Calcutta

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Calcutta
Revue des Deux Mondes, période initialetome 2 (p. 615-646).


CALCUTTA.




L’embouchure des grands fleuves présente toujours des dangers à la navigation : ici ce sont des roches sous-marines jadis recouvertes d’une épaisse couche de terre balayée par les flots, là des bancs et des grèves chaque année déplacés par les débordemens, tour à tour entraînés et formés de nouveau par les courans et les marées, ailleurs une barre limoneuse qui est comme la ligne de démarcation entre les eaux douces et l’Océan. Grossi par vingt-une rivières considérables qui se gonflent elles-mêmes périodiquement à la saison des pluies, à la fonte des neiges, le Gange, malgré les huit bouches par lesquelles il se jette dans le golfe en arrosant et inondant parfois son delta, roule une si puissante masse d’eau, que son lit, à l’entrée principale, est inégal et capricieux comme celui d’un torrent. Aussi, lorsque, dans une nuit sombre et pluvieuse de juillet, un navire poussé vent arrière par la brise du sud-ouest arrive sur les brasses, sa position n’a rien de rassurant jusqu’à ce qu’il ait à bord le-pilote que lui envoie, dans une chaloupe montée par douze lascars intrépides, l’un des bricks toujours en croisière devant cette côte menaçante. Entre une longue ligne de récifs célèbres par plus d’un naufrage, sur lesquels mugit à marée basse la vague furieuse, et des bancs de sable mêlés de vase sur lesquels le plus gros trois-mâts tournoie et disparaît englouti, le navigateur, battu par les rafales d’un vent lourd et chargé de pluie, inondé par les eaux du ciel et par les lames écumantes, ballotté sur une mer courte et clapoteuse à cause de son peu de profondeur, n’a pour se guider que le plomb de la sonde et les feux éclatans qu’à chaque demi-heure on brûle à la poupe des pontons mouillés, selon la saison, plus ou moins loin du rivage.

Ces feux de Bengale produisent un effet fantastique ; quelquefois ils illuminent soudainement les voiles gonflées d’un grand navire qui disparaît de nouveau comme un fantôme dans les ombres de la nuit, quelquefois, vus de loin, ils ressemblent à une étoile détachée des cieux qui tremble un instant sur le sommet de la vague avant de s’éteindre dans les abîmes de I’Océan. C’est à bord de ces bâtimens stationnaires, exposés à toutes les intempéries de la mousson, aux brûlantes ardeurs d’un soleil tropical, que les apprentis pilotes passent de longues années à s’initier aux caprices du golfe, aux difficultés de ces routes changeantes à travers lesquelles ils doivent un jour guider les vaisseaux.

Quand on a franchi ces brasses périlleuses, le fleuve se déploie non dans la sereine beauté de ses rives, mais dans les effrayantes solitudes de ses Sunderbands avant d’arriver aux belles forêts du Mississipi et de ses affluens, il faut traverser ces prairies mouvantes que le voyageur, tout d’abord désappointé, contemple avec tant d’ennui ; avant de rencontrer les paysages auxquels nous ont accoutumés les oriental annuals et les keepsake, il faut côtoyer l’île de Sagor et des pays d’alluvion inhabitables. Ces Sunderbands (soundarivana, forêts d’arbres soundari, heritiera minor ou robusta) sont une vaste étendue de terrain boisé qui termine le delta du côté de la mer, sur une longueur de cinquante-cinq lieues. Excepté dans la partie qui avoisine immédiatement le grand bras du Gange, les mille ruisseaux et rivières qui forment à travers ces terres désolées un inextricable labyrinthe sont tous salés ; le sol est composé de sable et de terre noire disposés en couches régulières, mais rebelles à toute culture, comme l’ont prouvé les inutiles tentatives auxquelles les planteurs semblent avoir renoncé depuis une trentaine d’années. Ainsi cette plage, que suivent de si près tous les Européens en arrivant au Bengale, est encore de nos jours une solitude déserte, un rivage de mort sur lequel règnent en maîtres les bêtes féroces et particulièrement le tigre.

On sait quelle terreur extraordinaire inspire aux Bengalis ce roi de leurs forêts ; cependant trois classes d’individus s’aventurent parfois dans les Sunderbands le bûcheron, qui aime par instinct à se plonger au plus épais des fourrés, à retourner à la vie sauvage ; l’ascète hindou, que les retraites solitaires et inhabitées invitent à la contemplation, et le faquir musulman, qui, armé de talismans et d’amulettes, croit pouvoir dompter la férocité des tigres. Exaltés par un fanatisme puisé à des sources opposées, ces saints personnages entrent en communication avec la divinité qu’ils servent, la voient en songe, apprennent de sa bouche en quel lieu elle acceptera les prières ou les offrandes. En retour des vivres que leur apporte le bûcheron, ils lui découvrent les endroits où il fera retentir la cognée sans éveiller l’hôte terrible de ces bois. Le roucoulement de la tourterelle perchée sur les arbres voisins, le cri du paon qui court dans les sentiers frayés autour de la hutte, le vol fantasque des perroquets qui semblent rire en traversant les airs, l’aspect d’une nature tranquille augmente encore la sécurité de ces hommes retirés du monde ; dans la gazelle timide qui fuit à peine devant eux, dans les troupes de singes gambadant à la cime des arbres, ils voient, ceux-ci des créatures soumises à la puissance du talisman, ceux-là des esprits de la forêt, des êtres comme eux, qui reprendront un jour la forme humaine, et ils vivent dans ces illusions jusqu’à ce qu’ils s’éveillent de leur rêve entre les griffes d’un tigre. D’ailleurs, parvînt-on à purger cette partie basse du delta des bêtes féroces et des hideux reptiles qui l’infestent, l’insalubrité d’une plage tour à tour inondée et brûlée par le soleil la rendrait inhabitable encore.

Cependant, au bruit sourd de la lame retombant sur elle-même succède le mugissement plus sonore de la vague battant la rive. On voit la terre de chaque côté, on flotte sur le fleuve. Une barque allongée s’accroche à la poupe du navire, une douzaine de Bengalis sautent à bord, saluant à la ronde, se prosternant devant tous les Européens, capitaine ou passagers, groupés derrière le grand mât. Ce sont des matelots supplémentaires dont l’équipage harassé a grand besoin ; les vieux marins poussent familièrement par l’épaule et distribuent à leurs postes ces humbles Hindous, qui leur obéissent comme à des supérieurs ; le mousse ouvre de grands yeux, et, se rappelant les récits entendus sur le gaillard d’avant pendant les nuits de calme sous la ligne, il comprend qu’il a touché ce fabuleux pays où il se promènera lui-même à terre dans un palanquin porté par quatre noirs. Le navire se couvre de voiles ; le vent est bon ; la marée favorable ; les dangers sont passés ; le pilote n’a plus cet air grave et soucieux qui se réfléchissait naguère sur tous les visages. D’une voix solennelle, il appelle son domestique, se rase et change de linge, car le pilote du Gange n’a rien de commun avec ceux que de nos port que l’on voit, coiffés du chapeau ciré, vêtus de pantalons goudronnés, affronter dans de petites barques les tempêtes de la Manche, les bourrasques des côtes de Bretagne, ni même avec ceux des État- Unis qui arrivent lestement à bord sur leurs jolies goëlettes, portant habit bleu et breloques sonores, comme les farmers du New-Jersey : arkati saheb (monsieur le pilote) du Bengale est un personnage plus important payé par l’honorable compagnie, et non un mercenaire ; sa calèche l’attend sur le quai de Calcutta ; il est gentleman ; la preuve, c’est qu’il refuse généreusement toute gratification… au-dessous de trois cents francs.

A mesure qu’on avance et quand on a dépassé cette partie si large du fleuve où les deux rives semblent étrangères l’une à l’autre, on rencontre.de grands bateaux plats qui, sortis des petites rivières tributaires du Gange, remontent à la voile vers Calcutta, descendent à l’aviron aidés par le courant. Ce sont des arches immenses habitées, comme les jonques chinoises, par des familles entières, recouvertes d’un toit en galerie comme les cabanes du rivage. Là, tout rappelle encore l’industrie primitive de la contrée ; la voile est faite avec les fibres de l’hibiscus (tiliaceus) qui croît en abondance dans les terrains humides ; un bambou coupé dans le marais et emmanché d’une palette de bois forme les rames ; le pilote, vieux marin barbe blanche, est juché sur une cage de bois d’où il peut voir les dinguis (petites barques) qu’il renverserait au passage. Abrité contre un soleil trop ardent par un parasol en feuilles de palmier, le nautonnier bengali conduit patiemment sa chaloupe, et du haut de son perchoir il distingue par-dessus les digues, ici les champs de riz inondés, là le laboureur qui dirige sa charrue attelée d’un seul buffle. Quand la brise faiblit, quand le flot cesse de lui être favorable, il laisse tomber son ancre de bois, formée de deux madriers pointus, mis en croix et chargés de quelques grosses pierres. Il y a loin de cette paisible navigation aux rapides steamers qui remorquent les grands navires avec le fracas de leurs roues puissantes.

Durant les premières années de l’établissement définitif des Anglais au Bengale, en qualité de maîtres du pays (et la date n’en remonte pas au-delà de 1765), les canaux des Sunderbands, les bouches du Gange, les criques voisines, étaient infestés, comme les grands fleuves de la Chine, par des pirates nommés Dacoits, désormais détruits ainsi que leurs confrères des Antilles, des îles du Cap-Vert et de l’archipel grec. Ces Dacoits formaient une tribu, une caste pareille à celle des Callers ou voleurs du Coromandel, et à la grande corporation des Tugs, dont l’Hindoustan eut à souffrir si long-temps.. Brigands par vocation, par état, par religion même ; ils servaient leurs divinités en détroussant et égorgeant les navigateurs avec une parfaite tranquillité de conscience. Maintenant les bateaux circulent librement sans être armés ; ces pirates exterminés sont un fléau de moins pour les habitans des bords du Gange inférieur, qui n’ont plus qu’un ennemi à combattre, mais un ennemi terrible et indomptable, le climat. C’est malheureusement une loi de notre globe, qu’il faille expier les bienfaits, d’une végétation bénie par les influences maudites d’un air insalubre. Aussi aborde-t-on avec un serrement de cœur ces villages cachés sous les cocotiers, ces cabanes couvertes d’ombre, bâties le long de ruisseaux prêts à déborder, sur lesquels flottent des barques chargées de riz, ces anses si fraîches, ces magnifiques touffes de bambous au feuillage si flexible, ces rizières à demi baignée où le héron se promène en attendant que la perdrix vienne nicher sous les épis mûrs. Quelle moisson fera la mort, dans les derniers mois de sécheresse, parmi les enfans qui vont s’ébattre joyeux sous ces grandes fleurs auxquelles il ne sera pas donné à beaucoup d’entre eux de survivre !

