César et Cicéron/04

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César et Cicéron
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 56 (p. 45-73).


CICÉRON
DANS LA VIE PUBLIQUE ET DANS LA VIE PRIVÉE


II.

LA VIE PRIVÉE


Drumann. Geschichte Roms nach Geschlechtern, t. V. et VI. — Abeken. Cicero in seinen Briefen. — Mommsen. Römische Geschichte, t. III. — Forsyth. Life of Cicero.

I

Ceux qui ont lu la correspondance de Cicéron avec Atticus, et qui savent quelle place les questions d’argent tiennent dans ces confidences intimes, ne seront pas surpris que je commence l’étude de sa vie privée en cherchant à me rendre compte de l’état de sa fortune[1]. La richesse était une des plus grandes préoccupations des gens d’alors, comme de ceux d’aujourd’hui, et c’est par là peut-être que ces deux époques, qu’on a pris tant de fois plaisir à comparer, se ressemblent le plus.

Il faudrait avoir conservé les registres d’Éros, l’intendant de Cicéron, pour pouvoir dresser d’une manière exacte le budget de son ménage. Tout ce que nous savons avec certitude à ce sujet, c’est que son père ne lui avait laissé qu’une fortune très médiocre, et qu’il l’augmenta beaucoup, sans pouvoir dire précisément à quelle somme elle s’élevait. Ses ennemis avaient coutume de l’exagérer, pour faire naître quelques soupçons sur la façon dont il l’avait acquise, et il est probable en effet que, si nous en savions le chiffre, il nous paraîtrait considérable ; mais il faut bien se garder de l’apprécier avec les idées de notre temps. La richesse n’est pas quelque chose d’absolu ; on est riche ou l’on est pauvre suivant le milieu dans lequel on vit, et il est possible que ce qui serait de l’opulence quelque part soit à peine de l’aisance ailleurs. Or on sait qu’à Rome la fortune était loin d’être aussi également répartie que chez nous. Quarante ans avant le consulat de Cicéron, le tribun Philippe disait que, dans cette immense ville, il n’y avait pas deux mille personnes qui eussent un patrimoine [2] ; mais aussi celles-là possédaient toute la fortune publique. Crassus prétendait que, pour se dire riche, il fallait qu’on pût nourrir une armée de ses revenus, et nous savons qu’il était en état de le faire sans se gêner. Milon trouvait moyen de s’endetter en quelques années de plus de 70 millions de sesterces (14 millions de francs). César, encore simple particulier, dépensait d’un seul coup 120 millions de sesterces (24 millions de francs) pour faire cadeau d’un nouveau forum au peuple romain. Ces profusions insensées supposent des fortunes énormes. À côté d’elles, on comprend que celle de Cicéron, qui suffisait à peine à l’achat d’une maison sur le Palatin, et qu’épuisaient presque les embellissemens de sa villa de Tusculum, quelque considérable qu’elle nous semble aujourd’hui, devait alors paraître assez ordinaire.

De quelle façon l’avait-il gagnée ? Il n’est pas sans intérêt de le savoir pour répondre aux méchans bruits que ses ennemis faisaient courir. Il dit quelque part que les moyens par lesquels on faisait ordinairement fortune à Rome étaient le commerce, les entreprises de travaux publics et la ferme des impôts ; mais ces moyens, fort commodes pour les gens pressés de s’enrichir, ne pouvaient être pratiqués que de ceux qui n’avaient pas d’ambition politique : ils éloignaient des honneurs publics, et par conséquent ils ne convenaient pas à un homme qui aspirait à gouverner son pays. On ne voit pas non plus qu’il ait fait comme Pompée, qui engageait ses fonds dans une société de banque importante, et qui prenait part à ses bénéfices ; au moins ne reste-t-il aucune trace, dans ses lettres, d’entreprises de cette nature. Il ne pouvait pas songer davantage à tirer parti pour sa fortune des beaux ouvrages qu’il composait. Ce n’était pas l’habitude alors que l’auteur les vendît à un libraire, ou plutôt l’industrie des libraires, comme nous l’entendons aujourd’hui, existait à peine. Ordinairement ceux qui voulaient lire ou posséder un livre l’empruntaient à l’auteur ou à ses amis, et le faisaient copier par leurs esclaves. Quand ils avaient plus de copistes qu’il ne leur en fallait pour leur usage, ils les faisaient travailler pour le public et vendaient les exemplaires dont ils n’avaient pas besoin ; mais l’auteur n’avait rien à voir aux profits qu’ils en tiraient. Enfin ce n’étaient pas les fonctions publiques qui pouvaient l’enrichir ; on sait qu’elles étaient moins un moyen de fortune qu’une occasion de dépenses et de ruine, soit par le prix dont il fallait quelquefois les payer, soit par les jeux et les fêtes qu’on exigeait de ceux qui les avaient obtenues. Seule, l’administration des provinces donnait d’immenses bénéfices. C’est sur ces bénéfices que les grands ambitieux comptaient d’ordinaire pour réparer les dommages que le luxe de leur vie privée et les profusions de leur vie publique avaient faits à leur fortune. Or Cicéron s’en priva lui-même en cédant à son collègue Antoine la province que, selon l’usage, il devait gouverner après son consulat. À la vérité, on soupçonne qu’il fit, alors avec lui quelque marché d’après lequel il se réservait une part des beaux profits qu’il lui abandonnait ; cependant, si ce marché exista, ce qui est douteux, il est certain qu’il ne fut pas tenu. Antoine pilla sa province, mais il la pilla pour lui seul, et Cicéron n’en tira jamais rien. Douze ans plus tard, sans l’avoir souhaité, il fût nommé proconsul de Cilicie. Nous savons qu’il n’y resta qu’un an, et que, sans commettre aucun acte illégal et en faisant le bonheur de ses administrés, il trouva moyen d’en rapporter 2 millions 200,000 sesterces (440,000 francs), ce qui nous donne une idée de ce qu’on pouvait gagner dans les provinces quand on ne se faisait pas scrupule de les piller, Du reste, cet argent ne profita pas à Cicéron : il en prêta une partie à Pompée, qui ne la lui rendit pas, et il est probable que la guerre civile lui fit perdre le reste, puisqu’il se trouvait tout à fait sans ressources quand elle fut terminée.

C’est donc ailleurs qu’il faut chercher l’origine de sa fortune. S’il avait vécu de nos jours, nous ne serions pas en peine pour savoir d’où elle lui est venue. Elle serait suffisamment expliquée par son beau talent d’avocat. Avec une éloquence comme la sienne, il ne manquerait pas aujourd’hui de s’enrichir vite au barreau ; mais il y avait alors une loi qui interdisait aux orateurs d’accepter aucun salaire, aucun présent de ceux pour lesquels ils avaient plaidé (lex Cincia, de donis et muneribus). Quoiqu’elle fût l’œuvre d’un tribun, qui l’avait faite, dit Tite Live, dans l’intérêt du peuple, c’était au fond une loi aristocratique. En ne permettant pas à l’avocat de tirer un profit légitime de son talent, elle écartait du barreau ceux qui n’avaient rien, et réservait l’exercice de cette profession aux riches comme un privilège, ou plutôt elle empêchait que ce ne fût véritablement une profession. Je crois seulement que cette loi fut toujours très imparfaitement observée. Comme elle n’avait pas pu tout prévoir, il ne lui était guère possible d’empêcher la reconnaissance des cliens de trouver quelque forme ingénieuse qui échappât à sa sévérité. S’ils étaient bien déterminés à payer de quelque manière les services qu’on leur avait rendus, il me semble difficile que la loi pût toujours les en empêcher. Au temps de Cicéron, on ne se faisait pas faute de la violer ouvertement. Verrès disait à ses amis qu’il avait fait trois parts de l’argent qu’il rapportait de Sicile ; la plus considérable était pour corrompre ses juges, l’autre pour payer ses avocats, et il se contentait de la troisième. Cicéron, qui à cette occasion se moquait de l’avocat de Verrès, Hortensius, et du sphynx qu’il avait reçu en à-compte, se gardait bien de l’imiter. Son frère affirme qu’au moment où il briguait le consulat, il n’avait jamais rien exigé de personne. Cependant, quelques scrupules qu’on lui suppose, il est bien difficile d’admettre qu’il n’ait jamais profité de la bonne volonté de ses cliens. Sans doute il refusa les présens que les Siciliens voulaient lui faire quand il les eut vengés de Verrès : peut-être n’eût-il pas été prudent de les accepter après une cause si éclatante, qui avait attiré sur lui tous les regards, et lui avait fait de puissans ennemis ; mais quelques années après je vois qu’il se laisse tenter par le cadeau que lui fait son ami Papirius Pœtus, pour lequel il vient de plaider. C’étaient de beaux livres grecs et latins, et Cicéron n’aimait rien tant que ces livres. Je vois aussi que, lorsqu’il avait besoin d’argent, ce qui lui arrivait bien quelquefois, il s’adressait de préférence aux gens riches qu’il avait défendus. C’étaient pour lui des créanciers moins rigoureux et plus patient que les autres, et il était naturel qu’il profitât de leur crédit après les avoir aidés de sa parole. Il nous dit lui-même qu’il acheta la maison de Crassus avec l’argent de ses amis. Parmi eux, P. Sylla, pour lequel il venait de plaider, lui prêta à lui seul 2 millions de sesterces (400,000 francs). Attaqué pour ce fait dans le sénat, il s’en tira avec une plaisanterie, ce qui prouve que la loi Cincia n’était plus très respectée, et que ceux qui la violaient n’avaient pas grand’peur d’être poursuivis. Il est donc bien possible que ces grands seigneurs dont il avait sauvé l’honneur ou la fortune, que ces villes ou ces provinces qu’il avait protégées contre des gouverneurs avides, que ces princes étrangers dont il défendait les intérêts dans le sénat, surtout que ces riches compagnies de publicains par lesquelles passait tout l’argent que l’univers envoyait à Rome, et qu’il servait avec tant de dévouement de son crédit ou de sa parole, aient souvent cherché et quelquefois trouvé l’occasion de lui témoigner leur reconnaissance. Cette générosité nous paraît aujourd’hui si naturelle que nous aurions quelque peine à défendre Cicéron de ne l’avoir pas toujours repoussée ; mais soyons sûrs que, s’il a cru quelquefois pouvoir l’accepter, il l’a toujours fait avec plus de modération et de retenue que la plupart de ses contemporains.

