Carabinades/19

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Déom Frères (p. 153-160).

Choquette - Carabinades, 1900.djvu


Loulou



Il y avait longtemps que ça le tentait d’y aller.

Et les soirs de rigolade, à l’occasion des clôtures d’examen, quand il entendait les carabins de dernière année se raconter leurs aventures en pouffant de rire entre eux, lancer des mots drôles, faire toutes sortes d’allusions et de réflexions folichonnes, il ne manquait jamais de se dire : Il faudra pourtant que j’y aille, moi aussi.

Car lui, Robert Renault, avait été élevé dans un coin de terre tranquille où sa jeunesse s’était écoulée heureuse et douce, calme et régulière comme les guérets du pays, loin des tristes choses et des hideurs secrètes des amoncellements de peuple.

Puis, pour faire sa médecine, il s’était tout à coup trouvé transporté dans la ville, au milieu de l’étourdissante turbulence des carabins, ses compagnons.

… Et, il n’y était jamais allé.

Ça lui faisait peur d’abord : il enveloppait tout le tableau qu’il se figurait dans des pensées d’épouvante et d’horreur, encore grossies par ses imaginations naïves d’écolier. Puis il y avait toujours à propos de prompts retours d’idées chastes qui le retenaient.

Pour le reste, oui, il ne s’en occupait guère, et il s’était vite mis dans le train de vie de l’étudiant : tapant ferme sur ses études, ses cours, sans manquer toutefois les chahuts de commande, les légères godailles improvisées, les tapages organisés les soirs de théâtre. Mais quant à pénétrer dans ces repaires affreux de perdition, à envisager seulement ces mégères qui l’écorcheraient vivant sans doute, lui souffleraient leurs haleines empoisonnées de lépreuses… non, il n’osait pas se décider, effarouché. Il y avait toujours un blanc fantôme d’ange-gardien, retenu de son temps de collège, qui s’entêtait à ne pas l’abandonner.

… Un soir cependant, dans l’atmosphère des cigarettes, du cognac brûlé, du scotch, qui embaumait le salon de l’Aurore, il avait senti se fondre insensiblement dans le même nuage les restes flottants de ses scrupules ; et il les avait suivis machinalement… les autres, partis en caravane pour un chahut d’enfer, au dehors puis au dedans de ces maisons lugubres qui dardaient sur l’asphalte des rues leurs flamboyants numéros.

En entrant, il en avait reçu un grand coup dans le cerveau et une sensation de vertige, d’engloutissement final et sans retour l’avait tout à coup secoué : Ces mégères féroces, ces dégoûtantes harpies, à voix rauques, à regards effrontés, qui l’examinaient à travers leurs mauvais rires… oui, tout son grand corps en avait été secoué, et une révolte instinctive le soulevait à chaque instant, comme sous une provocation, devant leurs tutoiements polissons.

Mais bientôt, à côté de celles-ci qui exagéraient à dessein leurs allures canailles et cyniques, il en eut vite remarqué une, très-douce, à l’air bon, comme presqu’ honteuse et gênée elle aussi de se trouver là.

Elle ne lui avait point souri, celle-là, ne lui avait pas fait d’agaceries choquantes, et il restait étonné de la voir si tranquille et si réservée. N’osant pas se mêler au tapage, que faisaient ses amis il s’était assis auprès d’elle, sans penser.

Et pendant que ses compagnons, avec une insouciance bien de leur âge et de leur état, chantaient, joignaient leurs cris gamins aux apostrophes hardies des filles, lui, tout doucement, s’était mis à lui parler, avec des phrases simples, presque tristes, qui semblaient étranges dans ce milieu de plaisir et de débauche ; il l’avait questionnée avec sympathie.

Et elle, en tenant sur lui son regard grave et surpris, avait répondu à ses questions sur le même ton respectueux. Mais au bout d’un moment, comme prise d’une idée obsédante, en continuant de le regarder en plein dans les yeux comme un être à part :

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, vous, comme font tous les autres jeunes hommes ?… Est-ce qu’on se gêne avec nous ?…

Robert resta sans réponse ; puis, pour ne rien expliquer, à son tour :

— Pourquoi ne me tutoyez-vous pas, vous non plus ?

