Caractères et Anecdotes

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ŒUVRES

COMPLETES

DE CHAMFORT

CARACTERES ET ANECDOTES.

IMoTRE siècle a produit huit grandes comé- diennes : quatre du théâtre et quatre de ]a société. Les quatre premières sont mademoiselle d’Ange- ville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clai- ron et madame Saint-Huberti ; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de Genlis, madame Necker et madame d’Angivilliers.

— M me disait : « Je me suis réduit à trouver

tous’mes plaisirs eu moi-même, c’est-à-dire, dans le seul exercice de mon intelligence. La nature a mis, dans le cerveau de l’homme, une petite glande appelée cervelet, laquelle fait office d’un miroir ; on se représente, tant bien que mal, en petit et en grand, en gros et en détail, tous les objets de l’univers, et même les produits de sa propre pen- sée. C’est une lanterne magique dont l’homme est II i 1 OEUVRES

propriétaire, et devant laquelle se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C’est là pro- prement l’homme ; là se borne son empire : tout le reste lui est étran<<er.»

— «Aujourd’hui, i5 mars 1789,, j’ai fait, disait M. de..., une bonne œuvre d’une espèce assez rare. J’ai consolé un honnue honnête, plein de vertus, riche de cent mille livres de rente, d’un très - grand nom, de beaucoup d’esprit, d’une très-bonne santé, etc; et moi, je suis pauvre, obscur et malade.»

— On sait le discours fanatique que l’évéque de Dol a tenu au roi, au sujet du rappel des pro- testans. Il parla au nom du clergé. L’évéque de Saint-Pol lui ayant demandé pourquoi il avait parlé au nom de ses confrères, sans les consulter : «J’ai consulté, dit-il, mon crucifix. — En ce cas, ré- pliqua l’évéque de saint-Pol, il fallait répéter exac- tement ce que votre crucifix vous avait répondu.»

— C’est un fait avéré c[ue Madame, fille du roi, jouant avec une de ses bonnes, regarda à sa main, et, après avoir compté ses doigts : « Comment ! dit l’enfant avec surprise, vous avez cinq doigts aussi, comme moi ? » Et elle recompta pour s’en assurer.

— Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis xv une grande dame, j’ai oublié laquelle ; le roi n’en voulut pas, disant qu’elle coûterait trop cher à renvoyer.

— M. de Tressan avait fait, en 1738, des cou- DE CHAMFORT. 3

plets contre M. le duc de Nivernois. 11 sollicita l’académie en 1780, et alla chez M. de Nivernois 7 qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d’espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt à remonter en voiture, il lui dit : « Adieu, mon- sieur le comte, je vous félicite de n’avoir pas plus de mémoire. »

— Le maréchal de Biron eut une maladie très- dangereuse : il voulut se confesser; et dit devant plusieurs de ses amis : «Ce que je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l’état ».... Un de ses amis l’interrompit : «Tais-toi, dit-il, tu mourras insolvable. »

— Duclos avait l’habitude de prononcer sans cesse en pleine académie, des f..., des b... ; l’abbé duRenel, qui, à cause de sa longue figure, était appelé un grand serpent sans venin, lui dit: «Mon- sieur, sachez qu’on ne doit prononcer dans l’aca- démie que des mots qui se trouvent dans le dic- tionnaire. »

— M. de L.... parlait à son ami M. de B,

homme très-respectable, et cependant très-peu ménagé par le public; il lui avouait les bruits et les faux jugemens qui coinçaient sur son compte. Celui-ci répondit froidement : « C’est bien à une béte et à un coquin comme le public actuel, à juger un caractère de ma trempe ! »

— M.... me disait : « J’ai vu des femmes de tous les pays ; l’Italienne ne croit être aimée de son 4 ŒUVRES

amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l’Anglaise, une folie; et la Fran- çaise, une sottise. »

— Ducios disait de je ne sais quel bas coquin qui avait fait fortune: «On lui crache au visage, on le lui essuie avec le pied, et il remercie. »

— D’Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputation, se trouvait chez madame du Deffant, où étaient M. le président Hénault et M. de Pont- de-Veyle. Arrive un médecin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Défiant : «Ma- dame, j’ai l’honneur de vous présenter mon très’ humble respect »; à IM. le président Hénault : « Mon- sieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer»; à M. de Pont-de-Veyle : «Monsieur, je suis votre très- humble serviteur»; et à d’Alembert: «Bon jour, monsieur. »

— Un homme allait, depuis trente ans, passer

toutes les soirées chez madame de Il erdit sa

femme ; on crut qu’il épouserait l’autre, et on l’y encourageait. Il refusa : «Je ne saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. »

— Madame de ïencin, avec des manières douces, était une femme sans principes, et ca- pable de tout, exactement. Un jour, on louait sa douceur : « Oui, dit l’abbé Trubiet, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux. »

— M. de Broglie, qui n’admire que le mérite militaire, disait un jour : « Ce Voltaire qu’on vante DE CHA.MFORT. 5

tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtant fait un beau vers :

» Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. »

— On réfutait je ne sais quelle opinion de M

sur un ouvrage, en lui parlant du public qui en jugeait autrement : « Le public ! le public ! dit-il, combien faut-il de sots pour faire un public ?«

— M. d’Argenson disait à M. le comte de Sé- bourg, qui était l’amant de sa femme : « Il y a deux places qui vous conviendraient également : le gou- vernement de la Bastille et celui des Invalides ; si je vous donne la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé; si je vous donne les In- valides, on croira que c’est ma femme. »

— Il existe une médaille que M. le prince de Condé m’a dit avoir possédée et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d’un côté Louis XIII, avec les mots ordinaires : Rex Franc, et Nav.., et de l’autre, le cardinal de Richelieu, avec ces mots autour : Nil sine consilio.

— M, ayant lu la lettre de Saint- Jérôme où

il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, disait : « La force de ses tentations me fait plus d’envie que sa pénitence ne me fait peur, »

— M disait: « Les femmes n’ont de bon que

ce qu’elles ont de meilleur. »

— Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait autrefois avec M. de Bissy. Elle -avait loué une petite maison, rue Plumet, où eîk- 6 OEUVRES

alla, tandis que M. de Bissy y était avec des filles: il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres s’assemblèrent autour de son carrosse, disant : « C’est bien vilain de refuser la maison à la princesse qui paie, pour y donner à souper à des filles de joie ! »

— Un homme, épris des charmes de l’état de prêtrise, disait: « Quand je devrais’ être damné, il faut que je me fasse prêtre. »

— Un homme était en deuil de la tête aux pieds: grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l’aborde tristement : «Eh ! bon Dieu ! qui est-ce donc que vous avez perdu ? — Moi, dit-il, je n’ai rien perdu ; c’est

’que je suis veuf. »

— Madame de Bassompierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la maîtresse connue de M. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. Le roi alla un jour chez elle, et prit avec elle quelques libertés qui ne réussirent pas : « Je me tais, dit Stanislas ; mon chancelier vous dira le reste. ;>

— Autrefois on tirait le «âteau des rois avant le repas. M. de Fontenelle fut roi ; et comme il négligeait de servir d’un excellent plat qu’il avait devant lui, on lui dit : « Le roi oublie ses sujets.» A quoi il répondit : « Voilà comme nous sommes, nous autres. »

— Quinze jours avant l’attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à l’auberge. DE cha:mfort. 7

entendit dire, dans une cîiambre qui n’était sépa- rée de la sienne que par une cloison, qu’un nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négo- ciant venait à Paris ; il alla se présenter chez M. Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu’il avait entendu, retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il était. Il repartit pour sa province : comme il était en route, arriva l’attentat de Damiens. INI. Beirier, qui comprit que ce négociant conte- rait son histoire, et que cette négligence le per- drait (lui Berrier), envoie un exempt de police et des gardes sur la route de Lyon ; on saisit l’homme, on le bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la Bastille, où il est resté pendant dix-huit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en 1773, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.

— Un jeune homme sensible, et portant riionnéteté dans l’amour, était bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure senti- mentale. Il leur répondit avec naïveté : « Est-ce ma faute à moi, si j’aime mieux les femmes que j’aime, que les femmes que je n’aime pas ? »

— Le cardinal de Rohan, qui a été airété pour dettes dans son ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer des pri- sonniers du Châtelet, à l’occasion de la naissance du dauphin. Un homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la cause ; on lui répondit que c’était pour M. le cardinal de Rohan, 8 caîDVRiiis

qui, ce jour là, venait au Châtelet : « Comment !

dit-il naïvement, est-ce qu’il est arrêté ? »

— M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos, si elle devenait grosse, et s’en allait en disant ; « Me voilà net ; arrive qui plante. »

— M. de...., que des chagrins amers empê- chaient de reprendre sa santé, me disait : « Qu’on me montre le fleuve d’Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »

— On faisait une quête à l’académie française ; il manquait un écu de six francs ou un louis d’or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n’avoir pas contribué ; il soutint qu’il avait mis; celui qui faisait la collecte dit : «Je ne l’ai pas vu ; mais je le crois. « M. de Fontenelle termina la discussion en disant : « Je l’ai vu, moi ; mais je ne le crois pas. «

— L’abbé Maury, allant chez le cardinal de la Roche-Aymon, le rencontra revenant de l’assem- blée du clergé. Il lui trouva de l’humeur et lui en demanda la raison. « J’en ai de bien bonnes, dit le vieux cardinal : on m’a engagé à présider cette assemblée du clergé, où tout s’est passé on ne saurait plus mal ; il n’y a pas jusqu’à ces jeunes agens du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer de mauvaises raisons. »

— L’abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe à dire tous les jours pour vingt sous : DE CIIAMFOllT. 9

quand il fut plus riche, il la céda à Tabbé de la Porte, en retenant huit sous dessus : celui-ci, devenu moins gueux, la sous-loua à l’abbé Dinouart, en retenant quatre sous dessus, outre la portion de l’abbé Raynal ; si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à l’abbé Dinouart.

— Un évéque de Saint-Brieux, dans une orai- son funèbre de Marie-Thérèse, se tira d’affaire fort simplement sur le partage de la Pologne : a La France, dit il, n’ayant rien dit sur ce par- tage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n’en rien dire non plus. »

— Milord Marîborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en cou- vrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Marîborough lui dit intrépidement : « Eh quoi ! monsieur, vous paraissez étonné ? — Oui, dit le jeune homme, en s’essuyant la figure, je le suis qu’un homme, qui a autant de cervelle, restât exposé gratuitement à un danger si inutile.»

— Madame la duchesse du ]Maine, dont la santé allait mal, grondait son médecin, et lui disait : « Était-ce la peine de m’imposer tant dé priva- tions, et de me faire vivre en mon particulier ? — IMais votre altesse a maintenant quarante per- sonnes au château. ? — £h bien ! ne savez-vou pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d’une princesse? » ÏO OEUVRES

— Le duc de Chartres ( i ), apprenant l’insulte faite à madame la duchesse de Bourbon, sa sœur, par M. le comte d’Artois, dit : « On est bien heureux de n’être ni père ni mari. »

— Un jour, que l’on ne s’entendait pas dans une dispute à l’académie, M. de Mairan dit : « Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la fois ! »

— Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein d’esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. « Messieurs, dit-il, ie suis accusé de sé- duction ; pour toute réponse et pour toute dé- fense, je demande que mon portrait soit mis au greffe. » Le commissaire n’entendait pas : « Béte, dit le juge, regarde donc la figure de monsieur ! »

— M.... me disait : « C’est faute de pouvoir pla- cer un sentiment vrai, que j’ai pris le parti de traiter l’amour comme tout le monde. Cette res- source a été mon pis aller : comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et et n’ayant pas trouvé de place à Iphigénie, s’en va aux Variétés amusantes. »

— Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan, à l’occasion du duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente, que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fe-

(r) Le duc d’Orléans, guiliotim’" le 6 novembre ijgS. DT. CHAMFORT. 1 f

nêtre : « Je puis bien descendre, dit-il, par où je suis monté si souvent. »

— M. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV, quand il fut exilé. M. de Chauvelin, qui en était aussi ; dit au roi qu’il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin : « Demandez-lui s il veut continuer...» M. de Chauvelin écrivit à Chan- teloup : j\I. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains était fait. « Oui, dit 31. de Chauvelin ; M. de Choiseul gagne trois mille louis. — Ah ! j’en suis bien aise, dit le roi ; mandez-le lui bien vite. »

— «L’amour, disait M, devrait n’être le

plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d’amour, je suis tenté de dire : « De quoi vous mélez-vous? » Du jeu, de la table, de l’ambition à cette canaille ! »

— Ne me vantez point le caractère de N.... : c’est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme» une statue de bronze sur du marbre.

— « Savez-vous pourquoi, me disait jNI. de...., on est plus honnête, en France, dans la jeunesse et jusqu’à trente ans, que passé cet âge? c’est que ce n’est qu’après cet âge, qu’on s’est détrompé ; que chez nous, il faut être enclume ou marteau ; que l’on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu’alors, on avait ressemblé au chien qui défend le dîner de sou 1 -X OEUVRES

maître contre les autres chiens ; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en ])rend sa part avec les autres. »

— Madame de B ne pouvant, malgré son

grand crédit, rien faire pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l’a épousé. En fait d’amans, il n’est pas de ceux que l’on montre ; en fait de maris, on montre tout.

— ]M. le comte d’Orsai, fils d’un fermier-géné- ral, et si connu par sa manie d’être homme de qualité, se trouva avec M. de Choiseul-Gouffier, chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation considérablement augmentée : l’autre y venait porter ses plaintes de ce qu’on avait diminué la sienne, et croyait que cette diminution sup- posait quelque atteinte portée à ses titres de noblesse.

— On disait de M. l’abbé Arnaud, qui ne conte jamais : «Il parle beaucoup, non qu’il soit bavard, mais c’est qu’en parlant on ne conte pas.»

— M. d’Autrep disait de M.deXimenez : «C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol > dit : « Ah ! la vilaine béte ! »

— Le tzar Pierre i""., étant à Spithead, voulut savoir ce que c’était que le châtiment de la cale qu’on inflige aux matelots. Il ne se trouva pour lors aucun coupable ; Pierre dit : « Qu’on prenne un de mes gens. — Prince, lui répondit-on, vos gens DE CRAMFORT. l3

sont en Angleterre, et par conséquent sous la pro- tection des lois. »

— M. de Vaucanson s’était trouvé l’objet prin- cipal des attentions d’un prince étranger, quoi- que M. de Voltaire lût présent. Embarrassé et honteux que ce prince n’eût rien dit à Voltaire, il s’approche de ce dernier et lui dit : « Le prince vient de nie dire telle chose. ( Un compliment très-flatteur pour Voltaire.)» Celui-ci vit bien que c’était une politesse de Vaucanson, et lui dit :«Je reconnais tout votre talent dans la manière dont vous faites parler le prince. »

— A l’époque de l’assassinat de Louis xv par Damiens, M. d’Argenson était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui don- ner l’ordre de renvoyer madame de Pompadour, Il se conduisit en homme consommé dans l’art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n’était pas considérable, il crut que le roi, après s’être rassuré, rappelerait madame de Pompa- dour ; en conséquence, il fit observer au roi qu’ayant eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire porter cet ordre par une bouche ennemie ; et il engagea le roi à donner cette commission à M. de Machaut, qui était des amis de madame de Pompadour, et qui adouci- rait cet ordre par toutes les consolations de l’ami- tié ; ce fut cette commission qui perdit M. de Ma- chaut. Mais ce même homme, que cette conduite l4 ŒUVRES

savante avait réconcilié avec madame de Pompa- dour, fit une faute d’écolier, en abusant de sa victoire, et la chargeant d’invectives, lorsque, re- venue à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.

— Lorsque madame Dubarry et le duc d’Ai- guillon firent renvoyer M. de Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n’étaient point en- core données. Le roi ne voulait point de M. d’iVi- guillon pour ministre des affaires étrangères : M. le prince de Condé portait M. de Vergennes qu’il avait connu en Bourgogne ; madame Du- barry portait le cardinal de Rohan, qui s’était attaché à elle : M. d’Aiguillon, alors son amant, voulut les écarter l’un et l’autre ; et c’est ce qui fit donner l’ambassade de Suède à M. de Ver- gennes, alors oublié et retiré dans ses terres, et l’ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors le prince Louis.

— « Mes idées, mes principes, disait M...., ne conviennent pas à tout le monde : c’est comme les poudres d’Ailhaut et certauies drogues qui ont fait grand tort à des tempéramens faibles, et ont été très-profitables à des gens robustes. « Il don- nait cette raison pour se dispenser de se lier avec

M. de J, jeune homme de la cour, avec qui on

voulait le mettre en liaison.