La station la plus importante qu’on dépasse sur le Gange est Diamond-Harbour, où les navires de la compagnie, d’un trop grand tirant d’eau pour remonter jusqu’à Calcutta, débarquaient et embarquaient leurs cargaisons. Ce lieu est encore ce qu’il était alors, l’Eldorado des marins, quelque chose de pareil, moins la poésie, à cette île de délices que Camoens fait sortir des eaux autant pour varier ses stances pompeuses que pour reposer les héros portugais. Le village de Negueli sur le Nil n’a pas plus d’almées que Diamond-Harbour ne compte de bayadères de bas aloi ; elles viennent au-devant des chaloupes qui touchent la rive avec un empressement égal à celui que mettaient les jeunes Otaïtiennes à ramer vers les vaisseaux de Cook. Les bayadères ne rougissent guère de cette partie honteuse de leur profession ; autorisées par les prêtres de Vichnou, bien quelles soient hors caste, ces femmes initiées à la littérature, à la poésie épique de leur pays, étudient sérieusement, dans des livres infâmes, l’art corrupteur qu’elles exercent, tant le paganisme, dans sa complaisance pour les faiblesses humaines, est habile à mettre sous la protection de ses dieux les abus qu’il serait impuissant à combattre.

Plus on approche de la grande ville, et plus les deux rives du fleuve paraissent habitées, couvertes de culture ; on sent que cette population est assise aux bords du Gange, conme au bord d’un grand chemin, pour vivre de ceux qui passent. La plupart des villages échelonnés à droite et à gauche ressemblent aux tavernes qui tentent et invitent le voyageur à l’extrémité des faubourgs ; ce sont des bazars où les laboureurs viennent étaler leurs fruits, les ananas, les limons, les pamplemousses, les mangues, les bananes, tous les produits d’une terre fertile et forte ou l’homme seul parait déchu et languissant. D’autres hameaux appartiennent à des gens moitié agriculteur, moitié marins ; durant la belle saison ils naviguent dans le golfe, de Balassore à Chittagong, du Pegou à Madras ; quand le premier nuage annonce la mousson et ses brises violentes, ils rentrent au gîte, halent sur la prairie leur navires désemparés, bricks et sloops, les rangent symétriquement comme des chariots, et les abandonnent pendant quatre mois aux corbeaux qui nichent sur les hunes. Cette habitude de revenir à la manière des oiseaux au même point, et de désarmer à l’époque des gros tems, commune aux anciens peuples navigateurs de l’Orient, les Arabes, les Persans, les Birmans, les Hindous, les Chinois et les Japonais, n’a-t-elle pas été un obstacle aux voyages de découverte, aux perfectionnemens de l’art nautique, dont ces diverses nations possédaient plus ou moins les élémens essentiels ? ne constate-t-elle pas ce besoin de repos inconnu à l’infatigable Occident, ce quiétisme représenté par la sieste de chaque jour et la morte saison de chaque année ? A bord de la chaloupe qui suit le navire, les Bengalis, pauvres rameurs, vivent avec autant d’ordre, je dirais presque de discipline, que les religieux des couvens les mieux organisés. A huit heures, après les ablutions, chaque marin trouve sur son banc, près de son aviron, le riz éclatant de blancheur dressé sur un plat de cuivre aussi brillant que les caronades d’une corvette. Après le repas, seconde ablution ; le narguilé circule à la ronde, et ce repos est accompagné d’une conversation à laquelle ne se mêlent guère les grossières interjections, les interpellations brutales, si fréquentes dans la bouche des matelots européens.

Sous cette résignation, qui doit être le caractère extérieur d’un peuple divisé par castes, l’Hindou cache un esprit actif, souple persévérant surtout ; voué par sa naissance à une condition dont il ne peut ni ne vent sortir, chaque homme s’efforce au moins de tirer le meilleur parti du métier qu’il exerce. Le navire signalé d’avance par le sémaphore devient immédiatement le point de mire d’une foule de petits industriels qui s’élancent à sa rencontre. En vain dé fend-on l’approche du bord à ces bateaux empressés : ils s’éloignent, mais pour revenir furtivement, et tout à coup un banyan décemment vêtu, coiffé du turban de mousseline blanche, venu on ne sait d’où, tombe debout sur le pont et s’incline devant le capitaine, qu’il a reconnu d’un coup d’œil, en lui offrant ses services. Souvent, pour toute réponse, il reçoit l’ordre de sauter dans sa barque, et sans murmurer il se retire, mais si lentement et avec tant de salams, qu’on l’oublie ; d’ailleurs sa barque est loin, le banyan sait qu’on ne le jettera pas l’eau, et il se cache derrière un canon, dans un groupe de matelots, Une demi-heure se passe ; un second bateau parait, portant écrit sur sa cabine le nom de tous les navires de la même nation qui l’ont employé ; un second banyan se glisse aussi sur la dunette et murmure à l’oreille du capitaine, qui ne l’a pas même aperçu, ces salutaires avis : Défiez-vous de l’autre, c’est un grand voleur !… Quant à moi, vous pouvez voir la preuve de la confiance… Et il récite les noms inscrits sur sa barque, longue kyrielle interrompue par la réapparition du fournisseur calomnié, qui a guetté son rival et sort de sa retraite juste à temps pour donner la réplique.

Presque toujours il arrive que les deux plaideurs se traitent de telle façon qu’ils perdent l’un et l’autre leur procès devant le capitaine, car un troisième bazardier (fournisseur) se présente muni d’une lettre de bienvenue dépêchée par le consignataire, qu’il remet triomphalement avec des fleurs et des fruits, petit cadeau à l’orientale offert en son propre nom. Mais les deux banyans éconduits ont profité du temps pour établir des relations particulières avec les voyageurs et les gens de l’équipage ; lorsque l’ancre tombe devant le quai, ils se mettent en campagne à travers les bazars, laissant la place vide aux tailleurs, aux barbiers, aux marchands de coquillages, de foulards, d’éventails, qui tous trouvent quelque garde-robe à remettre à neuf, quelque menton à raser, quelque naïf badaud à exploiter. Grace à une subdivision infinie de métiers, tout le monde parvient à s’employer, à gagner la poignée de riz qui suffit au sobre habitant de ces contrées.

Avant de nous mêler aux bruits d’une capitale si peuplée, jetons un regard sur les abords des faubourgs, assurément plus attrayans, plus gais surtout que la ville elle-même, sur ces maisons de campagne ou le riche Européen, entouré d’un luxe asiatique, jouit des aises de la vie mieux encore que le nabab qu’il a dépossédé. Les premières lueurs du jour éclairent d’élégans pavillons, isolés au milieu d’un boulingrin, loin de ces grands et beaux arbres qui attireraient trop les moustiques par la fraîcheur de leur feuillage. La cigogne (argala) à tête chauve s’élance des plus hauts toits de la ville, du sommet des pagodes, et vient s’abattre dans les allées de ce jardin silencieux, qu’elle parcourt attentivement d’un pas mesuré, le bec incliné vers le gazon, cherchant sur le sol humide de rosée sa pâture du matin. Le mali (jardinier), après avoir salué les quatre points cardinaux, descend vers le Gange par un large escalier, pour y faire ses ablutions, et s’en va de bosquets en bosquets, côte à côte avec la cigogne familière, cueillir les fleurs qu’il place en bouquets dans les vases de Chine posés sur la table du salon, afin de réjouir l’œil du maître. Les fenêtres s’ouvrent, l’air pur du matin circule dans les chambres spacieuses, et toute la famille éveillée s’empresse de se répandre au dehors avant que le soleil force chacun à rentrer ; il se fait autour des galeries un grand mouvement de serviteurs. La calèche emporte les ladyes, toujours un peu romanesques, vers des sites choisis qu’elles rapporteront un jour en Angleterre, dûment esquissés sur l’album ; les jeunes gens, déjà en selle, s’élancent à travers les chemins au grand trot, car le galop et le pas sont des allures naturelles au cheval trop peu en harmonie avec la raideur du cavalier anglais ; l’enfant de trois ans chevauche au milieu des allées sur un petit poney birman, soutenu par son laquais et sa gouvernante, heureux petit prince que l’on berce et que l’on baigne comme les chahazadas (fils de roi) des contes persans. Quand les maîtres ont pris leur essor, une porte dérobée laisse passer à son tour le dog-boy (le valet de chiens), qui va promener tristement au bout d’un faisceau de cordes une meute variée, depuis le bull-dog, assez courageux pour se battre chaque nuit contre les chakals, jusqu’au roquet, dont le rôle est de débarrasser la maison des rats musqués qui l’infestent. Mais ces instans de trêve que laissent à l’Européen la chaleur et les affaires sont vite écoulés ; le seigneur de cette magnifique villa songe surtout au moment où il la quittera pour retourner dans les brouillards de son île, car on n’habite guère l’Inde par goût, par plaisir, et vers dix heures, tous ces heureux mortels reprennent leurs travaux, reparaissent au comptoir, au conseil, sur le siége du juge, dans le cabinet du gouverneur, pour administrer les cent millions de sujets que la conquête a confiés à leurs soins.

Calcutta occupe le long du Gange un espace de deux lieues, et renfermé avec ses faubourgs une population qu’on peut, sans exagérer, évaluer à plus d’un million, en fixant à six cent mille le nombre des habitans intra muros ; avec les villages adjacens, on aurait le chiffre extraordinaire de deux millions d’individus, réunis sur une étendue de vingt milles, c’est-à-dire moins de sept lieues. En 1717, cette ville monstrueuse était représentée par une forêt très sauvage, très solitaire, éclaircie aux bords du Gange par des mares, de petits lacs, au milieu desquels s’élevaient deux hameaux ; les cabanes, groupées sans ordre comme des tentes, suivant l’inégalité d’un sol marécageux, étaient habitées par des cultivateurs et des bateliers. Dans ces temps-là, Delhi attirait vers l’intérieur toutes les richesses, tous les produits de l’Inde soumise ; quand la capitale de ce vaste empire fut Londres, la population active et industrieuse dut descendre au-devant des nouveaux maîtres. Dès l’an 1517, des navires portugais avaient paru dans le Gange, car ce fut le Portugal qui se chargea, durant tout le XVIe siècle, de préparer les voies à l’Europe, de la faire connaître, respecter et craindre, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu’à Diu, depuis Atlen jusqu’à Malacca, glorieux antécédens dont l’Angleterre particulièrement semble avoir perdu le souvenir. Lorsque Mahmoud-Shah voulut secouer le joug, il appela à lui les Portugais, qui remontèrent une seconde fois le fleuve (1536) avec neuf vaisseaux ; mais ce secours arriva trop tard : le Bengale était redevenu une dépendance de Delhi.

