’occuper avec honneur, Il l’avait bien compris lorsqu’il disait : « Conservons au moins une demi-liberté en sachant nous cacher et nous taire. » Se taire et se cacher, c’était bien le programme qui lui convenait le mieux, comme à tous ceux qui s’étaient soumis après Pharsale. On va voir comment il y fut fidèle.


I

Il est bien difficile de se déshabituer tout d’un coup de la politiques Le maniement des affaires et l’exercice du pouvoir, même quand ils ne contentent pas tout à fait une âme, la désenchantent du reste, et la vie paraît vide à celui qui ne les a plus pour la remplir. C’est ce qui arriva à Cicéron. Il était certainement très sincère lorsqu’en quittant Brindes il s’engageait « à se cacher tout entier dans les lettres, » mais il avait promis plus qu’il ne pouvait tenir. Il se fatigua vite du repos, et les plaisirs de l’étude finirent par lui sembler un peu trop calmes ; il prêta l’oreille avec plus de curiosité aux bruits du dehors, et, afin de les mieux entendre, il quitta Tusculum pour revenir à Rome. Là, il reprit insensiblement ses anciennes habitudes ; il retourna au sénat ; sa maison s’ouvrit de nouveau, à tous ceux qui aimaient les lettres et les cultivaient ; il se remit à fréquenter les amis qu’il avait dans le parti de César, et par leur intermédiaire il renoua ses relations avec César lui-même.

Ils se réconcilièrent facilement, malgré tous les motifs qu’ils avaient de s’en vouloir. Le goût des plaisirs de l’esprit qui les réunissait était plus fort chez eux que toutes les antipathies politiques. La première irritation passée, ils revinrent l’un vers l’autre avec cette aisance que donnent l’usage et la pratique du monde, oubliant ou paraissant oublier tous les dissentimens qui les avaient séparés. Cependant ces relations étaient devenues pour Cicéron plus délicates que jamais. Ce n’était plus seulement un protecteur qu’il retrouvait dans son ancien condisciple, c’était un maître. Il n’y avait plus, comme autrefois, entre eux de traité ou d’accord qui créât des obligations réciproques ; il y avait un vainqueur à qui les droits de la guerre permettaient tout et un vaincu qui tenait la vie de sa clémence. Ce qui ajoutait à la difficulté de la situation, c’est que plus le vainqueur avait le droit de se montrer exigeant, plus l’opinion publique commandait au vaincu d’être réservé. On pouvait supposer, à l’époque de la guerre des Gaules, que Cicéron défendait les projets de César par amitié ou par conviction ; mais depuis qu’en se prononçant avec tant d’éclat pendant la guerre civile il avait montré qu’il désapprouvait sa cause, les complaisances qu’il pouvait avoir pour lui n’étaient plus que de basses flatteries et une manière honteuse de mériter son pardon. Déjà son brusque retour de Pharsale avait été fort blâmé. « On ne me pardonne pas de vivre, » disait-il. On pardonnait moins encore à Cicéron ses relations familières avec les amis de César. Les honnêtes gens murmuraient de le voir visiter si assidûment la maison de Balbus, aller dîner chez le voluptueux Eutrapelus en compagnie de Pansa ou d’Antoine et à côté de la comédienne Cythéris, prendre part aux fêtes somptueuses que donnait Dolabella avec l’argent des vaincus ; de tous côtés, la malveillance avait les yeux ouverts sur ses faiblesses. Il lui fallait donc satisfaire à la fois tous les partis, ménager les vainqueurs et les vaincus dans l’intérêt de sa réputation ou de sa sûreté, vivre à côté du maître sans trop lui complaire, mais sans jamais le fâcher, et accommoder ensemble dans ces rapports périlleux ce qu’il devait à son honneur et ce qui était nécessaire à son repos. C’était une situation délicate, dont un bomme ordinaire aurait eu peut-être quelque peine à se tirer, mais qui n’était pas au-dessus de la dextérité de Cicéron. Il avait, pour en sortir à son avantage, une qualité merveilleuse qui l’empêchait de paraître trop humble et trop bas, même quand il était contraint de flatter. Mme de Sévigné a dit quelque part : « L’esprit est une dignité. » Ce mot est vrai dans tous les sens ; il n’y a rien qui aide davantage à traverser sans bassesse des temps difficiles. Quand un homme conserve son esprit devant un maître absolu, quand il ose plaisanter et sourire au milieu du silence et de l’effroi des autres, il témoigne par là que la grandeur de celui auquel il parle ne l’intimide pas, et qu’il se sent assez fort pour la soutenir. C’est encore une façon de le braver que de rester maître de soi en sa présence, et il me semble qu’un despote exigeant et ombrageux doit être presque aussi mécontent de ceux qui se permettent d’avoir de l’esprit devant lui que de ceux qu’il peut soupçonner d’avoir du cœur. Il y a donc au-dessous, mais à côté du courage de l’âme, qui inspire des résolutions énergiques, celui de l’esprit, qu’il ne faut pas dédaigner, car il est souvent le seul qui soit possible. Après la défaite des gens de cœur, les gens d’esprit ont leur tour, et ils rendent encore quelques services quand les autres n’ont plus le pouvoir de rien faire. Comme ils sont déliés et souples, qu’ils savent relever vivement la tête après que la nécessité les a forcés de la plier, ils se soutiennent avec quelque honneur dans la ruine de leur parti. Leur raillerie, si discrète qu’elle soit, est une sorte de protestation contre le silence imposé à tout le monde, et elle empêche au moins qu’après avoir perdu la liberté d’agir on ne perde encore tout à fait celle de parler. L’esprit n’est donc pas une chose aussi futile qu’on affecte de le dire ; il a sa grandeur aussi, et il peut se faire qu’après une grande catastrophe, quand tout est muet, abattu, découragé, il maintienne seul la dignité humaine en grand danger de périr.

Tel fut à peu près le rôle de Cicéron à cette époque, et il faut reconnaître que ce rôle ne manquait pas d’importance. Dans cette grande ville, soumise et muette, lui seul osait parler. Il avait commencé à le faire de bonne heure, et il était encore à Brindes, ignorant si on lui ferait grâce, qu’il effrayait déjà Atticus par la liberté de ses propos. L’impunité le rendit naturellement plus audacieux, et après qu’il fut de retour à Rome il ne prit presque plus d’autre précaution que de rendre ses railleries le plus agréables et le plus spirituelles qu’il le pouvait. César aimait l’esprit, même quand il s’exerçait à ses dépens. Au lieu de se fâcher des bons mots de Cicéron, il en faisait collection, et au plus fort de la guerre d’Espagne il donnait l’ordre à ses correspondans de les lui envoyer. Cicéron, qui le savait, parlait sans-se gêner. Cette liberté, qui était alors si rare, attirait sur lui tous les yeux. Jamais il n’avait été plus entouré. Les amis de César le fréquentaient volontiers pour se donner, à l’exemple de leur chef, un air de libéralité et de tolérance. Comme il était, depuis la mort de Pompée et de Caton, le survivant le plus illustre du parti républicain, les partisans que conservait encore la république s’empressaient autour de lui. On venait donc le voir de tous les côtés, et tous les partis se rencontraient le matin dans son vestibule. « Je reçois en même temps, disait-il, la visite de beaucoup d’honnêtes gens qui sont tristes et celle de nos joyeux vainqueurs. »

Cet empressement avait sans doute de quoi le flatter, et rien ne devait lui faire plus de plaisir que d’avoir repris son importance. Remarquons cependant qu’en redevenant un grand personnage dont on recherchait l’amitié, dont on fréquentait la maison, il manquait déjà à la première partie du programme qu’il s’était tracé ; la part qu’il prit, vers la même époque, au retour des exilés ne tarda pas à lui faire oublier l’autre. Il avait renoncé à se cacher pour répondre aux avances de César ; nous allons voir comment il renonça à se taire pour le remercier de sa clémence.

On a bien raison d’admirer la clémence de César, et les éloges qu’on en fait sont mérités. Au milieu des guerres sans pitié de l’ancien monde, c’est la première fois qu’on voit luire un rayon d’humanité. Aucun doute n’était encore entré dans l’âme d’un vainqueur sur l’étendue de ses droits ; il les croyait sans limites et les exerçait sans scrupule. Qui songeait, avant César, à proclamer et à pratiquer le respect du vaincu ? Il fut le premier qui annonça que sa vengeance ne survivrait pas à sa victoire et qu’il ne frapperait pas un ennemi désarmé. Ce qui ajoute à l’admiration que sa conduite inspire, c’est qu’il donna ce bel exemple de modération et de douceur dans une époque de violence, entre les proscriptions de Sylla et celles d’Octave, c’est qu’il fit grâce à ses ennemis au moment même où ses ennemis massacraient ses soldats prisonniers et brûlaient vivans ses matelots avec leurs navires. Cependant il ne faut rien exagérer, et l’histoire ne doit pas être un panégyrique. Sans prétendre diminuer la gloire de César, il est permis de se demander quel motif il avait de pardonner aux vaincus ; il est juste de chercher de quelle façon et dans quelles limites s’exerça sa clémence.