Nous connaissons une des formes les plus ordinaires et, à ce qu’il semble, les plus légales par lesquelles cette générosité s’exprimait. Il était d’usage à Rome qu’on payât après sa mort et par son testament toutes les dettes de reconnaissance et d’affection qu’on avait contractées pendant sa vie. C’était un moyen qui s’offrait au client de se libérer envers l’avocat qui l’avait défendu, et il ne paraît pas que la loi Cincia y mît aucun obstacle. Nous n’avons rien de semblable chez nous. À cette époque, un père de famille qui avait des héritiers naturels pouvait distraire la somme qu’il voulait de sa fortune et donner à ses parens, à ses amis, à tous ceux qui lui avaient été utiles ou agréables, une bonne part de son héritage. Cet usage était devenu un abus. La mode et la vanité s’en étaient mêlées. On voulait paraître avoir beaucoup d’amis en inscrivant beaucoup de monde sur son testament, et naturellement on inscrivait de préférence les plus illustres. Quelquefois on y réunissait des gens qui ne se rencontraient guère ensemble que là, et qui devaient être surpris de s’y trouver. Cluvius, un riche banquier de Pouzzolles, laissa son bien à Cicéron et à César après Pharsale. L’architecte Cyrus plaça en même temps parmi ses héritiers Clodius et Cicéron, c’est-à-dire les deux personnes qui se détestaient le plus cordialement à Rome. Cet architecte regardait sans doute comme une gloire d’avoir des amis dans tous les camps. Il arrivait même qu’on écrivait sur son testament des personnes qu’on n’avait jamais vues. Lucullus augmenta son immense fortune par les legs que lui firent des inconnus pendant qu’il gouvernait l’Asie. Atticus recueillit un bon nombre d’héritages de gens dont il n’avait jamais entendu parler, et qui ne connaissaient de lui que sa réputation. À plus forte raison un grand orateur comme Cicéron, qui avait tant d’obligés, et dont tous les Romains étaient fiers, devait-il être souvent l’objet de ces libéralités posthumes. On voit dans ses lettres qu’il fut l’héritier de beaucoup de personnes qui ne semblent pas tenir une grande place dans sa vie. En général les sommes qu’on lui lègue ne sont pas très importantes. Une des plus fortes est celle dont il hérita de son ancien maître, le stoïcien Diodote, qu’il avait gardé chez lui jusqu’à sa mort. Pour reconnaître cette longue affection, Diodote lui laissa toutes ses économies de philosophe et de professeur. Elles s’élevaient à 100,000 sesterces (20,000 francs). La réunion de tous ces petits legs ne laissa pas de former une somme importante. Cicéron lui-même l’évalue à plus de 20 millions de sesterces (4 millions de francs). Il ne me semble donc pas douteux que ces héritages, avec les présens qu’il a pu recevoir de la reconnaissance de ses cliens, n’aient été les sources principales de sa fortune.

Cette fortune se composait de biens de diverses sortes. Il possédait d’abord des maisons à Rome. Outre celle qu’il habitait sur le Palatin, et celle qu’il tenait de son père aux Carènes, il en avait d’autres dans l’Argilète et sur l’Aventin qui lui rapportaient 80,000 sesterces (16,000 fr.) de revenu. Il possédait de nombreuses villas dans l’Italie. Nous lui en connaissons huit très importantes [3], sans compter ces petites maisons (diversoria) que les grands seigneurs achetaient sur les principales routes pour avoir où se reposer quand ils allaient d’un domaine à l’autre. Il avait aussi des sommes d’argent dont on voit dans sa correspondance qu’il disposait de diverses manières. Nous ne pouvons guère évaluer avec exactitude cette partie de sa fortune ; mais d’après les habitudes des riches Romains de ce temps on peut affirmer qu’elle n’était pas moins considérable que ses maisons ou ses terres. Un jour qu’il presse Atticus de lui acheter des jardins dont il a envie, il lui dit d’un air de négligence qu’il peut bien avoir 600,000 sesterces (120,000 fr.) chez lui. Nous touchons là peut-être à une des plus curieuses différences qui séparent cet état social du nôtre. Il n’y a guère aujourd’hui que les banquiers de profession chez qui aient lieu des maniemens de fonds aussi considérables. Notre aristocratie a toujours affecté de dédaigner les questions de finance. Celle de Rome au contraire les connaissait bien et s’en préoccupait beaucoup. Ces grandes fortunes étaient mises au service de l’ambition politique. On n’hésitait pas à en hasarder une partie pour se faire des créatures. La bourse d’un candidat aux honneurs publics était ouverte à tous ceux qui pouvaient le servir. Il donnait aux moins riches, il prêtait aux autres, et cherchait à nouer avec eux des liens d’intérêt qui les asservissaient à sa cause. Le succès appartenait d’ordinaire à ceux qui avaient su obliger le plus de monde. Cicéron, quoique moins riche que la plupart d’entre eux, les imitait. Dans les lettres qu’il écrit à Atticus, il est presque partout question de billets et d’échéances, et l’on y voit que son argent circule de tous les côtés. Il est en relations suivies d’affaires, et, comme on dirait aujourd’hui, en compte courant avec les plus grands personnages. Tantôt il prête, et tantôt il emprunte à César. On trouve, parmi ses nombreux débiteurs, des gens de toute condition et de toute fortune, depuis Pompée jusqu’à Hermogène, qui a bien l’air d’être un simple affranchi. Malheureusement, tout compte fait, ses créanciers sont bien plus nombreux encore ; malgré l’exemple et les conseils d’Atticus, il s’entendait mal à gouverner sa fortune. Il avait sans cesse des caprices coûteux. Il lui fallait à tout prix des statues et des tableaux pour orner ses galeries et leur donner l’air des gymnases de la Grèce. Il se ruinait dans ses maisons de campagne pour les embellir. Généreux à contre-temps, on le voit prêter aux autres au moment où il est contraint d’emprunter pour lui-même. C’est toujours lorsqu’il est le plus endetté qu’il a le plus envie d’acheter quelque villa nouvelle. Il n’hésite pas alors à s’adresser à tous les banquiers de Rome ; il va trouver Considius, Axius, Vectenus, Vestorius ; il essaierait même d’attendrir Cæcums, l’oncle de son ami Atticus, s’il ne savait que ses plus proches parens n’en peuvent rien tirer à moins de lui donner 1 pour 100 par mois d’intérêt. Du reste il supporte gaîment sa détresse. Le sage Atticus a beau lui dire qu’il est honteux d’avoir des dettes ; comme il partage cette honte avec bien des gens, elle lui semble légère, et il est le premier à en plaisanter. « Sachez, dit-il à un de ses amis, que je suis tellement endetté que j’entrerais volontiers dans quelque conjuration, si l’on voulait m’y recevoir ; mais, depuis que j’ai puni celle de Catilina, je n’inspire plus de confiance aux autres. » Et quand arrive le 1er du mois, jour des échéances, il se contente de s’enfermer à Tusculum et laisse Éros ou Tiron disputer avec les créanciers.

Ces embarras et ces misères, dont sa correspondance est pleine, nous font songer presque malgré nous à certains passages de ses œuvres philosophiques qui paraissent assez surprenans, lorsqu’on les compare à la façon dont il vivait, et qu’on pourrait facilement tourner contre lui. Est-ce bien cet insouciant et ce prodigue, toujours prêt à dépenser sans compter, qui s’écriait un jour avec un accent de conviction dont nous sommes émus : « Dieux immortels, quand donc les hommes comprendront-ils quels trésors on trouve dans l’économie ! » Comment cet ardent amateur d’objets d’art, cet ami passionné de la magnificence et du luxe, a-t-il osé traiter de fous les gens qui aiment trop les statues et les tableaux, ou qui se construisent des maisons magnifiques ? Le voilà condamné par lui-même, et je n’ai pas envie de l’absoudre tout à fait ; mais, au moment de porter sur lui un jugement sévère, rappelons-nous en quel temps il vivait, et songeons à ses contemporains. Je ne veux pas le comparer aux plus méchans, son triomphe serait trop facile ; mais entre ceux qu’on regarde comme les plus honnêtes il tient encore une des meilleures places. Il ne doit pas sa fortune à l’usure, comme Brutus et ses amis ; il ne l’a point augmentée par cette avarice sordide qu’on reprochait à Caton ; il n’a pas pillé les provinces, comme Appius ou Cassius ; il n’a pas consenti, comme Hortensius, à prendre sa part de ces pillages. Il faut donc bien reconnaître que, malgré les reproches qu’on peut lui faire, il était dans ces questions d’argent plus délicat et plus désintéressé que les autres. En somme, ses désordres n’ont fait de tort qu’à lui-même [4], et s’il avait trop le goût des prodigalités ruineuses, au moins n’a-t-il pas eu recours, pour y suffire, à des profits scandaleux. Ces scrupules l’honorent d’autant plus qu’ils étaient alors plus rares, et que peu de gens ont traversé sans quelque souillure la société cupide et corrompue parmi laquelle il vivait.


II

Il ne mérite pas moins d’éloges pour avoir été honnête et rangé dans sa vie de famille. C’étaient encore là des vertus dont ses contemporains ne lui donnaient pas l’exemple.