En 1634, un firman de l’empereur Shah-Jehan permit aux Anglais de trafiquer, non pas sur le Gange, mais à Pipley, ville de l’Orissa comprise dans le vice-royaume du Bengale ; c’est dans cette cité aujourd’hui à moitié envahie par les eaux qu’ils établirent leur factorerie. Vingt-deux ans auparavant, en dépit des Portugais dont ils suivaient tous les erremens, les navigateurs de la Grande-Bretagne avaient à Surate un comptoir rival de celui de Lisbonne, et à Bander-Assi une factorerie inquiétante pour les marchands de Goa. Balassore, ville florissante jadis, située au fond d’une anse, non loin des bouches du Gange, tenta M. Day, qui venait de créer des établissemens à Madras et sentait le besoin d’ouvrir, par le moyen d’un grand fleuve, des relations plus directes avec l’intérieur du pays. Ceci se passait en 1642, et à la même époque les Anglais venaient à leur tour prendre une place à Hoogly, au milieu des Portugais, des Hollandais, des Français et des Danois, qui depuis plus d’un demi-siècle y formaient successivement des comptoirs. On connaît ce mot du nabab qui disait en mourant à son fils : « Regardez ces comptoirs des Européens comme autant de ruches d’abeilles dont vous recueillerez le miel ; mais, si vous troublez leur travail, craignez leurs piqûres ! » Il ne se doutait guère, le confiant nabab, que ces abeilles se changeraient bientôt en frelons empressés de piller les ruches voisines. Dès 1632 eut lieu la première rupture entre les Européens et les Mogols qui les avaient accueillis ; les Portugais firent des propositions de paix que l’ennemi rejeta ; la ville fut enlevée, les assiégés périrent dans les eaux du Gange en fuyant à la nage vers les vaisseaux. Sur le plus grand navire de la flotte s’étaient réfugiées près de deux mille personnes ; les Mogols arrivèrent en masse pour les attaquer, et le capitaine, désespérant de pouvoir résister, se fit sauter avec tout son monde. Les Portugais n’avaient pas encore perdu les traditions de ce courage chevaleresque dont Albuquerque et Joao de Castro avaient donné à l’Asie de si magnifiques exemples.

Une dispute qui éclata dans le bazar d’Hoogly entre des soldats et les péons du nabab, en 1686, fut le signal d’une seconde guerre. Plus heureux que leurs devanciers, les Anglais battirent les Mogols : mais bientôt ils évacuèrent cette ville ouverte, impossible à défendre, et descendirent le Gange jusqu’à Chuttanuttee (Calcutta), à vingt-six milles plus bas. Cette station devait être plus définitive. Durant la seconde moitié du XVIe siècle, les Hollandais occupaient Chinsurah, les Français Chandernagor ; lors de la rébellion du vice-roi Souba-Sing, la position des Européens devint si critique au Bengale, qu’ils demandèrent et obtinrent la permission de se fortifier. Le Grand-Mogol, tout occupé de réduire ses trop puissans soubabs, s’inquiéta peu de voir des remparts enceindre les comptoirs menacés.

Un auteur anglais reproche à ses compatriotes d’avoir généralement moins bien choisi l’emplacement de leurs villes dans l’Inde que les autres Européens ; mais la raison en est que les Anglais vinrent les derniers, et peut-être ce fut cette circonstance peu favorable qui les obligea à faire de plus grands efforts pour compenser l’infériorité de leur position. Comme nous l’avons dit, en 1717 Calcutta n’était qu’une misérable ville environnée de marécages, de forêts, et faiblement défendue par un petit fort, puisqu’en 1742 il fallut creuser un fossé pour prévenir l’attaque des Mahrattes. Ce peuple belliqueux, séparé en deux nations par la double usurpation du premier ministre Balajee Bajerow et du trésorier Bagojee Boonsla (qui, refusant obéissance au prince Ram Radja, s’étaient fixés l’un à Poonah, l’autre à Nagpour), obéissait à une foule de petits chefs, à peu près indépendans les uns des autres, mais toujours prêts à s’unir contre l’ennemi commun. La puissante confédération des Mahrattes [1] venait d’enlever Salsette et la forteresse de Bassein aux Portugais, de soumettre tout le pays de l’Indus au Gange, comme pour indiquer d’avance aux Anglais que, pour être maîtres de l’Inde entière, il fallait s’appuyer sur les deux grands fleuves qui sont ses limites naturelles.

Bientôt arriva cette crise terrible qui décida du sort de la province et la fit passer sous le joug anglais précisément en mettant la colonie à deux doigts de sa perte. Calcutta enlevé par le soubab Chiragi-el-Doulab, le fort pris, les factoreries livrées au pillage [2], la garnison détruite ou prisonnière, les malheureux colons entassés sur les navires, sans asile et sans vivres, telle fut la catastrophe qui appela le colonel Clive et l’amiral Watson, dans les eaux du Gange. Six mois après, en janvier 1757, Calcutta était repris ; Hoogly se rendait au futur lord Plassey, qui se vengea sur les Mogols comme la compagnie, fidèle aux principes du plus habile de ses généraux, vient de se venger sur les Afghans. Mais les Français de Chandernagor, oubliant, ainsi que les Hollandais de Chinsurah, toute considération de rivalité, étaient venus en aide aux Anglais réfugiés à bord des navires ; le colonel Clive s’empara de notre établissement, rasa les fortifications, et déporta les habitans. Peut-être crut-il payer assez le service rendu en s’abstenant de passer au fil de l’épée, comme des Mogols, ses trop généreux voisins ! Aussi, quand le jeune nabab revint se faire battre à Plassey, près de Mourchid-Abad, le 23 juin 1757, avec cinquante mille fantassins et cinquante pièces de canon, il se trouvait dans les rangs de son armée quarante fugitifs français, qui formaient, dit un auteur anglais, au milieu de ce ramassis, le seul corps sur lequel on pût vraiment compter.

Ce fut donc lord Clive qui fonda de nouveau Calcutta, commença le fort William, acquit à la compagnie le Bengale, le Bahar, l’Orissa, et donna l’exemple d’une politique peu loyale que l’on blâma d’abord, puis qu’enfin l’on jugea utile d’adopter, de suivre sans remords et sans scrupule. Le fabuleux accroissement de Calcutta s’explique par les conquêtes successives qui ruinèrent toutes les capitales assises sur le Gange et sur ses affluens ; ce sont les grands fleuves qui font les grandes villes commerciales. De plus, Calcutta est alimenté par des canaux, par tout un système de navigation intérieure, avantage immense dont Madras est absolument privé, et que Bombay compense par son heureuse position à l’entrée d’un golfe, au milieu d’une côte immense dont cette ville est la capitale, jusqu’à ce que les bouches de l’Indus reçoivent les fondemens d’un port rival. Le grand canal (oriental canal) qui tombe dans le Gange au point de Chitpoor est comme l’embouchure artificielle de tous les cours d’eau qui se divisent à l’est de Calcutta, et sur lesquels flottent les innombrables barques du Jessore, ce district préféré des planteurs d’indigo. A l’époque des débordemens, cette contrée si basse est presque entièrement inondée ; les bateaux, entraînés par un courant rapide, se brisent sur les troncs d’arbres, et le brahmane voyageur, auquel il est défendu de faire cuire son riz au feu des mariniers, gens de basse caste, cherche parfois durant tout le jour un lieu sec où il puisse préparer son repas. C’est à cette abondance de rivières et de ruisseaux, à ces inondations, que Calcutta doit la fertilité de ses environs et aussi l’insalubrité de son climat ; une excessive agglomération d’habitans sur un si petit espace ne détruit-elle pas en partie les salutaires effets des assèchemens qui tendent à assainir la ville ? Malheureusement aussi, les pluies de la mousson [3], qui tombent avec tant de force du 15 juin au 15 octobre, c’est-à-dire au milieu de l’été, rendent trop brusque la transition d’une température brûlante et sèche à une humidité étouffante, et avant les fraîcheurs de l’hiver l’évaporation des eaux cause des fièvres terribles, presque aussi redoutées que le choléra dans les mois d’avril et de mai. Mais un fait curieux, c’est que l’accumulation des terres d’alluvion est si considérable au-dessous même de l’emplacement de Calcutta [4], que l’on arrive à la profondeur de cent quarante pieds sans trouver de sources. En creusant un étang, on a découvert à soixante pieds sous terre de massifs troncs d’arbres tout debout avec leurs branches ; ailleurs, à cinquante-trois pieds, on rencontra une fine couche de charbon et d’argile bleuâtre. Heureux Anglais ! sans le savoir, ils bâtissaient par instinct leur capitale asiatique sur un sol qui peut se transformer en combustible pour les bateaux à vapeur.

