Cœur de panthère/Trop tard !

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A. Degorce-Cadot (p. 158-167).

CHAPITRE IX

TROP TARD !


Le cœur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d’orgueil, d’espérance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec ardeur. Tout son sang bouillonnait d’impatience lorsqu’il songeait au but de son expédition.

Sa femme ! son enfant ! tout ce qu’il aimait au monde attendaient son arrivée !…

Jamais pareille angoisse n’avait atteint son âme : jusqu’alors sa vie avait coulé douce et calme, pleine de jours heureux ; son ciel avait toujours été sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l’idée même d’un désastre n’avait jamais effleuré l’esprit du jeune officier.

Manonie, sa bien-aimée Manonie, enlevée au milieu du Fort !… c’était là un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais l’adversité trempe les âmes fermes ; Marshall se sentit devenir d’acier et de bronze ; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.

Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette campagne aventureuse comme à une fête. Le galop rapide des chevaux ferraillait avec les cailloux aigus ; c’était une sorte de prélude au cliquetis de la bataille qui allait s’engager.

Deux fois leur guide, le brave Oakley, prétendit avoir aperçu des Sauvages sur les Collines Noires ; chaque fois on avait fait halte et on avait minutieusement fouillé tous les alentours. Ces recherches avaient été infructueuses, et ce n’aurait été que demi-mal, si elles n’avaient pas apporté dans la marche un ralentissement qui devait avoir le funeste résultat qu’on vient de voir. Effectivement, si le détachement avait couru sans s’arrêter jusqu’à Sweet-Water, la partie était gagnée pour Marshall.

— Je n’aperçois aucune trace des Sauvages, dit tout à coup ce dernier ; et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres ! si nous ne parvenons pas à leur couper les devants, qu’en résultera-t-il ?

— Ma foi ! capitaine, répondit Oakley, je pense qu’il faudra se battre, et rudement.

— Nous serons peut-être forcés de les attaquer dans les défilés de Devil’s Gate, je suppose.

— Précisément !

— Ah ! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile, incertaine même.

— Je croyais que les soldats n’avaient pas peur ! répliqua dédaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.

Je crois, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade, riposta Marshall d’un ton sec ; peu m’importe de servir de boulet à un canon pourvu que j’arrive au milieu de ces damnés Sauvages. Mais je ne veux pas mener tous ces braves gens à une boucherie pour satisfaire un intérêt de vengeance personnelle. Certes ! tant d’existences sont trop précieuses pour en faire si bon marché ! Si les choses se présentent mal ; s’il faut tenter quelqu’entreprise désespérée, eh bien ! je la tenterai seul.

— Non ! oh ! mais non ! de par tous les diables !

— Vraiment ! Et alors, quelle est votre idée, M. Oakley ?

— Jack Oakley, sir, s’il vous plaît ; la voici, mon idée : si vous allez parmi les Indiens, vous n’irez pas seul, je vous l’affirme.

— Et qui m’en empêchera ?

— Un homme de ma taille, tout juste ; ni plus petit ni plus grand.

— Vous ?… vous m’en empêcherez ?

— Moi-même, Votre Honneur, sans mentir.

— Je vous comprends, brave Jack ! murmura Marshall plus ému qu’il ne voulait le paraître ; vous voulez partager le danger avec moi. Mais, souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille ; vous devez vous conserver pour elles.

— Eh ! je ne fais pas autre chose qu’y penser tout le temps ; c’est précisément le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont en sûreté chez le Père John. Seigneur ! si elles n’y étaient plus… je ne sais ce que je deviendrais !… Oui, je deviendrais enragé s’il arrivait malheur à la vieille femme et à Molly !

— N’avez-vous aucune crainte pour leur sûreté pendant votre absence ?

— Oh ! Dieu vous bénisse ! non assurément ; pas un seul rouge ne voudrait s’approcher de ce qui appartient au vieux John.

— Pour quelle raison ?

— Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels ; car il est toujours en méditations et en prières, les yeux tournés vers le ciel, comme s’il faisait la conversation avec quelqu’un là-haut : les Indiens le redoutent et le considèrent comme un sorcier. Çà n’empêche pas le vieux bonhomme d’être rude, après tout ! Seigneur ! j’ai cru l’autre jour qu’il m’avait brisé les os à la douzaine.

— Vous avez eu une querelle avec lui ?