Il est probable que sa jeunesse fut sévère. Il voulait résolument devenir un grand orateur, et on n’y arrivait pas sans peine. Nous savons par lui combien était dur alors l’apprentissage de l’éloquence. « Pour y réussir, nous dit-il, il faut renoncer à tous les plaisirs, fuir tous les amusemens, dire adieu aux distractions, aux jeux, aux festins, et presque au commerce de ses amis. » C’est de ce prix qu’il paya ses succès. L’ambition dont il était dévoré le préserva des autres passions, et lui suffit. L’étude occupa et remplit sa jeunesse. Une fois ces premières années passées, le péril était moindre ; l’habitude du travail qu’il avait prise et les grandes affaires dont il fut chargé pouvaient suffire à le préserver de tout entraînement dangereux. Les écrivains qui ne l’aiment pas ont vainement essayé de trouver dans sa vie la trace de quelqu’un de ces désordres qui étaient si communs autour de lui. Les plus mal intentionnés, comme Dion, le plaisantent au sujet d’une femme d’esprit, nommée Cœrellia, qu’il appelle quelque part son intime amie. Elle l’était en effet, et il paraît bien qu’elle ne manquait pas d’influence sur lui. On avait conservé et publié sa correspondance avec elle. Cette correspondance était, à ce qu’on dit, d’un ton assez libre, et semblait d’abord donner raison aux malins ; mais il faut remarquer que Cœrellia était beaucoup plus âgée que lui, que, loin d’être une cause de trouble dans son ménage, on ne la voit y intervenir que pour le raccommoder avec sa femme, enfin que leur liaison semble avoir pris naissance dans une affection commune pour la philosophie : c’est une origine calme et qui ne fait pas prévoir des suites bien fâcheuses. Cœrellia était une personne instruite, dont la conversation devait plaire beaucoup à Cicéron. Son âge, son éducation, qui n’était pas celle des femmes ordinaires, le mettaient à l’aise avec elle, et, comme il avait naturellement la répartie vive, qu’une fois excité par la verve de l’entretien il ne savait pas toujours gouverner et retenir son esprit, et que d’ailleurs, par patriotisme comme par goût, il ne mettait rien au-dessus de cette gaîté libre et hardie dont Plaute lui semblait le modèle, il a pu se faire qu’il lui ait écrit sans se gêner de ces plaisanteries « plus salées que celles des Attiques et vraiment romaines. » Plus tard, quand cette urbanité rustique et républicaine ne fut plus à la mode, quand, sous l’influence d’une cour qui se formait, la politesse se raffina et les manières devinrent plus cérémonieuses, la liberté de ces propos choqua sans doute quelques délicats et put donner lieu à de méchans bruits. Quant à nous, de toutes les parties aujourd’hui perdues de la correspondance de Cicéron, les lettres qu’il avait écrites à Cœrellia sont peut-être celles que nous regrettons le plus. Elles nous auraient mieux fait connaître que tout le reste les relations de la société et la vie du monde à ce moment.

On pense qu’il avait près de trente ans quand il se maria. C’était vers la fin de la domination de Sylla, à l’époque de ses premiers succès oratoires. Sa femme Térentia appartenait à une famille distinguée et riche. Elle lui apportait en dot, selon Plutarque, 120,000 drachmes (111,000 francs), et nous voyons que de plus elle possédait des maisons à Rome et une forêt près de Tusculum. C’était un mariage avantageux pour un jeune homme qui débutait dans la vie politique avec plus de talent que de fortune, La correspondance de Cicéron ne donne pas une très bonne idée de Térentia. Nous nous la figurons comme une femme de ménage économe et rangée, mais aigre et désagréable. La vie était difficile avec elle. Elle s’entendait peu avec son beau-frère Quintus et encore moins avec Pomponia, sa belle-sœur, qui, du reste, ne s’entendait avec personne. Elle avait sur son mari cette influence que prend toujours une femme volontaire et obstinée sur un esprit irrésolu et indifférent. Cicéron la laissa longtemps maîtresse absolue dans son ménage ; il était bien aise de se décharger sur quelqu’un de ces occupations qui ne lui convenaient pas. Elle ne fut pas sans avoir quelque action sur sa vie politique. Elle lui conseilla des mesures énergiques à l’époque du grand consulat, et plus tard elle le brouilla avec Clodius en haine de Clodia, qu’elle soupçonnait de vouloir lui plaire. Comme tous les profits lui étaient bons, elle parvint à l’engager dans quelques affaires de finance qu’Atticus lui-même, qui n’était pourtant pas scrupuleux, ne trouvait pas très honnêtes ; mais là s’arrêtait son pouvoir. Il semble qu’elle demeura étrangère et peut-être indifférente à la gloire littéraire de son mari. Dans aucun des beaux ouvrages de Cicéron, où le nom de sa fille, de son frère et de son fils reviennent si fréquemment, il n’est question de sa femme. Térentia n’eut point d’influence sur son esprit. Il ne lui confia jamais sa pensée intime sur les choses les plus sérieuses de la vie ; il ne l’associa point à ses convictions et à ses croyances. Nous en avons dans sa correspondance une preuve curieuse. Térentia était dévote, et dévote à l’excès. Elle consultait les devins, elle croyait aux prodiges. Cicéron ne se donna pas la peine de la guérir de ce travers. Il semble même, quelque part faire un singulier partage d’attributions entre elle et lui ; il la montre servant respectueusement les dieux, tandis que lui s’occupe à cultiver les hommes. Non-seulement il ne gênait pas sa dévotion, mais il avait pour elle des complaisances, qui nous surprennent. Voici ce qu’il lui écrivait au moment où il allait partir pour le camp de Pompée : « Je suis enfin délivré de ce malaise et de ces souffrances que j’éprouvais et qui vous causaient beaucoup de chagrin. Le lendemain de mon départ, j’en ai reconnu la cause. J’ai rejeté, pendant la nuit, de la bile toute pure, et je me suis senti soulagé, comme si quelque dieu m’avait servi de médecin. C’est évidemment Apollon et Esculape. Je vous prie de leur en rendre grâces avec votre piété et votre zèle ordinaires. » Ce langage est étrange dans la bouche de ce sceptique qui a écrit le traité sur la Nature des dieux ; mais Cicéron était sans doute de ces gens comme Varron et beaucoup d’autres qui, tout en faisant eux-mêmes peu d’usage des pratiques religieuses, trouvaient qu’elles ne sont pas mauvaises pour le peuple et pour les femmes.

Il nous reste tout un livre de lettres de Cicéron à Térentia ; ce livre contient l’histoire de son ménage. Ce qui frappe, dès qu’on l’ouvre, c’est qu’à mesure qu’on avance, les lettres se raccourcissent. Les dernières ne sont plus que de très courts billets, et non-seulement la longueur des lettres diminue, mais le ton n’en est plus le même, et les marques de tendresse y deviennent de plus en plus rares. On en peut tout d’abord conclure que cette affection ne fut pas de celles que le temps augmente : l’habitude de vivre ensemble, qui entre pour une si grande part dans les liaisons, affaiblit celle-là. Au lieu de se fortifier, elle s’usa en durant. Les premières lettres sont d’une passion incroyable. Il y avait pourtant plus de quinze ans que Cicéron était marié ; mais il était alors bien malheureux, et il semble que le malheur rende les gens plus tendres, et que les familles éprouvent le besoin de se rapprocher davantage quand de grands coups les frappent. Cicéron venait d’être condamné à l’exil. Il s’éloignait bien tristement de Rome, où il savait qu’on brûlait sa maison, qu’on poursuivait ses amis, qu’on outrageait sa famille. Térentia s’était très énergiquement conduite ; elle avait souffert pour son mari, et souffert avec courage. En apprenant la façon dont on l’avait traitée, Cicéron lui écrivait avec désespoir : « Que je suis malheureux ! Et faut-il qu’une femme si vertueuse, si honnête, si douce, si dévouée, soit ainsi tourmentée à cause de moi ! » « Persuadez-vous, lui disait-il ailleurs, que je n’ai jamais rien de plus cher que vous. En ce moment, je crois vous voir, et je ne puis retenir mes pleurs ! » Il ajoutait avec plus d’effusion encore : « O ma vie, je voudrais vous revoir et mourir dans vos bras ! » La correspondance s’arrête ensuite pendant six ans. Elle reprend à l’époque où Cicéron quitta Rome pour aller gouverner la Cilicie, mais le ton en est fort changé. Dans la seule lettre qui nous reste de ce moment, les tendresses sont remplacées par les affaires. Il y est fort question d’un héritage qui était survenu très à propos pour la fortune de Cicéron, et des moyens d’en tirer le meilleur parti possible. À la vérité il appelle encore Térentia sa femme très chérie et très souhaitée, suavissima atque optatissima, mais ces mots n’ont plus l’air que de formules de politesse. Cependant il témoigne un grand désir de la revoir, et il lui demande de venir l’attendre le plus loin qu’elle le pourra. Elle alla jusqu’à Brindes, et, par un hasard favorable, elle entrait dans la ville au moment même où son mari arrivait au port ; ils se réunirent et s’embrassèrent sur le forum. C’était un moment heureux pour Cicéron. Il revenait avec le titre d’imperator et l’espoir du triomphe ; il retrouvait sa famille unie et joyeuse. Malheureusement la guerre civile était près d’éclater. Les partis avaient achevé de rompre pendant son absence ; ils allaient en venir aux mains, et le lendemain de son arrivée Cicéron était contraint de faire un choix entre eux et de se déclarer.

Cette guerre ne nuisit pas seulement à sa situation politique, elle fut fatale à son bonheur privé. Quand la correspondance reprend, après Pharsale, elle devient d’une extrême sécheresse. Cicéron retourne en Italie et débarque encore à Brindes, non plus triomphant et heureux, mais vaincu et désespéré. Cette fois il ne souhaite plus de revoir sa femme, quoiqu’il n’ait jamais eu plus besoin d’être consolé. Il l’éloigne de lui, et sans y mettre beaucoup de façons. « Je ne vois pas, si vous venez, lui dit-il, à quoi vous pouvez m’être utile. » Ce qui rendait cette réponse plus cruelle, c’est qu’au même moment il faisait venir sa fille et se consolait dans son entretien. Quant à sa femme, elle n’obtient plus de lui que des billets de quelques lignes, et il a le courage de lui avouer qu’il ne les fait pas plus longs parce qu’il n’a rien à lui dire. En même temps il la renvoie, pour savoir les décisions qu’il a prises, à Lepta, à Trebatius, à Atticus, à Sicca. C’est montrer assez clairement qu’elle n’a plus sa confiance. La seule marque d’intérêt qu’il lui donne encore, c’est de lui demander de temps en temps de soigner sa santé, recommandation assez superflue, puisqu’elle vécut plus de cent ans ! La dernière lettre qu’il lui adresse est tout à fait celle qu’on écrirait à un intendant pour lui intimer un ordre. « Je compte être à Tusculum le 7 ou le 8 du mois, lui dit-il ; ayez soin de tout préparer. J’aurai peut-être avec moi plusieurs personnes, et vraisemblablement nous y serons quelque temps. Que le bain soit prêt et qu’il ne manque rien des choses qui sont nécessaires à la vie et à la santé. » A quelques mois de là, une séparation que ce ton fait prévoir eut lieu entre les deux époux. Cicéron répudia Térentia après plus de trente ans de mariage, et quand ils avaient des enfans et des petits-enfans.