Une ville moderne à tous égards, plantée le long d’une grande rivière, ne peut offrir un coup d’œil bien pittoresque. Cependant, vue de la rive droite, et surtout de la pointe derrière laquelle se cache le jardin de botanique, Calcutta se déroule avec une certaine majesté, grace à la largeur du Gange, lorsqu’au soleil couchant l’ombre des arbres qui se reflète sur le premier plan dans ses flots profonds, recule vers une perspective fuyante et bien éclairée les quais, l’esplanade, où fourmille la foule, les lignes de navires appuyés gravement sur les chaînes de leurs ancres, ces belles eaux blanches qui se perdent dans un horizon incertain, sillonnées de barques élégantes et rapides, ou traversées lentement par les lourds bateaux dont les rames retombent comme les pattes du crabe. Mais c’est particulièrement dans les détails de sa vie privée qu’il faut étudier cette société mêlée, où chacun garde la couleur qui lui est propre ; car l’Inde est ainsi faite, que le Malabar et le Bengali ne se transformeront que quand le Godaveri et le Gange auront cessé de couler. Voyez le réveil matinal de cette population qui commence volontiers sa journée par un acte religieux. Tout le long du rivage, les Hindous, hommes et femmes, se plongent dans les eaux sacrées de leur fleuve : ni le mouvement du quai déjà plein de travaux, ni celui des barques et des canots qui ont peine à se faire jour à travers ces masses compactes, rien ne dérange les baigneurs. La jeune fille dénoue ses cheveux et les trempe dans les flots avec autant de gravité que le vieil ascète qui lave sa barbe blanche et frotte sa peau ridée. Pour tous, ce bain est une prière, une ablution du corps et de l’ame après laquelle les membres assouplis semblent se mouvoir plus respectueusement au gré d’une intelligence purifiée. A ceux qui ne peuvent descendre aux bords du fleuve, de dévots personnages apportent le Gangai tirtham (l’eau sainte du Gange) dans des cruches suspendues aux deux extrémités d’un bambou ; ils passent rapidement à travers les rues, se dirigeant sur tous les points de la ville et des faubourgs. La brahmanï emporte aussi sur sa tête l’amphore allongée remplie de cette eau dont elle aura besoin Pour tous les travaux du ménage ; d’un pas solennel, elle marche enveloppée du long vêtement humide et diaphane à travers lequel le soleil horizontal dessine des formes belles et nobles que les poètes hindous savent peindre avec des voiles plus légers encore. Mais les femmes de ces contrées, surtout celles des hautes castes, rachètent par la dignité de leur allure et la décence de leurs mouvemens la trop grande simplicité du costume. Au sortir de l’eau, l’hindou va s’asseoir sous de petits hangars surmontés d’un drapeau planté au bout d’une perche. Là, il livre son front à l’artiste, qui lui applique au moyen de couleurs rouges et bleues dans lesquelles trempe le pinceau, la marque de sa secte ; alors sa toilette est faite : il peut jusqu’au soir vaquer aux travaux de sa caste.

Pendant ce temps, les gens de la campagne, hommes et femmes apportent au marché les fruits et les légumes dans des paniers placés sur leurs têtes, et c’est en courant toujours l’espace de plusieurs milles qu’ils arrivent ainsi, dans la crainte que le soleil, les surprenant en route, ne fane les produits du jardin. Les boutiques s’ouvrent ; le marchand accroupi derrière son comptoir regarde avec joie la foule qui grossit. Les bazars sont vite encombrés ; cent voix interpellent dans sa langue le riche Asiatique ou Européen qui passe en palanquin ; vingt brocanteurs assiégent les portières et lui offrent, tout en trottant à ses côtés, des livres dépareillés, des boîtes chinoises incrustées de cuivre, des porte-cigares, des bonnets de mandarins. Les porteurs crient, les palanquins se heurtent au tournant des rues ; les voitures qui conduisent à leurs affaires les négocians et les employés de la compagnie soulèvent une poussière étouffante. Mille fiacres informes, traînés par deux tatoos (chevaux du pays), transportent des faubourgs au quartier du commerce les innombrables écrivains qui tiennent dans les deux langues les livres de compte, les registres de vente, et sont l’indispensable milieu par lequel l’Européen communique avec une population étrangère. Les charrettes à boeufs, lentes dans leur marche, entravent çà et là les rapides évolutions d’une foule à laquelle se mêlent les cigognes affamées toujours en embuscade sur les toits et les balcons, d’où elles se laissent tomber, les pattes tendues, au milieu des rues les plus animées, les corneilles, qui pillent hardiment et à grand bruit tout ce qui s’échappe d’un panier, d’un chariot, et les milans, aussi voraces, mais plus sauvages, effleurant de l’aile pendant une heure le poisson qu’ils convoitent sur l’étal du marchand. Quels cris, quel assourdissant tapage ! Autant le musulman est calme, autant l’hindou est remuant et criard quand le travail l’excite, comme tous les peuples serviles, blancs ou noirs, libres ou esclaves. De plus, l’hindou aime les querelles en paroles, mais craint les coups. Sa loi lui défend les jeux, les paris, les combats de béliers et de coqs, tout ce qui tend à jeter l’esprit dans un paroxisme violent ; l’ivresse est pour lui plus qu’un déshonneur, c’est presqu’un crime capital. Quand un Européen (et ce cas n’est pas très rare malgré les temperance societies) traverse les rues dans cet état d’ivresse absolue que l’eau-de-vie procure aux matelots anglais, l’Hindou a le sentiment de l’infériorité momentanée du coupable à un si haut degré, que la foule s’ameute et le poursuit de ses huées. Si l’ivrogne irrité fait tête aux assaillans et lance sur eux les pierres, les briques, que le hasard met sous sa main, le peuple s’enfuit terrifié ; on dirait qu’un tigre s’est échappé de sa cage ; le champ de bataille reste à l’ivrogne. Puis tout à coup, quelques gardes de police survenant, les plus poltrons reviennent sur lui, le serrent, le pressent et l’entraînent en lieu de sûreté triomphans et heureux d’avoir délivré la cité de l’ilote privé de raison, du fou furieux qui l’épouvantait. Ce n’est pas à dire pour cela que l’Inde, où l’on fabrique l’opium, où l’on fume le banja, où l’on boit le jus du palmier et exempte de ce vice honteux, si blâmé par Mahomet et par Manou ; mais là l’ivresse n’a guère d’autre effet que de faire courir un peu plus vite le porteur de palanquin, de faire chanter plus haut le pèlerin et le rapsode ; et quand le faquir musulman, criant à tue-tête, les yeux à demi fermés, répète dans les bazars son allocution lamentable : Allah ke nam ko païssa dé baba ! donnez-moi un sou au nom d’Allah ! le Persan de Chiraz, le moullah de Bombay, ne délient pas moins le cordon de leur bourse pour jeter une aumône dans la main du pauvre, à qui une contemplation trop assidue des perfections divines a sans doute donné ce regard terne et incertain, cette démarche mal assurée.

Une grande partie de la ville se compose de bazars, car on appelle de ce nom à peu près tous les quartiers à boutiques. On en distinguerait volontiers trois sortes : la première comprendrait les véritables marchés, les lieux couverts ou non couverts, halles ou places publiques, destinés à la vente des menus objets du ménage asiatique, des fruits, des poissons secs, des épices, des friperies et ustensiles, toutes choses où l’Européen n’a rien à voir, à moins qu’il ne s’amuse à surprendre dans l’intimité de sa vie une population si différente de celle de nos villes. Il y a de ces bazars qui se tiennent la nuit, à la clarté lampions ; on dirait une de nos foires de France, car on voit les chanteurs récitant des hymnes, des infirmes qui se traînent sur les mains et poussent des cris assourdissans, des marchands de gâteaux dont les boutique fumantes attirent, par une violente odeur de beurre fondu, les gourmands de tous les ages ; là se vendent les marchandises volées et se volent aussi les objets qu’on revendra le lendemain ; la caste des jongleurs travaille la nuit aux dépens de ce qu’elle amuse le jour. Ici, une porte ouverte laisse voir une chambre tendue de nattes ; sur l’estrade placée à l’entrée, garnie de coussins se tient assise, les genoux au menton, la bayadère, vêtue de ses mousselines à paillettes qui brillent à la lumière des flambeaux. Immobile, la joue sur sa main ornée de bagues, le pied nu sortant de dessous la robe, juste assez pour montrer les anneaux qui entourent la cheville, la danseuse fume nonchalamment son houkka sans adresser au passant d’autre provocation qu’un regard rêveur et souvent triste, si bien qu’on croirait la sagesse du côté de l’almée quand on entend à l’autre coin du bazar la voix glapissante de quelque vieux philosophe occupé à psalmodier dans sa hutte enfumée, à la lueur d’une lampe vacillante, des vers religieux qu’il épelle dans un manuscrit huileux et indéchiffrable à faire à la fois le bonheur et le désespoir d’un savant d’Europe.

Dans la seconde catégorie, on rangerait volontiers ces rues marchandes et populeuses où affluent les produits de la terre entière et les trafiquans de tout le globe. Là, vous reconnaîtrez le Juif d’Alep à son turban aplati, l’Arabe de Moka à son aba (manteau), qu’il laisse flotter comme un doliman ; là, vous verrez le Grec en fustanelle ; l’Arménien des bords de I’Euphrate, Européen par la blancheur de sa peau, Asiatique par l’ampleur de son costume ; le Chinois vêtu de sa jaquette longue de ses courte et larges culottes, type à part auquel ne se rapporte aucun de ces visages si variés, si ce n’est, de bien loin, celui du Malais, moins blanc, moins tartare surtout, et, de plus loin encore, les traits singuliers du Birman, au pommettes saillantes, au regard animé, aux jambes robustes et bien tournées. Tous les peuples de la haute Asie, Boukariens, Cachemiriens, Thibétains et Népalais, sont représentés aussi dans cette masse changeante qui offre toutes les nuances de la couleur asiatique, depuis les côtes de la Syrie jusqu’à celles de la mer Jaune. Tout ce monde est arrivé là par l’océan et par le désert, à travers les fleuves et les montagnes ; ceux-ci par caravanes, bien armés, sur des chameaux ou des chevaux fringans, ceux-là avec le bâton de pèlerin à pied, de pagodes en pagodes, ou blottis sous le pont d’une barque hospitalière ; les uns pour apporter à cette foire permanente les riches produits de leurs pays et les convertir en or, ceux-là pour mendier la poignée de riz, l’invisible aumône tombée de la bourse du banyan.

Enfin, on classerait dans la troisième espèce de bazars les quartiers les rues consacrées à une seule industrie ; comme cela se faisait en France au temps des corporations. Ainsi, il y a telle rue dans laquelle on ne fabrique rien que des stores, des nattes, telle autre où l’on ne vend, que des pagris (turbans) tout disposés. Qui ne connaît à Calcutta cette longue rangée de boutiques occupées par des cordonniers chinois ? Là le maître, assis sur un siége élevé, nu jusqu’à la ceinture, la queue retroussée autour du front, trône au milieu des Bengalis, ses apprentis et ses ouvriers. Sur l’enseigne on lit : King-Kouang boot and shoemaker for ladies and gentlemen ; dans le fond de la boutique, on voit, les images de Kong-fou-tseu, de Lao-tseu et de Fo, entourées d’une légende en caractères chinois. S’il porte lui-même de ces souliers étranges, à peu près triangulaires, faits selon la tradition du céleste empire, l’artisan de Canton et de Nanking, singulièrement habile, à imiter le travail européen, sait comprendre le goût des peuples occidentaux. Le voilà qui revêt sa tunique, met sous son bras le parasol de bambou, sur sa tête le chapeau pointu, et s’en va porter des escarpins, impatiemment attendus, à quelque dame portugaise d’une couleur douteuse, dont les ancêtres viennent plutôt de Goa et de Macao que de Lisbonne.

