Cahiers du Cercle Proudhon/3-4/Analyses et Critiques

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Collectif
Cahiers du Cercle Proudhoncahiers 3 & 4 (p. 170-175).

ANALYSES ET CRITIQUES

QUELQUES JUGEMENTS DE PROUDHON

Pierre-Joseph Proudhon. Lettres inédites à Gustave Chaudey et à divers Comtois, réunies par Édouard Droz, professeur à l’Université de Besançon.

M. Édouard Droz est un proudhonien fervent que rien de ce qui touche la mémoire du grand socialiste bisontin ne laisse indifférent. Et si l’on peut trouver que la publication qu’il vient de faire de quelques lettres inédites de Proudhon n’ajoute rien à la compréhension de l’œuvre proudhonienne, nous pouvons néanmoins glaner dans ce petit supplément à la Correspondance (le chef-d’œuvre de Proudhon, selon Sainte-Beuve), quelques jugements qui ne pourront que confirmer dans leur appréciation ceux qui pensent quel magnifique critique littéraire Proudhon eût fait, s’il se fut adonné au genre où son ami Sainte-Beuve a excellé par des mérites d’ailleurs bien différents. Voici, par exemple, sur les Misérables (Lettre IX, du dimanche 13 août 1861). « … Est-ce que votre ami Ulbach n’a pas honte de prôner comme il fait les Misérables ? J’ai lu cela. C’est d’un bout à l’autre faux, outré, illogique, dénué de vraisemblance, dépourvu de sensibilité et de vrai sens moral ; des vulgarités, des turpitudes, des balourdises sur lesquelles l’auteur a étendu un style pourpre ; au total, un empoisonnement pour le public. Ces réclames monstres me donnent de la colère, et j’ai presque envie de me faire critique ». Et ceci sur Renan : « Un jour, on siffle Renan ; le lendemain, on l’accable de vivats. Et pourquoi ce revirement subit ? Parce que M. Renan, un peu empêtré de ses succès impériaux, a cru devoir se tirer d’affaire aux dépens de la divinité de J.-C. Pour entrer au Japon, les Hollandais étaient obligés, au siècle dernier, de marcher sur le crucifix. L’action leur paraissait indifférente : ils étaient protestants !… M. Renan a agi de même : je vous déclare que cet homme est pour moi jugé. Ne me parlez pas de ce mielleux renégat ; Renan, sans fortune, a profité pendant sept ans du haut enseignement clérical ; sept ans, il a porté l’habit ecclésiastique, mangeant le pain de l’Église, édifiant ses supérieurs par sa piété ; puis, tout à coup, après avoir reçu les ordres mineurs, se sentant assez fort, il plante là l’Église et vous voyez ce qu’il est devenu ! En 48 et 49, il a écrit dans la Liberté de penser, déclamant contre l’abaissement des caractères, puis, il a passé à la Revue des Deux-Mondes, puis aux Débats. Il a reçu de l’Empereur une mission scientifique qui lui a valu, tous frais payés, 25.000 francs ; il est décoré de la Légion d’honneur ; il a obtenu, sur sa demande, la chaire d’hébreu ; après avoir vu sa popularité ébranlée, il l’a raffermie par une profession d’athéisme faite à propos ; son cours est donc suspendu : qui se soucie de son hébreu ? Mais il est célèbre, riche, en faveur auprès de la démocratie comme auprès du pouvoir ».

Ce qu’il y a de piquant, c’est que ces fragments où les idoles de notre démocratie laïque et anticléricale sont si sévèrement jugées et si bien déshabillées, avaient été supprimés de la Correspondance : M. Droz nous les donne, grâces lui soient rendues ! Nous savions déjà d’ailleurs comment Proudhon appréciait Renan ; il n’y a qu’à lire, dans Jésus et les Origines du Christianisme, les lignes suivantes, non moins suggestives : « Quant aux hommes de l’école de M. Renan, qui bafouent la croyance et insultent à l’esprit révolutionnaire, ils sont nos ennemis à tous. Leur idéalisme n’est que corruption ; c’est la mort du droit, comme de la piété ; c’est le mépris de toute chose divine et humaine, érigé en dogme ; l’égoïsme, empoisonneur obscène et lâche, qui souille de son venin tout ce que les hommes respectent, soit à titre de vérité et de droit, soit à titre d’inspiration et de foi. Dieu et les hommes, la religion et la justice, le Christ et la Révolution, sont également outragés dans ce livre, et ce sera l’éternel opprobre que la fortune dont il a joui ». (p. 96–97).