Des raisons ils n’en trouvaient point sans doute, car ils s’étaient seulement tus tous deux, sans un mot à ajouter.

Alors, persistant toujours à l’examiner profondément, elle avait repris à la fin.

— Oh ! comme j’aimerais cela de m’entendre parler ainsi, mais s’ils nous écoutaient ils se moqueraient de nous, eux, et elle indiquait les autres, là-bas plus loin… Aussi voulez-vous, nous allons nous tutoyer ? et elle lui disait ça tout bas, pour qu’il comprit bien que c’était pour cette raison-là seulement qu’elle se permettait de le lui demander.

Et ils avaient convenu de continuer de causer avec ce pronom de familiarité qui gardait malgré tout un cachet particulièrement respectueux.

Tout à coup Robert, comme concluant un raisonnement secret, à brule-pourpoint :

— Alors, pourquoi ne t’en vas-tu pas d’ici ?

— M’en aller d’ici… m’en aller ?… c’est vrai ; mais tu y viens bien, toi, lui répondit-elle simplement, en manière de réponse.

— Moi… oui. — Mais ce n’est pas une raison… C’est que j’ai bien deviné, va, que tu ne ressemblais pas aux autres filles autour de toi… Tu ne parles pas, tu ne regardes pas effrontément comme elles… Pourquoi ne t’en vas-tu donc pas ?…

Oh ! avec quel élan de joie et d’orgueuil elle buvait ces singulières paroles de touchante sympathie qui réveillaient chez elle l’affection toujours persistante dans un repli quelconque du cœur de la femme.

Puis y revenant tout de suite à cette conversation, elle reprit avec un air de candeur qui la transformait :

— M’en aller d’ici, dis-tu ?… pour redevenir honnête, n’est-ce pas ?… va, j’y ai souvent pensé… mais il y a de ces hontes que, nous autres femmes, nous ne saurions jamais plus effacer de notre vie et que nous n’avons point le droit de transmettre ni à un mari, ni surtout à un enfant… Non, toi qui me parles d’une manière si singulière, dis-moi plutôt autre chose… ne réveille pas ces remords…

… Un bruit de danse, de refrains folâtres, arrivait d’à côté. C’étaient les étudiants qui continuaient leur noce, en compagnie.

— Mais tu ne songes donc point à t’amuser, toi, comme tes amis ?…

— C’est vrai, répondit Robert allons les rejoindre… viens-tu ?

Il s’était levé, cherchant à l’entraîner avec lui, mais elle ne voulait pas, désirant le garder à son côté, pour elle seulement. C’était si bon de l’entendre parler.

Alors il se rassit machinalement. comme pour lui obéir, sans savoir.

— Comment t’appelles-tu ?

Elle hésita d’abord, gênée, troublée tout à fait de révéler son nom de bataille dont la mention seule allait déjà lui rappeler son état d’abjection et la rejeter si loin de son rêve délicieux ; mais à la fin tristement :

— Loulou, dit-elle.

— Loulou ?… Loulou ?… Et Robert resta subitement muet et songeur, le regard perdu, l’air absent… Comme il se levait maintenant, sans rien dire, elle reprenait :

— Pourquoi que ça vous fâche ?… Non, je ne veux pas vous voir partir fâché… insistait-elle en s’attachant à lui.

Mais lui ne voulait pas se rasseoir. Il se dégageait doucement des mains qui le retenaient et il se glissait rapidement au dehors, en se cachant de ses amis…

* * *

… Fâché ? Ah ! non, mais ce nom de Loulou, redit dans ce lieu souillé, impur, il s’était habitué à le murmurer à une blonde enfant qu’il avait rencontrée à la vacance passée, et avec laquelle il avait parcouru les prairies de foin et de marguerites de son pays.

Depuis lors ce nom avait continué de bruire en caresse dans ses rêves d’étudiant ; il l’écrivait partout, à coups de crayons hâtifs ou en grosses lettres bizarres, à travers les marges blanches de ses cahiers de notes ; il le murmurait dévotement, comme une évocation à une sainte… puis tout à coup, sans transition, de l’entendre dans ce bouge…

Et tristement il s’en était allé, seul, l’âme désenchantée, seul dans les rues désertes.


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