Curion, un de ses meilleurs amis, disait un jour à Cicéron, dans une conversation intime, que César était cruel par tempérament, et qu’il n’avait épargné ses ennemis que pour conserver l’affection du peuple ; mais le sceptique Curion était fort disposé à voir toujours les gens par leurs mauvais côtés : il a certainement calomnié son chef. La vérité est que César était clément à la fois par nature et par système, pro natura et pro instituto ; c’est le continuateur de ses Commentaires qui le dit, et celui-là le connaissait bien. Or, si le cœur ne change pas, la politique peut changer avec les circonstances. Quand on est bon uniquement par nature, on l’est toujours ; mais lorsqu’à cet instinct naturel qui porte à la clémence se joint la réflexion qui calcule le bon effet qu’elle produira et le profit qu’on en doit tirer, il peut arriver qu’on devienne moins clément dès qu’on a moins d’intérêt à l’être. Celui qui, par système, se faisait doux et humain pour attirer les gens à lui se résignera, par système aussi, à être cruel, s’il éprouve le besoin de les intimider. C’est ce qui est arrivé à César, et quand on étudie sa vie de près, on trouve que sa clémence a souffert plus d’une éclipse. Je ne crois pas qu’il ait commis aucunes cruautés sans motif et pour le plaisir de les commettre, comme faisaient tant de ses contemporains ; mais il ne se les refusait pas non plus lorsqu’il y trouvait quelque avantage. Pendant qu’il était préteur en Espagne, il lui est arrivé de prendre d’assaut des villes qui demandaient à se rendre pour avoir un prétexte de les piller. En Gaule, il n’a jamais hésité à effrayer ses ennemis par des vengeances terribles ; nous le voyons faire trancher la tête à tout le sénat des Vénètes, vendre à la fois comme esclaves les quarante mille habitans de Genabum, couper le poing à tous ceux qui dans Uxellodunum avaient pris les armes contre lui. Et l’héroïque chef des Arvernes, ce Vercingétorix qui fut un adversaire si digne de lui, ne l’a-t-il pas tenu cinq ans entiers en prison, pour donner ensuite froidement l’ordre de l’égorger le jour de son triomphe ? Même à l’époque des guerres civiles, et quand il combattait ses concitoyens, il se fatigua de pardonner. Lorsqu’il vit que son système de clémence ne désarmait pas ses ennemis, il y renonça, et leur obstination, qui le surprit, finit par le rendre cruel. À mesure que la lutte se prolonge, elle prend des deux côtés des couleurs plus sombres. Entre les républicains exaspérés par leurs défaites et le vainqueur furieux de leur résistance, la guerre devient sans merci. Après Thapsus, César donne l’exemple des supplices, et son armée, s’inspirant de sa colère, égorge les vaincus sous ses yeux. Il avait déclaré, en partant pour sa dernière expédition d’Espagne, que sa clémence était à bout, et que tous ceux qui ne poseraient pas les armes seraient mis à mort. Aussi la bataille de Munda fut-elle terrible. Dion raconte que les deux armées s’attaquèrent avec une rage silencieuse, et qu’au lieu des chants guerriers qui retentissent d’ordinaire, on n’entendait par momens que ces mots : « Frappe et tue. » Le combat fini, le massacre commença. Le fils aîné de Pompée, qui était parvenu à s’enfuir, fut traqué dans les forêts pendant plusieurs jours et tué sans miséricorde, comme les chefs vendéens dans nos guerres du Bocage.

Le plus beau moment de la clémence de César, c’est Pharsale. il avait annoncé d’avance, lorsqu’il entra en Italie, qu’on ne verrait pas recommencer les proscriptions. « Je ne veux pas imiter Sylla, disait-il dans une lettre célèbre, et qui fut sans doute fort répandue. Inaugurons une nouvelle façon de vaincre, et cherchons notre sûreté dans la clémence et la douceur. » Il ne démentit pas d’abord ces belles paroles. Après la victoire, il donna l’ordre à ses soldats d’épargner leurs concitoyens, et sur le champ de bataille même il tendit la main à Brutus et à beaucoup d’autres. On a tort de penser toutefois qu’il y ait eu à ce moment une amnistie générale [2]. Au contraire, un édit d’Antoine, qui gouvernait Rome en l’absence de César, défendit sévèrement à tous les pompéiens de revenir en Italie sans en avoir obtenu la permission. Cicéron et Læelius, qui n’étaient pas à craindre, furent seuls exceptés. Beaucoup d’autres rentrèrent ensuite, mais on ne les rappela qu’individuellement et par des décrets spéciaux. C’était le moyen pour César de tirer un meilleur parti de sa clémence. D’ordinaire ces grâces qu’on accordait ainsi en détail n’étaient pas gratuites, et on les faisait presque toujours payer aux exilés d’une partie de leur fortune. Rarement aussi elles étaient complètes du premier coup ; on leur permettait de revenir en Sicile, puis en Italie, avant de leur ouvrir tout à fait les portes de Rome. Ces degrés habilement ménagés, en multipliant le nombre des faveurs accordées par César, ne laissaient pas s’assoupir l’admiration publique. Chaque fois le chœur des flatteurs recommençait ses louanges, et l’on ne cessait pas de célébrer la générosité du vainqueur.

Il y avait donc, après Pharsale, un certain nombre d’exilés en Grèce et dans l’Asie qui attendaient avec impatience qu’on leur donnât la permission de revenir chez eux, et qui ne l’obtinrent pas tous. Les lettres de Cicéron nous, rendent le service de nous en faire connaître quelques-uns. Ce sont des gens de toute condition et de toute fortune, des négocians et des fermiers de l’impôt aussi bien que des grands seigneurs. À côté d’un Marcellus, d’un Torquatus, d’un Domitius, il y a des personnages entièrement inconnus, comme Trebianus et Toranius, ce qui prouve que la vengeance de César ne s’arrêtait pas aux chefs du parti. On y rencontre aussi trois écrivains, et, ce qui est digne de remarque, c’est que, ce sont peut-être les plus mal traités. L’un d’eux, T. Ampius, était un fougueux républicain qui ne montra pas dans l’exil autant de fermeté qu’on aurait cru. Il s’occupait à écrire une histoire des hommes illustres, et il paraît qu’il ne profitait pas assez pour son compte des beaux exemples qu’il y trouvait. Nous connaissons mieux les deux autres, qui ne se ressemblent guère : c’était l’Étrusque Cæcina, un négociant bel esprit, et le savant Nigidius Figulus. Nigidius, qu’on mettait à côté de Varron pour l’étendue de ses connaissances, et qui était, comme lui, à la fois philosophe, grammairien, astronome, physicien, rhéteur et jurisconsulte, avait surtout frappé ses contemporains par la profondeur de ses recherches théologiques. Comme on le voyait s’occuper beaucoup des doctrines des Chaldéens et des orphiques, il passait pour un grand magicien. On croyait qu’il prédisait l’avenir, et on le soupçonnait de ressusciter les morts. Tant d’occupations d’un genre si différent ne l’empêchaient pas de s’intéresser aux affaires de son pays. On ne pensait pas alors qu’un savant fût dispensé d’être un citoyen. Il brigua et obtint les dignités publiques ; il fut préteur en des temps difficiles et se fit remarquer par son énergie. Quand César entra en Italie, Nigidius, fidèle à la maxime de son maître Pythagore, qui ordonne au sage de porter secours à la loi menacée, s’empressa de quitter ses livres, et il était au premier rang des combattans de Pharsale. Cæcina avait paru d’abord aussi ferme que Nigidius, et il s’était fait remarquer comme lui par son ardeur républicaine. Non content de prendre les armes contre César, il l’avait encore insulté dans un pamphlet, au commencement de la guerre ; mais il était aussi faible que violent, il ne put pas supporter l’exil. Cet homme léger et mondain avait besoin des plaisirs de Rome, et il se désolait d’en être privé. Pour obtenir sa grâce, il imagina d’écrire un nouvel ouvrage destiné à contredire l’ancien et à en effacer le mauvais effet. Il l’avait appelé ses Plaintes, et ce titre indique assez quel en était le caractère. Il y prodiguait sans mesure les éloges à César, et cependant il craignait toujours de n’en avoir pas dit assez. « Je frémis de tous mes membres, s’écriait-il, quand je me demande s’il en sera content. » Tant d’humiliations et de bassesse finirent par toucher le vainqueur, et tandis qu’il laissait impitoyablement mourir en exil l’énergique Nigidius, qui ne savait pas flatter, il permettait à Cæcina de se rapprocher de l’Italie et de s’établir en Sicile.

Cicéron s’était fait le consolateur de tous ces exilés, et il employait son crédit à rendre leur condition meilleure : il les servit tous avec le même dévouement, quoiqu’il y en eût parmi eux dont il avait à se plaindre ; mais il ne se souvenait plus de leurs torts dès qu’il les voyait malheureux. Il mettait une habileté touchante, en leur écrivant, à accommoder son langage à leur situation ou à leurs sentimens, se souciant peu d’être d’accord avec lui-même, pourvu qu’il pût les consoler et leur être utile. Après avoir dit à ceux qui se lamentaient d’être éloignés de Rome qu’ils avaient tort de vouloir y revenir, et qu’il vaut mieux entendre seulement parler des malheurs de la république que de les voir de ses yeux, il écrivait tout le contraire à ceux qui supportaient trop courageusement l’exil, et qui ne voulaient pas, au grand désespoir de leur famille, demander leur rappel. Quand il rencontrait un empressement trop servile à prévenir et à provoquer les bontés de César, il n’hésitait pas à le blâmer, et, avec des ménagemens infinis, il rappelait au respect de lui-même le malheureux qui l’oubliait. S’il voyait au contraire qu’on fût disposé à commettre quelque héroïque imprudence et à tenter, sans profit pour personne, un coup d’éclat dangereux, il s’empressait de retenir cet élan de courage inutile et prêchait la prudence et la résignation. Pendant ce temps il n’épargnait pas ses peines. Il allait trouver les amis du maître, ou, s’il en était besoin, il essayait de voir le maître lui-même, quoiqu’il fût bien difficile d’aborder un homme sur lequel retombaient les affaires du monde entier. Il priait, il promettait, il fatiguait de ses supplications, et presque toujours il finissait par réussir, car César tenait à l’engager de plus en plus dans son parti par les faveurs qu’il lui accordait. Une fois la grâce obtenue, il voulait être le premier à l’annoncer à l’exilé, qui l’attendait impatiemment ; il le félicitait avec effusion et joignait à ses complimens quelques leçons de modération et de silence qu’il donnait volontiers aux autres, mais qu’il ne pratiquait pas toujours lui-même.