Quels furent les motifs qui le poussèrent à cette fâcheuse extrémité ? Il est probable que nous ne les savons pas tous. L’humeur désagréable de Térentia a dû amener souvent dans le ménage de ces petites querelles qui, en revenant sans cesse, finissent par user les affections les plus solides. Vers l’époque où Cicéron fut rappelé de l’exil, quelques mois à peine après qu’il avait écrit ces lettres passionnées dont j’ai parlé, il disait à Atticus : « J’ai quelques chagrins domestiques que je ne puis pas vous écrire. » Et il ajoutait, pour être compris : « Ma fille et mon frère m’aiment toujours. » Il faut croire qu’il avait bien lieu de se plaindre de sa femme pour l’omettre ainsi de la liste des personnes dont il se croyait aimé. On soupçonne aussi que Térentia a pu être jalouse de l’affection que Cicéron témoignait à sa fille. Cette affection avait des excès et des préférences qui pouvaient la blesser, et elle n’était pas femme à en souffrir sans se plaindre. Il est à croire que ces discussions ont préparé et amené de loin le divorce, mais elles ne le décidèrent pas. Le motif en fut plus prosaïque et plus vulgaire. Cicéron le justifie par les gaspillages et les détournemens de sa femme, et il l’accuse plusieurs fois de l’avoir ruiné à son profit. Un des caractères les plus curieux de cette époque, c’est que les femmes y paraissent aussi occupées d’affaires, aussi avides de spéculations que les hommes. L’argent est leur premier souci. Elles font valoir leurs biens, elles placent leurs fonds, elles prêtent et elles empruntent. Nous en trouvons une parmi les créanciers de Cicéron, et deux parmi ses débiteurs. Seulement, comme elles ne pouvaient pas toujours paraître elles-mêmes dans ces entreprises de finance, elles avaient recours à quelque affranchi complaisant ou à quelque homme d’affaires suspect qui surveillait leurs intérêts et profitait de leurs bénéfices. Dans son discours pour Cæcina, Cicéron, rencontrant sur son chemin un personnage de cette espèce, dont c’était le métier de s’attacher à la fortune des femmes et souvent de faire la sienne à leurs dépens, le dépeint en ces termes : « Il n’y a pas d’homme que l’on trouve davantage dans la vie ordinaire. Il est le flatteur des dames, l’avocat des veuves, un chicaneur de profession, amoureux de querelles, grand coureur de procès, ignorant et sot parmi les hommes, habile et savant jurisconsulte avec les femmes, intrigant vulgaire, adroit à séduire par les apparences d’un faux zèle et d’une amitié hypocrite, empressé à rendre des services quelquefois utiles, rarement fidèles. » C’était un guide merveilleux à l’usage des femmes tourmentées du désir de faire fortune ; aussi Térentia en avait-elle un auprès d’elle, son affranchi Philotimus, homme d’affaires habile, mais peu scrupuleux, à qui ce métier avait réussi, puisqu’il était riche et qu’il avait lui-même des esclaves et des affranchis. Dans les premiers temps, Cicéron se servait souvent de lui, sans doute à la prière de Térentia. C’est lui qui lui fit acheter à bas prix une partie des biens de Milon, quand Milon fut exilé. L’affaire était bonne, mais peu délicate, et Cicéron, qui le sentait bien, n’en parle qu’en rougissant. À son départ pour la Cilicie, il laissa à Philotimus l’administration d’une partie de sa fortune, mais il ne tarda pas à s’en repentir. Philotimus, en intendant de grande maison, s’occupa moins des intérêts de son maître que des siens. Il garda pour lui les profits qu’il avait faits sur les biens de Milon, et au retour de Cicéron il lui présenta un mémoire par lequel il était son créancier d’une somme importante. « C’est un merveilleux voleur ! » disait Cicéron furieux. À ce moment, ses soupçons n’allaient pas plus loin que Philotimus ; lorsqu’il revint de Pharsale, il s’aperçut bien que Térentia était sa complice. « J’ai trouvé les affaires de ma maison, disait-il à un ami, dans un état aussi mauvais que celles de la république. » La détresse dans laquelle il se voyait à Brindes le rendit méfiant. Il regarda ses comptes de plus près, ce qui ne lui était pas ordinaire, et il ne lui fut pas difficile de reconnaître que Térentia l’avait souvent trompé. En une seule fois, elle avait retenu 60,000 sesterces (12,000 francs) sur la dot de sa fille. C’était un beau bénéfice ; mais elle ne négligeait pas non plus les petits profits. Son mari la surprit un jour détournant 2,000 sesterces (400 francs) sur une somme qu’il lui demandait. Cette rapacité acheva d’irriter Cicéron, que d’autres motifs sans doute avaient aigri et blessé depuis longtemps. Il se résigna au divorce, mais il ne s’y résigna pas sans douleur. On ne brise pas impunément des liens que l’habitude, à défaut de l’affection, aurait dû resserrer. Il semble qu’au moment de se séparer, après tant de jours heureux passés ensemble, tant de maux supportés en commun, il doit toujours y avoir quelque souvenir qui se réveille et qui réclame. Ce qui ajoute à la tristesse de ces pénibles momens, c’est que lorsqu’on voudrait se recueillir et s’isoler dans sa douleur, les gens d’affaires arrivent ; il faut défendre ses intérêts, compter et discuter avec eux. Ces débats, qui n’avaient jamais convenu à Cicéron, le faisaient alors souffrir plus qu’à l’ordinaire. Il disait à l’obligeant Atticus, en le priant de s’en charger pour lui : « Ce sont des blessures trop fraîches ; je n’y saurais toucher sans les faire saigner. » Et comme Térentia chicanait toujours, il voulut qu’on mît fin à la discussion en lui accordant tout ce qu’elle demandait. « J’aime mieux, écrivait-il, avoir à me plaindre d’elle que si je devais être mécontent de moi-même. »

On comprend que les malins ne manquèrent pas de se divertir à propos de ce divorce. C’étaient après tout de justes représailles, et Cicéron s’était trop souvent moqué des autres pour exiger qu’on l’épargnât lui-même. Malheureusement il leur donna peu de temps après une occasion nouvelle de s’égayer à ses dépens. Malgré ses soixante-trois ans il songea à se remarier, et il alla choisir une très jeune fille, Publilia, que son père en mourant avait confiée à sa tutelle. Un mariage de tuteur avec sa pupille est un vrai mariage de comédie, et il est assez ordinaire que le tuteur s’en trouve mal. Comment se fait-il que Cicéron, avec son expérience de la vie et du monde, se soit laissé entraîner à cette imprudence ? Térentia, qui avait à se venger, répétait partout qu’il s’était épris pour cette jeune fille d’un amour extravagant ; mais Tiron, son secrétaire, prétend qu’il ne l’avait épousée que pour payer ses dettes avec sa fortune, et je pense qu’il faut croire Tiron, quoique ce ne soit pas l’habitude que, dans ces sortes de mariages, le plus âgé soit aussi le plus pauvre. Comme on pouvait le prévoir, le trouble ne tarda pas à se mettre dans le ménage. Publilia, qui se trouvait plus jeune que sa belle-fille, ne s’entendit pas avec elle, et il paraît qu’elle ne sut pas cacher sa joie quand elle mourut. C’était un crime impardonnable pour Cicéron ; il ne voulut plus la revoir. Ce qui est étrange, c’est que cette jeune femme, loin d’accepter avec plaisir la liberté qu’on voulait lui rendre, fit de grands efforts pour rentrer dans la maison de ce vieillard qui la répudiait ; mais il fut inflexible. Cette fois il avait assez du mariage, et l’on raconte que, comme son ami Hirtius venait lui offrir la main de sa sœur, il la refusa sous prétexte qu’il est malaisé de s’occuper à la fois d’une femme et de la philosophie. La réponse était sage, mais il aurait bien dû s’en aviser un peu plus tôt.


III

Cicéron eut deux enfans de Térentia. Sa fille Tullia était l’aînée. Il l’avait élevée à sa façon, l’initiant à ses études et lui communiquant le goût des choses de l’esprit qu’il aimait tant lui-même, et dont il semble que sa femme ne se souciait pas. « Je retrouve en elle, disait-il, mes traits, ma parole, mon âme ; » aussi l’aimait-il tendrement. Elle était bien jeune encore que déjà son père ne pouvait s’empêcher, dans un de ses plaidoyers, de faire une allusion à l’affection qu’il avait pour elle. Cette affection, la plus profonde assurément qu’il ait éprouvée, a fait le tourment de sa vie. Il est impossible d’imaginer une destinée plus triste que celle de cette pauvre femme. Mariée à treize ans à Pison, puis à Crassipès, elle se remaria pour la troisième fois pendant que son père était absent et gouvernait la Cilicie. Les prétendans étaient nombreux, même parmi les jeunes gens d’illustre maison, et ce n’était pas seulement, comme on pourrait le croire, la gloire du beau-père qui les attirait. Il nous dit qu’on supposait qu’il reviendrait très riche de son gouvernement. En épousant sa fille, ces jeunes gens pensaient faire un mariage avantageux qui leur permettrait de payer leurs dettes. Parmi eux se trouvaient le fils du consul Sulpitius et Tibérius Néron, qui fut le père de Tibère et de Drusus. Cicéron penchait pour ce dernier, qui était allé chercher son aveu jusqu’en Cilicie, quand sa femme et sa fille, à qui il avait laissé en partant le droit de choisir, se décidèrent sans lui pour Cornélius Dolabella. C’était un jeune homme de grande famille, un ami de Curion, de Cælius et d’Antoine, qui avait jusque-là vécu comme eux, c’est-à-dire en jouant sa réputation et en dépensant sa fortune, du reste homme d’esprit et personnage à la mode. Ce mari n’était guère du goût d’Atticus ; mais Térentia, à ce qu’il semble, s’était laissé gagner par son grand nom, et peut-être Tullia n’était-elle pas restée insensible à ses belles manières. Les débuts de ce mariage semblèrent heureux. Dolabella charmait sa belle-mère et sa femme par son obligeance et sa bonté. Cicéron lui-même, qui avait été d’abord surpris de la façon rapide dont on avait mené l’affaire, trouvait que son gendre avait beaucoup d’esprit et de politesse. « Pour le reste, ajoutait-il, il faut s’y résigner. » Il voulait parler des habitudes légères et dissipées auxquelles Dolabella, malgré son mariage, ne renonçait pas. Il avait promis de se ranger, mais il tenait peu sa promesse, et quelque bonne volonté qu’eût Cicéron de fermer les yeux sur ses désordres, il finit par lui rendre la résignation bien difficile. Il continuait à vivre comme la jeunesse d’alors, faisant du bruit, la nuit, dans les rues, sous les fenêtres des femmes à la mode, et ses débauches semblaient scandaleuses dans une ville habituée au scandale. Il s’attacha à une femme du monde célèbre par ses aventures galantes, Cæcilia Metella, l’épouse du consulaire Lentulus Spinther. C’est la même qui ruina plus tard le fils du grand acteur tragique Æsopus, ce fou qui, ne sachant qu’inventer pour arriver plus vite à sa perte, eut la singulière vanité, dans un dîner qu’il donnait à sa maîtresse, de faire dissoudre une perle de 2 millions et de l’avaler. Avec une personne comme Metella, Dolabella eut bientôt achevé de dévorer sa fortune. Il dissipa ensuite celle de sa femme, et, non content de la trahir et de la ruiner, il la menaçait de la renvoyer quand elle osait se plaindre. Il semble que Tullia l’aimait beaucoup et qu’elle résista longtemps à ceux qui lui conseillaient le divorce. Cicéron accuse quelque part ce qu’il appelle la folie de sa fille ; mais il lui fallut enfin se décider après de nouveaux outrages, et quitter la maison de son mari pour retourner chez son père. Elle était enceinte. Une couche qui survint dans ces circonstances pénibles l’emporta à Tusculum à l’âge de trente et un ans.

