Cœurs en folie/08

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Éditions Prima (Collection gauloise ; no 10p. 47-56).

viii

En flagrant délit


Ainsi que l’avait prévu Me Robert, dès qu’il eût entraîné maître Honoré avec lui sous le fallacieux prétexte de lui offrir à boire, dame Jeanne avait quitté le petit lit de fer, et, descendant derrière les deux hommes, avait regagné ses appartements.

Adèle, il faut le dire, était plongée dans un profond sommeil. Nous l’avons laissée, après le départ du notaire, encore sous l’impression de l’aventure qui lui était survenue. Elle en avait pris finalement son parti et s’était endormie, se sentant très lasse.

Aussi sa patronne eut-elle assez de mal à la réveiller.

Elle y parvint cependant et lui dit :

— Vite ! Dépêche-toi de regagner ta chambre !

— Monsieur est venu ?

— Non. Il n’est pas venu… ou du moins si… mais je ne lui ai pas ouvert.

— Cependant, Madame m’avait dit…

— Sans doute… mais il s’est passé des choses imprévues… Enfin, remonte vite dans ta chambre, car j’ai peur qu’il vienne ici, et s’il te trouvait là, je ne saurais que lui dire…

— Mais s’il me questionne demain…

— S’il te questionne… dis que tu ne sais pas… Enfin, lorsque la nuit sera passée, je t’expliquerai.

Et sur ces mots, Adèle, intriguée, quitta dame Jeanne.

Celle-ci avait bien eu l’envie de mettre la servante au courant, mais c’était lui confier son secret, et elle ne le voulait pas. Au dernier moment, elle s’était dit qu’elle consulterait le notaire pour savoir comment s’était terminé entre les deux hommes l’entretien commencé de si étrange façon sur le seuil de la chambre d’Adèle.

L’hôtelier, revoyant son épouse bien endormie, et ne se méfiant de rien, était arrivé sur le palier où était la chambre d’Adèle. Il se trouvait de nouveau devant cette porte toujours fermée, et qu’il comptait bien cette fois ouvrir afin de prendre sur le notaire une revanche qu’il estimait lui être bien due.

Il frappa d’abord un coup discret.

La servante venait à peine de se coucher. Elle avait trouvé en effet, son lit entièrement bouleversé.

Cela lui donna à réfléchir.

— Vraiment, ne peut-elle s’empêcher de penser, Madame m’a bien dit qu’elle avait laissé maître Honoré à la porte, mais je croirais plutôt que son époux et elle se sont réconciliés au grand dam de mon sommier.

Il ne lui venait pas à l’idée que le notaire fût venu rejoindre dame Jeanne après l’avoir quittée. Elle était trop novice en amour pour supposer un homme capable de tels exploits.

Aussi, sans chercher davantage à pénétrer cette énigme, avait-elle remis sa couche en état afin de terminer la nuit commencée dans la chambre de sa patronne, et déjà


Encore ! s’écria la servante (page 52).

interrompue deux fois, la première par Me Robert, la seconde par l’hôtelière pour venir reprendre sa place.

Le coup frappé à la porte la surprit.

— Ah bien ! dit-elle… Je ne dormirai donc pas aujourd’hui tout mon saoul.

Et ce fut avec mauvaise humeur qu’elle interrogea :

— Qui va là ?

L’hôtelier allait se nommer, mais il crut habile d’user de ruse.

— Cette rouée, pensa-t-il, a accueilli le notaire après m’avoir repoussé. Si elle se doute que c’est moi, elle est capable de ne pas m’ouvrir. Ma foi tant pis, faisons comme si c’était son amant de tout à l’heure qui revenait la trouver.

— Tu le demandes ! fit-il en déguisant sa voix. N’attendais-tu pas mon retour… Tu peux m’ouvrir sans crainte. Maître Honoré est parti… C’est moi, Robert !…

L’hôtelier avait cru bon de préciser ainsi, se disant que le nom de Robert serait le « sésame ouvre-toi » qui lui donnerait accès auprès de la servante.

Celle-ci n’en fut que plus étonnée.

— Comment, dit-elle, c’est encore vous !…

À travers la porte, l’hôtelier répondit :

— Eh oui ! Qui veux-tu que ce soit ?…

Adèle commençait à entrevoir vaguement la vérité. Nous disons vaguement, car elle n’était pas bien certaine s’il fallait croire que le notaire était venu retrouver dame Jeanne dans sa chambre ou s’il venait seulement pour goûter de nouveau avec elle-même le plaisir d’amour.