— J’ai vu M. de Foncemagne jouir, dans sa vieil- lesse, d’une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s’il l’avait DE CHAMFODT. l5

connu particLiliôioment. 11 me répondit qu’oui. J’insistai pour savoir s’il n’avait jamais rien eu contre lui. M. Saurin, après un moment de ré- flexion, me répondit : «11 y a long-temps qu’il est honnête homme. » Je ne pus en tirer rien de po- sitif, sinon qu’autrefois M. de Foncemagne avait tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d’intérêt.

— P»I. d’Argenson, apprenant qu’à la bataille de Raucoux, un a alet d’armée avait été blessé d’un coup de canon, derrière l’endroit où il était lui- même avec le roi, disait : « Ce droIe-là ne nous fera pas l’honneur d’en mourir. »

— Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Tu- rin, d’Oudenarde, de Malplaquet, de Ramillies, d’iîochstet, les plus honnêtes gens de la cour di- saient : « Au moins le roi se porte bien, c’est le principal. »

— Quand M. le comte d’Estaing, après sa cam- pagne dé la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, il arriva porté sur ses bé- quilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose, sinon : « M. le comte, avez-vous été con- tent du petit Laborde? »

— « Je n’ai vu dans le monde, disait M..., que des diners sans digestion, des soupers sans plai- sirs, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié, et des coucheries sans amour. » l6 ŒUVRES

— Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir ma- dame de Mazarin pendant sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations, elle lui dit en l’apercevant :« Ah î M. le curé, je suis enchantée de vous voir; j’ai à vous dire que le beurre de l’Enfant -Jésus n’est plus à beaucoup près si bon : c’est à vous d’y mettre ordre, puis- que VEnfant Jésus est une dépendance de votre église. f>

— Je disais à M. R...., misantrope plaisant, qui m’avait présenté un jeune homme de sa connais- sance : «Votre ami n’a aucun usage du monde, ne sait rien de rien. — Oui, dit-il; et il est déjà triste, comme s’il savait tout. »

— M.... disait qu’un esprit sage, pénétrant et qui verrait la société telle qu’elle est, ne trouve- rait partout que de l’amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s’accoutu- mer à ne regarder l’homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès-lors, tout change : l’esprit des différens états? la vanité particulière à chacun d’eux, ses diffé- rentes nuances dans les individus, les friponne- ries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.

— « Ce n’est qu’avec beaucoup de peine, disait M...., qu’un homme de mérite se soutient dans le monde sans l’appui d’un nom, d’un rang . d’une fortune : l’homme qui a ces avantages y est, au contraire, soutenu comme malgré lui-même. Il y i)E CHAMFORT. l’J

î*, entre ces deux hommes, la différence qu’il y a du scaphandre au nageur.

— M.... me disait : ce J’ai renoncé à l’amitié de * deux hommes : l’un, parce qu’il ne m’a jamais parlé de lui; l’autre, parce qu’il ne m’a jamais parlé de moi. »

— On demandait au même, pourquoi les gou- verneurs de province avaient plus de faste que le roi :« C’est, dit -il, que les comédiens de cam pagne chargent plus que ceux de Paris.»

— Un prédicateur de la ligue avait pris, pour texte de son sermon : Eripe nos. Domine, à luto fœcis qu’il traduisait ainsi : «Seigneur, débour- bonez-nous.»

— M...., intendant de province, homme fort ri- dicule, avait plusieurs personnes dans son salon, tandis qu’il était dans son cabinet dont la porte était ouverte. Il prend un air affairé ; et, tenant des papiers à la main, il dicte gravement à son secrétaire : «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces pré- sentes lettres verront (verront, un à la fin), salut. » Le reste est de forme, dit-il, en remettant les papiers ; et il passe dans la salle d’audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de grandes affaires.

— M. de Montesquiou priait M. de Maurepas de s’intéresser à la prompte décision de son affaire, et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac. M. de Maurepas lui dit : « Rien ne presse;

II 2 ï8 OEUVRES

M. le comte d’Artois a des enfaiis. » C’était avani: la naissance du dauphin.

— Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier pré- sident du parlement de Bordeaux. Celui-ci répon- dit qu’on ne pouvait lui ôter sa place, sans lui faire son procès. Le régent, ayant reçu la lettre, mit au bas : « Quà cela ne tienne, » et la ren- voya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il avait à faire, envoya sa démis- sion.

— Un homme de lettres menait de front un poème et une affaire d’où dépendait sa fortune. On lui demandait comment allait son poème. « Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître sr barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d’être immortel, je veux savoir si je vivrai. »

— M. de la Reynière, obligé de choisir entre la place d’administrateur des postes et celle de fermier-général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de l’alternative qu’on lui proposait, et qui diminuait de beaucoup son re- venu. Un d’eux lui dit naïvement : « Eh, mon Dieu ! cela ne fait pas une grande différence dans rotre fortune. C’est un million à mettre à fond DE CHAMFORT. I9

perdu ; et nous n’en viendrons pas moins souper chez vous. »

— M...., provençal, qui a des idées assez plai- santes, me disait, à propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres était indifférent : « Ce sont, disait-il, des chiens dans un tourne- broche ; il suffit qu’ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu’il ait de l’intelligence, ou du nez, ou rien de tout cela, la broche tourne, et le soupe sera toujours à peu près bon. »

— On faisait une procession avec la châsse de Sainte -Geneviève, pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, qu’il commença à pleuvoir ; sur quoi l’évéque de Cas- tres dit plaisamment : « La sainte se trompe ; elle croit qu’on lui demande de la pluie. )>

— c( Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait M...., la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n’a pas en- core tout à fait autant de mauvais effets que le carcan ; mais cela viendra, j

— On venait de citer quelques traits de la gour- mandise de plusieurs souverains. «Que voulez- vous, dit le bonhomme M. de Brequigny ; que voulez-vous que fassent ces pauvres rois? Il faut bien qu’ils mangent. »

— On demandait à une duchesse de Rohan, à quelle époque elle comptait accoucher, a Je me 20 OEUVRES

flatte, dit-elle, d’avoir cet honneur dans deux mois. » L’honneur était d’accoucher d’un Rohan,

— Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à l’Opéra, le fameux Qu’il mourût de Corneille •> pria Noverre de faire danser X’à- Maximes de La Rochefoucault.

— M. de Malesherbes disait à M. de JVÎaurepas qu’il fallait engager le roi à aller voir la Bastille. « Il faut bien s’en garder, lui répondit M. de Mau- repas; il ne voudrait plus y faire mettre personne. »

— Pendant un siège, un porteur d’eau criait dans la ville : «A six sous la voie d’eau! » Une bombe vient et emporte un de ses sceaux : «A douze sous le sceau d’eau ! s’écrie le porteur sans s’étonner. »

— L’abbé de Molière était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes ; il n’avait point de valet, et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche. Un matin, il entend frapper à sa porte : « Qui va là? — Ouvrez... . » 11 tire un cordon et la porte s’ouvre. L’abbé de Mo- lière, ne regardant point : « Qui ètes-vous ? — Donnez-moi de l’argent. — De l’argent ? — Oui, de l’argent. — Ah ! j ’entends : vous êtes un vo- leur? — Voleur ou non, il me faut de l’argent. — Vraiment oui, il vous en faut : eh bien! cher- chez là dedans » Il tend le cou, et présente un

des côtés de la culotte; le voleur fouille : — « Eh bien ! il n’y a point d’argent ? — Vraiment non ; DF. CHA-MFORT. 2 1

mais il y a ma clé. — Eh bien ! cette clé... — Cette clé, prenez - la. — Je la tiens. — Allez-vous en à ce secrétaire ; ouvrez.... » Le voleur met la clé à un autre tiroir. — « Laissez donc, ne dérangez pas ! ce sont mes papiers. Ventrebleu ! finirez- vous ? ce sont mes papiers : à l’autre tiroir, vous trouverez de l’argent. — Le voilà. — Eh bien ! prenez. Fermez donc le tiroir... » Le voleur s’en- fuit. — «M. le voleur, fermez donc la porte. Mor- bleu ! il laisse la porte ouverte ! — Quel chien de voleur ! il faut que je me lève par le froid qu’il fait! maudit voleur !» L’abbé saute en pied, va fermer la porte, et revient se remettre à son ti-avail.

— M...., à propos des six mille ans de Moïse, di- sait, en considérant la lenteur des progrès des arts et l’état actuel de la civilisation : « Que veut-il qu’on fasse de ses six mille ans? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes. »

— La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti, qu’il était le meilleur des tyrans.

— Madame de Montmorin disait à son fds : « Vous entrez dans le monde; je n’ai qu’un conseil à vous donner, c’est d’être amoureux de toutes les femmes. »

— Une femme disait à M.... qu’elle le soup- çonnait de n’avoir jamais perdu terre avec les femmes : « Jamais, lui dit-il, si ce n’est dans le ciel.» En effet, son amour s’accroissait toujours 22 OEUVRES

par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.

— Du temps de INI. de Machaut, on présenta au roi le projet d’une cour plénière, telle qu’on a voulu l’exécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu’il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disait : « Ici le roi prendra un air sévère; ici le front du roi s’adoucira; ici le roi fera tel geste, etc.» Le mémoire existe.

— «Il faut, disait M..., flatter l’intérêt ou effrayer l’amour-propre des hommes : ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans la crainte du coup de fouet..»

— Madame de Créqui, parlant à la duchesse de Chaulnes de son mariage avec M. de Giac, après les suites désagréables qu’il a eues, lui dit qu’elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. « Madame, lui dit madame de Giac, appre- nez qu’une femme de la cour n’est jamais vieille, et qu’un homme de robe est toujours vieux».

— M. de Saint- Julien, le père, ayant ordonné a son fils de lui donner la liste de ses dettes, ce- lui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. Le père indigné crut que c’était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu’il avait payé cette charge. « C’était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec iïiadame dp: cnx\:xiFORT. ’23

Tilaiirier. Elle souhaitait d’avoir une charge de conseiller au parlement de Bordeaux pour son mari; et jamais, sans cela, elle n’aurait eu d’ami- tié pour moi ; j ’ai payé la place ; et vous voyez, mon père, qu’il n’y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plai- sant. »

" — Le comte d’Argenson, homme d’esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait : <f Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas ; il n’y a ici personne plus valet que moi. »

— M. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et fier d’un cordon bleu par charge, disait à un homme, en mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus : « Ne seriez vous pas bien aise d’avoir un pareil ornement ? — Non, dit l’autre ; mais je voudrais avoir ce qu’il vous coûte. »

— Le marquis de Chatelux, Eftnoureux comme à vingt ans, ayant vu sa femme occupée, pendant tout un dhier, d’un étranger jeune et beau, l’a- borda au sortir de table, et lui adressait d’humbles reproches; le marquis de Genlis lui dit : « Passez, passez, bonhomme, on vous a donné. (Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l’au- mône. ) »

— M...., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l’avait le plus formé, c’était d’avoir su coucher, dans l’occasion, avec des a 4 ŒUVRES

femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.

— M.... disait que de courir après la fortune avec de l’ennui, des soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de son esprit et de son âme, c’est pécher au goujon avec un hameçon d’or.

— On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-Icilius était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s’il la perdait, il se rendrait à Vepise, où il vivrait en exerçant la médecine. Quintus lui répondit: « Tou- jours assassin ! »

> — M. de Buffon s’environne de flatteurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec l’abbé Leblanc, M. de Juvigny et deux autres hommes de cette force. Le soir, il dit à soupe qu’il avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha long-temps le sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot.

— Pendant la dernière maladie de Louis xv, qui, dès les premiers jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fut mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu’il donnait, le mot : Il faut. Le Roi, choqué de ce mot, répé- tait tout bas, et d’une voix mourante : Il faut] il

faut! 1)K CH\l\tFORT. 2

— Voici une anecdote que j’ai ouï conter a INI. de Clermont-Tonnerre sur le baron de Breteuil. Le baron, qui s’intéressait à M. de Clermont- Tonnerre, le grondait de ce qu’il ne se montrait pas assez dans le monde, (f J’ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont. — Il faut emprunter : vous payerez avec votre nom. — Mais, si je meurs. — Vous ne mourrez pas. — Je l’espère ; mais enfin, si cela arrivait? — Eh bien ! vous mourriez avec des dettes, comme tant d’autres.— Je ne veux pas mourir banqueroutier. — Monsieur, il faut aller dans le monde : avec votre nom, vous devez arri- ver à tout. Ah! si j’avais eu votre nom! — Voyez à quoi il me sert. — C’est votre faute. Moi, j’ai emprunté ; vous voyez le chemin que j’ai fait, moi qui ne suis qu’un pied-plat.y> Ce mot fut ré- pété deux ou trois fois, à la grande surprise de l’auditeur, qui ne pouvait comprendre qu’on parlât ainsi de soi-même.

— Cailhava qui, pendant toute la révolution, ne songeait qu’aux sujets de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme de lettres lié avec plusieurs membres de l’assem- blée nationale, que le décret n’arrivait pas. Celui- ci lui dit : « Mais pensez-vous qu’il ne s’agisse ici que de représentations d’ouvrages dramatiques? — Non, répondit Cailhava ; je sais bien qu’il s’agit aussi d’impression. »

— Quelque temps avant que Louis xv fût ar- rangé avec madame de Pompadour, elle courait a6 OEUVRES

après lui aux chasses. Le roi eut la complaisance d’envoyer à M. d’Étiolés une ramure de cerf. Ce- lui-ci la fit mettre dans sa saJle à manger, avec ces mots : « Présent fait par le roi à M. d’Étiolés.»

— Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu’elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection auprès de M. de Senevoi, son colonel, auquel il deman- dait un congé. Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu’elle ne connaît M. de Sene- voi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. de Genlis retient le soldat, et lui dit : «Va de- mander ton congé en mon nom; et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien.»

— M.... débitait souvent des maximes de roué, en fait d’amour; mais, dans le fond, il était sen- sible, et fait pour les passions. Aussi quelqu’un disait-il de liii : « Il a fait semblant d’être malhon- nête, afin c[ue les femmes ne le rebutent pas. »

— M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Mahon par M. le duc de Grillon : « J’ai pris Mahon par une étourderie ; et dans ce efenre, M. de Grillon |)araît en savoir plus que moi. »

— A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin ; cependant il n’en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit: « Petit Thyange, tu as eu une belle peur ? — Oui, M. le maréchal, dit celui-ci; j’ai craint que vous ne fussiez blessé.» 1)1-. CHAMTORT. l’J

— Voltaire disait, à propos de VAnti- Machia- vel du roi de Prusse : « Il craclie au plat pouç en dégoûter les autres. »

On faisait compliment à madame Denis de la façon dont elle venait de jouer Zaïre : « Il faudrait, dit-elle, être belle et jeune. — Ali! madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »

— M. Poissonnier, le médecin, après son re- tour de Russie, alla à Ferney, et parla à M. de Voltaire de tout ce qu’il avait dit de faux et d’exa- géré sur ce pays-là : « ]Mon ami, répondit naïve- ment Voltaire, au lieu de s’amuser à contredire, ils m’ont doimé de bonnes pelisses, et je suis très- frileux. »

— Madame de Tencin disait que les gens d’es- prit faisaient beaucoup de fautes en conduite, parce qu’ils ne croyaient jamais le monde assez bète, aussi bète qu’il l’est.

— Une femme avait un procès au parlemeiil de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (1-784) de vouloir bien écrire, en sa faveui", un mot qui lui ferait gagner un procès très-juste ; le garde des sceaux la refusa. La comtesse Talley- rand prenait intérêt à cette femme ; elle en parla au garde des sceaux : nouveau refus. i*Iadame de Talleyrand en fit parler par la reine; autre relus. Madame de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup l’abbé de Périgord, son fils; elle fit écrire par lui : refus très-bien 28 OEUVRES

tourné. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tentative, et d’aller à Versailles. Le lendemain, elle part; l’incommodité de la voiture publique l’engage à decendre à Sèvres, et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège ; elle accepte, et lui conte son histoire. Cet homme lui dit : « Vous aurez demain ce que vous deman- dez. » Elle le regarde, et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L’homme l’engage à coucher à Versailles ; et, le lendemain matin, lui apporte le papier qu’elle demandait. C’était un commis d’un com- mis, nommé M. Etienne.