Que la démocratie anticléricale aille donc, après cela, revendiquer Proudhon pour un des siens : je le conseille vivement à M. Bouglé. Et voici, pour nos autres maîtres du jour, alliés de nos laïques dans leur démolition du patrimoine français : « Qui défend les majorats littéraires ? Un démocrate, M. Renan, un martyr. — Qui soutient la cause du libre échange ? M. Dollfus, le propriétaire du Temps et le Siècle, et la Presse et tutti quanti. Est-ce que vous supposez vraiment que MM. Dollfus et Pelletan me sont plus sympathiques que les Paradol et les Allary ? Le Juif et l’Anglais sont les maîtres en France : qui s’en émeut ? personne. Si un homme avisé osait dire un mot contre les Juifs, on crierait que c’est un attardé du Moyen-Âge, un vieux superstitieux ». Proudhon antisémite ? Eh, bonnes gens, lisez encore ceci, que j’extrais du 5e livre de la Justice (Notes et éclaircissements). « M. About déplore quelque part, s’il m’en souvient, la manière dont les Juifs sont traités à Rome. En cela encore, il a parfaitement raison. Mais, les choses devant rester partout, quant au temporel, ce qu’elles sont, j’avoue que j’aime encore mieux les Juifs dans le ghetto que rois de l’époque. Que le pape emprunte l’argent des Rothschild, s’il veut ; qu’il confie l’exécution de ses chemins de fer à Mirès, soit : mais qu’il les tienne à distance. Le gouvernement du pape, qui, à raison de son spirituel, l’emporte encore sur celui de l’empereur, tomberait immédiatement au-dessous, le jour où la juiverie agioteuse, banquière, usurière et matérialiste, aurait pris racine sur son territoire ». (p.  175).

La démocratie qui a tant reproché à l’Église ses éditions expurgées, ne laisse pas, non plus, on le voit, d’expurger les auteurs, et la Correspondance de Proudhon elle-même a été expurgée. Il ne faut pas nuire en effet aux idoles démocratiques et Proudhon est vraiment trop dénué de la bosse du respect ! Nous n’avons, nous, au Cercle Proudhon, aucune susceptibilité démocratique à ménager, et c’est avec plaisir que nous livrons à la curiosité maligne de nos lecteurs ces jugements de Proudhon sur V. Hugo, Renan et la juiverie, — jugements sacrifiés sur l’autel de la Raison d’État du régime.

Jean Darville.

Les Idées solidaristes de Proudhon, pas Alfred-Georges Boulen. Paris, Marchal et Godde, édit., 1912.


Comment analyserais-je un livre qui ne contient rien, absolument rien ? Je me contenterai, ses quatre chapitre lus, d’en donner les titres : I. Exposé de la doctrine de M. Bourgeois. La Pente socialiste. II. Exposé de la doctrine de Proudhon. La Pente individualiste. III. Proudhon solidariste. IV. Proudhon antisolidariste.

Je me demande quel intérêt il peut y avoir à démontrer que Proudhon était solidariste, puisqu’il n’était pas solidariste… Une étrange manie fait qu’on veuille s’attacher à des détails, dans l’étude du grand écrivain. Il importe peu que Proudhon ait été, ou non, solidariste, mutuelliste, etc. ; nous devons chercher dans ses écrits une méthode et un esprit : et voilà qui n’intéresse pas la Faculté de Droit, non plus que la Sorbonne ! Rien d’étonnant, dès lors, si les écrivains universitaires se buttent aux contradictions proudhoniennes : aux yeux d’un proudhonien intelligent, entré au cœur de la philosophie du Maître, beaucoup de ces contradictions se résolvent ou s’expliquent, celles qui restent ne sauraient prendre une grande importance. Appliquons-nous aux parties dominantes et vraiment proudhoniennes de l’œuvre : l’apologie de la guerre, la théorie des antagonismes, la théorie de l’être social, la théorie de l’amour et de la famille, la théorie de la propriété. J’ai le droit de dire, à leur seule énumération, que si les écrivains universitaires ne les placent pas au premier rang, c’est, chez eux, non seulement faiblesse d’esprit, mais parti-pris de ne pas voir. Puisque l’auteur de la « Justice » intéresse ces messieurs, à quand la mention très honorable pour une thèse qu’inspirerait la Faculté de Droit ou la Sorbonne sur « l’Antiféminisme de Proudhon » ?

Le livre de M. Boulen est écrit de façon invraisemblablement grotesque. M. Boulen a des associations intéressantes : « comme le veulent Proudhon et M. Méline… » dit-il. M. Léon Bourgeois et Proudhon sont représentés offrant au propriétaire « un breuvage amer… le premier a enduit de miel les bords de la coupe. Le propriétaire qui boit à cette coupe sent le breuvage devenir de plus en plus amer. Le second a laissé surnager à la surface la partie du liquide la plus détestable. Le propriétaire qui boit à cette seconde coupe, violemment choqué par la première impression, est tout étonné de sentir le breuvage s’adoucir peu à peu. » « Si le trèfle n’occupe pas la terre entière, c’est que d’autres plantes lui ont barré le chemin, c’est que les herbivores s’en sont nourris. Si l’espèce caprine ne s’est pas multipliée à l’infini, c’est que l’homme et les carnivores l’ont consommée. Ainsi, l’ordre peut régner dans la nature, mais il n’est pas le résultat de l’amour… Il y a dépendance entre la production du blé et le nombre des éperviers. Les grains de blé sont dévorés par les vers, le nombre des vers dépend de celui de leurs ennemis, les oiseaux utiles à l’agriculture ; et le nombre de ces derniers dépend aussi de celui de leurs ennemis, les éperviers… L’homme préfère le rossignol qui détruit les insectes à l’épervier qui dévore le rossignol. » « De même que le papillon qui vient d’éclore ne veut plus se recoucher dans sa soie, fuir les fleurs et le soleil, de même l’homme sorti de la communauté ne doit plus vouloir se recoucher dans cette enveloppe… » « Proudhon était… un génie qui pétillait d’idées et qui lançait des étincelles en tous sens. Parmi les étincelles lancées, il y a eu des étincelles de solidarisme. C’est de ces étincelles rassemblées, animées d’un souffle nouveau, que M. Bourgeois fait un soleil qui se lève maintenant et qui doit éclairer toute la morale laïque des siècles prochains. »