Parmi ces exilés, il n’y avait pas de personnage plus important que l’ancien consul Marcellus ; il n’y en avait pas non plus que César eût autant de raison de haïr. Par une sorte de bravade cruelle, Marcellus avait fait battre de verges un habitant de Côme, pour montrer quel cas il faisait de la loi de César qui accordait à cette ville le droit de cité. Après Pharsale, il s’était retiré à Mitylène et ne songeait pas en revenir, quand ses parens et Cicéron se mirent en tête d’obtenir sa grâce. Pendant qu’ils faisaient les premières démarches, ils rencontrèrent un obstacle sur lequel ils n’avaient point compté : ils pensaient qu’ils n’auraient à supplier que César, et il leur fallut commencer par fléchir Marcellus. C’était un homme énergique que le mauvais succès de sa cause n’avait pas abattu, un véritable philosophe, qui s’était fort bien accommodé de l’exil, un républicain obstiné, qui ne voulait pas retourner à Rome pour la voir esclave. Il fallut toute une longue négociation avant qu’il consentît à permettre qu’on implorât pour lui le vainqueur ; encore ne le permit-il que de fort mauvaise grâce. Lorsqu’on lit les lettres que Cicéron lui écrit à cette occasion, on admire beaucoup son habileté, mais on a quelque peine à comprendre les motifs de son insistance. On se demande avec surprise pourquoi il prend au retour de Marcellus beaucoup plus d’intérêt que Marcellus n’en prenait lui-même. Ils n’avaient jamais été très liés ensemble ; Cicéron ne se gênait pas pour le blâmer de son obstination, et l’on sait que ces caractères raides et entiers ne lui convenaient pas. Il faut donc qu’il ait eu pour souhaiter si vivement que Marcellus revînt à Rome quelque motif plus fort que l’affection qu’il avait pour lui. Ce motif, qu’il ne dit pas et qu’on devine, c’est la peur que lui faisait l’opinion publique. Il savait bien qu’on lui reprochait de n’avoir pas assez fait pour sa cause, et lui-même s’accusait par momens de l’avoir abandonnée trop vite. Lorsque du milieu de Rome, où il passait si joyeusement son temps dans ces somptueux dîners que lui donnaient Hirtius et Dolabella, et où il allait, disait-il, pour égayer un peu sa servitude, il venait à songer à ces braves gens qui se faisaient tuer en Afrique et en Espagne, ou qui vivaient en exil dans quelque ville triste et ignorée de la Grèce, il s’en voulait de n’être pas avec eux, et la pensée de leurs souffrances troublait souvent ses plaisirs. Voilà pourquoi il travaillait avec tant d’ardeur à leur retour. Il lui importait de diminuer le nombre de ceux dont les misères formaient un contraste fâcheux avec le bonheur dont il jouissait, ou qui, par leur fière attitude, paraissaient condamner sa soumission. Toutes les fois qu’un proscrit revenait à Rome, il lui semblait qu’il se délivrait lui-même d’un remords et qu’il échappait aux reproches des malveillans. Aussi, quand il eut obtenu, contre son attente, la grâce de Marcellus, sa joie ne connut-elle pas de bornes. Elle alla jusqu’à lui faire oublier la résolution qu’il avait prise de se taire, et à laquelle il avait été fidèle pendant deux ans. Il prit la parole dans le sénat pour remercier César, et prononça le célèbre discours qui nous est resté [3].

la réputation de ce discours a eu des fortunes très diverses. On l’a longtemps admiré sans réserve, et au siècle dernier le bon Rollin le regardait comme le modèle et le dernier terme de l’éloquence ; mais cet enthousiasme a beaucoup diminué depuis qu’on est devenu moins sensible à l’art de louer délicatement les princes, et qu’on fait plus de cas d’une parole franche et libre que des flatteries les plus ingénieuses. Il est certain qu’on souhaiterait parfois dans ce discours un peu plus de dignité. On est surtout choqué de la façon dont les souvenirs délicats de la guerre civile y sont rappelés. Il fallait n’en rien dire ou en parler plus fièrement. Devait-on par exemple dissimuler les motifs que les républicains avaient de prendre les armes et réduire toute la lutte à un conflit d’ambition entre deux grands personnages ? Était-ce bien le moment, après la défaite de Pompée, d’immoler Pompée à César, et d’affirmer avec cette assurance qu’il aurait moins bien usé de la victoire ? Pour ne point juger trop sévèrement ces concessions que Cicéron se croit obligé de faire au parti victorieux, nous avons besoin de nous rappeler en quelles circonstances fut prononcé ce discours. C’était la première fois qu’il parlait en public depuis Pharsale. Dans ce sénat épuré par César et qu’il avait rempli de ses créatures, on n’avait pas encore entendu une voix libre. Les amis et les admirateurs du maître avaient seuls la parole, et quelque excès que nous trouvions dans les éloges que Cicéron lui donne, on peut être assuré que toutes ces flatteries durent sembler tièdes au prix de celles qu’on entendait tous les jours. Ajoutons que comme personne n’avait encore osé faire l’essai de la tolérance de César, on n’en connaissait pas exactement les limites. Or il est naturel que celui qui ne sait pas au juste où commence la témérité redoute toujours un peu d’être téméraire. Lorsqu’on ignore la mesure de la liberté permise, la crainte de la dépasser peut empêcher quelquefois de l’atteindre. D’ailleurs cet orateur qui parlait pour un exilé était lui-même un des vaincus. Il connaissait toute l’étendue des droits que conférait alors la victoire, et il n’essaie pas de la dissimuler. « Nous avons été défaits, dit-il à César, vous pouviez légitimement nous faire tous mourir. » Aujourd’hui les choses sont bien changées. L’humanité a diminué ces droits impitoyables, et le vaincu, qui le sait, ne s’abandonne pas aussi facilement lui-même : du moment qu’il ne court plus les mêmes dangers, il lui est facile d’avoir plus de courage ; mais quand il se trouvait en présence d’un maître qui avait sur lui un pouvoir absolu, quand il savait qu’il ne tenait la liberté et la vie que d’un bienfait toujours révocable, sa parole ne pouvait plus avoir la même assurance, et il ne serait pas juste d’appeler timidité la réserve qu’imposait une situation si périlleuse. Il reste enfin une dernière manière plus simple et probablement plus vraie que les autres d’expliquer ces éloges un peu trop intempérans qu’on a reprochés à Cicéron, c’est de reconnaître qu’ils étaient sincères. Plus les droits du vainqueur étaient grands, plus il était beau d’y renoncer, et le mérite augmentait, encore quand on y renonçait en faveur d’un homme qu’on avait des motifs légitimes de haïr. Aussi l’émotion fut-elle très grande parmi les sénateurs quand ils virent César pardonner à son ennemi personnel, et Cicéron la partagea. Ce qui prouve que toutes ces effusions de joie et de reconnaissance dont son discours est rempli ne sont pas seulement des mensonges oratoires, c’est qu’on les retrouve dans une lettre qu’il adresse à Sulpitius et qui n’était pas écrite pour le public. « Ce jour m’a paru si beau, lui dit-il en lui racontant cette mémorable séance du sénat, que j’ai cru voir la république renaître. » C’est aller bien loin, et rien ne ressemble moins au réveil de la république que cet acte arbitraire d’un maître faisant grâce à des gens qui n’étaient coupables que d’avoir bien servi leur pays. Cette violente hyperbole n’en est pas moins la preuve de l’émotion profonde et sincère que causait alors à Cicéron la clémence de César. On sait combien cette vive nature était ouverte aux impressions du moment. Il se laisse ordinairement saisir avec tant de force par l’admiration ou la haine qu’il est rare qu’il garde la mesure en les exprimant. C’est de là que sont venus, dans le discours pour Marcellus, quelques éloges hyperboliques et quelques excès de complimens dont il est aisé de se rendre compte, quoiqu’on aimât mieux ne pas les y rencontrer.

Une fois ces réserves faites, il ne reste plus qu’à admirer. Le discours de Cicéron ne contient pas seulement des flatteries, comme on le prétend, et ceux qui le lisent avec soin et sans prévention y trouvent autre chose. Après avoir remercié César de sa clémence, il se permet de lui dire quelques vérités et de lui donner quelques conseils. Cette seconde partie, qui se cache un peu aujourd’hui sous les splendeurs de l’autre, est bien plus curieuse, quoique moins éclatante, et elle a dû produire en son temps plus d’effet. Bien qu’il ait refait son ouvrage avant de le publier, comme c’était son habitude, il a dû y conserver le mouvement de l’improvisation. S’il n’a pas trouvé du premier coup ces belles périodes, les plus sonores et les plus pompeuses de la langue latine, il est probable au moins qu’il n’a pas changé grand’chose à l’ordre des idées et à la suite du discours. On sent qu’il s’anime et s’échauffe peu à peu, et qu’à mesure qu’il avance il ose davantage. Le succès de sa belle parole, dont on était privé depuis si longtemps, les applaudissemens de ses amis, l’admiration et la surprise des sénateurs nouveaux qui ne l’avaient pas encore entendu, cette sorte d’ivresse qu’on éprouve soi-même à parler quand on s’aperçoit qu’on vous écoute, enfin le lieu même où il parle, ces murailles du sénat, auxquelles il fait allusion dans son discours, et qui gardaient le souvenir de tant de voix éloquentes et libres, tout lui redonne du cœur. Il oublie les précautions timides du début, et l’audace lui revient avec le succès. N’est-ce pas attaquer indirectement le pouvoir absolu que de dire : « Je souffre de voir que le destin de la république, qui doit être immortelle, dépende tout entier de la vie d’un homme qui doit mourir ? » Et que penser de cette autre parole, plus vive encore, presque cruelle : « Vous avez beaucoup fait pour enlever l’admiration des hommes ; vous n’avez pas fait assez pour mériter leurs éloges ? » Que faut-il donc que César fasse pour que l’avenir puisse le louer autant qu’il l’admirera ? Il faut qu’il change ce qui existe : « la république ne peut pas rester comme elle est. » Il ne s’explique pas, mais on devine ce qu’il veut. C’est la liberté qu’il souhaite, non pas cette liberté sans limite dont on avait joui jusqu’à Pharsale, mais une liberté réglée et modérée, compatible avec un pouvoir fort et victorieux, la seule que Rome pût alors supporter. Il est clair qu’en ce moment Cicéron ne croyait pas qu’il fût impossible d’arriver à une transaction entre César et la liberté. Un homme qui renonçait avec tant d’éclat à l’un des droits les moins contestés de la victoire ne pouvait-il pas être tenté de renoncer plus tard aux autres ? Et quand on le voyait si clément et si généreux envers les particuliers, était-il défendu de croire qu’il pourrait bien faire un jour cette libéralité à sa patrie ? Quelque faible que fût cette espérance, comme alors il n’y en avait pas d’autre, un honnête homme et un bon citoyen ne devaient pas la laisser perdre, et c’était leur devoir d’encourager César par tous les moyens à la réaliser. Ils n’étaient donc pas coupables de le louer avec effusion de ce qu’il avait fait pour le pousser à faire plus encore, et il me semble que les éloges dont l’accable Cicéron, quand on songe au dessein qu’il avait en les lui donnant, perdent un peu cet air d’esclavage qu’on leur a reproché.

César écouta les complimens avec plaisir et les conseils sans colère. Il était trop heureux que Cicéron renonçât enfin à se taire pour songer à se fâcher de ce qu’il avait dit. Il lui importait que cet homme d’état sur lequel on avait les yeux rentrât de quelque façon dans la vie publique. Cette grande voix qui s’obstinait à rester muette semblait protester contre le gouvernement nouveau. En n’essayant même pas de le contredire, elle laissait croire qu’on n’avait pas la liberté de le faire et faisait paraître l’esclavage plus lourd. On était donc si content d’entendre encore la parole de Cicéron qu’on le laissait parler comme il voulait. Il s’en aperçut vite, et il en profita. À partir de ce moment, quand il parle en public, on sent qu’il est plus à son aise. Son ton se raffermit, et il s’embarrasse moins de complimens et d’éloges. C’est qu’avec le discours pour Marcellus il avait fait l’essai des libertés qu’il pouvait prendre. Le terrain une fois sondé, il était plus maître de ses pas et marchait avec assurance.