Elle hésitait encore à ouvrir, mais la curiosité l’emporta.

— S’il m’a vraiment trompé déjà avec dame Jeanne, je le renverrai à sa maîtresse.

— Ah ! dit-elle, vous vous méprenez si vous croyez retrouver ici dame Jeanne. Elle est maintenant dans sa chambre.

Cette phrase, prononcée à travers la porte, causa à maître Honoré une grande stupéfaction.

— Que chante-t-elle là ? se dit-il.

Mais, ne pouvant suspecter la fidélité de son épouse, il ajouta toujours en lui-même :

— A-t-elle donc deviné mon subterfuge ?

Et il répondit, s’essayant à contrefaire davantage sa voix :

— Voyons, Adèle… Puisque je te dis que c’est moi, Robert… Ouvre, vite. Je brûle de reprendre l’entretien interrompu par ton maître.

Décidément, ce dialogie bizarre de chaque côté d’une porte fermée, devenait de plus en plus intéressant.

— Vous me guettiez donc, fit-elle, pour savoir que j’étais remontée dans ma chambre et que j’avais de nouveau changé de lit… Allons, je vais vous ouvrir.

— Que parle-t-elle d’avoir changé de lit ? Je n’y comprends plus rien, se disait l’hôtelier.

Et de fait tout cela devenait pour lui très mystérieux.

Plus que jamais il était pressé de voir la porte s’ouvrir. Et il cria à travers l’huis.

— Alors, dépêche-toi. J’ai hâte d’être de nouveau auprès de toi.

— J’ouvre, mais il faudra m’expliquer…

Et la servante ouvrit, convaincue qu’elle allait voir apparaître le notaire et toute prête déjà à faire à son premier amant une première scène de jalousie.

On juge de son étonnement en voyant pénétrer chez elle maître Honoré… Elle faillit en laisser choir la lampe qu’elle tenait à la main.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle… Qu’ai-je fait ?… Qu’ai-je dit ?…

On ne peut exiger d’une simple servante d’hôtel un esprit d’à-propos comme d’une grande dame, surtout lorsqu’elle a passé dans la même nuit par tant d’émotions diverses.

La pauvre Adèle se rendait compte qu’elle avait laissé échapper des paroles qui n’eussent pas dû sortir de ses lèvres. Et, ainsi qu’il arrive toujours en pareil cas, en voulant les rattraper, elle aggravait encore la maladresse qu’elle avait innocemment commise.

Heureusement, maître Honoré n’avait pas l’intelligence assez déliée pour saisir tout de suite de quoi il s’agissait.

Il devinait un mystère, une chose louche, mais ne supposait pas encore qu’il pût s’agir d’une trahison de dame Jeanne.

— Ah ! fit-il. Tu t’y es laissé prendre, ma belle !… Tu croyais bien voir entrer ton galant notaire !… Il a regagné sa chambre et n’est plus là, comme tout à l’heure, pour m’interdire l’accès et me reconduire sans que j’aie pu arriver jusqu’à toi…

« Et maintenant, vas-tu me dire pourquoi tu accueilles si aimablement mes clients, alors que tu fais avec moi tant de manières ?

« Il me semble pourtant que je vaux bien ce notaire du diable qui est venu, ce soir profiter de la porte que je t’avais demandé de laisser ouverte…

Cette fois, Adèle comprenait. Maître Honoré lui avait trop bien mis les points sur les i pour qu’elle ne se rendit pas compte de ce qui s’était passé pendant qu’elle dormait dans le lit de Mme Jeanne…

Elle ne soufflait plus mot, mais ressentait une grande rancune à l’égard de sa patronne. Elle était presque disposée à se venger d’elle en accordant à Maître Honoré ce qu’il venait chercher. Pourtant, elle ne se soumit pas. Elle se disait vaguement que si elle cédait, elle ne pourrait plus se refuser aux caprices de l’hôtelier, et, plus elle le considérait, moins elle se sentait de penchant vers ce homme qui n’avait rien de plaisant et réellement, était beaucoup moins séduisant que le notaire avec lequel — quoique contre son gré et par surprise — la jeune servante avait la nuit même sacrifié son innocence.

Quant à l’hôtelier, il se faisait de plus en plus pressant :

— Tu m’expliqueras tout à l’heure, disait-il, ce qui signifiaient les discours incohérents que tu me tenais tandis que je me morfondais devant la porte de ta chambre. Il y a temps pour tout. En ce moment, ma belle, je te trouve jolie et n’ai d’autre désir que te prouver que je sais, aussi bien que maître Robert, satisfaire les femmes.

