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Calligrammes/Les Soupirs du servant de Dakar

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Calligrammes
Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916)
Mercure de France (p. 101-103).
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LES SOUPIRS DU SERVANT DE DAKAR


C’est dans la cagnat en rondins voilés d’osier
Auprès des canons gris tournés vers le nord
            Que je songe au village africain
Où l’on dansait où l’on chantait où l’on faisait l’amour
                  Et de longs discours
                        Nobles et joyeux


            Je revois mon père qui se battit
      Contre les Achantis
      Au service des Anglais
            Je revois ma sœur au rire en folie
            Aux seins durs comme des obus
                          Et je revois
      Ma mère la sorcière qui seule du village
                  Méprisait le sel
            Piler le millet dans un mortier
      Je me souviens du si délicat si inquiétant
            Fétiche dans l’arbre
      Et du double fétiche de la fécondité

            Plus tard une tête coupée
            Au bord d’un marécage
            Ô pâleur de mon ennemi
            C’était une tête d’argent
                  Et dans le marais
            C’était la lune qui luisait
            C’était donc une tête d’argent
      Là-haut c’était la lune qui dansait
      C’était donc une tête d’argent
      Et moi dans l’antre j’étais invisible
C’était donc une tête de nègre dans la nuit profonde
                Similitudes Pâleurs
                Et ma sœur
                Suivit plus tard un tirailleur
                      Mort à Arras


      Si je voulais savoir mon âge
      Il faudrait le demander à l’évêque
      Si doux si doux avec ma mère
      De beurre de beurre avec ma sœur
      C’était dans une petite cabane
Moins sauvage que notre cagnat de canonniers-servants
   J’ai connu l’affût au bord des marécages
   Où la girafe boit les jambes écartées


    J’ai connu l’horreur de l’ennemi qui dévaste
                          Le Village
                  Viole les femmes
                  Emmène les filles
    Et les garçons dont la croupe dure sursaute
    J’ai porté l’administrateur des semaines
            De village en village
                  En chantonnant
        Et je fus domestique à Paris
            Je ne sais pas mon âge
            Mais au recrutement
            On m’a donné vingt ans
    Je suis soldat français on m’a blanchi du coup
    Secteur 59 je ne peux pas dire où
Pourquoi donc être blanc est-ce mieux qu’être noir
    Pourquoi ne pas danser et discourir
            Manger et puis dormir
    Et nous tirons sur les ravitaillements boches
    Ou sur les fils de fer devant les bobosses
    Sous la tempête métallique
            Je me souviens d’un lac affreux
    Et de couples enchaînés par un atroce amour
                  Une nuit folle
            Une nuit de sorcellerie
            Comme cette nuit-ci
        Où tant d’affreux regards
        Éclatent dans le ciel splendide