Telle fut la situation de Cicéron pendant la dictature de César ; on voit bien qu’elle n’était pas aussi humble qu’on l’a prétendu, et que, dans un temps de despotisme, il a su rendre quelques services à la liberté. Ces services ont été généralement méconnus ; je n’en suis pas surpris. Il en est un peu des hommes comme des œuvres d’art : quand on les voit à distance, on n’est frappé que des situations franches et des attitudes bien dessinées ; les détails et les nuances échappent. On comprend bien ceux qui se livrent entièrement au vainqueur, comme Curion ou Antoine, ou ceux qui lui résistent sans repos, comme Labienus ou Caton. Quant à ces esprits ingénieux et flexibles qui fuient toute extrémité, qui vivent adroitement entre la soumission et la révolte, qui tournent les difficultés plus qu’ils ne les forcent, qui ne se refusent pas à payer de quelques flatteries le droit de dire quelques vérités, on est toujours tenté de leur être sévère. Comme on ne peut pas bien démêler leur attitude dans ce lointain d’où on les regarde, leurs moindres complaisances paraissent des lâchetés, et il semble qu’ils se prosternent quand ils ne font que saluer. Ce n’est qu’en se rapprochant d’eux, c’est-à-dire en étudiant les choses de plus près, qu’on arrive à leur rendre justice. Je crois que cette étude minutieuse n’est pas défavorable à Cicéron, et qu’il ne se trompait pas lorsqu’il disait plus tard en parlant de cette époque de sa vie : « Mon esclavage n’a pas été sans quelque honneur ; servivi cum aliqua dignitate. »


II

En rendant compte des rapports de Cicéron et de César après Pharsale, j’ai volontairement omis de parler de la lutte courtoise qu’ils se livrèrent à propos de Caton. C’est un incident si curieux qu’il m’a semblé mériter la peine d’être étudié à part, et pour mieux comprendre les sentimens que chacun des deux apporta à cette lutte, peut-être n’est-il pas inutile de commencer par bien connaître le personnage qui fut l’objet du débat [4].

On se fait généralement une idée assez juste de Caton, et ceux qui l’attaquent comme ceux qui l’admirent sont à peu près d’accord sur les traits principaux de son caractère. Ce n’était pas une de ces natures fuyantes et multiples, comme Cicéron, qu’il est si difficile de saisir. Au contraire personne ne fut jamais plus absolu, plus uniforme que lui, et il n’y a pas de figure dans l’histoire dont les qualités et les défauts soient aussi nettement marqués. Le seul danger pour ceux qui l’étudient, c’est d’être tentés d’exagérer encore ce relief vigoureux. Avec un peu de bonne volonté, il est facile de faire de cet opiniâtre un têtu, de cet homme franc et sincère un rustre et un brutal, c’est-à-dire d’avoir la charge et non le portrait de Caton. Pour éviter de tomber dans cet excès, il convient, avant de parler de lui, de relire une petite lettre qu’il adressait à Cicéron, proconsul en Cilicie. Ce billet est tout ce qui nous reste de Caton, et je serais surpris qu’il n’étonnât pas beaucoup ceux qui se sont fait de lui une idée préconçue. Il n’y a là ni rudesse ni brutalité, mais au contraire beaucoup de finesse et d’esprit. L’occasion était très délicate : il s’agissait de refuser à Cicéron une faveur qu’il souhaitait beaucoup obtenir. Il avait eu sur ses vieux jours la velléité d’être un victorieux, et il demandait au sénat de voter des actions de grâces aux dieux pour le succès de là campagne qu’il venait de faire. En général le sénat se montrait complaisant à ce caprice, Caton presque seul résista ; mais il ne voulait pas non plus se brouiller avec Cicéron, et la lettre qu’il lui écrivit pour justifier son refus est un chef-d’œuvre d’habileté. Il lui prouve qu’en s’opposant à sa demande il entend mieux que lui les intérêts de sa gloire. S’il ne veut pas remercier les dieux des succès que Cicéron a obtenus, c’est qu’il croit que Cicéron ne les doit qu’à lui-même. Ne vaut-il pas mieux qu’on en reporte sur lui tout l’honneur que si on l’attribuait au hasard ou à la protection du ciel ? Voilà certainement une façon fort aimable de refuser, et qui ne laissait pas même à Cicéron, tout mécontent qu’il était, le droit de se mettre en colère. Caton était donc un homme d’esprit à ses heures, quoiqu’au premier abord on ait quelque peine à le supposer. Son caractère s’était assoupli dans l’étude assidue qu’il avait faite des lettres grecques ; il vivait au milieu d’un monde élégant, et, sans le vouloir, il en avait pris quelque chose. C’est ce que nous fait soupçonner cette lettre spirituelle, et il faut nous souvenir d’elle et avoir soin de la relire toutes les fois que nous serons tentés de nous le figurer comme un paysan malappris.

Il faut avouer cependant que d’ordinaire il était raide et obstiné, dur pour lui-même et sévère aux autres. C’était la pente de son humeur ; il y ajouta par sa volonté. La nature n’est pas seule coupable de ces caractères entiers et absolus qu’on rencontre, et une certaine recherche d’originalité piquante, un peu de complaisance qu’on a pour soi-même font bien souvent qu’on aide la nature et qu’on l’accuse avec plus de vigueur. Caton était entraîné à ce défaut par le nom même qu’il portait. L’exemple de son illustre aïeul était toujours devant ses yeux, et son unique étude fut de lui ressembler sans tenir compte de la différence des temps et des hommes. En imitant, on exagère. Il y a toujours un peu d’effort et d’excès dans les vertus qu’on essaie de reproduire. On ne prend que les endroits les plus saillans de son modèle, et l’on néglige les autres, qui les tempèrent. C’est ce qui arriva à Caton, et Cicéron le blâme justement de n’avoir imité que les côtés rudes et durs de son grand-père. « Si vous laissiez prendre, lui dit-il, à l’austérité de votre sagesse quelques teintes de ses mœurs gaies et faciles, vos qualités en seraient plus agréables. » Il est certain qu’il y avait chez le vieux Caton une pointe de verve piquante, de gaîté rustique, de bonhomie railleuse que son petit-fils ne connaissait pas. Il ne prit de lui que la rudesse et l’obstination, qu’il poussa à l’extrême.

De tous les excès, le plus dangereux peut-être est l’excès du bien ; c’est au moins celui dont il est le plus difficile de se corriger, car le coupable s’applaudit lui-même, et personne n’ose le reprendre. Ce fut le défaut de Caton en toute chose de ne pas connaître de mesure. À force de vouloir être ferme dans son opinion, il se rendait inflexible aux conseils de ses amis et aux leçons de l’expérience. La pratique de la vie, cette maîtresse impérieuse, pour parler comme Bossuet, n’avait pas de prise sur lui. Son énergie allait jusqu’à l’obstination, et son honnêteté avait quelquefois le tort d’être trop scrupuleuse. Ce furent ces délicatesses exagérées qui l’empêchèrent de réussir quand il brigua les fonctions publiques. Le peuple était fort exigeant pour ceux qui lui demandaient ses suffrages. Pendant tout le reste de l’année, il se laissait mener et malmener ; mais le jour des élections il savait qu’il était le maître, et se plaisait à le montrer. On ne parvenait pas à le gagner, si l’on ne flattait tous ses caprices. Cicéron s’est souvent moqué de ces malheureux et obligeans candidats (natio officiosissima candidatorum) qui vont le matin frapper à toutes les portes, qui passent leur temps en visites et en complimens, qui se font un devoir d’accompagner tous les généraux quand ils rentrent dans Rome ou qu’ils en sortent, qui forment le cortège de tous les orateurs influens, et qui sont forcés d’avoir des égards et des respects infinis pour tout le monde. Parmi les gens du peuple, desquels en définitive dépendait l’élection, les plus honnêtes voulaient être flattés, les autres exigeaient qu’on les achetât. Caton n’était pas homme à faire plus l’un que l’autre. Il ne voulait ni flatter ni mentir ; encore moins consentait-il à payer. Quand on le pressait d’offrir ces repas et ces présens que depuis longtemps les candidats n’osaient plus refuser, il répondait brusquement : « Est-ce un trafic de plaisir que vous faites avec une jeunesse débauchée, ou le gouvernement du monde que vous demandez au peuple romain ? » Et il ne cessait de répéter cette maxime « qu’il ne faut solliciter que par son mérite. » Dure parole ! disait Cicéron, et qu’on n’était pas accoutumé à entendre dans un temps où toutes les dignités étaient à vendre. Elle déplut au peuple, qui profitait de cette vénalité, et Caton, qui s’obstinait à ne solliciter que par son mérite, fut presque toujours vaincu par ceux qui sollicitaient avec leur argent.

Les caractères de ce genre, honnêtes et absolus, se rencontrent, à des degrés différens, dans la vie privée comme dans la vie publique. À ce titre, ils sont du domaine de la comédie aussi bien que de l’histoire. Si je ne craignais de manquer à la gravité du personnage que j’étudie, je dirais que cette fière réponse que je viens de citer me fait involontairement songer à l’une des plus belles créations de notre théâtre. C’est un Caton aussi que Molière a voulu peindre dans le Misanthrope. À la vérité, il s’agit seulement de la fortune d’un particulier et non pas du gouvernement du monde, et il n’est plus question que d’un procès civil ; mais à ce propos le Caton de la comédie par le tout à fait comme l’autre. Il ne veut pas non plus se plier aux usages qu’il n’approuve pas. Même au risque de perdre son procès, il ne visitera pas ses juges, et quand on lui dit :

Et qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite ?

il répond aussi fièrement que Caton :

Qui je veux ? La raison, mon bon droit, l’équité.

Quoi qu’on fasse, ces personnages inspirent toujours un grand respect. Le cœur manque lorsqu’on veut les blâmer, et cependant il faut avoir le courage de le faire. Ce n’est pas avec ces exagérations et ces partis-pris de rigueur que la probité, l’honneur, la liberté, toutes les nobles causes enfin, veulent être défendues. Elles ont assez de désavantages par elles-mêmes dans la lutte qu’elles livrent à la corruption et à la licence, sans qu’on les fasse plus déplaisantes encore par une raideur et une sévérité inutiles. Exagérer les scrupules, c’est désarmer la vertu. C’est bien assez qu’elle soit forcée d’être grave ; pourquoi vouloir la rendre rebutante ? Sans rien sacrifier des principes, il est des points sur lesquels elle doit savoir céder aux hommes pour les dominer. Ce qui prouve que ces gens qui se piquent de ne céder jamais ont tort, c’est qu’ils ne sont pas aussi intraitables qu’ils le supposent, et que, malgré leur résistance, ils finissent toujours par faire quelques concessions. Cet austère, ce rigoureux Alceste, il est du monde après tout, et du meilleur. Il vit à la cour, et on le reconnaît bien, je ne dis pas seulement à ses manières et à sa tournure, quoique je me figure l’homme aux rubans verts mis avec goût et élégance, mais à ces atténuations qu’il emploie, à ces faux-fuyans de politesse qui sont des mensonges aussi, et qu’il ne souffrirait pas chez Philinte. Avant d’éclater contre le grand seigneur au sonnet, il prend des formules adroites où la vérité ne se laisse qu’entrevoir.