Cicéron fut inconsolable de sa mort, et le chagrin de l’avoir perdue a été certainement la plus grande douleur de sa vie. Comme on connaissait son affection pour sa fille, il lui arriva de tous côtés de ces lettres qui ne consolent ordinairement que ceux qui n’ont pas besoin d’être consolés. Les philosophes, dont il était l’honneur, essayèrent par leurs exhortations de lui faire supporter plus courageusement cette perte. César lui écrivit d’Espagne, où il achevait de vaincre les fils de Pompée. Les plus grands personnages de tous les partis, Brutus, Lucceius, Dolabella lui-même, s’associèrent à sa douleur ; mais aucune de ces lettres ne dut le toucher plus vivement que celle qu’il reçut d’un de ses vieux amis, de Sulpitius, le grand jurisconsulte, qui gouvernait alors la Grèce. Nous l’avons heureusement conservée. Elle est tout à fait digne du grand esprit qui l’écrivait et de celui à qui elle était adressée. On en a souvent cité le passage suivant : « Il faut que je vous dise une réflexion qui m’a consolé, peut-être parviendra-t-elle à diminuer votre affliction. À mon retour d’Asie, comme je faisais voile d’Égine vers Mégare, je me mis à regarder le pays qui m’entourait. Mégare était devant moi, Égine derrière, le Pirée sur la droite, à gauche Corinthe. C’étaient autrefois des villes très florissantes, ce ne sont plus que des ruines éparses sur le sol. À cette vue, je me suis dit à moi-même : Comment osons-nous, chétifs mortels que nous sommes, nous plaindre à la mort d’un des nôtres, nous dont la nature a fait la vie si courte, quand nous voyons d’un seul coup d’œil les cadavres gisans de tant de grandes cités ! » La pensée est grande et nouvelle. Cette leçon tirée des ruines, cette manière d’interpréter la nature au profit des idées morales, cette mélancolie sérieuse mêlée à la contemplation d’un beau paysage, ce sont là des sentimens que l’antiquité païenne a peu connus. Ce passage semble vraiment animé d’un souffle chrétien. On dirait qu’il a été écrit par un homme à qui les livres saints étaient familiers et « qui déjà s’était assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées. » Cela est si vrai que saint Ambroise, voulant écrire une lettre de consolation, a imité celle-ci, et qu’elle s’est trouvée tout naturellement chrétienne. La réponse de Cicéron n’est guère moins belle. On y trouve la peinture la plus touchante de sa tristesse et de son isolement. Après avoir décrit la douleur qu’il a ressentie à la chute de la république, il ajoute : « Ma fille au moins me restait. J’avais où me retirer et me reposer. Le charme de son entretien me faisait oublier tous mes soucis et tous mes chagrins ; mais l’affreuse blessure que j’ai reçue en la perdant a rouvert dans mon cœur toutes celles que j’y croyais fermées. Autrefois je me réfugiais dans ma famille pour oublier les malheurs de l’état, mais aujourd’hui l’état a-t-il quelque remède à m’offrir pour me faire oublier les malheurs de ma famille ? Je suis obligé de fuir à la fois ma maison et le forum, car ma maison ne me console plus des peines que me cause la république, et la république ne peut pas remplir le vide que je trouve dans ma maison. »

Cette triste destinée de Tullia et la douleur que sa mort causa à Cicéron nous attirent vers elle. En la voyant tant regrettée, nous souhaiterions la mieux connaître. Malheureusement il ne reste plus une seule lettre d’elle dans la correspondance de Cicéron ; quand il lui prodigue des complimens sur son esprit, nous sommes réduits à le croire sur parole, et les complimens d’un père sont toujours un peu suspects. D’après ce qu’on en sait, on n’a pas trop de peine à admettre que ce fut une femme distinguée, lectissima fœmina, c’est l’éloge que lui accordait Antoine, qui n’aimait pas sa famille. On voudrait pourtant savoir comment elle avait supporté l’éducation que son père lui avait donnée. Cette éducation nous tient malgré nous en défiance, et nous ne pouvons nous empêcher de craindre que Tullia n’en ait un peu souffert. La façon même dont son père l’a pleurée nuit pour nous à son souvenir. Peut-être ne lui a-t-il pas rendu service en composant à sa mort ce traité de la Consolation qui était rempli de son éloge. Une jeune femme si malheureuse méritait une élégie ; un traité philosophique semble lourd à sa mémoire. N’est-il pas possible que son père l’ait un peu gâtée en voulant la rendre trop savante ? C’était assez l’habitude à ce moment. Hortensius avait fait de sa fille un orateur, et l’on prétend qu’elle plaida un jour une cause importante mieux qu’un bon avocat. Je soupçonne que Cicéron avait voulu faire de la sienne un philosophe, et je crains qu’il n’y ait trop bien réussi. La philosophie présente bien des dangers pour une femme, et Mme de Sévigné n’eut pas beaucoup à se louer d’avoir mis sa fille au régime de Descartes. Cette figure pédante et sèche n’est pas propre à nous faire aimer les femmes philosophes. Il y a des connaissances et des études qui me semblent mieux appropriées à leur tour d’esprit. Quoique La Bruyère prétende qu’on ne peut rien mettre au-dessus d’une belle personne qui aurait les qualités d’un honnête homme, j’avoue qu’il m’est aussi difficile de souhaiter à une femme les qualités et les talens d’un homme que de lui en souhaiter le visage et les traits.

La philosophie réussit moins bien encore au fils de Cicéron, Marcus, qu’à sa fille. Son père se trompa complètement sur ses goûts et ses aptitudes, ce qui n’est pas très extraordinaire, car la tendresse paternelle est souvent plus vive qu’éclairée. Marcus n’avait en lui que les instincts d’un soldat, Cicéron voulut en faire un philosophe et un orateur ; il y perdit sa peine. Ces instincts, un moment comprimés, reparaissaient toujours avec plus de violence. À dix-huit ans, Marcus vivait comme tous les jeunes gens de cette époque, et l’on était forcé de lui faire des représentations sur ses dépenses. Il s’ennuyait des leçons de son maître Dionysius et de la rhétorique que son père, essayait de lui apprendre. Il voulait partir pour faire la guerre d’Espagne avec César. Au lieu de l’écouter, Cicéron l’envoya à Athènes pour y achever son éducation. On lui fit une maison, comme au fils d’un grand seigneur. On lui donna des affranchis et des esclaves, afin qu’il pût paraître avec autant d’éclat que les jeunes Bibulus, Acidinus et Messala, qui étudiaient avec lui. On lui attribua pour sa dépense annuelle,100,000 sesterces (20,000 francs), ce qui semble une pension raisonnable pour un étudiant en philosophie ; mais Marcus était parti de mauvaise grâce, et le séjour d’Athènes n’eut pas pour lui lest résultats que se promettait Cicéron. Loin des yeux de son père, il se livra à ses goûts sans retenue. Au lieu de suivre les cours des rhéteurs et des philosophes, il s’occupa de bons dîners et de fêtes bruyantes. Sa vie fut d’autant plus dissipée qu’à ce qu’il paraît il était encouragé dans ses désor- dres par son maître lui-même, le rhéteur Gorgias. Ce rhéteur était un Grec accompli, c’est-à-dire un homme prêt à tout faire pour sa fortune. En étudiant son élève, il vit qu’il gagnerait plus à flatter ses vices qu’à cultiver ses qualités, et il flatta ses vices. À cette école, Marcus, au lieu de s’attacher à Platon et à Aristote, comme son père le lui avait recommandé, prit le goût du Falerne et du vin de Chio, et ce goût lui resta. La seule renommée dont il se montra fier dans la suite fut d’être le plus grand buveur de son temps : il rechercha et il obtint la gloire de vaincre le triumvir Antoine, qui jouissait en ce genre d’une grande réputation et qui en était très fier. C’était sa manière de venger son père, qu’Antoine avait fait tuer. Plus tard Auguste, qui voulait payer au fils la dette qu’il avait contractée envers le père, en fit un consul, mais il ne parvint pas à l’arracher à ses habitudes de débauche, car le seul exploit qu’on cite de lui, c’est d’avoir jeté son verre à la tête d’Agrippa un jour qu’il était ivre.