Les Chinois sont, on le sait, d’intelligens et tranquilles travailleurs, exerçant de père en fils la même profession ; ils excellent particulièrement dans les métiers de menuisiers et charpentiers en navire. Malgré le prix élevé de leurs journées, on les emploie à bord de tous les country-ships (bâtimens du pays) et même de tous les bâtimens anglais naviguant en Asie, parce que, grace à leurs outils plus perfectionnés, à l’assiduité d’un travail non interrompu par les mille distractions d’une paresse héréditaire, les Chinois font deux et trois fois plus de besogne que les Bengalis, habitués à se partager dans ses moindres détails et à attaquer en masse le plus simple ouvrage, non comme de sages ouvriers, mais comme des enfans tumultueux. Ces sujets du céleste empire, coupables de désertion à l’étranger, ne peuvent plus rentrer dans leur patrie. Ils s’en consolent en vivant plus libres, en gagnant plus d’argent, en fumant, à l’abri de la colère impériale, l’opium de Patna, dans de petites pipes en métal. Parfois ; le soir, vous verrez un vieux Chinois, chauve et ridé, faire planer dans les airs, au bout d’une ficelle presque invisible, un cerf-volant en forme d’oiseau, si parfaitement imité, que les milans eux-mêmes y sont pris, et jusque dans ce divertissement puéril se trahit la grande différence qui existe entre les Chinois et les Hindous. Ceux-là, artisans ingénieux, positifs, se plaisent à voir voler l’image d’un oiseau, à imiter, à copier la nature et rien de plus ; ceux-ci dominés en toute chose par l’imagination, font flotter aussi, à de grandes hauteurs, leurs patangs (cerfs-volans), mais ce sont des serpens de gaze à la gueule effrayante, des poissons fantastiques empruntés à la mythologie, et dont ils s’épouvantent volontiers eux-mêmes quand le soir, effaçant le fil à travers l’espace, laisse voir encore le grand reptile, le monstre aérien qui se déroule, s’agite et frémit avec un bruit strident à cent pieds au-dessus de la cime des arbres.

Cependant, malgré ces nombreux bazars, il est presque impossible à l’Européen de rien acheter par lui-même ; il lui faut le dobashi, l’interprète, le baboo, l’homme d’affaires, qui s’interpose entre son compatriote et l’étranger, réduisant les prétentioôns de l’un et prélevant son bénéfice sur l’inexpérience de l’autre. Qui voudrait, d’ailleurs, pour les achats considérables, courir tout le jour dans des ruelles infectes où sont emmagasinées les marchandises de cargaison, chercher dans la foule, dans la cohue d’une bourse en plein air, le courtier hindou couché dans un palanquin et qu’on reconnaîtra peut-être à ses porteurs comme une voiture aux chevaux qui la traînent ? Le baboo est donc le plus important personnage d’une maison de commerce, soit qu’en qualité de commis il dirige toutes les affaires du dehors, et passe les marchés suivant son intérêt particulier, soit qu’en qualité de banquier, il accorde ou refuse à son gré, selon les chances de succès, l’argent qui lui est demandé par le négociant qu’il alimente. Il a fallu du temps pour que les Hindous s’habituassent à prendre une part active au commerce européen ; mais ils paraissent s’en être bien trouvés, et d’opulens baboos, magnifiquement établis dans de vastes hôtels, témoignent, par le luxe de leurs équipages, des gains énormes réalisés dans des spéculations qu’on regardait naguère comme hasardeuses et téméraires.

Bien que Calcutta possède des chapelles protestantes, des églises catholiques, grecques, arméniennes, une synagogue, un temple seik, des pagodes, des mosquées, on n’y voit ni clochers, ni minarets, ni dômes remarquables. Les vastes péristyles de la Monnaie (the Mint), les colonnes ioniques et doriques du palais du gouverneur sont de froides copies de ces édifices soi-disant grecs auxquels les architectes modernes ne nous ont point encore habitués. Les belles maisons du fashionable quartier de Chowringhee (bâti sur l’emplacement de la forêt qui bornait Calcutta au commencement du dernier siècle) sont maladroitement ornées de colonnes revêtues de stuc, de portiques trop vastes par lesquels le soleil entre avec toute la pompe de ses rayons, malgré les nattes sans cesse arrosées que l’on tend devant toutes les ouvertures. A ces cases plus ou moins prétentieuses et peu pittoresques, qui ne préférerait cette mosquée à peine achevée, bâtie par les neveux de Tippoo-Saheb, jeunes princes fort ennuyés de galoper sur l’esplanade, d’avoir Calcutta pour prison et un major anglais pour geôlier ? Cette mosquée élégante, plantée au coin de la grande place d’une ville ennemie, sera, avec un fastueux tombeau, le seul monument de cette dynastie musulmane du Mysore qui succomba en appelant la France son secours !

L’esplanade bordée par tes hôtels de Chowringhee et les eaux du Gange, plus spacieuse encore que celle de Madras, mais moins ombragée, s’étend depuis le Government-House jusqu’au fort William, colossale forteresse destinée à défendre la route unique par laquelle on arrive au cœur de l’Inde. Il a coûté à construire deux millions sterling, vous diront les Anglais qui savent presque aussi bien que les Américains le prix d’une église, d’une citadelle et d’un chien de chassé ; il est octogone, régulier du côté de la terre où l’on ne redoute aucune attaque, mais les trois côtés faisant face au Gange présentent des angles saillans qui menacent tous le cours du fleuve. Entre ces angles sont dressées de grosses batteries dont le feu remplacerait immédiatement celui des parties avancées que l’ennemi aurait pu esquiver en s’approchant droit devant la citadelle ; des bastions forment encore une défense respectable de ce même côté. L’intérieur est aéré, planté d’arbres, découpé en boulingrins, et ne contient quelques logemens indispensables des officiers et de la garnison. On y caserne ordinairement deux régimens d’infanterie, un d’artillerie, et quelques compagnies d’ouvriers pour l’arsenal ; à ces troupes blanches on ajoute douze cents cypaies pris au camp de Barrackpoor, et qui font le service du fort durant un mois, à tour de rôle. Cette citadelle, la plus forte de toute l’Inde, bâtie d’après les principes modernes, et si basse qu’on passerait devant sans la voir, rappelle celle du Callao, où l’armée de Rodil bravait les indépendans du Pérou ; mais quel désappointement éprouve le voyageur qui, à ce mot de forteresse, évoque dans ses souvenirs le château aérien de Québec, les bastions étagés de Malte, ou même les murailles soudées par des tours qui couronnent les montagnes du pays mahratte ! Malgré son admirable construction et à cause de l’étendue de son plan, le fort William a un inconvénient bien grave, c’est qu’il a besoin de dix mille hommes pour être complètement défendu. Pendant un blocus, ce serait une armée difficile à nourrir.

Le soir, entre l’heure de la fermeture des bureaux et celle du dîner, la population choisie de Calcutta doit, faire une promenade sur l’esplanade, surtout pendant la saison moins brûlante qu’on appelle l’hiver. Là, on se trouve transporté en Europe, aux Champs-Élysées, à Hyde-Park ; à voir ces riches voitures, ces équipages splendides, on comprend que la compagnie, en rétribuant avec munificence ses employés, s’est attachée à en faire comme autant de nababs qui s’attirent le respect des indigènes. On exerce par le luxe un ascendant remarquable sur des populations serviles, habituées à obéir, et le caractère aristocratique des Anglais se plie à ravir aux exigences de ce rôle. Avec quelle précaution le civilen le militaire même, évite de se mêler aux gens nés dans le pays, à ceux qu’une couleur tant soit peu douteuse exclut des hauts emplois et des grades élevés ! Par là, l’administration, la direction des affaires, reste entre les mains d’une classe inaltérée ; qui se recrute toujours en Europe, et l’infériorité dans laquelle vivent les country borns (fils du pays) éteint chez eux toute velléité d’indépendance, de rivalité même. Au reste, cette société privilégiée a fondé dans l’Inde, et surtout à Calcutta, une foule d’établissemens utiles ; elle garde généralement la tradition du décorum et des belles manières européennes ; que la mollesse asiatique tend à corrompre. Sans parler des écoles pour les orphelins et autres fondations moins désintéressées, puisqu’elles sont destinées à secourir les enfans de ceux qui sont morts au service de la compagnie, nous citerons les collèges ouverts aux indigènes, et dans lesquels ceux-ci puisent des connaissances dont un jour ils pourraient bien ne pas faire usage dans l’intérêt des maîtres. Ces natives schools ont pour but de former surtout des law officers, des licenciés en droit qui sont plus tard juges de paix, juges civils [5], et, jusqu’à un certain point, juges criminels. En 1830, on dépensa au Bengale seulement la somme de 30,000 livres sterl. pour la native education [6], et le nombre assez considérable de journaux rédigés dans les langues du pays (il était en 1830 de quatorze à Calcutta) est une preuve que l’instruction se généralise parmi le peuple hindou. Ce fut lord Minto qui, durant son gouvernement, de 1810 à 1815, prit à cœur de répandre parmi les indigènes les principes d’un enseignement trop négligé.

Les deux établissemens scientifiques les plus importans de Calcutta sont la société asiatique (asiatic society) fondée par sir William Jones et instituée en 1785, et le jardin de botanique. On sait quels services la société a rendus aux : études orientales ; par elle furent recueillis les manuscrits d’ouvrages dont le nom était à peine connu, les monumens d’une langue morte, source de la plupart des idiomes modernes ; par elle fut formée cette magnifique bibliothèque hindoue et musulmane que des brahmanes et des moullahs attachés à l’établissement soignent et défendent contre les ravages du temps, et ceux, plus rapides encore, des fourmis blanches. Dans ces dernières années, M. Prinsep (qui abandonna l’Inde jeune encore, accablé de fatigues et de travaux, débarqua en Angleterre privé de raison et mourut quelques mois après à Londres), dirigeait la publication du Mahabharata, la plus capitale épopée qui soit sortie d’un cerveau humain. C’est cette société que les résidens près des diverses cours de l’Inde adressent le résulta de leurs recherches et le trésor des livres recueillis dans des contrées fermées aux voyageurs, et, grace à sa libéralité, les corps savans de l’Europe ont part aux conquêtes qui se font aux extrémités de l’Asie. La science ne servît-elle qu’à unir par l’intelligence les peuples dont les intérêts sont incompatibles, elle serait encore bonne à quelque chose. A cette bibliothèque est jointe comme appendice une remarquable collection d’armes et ustensiles birmans, javanais et malais, du choix le plus rare, et digne d’être étudiée ; les armes offensives et défensives d’un peuple trahissent son caractère et ses penchans ; il y a tel coutelas court et large emmanché dans le poignet qui donne l’idée d’un incontestable courage, tandis que certain karga à la lame flamboyante ne peut être manié que par un guerrier sauvage et sanguinaire. Au rez-de-chaussée, entre une galerie d’anatomie et un cabinet d’histoire naturelle, parmi des échantillons minéralogiques et géologiques (dont un beau morceau de grès pliant, flexible sand stone, est la plus grande rareté), sont rangés de remarquables fragmens de sculpture hindoue, des statues bactriennes, des bas-reliefs bouddhiques, de précieux débris de l’art asiatique à ses diverses périodes. Faut-il que le manque d’espace oblige à laisser en plein air, exposés au soleil et aux pluies, tant d’autres restes d’un travail si naïf et si perfectionné, qu’on y retrouverait volontiers les quatre phases de la sculpture chrétienne, depuis la raideur byzantine et la ferveur romane, jusqu’à l’épanouissement de l’art gothique, et au raffinement presque païen de l’époque suivante !