Maître Honoré ne se contentait pas de parler. Il joignait à ses déclarations des gestes sur lesquels il n’y avait pas à se tromper.

Déjà il poussait Adèle vers le petit lit qu’elle avait eu tant de peine à remettre en ordre.

Il se mit à rire, d’un rire gras et égrillard, disant :

— Je ne sais si vous avez tout à l’heure, changé de lit avec le notaire, mais celui-ci me convient parfaitement.

Adèle essayait vainement de lui échapper. Elle était fort en peine de résister et s’apprêtait au sacrifice, lorsque des coups précipités furent frappés à la porte.

— Encore, s’écria la servante, mais tout le monde s’est donc donné rendez-vous chez moi cette nuit !

Ce contre-temps rendit l’hôtelier amoureux de fort méchante humeur. C’était échouer au port. Il ne douta pas une seconde que ce fut le notaire qui revenait et il dit à Adèle :

— N’ouvre pas cette fois. C’est bien à son tour de ne pas entrer.

Et, comme on frappait de nouveau, il crut spirituel de répondre lui-même, et de répéter à l’intrus la phrase par laquelle Me Robert l’avait lui-même accueilli :

— Je suis désolé, cher ami, autant que vous tout à l’heure mais, comme vous me le disiez si bien vous-même, il ne saurait y avoir place pour nous deux dans cette chambre…

Une voix de femme, une voix courroucée lui répondit :

— Je vais vous apprendre, moi, à débaucher mes servantes !

— Madame Jeanne ! s’écria Adèle.

Et sans réfléchir, heureuse de cette intervention qui la sauvait, elle bondit vers la porte et l’ouvrit elle-même à sa patronne qui se précipita dans la pièce.

L’épouse de maître Honoré avait suivi son mari, mais elle était restée à l’étage inférieur, attendant que s’ouvrit la porte de la chambre d’Adèle. Elle voulait surprendre le coupable de façon telle qu’il ne put protester ni ergoter sur les motifs qui l’avaient attiré auprès de la domestique.

Dame Jeanne entendait profiter complètement de l’avantage qu’elle avait sur son infidèle époux.

Celui-ci pourtant se ressaisit. Après tout, il ne s’était encore rien passé entre lui et Adèle et il était fort de son droit ; il n’avait à se reprocher aucune infidélité conjugale.

Aussi résolut-il de tenir tête à l’orage, et comme sa femme s’avançait, menaçante, vers lui, il l’accueillit par ces mots :

— Et qui te dit que j’ai débauché cette fille ? Elle n’a pas besoin de moi pour cela, je te l’assure.

Mais dame Jeanne ne se laissait pas démonter facilement.

— Tu n’auras pas le front de nier quand je te trouve dans sa chambre.

— Et qu’est-ce que cela prouve ?

— Comment ?… Qu’est-ce que cela prouve ? Que faut-il de plus pour être pris en flagrant délit ?

— Avant de te fâcher, laisse-moi t’expliquer au moins.

L’épouse indignée calma un moment sa fureur pour demander d’un ton narquois :

— Je serai curieuse, en effet, de savoir quelle explication tu pourrais donner de ta présence ici à cette heure indue.

— J’ai entendu du bruit dans la chambre d’Adèle. Je suis monté, il y a une demi-heure à peine, et sais-tu qui j’y ai trouvé, en conversation amoureuse avec notre servante ? Me Robert… Oui, cette fille à présent, attire les voyageurs chez elle. Crois-tu que ce soit pour faire une bonne réputation à notre maison ?

— La fable est bien inventée.

— Par exemple. Adèle elle-même, s’il lui reste un peu de franchise, avouera.

— Je n’avoue rien du tout, répartit la servante. Je n’étais pas, il y a une demi-heure, dans cette chambre avec Me Robert… C’est vous qui…

— Quelle effrontée ! Je les ai surpris tous deux et si je suis revenu, c’est pour dire à Adèle ma façon de penser, et lui signifier qu’elle ait à quitter aujourd’hui même l’hôtel des Gais Lurons.

— Je ne veux pas être renvoyée pour une faute que je n’ai pas commise !

Ayant ainsi protesté, la servante se tourna vers sa patronne :

— Madame, vous ne croyez pas cela, n’est-ce pas ?… Et vous ne voudrez pas qu’on me chasse !

Adèle, en même temps, lançait un coup d’œil significatif à dame Jeanne qui comprit que son intérêt était de soutenir la jeune fille.