On comprend quelle douleur dut ressentir Cicéron quand il apprit les premiers désordres de son fils. Je suppose qu’il hésita longtemps à y ajouter foi, car il aimait à s’abuser sur ses enfans, Aussi, lorsque Marcus, sermonné par toute la famille, eut congédié Gorgias et promis d’être plus sage, son père, qui ne demandait pas mieux que d’être trompé, s’empressa-t-il de le croire. On ne le voit plus occupé, à partir de ce moment, qu’à supplier Atticus de ne laisser manquer son fils de rien, et à étudier les lettres qu’il lui envoie pour essayer d’y découvrir quelques progrès. Il nous reste justement une de ces lettres de Marcus du temps où il semblait revenir à de meilleures habitudes. Elle est adressée à Tiron et pleine de protestations et de repentir. Il se déclare si humilié, si tourmenté de toutes ses erreurs, « que non-seulement son âme les déteste, mais que ses oreilles n’en peuvent plus entendre parler. » Pour achever de le convaincre de sa sincérité, il lui fait le tableau de sa vie ; il est impossible d’en voir une mieux occupée. Il passe les jours et presque les nuits avec le philosophe Cratippe, qui le traite comme un fils. Il le garde à dîner pour s’en priver le moins possible. Il est si ravi des doctes entretiens de Bruttius qu’il a voulu l’avoir tout près de lui, et qu’il lui paie le logement et un peu aussi le couvert. Il déclame en latin, il déclame en grec avec les plus savans rhéteurs. Il ne fréquente plus que des hommes instruits ; il ne voit que de doctes vieillards, le sage Épicrate, le vénérable Léonidas, tout l’aréopage enfin, et ce récit édifiant se termine par ces mots : « surtout ayez grand soin de vous bien porter pour que nous puissions ensemble causer science et philosophie. » La lettre est fort agréable, mais en la lisant il vient à l’esprit quelques défiances. Ces protestations sont tellement exagérées qu’on soupçonne que Marcus avait quelque intérêt secret à les faire, surtout quand on se souvient que Tiron possédait la confiance de son maître, et qu’il disposait de toutes ses libéralités. Qui sait si ces regrets et ces promesses bruyantes n’ont pas précédé et excusé quelque appel de fonds ?

Il faut dire à la décharge de Marcus qu’après avoir attristé son père par ses désordres, il a au moins consolé ses derniers momens. Quand Brutus traversa Athènes, appelant aux armes les jeunes Romains qui s’y trouvaient, Marcus sentit se ranimer en lui ses instincts de soldat. Il se souvint qu’à dix-sept ans il avait commandé avec succès un corps de cavalerie à Pharsale, et il répondit un des premiers à l’appel de Brutus. Il fut un de ses lieutenans les plus habiles, les plus dévoués, les plus courageux, et mérita souvent ses éloges. « Je suis si content, écrivait Brutus à Cicéron, de la valeur, de l’activité et de l’énergie de Marcus, qu’il me semble se rappeler toujours de quel père il a l’honneur d’être fils. » On comprend combien Cicéron devait être heureux de ce témoignage. C’est dans la joie que lui causait ce réveil de son fils qu’il écrivit et lui dédia son traité des Devoirs, qui est peut-être son plus bel ouvrage, et qui fut son dernier adieu à sa famille et à sa patrie.


IV

Cette étude sur la vie intérieure de Cicéron n’est pas complète encore, et il reste quelques détails à y ajouter. On sait que le mot familia ne désigne pas seulement chez les Romains des personnes libres unies par la parenté, mais qu’il comprend aussi les esclaves qui leur appartenaient. Le serviteur et le maître avaient alors entre eux des rapports plus étroits qu’aujourd’hui, et leur vie se mêlait davantage. Aussi, pour achever de connaître Cicéron dans sa famille, convient-il de dire quelques mots de ses relations avec ses esclaves.

En théorie, il n’avait pas sur l’esclavage des opinions différentes de celles de son temps. Comme Aristote, il en acceptait l’institution et la trouvait légitime. Tout en proclamant qu’on a des devoirs à remplir envers ses esclaves, il n’hésitait pas à admettre qu’il faut les contenir par la cruauté, lorsqu’on n’a pas d’autre moyen d’en être les maîtres ; mais dans la pratique il les traitait avec beaucoup de douceur. Il s’attachait à eux jusqu’à les pleurer, quand il avait le malheur de les perdre. Ce n’était probablement pas l’usage, car nous voyons qu’il en demandait presque pardon à son ami Atti- cus. « J’ai l’âme toute troublée, lui écrivait-il ; j’ai perdu un jeune homme, nommé Sosithée, qui me servait de lecteur, et j’en suis plus affligé qu’on ne devrait l’être, ce semble, de la mort d’un esclave. » Je n’en vois qu’un, dans toute sa correspondance, contre lequel il ait l’air d’être très irrité : c’est un certain Dionysius, qu’il fait chercher jusqu’au fond de l’Illyrie et qu’il veut ravoir à tout prix ; mais Dionysius lui avait volé des livres, et c’était un crime que Cicéron ne pardonnait pas. Ses esclaves aussi l’aimaient beaucoup. Il se loue de la fidélité qu’ils lui ont témoignée dans ses malheurs, et nous savons qu’au dernier moment ils voulaient se faire tuer pour lui, s’il ne les en avait empêchés.

Parmi eux, il en est un que nous connaissons mieux que les autres et qui a eu plus de part à son affection : c’est Tiron. Le nom qu’il porte a fait soupçonner qu’il était un de ces esclaves nés dans la maison du maître (vernœ), qu’on regardait encore plus que les autres comme de la famille, parce qu’ils ne l’avaient jamais quittée. Cicéron s’attacha de bonne heure à lui et le fit instruire avec soin. Peut-être prit-il la peine d’achever lui-même son éducation. Il s’appelle quelque part son professeur, et il aime à le chicaner sur sa façon d’écrire. Il avait pour lui une très vive affection, et finit par ne plus pouvoir s’en passer. Son rôle était grand dans la maison de Cicéron, et ses attributions très variées. Il y représentait l’ordre et l’économie, qui n’étaient pas des qualités ordinaires à son maître ; c’était l’homme de confiance par les mains duquel passaient toutes les affaires de finance. Il se chargeait le 1er du mois de gronder les débiteurs en retard ou de faire prendre patience aux créanciers trop pressés. Il revisait les comptes de l’intendant Éros, qui n’étaient pas toujours en règle ; il allait voir les banquiers obligeans dont le crédit soutenait Cicéron dans les momens difficiles. Toutes les fois qu’il y avait quelque commission délicate à faire, on s’adressait à lui, comme par exemple quand il s’agissait de réclamer quelque argent de Dolabella sans trop le désobliger. Le soin qu’il donnait aux affaires les plus importantes ne l’empêchait pas d’être employé aussi aux plus petites. On l’envoie surveiller les jardins, exciter les ouvriers, visiter les bâtisses : la salle à manger même est dans ses attributions, et je vois qu’on le charge de faire les invitations d’un dîner, ce qui n’est pas toujours sans difficultés, car il ne faut réunir ensemble que des convives qui se conviennent, « et Tertia ne veut pas venir, si Publius est invité ; » mais c’est surtout comme secrétaire qu’il rendait à Cicéron les plus grands services. Il écrivait presque aussi vite que la parole, et lui seul pouvait lire l’écriture de son maître, que les copistes ordinaires ne déchiffraient pas. C’était plus qu’un secrétaire pour lui, c’était un confident et même un collaborateur. Aulu-Gelle prétend qu’il l’a aidé dans la composition de ses ouvrages, et la correspondance ne dément pas cette opinion. Un jour que Tiron était resté malade dans quelque maison de campagne, Cicéron lui écrivait que Pompée, qui était alors en visite chez lui, lui avait demandé de lui lire quelque chose, et qu’il lui avait répondu que tout était muet dans sa maison quand Tiron n’y était pas. « Ma littérature, ajoutait-il, ou plutôt la nôtre languit de votre absence. Revenez au plus tôt ranimer nos muses. » En ce moment, Tiron était encore esclave. Ce n’est qu’assez tard, vers l’an 700, qu’il fut affranchi, Tout le monde, dans l’entourage de Cicéron, applaudit à cette juste récompense de tant de fidèles services, Quintus, qui était alors en Gaule, écrivit tout exprès à son frère pour le remercier de lui avoir fait un nouvel ami. Dans la suite, Tiron acheta un petit champ, sans doute avec les libéralités de son maître, et Marcus, dans la lettre qu’il lui écrit d’Athènes, le raille agréablement des goûts nouveaux que cette acquisition va développer en lui, « Vous voilà donc propriétaire, lui dit-il ; il vous faut quitter les élégances de la ville et devenir tout à fait un paysan romain. Quel plaisir j’ai à vous contempler d’ici sous votre nouvel aspect ! Il me semble que je vous vois acheter des instrumens rustiques, causer avec le fermier, ou garder, au dessert, dans un pan de votre, robe, des semences pour votre jardin ! », Mais, propriétaire et affranchi, Tiron n’était pas moins au service de son maître que lorsqu’il était son esclave.

Sa santé était mauvaise, et on ne la ménageait guère. Tout le monde l’aimait, mais, sous ce prétexte, tout le monde aussi le faisait travailler. On s’entendait pour abuser de sa complaisance, qu’on savait inépuisable. Quintus, Atticus, Marcus, exigeaient qu’il leur donnât sans cesse des nouvelles de Rome et de Cicéron. À chaque surcroît d’occupation qui survenait à son maître, Tiron en prenait si bien sa part qu’il finissait par tomber malade. Il se fatigua tant pendant le gouvernement de Cilicie que Cicéron fut contraint de le laisser à Patras. C’était bien à regret qu’il se séparait de lui, et, pour lui témoigner la douleur qu’il avait de le quitter, il lui écrivait jusqu’à trois fois dans le même jour. Les soins qu’en toute occasion Cicéron prenait de cette santé délicate et précieuse étaient infinis : il se faisait médecin pour le guérir. Un jour qu’il l’avait laissé mal disposé à Tusculum, il lui écrivait : « Occupez-vous donc de votre santé, que vous avez négligée jusqu’ici pour me servir. Vous savez ce qu’elle demande : une bonne digestion, point de fatigue, un exercice modéré, de l’amusement, et le ventre libre. Revenez joli garçon ; je vous en aimerai mieux, vous et Tusculum. » Quand le mal était plus grave, les recommandations étaient plus longues aussi. Toute la famille se réunissait pour écrire, et Cicéron, qui tenait la plume, lui disait, au nom de sa femme et de ses enfans : « Si vous nous aimez tous, et moi particulièrement, qui vous ai élevé, vous ne songerez qu’à vous rétablir… Je vous demande en grâce de ne pas regarder à la dépense. J’ai écrit à Curius de vous donner tout ce que vous demanderiez, de traiter généreusement le médecin pour le rendre plus soigneux. Vous m’avez rendu des services innombrables chez moi, au forum, à la ville, dans ma province, dans mes affaires publiques et privées, dans mes études et pour mes lettres ; mais vous y mettrez le comble, si, comme je l’espère, je vous revois en bonne santé. » Tiron paya cette affection par un dévouement qui ne se fatigua jamais. Avec sa santé chancelante, il vécut plus de cent ans, et l’on peut dire que toute cette longue vie fut employée au service de son maître. Son zèle ne se ralentit pas lorsqu’il l’eut perdu, et il s’occupa de lui jusqu’à son dernier moment. Il écrivit son histoire, il publia ses ouvrages inédits ; pour ne laisser rien perdre, il recueillit jusqu’à ses moindres notes et à ses bons mots, dont il avait fait, dit-on, une collection un peu trop longue, car son admiration ne choisissait pas. Enfin il donna de ses discours d’excellentes éditions qui étaient encore consultées du temps d’Aulu-Gelle. C’étaient assurément les services dont Cicéron, qui tenait tant à sa gloire littéraire, aurait su le plus de gré à son fidèle affranchi.