Quant au jardin de botanique c’est bien la plus délicieuse retraite qu’on puisse choisir, car il est plus doux encore de vivre parmi les arbres et les fleurs que parmi les souvenirs souvent si tristes du passé. Pour bien goûter le charme d’une pareille promenade, il faut sauter d’un quai plein de poussière à bord d’un de ces jolis bateaux à deux voiles latines, où l’on trouve une cabine spacieuse et des divans. Après s’être dégagé, non sans péril quand le courant est fort, du milieu des navires, des câbles, des bouées, on côtoie l’esplanade d’assez loin pour la bien voir ; on dépasse Koulee-Bazar, où sont mouillés le bateau de plaisance du gouverneur, belle barge dorée, petit palais flottant remorqué par un steamer et les comfortables chaloupes dans lesquelles les planteurs remontent le Gange. A mesure qu’on s’éloigne de la ville, il se fait un silence qui paraît toujours rassurant et solennel au sortir d’un grand tumulte ; une fois la pointe doublée, les maisons disparaissent, et l’on retrouve les arbres baignés par les eaux à marée haute. Arrivé devant une grille de fer, on débarque ; deux péons à turbans rouges se lèvent en saluant l’étranger. Ce jardin a l’air aussi d’une volière, tant les oiseaux y gazouillent ; bientôt on entre sous la plus régulière voûte gothique que des arbres dans leur croisement ogival puissent former, sous une merveilleuse allée de sagoutiers, dont le fruit, disposé comme celui du dattier africain, en grappes plus abondantes encore, retombe si gracieusement sous le dôme de feuilles ; là aussi s’élance l’arékier, le plus svelte, le plus hardi de tous les palmiers. A l’extrémité de ce vaste enclos long de deux milles, et non loin de la charmante maison qu’habite le docteur Wallich, l’heureux directeur de ce jardin, un gardien spécial montre au visiteur un figuier multipliant dont les tiges recourbées vers la terre où elles ont pris racine embrassent une circonférence de quatre-vingt dix pas ; c’est toute une forêt partie du même tronc. Là aussi le gouvernement essaie, de naturaliser le teak, cet arbre si précieux pour la construction des navires par l’éternelle durée de son bois, et qui croît en abondance sur les collines du Malabar ; mais l’acclimatation paraît difficile sur un terrain si humide et avec une température aussi extrême.

Les serres chaudes de Paris présentent, dans la proportion d’une goutte d’eau à un lac, des fragmens de paysage de l’île Bourbon et de la Nouvelle-Hollande ; le jardin de Calcutta, toujours chauffé par le soleil à la température de ces pavillons vitrés, offre, dans la proportion d’un lac à une mer, le tableau à peu près complet des richesses du règne végétal en Afrique et en Asie ; il y a même des instans ou l’on y retrouverait à l’état sauvage plusieurs des hôtes redoutés de nos ménageries, reptiles et quadrupèdes ; car dans l’Inde, au Bengale surtout, la nature se soustrait à la domination de l’homme. Si, tenté par la sereine clarté de la nuit, vous voulez jouir pleinement de ces heures précieuses, restez sur le Gange. Quand les lumières se sont éteintes derrière les fenêtres de la ville et des faubourgs, sur les navires et sur les barques, des cris étranges, et d’autant plus terribles qu’ils semblent passer d’un rire convulsif à une plainte déchirante, s’élèvent sur les deux côtés du fleuve. Tantôt ces voix s’éloignent comme les aboiemens de la meute qui a relancé la bête, tantôt elles partent d’un buisson, d’une grève voisine, si près du bateau, que vous frémissez involontairement ; puis tout se tait, jusqu’à ce qu’un glapissement solitaire venant à troubler ce silence passager, un hurlement général lui réponde des quatre points de l’horizon, grossissant bientôt comme une clameur. Ce sont les chakals [7] qui se mettent en campagne, qui se réunissent et s’appellent pour chasser en petites troupes ; ils parcourent en grand nombre les rues et les places, attirés par la viande que les domestiques hindous, fidèles à leur loi religion jettent sur les fumiers sans la goûter, après les repas des maîtres. Dès que la grille du grand square, de cette belle place plantée d’arbres, rafraîchie par un étang encadré dans un escalier de pierre, s’est fermée sur le dernier promeneur, dès qu’il se fait un peu de silence sur les trottoirs, on est sûr d’entendre le chakal qui s’éveille et glapit là où une foule de peuple se pressait il y a une heure. D’autres chakals suivent le cours du fleuve et attendent patiemment que le flot jette sur les vases du rivage quelques-uns des cadavres auxquels le Gange sert de sépulture. L’usage est de brûler les corps, mais les pauvres qui ne peuvent suffire à la dépense du bûcher funéraire abandonnent aux eaux sacrées du fleuve le mort, auquel ils attachent, comme symbole de la cérémonie prescrite un bouchon de paille. Dès qu’un malade est à l’extrémité, ses parens, ses amis, le portent sur leurs épaules, roulé dans un linceul, aux bords da Gange, et, après lui avoir frotté la bouche avec cette eau qui enlève les souillures de l’ame, ils le veillent pour le défendre contre les attaques des chakals jusqu’à ce qu’il ait rendu le dernier soupir ; alors ils lancent vers la mer celui qui vient de partir pour l’éternité : mais le cadavre, avant d’arriver au golfe, est dévoré par les quadrupèdes affamés ou par les crocodiles énormes qui rôdent à l’entrée des ruisseaux dans les Sunderbands. Toute grande cité a son côté lugubre.

Notre intention n’est pas de décrire, à propos de Calcutta, les dix-huit grandes fêtes du calendrier hindou ; nus nous bornerons à celles qui empruntent à la nature des lieux et à la richesse de cette capitale une solennité particulière. Les cultes divers, tous également tolérés, célébrant alternativement leurs cérémonies, il en résulte qu’une partie des habitans est presque toujours en chômage. Tantôt, durant toute une semaine. on entend retentir chaque bnuit les chants des juifs, qui illuminent leurs terrasses recouvertes de branches d’arbres en forme, de tonnelles ; tantôt, pendant quinze soirs de suite, on voit briller au-dessus de la demeure des musulmans la lumière suspendue dans une lanterne à l’extrémité d’un long bambou. Pour les Hindous, les deux principales fêtes sont celles qui se célèbrent en l’honneur de la déesse Parvati, femme de Siva, sous ses deux manifestations de Kali la noire et de Dourgâ la terrible, tant il est vrai que le paganisme est surtout pieux envers les dieux qu’il redoute. La première tombe en avril. Une foule considérable arrive des villes voisines pour assister à l’édifiant spectacle des cruautés révoltantes que les dévots exercent sur leurs propres corps. Bien que le gouvernement anglais ait forcé les indigènes à reculer hors de la ville le théâtre de ces barbares cérémonies, combien d’Européens, attirés par le bruit des instrumens, les flots mêlés d’un peuple en habits de fête et le désir honteux de voir souffrir, s’empressent autour de ces bascules où un pénitent enivré d’arack et d’opium se suspend par les côtes à un croc de fer pour jeter à l’assemblée, qui frémit de joie, les fleurs de sa triste couronne ! Hâtons-nous de dire, à la réhabilitation de l’esprit humain, que la loi de Manou, sévère à l’endroit des jeûnes et des expiations, ne prescrit aucune de ces pénitences odieuses, pratiquées surtout dans le sud de l’Inde, loin du berceau de la foi brahmanique.

Le Dourgâ Poudja, s’il ressemble plus à un carnaval qu’à une cérémonie religieuse, n’offre au moins aucune de ces scènes affligeantes. La solennité est si grande, que pendant huit jours la douane et tous les établissemens publics sont fermés. Ce temps est employé par les fidèles à diverses pratiques [8], dont la dernière consiste à fabriquer avec de la farine de riz bien pétrie une image de la déesse avec ses quatre bras, sa tiare, son collier de têtes de morts ; autour de Dourgâ on place en manière de cortège quelques autres figures, par exemple celles de ses deux fils, l’oiseau Kartikéya, dieu des armées célestes, et Ganéça à tête d’éléphant, dieu de la sagesse, que l’on invoque à la première ligne de tous les manuscrits. La veille du dernier jour, au soir, chaque famille se livre aux réjouissances ; les palais des riches radjas, illuminés avec luxe, s’ouvrent à la foule. Hindous, musulmans, chrétiens, tous sont admis, régalés même de bonbons et de friandises. A voir les lignes de lampions, la sentinelle debout aux portes, les cavaliers et les voitures, à entendre les cris de la populace, on se croirait transporté en Europe à l’anniversaire de quelque grande journée. Mais passons sous le péristyle : un serviteur, le sabre en main, le bouclier sur l’épaule, annonce au maître la visite des Firanguis (des Francs). Houska pockak dekho, vois leur costume, leur tenue, répond le radja ; saheb log, ce sont des messieurs, murmure le portier avec une révérence, et l’on entre dans une vaste salle ornée de deux rangs de galeries. Dans une niche séparée du public, tout au fond, voit l’idole et le groupe de figures dressées à ses côtés ; à sa gauche est assis, les jambes croisées, le pourohita, prêtre de la famille ; vêtu seulement d’un pagne, frotté de sandal, le desservant, fier comme un premier ministre auprès de son roi, jette sur l’assemblée un regard superbe, et ne sort de son immobilité que pour arroser la statue d’huile et de parfums liquides. Le radja, couvert de sa longue tunique blanche serrée par une ample ceinture, l’aigrette au front, fait les honneurs de son palais à ceux qu’il y a admis. En face de l’idole dansent des bayadères cachemiriennes et bengalies, tantôt seules, tantôt par deux, alternativement. Les éventails somptueux s’agitent en cadence derrière la danseuse, que son orchestre accompagne pas à pas et ranime pour ainsi dire par les crescendo et les agitato du tambour et du rebec, à mesure qu’elle s’en va promenant ses strophes et sa pantomime tout le long des divans, où de beaux jeunes hommes nonchalamment couchés fument dans des narguilés d’or et d’argent. Aux danses succèdent, comme intermèdes, des tours de force et d’adresse exécutés par des enfans habillés en femmes. Un de leurs exercices favoris, c’est de tourner sur eux-mêmes comme des tontons, et, quand l’élan est le plus rapide, ils tirent deux sabres du fourreau, en appliquent la pointe sur leurs paupières fermées, et pirouettent avec plus de force que jamais, jusqu’à ce qu’enfin ils remettent, sans s’arrêter, la lame dans la gaîne : bien entendu qu’au moindre choc, au plus léger étourdissement, les deux pointes crèveraient les deux yeux du jongleur.