— Le duc de la Vallière, voyant à l’Opéra la petite Lacour sans diamans, s’approche d’elle, et lui demande comment cela se fait. « C’est, lui dit- elle, que les diamans sont la croix de Saint-Louis de notre état». Sur ce mot, il devint amoureux fou d’elle. Il a vécu avec elle long-temps. Elle le subjuguait par les mêmes moyens qui réussirent à madame Dubarry près de Louis xv. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait : « Mets-toi à genoux là - dessus, vieille ducaille. »

— Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d’être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beau- marchais, qui voulait l’empêcher de se tuer : « Moi, arrêté pour deux cents louis ! abandonné par tous mes amis ! C’est moi qui les ai formés, qui leur DI-; en AM FORT. 29

ai appris à friponner. Sans moi, que seraient B...., D...., N....? (Ils vivent tous ). Enfin, mon- sieur, jugez de l’excès de mon avilissement : pour vivre, je suis espion de police.»

— Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d’avoir fait une conspiration pour en- lever le roi (George m ), et le transporter à Phi- ladelpliie. Amené devant ses juges, il leur dit : « Je sais très-bien ce qu’un roi peut faire d’un banquier, mais j’ignore ce qu’un banquier peut faire d’un roi.»

— On disait au satirique anglais Donne : «Tonnez sur les vices ; mais ménagez les vicieux. — ■ Com- ment, dit-il, condanmer les cartes, et pardonner aux escrocs ? »

— On demandait à M. de Lauzun ce qu’il répon- drait à sa femme (qu’il n’avait pas vue depuis dix ans), si elle lui écrivait : « Je viens de découvrir que je suis grosse.» Il réfléchit, et répondit : « Je lui écri- rais : je suis charmé d’apprendre que le ciel ait enfin béni notre union; soignez votre santé; j’irai vous faire ma cour ce soir. »

— Madame de IL... me racontait la mort de M. le duc d’Aumont, « Cela a tourné bien court, disait-elle ; deux jours auparavant, M. Bouvard lui avait permis de manger, et le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de sa para- lysie, il était comme à trente ans, comme il avait été toute sa vie ; il avait demandé son perroquet, avait dit : Brossez ce fauteuil, voyons mes deux JO OEUVRES

broderies nouvelles, enfin, toute sa tète, ses idées comme à l’ordinaire. »

— M...., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu’après avoir examiné les conventions de la so- ciété dans le rapport qu’il y a de l’homme de qua- lité à l’homme vulgaire, il avait trouvé que c’était un marché d’imbécile et de dupe. «J’ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur d’échecs, qui se lasse déjouer avec des gens auxquels il faut don- ner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu. »

— • Un courtisan disait, à la mort de Louis xiv : « Après la mort du roi, on peut tout croire. »

— J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la comtesse de Bouflers, et même (qu’on me passe ce terme ) pour l’avoir manquée : ce qui leur donna beaucoup d’humeur l’un contre l’au- tre. Un jour, on disait devant eux que l’amour du genre humain éteignait l’amour de la patrie. «Pour moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n’est pas vrai; je suis très-bonne Française, et je ne m’intéresse pas moins au bon- heur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre per- sonne, »

— La maréchale de Noailles, actuellement vi- vante ( I ’780), est une mystique, comme madame Guyon, à l’esprit près. Sa tète s’était montée au point d’écrire à la vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de l’église Saint-Roch ; et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce manège dura long-temps : le prêtre fut découvert et inquiété; mais on assoupit celte affaire.

— Un jeune homme avait offensé le complaisant d’un ministre. Un ami, témoin de la scène, lui dit, après le départ de l’offensé: «Apprenez qu’il vaudrait mieux avoir offensé le ministre même, que l’iiomme qui le suit dans sa garde-robe. »

— Une des maîtresses de M. le régent lui ayant parlé d’affaires dans un rendez-vous, il parut l’écouter avec attention : « Croyez-vous, lui répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance ? »

— M. de, qui avait vécu avec des princesses, me disait : « Croyez-vous que M. de L.... ait madame de S...?» Je lui répondis : «Il n’en a pas même la prétention; il se donne pour ce qu’il est, pour un libertin, un homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, me répondit-il, n’en soyez pas la dupe ; c’est avec cela qu’on a des reines. »

— M. de Stainville, lieutenant-général, venait de faire enfermer sa femme. M. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d’obtenir l’ordre, et sortait de chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu’il venait 02 OEUVRES

d’être nommé lieutenant-général, lui dit devant beaucoup de monde : « Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres. »

— L’Ecluse, celui qui a été à la tête des Variétés amusantes racontait que, tout jeune et sans for- tune, il arriva à Lnnéville, où il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.

— On assure que Madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l’absence de ses dames, de se faire remettre im soulier par quelqu’un de ses pages, lui demandait s’il n’avait pas eu quelque tentation. Le page répondait qu’oui. La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lui donnait quelques louis pour le mettre en état d’aller chez quelque fille perdre la tentation dont elle était la cause.

— M. de JMarville disait qu’il ne pouvait y avoir d’honnête homme à la police, que le lieu- tenant de police tout au plus.

— Quand le duc de Choiseul était content d’un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfants étaient jolis, il lui di- sait: « Combien paie-t-on ? Est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel endroit? — Poste, monseigneur. — Eh bien ! il y aura désormais poste et demie. » La fortune du maître de poste était faite.

— Madame de Prie, maîtresse du régent, di- rigée par son père, un traitant, nommé, je crois, DE CIIAMFORT. 33

Pleiicuf, avait fait un accaparement de blé, qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousque- taires reçut ordre d’aller appaiser le tumulte; et leur chef", M. d’Avejan, a\ait dans ses instruc- lions de tirer sur la canaille : c’est ainsi qu’on désignait le p. uple en France. Cet honnête hom- me se fit ime peine de faire feu sur ses conci- toyens; et voici comme il s’y prit pour remplir sa commission. Il fit faire tous les apprêts d’une salve.demousqueterie;et avant de dire : tirez, i\ s’avança vers la foule, tenant d’une main son cha- peau, et de l’autre l’ordre de la cour. « Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j’ordonne de faire feu. » Tout s’enfuit et dis- parut.

— C’est un fait connu que la lettre du roi, en- voyée à M. de Maurepas, avait été écrite pour M. de Machault. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition; mais ce qu’on ne sait point, c’est que M. de IMaurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu’on croit qui lui avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui; et à la fin de la conversation, M. de Maurepas lui dit: «Je développerai mes idées demain au con- seil. »On assure aussi que, dans cette même con- versation, il avait dit au roi : « Votre majesté me fait donc premier ministre ? — Non, dit le roi, ce n’est point du tout mon intention. — J’entends, II. 3 34 oi’Uvni’S

dit M. de Maurcpas, votre majesté veut que je lui

nippreniie à s’en passer. »

— On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ces vers de l’abbé Delille :

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.

On annonce le bailly de Breteuil et madame de La Reinière. « Le vers est bon, dit la maréchale. »

— Me..., m’ayant développé ses principes sur la société, sur le gouvernement, sa manière de voir les hommes et les choses, qui me sembla triste et affligeante, je lui en fis la remarque, et j’ajoutai qu’il devait être malheureux. Il me répondit, qu’en effet il l’avait été assez long-temps ; mais que ces idées n’avaient plus rien d’effiayant pour lui. « Je ressemble, continua-t-il, aux Spartiates, à qui l’on donnait pour lit des bancs épineux, dont il ne leur était permis de briser les épines qu’avec leur corps, opération après laquelle leur lit leur paraissait très-supportable. »

• — Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille d’opéra qu’il quitte en disant : « C’est comme ma femme ; )i prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant : « C’est comme une telle ; » ainsi de suite.

— Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Conflans. On débute par une chanson libre, mais sans excès d’indécence ; M. de Fronsac (i),

(i) Le fils du maréchal de Richeliea. DE CHAMFORT. 35

sur-le-champ, se met à chanter des couplets abo- minables, qui étonnèrent même la bande joyeuse. M. de Conflans interrompit le silence universel, en disant : « Que diable ! Fronsac ? il y a dix bou- teilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première. »

— Madame du Deffant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait l’irréligion à ses petites ca- marades. L’abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Massillon se retira, en disant : « Elle est charmante 1 » L’abbesse, qui mettait de l’importance à tout cela, demanda à l’évêque quel livre il fallait faire lire à cet enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit ; « Un caté- chisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose.

— L’abbé Bandeau disait de M. Turgot, que c’était un instrument d’une trempe excellente, mais qui n’avait pas de manche.

— Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte, criait dans ses accès : Pauvre roi \ pauvre 7vi! Un Français voyageur, qui allait souvent chez lui, lui dit qu’il s’étonnait de n’y pas voir d’Anglais. « Je sais pourquoi, ré- pondit-il ; ils s’imaginent que je me ressouviens de ce qui s’est passé. Je les verrais encore avec plaisir. J’aime mes sujets, moi.»

— M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli jardin que madame la du- chesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, 36 ŒUVRES

alors très-vieux et très-goutteux, lui dit qu’il avait été amoureux d’elle à la folie. Madame de La Val- lière lui répondit : « Hélas ! mou Dieu, que ne parliez-vous ? vous m’auriez eue comme les autres. »

— L’abbé Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui faiï>ait remaïquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu’il avait fini par perdre. « Oh ! dit-il, je l’ai gagné tous les soirs pendant vingt ans. » Ce mot est très-philo- sophique, et peut s’appliquer à tout. Il explique comment on aime la coquette : elle vous fait ga- gner votre procès pendant six mois, pour un jour où elle vous le fait perdre.

— Piladame Dubarri, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Yal, maison de M. de Beau- veau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne dé- plairait pas à madame de Bcauveau. ]\Ladame de Beauveau crut plaisant de s’y trouver et d’en faire les honneurs. On parla de ce qui s’était passé sous Louis XV. Madame Did>arri se plaignit de dif- férentes choses qui semblaient faire voir qu’on haïssait sa personne. « Point du tout, dit madame deBeauveau, nous n’en voulions cju’à votre place. » Après cet aveu naïf, on demanda à madame Du- barri si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d’elle ( m.adame de Beauveau ) et de madame de Grammont. — «Oh ! beaucoup. — Eh bien! quel mal, de moi, par exemple? — De vous, madame? que vous étiez hautaine, intrigante ; que vous Dr. CRAMFORT. ’>7

meniez votre mari par le nez. » M. de Beau- veau était présent : on se hâta de changer de con- versation.

— M. do r>Ianrepas et M. de Saint-Florentin, tous deux ministres dans le tenips de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu’ils pré- voyaient que l’un ferait un jour à l’autre. Quinze jours après cette facétie, M. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prentl un air triste et grave, et vient lui demander sa démis- sion. M. de Saint-Florentin paraissait en être la dupe, lorsqu’il fut rassuré par un éclat de rire de M. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci, mais sérieusement. M. de Saint- Florentin entre chez lui, et, se rappelant le commencement de la harangue de M. de Mau- repas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d’ahord que c’était une plaisanterie; mais, voyant que l’autre parlait tout de bon : « Allons, dit-il, je vois bien que vous ne me persifflez pas ; vous êtes un honnête homme ; je vais vous donner ma démission. »

— L’abbé Maury, tâchant de faire conter à l’abbé de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse et de sa vie : « L’abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez mesure; » indiquant qu’il cherchait des matériaux pour son éloge à l’académie.

— D’Alembert se trouva chez Voltaire avec un 38 OEUVRES

célèbre professeur de droit à Genève. Celui-ci admirant l’universalité de Voltaire, dit à d’Alem- bfert : « Il n’y a qu’en droit public que je le trouve un peu faible. — Et moi, dit d’Alembert, je ne le trouve un peu faible qu’en géométrie. »

— Madame de Maurepas avait de l’amitié pour le comte Lowendal (fils du maréchal) ; et celui-ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du voyage, descendit chez elle. «Ah! vous voilà, cher comte, dit elle ; vous arrivez bien à propos ; il nous manque un danseur, et vous nous êtes né- cessaire. » Celui-ci n’eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.

— M. de Calonne, au moment où il fut ren- voyé, apprit qu’on offrait sa place à M. de Four- queux, mais que celui-ci balançait à l’accepter. « Je voudrais qu’il la prît, dit l’ex-ministre : il était ami de M. Turgot, il entrerait dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Dupont, lequel était fort ami de M. de Fourqueux ; et il s’offrit pour aller l’en- gager à accepter la place. M. de Calonne l’y envoie. Dupont revient une heure après, criant : « Vic- toire ! victoire ! nous le tenons, il accepte. » M. de Calonne pensa crever de rire.

— L’archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante mille livres de gratifica- tion pour les services qu’il avait rendus à la pro- vince. Le plus grand était d’avoir eu sa mère, vieille et laide, madame de Loménie.

— Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hol- DE CHAMFORT. Sq

lande, et retenu à Anvers huit ou quinze jours, après lesquels il est revenu à Paris, a eu pour son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où l’on multipliait les suppressions de places, d’emplois, de pensions, etc.

— Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à jVI. de Galonné une pension de dix mille livres. « Que voulez-vous faire de dix mille livres, dit celui-ci ? » et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nombre de celles qui ont été respectées, à l’époque du retranchement des pensions, par l’archevêque de Toulouse, qui avait fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest.

— M disait, à propos de madame de... :

« J’ai cru qu’elle me demandait un fou, et j’étais prêt de le lui donner ; mais elle me demandait un sot, et je le lui ai refusé net. »

M.... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules : « Sans le gouvernement, on ne rirait plus en France. »

— « En France, disait M...., il faut purger l’hu- meur mélancolique et l’esprit patriotique. Ce sont deux maladies contre-nature dans le pays qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées ; et quand un Français se trouve atteint de un de ces deux maux, il a tout à craindre pour lui. »

— Ha plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que M. de Liancourt avait 4o OEUVRES

autant d’esprit que M. de Iauzun. M. de Créqui rencontre celui-ci, et lui dit : « Tu dînes aujour- d’hui chez moi. — Mon ami, cela m’est impossible.

— Il le faut ; et d’ailleurs tu y es intéressé. — Comment ? — Liancourt y dhie : on lui donne ton esprit; il ne s’en sert point; il te le rendra »

— On disait de J.-J. Rousseau : « C’est un hibou.

— Oui, dit quelqu’un, mais c’est celui de Minerve ; et quand je sors du Devin du Village, j’ajouterais déniché par les Grâces. »

— Deux femmes de la cour, passant sur le Pont-Neuf, virent, en deux minutes, un moine et un cheval blanc ; une des deux, poussant l’autre du coude, lui dit : « Pour la catin, vous et moi nous n’en sommes pas en peine ( i ). »

— Le prince de Conti actuel s’affligeait de ce que le comte d’Artois venait d’acquérir une terre auprès de ses cantons de chasses : on lui fit en- tendre que les limites étaient bien marquées, qu’il n’y avait rien à craindre pour lui, etc. Le prince de Conti interrompit le harangueur, en lui disant : « Vous ne savez pas ce que c’est que les princes ! »

— M.... disait que la goutte ressemblait aux bâtards des princes, qu’on baptise le plus tard qu’on peut.

(i) Allusion à l’ancien proverbe populaire : << On ne passe jamais sur le Pont - Neuf sans y voir un moine, un cheval blanc et une «satin. » DE CrtAMFORT. 4’

— M.... disait à M. de Vaiidreuil, dont l’esprit est droit et juste, mais encore livré à quelques illusions : « Vous n’avez pas de taie dans l’œil ? mais il y a un peu de poussière sur votre lunette »

— M. de B... disait qu’on ne dit point à une femme à trois heures, ce qu’on lui dit à six; à six, ce qu’on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajou- tait que le plein midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que son ton de conversation avec madame de.... était changé, depuis qu’elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était bleu.

— J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentation de son Devin du Village, un cour- tisan l’aborda, et lui dit poliment : « Monsieur, permettez-vous que je vous fasse mon compli- ment ? — Oui, monsieur, dit Rousseau, s’il est bien. » Le courtisan s’en alla. On dit à Rousseau : « Mais, y songez- vous ? quelle réponse vous venez de faire ! » — Fort bonne, dit Rousseau ; connais- sez-vous rien de pire qu’un compliment mal fait ?»

— M. de Voltaire, étant à Postdam, im soir après souper, fit un portrait d’iuibon roi en con- traste avec celui d’un tyran ; et s’échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l’humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse énui laisse tomber quelques larmes. «Voyez, voyez! s’écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre ! »

— On sait que M. de Luynes, ayant quitté le 4’i oiiuvr.r.s

service pour un souffJet qu’il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu’il avait officié pontificale- ment, un mauvais plaisant prit sa mitre, et l’écartant des deux côtés: «C’est singulier, dit-il, comme cette mitre ressemble à un soufflet. »

— Fontenelle avait été refusé trois fois de l’aca- démie, et le racontait souvent. Il ajoutait : « J’ai fait cette histoire à tous ceux que j’ai vus s’affli- ger d’un refus de l’académie, et je n’ai consolé personne. »

— A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, M... disait : « J’ai lu quelque part, qu’en politique il n’y avait rien de si mal- heureux pour les peuples, que les règnes trop longs. J’entends dire que Dieu est éternel ; tout est dit. »

— C’est une remarque très-fine et très-judi- cieuse de M..., que quelqu’importuns, quelqu’in- supportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d’en prendre une partie : être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère, n’est pas même un préservatif contre eux.