— Non, dit-elle. Non. Je ne le crois pas…

— Allons trouver Me Robert alors, dit l’hôtelier, lui ne me démentira pas.

— Pensez-vous que je vais réveiller le notaire. Parbleu, il vous soutiendrait par politesse, mais on ne m’en fait pas accroire.

« Cette histoire est trop bien trouvée, mais je n’ai pas la berlue et je sais ce que je sais. Il y a longtemps que je te surveille, traître, et je suis fixée sur toi, car je n’ignore pas que tu méditais de me tromper avec notre servante. Heureusement, elle est honnête et ne t’a pas écouté. Et tu veux maintenant que je la laisse partir pour la remplacer par une autre plus complaisante.

« À d’autres, Monsieur, à d’autres !

— C’est un peu violent ! Elle ne peut pourtant dire qu’il y ait eu quoi que ce soit entre nous.

— Parce que je suis arrivé à temps. Sans quoi j’aurais pu faire une croix sur mon honneur conjugal…

« Tu ferais beaucoup mieux d’avoir une attitude moins cynique et de me demander pardon… Lorsqu’on est pris la main dans le sac, c’est la seul attitude qui convienne…

— La main dans le sac !

— Oui. Oui. Je ne m’en dédis pas. Et tu vas tout de suite redescendre chez toi.

« Je ne ferai pas de scandale, mais tu te soumettras à ce que j’exigerai. Et je vais tout de suite te le faire savoir…

« Pendant cinq jours, je ferai chambre à part… Et je mettrai le verrou pour que tu ne puisses venir me surprendre. Après je verrai si je dois te pardonner. Cela dépendra de ta conduite à mon égard.

Le pauvre hôtelier dut accepter ce châtiment immérité et il quitta, l’oreille basse, la chambre de la servante, se disant qu’il n’avait vraiment pas de chance, et maudissant le notaire cause de tous les contretemps survenus depuis la veille au soir.

Quand à dame Jeanne, elle resta quelques instants encore avec Adèle.

« Pour être bien sûre d’ailleurs, que maître Honoré ne reviendra plus te trouver chez toi, durant ces cinq jours, c’est moi qui coucherai à ta place et toi dans la chambre que tu vas me préparer. De cette façon, s’il prenait fantaisie à mon mari de venir te réclamer, c’est encore sur moi qu’il tomberait.

La servante, qui entendait même ce que sa patronne ne lui disait pas, répondit :

— Sans doute… mais le notaire ?…

— De quoi t’occupes-tu ? Laisse donc, s’il te plaît, Me Robert tranquille.

— Je le laisse aussi. Je ne veux point vous le prendre.

L’hôtelière, à cette répartie, resta interdite. Pourtant, elle reprit bientôt ses esprits :

— Ma fille, dit-elle, tu as vu que tout à l’heure j’ai pris ton parti. Je le prendrai encore et tu pourras compter sur moi, à condition que tu ne sois ni trop curieuse, ni trop indiscrète…

Adèle promit donc de n’être ni curieuse ni indiscrète, malgré la jalousie qu’elle ressentait à ce moment à l’égard de sa patronner. Aussi bien, elle se rendait compte qu’elle avait tout à gagner en faisant le jeu de l’hôtelière, et elle se résigna à accepter l’inévitable, c’est-à-dire à prêter son petit lit de fer à dame Jeanne pour qu’elle pût à son aise tromper maître Honoré.

Même elle commençait à s’apitoyer sur le sort de celui-ci, lequel était si cruellement traité, après avoir été trompé copieusement ainsi que tout le démontrait.

Ce sentiment nouveau éprouvé par Adèle n’était pas sans danger pour l’hôtelière. Mais celle-ci était persuadée que son époux, durant les cinq jours de jeûne qu’elle lui imposait, ne chercherait pas à s’approcher d’elle, et que s’il avait quelques velléités amoureuses, ce serait encore à la servante qu’il en voudrait faire hommage, ce contre quoi son amant saurait bien la prémunir.

Ah ! Ce n’était plus l’épouse fidèle qui se défendait tant la veille encore, contre les entreprises de son compagnon de voyage. Elle avait fait du chemin, dame Jeanne, sur la route de l’adultère, et elle n’entendait nullement retourner en arrière. On sait, d’ailleurs que sur cette route comme sur beaucoup d’autres, il n’y a que le premier pas qui coûte. Or, le premier pas était fait, et maître Honoré était définitivement entré dans la catégorie des maris trompés.