Le lendemain, dans l’après-midi, mille processions s’acheminent au bruit des instrumens vers le Gange. Selon la richesse du chef de famille, il y a derrière l’idole un nombre plus ou moins grand de serviteurs soutenant le dais ou l’escortant avec de petits drapeau ! Il s’agit de promener sur l’eau et de noyer ensuite dame Dourgâ. La statue est posée sur une litière, entre deux bateaux dont l’un porte l’orchestre et les brahmanes, l’autre le donataire et son monde. Qu’on se figure la foule se ruant vers le Gange, les cigognes surprises s’élevant au-dessus des toits, battant de l’aile au milieu de ces flots de peuple, les corbeaux tournoyant dans les airs avec des cris assourdissans, le bruit des tambours et des tam-tams, le son des cloches qu’on fait retentir devant la procession ! A mesure qu’une dourgâ flotte en quittant la rive, un hourrah la salue ; bientôt le Gange, couvert de barques et d’idoles, agité par des milliers de rames, s’émeut à cet épouvantable vacarme ; les navires sont chargés de spectateurs ; Les turbans, les écharpes des tuniques de toutes couleurs s’agitent sur la rive aussi loin que le regard peut s’étendre. Le pourohita, animé par l’esprit de la divinité, exécute devant elle,.avec force contorsions, des danses obscènes. Dans des barques couvertes circule toute la population mêlée, les femmes surtout, que le désordre de la fête attire sur les eaux, car les classes infirmes, même parmi les chrétiens séparés de l’Europe depuis plusieurs générations, prennent : une part presque active ces solennités grossières, les seules auxquelles elles soient convoquées. Les bateaux sur lesquels flotte l’idole se séparent aux cris des assistans, et Dourgâ s’abîme dans les flots, emportant avec elle les injures et les malédictions de ses adorateurs, qui proclament ainsi l’impuissance de la divinité sortie de leurs mains. Ainsi finit la fête, aux derniers rayons d’un soleil d’octobre difficile à supporter, et qui ramène le beau temps et la sécheresse jusqu’à la prochaine mousson.

En voyant ce peuple ainsi subjugué par l’éclat de ses fêtes mythologiques, on sa reporte malgré soi aux solennités de l’ancienne Grèce, avant le siècle de Périclès, et surtout à celles que l’Égypte célébrait sur le Nil ; seulement ici il y a plus de fougue et de désordre dans l’expression des sentimens qui agitent les masses. Mais, à ceux qui accuseraient les Hindous de barbarie, on objecterait le perfectionnement extraordinaire de la langue hiératique d’une part, et de l’autre l’étonnante quantité d’écoles dirigées par des brahmanes (indépendamment des collèges dont nous avons parlé). Presque tout le monde sait lire ; il n’est pas rare de voir un simple domestique, un porteur de palanquin, employer ses heures de repos à étudier des hymnes, des fragmens de légende sacrée copiés de sa main. L’Inde a toujours eu ses écoles de philosophie et de poésie, je dirais presque son académie de Bénarès ; plus tard, à Delhi, la réunion de quelques poètes musulmans donna au pays un mouvement littéraire qui se communiqua partout où l’on parlait l’idiome né de la conquête. Les provinces nouvellement soumises à l’Angleterre ont encore leurs improvisateurs et leurs rapsodes ; les grands poèmes qui se récitaient jadis dans les assemblées religieuses, au temps où l’Inde était intacte, se chantent aujourd’hui par lambeaux, à travers les rues, sur cette terre partout entamée. L’occupation anglaise a jeté, il est vrai, une certaine perturbation dans les études anciennes ; elles les a fait, pour ainsi dire, refluer vers leurs sources, comme un courant qui en rencontre un autre moins rapide. Ainsi, d’abord, les brahmanes, gardiens des vieux textes, cachèrent le dépôt confié à leurs soins ; mais, plus tard, quand ils se sont vus encouragés par le gouvernement, qui craignait leur influence, ils sont sortis un peu de ce silence obstiné ; ils ont consenti, non à adopter les idées de l’Europe, mais à aider quelques savans dans l’intelligence de leurs livres, à les guider dans la lecture des inscriptions, qui sont l’histoire écrite sur les monumens dans la rédaction des dictionnaires. Ils se sont décidé enfin envoyer leurs enfans dans les collèges ouverts pour eux. Ces jeunes gens, fort avides de feuilleter nos livres et d’étudier les sciences, paraissent cependant chercher dans le travail de la pensée un exercice à la curiosité de leur esprit plutôt qu’un enseignement ; sur beaucoup de points, ils semblent vouloir s’abstenir de raisonner, dans la crainte de heurter inconsidérément la base de leurs propres dogmes. Ainsi, tout en tirant une étincelle de la machine électrique, le brahmane regarde en haut avec anxiété s’il ne verra pas Indra attaquer au milieu des nuées les villes invisibles dont il brise les portes avec ce bruit que nous appelons la foudre ; tout en étudiant l’astronomie, il reste astrologue et récite la légende du démon qui ronge la lune quand nous la croyons éclipsée. En général, les Hindous de bonne famille viennent apprendre dans ces collèges juste ce qu’il leur faut pour s’utiliser, pour être employés dans les bureaux et les administrations, pour faire partie des sociétés savantes où l’on s’occupe des langues et de l’antiquité de leur pays. Le respect humain les retient d’ailleurs ; chacun de ces jeunes gens craint d’encourir par les hardiesses de son esprit les anathèmes de sa caste : il est donc impossible de constater les progrès qu’ont faits les connaissances européennes parmi les hautes classes de cette société ; seulement il est permis de supposer que l’exemple et l’expérience produiront ce que n’a pu faire encore l’enseignement.

Quant aux journaux publiés par les indigènes, ils n’ont guère l’importance qu’on leur supposerait ; peuvent-ils, osent-ils avoir et exprimer une opinion contraire à celle des maîtres ? D’ailleurs, le nabab qui nourrirait des sentimens hostiles à la compagnie se garderait bien de les faire connaître ; il sait ce qu’il en coûte aux petits princes hindous assez hardis ou assez imprudens pour trahir leur impatience du joug qui les opprime. L’opposition, quand elle se manifeste dans les journaux de l’Inde, attaque parfois les coutumes et les mœurs anglaises dans les individus ; ses thèmes favoris sont les questions religieuses et philosophiques ; elle reproduit dans sa polémique les ouvrages de controverse que les Hindous, les musulmans surtout, impriment dans les diverses provinces, en réponse aux petits livres et aux bibles que distribuent largement les missionnaires réformés. A la politique extérieure, les Hindous n’entendent rien ; les journaux anglais dans l’Inde affectent une très grande indifférence pour tout ce qui se passe d’intéressant hors de l’empire britannique, et c’est dans leurs colonnes que puisent les feuilles écrites en bengali et en persan. Aucune gazette n’est mieux informée du nombre exact des soldats que nous perdons à Alger et plus silencieuse sur nos succès que certains journaux spécialement destinés à l’armée ; et les indigènes qui voient dans l’Inde la France représentée par des comptoirs démantelés, privés de troupes blanches, conclut de tout cela que les nations existent en Europe comme dans cette partie, de l’Asie, par la permission de l’Angleterre. Dans les abrégés historiques qu’on met entre les mains des écoliers hindous, la France disparaît en 1815 comme un vaisseau qui sombre ; il est plus difficile de soustraire à la connaissance des indigènes le voisinage encore fort lointain de certaine puissance sauvage et barbare, leur dit-on, qui s’appelle la Russie, et se montre parfois vers Khiva sous la forme d’un cosaque, comme l’éclair avant l’orage. Toutefois admirons chez les Anglais cet esprit national plus vif dans l’Inde que partout ailleurs, parce qu’il y est aussi, plus nécessaire ; leurs gazettes de Bombay, de Madras, d’Agra, de Calcutta, renferment parfois des attaques assez violentes contre les gouverneurs, mais non contre le gouvernement ; les sujets de la Grande-Bretagne tiennent à montrer qu’ils sont libres, mais, avant tout, ils craignent de se déconsidérer aux yeux d’un peuple immense qu’ils dominent par le prestige de la dignité personnelle. C’est ainsi qu’ils sont venus à bout de s’assimiler une armée immense toute composée d’indigènes aveuglément soumis aux volontés de la compagnie, aux ordres de leurs chefs. Jusqu’ici ; le peuple hindou n’a donc pu, en s’éclairant, acquérir d’autre conviction que celle de la supériorité de ses maîtres ; il en sera ainsi tant qu’il ne communiquera avec l’Europe que par l’intermédiaire de la nation à laquelle il obéit.