— J’ai assisté hier à une conversation philoso- phique entre M. D et M. L, où un mot

m’a frappé. M. D disait : «Peu de personnes et

peu de choses m’intéressent ; mais rien ne m’in- téresse moins que moi. » M. L lui répondit :

« N’est-ce point par la même raison ? et l’un n’ex- I)K Cri\MFORT. 43

pWque-t-il pas l’autre ? — Cela est très-bien ce que

vous dites-là, reprit froidement M. D ; mais

je vous dis le fait. J’ai été amené là par degrés : en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze. »

— C’est une anecdote connue en Espagne, que le comte d’Aranda reçut un soufflet du prince des Asturies ( aujourd’hui roi ). Ce fait se passa à l’é- poque où il fut envoyé ambassadeur en France.

— Dans ma première jeunesse, j’eus occasion d’aller voir dans la même journée M. Marmontel et M. d’Alembert. J’allai le matin chez M. Mar- montel, qui demeurait alors chez madame Geof- frin ; je frappe, en me trompant de porte ; je de- mande M. Marmontel; le suisse me répond : «M. de Montmartel ne demeure plus dans ces quartiers- ci»; et ilme donna son adresse. Le soir, je vais chez M. d’Alembert, rue Saint-Dominique. Je demande l’adresse à un suisse, qui me dit : «M. Staremberg, ambassadeur de Venise ? La troisième porte... — Non, M. d’Alembert, de racadémic française. — ■ Je ne connais pas. »

— M. Ilelvétius, dans sa jeunesse, était beau comme l’amour. Un soir qu’il était assis dans le foyer et fort tranquille, quoiqu’auprès de made- moiselle Gaussin, un célèbre financier a int dire à l’oreille de cette actrice, assez haut pour qu’Hel- vétius l’entendît: «Mademoiselle, vous serait- il agréable d’accepter six cents louis, en échange de quelques complaisances ? Monsieur, répondit- 44 OEUVRES

elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents, si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là. »

— La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n’a- vait point eu d’amans, et l’on s’en étonnait ; une autre femme, voulant rappeler qu’elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit:«Elle est comme Samson,sa force est dans ses cheveux.»

— Mada.me Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre ; et, comme elle était très-dé- vote, les amis de madame Brisard comprirent que, si madame de Gisors la recevait, les autres n’en feraient aucune difficulté. Ils entreprirent cette négociation et réussirent. Comme madame Bri- sard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à l’intimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très-bien qu’on eût une faiblesse, elle ne com- prenait pas qu’une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amans. « Hélas ! lui dit madame Brisard, c’est qu’à chaque fois j’ai cru que celui-là serait le dernier. »

— Le régent voulait aller au bal, et n’y être pas reconnu : «J’en sais un moyen, dit l’abbé Du- bois » ; et, dans le bal, il lui donna des coups de pied dans le derrière. Le régent, qui les trouva DF. CHAMFORT. /|5

trop forts, lui tlit : « L’abbé, tu me déguises trop.»

— C’est une chose remarquable que Molière, qui n’épargnait rien, n’a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteuis comiques du temps eurent là-dessus des ordres de Colbert.

— Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du château de Versailles était empuanti d’uiine, ordonna à ses domesti- ques et à ses vassaux de venir lâcher de l’eau au- tour de son château.

— La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu de l’enfer, dit : « Je me flatte qu’ils s’y accoutument, et qu’à la fin ils sont là comme le poisson dans l’eau. »

— Madame de Nesle avait M. deSoubise. M. de Nesle, qui méprisait sa femme, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant ; il lui dit: )) Madame, on sait bien que je vous passe tout ; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Sou- bise, qui la souffleta, quoiqu’elle pût dire. Le mari alla ensuite conter ce bel exploit, ajoutant que l’histoire du perruquier était fausse, se mo- quant de M. de Soubise qui l’avait crue, et de sa femme qui avait été souffletée. 4G ŒUVRES

— On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour juger l’affaire de M. de Grasse: Vannée innocentée, le général innocent, le ministre hors de cour, le roi condamné aux dépens. Il faut savoir que ce conseil coûta au roi quatre millions, et qu’on prévoyait la chute de M. de Castries.

— On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens de la cour. Un d’eux, enchanté jusqu’à l’ivresse, dit en levant les mains après un instant de silence et avec un air pro- fond : « Comment ne serait-on pas charmé des grands événemens,des bouleversemens même qui font dire de si jolis mots ? » On suivit cette idée, on repassa les mots, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la ba- taille d’Hochstet fut trouvée mauvaise, et quel- ques-uns dirent à ce sujet : « Je suis fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien. »

— Il s’agissait de corriger Louis xv, jeune en- core, de l’habitude de déchirer les dentelles de ses courtisans ; M. de INIaurepas s’en chargea. Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi s’approche, et lui en déchire une ; M. de INIaurepas froidement déchire celle de l’autre main, et dit simplement : « Cela ne m’a fait nul plaisir. » Le roi surpris devint rouge, et depuis ce temps ne déchira plus de dentelles.

— Beaumarchais, qui s’était laissé maltraiter par le duc de Chaulnes sans se battre avec lui, DY CHVMl’OP.f. 47

reçut un défi de M. de La Blache. Il lui répondit: « J’ai refusé mieux. »

— M, pour peindre d’un seul mot la rareté

des honnêtes gens, me disait que, dans la société, l’honnête homme est une variété de l’espèce hu- maine.

— Louis XV pensait qu’il fallait changer l’es- prit de la nation, et causait, sur les moyens d’o- pérer ce grand effet, avec M, Bertin ( le petit ministre ), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le résultat de son rêve, c’est-à-dire, de ses réflexions, fut qu’il serait à souhaiter que la nation fût animée de l’esprit qui règne à la Chine. Et c’est cette belle idée qui a valu au pu- blic la collection intitulée : Histoire de la Chine, ou Annales des Chinois.

— M. de Sourches, petit fat, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant: « Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi. » L’éyêque d’Agde, se retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant : « INIonsieur perche appa- remment ? »

— M. de R. venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes contre autant de per- sonnes dont aucune n’était vivante. On se tourna

vers ]M. de, comme pour lui demander s’il

n’en avait pas quelques-unes dont il pût régaler l’assemblée, a Moi ! dit il naïvement : tout mon monde vit, je ne puis vous rien dire. » /|8 OiUVRES

— Plusieurs femmes s’élèvent dans le monde au-dessus ’de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la galanterie. Ce- sont, en quel- que sorte, des filles avouées par les honnêtes gens, et chez lesquelles on va, comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à con- séquence. Telles ont été, de nos jours, madame Brisard, madame Gaze et tant d’autres.

— M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-dix- sept ans, venant de dire à madame lîelvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimables et galantes, passa devant’ elle pour se mettre à table, ne l’ayant pas aperçue. « Voyez, lui dit madame lîelvétius, le cas que je dois faire de vos galanteries ; vous passez devant moi sans me regarder. — Madame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n’aurais pas passé. »

— Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la chasse, et ayant peut- être de l’humeur contre madame Dubarri, s’a- visa de dire un mot contre les femmes ; le maré- chal de Noailles se répandit en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d’elles ce qu’il faut en faire, elles n’étaient bonnes qu’à renvoyer. Après la chasse, le .maître et le salel se retrouvèrent chez madame Dubarri, à qui M. de Noailles dit mille jolies choses. « ISe le DE CHAMFORT. 49

croyez pas, dit le roi. » Et alors il répéta ce qu’a- vait dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarri se mit en colère, et le maréchal lui répondit : « Madame, à la vérité, j’ai dit cela au roi ; mais c’était à propos des dames de Saint-Germain, et non pas de celles de Versailles. » Les dames de Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote m’a été contée par le maréchal de Duras, té- moin oculaire.

— Le duc de Lauzun disait : « .l’ai souvent de vives disputes avec M. de Galonné ; mais, comme ni l’un ni l’autre nous n’avons de caractère, c’est à qui se dépéchera de céder ; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite, est celui qui se retire le premier, »

— Le roi Stanislas venait d’accorder des pen- sions à plusieurs ex-jésuites ; M. de Tressan lui dit : « Sire, votre majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus pro- fonde misère ? »

— Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s’em- pressa de relever l’éventail d’une femme jeune et belle, mais mal élevée, qui reçut sa politesse dé- daigneusement. « Ah ! madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs. »

— M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, dé- signait souvent Dieu par cette phrase : Le gen- tilhomme d’en haut. »

— M.... disait que d’obliger, rendre service,

II 4 5o 0»-T]VRr.S

sans y mettre toute la délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent n’ob- tiennent jamais le cœur, et c’est lui qu’il faut con- quérir. Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent à ces généraux qui prennent une ville, en lais- sant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui rendent ainsi leur conquête presqu’inutile.

— M. Lorri, médecin, racontait que M "’ de Sully, étant indisposée, l’avait appelé et lui avait conté une insolence de Bordeu, lequel lui avait dit : a Votre maladie vient de vos besoins ; voilà un homme. » Et en même temps il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son con- frère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. Il ajoutait : a Je ne sais ce qui est arrivé depuis; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’après m’avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu. »

— L’abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarri. Un jour elle lui dit qu’elle voulait lui faire du bien ; elle ajouta : « Donnez- moi un mé- moire. Un mémoire ! lui dit-il ; il est tout fait ; le voici: je suis l’abbé Arnaud. »

— Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion catholique à la religion protes- tante, et ses amis s’étonnaiit de cette indifférence : « Moi, indifférent! dit le curé; moi, incons- tant ! rien de tout cela, au contraire, je ne change point ; je veux être curé de Bray. » DE CHA.MFORT. Si

— Le chevalier de Moiitbarcy avait vécu dans je ne sais quelle ville de province; et, à son re- tour, ses amis le plaignaient de la société qu’il avait eue. «C’est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne compagnie de cette ville y est comme par tout, et la mauvaise y est excellente. )>

— Un paysan partagea le peu de biens qu’il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. On lui dit, à son retour d’un de ses voyages chez ses enfans : « Eh bien ! comment vous ont-ils reçu? comment vous ont- ils traité ? — Ils m’ont traité, dit-il, comme leur enfant. » Ce mot paraît sublime dans la bouche d’un père tel que celui-ci. »

— Dans une société où se trouvait M. de Schwa- low, ancien amant de Timpératricii Elisabeth, on voulait savoir quelque fait relatif à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit:«M. deSchwalow, dites- nous cette histoire ; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de ce pays-là. »

— Le comte d’Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d’Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l’entendirent: «Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. » Ce mot a couru ; mais c’est le millième; et cent mille autres pareils n’em- pêcheront jamais la noblesse française de briouer en foule les emplois où l’on fait exactement la fonction de valet. 52 OEUVRES

— «Pour juger de ce que c’est que la noblesse, disait M..., il suffit d’observer que M. le prince de Turenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorenci.

— M. de..., qui voyait la source de la dégrada- tion de l’espèce humaine, dans l’établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se dé- franciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Ro- main par l’âme.

. — Le roi de Prusse demandait à d’Alembert s’il avait vu le roi de France. « Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l’aca- démie française. — Eh bien ! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit? — Il ne m’a pas parlé, sire. — A qui donc parle-t-il, poursuivit Frédéric ? »

— C’est un fait certain et connu des amis de M. d’Aiguillon, que le roi ne l’a jamais nommé ministre des affaires étrangères ; ce fut madame Dubarri qui lui dit : « Il faut cjue tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain matin remercier le roi de vous avoir nommé à la place.» Elle dit au roi : «M. d’Aiguillon ira demain vous remercier de sa nomination à la place de secrétaire d’état des affaires étrangères.» Le roi ne dit mot. M. d’Aiguil- lon n’osait pas y aller : madame Dubarri le lui or- donna ; il y alla. Le roi ne lui dit rien, et M. d’Ai- guillon entra en fonction sur-le-champ. »

— M. Amelot, ministre de Paris, homme ex- 1)K CIIAMFORT. 53

cessivement borné, disait à M. Bignon : «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.

— jM.... faisant sa cour au prince Henri, à Neuf- clîâtel, lui dit que les Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse. « Il est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d’eux. »

— L’abbé Raynal dinant à Neufchâtel avec le prince Henri, s’empara de la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plan- cher et profita du silence pour parler à son tour.

— Le roi de Prusse causant avec d’Alembert, il entra chez le roi un de ses gens du service do- mestique, homme de la plus belle figure qu’on pût voir ; d’Alembert en parut frappé. « C’est, dit le roi, le plus bel homme de mes états : il a été quelque temps mon cocher ; et j’ai eu une ten- tation bien violente de l’envoyer ambassadeur en Russie. »

— Quelqu’un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le

monde. « Je le crois bien, répondit M, c’est

la croix de Saint-Louis de la galanterie. »

— M. de la Pveynière devoit épouser mademoi- selle de Jarinte, jeune et aimable. Il revenait de 54 OEUVRES

la voir, enchanté du bonheur qui l’attendait, et disait à M. de Malesherbes, son beau-frère: « Ne pensez-vous pas en effet que mon bonheur sera parfait? — Cela dépend de quelques circonstances.

— Comment! que voulez-vous dire? — Cela dé- pend du premier amant qu’elle aura. »

— Diderot était lié avec un mauvais sujet qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, ve- nait de perdre l’amitié d’un oncle, riche chanoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir l’oncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaie de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L’oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indi- gnités de son neveu. « Il a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi? dit l’oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe; et c’est l’arrivée de deux ou trois personnes qui l’en a empêché. — Cela n’est pas vrai, s’écria l’oncle ; c’est une calomnie.

— Soit, dit Diderot ; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son re- pentir, à sa position et aux malheurs qui l’atten- dent, si vous l’abandonnez. »

— Parmi cette classe d’hommes nés avec une imagination vive et une sensibilité délicate, qui font regarder les femmes avec un vif intérêt, plu- sieurs m’ont dit qu’ils avaient été frappés de voir combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et particulièrement pour la poésie. Un poète Dr CHAMFORT. OD

connu par des ouvrages très-agréables, me pei- gnait un joiu* la surprise qu’il avait éprouvée en voyant une femme pleine d’esprit, de grâces, de sentiment, de goût dans sa parure, bonne musi- cienne et jouant de plusieurs instrumens, qui n’avait pas l’idée de la mesure d’un vers, du mé- lange des rimes, qui substituait à un mot heu- reux et de génie un autre mot trivial et qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu’il avait éprouvé plusieurs fois ce qu’il appelait un petit malheur, mais qui en était un très-grand pour un poète erotique, lequel avait sollicité toute sa vie le suffraçre des femmes.

— M. de Voltaire se trouvant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu’elle lui donna, insista principalement sur l’har- monie de sa prose. Tout d’un coup, voilà M. de Voltaire qui se jette à ses pieds. « Ah 1 Madame, je vis avec un cochon qui n’a pas d’organes, qui ne sait pas ce que c’est qu’harmonie, mesure, etc. » Le cochon dont il parlait, c’était madame Duchâ- telet, son Emilie.

— Le roi de Prusse a fait plus d’une fois lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel pays ; la cai’te indiquait tel marais impraticable qui ne l’était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.

— IVL... disait que le grand monde est un mau- vais lieu que l’on avoue.

— Je demandais à JM.... pourquoi auc!ui des 56 CJEUVKES

plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui ; il me ré- pondit : « Ce n’est pas que j’y sois insensible ; mais il n’y en a pas un qui ne m’aif paru sur- payé. La gloire expose à la calomnie ; la considé- ration demande des soins continuels; les plaisirs, du mouvement, de la fatigue corporelle. La so- ciété entraîne mille inconvéniens : tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m’a rien offert de tel qu’en descendant en moi-même, je n’aie trouvé encore mieux chez moi. Il est résulté de ces expériences réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indifférent, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté même résulte de son immobilité et s’accroît avec elle. L’amour est une source de peines ; la olupté sans amour est un plaisir de quelques minutes ; le mariage est jugé encore plus que le reste ; l’honneur d’être père amène une suite de calami- tés ; tenir maison est le métier d’un aubergiste. Les misérables motifs qui font que l’on recherche un homme et qu’on le considère, sont transpa- rens et ne peuvent tromper qu’un sot, ni flatter qu’un homme ridiculement vain. J’en ai conclu que le repos, l’amitié et la pensée étaient les seuls biens qui convinssent à un homme qui a passé l’âge de la folie. »

— Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier DE CllAMfORT. D’y

capitaine des gardes pétait chez madame de Mot- teville, lorsqu’on annonça cette nouvelle. «Ah mon Dieu! s’écria le marquis, je suis perdu! » Madame de Motteville, surprise de cette excla- mation, lui dit : « Je sa\ ais bien que vous étiez des amis de M. le prince ; mais j’ignorais que vous fussiez son ami à ce point. — Comment! dit le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que cette exécution me regardait? et, puisqu’on ne m’a point employé, n’est-il pas clair qu’on n’a nulle confiance en moi? » Madame de Motteville, indignée, lui répondit : «Il me semble que, n’ayant point donné lieu à la cour de soupçon- ner votre fidélité, vous devriez n’avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plai- sir de n’avoir point mis votre ami en prison. » Villequier fut honteux du premier mouvement, qui avait trahi la bassesse de son ànie.