Il y a une réflexion qu’on ne peut s’empêcher de faire quand on étudie les rapports de Tiron avec son maître, c’est que l’esclavage antique, vu de ce côté et dans la maison d’un homme comme Cicéron, parait moins rebutant. Évidemment il s’était fort adouci à cette époque, et les lettres sont pour beaucoup dans ce progrès. Elles avaient répandu parmi ceux qui les aimaient une vertu nouvelle, dont le nom revient souvent dans les ouvrages philosophiques de Cicéron, l’humanité, c’est-à-dire cette culture de l’esprit qui rend les âmes plus douces. C’est par son influence que l’esclavage, sans être attaqué dans son principe, fut profondément modifié dans ses conséquences. Ce changement se fit sans bruit. On ne chercha pas à heurter de front les préjugés dominans : jusqu’à Sénèque, on n’insista pas pour établir les droits de l’esclave à être compté parmi les hommes, et on continua à l’exclure des grandes théories qu’on faisait sur la fraternité humaine ; mais en réalité personne ne profita plus que lui de l’adoucissement des mœurs. On vient de voir comment Cicéron traitait les siens, et il n’était pas une exception. Atticus se conduisait comme lui, et cette humanité était devenue une sorte de point d’honneur dont on se piquait dans ce monde de gens polis et lettrés. Quelques années plus tard, Pline le Jeune, qui en était aussi, parle avec une tristesse qui nous touche des maladies et de la mort de ses esclaves. « Je n’ignore pas, dit-il, que beaucoup d’autres ne regardent ces sortes de malheurs que comme une simple perte de bien, et qu’en pensant ainsi ils se croient de grands hommes et des hommes sages. Pour moi, je ne sais s’ils sont aussi grands et aussi sages qu’ils se l’imaginent, mais je sais bien qu’ils ne sont pas des hommes. » Ces sentimens étaient ceux de toute la société distinguée de cette époque. L’esclavage avait donc beaucoup perdu de ses rigueurs vers la fin de la république romaine et dans les premiers temps de l’empire. Ce progrès, qu’on rapporte ordinairement au christianisme, était plus ancien que lui, et il faut bien en accorder la gloire à la philosophie et aux lettres.

En dehors des affranchis et des esclaves, qui faisaient partie de la famille d’un riche Romain, d’autres personnes s’y rattachaient encore, quoique d’une façon moins étroite : c’étaient les cliens. Sans doute l’antique institution de la clientèle avait beaucoup perdu de son caractère grave et sacré. Le temps n’était plus où Caton disait que les cliens doivent passer dans la maison avant les parens et les proches, et que le titre de patron vient immédiatement après celui de père. Ces liens s’étaient fort relâchés [5], et les obligations qu’ils imposaient étaient devenues bien moins sévères. La seule à peu près qu’on respectât encore était la nécessité pour les cliens de venir saluer leur patron de grand matin. Quintus, dans la lettre si curieuse qu’il adresse à son frère à propos de sa candidature au consulat, les divise en trois classes : d’abord ceux qui se contentent de la visite du matin ; ce sont en général des amis tièdes ou des observateurs curieux qui viennent savoir des nouvelles, ou qui même visitent quelquefois tous les candidats pour se donner le plaisir de voir sur leurs figures où ils en sont de leurs espérances ; — puis ceux qui accompagnent leur patron au forum et lui font cortège, pendant qu’il fait deux ou trois tours dans la basilique, afin que tout le monde s’aperçoive que c’est un homme d’importance qui arrive ; — enfin ceux qui ne le quittent pas pendant tout le temps qu’il est hors de chez lui, et qui le ramènent à sa maison, comme ils sont allés l’y prendre. Ceux-là sont les fidèles et les dévoués, qui ne marchandent pas le temps qu’ils vous donnent, et dont le zèle à toute épreuve fait obtenir à un candidat les dignités qu’il souhaite.

Quand on avait le bonheur d’appartenir à une grande maison, on possédait par héritage une clientèle toute formée. Un Claudius ou un Cornélius, avant même de s’être donné la peine d’obliger personne, était sûr de trouver toujours le matin son vestibule rempli de gens que la reconnaissance attachait à sa famille, et il faisait sensation au forum par le nombre de ceux qui l’accompagnaient le jour où il venait y plaider sa première cause. Cicéron n’eut pas cet avantage ; mais, quoiqu’il ne dût ses cliens qu’à lui-même, ils n’en étaient pas moins très nombreux. Dans ce temps de luttes passionnées, où les citoyens les plus calmes étaient tous les jours exposés aux accusations les plus déraisonnables, beaucoup de gens étaient forcés de recourir à son talent pour les défendre. Il le faisait volontiers, car il n’avait pas d’autre moyen pour se faire une clientèle que de rendre service à beaucoup de monde. C’est peut-être ce qui lui fit accepter tant de mauvaises causes. Comme il était arrivé presque seul au forum, sans ce cortège d’obligés qui donnait la considération publique, il lui avait fallu ne pas se montrer trop difficile pour le former et pour l’accroître. Quelque répugnance que son esprit honnête éprouvât à se charger d’un procès douteux, sa vanité ne résistait pas au plaisir d’ajouter une personne de plus à la foule de ceux qui l’accompagnaient. Dans cette foule, il y avait, au dire de son frère, des citoyens de tout âge, de toute condition et de toute fortune. D’importans personnages s’y mêlaient sans doute à ces petites gens dont se composaient d’ordinaire ces sortes de cortèges. En parlant d’un tribun du peuple, Memmius Gemellus, celui qui fut le protecteur de Lucrèce, il l’appelle son client.

Ce n’est pas seulement à Rome qu’il avait des cliens et des obligés ; l’on voit par sa correspondance que sa protection s’étendait beaucoup plus loin, et qu’on lui écrivait de tous les côtés pour lui demander quelques services. Les Romains étaient alors répandus dans le monde entier ; après l’avoir conquis, ils s’occupaient à l’exploiter. À la suite des légions, et presque sur leurs pas, une foule d’hommes habiles et entreprenans s’était abattue sur les provinces qu’on venait de soumettre pour y chercher fortune ; ils savaient accommoder leur industrie aux ressources et aux besoins de chaque pays. En Sicile et en Gaule, ils cultivaient de vastes domaines et spéculaient sur les vins et sur les blés ; en Asie, où se trouvaient tant de villes opulentes et obérées, ils se faisaient banquiers, c’est- à-dire qu’ils leur fournissaient par leurs usures un moyen prompt et sûr de se ruiner. En général, ils songeaient à rentrer à Rome dès que leur fortune serait faite, et pour y revenir plus tôt ils cherchaient à s’enrichir plus vite. Comme ils étaient campés et non vraiment établis dans les pays vaincus, qu’ils s’y trouvaient sans affection ; et sans racines, ils les traitaient sans miséricorde et s’y faisaient détester. Souvent on les poursuivait devant les tribunaux, et ils avaient grand besoin d’être bien défendus. Aussi cherchaient-ils à se procurer l’appui des meilleurs avocats, surtout celui de Cicéron, le plus grand orateur de son temps. Ce n’était pas trop de son talent et de son crédit pour les tirer des méchantes affaires où ils s’engageaient.

Si l’on voulait bien connaître l’un de ces grands négocians de Rome, qui, par leur caractère et leur destinée, ressemblaient quelquefois aux spéculateurs d’aujourd’hui, il faudrait lire le discours que Cicéron prononça pour défendre Rabirius Posthumus. Il y raconte toute l’histoire de son client. Cette histoire est piquante, et il n’est pas sans intérêt de la résumer pour savoir ce qu’étaient ces gens d’affaires de Rome qui avaient si souvent recours à son obligeante parole. Rabirius, fils d’un publicain riche et habile, était né avec l’esprit d’entreprise. Il ne s’était pas borné à un seul genre de commerce, car il était de ceux dont Cicéron dit qu’ils connaissaient tous les chemins par où l’argent peut arriver, omnes vias pecuniœ norunt. Il faisait toute sorte d’affaires et avec un égal bonheur ; il entreprenait beaucoup lui-même et s’associait souvent aux entreprises des autres. Il prenait à ferme les impôts publics ; il prêtait aux particuliers, aux provinces et aux rois. Généreux autant que riche, il faisait profiter ses amis de sa fortune. Il créait des emplois pour eux, les intéressait dans ses affaires et leur donnait une part de ses bénéfices. Aussi sa popularité était-elle très grande à Rome ; mais, comme il arrive, sa prospérité le perdit. Il avait prêté beaucoup d’argent au roi d’Égypte Ptolémée Aulète, qui probablement lui payait de bons intérêts. Ce roi s’étant fait chasser par ses sujets, Rabirius fut entraîné à lui faire des avances nouvelles pour rattraper son argent compromis. Il engagea sa fortune et même celle de ses amis pour fournir à ses dépenses ; il défraya les magnificences du cortège royal quand Ptolémée vint à Rome demander l’appui du sénat, et, ce qui dut lui coûter plus cher encore, il lui donna les moyens de gagner les sénateurs les plus influens. L’affaire de Ptolémée paraissait sûre. Comme on espérait beaucoup de la reconnaissance du roi, les personnages les plus importans se disputaient l’honneur ou plutôt le profit de le rétablir. Lentulus, alors proconsul de Cilicie, prétendait qu’on ne pouvait pas le lui refuser ; mais en même temps Pompée, qui recevait le jeune prince dans sa maison d’Albe, le réclamait pour lui. Ces rivalités firent tout manquer. Les intérêts opposés se contrarièrent, et, pour ne pas faire de jaloux en laissant quelqu’un profiter de cette heureuse occasion, le sénat ne voulut l’accorder à personne. On dit qu’alors Rabirius, qui connaissait bien les Romains, donna au roi le conseil hardi de s’adresser à l’un de ces aventuriers dont Rome était pleine, et qui ne reculaient devant rien pour de l’argent. L’ancien tribun Gabinius gouvernait la Syrie. On lui promît 10,000 talens (55 millions), s’il voulait désobéir ouvertement au décret du sénat. La somme était forte, Gabinius accepta le marché, et ses troupes ramenèrent Ptolémée dans Alexandrie.