Le Gange est, comme on l’a vu, le motif dominant de toute la contrée, de toute a partie de l’Inde d’ont il est l’artère principale ; le bras qui arrose Calcutta, nommé par les Européens Hoogly, par les indigènes Bhaghiraty, est particulièrement sacré aux yeux de ces derniers. Selon leur légende, il coulait jadis dans les cieux ; l’océan ayant été avalé d’un trait par l’ascète Agasti, les innombrables fils d’un roi nommé Sagara (la mer) périrent dans ces plaines desséchées à la recherche du cheval lancé par leur père en qualité de souverain absolu de toute la contrée C’était l’usage, après avoir conquis un royaume, de lancer un cheval qui pût errer partout sans que personne osât l’arrêter ; à son retour, on immolait l’animal ; cette cérémonie capitale s’appelait açvameda, sacrifice du cheval. Un descendant de Sagara, Bhaghirata, eut pitié de ses grands oncles gisant dans les abîmes sans sépulture, et un saint personnage lui conseilla d’aller sur le mont Kaïlassa, l’un des pics les plus élevés de la chaîne de l’Himalaya, prier le dieu Mahadéva de faire descendre sur la terre le grand fleuve qui pût remplir l’océan, et surtout de vouloir bien lui-même soutenir dans sa chute la Ganqa, dont le poids eût ébranlé la terre. Mahadéva céda aux prières et aux austérités du roi ; « alors elle tomba du ciel, la Ganga, fille des montagnes, roulant en larges et fiers tourbillons ; et le dieu supporta dans sa chute la rivière, ceinture des cieux, qui se précipita comme un collier de perles délié du haut de son front. Elle se divisa en trois bras dans son cours sinueux vers I’océan ; ses eaux étaient couvertes de flocons d’écume pareils à des troupes de cygnes ; tantôt se repliant avec effort, tantôt comme si elle sautait d’un flot rapide, tantôt encore couverte d’une fine enveloppe de mousse, comme ivre de plaisir, elle s’élança joyeuse jusqu’à l’océan, qu’elle remplit. »

Pour les Européens, le Gange est une source non moins sacrée de richesses immenses ; la rivière, fille des montagnes, leur apporte, avec ses flocons d’écume, les produits de l’intérieur dans des bateaux montés par une population de mariniers qu’on estime être d’environ trente-mille personnes ; par elle aussi viennent les marchandises de la Chine, de l’Arabie, de l’Europe et de l’Amérique. Après Londres et New-York, aucun port peut-être n’offre un coup d’œil plus animé que celui de Calcutta, surtout lorsqu’au retour du beau temps, après les débordemens causés par les pluies, qui, doublent la force du courant et arrachent les navires de dessus leurs ancres pour les jeter pêle-mêle en travers, sur les grèves, arrivent par centaine les gros bâtimens arabes de Moka, de Mascate, de Djedda, chargés de sel et de café. A côté de ces navires on en voit se ranger d’autres environnés d’une fine vapeur blanche qui se dégage à mesure que le soleil prend de la force. Ce sont des américains de Boston ; ils viennent débarquer, à un endroit choisi exprès, les énormes blocs de glace recueillis sur les lacs et les rivières du Vermont et du Rhode-Island.

Le fort William, placé au-dessus de la ville, est plutôt une défense toute prête contre une attaque par mer, c’est-à-dire contre une armée européenne, qu’une bastille destinée à contenir la plus inoffensive, la plus soumise des nations jusqu’à ce jour. Quelques gardes de police, armés d’un sabre et d’une masse de bois avec laquelle ils se plaisent à frapper les matelots ivres en les poussant à la geôle, suffisent durant la nuit à surveiller, une population qui, par son nombre, est presque un peuple. Le parc d’artillerie établi à Dumdum, séjour favori de lord Clive, à d’eux milles au nord-est du fort, et le camp permanent de Barrackpoor, a quinze milles sur le Gange, complètent les moyens d’attaque et de résistance dont dispose Calcutta. Le village de Barrackpoor (ville des casernes, mot barbare, anglais et hindou) est une des plus agréables stations, de l’Inde ; à peine a-t-on dépassé les dernières maisons de la capitale, les cabanes un peu tristes ombragées de palmiers sauvages dont les vautours noirs brisent les feuilles à force de s’y tenir perchés tout le jour, à peine est-on hors de la portée des odeurs repoussantes qui s’élèvent de l’enclos où l’on brûle les morts, triste enceinte littéralement couverte de cigognes, de milans et de corbeaux, qu’on trotte dans une magnifique allée, entre des champs de riz et des terrains bas remplis de joncs. Les barracks sont de comfortables cabanes bien alignées, parfaitement tenues et adaptées aux goûts des cypaies, auxquels le camp est affecté ; les officiers logent à part, dans de jolies maisons de campagne, avec enclos et jardins ; on dirait une ville champêtre plutôt qu’une station militaire. D’ailleurs, les cypaies hindous et musulmans ont presque toujours leurs femmes aux cantonnemens ; la vie militaire n’exclut pas entièrement pour eux la vie de famille. C’est ce qui a lieu surtout pour les officiers européens, ainsi qu’on l’a vu récemment dans les désastres de Caboul, où des femmes dévouées a leurs maris subirent si fatalement les conséquences de cette campagne.

Pour égayer encore ce village de Barrackpoor et ne pas isoler les soldats du maître auxquels ils obéissent, les gouverneurs ont bâti là leur maison de plaisance, leur Versailles, ou plutôt leur Trianon, car le parc, coupé de ruisseaux, planté de bosquets et d’arbres verts, ressemble beaucoup à ce jardin modèle. C’est dans cette retraite que j’ai vu lord Auckland se promener un peu soucieux lorsque l’armée se dirigeait sur Caboul et la flotte sur Pé-King. Les rois et les gouvernans ne sont-ils pas souvent ceux qui jouissent le moins des magnificences que nous leur envions ? Le gardien ouvre volontiers la porte du parc aux visiteurs et les laisse examiner à loisir la volière peu remarquable, la ménagerie assez mal disposée, dans laquelle se trouvaient alors deux ours noirs du Kutch, pareils à ceux que le jardin de Paris a perdus, un jeune rhinocéros très familier, et surtout un tigre du Bengale de la plus belle venue, long de huit pieds, superbe animal dont nos petits jaguars ne sont qu’une miniature. Presque en face de la grille s’élèvent de hautes barraques ; elles servent de casernes aux éléphans attachés au service de l’armée et des officiers. Les moins dociles sont liés par un pied au tronc des gros arbres avec une corde énorme ; quand le soleil les incommode ils se couvrent le dos d’un tas de foin et restent immobiles, comme assoupis, évidemment satisfaits d’être à l’abri de la piqûre cuisante des gros insectes qui s’introduisent dans les gerçures de leur peau ; le roi des animaux lui-même a son invisible ennemi qui le poursuit. Malgré moi, j’éprouvais une certaine frayeur à traverser ce double rang de monstrueux quadrupèdes, dont aucun cependant n’interrompait son souper à mon approche ; on leur avait servi une herbe tendre arrachée dans des terrains fraîchement inondés, et il fallait voir avec quelle délicatesse chaque éléphant secouait sur son genou la racine remplie de terre avant de porter à sa bouche la gerbe appétissante. On sait que cet animal ne produit jamais en captivité ; ceux que nous voyions là venaient tous des forêts de Dakka ; Madras recrute Les siens dans les solitudes qui avoisinent le golfe de Manahar, et l’on s’étonne que la race n’en soit pas éteinte quand on songe qu’une seule chasse, faite en 1840, vers la pointe de la presque île, amena la capture de plus de soixante-dix éléphans.

Le parc du gouverneur est bordé par les eaux du Gange ; vis-à-vis les fenêtres du palais, sur la rive droite, s’étend Serampoor, jolie ville danoise, tout européenne d’aspect, jadis florissante, au temps où Chandernagor était autre chose qu’un comptoir démantelé. Je ne pense pas que, depuis bien des années, aucun navire soit venu de Copenhague à Serampoor. Maintenant qu’elle n’a plus pour s’enrichir nos guerres, grace à sa neutralité, cette petite factorerie est devenue le centre des missions baptistes, la grande officine des bibles traduites dans toutes les langues de l’Asie. Croirait-on qu’il y a vingt ans des pirates du Gange attaquèrent le comptoir danois, défendu par trente cypaies, triste combat, le dernier sans doute que verra jamais ce pavillon du nord sur le sol de l’Inde ? Hélas ! ce n’est pas à nous de rire de la décadence de ceux qui s’installèrent les premiers sur le territoire du grand Mogol. En nous avançant au milieu du fleuve, nous verrions presque flotter nos couleurs sur les rues désertes de Chandernagor. Mais est-il besoin d’aller jusque-là pour constater que nos établissemens dans l’Inde sont désormais des ruines et rien de plus ? Laissons, puisqu’il le faut, cette partie de l’Asie aux Anglais ; mais profitons de leur exemple, comme ils ont, là même, profité de celui de leurs devanciers, pour porter dans d’autres contrées notre civilisation, qui peut-être vaut bien la leur.


THÉODORE PAVIE.

  1. Elle a subsisté jusqu’en 1812 ; le traité conclu à Bassein, le 31 décembre de la même aunée, lui porta le dernier coup.
  2. On connaît cette tragique histoire de cent quarante-six soldats de la garnison jetés dans l’obscur cachot (the black hole) dépourvu d’air, où cent vingt-trois moulurent dans la nuit, asphyxiés et collés à l’ouverture, vers laquelle ils se pressaient pour respirer.
  3. Dans les grandes pluies, il tombe par jour trois, quatre et cinq pouces d’eau ce qui donne une somme de soixante-dix à quatre-vingts pouces pour toute la saison. A Bombay, cent trois jours de mousson avaient donné, en 1932, cent quatre pouces ; un seul jour de juin entrait pour sept pouces trois lignes dans ce total.
  4. Hamilton, East India Gaxetteer.
  5. Calcutta est le siège d’une cour suprême, composée d’un senior judge et de deux puismés judges, nommés par le roi. « Dans les procès entre natifs, dit Hamilton, les juges doivent, d’après un acte du parlement, respecter les usages du pays. Quand il s’agit d’héritage ou de contrat, la règle est de suivre la loi reconnue par les parties ; si l’un des plaideurs est musulman et l’autre Hindou, on suivra la loi reconnue par le défendeur. Quant aux affaires criminelles ; elles sont jugées par un jury exclusivement composé de sujets britanniques. »
  6. La présidence de Madras a été long-temps arriérée sous ce rapport ; on n’y trouva pas un seul musulman capable d’enseigner le droit arabe. On lit venir le professeur du Bengale, mais les élèves manquaient : il fallut d’abord les payer. Une fois l’élan donné, les écoles de Madras devinrent bientôt florissantes, et, proportion gardée, elles rivalisent avec celles des autres provinces.
  7. Ceci n’est pas une exagération. A l’époque des grandes eaux surtout, quand les jungles sont inondés, les chakals font un tel vacarme, que, selon un auteur anglais, ces animaux rendent par leurs hurlemens les nuits hideuses (by their howling make the nights hideous).
  8. En 1840, quelques riches Hindous achetèrent un beau tigre pour l’immoler à Kali ; mais la police s’y opposa, craignant avec raison que les rôles ne vinssent à changer, et que la victime, rompant ses liens, ne prit la place du sacrificateur.