Est-ce qu’à mon sonnet vous trouvez à redire ?
— Je ne dis pas cela.


Ce je ne dis pas cela, qu’il répète si souvent, qu’est-ce autre chose, à le juger avec la rigueur du misanthrope, qu’une condescendance et une faiblesse coupables ? Rousseau le reproche durement à Alceste, et je ne crois pas qu’Alceste, s’il reste fidèle à ses principes, trouve rien à répondre à Rousseau. Il ne serait pas difficile non plus de montrer dans Caton des démentis de ce genre. Ce rigoureux ennemi de la brigue, qui d’abord ne voulait rien faire pour le succès de ses candidatures, il finit par solliciter : il allait sur le Champ de Mars, comme tout le monde, serrer la main des citoyens et demander leur voix. « Eh quoi ! lui disait ironiquement Cicéron, que ces contradictions mettaient en bonne humeur, est-ce à vous de venir me demander mon suffrage ? N’est-ce pas moi plutôt qui dois remercier un homme de votre mérite qui veut bien braver les fatigues et les périls pour moi ? » Il faisait plus, ce sévère ennemi du mensonge : il avait un de ces esclaves, appelés nomenclateurs, qui savaient le nom et la profession de tous les citoyens de Rome, et il s’en servait, comme les autres, pour faire croire aux pauvres électeurs qu’il les connaissait. « N’est-ce pas abuser et tromper le public ? » disait Cicéron, et Cicéron n’avait pas tort. Ce qu’il y a de plus triste, c’est que ces concessions, qui compromettent la dignité et l’unité d’un caractère, ne servent de rien : on les fait généralement de mauvaise grâce et trop tard ; elles n’effacent pas le souvenir des rudesses passées et ne gagnent plus personne. Malgré ses sollicitations tardives et l’aide de son nomenclateur, Caton n’arriva point au consulat, et Cicéron le blâme sévèrement des maladresses qui le firent échouer. Il pouvait sans douter se passer d’être consul ; mais la république avait besoin qu’il le fût, et aux yeux de beaucoup de bons citoyens c’était presque l’abandonner et la trahir que de favoriser, par des raffinemens de scrupules et des exagérations d’honnêteté, le triomphe des plus méchans.

Encore comprend-on ces exagérations et ces excès chez un homme qui a l’intention de fuir l’approche des humains, comme Alceste ; mais ils ne sont plus pardonnables quand on veut vivre avec eux, et encore moins quand on aspire à les gouverner. Le gouvernement des hommes est quelque chose de délicat et de difficile qui demande qu’on ne commence pas par rebuter ceux qu’on se propose de conduire. On doit assurément avoir l’intention de les rendre meilleurs, mais il faut commencer par les prendre comme ils sont. C’est la première loi de la politique de ne vouloir que ce qui est possible. Caton méconnut souvent cette loi. Il ne savait pas se plier à ces ménagemens sans lesquels on ne gouverne pas les peuples ; il n’avait pas assez de souplesse dans le caractère ni ce degré d’intrigue honnête qui fait réussir dans les choses qu’on entreprend ; il manquait de ce liant qui rapproche les ambitions opposées, qui calme les jalousies rivales, qui groupe des gens divisés d’humeurs, d’opinions, d’intérêts, autour d’un homme. Il ne pouvait être qu’une protestation éclatante contre les mœurs de son temps ; il n’était pas un chef de parti. Osons le dire, malgré le respect que nous éprouvons pour lui, son âme était obstinée, parce que son esprit était étroit. Il ne voyait pas d’abord les points sur lesquels on doit se relâcher et ceux qu’il faut défendre jusqu’à la fin. Disciple des stoïciens, qui disaient que toutes les fautes sont égales, c’est-à-dire, suivant la plaisanterie de Cicéron, qu’il y a autant de mal à tuer un poulet sans nécessité qu’à étrangler son père, il avait appliqué cette étrange et dure théorie à la politique. Enfermé dans la légalité stricte, il en défendait les moindres vétilles avec un acharnement fâcheux. Son admiration pour le passé ne savait pas choisir. Il imitait les anciens costumes comme il suivait les vieilles maximes, et il affectait de ne pas porter de tunique sous sa toge, parce que Camille n’en avait pas. Son manque d’étendue dans l’esprit, son zèle étroit et obstiné, furent plus d’une fois nuisible à la république. Plutarque lui reproche d’avoir jeté Pompée dans les bras de César en lui refusant quelques satisfactions de vanité sans importance. Cicéron le blâme d’avoir mécontenté les chevaliers, qu’il avait eu tant de peine à rapprocher du sénat. Sans doute les chevaliers faisaient des demandes déraisonnables, mais il devait tout leur accorder plutôt que de les laisser apporter à César l’appui de leurs immenses richesses. C’est à cette occasion que Cicéron disait de lui : « Il se croit dans la république de Platon et non dans la boue de Romulus, » et ce mot est resté comme celui qui caractérise le mieux cette politique maladroite qui, en exigeant trop des hommes, finit par n’en rien obtenir.

Le rôle naturel de Caton, c’était la résistance. Il ne s’entendait pas à discipliner et à conduire un parti ; il était admirable quand il s’agissait de tenir tête à un adversaire. Il employait pour le vaincre une tactique qui lui a souvent réussi : quand il voyait qu’on allait prendre une décision qui lui semblait funeste, et qu’il fallait à tout prix empêcher le peuple de voter, il prenait la parole et ne la quittait plus. Plutarque dit qu’il pouvait parler tout un jour sans se fatiguer. Les murmures, les cris, les menaces, rien ne lui faisait peur. Quelquefois un licteur l’arrachait de la tribune ; mais dès qu’il était libre, il y remontait. Un jour, le tribun Trebonius fut tellement impatienté de cette résistance qu’il le fit conduire en prison : Caton, sans se troubler, continua sa harangue en marchant, et la foule le suivit pour l’entendre. Il est à remarquer qu’il n’était pas véritablement impopulaire : le peuple, qui aime le courage, finissait par être dompté par ce sang-froid opiniâtre et cette invincible énergie. Il lui est arrivé de se déclarer quelquefois pour lui contrairement à son intérêt et à ses préférences, et César, tout-puissant sur la populace, redoutait cependant les boutades de Caton.

Il n’en est pas moins vrai que, comme je l’ai déjà dit, Caton ne pouvait pas être un chef de parti, — et ce qui est plus triste, c’est que le parti pour lequel il combattait n’avait pas de chef. C’était une réunion de gens d’esprit et de grands personnages dont aucun n’avait les qualités nécessaires pour dominer les autres. Sans parler de Pompée, qui n’était qu’un allié douteux dont on se méfiait, parmi les autres, Scipion rebutait tout le monde par sa hauteur et ses cruautés ; Appius Claudius n’était qu’un augure convaincu qui croyait aux poulets sacrés ; Marcellus manquait de souplesse et d’aménité, et il reconnaît lui-même que presque personne ne l’aimait ; Servius Sulpitius avait toutes les faiblesses d’un jurisconsulte pointilleux ; enfin Cicéron et Caton péchaient par les excès opposés, et il aurait fallu les unir tous les deux ou les modifier l’un par l’autre pour avoir un politique complet. Il n’y avait donc que des individualités brillantes, et point de chef, dans le parti républicain avant Pharsale, et même on peut dire que, comme ces amours-propres jaloux et ces vanités rivales s’étaient mal fondus ensemble, c’est à peine s’il y avait un parti.

La guerre civile, qui fut un écueil pour tant d’autres, qui mit à nu tant de petitesses et de lâchetés, fut au contraire ce qui révéla toute la bonté et toute la grandeur de Caton. Il se fit alors une sorte de crise dans son caractère. De même que dans certaines maladies l’approche des derniers momens donne plus d’élévation et de lucidité à l’esprit, de même il semble qu’à la menace de cette grande catastrophe qui allait engloutir les institutions libres de Rome, l’âme honnête de Caton se soit encore épurée, et que son intelligence ait puisé dans le sentiment des dangers publics une vue plus juste de la situation. Tandis que la peur rend les autres exagérés, il se corrige de ses exagérations ordinaires ; en songeant aux périls que court la république, il devient tout d’un coup sage et modéré. Lui qui était toujours prêt à tenter des résistances inutiles, il conseille de céder à César, il veut qu’on lui accorde ce qu’il demande, il se résigne à toutes les concessions pour éviter la guerre civile. Quand elle éclate, il la subit avec tristesse, et il essaie par tous les moyens d’en diminuer les horreurs. Toutes les fois qu’on le consulte, il est du côté de la modération et de la douceur. Au milieu de ces jeunes gens, héros des sociétés polies de Rome, parmi ces beaux esprits lettrés et élégans, c’est le rude Caton qui défend la cause de l’humanité. Il fait décider, malgré les emportemens des pompéiens fougueux, qu’aucune ville ne sera pillée, qu’aucun citoyen ne sera tué en dehors du champ de bataille. Il semble que l’approche des calamités qu’il prévoit ait attendri ce cœur énergique. Le soir du combat de Dyrrhachium, tandis que tout le monde se réjouissait dans le camp de Pompée, Caton seul, en voyant les cadavres étendus de tant de Romains, Caton pleura : nobles larmes, dignes de celles que versa Scipion sur la ruine de Carthage, et dont l’antiquité a si souvent rappelé le souvenir ! Sous la tente, à Pharsale, il blâmait sévèrement ceux qui ne parlaient que de massacrer et de proscrire, et qui se partageaient d’avance les maisons et les terres des vaincus. Il est vrai qu’après la défaite, lorsque la plupart de ces exagérés étaient aux genoux de César, Caton allait lui chercher partout des ennemis et ranimer la guerre civile aux extrémités du monde. Autant il voulait qu’on cédât avant la bataille, autant il était décidé à ne pas se soumettre quand il n’y avait plus d’espoir d’être libre. On connaît son héroïque résistance en Afrique, non-seulement contre César, mais contre les furieux du parti républicain, toujours prêts à commettre quelque excès. On sait comment après Thapsus, quand il vit que tout était perdu, il ne voulut pas accepter le pardon du vainqueur et se tua à Utique.