— Oh ! c’était un badinage. J’étais d’avis qu’il ne pourrait pas me bousculer ; alors, nous avons essayé nos forces, vous savez. — Mille carabines ! il m’a lancé à plus de quarante pieds en l’air… J’ai cru que je ne retomberais jamais ! Ensuite, lorsque j’ai touché terre, j’ai fait un tel pouf que mon corps a failli éclater en deux morceaux. C’est tout de même drôle que nous n’ayons reçu aucune nouvelle. Vous pouvez être certain qu’il est aux trousses de Wontum, et rudement j’ose le dire.

— Ne m’avez-vous pas dit que Quindaro était aussi sur la piste des Sauvages ?

— Oui ; s’ils viennent à se rencontrer avec le vieux, j’ai idée qu’il en résultera quelque chose de bon.

Le pauvre Oakley ne se doutait guère qu’au moment même où il parlait, sa femme était couchée, à quelques pas de lui, ensanglantée, morte sur le théâtre du massacre ; que sa fille était emmenée prisonnière ; que Wontum venait de remporter un éclatant triomphe !

— S’ils sont ici, il est étrange qu’ils ne nous aient pas vus encore, dit Marshall ; car, de la cabane, ils découvrent parfaitement toute la vallée.

— C’est étrange, en effet, répéta l’honnête Jack comme un écho :

Et son visage se couvrit d’une pâleur inquiète.

Ils arrivaient à la dernière colline, but de leur voyage : Oakley descendit de cheval afin de la gravir à pied. Bientôt ils atteignirent le petit plateau sur lequel était situé la hutte de l’ermite.

Là, Oakley se trouva vis-à-vis du corps inanimé de sa femme. Cette vue produisit sur lui l’effet d’un coup de foudre : il demeura pendant quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et hagards, les lèvres pâles et frissonnantes, en homme qui va mourir : puis il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dépouille froide et sanglante pour l’embrasser convulsivement.

Marshall s’approcha de lui et chercha à le relever : le malheureux retomba inerte sur le sol ; on eut pu le croire mort. Des secours empressés le ranimèrent ; mais il ne revint à lui que pour se tordre dans les transports d’une douleur frénétique. Un moment, Marshall craignit de le voir devenir fou.

— Les Sauvages viennent seulement de s’éloigner, dit le jeune officier lorsqu’il le vit un peu plus calme : ce meurtre a été commis il y a peu d’instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons ! Oakley, mon ami, du courage ! C’est le moment d’être fort ! voici seulement que notre tâche commence.

Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui des yeux égarés : puis il appela plusieurs fois sa fille d’une voix stridente. N’ayant reçu aucune réponse, il se mit à fouiller les alentours. Enfin il renonça à cette recherche inutile, et dit à Marshall :

— Les Sauvages étaient au nombre de plus de soixante : Wontum était parmi eux ; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l’Ermite se trouvaient là également ; les traces sont apparentes et indubitables.

— Cela paraît évident, répondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnaître s’il y a des vestiges de femmes ?

— Très-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly. Voici d’autres empreintes encore plus petites et délicates.

— N’y en a-t-il pas là qui ressemblent à celles d’un enfant ?

— Oui : les mêmes se retrouvent à la porte de la cabane.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Marshall en serrant les poings, ce sont les pieds de mon petit Harry. Malédiction ! quelle route ont prise les Sauvages ; dites-moi Oakley… ?

Par-dessus les montagnes, du côté de Devil’s Gate.

— Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-être une heure d’avance sur nous ; d’ailleurs, nos chevaux sont incapables de franchir ces rocailles aigües. Repassons par la vallée et courons aux cavernes où se rendent les Pawnies : c’est notre seule ressource.

— Elle est cruellement dangereuse, mais n’importe, allons !

Oakley et Marshall transportèrent pieusement dans la cabane le corps de la vieille femme ; ensuite ils revinrent vers le détachement qui les attendait au pied de la colline.

En apprenant le nouveau désastre qui venait d’être constaté, les soldats firent entendre de terribles imprécations ; chacun jura d’infliger une punition exemplaire à ces hordes altérées de sang, et l’ardeur pour marcher en avant devint telle que Marshall fût obligé de les retenir.

On partit en grande hâte ; on traversa la Platte et l’on remonta à la vallée de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence qu’avant le soir le corps expéditionnaire fut arrivé aux défilés rocheux où était le quartier général des Sauvages.

Mais, comme leur situation était tellement forte qu’une attaque devenait extrêmement périlleuse, on fit halte pour tenir conseil.