— On annonça, dans une maison où soupait madame d’Egmont, un homme qui s’appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s’allume ; elle fait mettre cet homme à table à côté d’elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu’elle avait devant elle ( c’étaient des truffes ) : « Madame, répond le sot, il n’en faut pas à côté de vous. — A ce ton, dit-elle, en contant cette his- toire, j’eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d’un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer, en voyant que c’était un singe.» 58 OEUVRES

— Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son es- prit et son incrédulité. Le vieillard lui dit : « Trou- vez-vous au café Procope. — Mais nous ne pour- rons pas parler de matières philosophiques. — Si fait, en convenant d’une langue particulière, d’tm argot, w Alors ils firent leur dictionnaire : l’âme s’appelait Maigot; la religion, Javotte; la liberté, Jeanne ton; et le père - éternel, M. de VÉtre. Les voilà disputant et s’entendant très- bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : «Monsieur, oserais-je vous demander ce que c’était que ce monsieur de l’Être qui s’est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mé- content? — Monsieur, reprit Boindin, c’était un espion de police. » On peut juger de l’éclat de rire, cet homme étant lui-même du métier.

— Le lord Bolinghroke donna à Louis xiv mille preuves de sensibilité pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dit : « J’en suis d’autant plus touché,. que vous autres Anglais, vous n’aimez pas les rois. — Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n’aimant pas leurs femmes, n’en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins. »

— Dans une dispute que les représentais de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville, l’un d’eux s’échauffant, le chevalier lui dit : « Sa- vez-vous que je suis le représentant du roi mon or. cil \ M il)!; I. ;’>9

maître? — Savez-vous, lui dit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux ? »

— La comtesse d’Egmont, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tète de l’éducation de M. de (liinon, son neveu, n’osa pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poète Bernard de passer chez elle. Il y alla ; elle le mit au fait. Bernard lui dit : « Ma- dame, l’auteur de \Jrt cVaimer n’est pas un per- sonnage bien imposant ; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion : je pourrais vous dire que mademoiselle Arnould serait un passe- port beaucoup meilleur auprès de monsieur votre

frère — Eh bien ! dit madame d’Egmont en

riant, arrangez le soupe chez mademoiselle Ar- nould. » Le soupe s’arrangea. Bernard y proposa l’abbé Lapdant pour précepteur : il fut agréé. C’est celui qui a depuis achevé l’éducation du duc d’Enghien.

— Un philosophe, à qui l’on reprochait son ex- trême amour pour la retraite, répondit : « Dans le monde, tout tend à me faire descendre; dans la solitude, tout tend à me faire monter. »

— M. de B. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, l’échelle des conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne conçoit pas qu’un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où l’on sait Go oi:uvjiF.s

encore honorer le mérite ? M. de B. ouvre de grands yeux, montre un étoimement stupide ; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne à la loterie : il l’appelle mon cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J’ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de La Bruyère.

— J’ai bien examiné M...., et son caractère m’a paru piquant : très-aimable, et nulle envie de plaire, si ce n’est à ses amis ou à ceux qu’il estime ; en récompense, une grande crainte de déplaire. Ce sentiment est juste, et accorde ce qu’on doit à l’amitié et ce qu’on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui : nul ne fera moins de mal. On sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage : on ne choquera jamais moins.

— L’abbé Delille devait lire des vers à l’acadé- mie pour la réception d’un de ses amis. Sur quoi il disait : « Je voudrais bien qu’on ne le sût pas d’avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. »

— Madame Beauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. Beauzée les surprit au re tour de l’académie. L’Allemand dit à la femme : <f Quand je vous disais qu’il était temps que je m’en aille. yy M. Beauzée, toujours puriste, lui dit : « Que je ni en allasse, monsieur.»

— M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami M. Pehméja : « Mon UE CH A M FORT. 6c

ami, pourquoi tout ce inonde clans ma chambre? Il ne devrait y avoir que toi ; ma maladie est contagieuse. »

— On demandait à Pehméja quelle était sa for- tune? — «Quinze cents livres de rente. — C’est bien peu. — Oh ! reprit Pehméja, Dubreuil est

riche. »

— Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil : « Il était trop inflexible, trop inabordable aux présens, et j’avais un accès de lièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire. — Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne qui avait placé trente six mille livres sur sa tète ; voilà pourquoi j’ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie, que d’avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez. »

— L’abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux conseiller de grand’ chambre, qui voulait entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller étonné de le voir dans une maison hon- nête. « Ah ! l’abbé, \ ous voilà, lui dit-il lestement? par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci ? — Je m’y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh ! ce n’est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos affaires ? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre ? — Je suis grand - vicaire de M. de Lombez. — Diable! c’est quelque chose : et combien cela vaut-il ? Gi oF-uvr.jis

— Mille francs. — C’est bien peu ; et il reprend le ton leste et léger. — Maiî j’ai un prieviré de mille écus. — Mille écus ! bonnes affaires ( cwec l’air de la considération ). — Et j’ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci, chez M. le cardinal de Rohan. — • Peste ! vous allez chez le cardinal de Piohan ? — Oui, il m’a fait avoir une abbaye. — Une abbaye! ah! cela posé, monsieur l’abbé, faites- moi l’honneur de revenir dhier chez moi. »

— M. de La Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisans, et se chauffait les pieds ; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps- là, la société parlait d’amitié, d’amis :’« Un ami, dit Me de La Popelinière, montrant son chien, le voilà. »

— Jamais Bossuet ne put apprendre au grand dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très- indolent. On raconte que ses billets à la comtesse du Roure finissaient tous par ces mots : Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que cette

comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda s’il n’était pas bien affligé. « Sans doute, dit le dau- phin ; mais cependant me voilà délivré de la né- cessité d’écrire le petit billet. «

— L’archevêque de Toulouse ( Brienne ) disait à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d’Entra- gues : » Il n’y a eu en France, sous aucun roi, aucun ministre qui ait poussé ses vues et son am- bition jusqu’où elles pouvaient aller. » M. de Saint- Priest lui dit : V Et le cardinal de llicheheu? — Ar- DE CIIAMFORT. 63

vvU à moitié chemin ; répondit l’archevêque.» Ce mot peint tout un caractère.

— Le maréchal de BrogUe avait épousé la fille d’un négociant; il eut deux filles. On lui propo- sait, en présence de madame de Broglie, de faire entrer l’une dans un chapitre. « Je me suis fermé, dit-il, en épousant madame, l’entrée de tous les chapitres.... — Et de l’hôpital, ajouta-t-elle. »

— La maréchale de Luxemhourg, arrivant à l’église un peu trop tard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sonnette du lever- dieu sonna. Le comte de Chabot lui (Ht en Ijc- gayant : « IMadame la maréchale,

« J’entends la petite clochette, » Le petit mouton n’est pas loin. »

Ce sont deux vers d’un opéra comique.

— La jeune madame de iNI, étant quittée

par le vicomte de Noailles, était au désespoir, et disait: «J’aurai vraisemblablement beaucoup d’amans ; mais je n’en aimerai aucun, autant que j’aime le vicomte de Noailles. ».

— Le duc de Choiseul, à qui l’on parlait de son étoile, qu’on regardait comme sans exemple, ré- pondit : « Elle l’est pour le mal autant que pour le bien. — Comment? — Le voici: j’ai toujours très-bien traité les filles: il y en a une que je né- glige; elle devient reine de France, ou à peu près. J’ai traité à merveille tous les inspecteurs, je leur 64 ŒUVRES

ai prodigué l’or et les honneurs : Il y en a un ex- trêmement méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre, c’est M. de Mon- teynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j’ai fait pour eux sans exception, hormis un seul : mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu’ils ne veulent plus voir à cause d’un ridicule mariage : c’est M. de Ver- gennes ; et il devient ministre des affaires étran- gères. Convenez que j’ai des raisons de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu’en bien. »

— M. le président de Montesquieu avait un ca- ractère fort au-dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerie, sa petite am- bition, etc. Lorsque X Esprit des Lois parut, il s’en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres, qu’il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien se reconnaître l’auteur, et qui contenait d’excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit im- primer, et elle allait paraître, lorsque M. de Mon- tesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir limprimeur et l’édition tout entière. Elle fut hachée, et on n’en sauva que cinq exemplaires.

— Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d’une tragédie nouvelle. On lui dit : « Mais M. d’Aumont, dans la loge duquel vous l’avez DE CHAMFORT. 65

entendue, prétend qu’elle vous a fait pleurer. — Moi ! dit le maréchal, point du tout ; mais comme il pleurait lui-même dès la première scène, j’ai cru honnête de prendre part à sa douleur. »

— Monsieur et madame d’Angeviler, Monsieur et madame Necker paraissent deux couples uni- ques, chacun dans son genre. On croirait que chacun d’eux convenait à l’autre exclusivement, et que l’amour ne peut aller plus loift. Je les ai étudiés, et j’ai trouvé qu’ils se tenaient très-peu par le cœur; et que ;, quant au caractère, ils ne se tenaient que par des contrastes.

— M. Th me disait un jour qu’en général

dans la société, lorsqu’on avait fait quelque ac- tion honnête et courageuse par un motif digne d’elle, c’est-à-dire, très-noble, il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir l’envie, quelque motif moins honnête et plus

vulgaire.

— Louis XV demanda au duc d’Ayen ( depuis maréchal de Noailles ) s’il avait envoyé sa vais- selle à la monnaie ; le duc répondit que non. « Moi, dit le roi, j’ai envoyé la mienne. — Ah ! sire, dit M. d’Ayen, quand Jésiis-Chrit mourut le vendredi-saint, il savait bien qu’il ressusciterait le dimanciie. »

— Da>s le temps qu’il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L’archevêque de Lyon avait fait plu- sieurs enfans ; mais, à chaque équipée de cette

II. 5 espèce, il avait soin de faire allonger d’un pouce le collet de son manteau. Enfin, le collet s’allongea tellement qu’il a passé quelque temps pour jan- séniste, et a été suspect à la cour.

— Un Français avait été admis à voir le cabi- net du roi d’Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau : « C’est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille. — Comment, travaille ! dit le con- ducteur : tjuelle insolence! ce grand roi travailler! Vous venez chez lui pour insulter sa majesté ! » Il s’engagea une querelle où le Français eut beau- coup de peine à faire entendre à l’Espagnol qu’on n’avait pas eu l’intention d’offenser la majesté de son maître.

— M. de ayant aperçu que M. Barthe était

jaloux ( de sa femme ), lui dit : « Vous jaloux ! mais savez-’vous bien que c’est une prétention? C’est bien de l’honneur que vous vous faites : je m’explique. N’est pas cocu qui veut : savez-vous que, pour l’être, il faut savoir tenir une maison, être poli, sociable, honnête ? Commencez par ac- quérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu’ils auront à faire pour vous. Tel que vous êtes, cjtii pourrait vous faire cocu? une espèce ? Quand il sera temps de vous effrayer, je vous en ferai mon compliment. »

— Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil : « Ce n’est morbleu pas une bête, que le baron ; c’est un sot. »

— Un homme d’esprit me disait un jour que DE CHAMFORT. 67

le gouvernement de France était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.

— L’abbé Deliiie, entrant dans le cabinet de M. Turgot, le vit lisant un maïuiscrit : c’était celui des Mois de M. Roucher. L’abbé Delille s’en douta, et dit en plaisantant : « Odeur de vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit ]\L Turgot, pour sentir les odeurs, »

— M. de Fleuri, procureur-général, disait devant quelques gens de lettres : « Il n’y a que depuis ces derniers temps que j’entends parler du peuple dans les conversations où il s’agit du gouvernement. C’est un frnit de la philosophie nouvelle-. Est-ce que l’on ignqre que le tiers n’est quachejitice dans la constitution ? (Cela veut dire, en d’autres termes, que vingt-trois millions neuf cents mille hommes ne sont qu’un hasard et un accessoire dans la totalité de vingt-quatre millions d’hommes. ) »

— Milord Hervey, voyageant dans l’Italie et se trouvant non loin de la mer, traversa une lagune dans l’eau de laquelle il trempa son doigt : « Ah ! ah ! dit-il, l’eau est salée ; ceci est à nous. »

— Duclos disait à un homme ennuyé d’im ser- mon prêché à Versailles : « Pourquoi avez-vous entendu ce sermon jusqu’au bout ? — J’ai craint de déranger l’auditoire et de le scandaliser. — Ma foi, reprit Duclos, plutôt que d’entendre ce ser- mon, je me serais converti au premier point. »

— M. d’Aiguillon, dans le temps quil avait GB OEUVRES

madame Dubarri, prit ailleurs une galanterie : il se crut perdu, s’iinaginant l’avoir donnée à la comtesse ; heureusement il n’en était rien. Pen- dant le traitement, qui lui paraissait très-long et qui l’obligeait à s’abstenir de madame Dubarri, il disait au médecin : « Ceci me perdra, si vous ne me dépêchez. » Ce médecin était M. Busson, qui l’avait guéri, en Bretagne, d’une maladie mortelle et dont les médecins avaient désespéré. Le sou- venir de ce mauvais service rendu à la province, avait fait ôter à M. Busson toutes ses places, après la ruine de M. d’Aiguillon. Celui-ci, devenu mi- nistre, fut très-long-temps sans rien faire pour M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet, disait : « M. d’Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé l’honneur et la vie. »

— M. de Turenne, voyant un enfant passer derrière un cheval de façon à pouvoir être es- tropié par une ruade, l’appela et lui .dit : « Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous l’intervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire ime demi- lieue de plus dans le cours de votre vie entière ; et souvenez-vous que c’est M. de Turenne qui vous l’a dit. »

— M. de Th..., pour exprimer l’insipidité des bergeries de M. de Florian, disait : « Je les aime- rais assez, s’il y mettait des loups. » DE CTIAMFOnT. 6r)

— On demandait à Diderot quel homme était M. d’Epi liai. « C’est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions, sans dire un bon mot et sans faire une bonne action. »

— M. de Fronsac alla voir une mappemonde que montrait l’artiste qui l’avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une croix de Saint-Louis, ne l’appelait que le cheva- lier. La vanité de M. de Fronsac blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l’appelait monseigneur. M. de Genlis l’arrête à ce mot, et lui dit : « Qu’est-CQ que tu dis là ? monseigneur ! on. va te prendre pour un évéque. »

— M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait une grande connaissance de la société, disait qu’il faudrait avaler un crapaud tous les matins, pour ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans le monde.

— M. d’Alembert eut occasion de voir madame Denis, le lendemain de son mariage avec M. du V ivier. On lui demanda si elle avait l’air d’être heureuse. « Heureuse ! dit-il, je vous en réponds : heureuse à faire mal au cœur. »

— Quelqu’un ayant entendu la traduction des Géorgiques de l’abbé Delille, lui dit : « Cela est excellent; je ne doute pas que vous n’ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile. » O OEUVRES

— M. de B. et M. de C. sont intimes ainjs, au point d’être cités pour modèles. M. de B. disait un jour à M. de C. : « Ne t’est-il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t’ait demandé si tu renonce- rais à moi pour elle, si tu m’aimais mieux qu’elle ? — Oui, répondit celui-ci. — Qui donc ? — Madame de M.... » C’était la maîtresse de son ami.