Cette mort eut un immense retentissement dans tout le monde romain. Elle fit rougir ceux qui commençaient à s’accoutumer à l’esclavage ; elle rendit une sorte d’élan aux républicains découragés et ranima l’opposition. De son vivant, Caton n’avait pas toujours rendu de bons services à son parti, il lui fut très utile après sa mort. La cause proscrite avait désormais son idéal et son martyr. Ce qui lui restait de partisans se réunit et s’abrita sous ce grand nom. À Rome surtout, dans cette grande ville inquiète et remuante, où tant de gens courbaient la tête sans se résigner, sa glorification devint le thème ordinaire des mécontens. « On se battit autour du corps de Caton, dit M. Mommsen, comme à Troie on s’était battu autour du cadavre de Patrocle. » Fabius Gallus, Brutus, Cicéron, et beaucoup d’autres sans doute que nous ne connaissons pas, écrivirent son éloge. Cicéron commença le sien à la demande de Brutus. Il fut d’abord rebuté par la difficulté du sujet : « c’est un ouvrage d’Archimède, disait-il ; » mais en avançant il prit goût à son travail, et il l’acheva avec une sorte d’enthousiasme. Ce livre n’est pas arrivé jusqu’à nous ; nous savons seulement que Cicéron y faisait une apologie complète et sans réserve de Caton : « il l’élève jusqu’aux cieux, » dit Tacite. Ils avaient été cependant plus d’une fois en désaccord, et il en parle sans beaucoup de ménagemens dans plusieurs endroits de sa correspondance ; mais, comme il arrive, la mort raccommoda tout. D’ailleurs Cicéron qui se reprochait de n’avoir pas assez fait pour son parti, était heureux de trouver une occasion de lui payer sa dette. Son livre, que recommandaient à la fois le nom de l’auteur et celui du héros, eut un si grand succès que César en fut inquiet et mécontent. Il se garda bien cependant de laisser voir sa mauvaise humeur ; au contraire il s’empressa d’écrire une lettre flatteuse à Cicéron pour le féliciter du talent qu’il avait déployé dans son ouvrage. « En le lisant, lui disait-il, je sens que je deviens plus éloquent. » Au lieu d’employer aucune mesure de rigueur, comme on pouvait le craindre, il pensa que la plume seule, suivant l’expression de Tacite, devait venger les attaques que la plume avait faites. Par son ordre, son lieutenant et son ami Hirtius adressa à Cicéron une longue lettre, qui fut publiée, et dans laquelle il discutait son livre. Plus tard, comme cette réponse ne fut pas jugée suffisante, César lui-même entra dans la lice, et, au milieu des soucis que lui causait la guerre d’Espagne, il composa l’Anti-Caton.

On a justement loué cette modération de César : elle n’est pas commune chez les gens qui possèdent une autorité sans limites, et les Romains disaient avec raison qu’il est rare qu’on se contente d’écrire quand on peut proscrire. Ce qui ajoute au mérite de sa conduite généreuse, c’est qu’il détestait Caton. Il en parle toujours avec amertume dans ses Commentaires, et quoiqu’il ait coutume de rendre justice à ses ennemis, il ne manque pas une occasion de le décrier. N’a-t-il pas osé prétendre qu’en prenant les armes contre lui, Caton cédait à des rancunes personnelles et au désir de venger ses échecs électoraux, quand il savait bien que personne ne s’est plus généreusement oublié lui-même pour ne songer qu’à son pays ! C’est qu’il y avait entre eux plus que des dissentimens politiques, il y avait des antipathies de caractère. Les défauts de Caton devaient être particulièrement désagréables à César, et ses vertus étaient de celles que non-seulement César ne chercha pas à acquérir, mais qu’il ne pouvait pas comprendre. Comment aurait-il été sensible à ce respect étroit de la légalité, à cet asservissement aux vieilles coutumes, lui qui trouvait un plaisir piquant à se moquer des anciens usages ? Comment un prodigue, qui avait pris l’habitude de répandre sans compter l’argent de l’état et le sien, pouvait-il rendre justice à ces scrupules rigoureux que Caton se faisait dans le maniement des deniers publics, aux soins qu’il apportait à ses affaires privées, à cette ambition, étrange pour ce temps, de n’avoir pas plus de dettes que de biens ? C’étaient là, je le répète, des qualités que César ne pouvait pas comprendre. Il était donc sincère et convaincu quand il les attaquait. Homme d’esprit et de plaisir, indifférent aux principes, sceptique sur les opinions, habitué à vivre au milieu d’un monde léger et poli, il était difficile que Caton lui semblât autre chose qu’un fanatique et qu’un brutal. Comme il n’y avait rien qu’il mît au-dessus de la distinction des sentimens et de la politesse des manières, un vice élégant lui convenait mieux qu’une vertu sauvage. Caton au contraire, quoiqu’il ne fût pas resté étranger à la culture des lettres et à l’esprit du monde, n’en était pas moins demeuré au fond un vieux Romain. Malgré leurs efforts, le monde et les lettres n’avaient pas pu déraciner tout à fait cette brusquerie ou, si l’on veut, cette brutalité de formes qu’il tenait de son tempérament et de sa race, et l’on en retrouve quelque chose jusque dans ses plus belles actions. Pour n’en citer qu’un exemple, Plutarque, dans l’admirable récit qu’il a fait de ses derniers momens, raconte que, comme un esclave refusait, par affection pour Caton, de lui donner son épée, il lui asséna un furieux coup de poing dont sa main fut ensanglantée. Aux yeux d’un délicat comme César, ce coup de poing révélait une nature vulgaire, et je crains bien qu’il ne l’ait empêché de comprendre la beauté de cette mort. Le même contraste ou plutôt les mêmes antipathies se retrouvent dans toute leur conduite privée. Tandis que César avait pour maxime qu’il faut tout pardonner à ses amis, et qu’il poussait la complaisance jusqu’à fermer les yeux sur leurs trahisons, Caton était trop difficile et trop regardant pour les siens. Il n’hésita point à se brouiller, à Chypre, avec Munatius, le compagnon de toute sa vie, en lui témoignant une méfiance blessante. Dans son ménage, il était sans doute un modèle d’honneur et de fidélité ; cependant il ne sut pas toujours conserver pour sa femme le respect et les égards qu’elle méritait. On sait comment il la céda sans façon à Hortensius, qui la lui demandait, pour la reprendre ensuite sans scrupule après la mort d’Hortensius. Que la conduite de César avec la sienne fut différente, quoiqu’il eût à se plaindre d’elle ! Un homme avait été surpris la nuit dans sa maison, les tribunaux instruisaient l’affaire, il pouvait venger son outrage, il aima mieux l’oublier. Appelé comme témoin devant les juges, il déclara qu’il ne savait rien, sauvant ainsi son rival pour conserver la réputation de sa femme. Il ne la répudia que plus tard, quand le bruit de l’aventure se fut dissipé. C’était agir en homme du monde et qui sait vivre. Ici encore, entre Caton et lui, c’est le moins scrupuleux et au fond le moins honorable des deux, c’est le mari volage et libertin qui, par une certaine délicatesse naturelle, met l’avantage de son côté.

Ces contrastes de conduite, ces oppositions de caractère, me semblent expliquer mieux encore que tous les différends politiques la façon dont César traitait Caton dans son ouvrage. Les fragmens qui en restent et le témoignage de Plutarque prouvent qu’il l’attaquait avec une extrême violence, et qu’il essayait de le rendre à la fois ridicule et odieux. Il eut beau faire, et sa peine fut perdue. On continua, malgré lui, de lire et d’admirer le livre de Cicéron. Il avait encore tant de vogue au temps d’Auguste que l’empereur, qu’importunaient ces gloires républicaines, crut devoir en composer une réfutation nouvelle ; mais il ne fut pas plus heureux que son oncle, et la réputation de Caton survécut aux outrages d’Auguste comme à ceux de César. Elle grandit encore sous ses successeurs. À l’époque de Néron, quand le despotisme était le plus lourd, Thraséas. écrivit de nouveau son histoire, Sénèque le cite à chaque page de ses livres, et jusqu’à la fin il fut l’orgueil et le modèle des honnêtes gens qui, dans l’abaissement général des caractères, conservaient quelque sentiment d’honneur et de dignité. Ils étudiaient encore plus sa mort que sa vie, car on avait surtout besoin alors d’apprendre à mourir, et quand cette triste nécessité se présentait, c’était son exemple qu’on se mettait devant les yeux et son nom qu’on avait à la bouche. C’est assurément une grande gloire que d’avoir soutenu et consolé tant de nobles cœurs dans ces cruelles épreuves, et je crois que Caton n’en aurait pas souhaité d’autre.


III

La conséquence à tirer de la conduite de César après Pharsale et de ses rapports avec Cicéron, c’est qu’à ce moment il voulait se rapprocher du parti républicain. Il lui était difficile de faire autrement. Tant qu’il s’était agi de renverser la république, il avait accepté l’appui de tout le monde, et les plus méchans étaient venus à lui de préférence. « Quand un homme était perdu de dettes et manquait de tout, dit Cicéron, s’il était prouvé de plus qu’il fût un scélérat capable de tout oser, César en faisait son ami ; » mais tous ces gens sans scrupules et sans principes, excellens pour renverser un pouvoir établi, ne valent rien pour établir un pouvoir nouveau. Il était impossible que le gouvernement de César inspirât quelque confiance tant qu’on ne verrait pas auprès du maître, et à côté de ces gens de coup de main qu’on avait appris à craindre, quelques personnages honorables qu’on eût l’habitude de respecter. Or les personnages de ce genre se trouvaient surtout parmi les vaincus. Il faut ajouter que ce n’était pas la pensée de César qu’un parti seul profitât de sa victoire. Il avait une autre ambition que de travailler, comme Marius ou Sylla, au triomphe d’une faction : il voulait fonder un gouvernement nouveau, et il appelait des hommes d’opinion différente à l’aider dans son entreprise. On a prétendu qu’il avait cherché à réconcilier les partis, et on lui en a fait de grands complimens. L’éloge n’est pas tout à fait juste : il ne les réconciliait pas, il les annihilait. Dans le régime monarchique qu’il voulait établir, les anciens partis de la république n’avaient pas de place. Il s’était adroitement servi des discussions du peuple et du sénat pour les dominer tous les deux. Le premier résultat de sa victoire fut de les mettre à l’écart l’un et l’autre, et l’on peut dire qu’après Pharsale, à l’exception de César lui-même, il n’y avait plus que des vaincus. C’est ce qui explique qu’une fois victorieux il se soit servi indifféremment des partisans du sénat comme des démocrates.. Cette égalité qu’il mettait entre eux était naturelle, puisqu’ils étaient tous devenus également et sans distinction ses sujets. Il savait bien seulement qu’en acceptant les services d’anciens républicains il n’aurait pas des instrumens toujours dociles, qu’il serait forcé de leur accorder une certaine indépendance d’action et de parole, de conserver, au moins pour les dehors, quelque apparence de république. Cela même pourtant ne lui faisait pas trop de peine. Il n’avait pas pour la liberté ces répugnances invincibles des princes qui, étant nés sur un trône absolu, n’en connaissent le nom que pour la redouter et la maudire. Il avait vécu vingt-cinq ans avec elle, il en avait pris l’habitude, il en connaissait l’importance. Aussi ne chercha-t-il pas à la détruire entièrement. Il ne fit pas taire, comme il le pouvait, les voix éloquentes qui regrettaient le passé ; il n’imposa même pas silence à cette opposition taquine qui essayait de répondre par des railleries à ses victoires. Il laissa critiquer quelques actes de son administration et souffrit qu’on lui donnât des conseils. Ce grand esprit savait bien qu’on énerve un pays quand on rend les citoyens indifférens à leurs affaires et qu’on leur fait perdre le goût de s’en occuper. Il ne croyait pas que sur l’obéissance inerte et silencieuse on pût rien établir de solide, et dans le gouvernement qu’il fondait il tenait à conserver quelque vie publique. C’est Cicéron qui nous l’apprend dans un passage curieux de sa correspondance. « Nous jouissons ici d’un calme profond, écrit-il à un de ses amis ; j’aimerais mieux pourtant un peu d’agitation honnête et salutaire, » et il ajoute : « Je vois que César est de mon avis. »