Je ne sais pas si M. Boulen est sérieux ; mais nous croyons, nous autres, que ce soleil n’est qu’une vieille chandelle.

Maurice Mayrel.


DÉCLARATIONS DU CERCLE


À propos des incidents qui se sont produits
devant la Bourse du Travail le 30 mars 1912.


Le 3 avril 1912, jour de leur douzième séance de travail, les membres du Cercle ont rédigé et adressé à la presse les déclarations suivantes :


Les syndicalistes et les nationalistes intégraux que groupe le Cercle Proudhon, ayant échangé leurs vues sur les incidents qui ont été provoqués par l’État judéo-républicain, au cours d’une retraite militaire, devant la Bourse du travail, le 30 mars 1912, dénoncent à tous les patriotes et à tous les syndicalistes clairvoyants la manœuvre odieuse qui a été tentée ce jour-là contre la Patrie et contre les classes ouvrières.

On connaît les faits. Au moment où une retraite militaire passait devant la Bourse du travail, un certain nombre de personnes qui accompagnaient la troupe se tournèrent vers l’immeuble des syndicats parisiens, sifflant et huant les syndicalistes.

Le lendemain, la Bataille Syndicaliste, organe quotidien des syndicats français, déclarait que « la Patrie se dresse contre la classe ouvrière ».

C’est tout ce que voulait obtenir la Finance internationale qui règne en France sous le couvert de la démocratie.

La ploutocratie internationale voit s’élever contre elle, dans toute l’Europe, et particulièrement en France, deux mouvements qui tendent à soustraire à sa domination les divers États : le mouvement nationaliste et le mouvement syndicaliste.

Le bluff des retraites et les incidents de la Bourse du Travail nous révèlent le plan que les gouvernements qui servent la ploutocratie ont imaginé pour défendre leurs maîtres. C’est exactement ceci :

Organiser en France une déviation démocratique du réveil patriotique et des mouvements nationalistes ;

Opposer le mouvement syndicaliste au mouvement nationaliste afin que ces deux mouvements entrent en conflit et ne puissent poursuivre, même séparément, même en s’ignorant, leurs fins essentielles qui sont, qu’on le veuille ou non, pour tous deux, la défense et l’organisation des forces vives de ta nation.

La provocation organisée devant la Bourse du Travail est une des premières mesures destinées à assurer l’exécution de ce plan.

Faite dans des conditions volontairement outrageantes, puisque l’on opposait aux arguments des syndicalistes le seul bruit des cuivres et des tambours, elle ne tendait qu’à faire croire, par les incidents qu’elle devait inévitablement engendrer :

Aux syndicalistes :

Que les patriotes sont irréductiblement opposés au syndicalisme ouvrier ;

Aux patriotes :

Que les syndicalistes sont les ennemis irréductibles de la Patrie.

Ce malentendu créé, ou plutôt aggravé, les deux mouvements entraient en lutte directe, et la ploutocratie internationale continuait ses affaires.

Cette manœuvre échouera, parce que nous la dénonçons. Nous, syndicalistes et nationalistes, nous invitons les patriotes et les syndicalistes à retourner leur colère contre le gouvernement qui a essayé de les opposer les uns aux autres et porter leurs coups non contre la Patrie ou contre les Bourses du travail, mais contre l’État démocratique et contre ses maîtres, Juifs et étrangers, qui gouvernent la France et l’exploitent du péristyle de la Bourse.


Les membres du Cercle présents à la séance du 3 avril 1912 :


Jean Darville, Henri Lagrange, Gilbert Maire, René de Mirans, André Pascalon, Georges Valois, O. de Barral, Pierre Galland, Gudin, J.-A. Hernandez, P. Lecœur, Robert Martin, Alain Mellet, E. du Passage, Rogier, Sudre, Jacques Toussaint, Marcel Thibault, R. Wasier.

Ces déclarations ont été publiées par l’Action française dans son numéro du 6 avril. Et, comme nous l’avions prévu, la manœuvre tentée par la ploutocratie a été immédiatement arrêtée. Toute la presse a fait le silence sur nos déclarations. Mais aucun organe conservateur ou révolutionnaire n’a poursuivi la campagne tendant à la guerre civile qui avait été amorcée entre le 30 mars et le 5 avril. C’est le résultat que nous voulions obtenir.