— M me racontait, avec indignation, une

malversation de vivriers : « Il en coûta, me dit-il, la vie à cinq mille hommes qui moururent exac- tement de faim ; et voilà, monsieur, comme le roi est servi ! »

— M. de Voltaire, voyant la religion tomlîer tous les jours, disait une fois : « Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous ? - Oh ! lui dit M. Sabatier de Cabre, consolez- vous ; les occasions ne vous manqueront pas plus que les moyens. — Ah ! monsieur, reprit doulou- reusement M. de Voltaire, hors de l’église point de salut. »

— Le prince de Conti disait, dans sa dernière maladie, à Beaumarchais, qu’il ne pourrait s’en tirer, vu l’état de sa personne épuisée par les fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. « A l’égard de la guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt-une campagnes, et il est mort à soixante dix-huit ans ; quant au vin, le marquis de Brancas buvait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il est mort à quatre-vingt-quatre DE CHAMFORT. 71

ans. — Oui, mais le coït, reprit le prince ? — Madame votre mère…. répondit Beaumarchais. (La princesse était morte à soixante-dix neuf ans. )

— Tu as raison, dit le prince ; il n’est pas impossible que j’en revienne. »

— M. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c’est-à-dire, d’en faire un important et le placer. Le jeune poète attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d’état. Le régent le vit, et lui dit : « Arouet, je ne t’ai pas oublié, et je te destine le département des niaiseries.

— Monseigneur, dit le jeune Arouet, j’aurais trop de rivaux : en voilà quatre. » Le prince pensa étouffer de rire.

— Quand le maréchal de Richelieu vint faire sa cour à Louis XV, après la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le roi fut celle-ci : « Maréchal, savez— vous la mort de ce pauvre Lansmatt ? » Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.

— Quelqu’un, ayant lu une lettre très-sotte de M. Blanchard sur le ballon, dans le Journal de Paris : « Avec cet esprit-là, dit-il ce M. Blanchard doit bien s’ennuyer en l’air. »

— Un bon trait de prêtre de cour, c’est la ruse dont s’avisa l’évêque d’Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu’il y avait de bonnes frasques à lui reprocher, et qu’il était facile de le perdre auprès de l’évêque de Mirepoix, 72 ŒUVRES

le théatin Boyer, il écrivit contre lui-même une lettre anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d’absurdité. Il l’adressa à l’évêque de Narbonne ; il entra ensuite en explication avec lui, et fit voir l’atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant des inculpations réelles : ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le théatin à l’incrédulité sur les secondes.

— Louis XV se fit peindre par La Tour. Le peintre, tout en travaillant, causait avec le roi, qui paraissait le trouver bon. La Tour, encouragé et naturellement indiscret, poussa la témérité jusqu’à lui dire : « Au fait, sire, vous n’avez point de marine. » Le roi répondit sèchement : «  Que dites-vous là ? Et Vernet, donc ? »

—, On dit à la duchesse de Chaulnes, mourante et séparée de son mari : « Les sacremens sont là. — Un petit moment. — M. le duc de Chaulnes voudrait vous revoir. — Est-il là ? — Oui. — Qu’il attende : il entrera avec les sacremens. »

— Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d’assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c’était que cet homme : il me répondit que c’était un homme qui faisait, pour sa patrie, ce que Brutus n’aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J’appris que son homme était un espion de police. — M. Lemière a mieux dit qu’il ne voulait, en disant qu’entre sa Veuve de Malabar jouée en 1 7-70, et sa Veuve de Malabar jouée en* 1781, il y avait la différence d’une falourde à une voie de bois. C’est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.

— Un philosophe, retiré du monde, m’écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle finissait par ces mots : «Adieu, mon ami ; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société ; mais cultivez les sentimens qui vous en séparent. «

— Diderot, âé de soixante deux ans, et amoureux de toutes les femmes, disait à un de ses amis : «Je me dis souvent à moi-même, vieux fou, vieux gueux, quand cesseras-tu donc de t’exposer à l’affront d’un refus ou d’un ridicule?»

M. de C...., parlant un jour du gouvernement d’Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés ; l’un d’eux nommé l’abbé de Se’gue- rand, lui dit: « Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d’y vivre, et je sais que je m’y trouverais très mal. — M. l’abbé, lui répondit naïvement M. de C..., c’est parce- que vous y seriez mal, que le pays est excellent. »

— Plusieurs officiers français étant allés à Berlin, l’un d’eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs. Le roi s’approcha de lui, et lui demanda son nom. « Le marquis de Beau- 74 ŒUVRES

cour. — De quel régiment ? — De Champagne. — Ah! oui, ce régiment où l’on se f... de l’ordre. >) Et il parla ensuite aux officiers qui étaient en uni- forme et en bottes.

— M. de Chaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé ; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui il disait son embarras, lui dit : « Faites - vous peindre en hébété.»

— Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C, qui le défigurait beau- coup. Diderot disait que c’était un coup qu’il s’était donné, en tenant maladroitement la faulx de la mort.

— L’empereur, passant à Trieste incognito selon sa coutume, entra dans une auberge. Il de- manda s’il y avait une bonne chambre ; on lui dit qu’un évéque d’Allemagne venait de prendre la dernière, et qu’il ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à souper : on hù dit qu’il n’y avait plus que des œufs et des légumes, parce que l’évèque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L’empereur fit demander à l’évèque si un étranger pouvait souper avec lui ; l’évèque refusa. L’empereur soupa avec un aumônier de l’évèque, qui ne mangeait point avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu’il allait faire à Rome. « Monseigneur, dit celui-ci, va solliciter un bénéfice de cinquante mille livres de rente, avant que l’empereur soit informé qu’il est va- «

DE CnA.MFORT. ’J

caiit. » Qp change de conversation. L’empereur écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. Il fait promettre à l’aumô- nier de remettre ces deux lettres à leur adresse, en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait expédier les provisions à l’aumônier surpris. Il va conter son histoire à son évéque qui veut partir. L’autre, ayant affaire à Rome, voulut rester, et apprit à son évéque que cette aventure était l’effet d’une lettre, écrite au cardinal dataire et à l’ambassadeur de l’empire, par l’empereur, lequel était cet étranger avec lequel monseigneur n’avait pas voulu souper à Trieste.

— Le comte de.... et le marquis de.... me de- mandant quelle différence je faisais entre eux, en fiait de principes, je répondis : « La différee qu’il y a entre vous, est que l’un lécherait l’écumoire, et que l’autre l’avalerait.»

— Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en 1788, blâmait la conduite de l’ar- chevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et di- sait : « Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme ; et je veux qu’elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV.» Il croyait, en tenant ce discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.

— Madame Desparbès, couchant avec Louis XV, le roi lui dit : « Tu as couché avec tous mes ■76 OEtfVRliS

sujets. — Ah! sire. — Tu as eu le duc dedlioiseul.

— Il est si puissant ! — Le maréchal de Richelieu.

— Il a tant d’esprit ! — Monville. — Il a une si belle jambe ! — A la bonne heure; mais le duc d’Aumont, qui n’a rien de tout cela. — Ah ! sire, il est attaché à votre majesté! »

— Madame de Maintenon et madame de Cay- lus se promenaient autour de. la pièce d’eau de Marly. L’eau était très-transparente, et on y voyait des carpes dont les mouvemens étaient lents, et qui paraissaient aussi tristes qu’elles étaient maigres. Madame de Caylus le fit remar- quer à madame de Maintenon, qui répondit : « Elles sont comme moi ; elles regrettent leur bourbe. »

— Collé avait placé une somme d’argent con- sidérablj, à fonds perdu et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore donné un sou.)i Monsieur, lui dit Collé, dans une visite qu’il lui fit, quand je place mon argent en viager, c’est pour être payé de mon vivant. »

— Uu ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n’avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d’abord beaucoup réussi. Il s’en vengea en véritable Anglais, et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand chose. Il annonça une autre fête. On crut que c’était pour prendre sa revanche, et que la fête DK CILVMFORT. ’JJ

serait superbe. On accourt. Grande affluence. Point d’apprêts. Enfin, on apporte un réchaud à l’esprit-de-vin. On s’attendait à quelque miracle, ce Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses, et non ragrément d’une fête, que vous cherchez : regar- dez l)ien ( et il entr ’ouvre son habit dont il montre la doublure), c’est un tableau du Domi- nicain, qui vaut cinq mille guinées; mais ce n’est pas tout : voyez ces dix billets; ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d’Amsterdam. ( Il en fait un rouleau, et les met sm le réchaud allumé. ) Je ne doute pas, mes- sieurs, que cette fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contens de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie. »

— « La postérité, disait M. de B...., n’est pas autre chose qu’un public qui succède à un autre : or, vous voyez ce que c’est que le public d’à pré- sent. »

— « Trois choses, disait N...., m’importunent, tant au moral qu’au physique, au sens figuré comme au sens propre : le bruit, le vent et la fu- mée. »

— A propos d’une fille qui avait fait un ma- riage avec un homme jusqu’alors réputé assez honnête, madame de L.... disait ; « Si j’étais une catin, je serais encore une fort honnête femme ; car je ne voudrais point prendre pour amant un homme qui serait capable de m’épouser. »

— (c Madame de G...., disait M...., a trop d’esprit -- 8 ŒUVRES

et d’habileté pour être jamais méprisée autant que beaucoup de femmes moins méprisables. »

— Feue madame la duchesse d’Orléans était fort éprise de son mari, dans les commencemens de son mariage, et il y avait peu de réduits dans le Palais-Royal qui n’en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèrent faire visite à la du- chesse douairière qui était malade. Pendant la conversation, elle s’endormit ; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du lit de la malade. Elle s’en aperçut, et dit à sa belle-fiUe : « Il vous était réservé, ma- dame, de faire rougir du mariage.»

— Le maréchal de Duras, mécontent d’un de sesfds,lui dit : « Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi. » C’est que le jeune homme avait soupe deux fois à Marly, où il s’était ennuyé à périr,

— Duclos, qui disait sans cesse des injures à l’abbé d’Olivet, disait de lui : « C’est un si grand coquin, que, malgré les duretés dont je l’accable, il ne me hait pas plus qu’un autre. »

— Duclos parlait un jour du paradis que cha- cun se fait à sa manière. Madame de Rochefort lui dit : « Pour vous, Duclos, voici de quoi com- poser le vôtre : du pain, du vin, du fromage et la première venue. »

— Un homme a osé dire : « Je voudrais voir le dernier des rois étranglé avec le boyau du dernier des prêtres. )> DE CIIAMFORT. -9

— C’était l’usage chez madame Delucliet que l’on achetât une bonne histoire à celui qui la fai- sait.. .« Combien en voulez-vous?... Tant. » Il arriva que madame Deluchet demandant à sa femme de chambre l’emploi de cent écus, celle-ci parvint à rendre ce compte à l’exception de trente-six livres; lorsque tout-à-coup elle s’écria : « Ah ! madarae, et cette histoire pour laquelle vous m’avez sonné, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j’ai payée trente-six livres! j

— M. de Bissi, voulant quitter la présidente d’Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue, qu’elle voulait ménager M. de Bissi, et s’arranger pour qu’il la quittât le premier. Elle avait même laissé cette lettre à dessein. Mais M. de Bissi ne fit semblant de rien, et la garda six mois, en l’importunant de ses assiduités.

— INI. de R. a beaucoup d’esprit, mais tant de sottises dans l’esprit, que beaucoup de gens pour- raient le croire un sot.

— M. d’Epréménil vivait depuis long-temps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l’épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre philosophale. On sait que Cagliostro mêlait le fanatisme et la superstition aux sottises de l’alchimie. D’Epréménil se plai- gnant de ce que cette pierre philosophale n’arri- vait pas, et une certaine formule n’ayant point eu d’effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait 8o ŒUVRES

de ce qu’il vivait dans un commerce criminel avqc madame Tilaurier. « Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invi- sibles et avec leur chef, l’Être Suprême. Épousez ou quittez madame Tilaurier. » Celle-ci redoubla de coquetterie ; d’Epréménil épousa, et il n’y eut que sa femme qui trouva la pierre philosophale.

— On disait à Louis xv qu’un de ses gardes, qu’on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, poiu* a oir fait la mauvaise plaisanterie d’avaler un écu de six livres. « Ah ! bon Dieu, dit le roi, qu’on aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone. — Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu’il faut. — Et qui donc ? — Sire, c’est l’abbé Terray. — L’abbé Terray ! comment ? — H arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième ; le gros écu sera réduit à trente-six sous, comme les nôtres ; il s’en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri. » Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l’abbé Terray ; c’est la seule dont il eût conservé le souvenir : il le dit lui même au marquis de Sesmaisons.

— M. d’Ormesson, étant contrôleur-général, disait devant vingt personnes qu’il avait long- temps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, La Fontaine, et qu’il ne l’avait jamais pu trouver. Cela passait, car, quand on est contrôleur-général, tout passe. DE CHAMFORT. 8r

M. Pelletier de Mort-Fontaine, son beau-père, lui (lit avec douceur : « Je sais que c’est votre façon de penser ; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d’un liomme qui s’enfer- mait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en ap- prenant l’arrivée de plusieurs évécpies : « Qu’on « leur montre le château, les jardins, tout, ex- « cepté moi. »

— La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l’égard de la reine, femme de Louis xv, fut le refus qu’elle fit d’écouter ses propositions galantes. On en a eu la preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en ré- ponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu’elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans; mais, quelques mois auparavant, il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Mouchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas.

— De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis xiv, on ne se souvient guère que des dragonades, des persécutions contre les hu- guenots qu’on tourmentait en France et qu’on y retenait par force, des lettres de cachet pro- diguées contre Port-Royal, les jansénistes, le mo- linisme et le quiétisme. C’est bien assez : mais on oubhe l’inquisition secrète, et quelquefois décla- 82 cffiLivpaiis

rée, que la bigoterie de Louis xiv exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres ; les re- cherches à Paris et dans les provinces que faisaient les evéques et les intendans sur les hommes et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre en- semble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s’exposer aux inconvéniens d’un mariage déclaré avant le temps, qu’aux effets de la persécution du roi et des prêtres. JN’était-ce pas une ruse de madame de Maintenon qui voulait par là faire deviner qu’elle était reine ?

• — On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue dauphine. M. le dauphin lui dit : « ous êtes bien content, M. Levret, d’accoucher madame la dauphine ? cela va vous faire de la ré- putation. — Si ma réputation n’était pas faite, dit tranquillement l’accoucheur, je ne serais pas ici. »

— Duclos disait un jour à madame de Roche- fort et à madame de Mirepoix, que les courti- sanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. « Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes honnêtes. » Et là-dessus, il enfile une histoire fort gaie ; puis une autre encore plus forte ; enfin à une troisième qui commençait encore plus vive- ment, madame de Rochefort l’arrête et lui dit : « Prenez donc garde, Duclos, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »

— Le cocher du roi de Prusse l’ayant renversé, DE CHAMFORT. 83

îe roi entra clans une colère épouvantable. « Eh l)ien ! dit le cocher, c’est un malheur ; et vous - n’avez-vous jamais perdu une bataille ? «

— M. deChoiseul-Gouffier, voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.

— Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de l’armée dans la guerre de 1 734, il alla faire sa cour au roi de Sardaigne, tellement pris de vin qu’il ne pouvait se soutenir, et qu’il tomba à terre. Dans cet état, il n’avait pourtant pas perdu la tête, et il dit au roi : « Me voilà porté tout naturellement aux pieds de votre majesté. »

— Madame Geoffrin disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille : « Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de canne. »

— Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, l’éloge de la poltronnerie. Il était dans un café ; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre ; Milord Rochester, après beaucoup de complimens, lui dit : « Mon- sieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous ? je 84 OEIJVRES

VOUS les aurais donnés, moi, pour me reniettro en crédit. »

— Louis XIV se plaignant, chez madame de Maintenon, du chagrin que lui causait la division des évéques : « Si l’on pouvait, disait-il, ramener les neuf opposans, on éviterait un schisme ; mais cela ne sera pas facile. — Eh bien ! sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites-vous aux qua- rante de revenir de l’avis des neuf? ils ne vous refuseront pas. »

— Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fit terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui l’ennuyait, et dit : « Voilà assez de musique. » Les concertans le surent, et l’un d’eux dit à l’autre : « Mon ami, quel régne se prépare ! »

— Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Mé- moires où il est si clairement traité de fripon. Fontenelle, censeur de l’ouvrage, refusait de l’approuver, par égard pour le comte. Celui-ci s’en plaignit au chancelier, à qui Fontenelle dit les raisons de son refus. Le comte ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d’approuver le livre d’Iiamilton.