Toutes ces raisons le déterminèrent à faire un pas de plus dans cette voie de générosité et de clémence où il était entré depuis Pharsale. Il avait pardonné à la plupart de ceux qui avaient porté les armes contre lui ; il en appela plusieurs à partager son pouvoir. Au moment même où il rappelait la plupart des exilés, il nomma Cassius son lieutenant ; il donna à Brutus le gouvernement de la Gaule cisalpine et à Sulpitius celui de la Grèce. Nous avons déjà parlé des deux premiers [5] ; il importe, pour mieux apprécier la politique de César, de faire rapidement connaître le troisième, et de chercher comment il s’était rendu digne des bienfaits du vainqueur et de quelle façon il en profita.

Servius Sulpitius appartenait à une famille importante de Rome, et c’était le jurisconsulte le plus célèbre de son temps. Cicéron lui donne ce grand éloge, qu’il fit entrer le premier la philosophie dans le droit, c’est-à-dire qu’il relia entre elles toutes ces règles minutieuses et toutes ces formules précises dont se composait cette science par des vues d’ensemble et des principes généraux. Aussi n’hésite-t-il pas à le mettre bien au-dessus de ses devanciers, et surtout de cette grande famille des Scævola dans laquelle il semble que la jurisprudence romaine se fût jusque-là incarnée. Il y avait cependant entre eux et Sulpitius une différence qu’il importe de remarquer : les Scævola ont donné à Rome des jurisconsultes, des augures, des pontifes, c’est-à-dire qu’ils ont excellé dans les arts qui sont amis du calme et de la paix ; , mais c’étaient aussi des citoyens très actifs, des politiques résolus, de vaillans soldats qui défendaient courageusement leur pays contre les factieux et contre l’étranger. Ils se montrèrent dans leur vie occupée, capables de toutes les affaires et à la hauteur de toutes les situations. Scævola l’augure, quand Cicéron l’a connu, était encore, malgré son âge, un vieillard vigoureux, qui se levait au petit jour pour répondre à ses cliens de la campagne. Il arrivait le premier à la curie, et il avait toujours sur lui quelque livre qu’il lisait pour ne pas rester désœuvré en attendant ses collègues ; mais le jour où Saturninus menaça le repos public, ce savant qui aimait tant l’étude, ce vieillard infirme qui se soutenait à peine et ne pouvait se servir que d’un bras, arma ce bras d’un javelot et marcha en tête du peuple à l’assaut du Capitale. Scævola le pontife n’était pas seulement un habile jurisconsulte, c’était aussi un administrateur intègre dont l’Asie n’oublia jamais le souvenir. Quand les publicains attaquèrent son questeur Rutilius Rufus, coupable d’avoir voulu les empêcher de ruiner la province, il le défendit avec une éloquence admirable et une vigueur qu’aucune menace ne put ébranler. Il refusa de quitter Rome au moment des premières proscriptions, et d’abandonner ses cliens et ses affaires, quoiqu’il sût le sort qui l’attendait. Blessé aux funérailles de Marius, il fut achevé, quelques jours plus tard, près du temple de Vesta. Du reste, ces hommes-là n’étaient pas une exception à Rome. Dans les beaux temps de la république, le citoyen complet devait être à la fois agriculteur, soldat, administrateur, financier, avocat et même jurisconsulte. Il n’y avait pas de spécialités alors, et d’un vieux Romain nous serions forcés de faire aujourd’hui quatre ou cinq personnages différens ; mais à l’époque où nous sommes parvenus, ce faisceau d’aptitudes diverses qu’on exigeait d’un seul homme se brise : chacun se cantonne dans une science spéciale, et l’on commence à distinguer les hommes d’étude des hommes d’action. Était-ce que les caractères perdaient leur trempe énergique, ou faut-il croire seulement que depuis qu’on connaissait et qu’on pratiquait les chefs-d’œuvre de la Grèce, chaque science étant devenue plus compliquée, le fardeau de toutes réunies ne fût plus possible à porter ? Quoi qu’il en soit, si Sulpitius était au-dessus des Scævola comme jurisconsulte, il était loin d’avoir leur fermeté comme citoyen. Préteur ou consul, ce ne fut jamais qu’un homme d’étude et de cabinet. Dans les circonstances qui demandent de la résolution, toutes les fois qu’il faut se décider et agir, il est mal à son aise. On sent que cet esprit honnête et doux n’était pas fait pour être le premier magistrat d’une république en révolution. La manie qu’il avait de jouer toujours son rôle de conciliateur et d’arbitre dans cette époque de violence finissait par prêter à rire. Cicéron lui-même, quoiqu’il fût son ami, se moque un peu de lui, quand il nous montre ce grand pacificateur partant avec son petit secrétaire, après avoir repassé toutes ses rubriques de juriste, pour s’entremettre entre les partis au moment où les partis ne demandent qu’à se détruire.

César avait toujours pensé que Sulpitius n’était pas d’un caractère à lui opposer une grande résistance, et il avait travaillé de bonne heure à se l’attacher. Il commença par se faire un allié dans sa maison, et un allié puissant. On disait beaucoup dans Rome que le bon Sulpitius se laissait mener par sa femme Postumia : Cicéron, qui aime à redire les méchans bruits, nous le laisse plusieurs fois entendre. Or Postumia n’avait pas la réputation d’être sans reproches, et Suétone place son nom dans la liste de celles qui furent aimées de César. Elle se trouve là en très nombreuse compagnie ; mais ce volage, qui passait si vite d’une maîtresse à l’autre, avait ce privilège singulier, que toutes les femmes qu’il délaissait n’en restaient pas moins ses amies dévouées. Elles lui pardonnaient ses infidélités, elles continuaient à s’associer à tous ses succès, elles mettaient au service de sa politique ces prodigieuses ressources de finesse et d’obstination qu’une femme qui aime est seule capable de trouver. C’est sans doute Postumia qui décida Sulpitius à travailler pour César pendant tout le temps qu’il fut consul, et à s’opposer aux emportemens de son collègue Marcellus, qui voulait qu’on nommât un autre gouverneur des Gaules. Cependant, malgré toutes ses faiblesses, Sulpitius n’en était pas moins un républicain sincère, et quand la guerre eut éclaté, il se déclara contre César et quitta l’Italie. Après la défaite, il se soumit comme les autres, et il avait repris ses occupations ordinaires quand César l’alla chercher dans sa retraite pour lui donner la Grèce à gouverner.

Il était certainement impossible de trouver un gouvernement qui lui convînt mieux. Le séjour d’Athènes, de tout temps agréable aux riches Romains, devait l’être plus encore en ce moment, où cette ville servait d’asile à tant d’illustres exilés. En même temps que Sulpitius avait le plaisir d’entendre les rhéteurs et les philosophes les plus célèbres du monde, il pouvait causer de Rome et de la république avec de grands personnages comme Marcellus et Torquatus, et satisfaire ainsi tous ses goûts à la fois. Il n’y avait rien qui dût plaire davantage à ce savant et à ce lettré, dont le hasard avait fait un homme d’état, que l’exercice d’un pouvoir étendu, mais sans péril, mêlé aux jouissances les plus délicates de l’esprit, dans un des pays les plus beaux et les plus grands du monde. César l’avait donc servi à souhait en l’envoyant par devoir dans cette ville où les Romains allaient ordinairement par plaisir. Nous ne voyons pas cependant que Sulpitius ait été sensible à ces avantages. À peine arrivé en Grèce, il est mécontent d’y être venu, et il lui tarde d’en sortir. Évidemment ce n’était pas le pays qui lui déplaisait, il ne se serait pas trouvé mieux ailleurs ; mais il regrettait la république. Après l’avoir si timidement défendue, il ne pouvait se consoler de sa chute, et il se reprochait de servir celui qui l’avait renversée. Ces sentimens éclatent dans une lettre qu’il écrit de Grèce à Cicéron. « La fortune, lui dit-il, nous a enlevé les biens qui devaient nous être les plus précieux, nous avons perdu l’honneur, la dignité, la patrie… Au temps où nous vivons, ceux-là sont les plus heureux, qui sont morts. »

