Carabinades/15

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Déom Frères (p. 127-133).

Choquette - Carabinades, 1900.djvu


En Route



Un claquement particulier de langue. … djik… djik… djik…

Et mon grand cheval s’ébranle lentement, paresseusement. Il sent bien qu’il va entreprendre une course pénible et harassante.


« Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé.
« Et de tous les côtés au soleil exposé.


— Voyons, ce sacré Moïse qui a encore oublié d’assujettir solidement la sous-ventrière… Woo… Woo… Dis donc, aie ! petit garçon !… veux-tu bien boucler cette sangle-là ?… C’est bon, merci.

Et je repars. Il fait beau ; il fait chaud.

Les chiens, ici et là, se précipitent le long de la route, la mine furieuse, la queue en panache, en jappant derrière ma voiture.

Séné, lui, ne se retourne point, dédaigneux. La langue tirée, il file en avant dans l’ornière polie, au petit galop.

Un grand chariot, lourdement chargé de foin frais coupé, s’en va devant moi. Les essieux craquent, les ridelles oscillent et se disloquent… cric… crac… à chaque inégalité du chemin. Carillon se plonge les naseaux à travers les barreaux et en arrache le mil odorant à pleine bouche.

Ça embaume, c’est vrai, mais filons, car je crains que tout ne croule au milieu de la route.

Il fait beau, il fait chaud.

Il me vient des songeries inexpliquables, interminables, et je rêve : Cette pauvre vieille Letourneau… la fièvre à cent trois, hier… pas mal de congestion… soixante-et-huit ans … un peu de délire… j’ai bien peur que tout ça ne tourne mal ; j’essaierai les ventouses… les ven… En arrière, loin, les ridelles font sourdement cric-crac.

… Dans une reculée lointaine, j’entrevois à travers les arbres la longue enfilade des ornières parallèles et luisantes du chemin.

Plus loin, à gauche, deux hommes, bretelles et chapeaux bas, la chemise toute trempée et bariolée par la sueur, aiguisent leurs faux dans l’ombre courte d’un hangar.

À droite, des petits gamins, la mine moqueuse, grimpés dans les branches, pourchassent les cerises du bonhomme Lavigueur sous prétexte d’attraper un chat égaré… Plus loin encore, des bestiaux blancs et roux agitent leurs longues queues en ruminant, le poitrail appuyé paresseusement sur la clôture.

Ailleurs, perdus sur les côteaux, sous les pommiers des vergers, ici et là, des travailleurs fauchent en geignant han… han… des petites filles cueillent des framboises, des poules picorent dans les blés, sous les haies, autour des perrons, partout.

Je croise un bicycliste qui pédale à toute vitesse. Il est bien chanceux, lui. de descendre, me hennit Carillon en s’ébrouant.

Il fait beau et les cigales chantent, chantent…

Je songe encore ; je monologue en moi-même, l’esprit distrait, perdu, envolé au trot monotone de mon cheval. Je roule des plans de livre où je voudrais bien y mettre une phthisique comme héroïne, mais pas une phthisique comme les autres, ou encore introduire, bâtir un type de mon pays, une espèce de Tartarin ; ou peut-être bien écrire un roman politique à clef, avec dedans des personnages dont le lecteur chercherait malgré lui à reconnaître le visage. Oui, j’appellerais ce livre : « Le Vampire », « Le Protée », n’importe.

J’y mettrais quelque type de bas-bleu, de calotin ou de carotteur, de garnement sans principes, sans foi ni loi, qui trahirait toutes les plus touchantes amitiés, parviendrait quand même à force de reniements et d’apostasies sans nom à étendre son audacieuse et insolente autorité… Il aurait des journaux, il aurait des suppots, il rançonnerait les dévouements les plus désintéressés et pareil à un infâme gueux se cacherait toujours, comme derrière un paravent, derrière un autre personnage que je rendrais magnifique et noble à cause de sa grandeur d’âme… Oh ! oui, il faudra pourtant que je le fasse un jour ce livre où il ferait si bon de peindre toutes nos ganaches politiques…

— Eh holà ! docteur, comment va ce pauvre vieux Baptiste ?…

C’est le père Legault, avec sa fourche tenue droite et solennelle comme une crosse, qui m’interpelle au passage, de l’autre côté de la clôture, debout auprès de son andain.

— Il se ravigote… il se ravigote, réponds-je, en ralentissant un peu l’allure de Carillon.

— Vrai ?… il se ravigote ?… le vieux va s’en tirer encore, je parie… Et le père Legault esquisse tout à coup un sourire triste qu’il souligne d’un geste navré et douloureux. C’est à cause d’une pensée sombre qui vient de traverser son esprit. Et il reste là, la tête penchée, à songer à son petit Joseph, lui si fort, si vigoureux… seulement vingt ans, et pourtant, le pauvre…

Je continue dans la poussière chaude et dorée… Il fait beau, il fait chaud.

C’est à présent un chemin tortueux, rocheux, plus tortueux et plus rocheux, montant toujours sous un dôme d’arbres verts. Carillon roule sous ses sabots les pierres usées, arrondies en boule.

À tous les tournants c’est une saveur d’imprévu qui égaye.

Les femmes appellent leurs petits blondins qui courent pieds-nus dans le sable. J’entends des bruits de volets qu’on ferme en claquant devant le grand soleil qui torréfie les pignons et les cailloux.

Et tout à coup ce sont de brusques et profonds silences, vite interrompus, où l’attelage atteint des bouts de chemins sablonneux et roule comme sur de la ouate. Ce n’est plus qu’un bruit d’insectes… J’ai juste le temps de penser : en effet, ce pauvre petit Joseph au père Legault, et c’est de nouveau le fracas assourdissant des cailloux projetés en tous sens sous les roues.

Maintenant à un croisement de routes, bing.. bang… de gauche et de droite, bing… bang… bing… C’est un tapage, un vacarme d’enclumes frappées, de ferrailles secouées, de bandages de roues ajustés à coups de marteaux.

Ils sont là, deux, trois, quatre à rire, à flâner, à regarder les batteurs de fer qui ébranlent ainsi — bing… bang… les échos voisins endormis aux creux des rochers massifs et mousseux.

Nous nous saluons amicalement, gaiement, avec l’envie de nous dire un mot : eux — Y a-t-il quelque chose de nouveau au village ? moi — Ah ! les paresseux… à l’ombre comme ça par ces jours de moisson.

Mais nous ne nous disons rien… il fait si chaud.

Je me replonge de nouveau inconsciemment dans des songeries sans suite : cette revue médicale à laquelle je désire m’abonner, ce compte à acquitter… du sulfonal qu’il me faut commander pour le lendemain… cette vieille madame Letourneau… oui j’essaierai les ventouses…

En continuant mon ascension, je crois ouïr tout à coup comme une mélopée bizarrement dolente d’écoliers se hâtant de bredouiller à voix haute, tous ensemble, avant leur sortie de classe, une prière finale… Je tends l’oreille ; mais non, c’est la cacophonie d’un grand moulin qui roule, dans un grésillement, un fracas de cascade, ses aubes à travers l’écume bruissante et qui me renvoie de tout en haut, du bout du chemin, ses éclaboussements d’eau et de sons divers.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Woo… woo… Carillon.

C’est ici, chez la mère Letourneau


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