— M. de L...., misantrope à la manière de Timon, venait d’avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B...., misantrope moins sombre, et quelquefois même très-gai; M. de L.... parlait de M. de B. ..avec beaucoup d’intérêt, et DE CHAMFOilT. 85

disait qu’il voulait se lier avec luj. Quelqu’un lui dit : « Prenez garde ; malgré son air grave, il est quelquefois très-gai ; ne vous y fiez pas. »

— Le maréchal de Belle-Isle, voyant que M. de Choiscul prenait trop d’ascendant, fit faire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neu- ville. Il mourut, sans avoir présenté ce mé- moire ; et le porte-feuille fut porté à M. le duc de Choiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l’impossible pour reconnaître l’écriture, mais inutilement. Il n’y songeait plus, lorsqu’un jésuite considérable lui fit demander la permis- sion de lui lire l’éloge qu’on faisait de lui, dans l’oraison funèbre du maréchal de Belle-Isle, com- posée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de l’auteur, et M. de Choiseul reconnut alors l’écriture. La seule vengeance qu’il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu’il réussissait mieux dans le genre de l’oraison fu’ nèbre, que dans celui des mémoires au roi.

— M. d’Invau, étant contrôleur-général, de- manda au roi la permission de se marier ; le roi, instruit du nom de la demoiselle, lui dit : <.< Vous n’êtes pas assez riche. » Celui-ci lui parla de sa place, comme d’une chose qui suppléait à la ri- chesse : « Oh ! dit le roi, la place peut s’en aller et. la femme reste. »

— Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul ; un d’eux, d’mie mine très-grave, ue dit pas un mot. Le duc de Grammor t, qui bb OEUVRES

avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses : « Je voudrais bien sa- voir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adresse la parole. — « Monsieur, de quelle ville ètes-voiis? — De Saint- Malo. — De Saint-Malo ! Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée parties chiens? — Quelle bizar- rerie y a-t-il là ? répondit le grave personnage ; le roi est bien gardé par des Suisses. »

— Pendant la guerre d’Amérique, un Ecossais disait à un Français, en lui montrant quelques pn- sonniers américains : « Vous vous êtes battu pour votre maître; moi, pour le mien; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils ? » Ce trait vaut bien celui du roi de Pegu, qui pensa mourir de rire en ap- prenant que les Vénitiens n’avaient pas de roi.

— Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, me dit : «Mon cher en- tant, il faut apprendre de la vie à souffrir la vie. »

— L’abbé delà Galaisi ère était fortlié avecM.Orri, avant qu’il fût contrôleur-général. Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. « Mon ami, lui dit l’abbé de la Galaisière, vous êtes insolent beau- coup trop tôt ; votre maître ne l’est pas encore. » — Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans di- sait à M. deFontenelle,âgé de quatre-vingt-quinze: <f La mort nous a oubliés. — Chut ! lui répondit 3L de Fontenelle, en mettant le doigt sur sa bouche. » DE CHAMFOKT. 87

— M. fie Vendôme disait de madame de Ne- mours, qui avait im long nez courbé sur des lèvres vermeilles : « Elle a l’air d’un perroquet

qui mange une cerise. »

— M. le prince de Cliarolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « Sortez. » M. de Brissac lui répondit : « Monseigneur, vos ancêtres auraient dit : « Sortons.»

— M. de Castries, dans le temps de la que- relle de Diderot et de Rousseau, dit avec impa- tience à j\L de 11..., qui me l’a répété : « Cela est incroyable ; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n’ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s’accoutume point à cela. »

— M. de Voltaire, étant chez madame du Châ- telet et même dans sa chambre, s’amusait avec l’abbé Mignot, encore enfant, et qu’il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. « Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi ; pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et catins.... — Com- ment! toutes les femmes ! Que dites -vous là monsieur, dit madame du Châtelet en colère ? — Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l’enfance. »

— M. de ïurenne dînant chez M. de Lanioi- i>non, celui-ci lui demanda si son intrépidité n’é- tait pas ébranlée au commencement d’une ba- 88 ŒUVRES

taille. « Oui, dit M. de Turenne, j’éprouve une grande agitation ; mais il y a dans l’armée plu- sieurs officiers subalternes et un grand nombre de soldats qui n’en éprouvent aucune. »

— Diderot, voulant faire un ouvrage qui pou- vait compromettre son repos, confiait son se- cret à un ami qui, le connaissant bien, lui dit : « Mais, vous-même, me garderez-vous bien le secret ? » En effet, ce fut Diderot qui le trahit.

— C’est M. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j’ai entendu conter, et qui me parut une fable. Etant à l’armée, son cuisinier fut pris comme maraudeur ; on vient le lui dire : « Je suis très-content de mon cuisinier, répon- dit-il ; mais j’ai un mauvais marmiton. » Il fait venir ce dernier, lui donne une lettre pour le grand-prévôt. Le malheureux y va, est saisi, pro- teste de son innocence, et est pendu.

— Je proposais à M. de L.... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit : « Pourquoi me marierais-je ? le mieux qui puisse m’arriver, en me mariant, est de n’être gas cocu, ce que j’obtiendrai encore plus sûrement en ne me ma- riant pas. w

— Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de prêtres qui scandalisa les dévots ; farchévêque de Paris voulut le faire supprimer : « Je ne me mêle point de son clergé, dit Fonte- nelle ; qu’il ne se mêle pas du mien. »

— jM. d’Alembert a entendu diic au roi de I)K CIIAMFOKI. 89

Prusse, qu’à la bataille de Minden, si M. de Bro- glie eût attaqué les ennemis et secondé M. de Contades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont fait demander à M. d’Alembert s’il était vrai qu’il eût entendu dire ce fait au roi de Prusse, et il a répondu qu’oui.

— Un courtisan disait: « Ne se brouille pas avec moi qui veut. »

— On demandait à M. de Fontenelle mourant: « Comment cela va-t-il ? — Cela ne va pas, dit-il ; cela s’en va. »

— Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bon- tés pour l’abbé Porquet, et n’avait encore rien fait pour lui. L’abbé lui en faisait l’observation : «Mais, mon cher abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute ; vous tenez des discours très-li- bres; on prétend que vous ne croyez pas en Dieu; il faut vous modérer ; tâchez d’y croire ; je vous donne un an pour cela. »

— M. Turgot, qu’un de ses amis ne voyait plus depuis long-temps, dit à cet ami, en le retrou- \ aiit : « Depuis qne je suis ministre, vous m’avez disgracié. »

— Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à Lebel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartemens, et lui di- sant de s’adresser au trésor royal, Lebel lui ré- pondit : « Pourquoi m’exposerais-je aux refus et aux tracasseries de ces gens-là, tandis que vous avez là plusieurs millions ? » Le roi lui répartit: CJO OEUVRES

« Je n’aime point à me dessaisir ; il faut toujours avoir de quoi vivre. » ( Anecdote contée par Lebel à M. Buscher. )

— Le feu roi était, comme on sait, en corres- pondance secrète avec le comte de Broglie. Il s’a- gissait de nommer un ambassadeur en Suède ; le comte de Broglie proposa M. de Vergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constan- tinople : le roi ne voulait pas ; le comte insistait. Il était dans l’usage d’écrire au roi à mi-marge, et le roi mettait la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : « Je n’approuve point le choix de M. de Vergennes ; c’est vous qui m’y forcez : soit, qu’il parte ; mais je défends qu’il amène sa vilaine femme avec lui. » ( Anecdote contée par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie. )

— On s’étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi long-temps contre madame Dubarri. Son secret était simple : au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou un travail avec le roi, et lui deman- dait ses ordres relativement à cinq ou six millions d’économie qu’il avait faite dans le département de la guerre, observant qu’il n’était pas conve- nable de les envoyer au trésor royal. Le roi enten- dait ce que cela voulait dire, et lui répondait •’ « Parlez à Bertin ; donnez-lui trois inillions en tels effets : je vous fais présent du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre; et n’étant pas sûr DE CIIAMFORT. f) I

que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame Dubarri.

— M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de l’année i -786, à l’époque de la signature du traité de commerce, disait à des Français : « Je crois que la France n’y perdra un million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières années, mais qu’ensuite la balance sera parfaitement égale. »

— On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie sure, niais sous le secret, que l’iispagne ne se déclarerait dans la guerre d’Amé- rique que pendant l’année lyHo. Il l’avait affirmé à M. de Maurepas; et une année s’étant passée sans que l’Espagne se déclarât le prophète avait pris du crédit. M. de Yergennes fit venir M. Francis, et lui demanda pourquoi il répandait cebruit. Celui-ci répondit : « C’est que j’en suis sur. » Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que c’était son secret ; et que, n’étant pas en activité, il ne devait rien au gouvernement. Il ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon son secret, au moins tout ce qu’il pouvait dire là-dessus. M. de Vergenne fut étonné ; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit : « Je le savais ; j’ai oublié de vous le dire. »

— M. de Tressan, autrefois amant de madame C)1 OELVRFS

de Genlis, et père de ses deux enfans, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres. Ils l’accompagnèrent dans sa chambre à coucher ? et ouA’rirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s’attendrit ; ils partagèrent sa sensibilité : et cela produisit une scène de sen- timent la plus ridicule du monde.

• — Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres quil avait écrites à M. de Ga- lonné dans l’affaire de M. de la Chalotais; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela pro- duisit une scène plaisante entre lui et M. de Ga- lonné, qui tirait ces lettres d’un porte - feuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à cha- que fois : «En voilà une bonne à brûler», ou telle autre plaisanterie ; M. de Ghoiseul dissimulant toujours l’importance qu’il y mettait, et M. de Galonné se divertissant de son embarras, et lui disant : a Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m’ôte tout le piquant de la scène.» Mais ce qu’il y eut de plus singulier, c’est que M. d’Aiouillon l’avant su, écrivit à M. de Ga- lonne : « Je sais, monsieur, que vous avez brûlé les lettres de M. de Ghoiseul relatives à l’affaire de M. de la Ghalotais ; je vous prie de garder toutes les miennes. »

— Quand l’archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre possession de son siège, une vieille chanoinesse de...., sœur du cardinal deïencin, lui DE CM A M FOUT. f) i

iit compliment de ses succès auprès des femmes, et eutr’autres de l’enfant qu’il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta : « Ma- dame, vous savez que la calomnie ne vous a pas ménagée vous-même ; mon histoire avec madame de ÎNIazarin n’est pas plus vraie que celle qu’on vous prête avec M. le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tranquillement, l’enfant est de vous. »

— Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait : «Morbleu! la Bastille n’arrive point; et voilà qu’il faut tout à l’heure payer mon terme. »

— Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du tremblement de terre de Lisbonne ; c’est ce qui les sauva ; et une chose avérée, et qui m’a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c’est que le roi n’a jamais su l’énormité du dé- sastre. On lui parla d’abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises ; et, n’étant jamais revenu à Lisbonne, on peut dire qu’il est le seul homme de l’Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.

— Madame de C... disait à M. de B.... : « J’aime en vous.... — Ah, madame! dit-il avec feu, si vous savez cjuoi, je suis perdu. »

— J’ai connu un misantrope, qui avait des instans de bonhomie, dans lesquels il disait : « Je 94 OEUVRES

ne serais pas étonné qu il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin, et que per- sonne ne connaisse. »

— Le maréchal de Broglie, affrontant un dan- ger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l’un d’entr’eux, M. de Jaucour, s’approcha, et lui dit à l’oreille : « Mon- sieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c’est M. de Ptouthe qui commandera. » C’était le plus sot des lieutenans-généraux. M. de Broglie, frappé du danger que courait l’armée, se retira.

— Le prince de Conti pensait et parlait mal de M. de Silhouette. Louis xv lui dit un jour : « On songe pourtant à le faire contrôleur-général. — Je le sais, dit le prince ; et, s’il arrive à cette place, je supplie votre majesté de me garder le secret. » Ie roi, quand M. de Silhouette fut nom- mé, en apprit la nouvelle au prince, et ajouta: « Je n’oublie point la promesse que je vous ai faite, d’autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil. » ( Anecdote contée par madame de Bouflers. )

— Le jour de la mort de madame de Château- roux, Louis XV paraissait accablé de chagrin ; mais ce qui est extraordinaire, c’est le mot par lequel il le témoigna : « Etre malheureux pendant quatre-vingt-dix ans \ car je suis sûr que je vivrai jusques-là. » Je l’ai ouï raconter par madame de Juxembourg, qui l’entendit elle-même, et qui DE CHAMFORT. 9

ajoutait : « Je n’ai raconté ce trait que depuis la mort (le Louis xv. » Ce trait méritait pourtant d’être su, pour le singulier mélange qu’il contient d’amour et d’égoïsmo.

— Iju homme buvait à table d’excellent vin, sans le louer. Le maître de la maison lui en fit servir de très-médiocre. « Voilà de bon vin, dit le buveur silencieux. — C’est du vin à dix sous, dit le maître, et l’autre est du vin des dieux. — Je le sais, reprit le convive ; aussi ne l’ai-je pas loué. C’est celui-ci qui a besoin de recommanda- tion. »,

— Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Rome.

— « Dans ma jeunesse même, me disait M...., j’aimais à intéresser, j’aimais assez peu à séduire, et j’ai toujours détesté de corrompre. »

— M. me disait : « Toutes les fois que je vais chez quelqu’un, c’est une préférence que je lui donne sur moi ; je ne suis pas assez désœuvré pour y être conduit par un autre motif. »

— « Malgré toutes les plaisairteries qu’on rebat sur le mariage, disait M...., je ne vois pas ce qu’on peut dire contre un homme de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq. »

— M. de L.... me disait de M. de R.... : « C’est l’entrepôt du venin de toute la société. Il le ras- semble comme les crapauds, et le darde comme les vipères. » r)6 OEUVRES

— On disait de M. de Galonné, chassé après la déclaration du déficit : « On l’a laissé tranquille quand il a mis le» feu, et on Ta puni quand il a sonné le tocsin. »

• — Je causais un jour avec M. de. V...., qui pa- raît vivre sans illusions, dans un âge où l’on en est encore susceptible. Je lui témoignais la surprise qu’on avait de son indifférence. Il me répondit gravement : » On ne peut pas être et avoir été. J’ai été dans mon temps, tout comme un autre, l’a- mant d’une femme galante, le jouet d’une co- quette, le passe-temps d’uije femme frivole, l’ins- trument d’une intrigante. Que peut-on être de plus ? — L’ami d’une femme sensible. — Ah! nous voilà dans les romans. »

— « Je vous prie de croire, disait M... à un homme très -riche, que je n’ai pas besoin de ce qui me luanque. »

— M..., à qui on offrait une place dont quelques fonctions blessaient sa délicatesse, répondit : « Cette place ne convient ni à l’amour-propre que je me permets, ni à celui que je me commande. »

— Un homme d’esprit ayant lu les petits traités de M. d’Alembert sur l’élocution oratoire, sur la poésie, sur l’ode, on lui demanda ce c|u’il en pen- sait. Il répondit : « Tout le monde ne peut pas être sec. »

— M...., qui avait une collection des discours de réception à l’académie française, me disait : « Lorsque j’y jette les yeux, il me sembie voir DE CHAMFORÏ. <’J

(les carcasses de feu d’artifice, après la Saint- Jean, w

— « Je repousse, disait M..., les bienfaits de la protection, je pourrais peut-être recevoir et ho- norer ceux de Testime, mais je ne chéris que ceux de l’amitié. »

— On demandait à M.... qu’est-ce qui rend plus aimable dans la société? Il répondit : « C’est de plaire. «

— On disaitàun homme queM...., autrefois son bienfaiteur, le haïssait. « Je demande, répondit-il, la permission d’avoir un peu d’incrédulité à cet égard. J’espère qu’il ne me forcera pas à changer en respect pour moi, le seul sentiment que j’ai be- soin de lui conserver. :»

— -M... tient à ses idées. II aurait de la suite dans l’esprit, s’il avait de l’esprit. On en ferait quelque chose, si l’on pouvait changer ses préjugés en principes.

— Une jeune personne, dont la mère était ja- louse et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour: « J’ai toujours en- vie de lui demander pardon d’être née.»

— M...., homme de lettres connu, n’avait fait aucune démarche pour voir tous ces princes voya- geurs, qui, dans l’espace de trois ans, sont ve- nus en France l’un après l’autre. Je lui demandai la raison de ce peu d’empressement. Il me répon- dit: « Je n’aime, dans les scènes de la vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et

II ■; 98 OEUVRES

vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c’est qu’un père et un fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et un protégé, et même un acheteur et un ven- deur, etc. ; mais ces visites produisant des scènes sans objet, où tout est comme réglé par l’éti- quette, dont le dialogue est comme écrit d’avance, je n’en fais aucun cas. J’aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite d’être joué à l’impromptu. »

— M.... voyant, dans ces derniers temps, jus- qu’à quel point l’opinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d’un homme qu’il voulait voir arriver : « Faites-nous, en sa faveur, un peu d’opinion publique. »

— Je demandais à M. N.... pourquoi il n’allait plus dans le monde. Il me répondit : « C’est que je n’aime plus les femmes, et que je connais les hommes. »

— M.... disait de Sainte-Foix, homme indifférent au mal et au bien, dénué de tout instinct mo- ral : « C’est un chien placé entre une pastille et un excrément, et ne trouvant d’odeur ni à l’une ni à l’autre. »

— M... avait montré beaucoup d’insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre ( c’était son premier ouvrage ). Un de ses amis lui dit : « Mon ami, tu sèmes les ronces devant toi ; tu les trouveras en repassant. » DE ClfVMFORT. Q

— «La manière dont je vois distribuer l’éloge et le blâme, disait M. de B...., donnerait au plus honnête homme du monde Tenvie d’être diffamé.»