Quand un homme timide et modéré comme Sulpitius osait parler ainsi, que ne devaient pas dire et penser les autres ! On le devine lorsqu’on voit de quelle sorte Cicéron écrit à la plupart d’entre eux. Quoiqu’il s’adresse à des fonctionnaires du gouvernement nouveau, il ne prend pas la peine de dissimuler ses opinions ; il exprime librement ses regrets, parce qu’il sait bien qu’on les partage. Il parle à Servilius Isauricus, proconsul d’Asie, comme à un homme que le pouvoir absolu d’un seul ne satisfait pas et qui souhaite qu’on y mette quelques limites. Il dit à Cornificius, gouverneur d’Afrique, que les affaires vont mal à Rome, et qu’il s’y passe bien des choses dont il serait blessé. « Je sais ce que vous pensez de la fortune des honnêtes gens et des malheurs de la république, » écrit-il à Furfanius, proconsul de Sicile, en lui recommandant un exilé. Ces personnages pourtant avaient accepté de César des fonctions importantes : ils partageaient son pouvoir, ils passaient pour ses amis ; mais tous les bienfaits qu’ils avaient reçus de lui ne les avaient pas entièrement attachés à sa cause. Ils faisaient leurs réserves en le servant, et ne se livraient qu’à moitié. D’où pouvaient venir ces résistances que rencontrait le gouvernement nouveau parmi des gens qui avaient accepté d’abord d’en faire partie ? Elles tenaient à divers motifs qu’il est facile de signaler. Le premier, le plus important peut-être, c’est que ce gouvernement, même en les comblant d’honneurs, ne pouvait pas leur rendre ce que l’ancienne république leur aurait donné. Avec l’établissement de la monarchie, une révolution importante s’accomplit dans toutes les charges publiques : les magistrats devinrent des fonctionnaires. Autrefois les élus du suffrage populaire avaient le droit d’agir comme ils voulaient dans la sphère de leurs fonctions. Une initiative féconde animait à tous les degrés cette hiérarchie de dignités républicaines. Depuis l’édile jusqu’au consul, tous étaient souverains chez eux. Ils ne pouvaient plus l’être sous un gouvernement absolu. Au lieu d’administrer pour leur compte, ils n’étaient plus, pour ainsi dire, que des canaux par lesquels la volonté d’un seul homme circulait jusqu’aux extrémités du monde. Assurément la sécurité publique gagna beaucoup à voir disparaître ces conflits de pouvoirs qui la troublaient sans cesse, et ce fut un grand bienfait pour les provinces qu’on enlevât la toute-puissance à leurs avides gouverneurs. Néanmoins, si les administrés profitaient de ces réformes, il était naturel que les administrateurs en fussent très mécontens. Du moment qu’ils n’étaient plus chargés que d’appliquer les ordres d’un autre, l’importance de leurs fonctions diminuait, et cette autorité souveraine, absolue, qu’ils sentaient toujours sur leur tête, finissait par peser aux plus résignés. Si les ambitieux se plaignaient de l’amoindrissement de leur pouvoir, les honnêtes gens ne s’accoutumaient pas aussi facilement qu’ils le croyaient à la perte de la liberté. À mesure qu’on s’éloignait davantage de Pharsale, leurs regrets devenaient plus vifs. Ils commençaient à revenir de la surprise de la défaite, ils se remettaient peu à peu de l’épouvante qu’elle leur avait causée. Dans les premiers momens qui suivent ces grandes catastrophes où l’on a pensé périr, on se livre tout entier au plaisir de vivre, mais ce plaisir est un de ceux auxquels on s’habitue le plus vite, et il est si naturel de l’éprouver qu’on finit bientôt par ne plus le ressentir. Tous ces gens effrayés qui, le lendemain de Pharsale, ne souhaitaient que le repos, quand on le leur eut donné, souhaitèrent autre chose. Tant qu’on n’était pas certain de vivre ; on ne s’inquiétait pas de savoir si on vivrait libre ; une fois la vie assurée, le désir de la liberté revint dans tous les cœurs, et ceux qui servaient César l’éprouvèrent comme les autres. César, on le sait, avait donné à ce désir quelques satisfactions, mais elles ne suffirent pas longtemps. Il est aussi difficile de s’arrêter sur la pente de la liberté que sur celle de l’arbitraire. Une faveur qu’on accorde en fait souhaiter une autre, et l’on songe moins à jouir de ce qu’on a obtenu qu’à regretter ce qui manque. C’est ainsi que Cicéron, qui avait accueilli avec des transports de joie la clémence de César et qui saluait le retour de Marcellus comme une sorte de restauration de la république, changea bientôt de sentiment et de langage. À mesure qu’on avance dans sa correspondance, il devient plus aigre et plus frondeur. Lui qui avait si sévèrement condamné ceux qui « après avoir désarmé leurs bras ne désarmaient pas leur cœur, » il avait le cœur rempli des plus amers ressentimens. Il disait à tout propos que tout était perdu, qu’il rougissait d’être esclave, qu’il avait honte de vivre. Il attaquait de ses railleries impitoyables les mesures les plus utiles et les actes les plus justes. Il se moquait de la réforme du calendrier, et il affectait de paraître scandalisé de l’agrandissement de Rome. Il alla plus loin encore. Le jour où le sénat fit placer la statue de César à côté de celles des anciens rois, il ne put s’empêcher de faire une allusion cruelle à la façon dont le premier de ces rois avait péri. « Je suis bien aise, dit-il, de voir César si près de Romulus ! » Et cependant il y avait un an à peine que, dans le discours pour Marcellus, il le conjurait, au nom de la patrie, de veiller sur ses jours, et qu’il lui disait avec effusion : « Votre sûreté fait la nôtre ! »

César n’avait donc autour de lui que des mécontens. Les républicains modérés, sur lesquels il comptait pour l’aider dans son œuvre, ne pouvaient pas se résigner à la perte de la république. Les exilés qu’il avait rappelés à Rome, plus humiliés que reconnaissans de sa clémence, n’abjuraient pas leurs ressentimens. Ses propres généraux, qu’il comblait de richesses et d’honneurs, sans pouvoir assouvir leur cupidité, accusaient son ingratitude ou même complotaient sa mort. Le peuple enfin, dont il était l’idole, et qui lui avait si complaisamment accordé toutes ses demandes, le peuple lui-même commençait à s’éloigner de lui ; il n’accueillait plus ses victoires avec les mêmes applaudissemens qu’autrefois, et il semblait avoir peur de l’avoir fait trop grand. Quand on porta sa statue à côté des rois, la foule, qui la vit passer, resta muette, et nous savons que la nouvelle de ce silence inaccoutumé, répandue par les courriers des rois et des peuples alliés dans tous les pays du monde, fit croire partout qu’une révolution était proche. Dans les provinces de l’Orient, où se cachaient les derniers soldats de Pompée, le feu des guerres civiles, plus assoupi qu’éteint, se ranimait à tout moment, et ces alertes perpétuelles, sans amener de dangers sérieux, empêchaient la paix publique de s’affermir. À Rome, on lisait avec fureur les beaux ouvrages où Cicéron célébrait les gloires de la république ; on s’arrachait les pamphlets anonymes, qui n’avaient jamais été plus violens ni plus nombreux. Comme il arrive à la veille des grandes crises, tout le monde était mécontent du présent, inquiet de l’avenir et préparé à l’imprévu. On sait de quelle façon tragique se dénoua cette situation tendue. Le coup de poignard de Brutus n’était pas tout à fait, comme on l’a dit, un accident et un hasard ; ce fut le malaise général des esprits qui amena et qui explique un si terrible dénoûment. Les conjurés n’étaient guère plus de soixante, mais ils avaient Rome entière pour complice [6]. Toutes ces inquiétudes et ces rancunes, ces regrets amers du passé, ces désappointemens d’ambition, ces convoitises trompées, ces haines ouvertes ou secrètes, ces passions mauvaises ou généreuses, dont les cœurs étaient pleins, armèrent leurs bras, et les ides de mars ne furent que l’explosion sanglante de tant de colères amassées.

Ainsi les événemens trompèrent tous les projets de César. Il ne trouva pas sa sûreté dans sa clémence, comme il le pensait ; il échoua dans cette œuvre de conciliation qu’il avait tentée aux applaudissemens du monde ; il ne parvint pas à désarmer les partis. Cette gloire était réservée à un homme qui n’avait ni l’étendue de son génie ni la générosité de son caractère, à l’habile et cruel Octave. Ce n’est pas la seule fois que l’histoire nous donne le triste et humiliant spectacle de voir les personnages ordinaires réussir où les plus grands avaient échoué ; mais dans les entreprises de ce genre le succès dépend surtout des circonstances, et il faut reconnaître qu’elles favorisèrent singulièrement Auguste. Tacite nous apprend la cause principale de son heureuse fortune, lorsqu’il dit, en parlant de l’établissement de l’empire : « Il n’y avait presque plus personne alors qui eût vu la république. » Au contraire les gens sur lesquels César prétendait régner l’avaient tous connue. Beaucoup la maudissaient, quand elle troublait par ses agitations et ses orages le repos de leur vie ; presque tous la regrettèrent dès qu’ils l’eurent perdue. Il y a dans l’usage et l’exercice de la liberté, malgré les périls auxquels elle expose, un charme et un attrait souverains qui ne peuvent pas s’oublier lorsqu’on les a connus. C’est contre ce souvenir obstiné que vint se briser le génie de César ; mais après la bataille d’Actium les gens qui avaient assisté aux grandes scènes de la liberté et qui avaient vu la république n’existaient plus. Une guerre civile de vingt ans, la plus meurtrière de toutes celles qui ont jamais dépeuplé le monde, les avait presque tous dévorés. La génération nouvelle ne remontait pas plus loin que César. Les premiers bruits qu’elle avait entendus étaient les acclamations qui saluaient le vainqueur de Pharsale, de Thapsus et de Munda ; le premier spectacle qui avait frappé ses yeux était celui des proscriptions ; Elle avait grandi parmi les pillages et les massacrés. Pendant vingt ans, elle avait tremblé tous les jours pour ses biens ou pour sa vie. Elle avait soif de sécurité ; elle était prête à tout sacrifier au repos. Rien ne l’attirait vers le passé, comme les contemporains de César. Au contraire tous les souvenirs qu’elle en avait gardés ne faisaient que l’attacher davantage au régime sous lequel elle vivait, et quand par hasard elle tournait les yeux en arrière, elle y trouvait beaucoup de sujets d’épouvante sans aucun sujet de regret. C’est seulement à ces conditions que le pouvoir absolu devait être le tranquille héritier de la république.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue du 1er octobre.
  2. L’amnistie générale, dont parle Suétone, n’eut lieu que beaucoup plus tard.
  3. Il va sans dire que je crois à l’authenticité de ce discours : elle a été contestée pour des raisons qui me semblent futiles. Je répondrai plus loin à celles qui sont tirées du caractère même du discours, en montrant qu’il est moins bas et moins servile qu’on ne le prétend.
  4. Les lecteurs de la Revue n’auront pas oublié la façon dont M. Ampère a esquissé le caractère de Caton dans son étude sur la Fin de la liberté à Rome (1er avril 1864).
  5. Voyez la Revue du 1er octobre 1863.
  6. « Tous les honnêtes gens, dit Cicéron, autant qu’ils l’ont pu, ont tué César. Les moyens ont manqué aux uns, la résolution aux autres, l’occasion à plusieurs ; la volonté n’a manqué à personne. »