Dès que Rabirius le sut rétabli, il s’empressa de venir le retrouver. Pour être plus sûr de rentrer dans ses fonds, il consentit à se faire son intendant-général (diœcetes), ou, comme on dirait aujourd’hui, son ministre des finances. Il prit le manteau grec, au grand scandale des Romains sévères ; il revêtit les insignes de sa charge dans la pensée qu’il ne serait jamais mieux payé que s’il se payait de ses mains. C’est ce qu’il essaya de faire, et il paraît qu’en levant l’argent promis à Gabinius il prenait aussi discrètement de quoi se rembourser lui-même ; mais les peuples qu’on ruinait se plaignirent, et le roi, à qui Rabirius était insupportable depuis qu’il n’avait plus besoin de lui, qui trouvait peut-être le moyen commode pour se débarrasser d’un créancier, le fit jeter en prison, et menaça même sa vie. Rabirius se sauva d’Égypte dès qu’il le put, heureux de n’y laisser que sa fortune. Il ne lui restait plus qu’une ressource. En même temps qu’il administrait les finances du roi, il avait acheté pour son compte des marchandises égyptiennes, du papier, du lin, du verre, et il en avait chargé plusieurs vaisseaux qui débarquèrent avec un certain éclat à Pouzzoles. Le bruit en vint jusqu’à Rome, et, comme on était habitué aux aventures heureuses de Rabirius, la renommée prit plaisir à exagérer le nombre des vaisseaux et la valeur du chargement. On disait même tout bas que parmi ces navires il y en avait un plus petit qu’on ne montrait pas, sans doute parce qu’il était plein d’or et d’objets précieux. Malheureusement pour Rabirius il n’y avait rien de vrai dans tous ces récits. Le petit navire n’existait que dans l’imagination des nouvellistes, et, les marchandises que portaient les autres s’étant mal vendues, il fut tout à fait ruiné. Sa catastrophe fit sensation à Rome, et l’on s’en occupa toute une saison. Les amis qu’il avait si généreusement obligés l’abandonnèrent ; l’opinion publique, qui lui avait été jusque-là si favorable, se déchaîna contre lui. Les plus indulgens l’appelaient un sot, les plus emportés l’accusaient de feindre la misère et de soustraire à ses créanciers une partie de sa fortune. Il est certain cependant qu’il n’avait plus rien et qu’il ne vivait que des libéralités de César, un de ceux en petit nombre qui lui restèrent fidèles dans son malheur. Cicéron non plus ne l’oublia pas. Il se souvint qu’à l’époque de son exil Rabirius avait mis sa fortune à sa disposition et payé des hommes pour l’accompagner. Aussi s’empressa-t-il de plaider pour lui quand on voulut l’envelopper dans le procès de Gabinius, et il parvint au moins à lui conserver l’honneur et la liberté.

Il manque un trait à cette peinture. Cicéron nous dit, dans son discours, que Rabirius était médiocrement savant. Il avait tant fait de choses en sa vie qu’il n’avait pas eu le temps de songer à s’instruire ; mais ce n’était pas l’ordinaire : on sait que beaucoup de ses collègues, malgré leurs occupations peu littéraires, n’en étaient pas moins des gens spirituels et lettrés. Cicéron, en recommandant à Sulpitius un négociant de Thespies, ajoutait : « Il a du goût pour nos études. » Il regardait Curius de Patras comme un de ceux qui avaient le mieux conservé le tour de l’ancienne plaisanterie romaine. « Hâtez-vous de revenir à Rome, lui écrivait-il, de peur que la graine de l’urbanité ne se perde. » C’étaient des gens d’esprit aussi, des hommes du meilleur monde que ces chevaliers qui se réunissaient en compagnies puissantes et prenaient à ferme les impôts publics. Cicéron, qui était sorti de leurs rangs, avait des relations presque avec tous ; mais il semble qu’il était particulièrement lié avec la compagnie qui avait la ferme des pâturages de l’Asie, et il dit qu’elle s’était mise sous sa protection.

Cette protection s’étendait aussi sur des gens qui n’étaient pas Romains de naissance. Les étrangers, on le comprend, regardaient comme un grand honneur et une grande sûreté pour eux d’être en rapport de quelque manière avec un personnage illustre de Rome. Ils ne pouvaient pas être ses cliens, ils souhaitaient de devenir ses hôtes. En un temps où il y avait si peu d’hôtelleries convenables dans les pays qu’on traversait, il fallait bien, quand on voulait voyager, se pourvoir d’amis complaisans qui consentissent à vous recevoir. En Italie, les gens riches achetaient de petites maisons où ils passaient la nuit sur toutes les routes qu’ils avaient coutume de parcourir ; mais ailleurs on voyageait d’un hôte à l’autre. C’était souvent une lourde charge que d’héberger ainsi un riche Romain. Il avait toujours avec lui un grand équipage. Cicéron nous dit qu’il avait rencontré dans le fond de l’Asie P. Vedius « avec deux chariots, une voiture, une litière, des chevaux, de nombreux esclaves, et de plus un singe sur un petit char et une quantité d’ânes sauvages. » Vedius n’était qu’un Romain assez obscur. Qu’on juge de la suite que traînaient après eux un proconsul, un préteur, quand ils allaient prendre possession de leur province ! Cependant, quoique leur passage épuisât la maison qui les recevait, on briguait cet honneur ruineux, parce qu’on trouvait mille avantages à s’assurer leur appui. Cicéron avait des hôtes dans toutes les grandes villes de la Grèce et de l’Asie, et c’étaient presque toujours les premiers citoyens. Des rois eux-mêmes, comme Dejotarus et Ariobarzane, s’honoraient de ce titre. Des villes importantes, Volaterra, Atella, Sparte, Paphos, réclamaient à chaque instant sa protection et la payaient par des honneurs publics. Il comptait des provinces entières, presque des nations, dans sa clientèle, et depuis l’affaire de Verrès, par exemple, il était le défenseur et le patron de la Sicile. Cet usage survécut à la république, et au temps de Tacite les orateurs en renom avaient encore parmi leurs cliens des provinces et des royaumes. C’était la seule grandeur qui restât à l’éloquence.

Il me semble que ces détails achèvent de nous faire connaître ce qu’était la vie d’un personnage important de cette époque. Tant qu’on se contente d’étudier les quelques personnes qui composent ce qu’on appelle aujourd’hui sa famille, et qu’on ne le voit qu’entre sa femme et ses enfans, son existence ressemble assez à la nôtre. Les sentimens qui sont le fond de la nature humaine n’ont pas changé, et ils amènent toujours à peu près les mêmes conséquences. Les soucis qui troublaient le foyer de Cicéron, ses joies et ses malheurs ne nous sont pas inconnus ; mais dès qu’on sort de ce cercle borné, quand on replace le Romain parmi la foule de ses serviteurs et de ses familiers, les différences entre cette société et la nôtre se montrent. Aujourd’hui la vie est devenue plus unie et plus simple. Nous n’avons plus ces richesses immenses, ni ces vastes relations, ni cette multitude de gens attachés à notre fortune. Ce que nous appelons un grand train de maison aurait à peine suffi à l’un de ces commis de traitans qui allaient recueillir l’impôt public dans quelque ville de province. Un grand seigneur ou même un riche chevalier romain ne se contentait point de si peu. Quand on songe à ces nations d’esclaves qu’ils entassaient dans leurs maisons et dans leurs terres, à ces affranchis qui formaient une sorte de cour autour d’eux, à cette multitude de cliens qui encombraient les rues de Rome par lesquelles ils passaient, à ces hôtes qu’ils avaient dans le monde entier, à ces villes et à ces royaumes qui imploraient leur protection, on s’explique mieux l’autorité de leur parole, la fierté de leur attitude, l’ampleur de leur éloquence, la gravité de leur maintien, le sentiment de leur importance personnelle qu’ils mettaient dans toutes leurs actions et tous leurs discours. C’est en cela surtout que la lecture des lettres de Cicéron nous rend un grand service. En nous donnant quelque idée de ces grandes existences que nous ne connaissons plus, elles nous font mieux comprendre la société de ce temps.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez sur la vie publique de Cicéron la Revue du 15 janvier.
  2. Les choses n’étaient pas changées au temps où Cicéron fut consul. Nous voyons que son frère, dans la lettre qu’il lui adresse alors, dit qu’il y a dans Rome peu de chevaliers, pauci équités, c’est-à-dire peu de gens possédant plus de 80,000 francs.
  3. Sa villa de Tusculum notamment lui avait coûté très cher. Ce qui prouve qu’elle devait avoir une très grande valeur, c’est qu’à son retour de l’exil le sénat lui alloua 500,000 sesterces (100,000 francs) pour réparer les dommages qu’elle avait soufferts pendant son absence, et qu’il trouva qu’on était loin de lui avoir donné assez.
  4. Il n’est pas probable que Cîcéron ait fait tort à ses créanciers comme Milon, qui ne leur donna que 4 pour 100. Au moment de quitter Rome, après la mort de César, Cicéron écrivait à Atticus que l’argent qu’on lui devait suffirait à payer les dettes qu’il avait fuites ; mais comme en ce moment l’argent était rare et comme les débiteurs se faisaient prier, il lui donnait l’ordre de vendre ses biens, s’il en était besoin, et il ajoutait : « Ne consultez là-dessus que ma réputation. »
  5. Cependant Virgile, toujours fidèle aux anciennes traditions, place dans le Tartare le patron qui a trompé son client à côté du fils qui a frappé son père.