— Une mère, après un trait d’entêtement de son fils, disait que les enfans étaient très-égoïstes. <( Oui, dit M...., en attendant qu’ils soient polis.»

— On disait à M.... :« Vous aimez beaucoup la con- sidération. » Il répondit ce mot qui me frappa : « Non, j’en ai pour moi, ce qui m’attire quelque- fois celle des autres.»

— On compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Henri iv jusqu’au ministère du cardinal de Loménie inclusivement. M. D.... appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois, ces deux vers de Racine :

\

Et d’un trône si saint la moitié n’est fondée Que sur la foi promise, et rarement gardée.

— On disait à M...., académicien : « Vous vous marierez quelque jour.» Il répondit : « J’ai tant plaisanté l’académie, et j’en suis ; j’ai toujours peur qu’il ne m’arrive la même chose pour le ma- riage. »

— M.... disait de mademoiselle...., qui n’était point vénale, n’écoutait que son cœur, et restait fidèle à l’objet de son choix : « C’est une per- sonne charmante, et qui vit le plus honnêtement qu’il est possible, hors du mariage et du célibat. »

— Un mari disait à sa femme : « Madame, cet lOO OEUVRES

homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi ; je ne le souffrirai pas. Qu’il vous mal- traite quand vous êtes seule : mais, en ma pré- sence, c’est me manquer à moi-même.»

— J’étais à table à côté d’un homme, qui me demanda si la femme qu’il avait devant lui, n’é- tait pas la femme de celui qui était à côté d’elle. J’avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot; c’est ce qui me fit répondre à mon voisin • « Monsieur, ou il ne la connaît pas, ou c’est sa femme. »

— Je demandais à M. de.... s’il se marierait. « Je ne le crois pas, me disait-il ; » et il ajouta en riant: « La femme qu’il me faudrait, je ne la cherche point,

• je ne l’évite même pas. »

— Je demandais à M. de T.... pourquoi il négli- geait son talent, et paraissait si complètement in- sensible à la gloire; il me répondit ces propres paroles :« Mon amour-propre a péri dans le nau- frage de fintérêt que je prenais aux hommes. »

— On disait à un homme modeste : « Il y a quel- quefois des fentes au boisseau sous lequel se ca- chent les vertus. »

— M...., qu’on voulait faire parler sur différens abus publics ou particuliers, répondit froidement : <f Tous les jours j’accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le phis philosophe est celui dont la liste est la plus longue. »

— « Je proposerais volontiers, disait M. D...., je proposerais aux calomniateurs et aux méchans le traité que voici. Je dirais aux premiers : je veux bien que l’on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou même louable, j’aie fourni le fond de la calomnie ; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas ; pourvu qu’on n’invente pas les faits en même temps que les circonstances; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et du fond et de la forme. Je dirais aux médians : je trouve simple qu’on me nuise, pourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel ; en un mot, qu’on ne me fasse pas du mal gratuitement comme il arrive.»

— On disait d’un escrimeur adroit mais poltron, spirituel et galant auprès des femmes, mais impuissant : « Il manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur. »

— (c C’est bien mal fait, disait M...., d’avoir laissé tomber le cocuage, c’est-à-dire, de s’être arrangé pour que ce ne soit plus rien. Autrefois, c’était ini état dans le monde, comme de nos jours celui de joueur. A présent, ce n’est plus rien du tout. j>

— M. de L...., connu pour misantrope, me disait un jour à propos de son goût pour la solitude : « Il faut diablement aimer quelqu’un pour le voir. »

— M.... aime au’on dise qu’il est méchant, à peu près comme les jésuites n’étaient pas fâchés I02 OEUVRES

qu’on dît qu’ils assassinaient les rois. C’est l’or- gueil qui veut régner par la crainte sur la fai- blesse.

— Un célibataire, qu’on pressait de se marier, répondit plaisamment : a Je prie Dieu de me pré- server des femmes, aussi bien que je me préser- verai du mariage. «

— Un homme parlait du respect que mérite le public. « Oui, dit M...., le respect qu’il obtient de la prudence. Tout le monde méprise les haran- gères; cependant qui oserait risquer de les offenser en traversant la halle ? »

— Je demandais à M. R...., homme plein d’es- prit et de talens, pourquoi il ne s’était nullement montré dans la révolution de 1789; il me l’épon- dit : « C’est que, depuis trente ans, j’ai trouvé les hommes si méchans en particulier et pris un à un, que je n’ai osé espérer rien de bon d’eux, en public et pris collectivement. »

— « Il faut que ce qu’on appelle la police soit une chose bien terrible, disait plaisamment ma- dame de...., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste. »

— « Ce qui rend le monde désagréable, me di- sait M, de L...., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens; de sorte que, pour que tout fut passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il faudrait détruire l’enfer et récom- poser le paradis. » DE CHAMFORT. Io3

— D.... s’étonnait de voir M. de L...., homme très-accrédité, échouer dans tout ce qu’il essayait de faire pour un de ses amis. C’est que la faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa posi- tion. Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force, n’a point de force.

— Quand madame de F a dit joliment une

choseT bien pensée, elle croit avoir tout fait ; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu’elle a dit qu’il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophe. M. de.... disait d’elle que, quand elle a dit une jolie chose sur l’émé- tique, elle est toute surprise de n’être point purgée.

— Un homme d’esprit définissait Versailles un pays où, en descendant, il faut toujours pa- raître monter, c’est-à-dire, s’honorer de fréquenter ce qu’on méprise.

— M.... me disait qu’il s’était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes : « Parler toujours bien du sexe en général, louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, ne s’y fier jamais, et ne jamais lais- ser dépendre son bonheur d’une femme, quelle qu’elle soit. »

— Un philosophe me disait qu’après avoir exa- miné l’ordre civil et politique des sociétés, il n’é- tudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfans dans la vie ordinaire.

— Madame de.... disait de M. B «Il est hon- 1 o4 OEUVRES

néte, mais médiocre et d’mTi caractère épineux : c’est comme la perche, blanche, saine, mais in- sipide et pleine d’arêtes. »

— M.... étouffe plutôt ses passions qu’il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa béte qui l’emporte, la tue d’un coup de pistolet et se précipite avec elle. »

— « Ne voyez vous pas, disait M..., que je ne suis rien que par l’opinion qu’on a de moi ; que lorsque je m’abaisse je perds de ma force, et que je tombe lorsque je descends ? »

— C’est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l’un en vers, l’autre en prose, de l’amour immoral et libertin, Crébillon et Bernard, soient morts épris passion- nément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c’est de voir l’amour sentimental pos- séder madame de Voyer jusqu’au dernier mo- ment, et la passionner pour le vicomte de Noail- les ; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniques co- piées deux fois de sa main. Cela rappelle les pol- trons, qui chantent pour déguiser leur peur.

— « Qu’un homme d’esprit, disait en riant M. de..., ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit ; mais sur sa femme ! il faut être bien bête. »

— C’est un caractère curieux que celui de M. L... ; son esprit est plaisant et profond ; son cœur est fier et calme ; son imagination est douce, vive et même passionnée.

— Je demandais à M.... pourquoi il avait refusé plusieurs places ; il me répondit: «Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d’un homme. »

— « Dans le monde, disait M..., vous avez trois sortes d’amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent. »

— M.... disait: « Je ne sais pourquoi madame de L.... désire tant que j’aille chez elle ; car quand j’ai été quelque temps sans y aller, je la méprise moins. » On pourrait dire cela du monde en général.

— D…, misantrope plaisant, me disait, à propos de la méchanceté des hommes : « Il n’y a que l’inutilité du premier déluge qui empêche Dieu d’en envoyer un second. »

— On attribuait à la philosophie moderne le tort d’avoir multiplié le nombre des célibataires ; sur quoi M.... dit : « Tant qu’on ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoisselle Bertin, et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat pourrait bien avoir une autre cause. »

M. de.... disait qu’il ne fallait rien lire dans les séances publiques de l’académie française, par-delà ce qui est imposé par les statuts ; et il motivait son avis en disant : « En fait d’inutilités, il ne faut que le nécessaire. » Io6 OEUVRES

— N.... disait qu’il fallait toujours examiner si la liaison d’une femme et d’un homme est d’âme à âme, ou de corps à corps ; si celle d’un parti- culier et d’un homme en place ou 4’un homme de la cour, est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.

— On proposait un mariage à M... ; il répon- dit : «Il y a deux choses que j’ai toujours aimées à la folie; ce sont les femmes et le célibat. J’ai perdu ma première passion, il faut que je conserve la seconde. »

— « La rareté d’un sentiment vrai fait que je m’arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os : c’est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de..., que je suis plus curieux de ce spectacle. »

— M. Thomas me disait un jour : « Je n’ai pas besoin de mes contemporains ; mais j’ai besoin de la postérité. » Il aimait beaucoup la gloire. « Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivans, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés ! «

— N.... disait à M. Barthe: « Depuis dix ans que je vous connais, j’ai toujours cru qu’il était im- possible d’être votre ami ; mais je me suis trompé ; il y en aurait un moyen. — Et lequel? — Celui de faire une parfaite abnégation de soi, et d’adorer sans cesse votre égoïsme. »

— M. de R... était autrefois moins dur et moins dénigrant qu’aujourd’hui ; il a usé toute son indul- DE Cil AM FORT. lO

gence; et le peu qui lui en reste, il le garde pour lui.

— M.... disait que le désavantage d’être au-des- sous des princes est richement compensé par l’avantage d’en être loin.

— On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la plaisanterie; et comme il y avait mis beaucoup d’esprit, on lui dit: « Votre femme ne s’ennuierait pas. ce Sur quoi il répon- dit : « Si elle était jolie, sûrement elle s’amuserait tout comme une autre. «

— On accusait M d’être misantrope. « Moi,

dit-il, je ne le suis pas; mais j’ai bien pensé l’être, et j’ai vraiment bien fait d’y mettre ordre. — Qu’a- vez-vous fait pour l’empêcher ? Je me suis fait solitaire. »

— Il est temps, disait M, que la philoso- phe ait aussi son index, comme l’inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu’elle fasse une liste des livres qu’elle proscrit, et cette proscription sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres même qu’elle approuve en général, combien d’idées particulières ne condamnerait- elle pas comme contraires à la morale, et même au bon sens ! »

— » Ce jour-là je fus très-aimable, point brutal, me disait M. S..., qui était en effet l’un et l’autre.»

— M...., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, était sollicité d’en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas. io8 OELlVIir.S

« Non, dit-il, il faut laisser à l’envie le temps d’es- suyer son écume. » •

— M.... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts : « Il faut choisir d’aimer les femmes ou de les connaître : il n’y a pas de milieu. »

— M...., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B.... avait refusé son hommage qu’il lui offrait, pour courir après celui de M. de L...., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : « Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a of- fert sa souveraineté à plusieurs rois qui l’ont re- fusée; et on a fait la guerre pouf la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante. »

— Un des parens de M. de Vergennes lui de- mandait pourquoi il avait laissé arriver au minis- tère de Paris le baron de Breteuil, qui était dans le cas de lui succéder. « C’est que, dit-il, c’est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n’est pas connu ici ; c’est qu’il a une réputation usurpée ; que quantité de gens le croient digne du ministère: il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce que c’est que le baron de Breteuil. »

— On reprochait à M. L...., homme de lettres, de ne plus rien donner au public. « Que voulez- vous qu’on imprime, dit-il, dans un pays ou fal- manach de Liège est défendu de temps en temps? »

— M disait de M. de La Reynière, chez DE CHAIVirORT. IO9

qui tout le monde va pour sa table, et qu’on trouve très-ennuyeux : « Ou le mange, mais on ne le digère pas. »

— M. de F, qui avait vu à sa femme plu- sieurs amans, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d’époux, s’avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s’y refuse. « Eh quoi ! lui dit-elle, ne savez-vous pas que je suis en affaire avec M.... ? — Belle raison, dit-il ! ne m’avez-vous pas laissé mes di’oits quand vous aviez t...., S...., îf...., B... T...? Oh! quelle diffé- rence ! était-ce de l’amour que j’avais pour eux ?

Rien, pures fantaisies ; mais avec M c’est un

sentiment : c’est à la vie et à la mort. — Ah ! je ne savais pas cela; n’en parlons plus. y> Et en effet tout fut dit. M. de R, qui entendait con- ter cette histoire, s’écria : « JNIon Dieu ! que je vous remercie d’avoir amené le mariage à pro- duire de pareilles gentillesses ! »

— « Mes ennemis ne peuvent rien contre moi,

disait M ; car ils ne peuvent m’oter la faculté

de bien penser, ni celle de bien faire.

— Je demandais à M.... s’il se marierait. 11 me répondit : « Pourquoi faire ? pour payer au roi de France la capitation et les trois vingtièmes après ma mort ? »

— M. de.... demandait à l’évéque de... une mai- son de camjîagne où il n’allait jamais. Celui-ci lui répondit : a Ne savez-vous pas qu’il faut toujours avoir un endroit où l’on n’aille point, et où 1 lO OEUVRES

l’on croie que l’on serait heureux si on y allait?

M. de, après un instant de silence, répondit :

« Cela est vrai, et c’est ce qui a fait la fortune du paradis. »

— Milton, après le rétablissement de Char- les II, était dans le cas de reprendre une place très- lucrative qu’il avait perdue ; sa femme l’y exhor- tait ; il lui répondit : « Vous êtes femme, et vous voulez avoir un carosse ; moi, je veux vivre et mourir en honnête homme. »

— Je pressais M. de L d’oublier les torts de

M. de B qui l’avait autrefois obligé ; il me ré- pondit : (c Dieu a recommandé le pardon des in- jures ; il n’a point recommandé celui des bien- faits. »

— M me disait : « Je ne regarde le roi de

France que comme le roi d’environ cent mille hommes, auxquels il partage et sacrifie la sueur, le sang et les dépouilles de vingt-quatre millions neuf cents mille hommes, dans des proportions déterminées par ies idées féodales, militaires, anti-morales et anti-politiques qui avilissent l’Eu- rope depuis vingt siècles. »

— M. de Calonne, voulant introduire des fem- mes dans son cabinet, trouva que la clef n’entrait point dans la serrure. Il lâcha un f. d’impa- tience ; et, sentant sa faute : « Pardon, mesdames, dit-il! j’ai fait bien des affaires dans ma vie, et j’ai vu qu’il n’y a qu’un mot qui serve. » En effet, la clef entra tout de suite. DE CMAMFORT. I I f

— Je demandais à M pourquoi, en se con- damnant à l’obscurité, il se dérobait au bien qu’on pouvait lui faire. « Les hommes, me dit-il, ne peuvent rien faire pour moi qui vaille leur oubli.»

— M. de... promettait je ne sais quoi à M. L...., et jurait foi de gentilhomme. Celui-ci lui dit : « Si cela vous est égal, ne pourriez-vous pas dire foi d’honnête homme ? »

— Le fameux Ben-Jonhson disait que tous ceux qui avaient pris les Muses pour femmes étaient morts de faim, et que ceux qui les avaient prises pour maîtresses s’en étaient fort bien trouvés. Cela revient assez à ce que j’ai ouï dire à Diderot, qu’un homme de lettres sensé pouvait être l’amant d’une femme qui fait un livre ; mais ne devait être le mari que de celle qui sait faire une che- mise. Il y a mieux que tout cela : c’est de n’être ni l’amant de celle qui fait un livre, ni le mari d’aucune.

— « J’espère qu’un jour, disait M...., au sortir de l’assemblée nationale, présidée par un juif, j’assisterai au mariage d’un catholique séparé par divorce de sa première femme luthérienne, et épousant une jeune anabaptiste ; qu’ensuite nous irons dîner chez le curé, qui nous présentera sa femme, jeune personne de la religion anglicane, qu’il aura lui-même épousée en secondes noces, étant fille d’une calviniste. »

— i( Ce doit être, me disait M. de M, un

homme très-vulgaire, que celui qui dit à la for- J12 cœiivfiEib

tune : « Je ne veux de toi qu’à telle condition ; tu « subiras le joug que je veux t’imposer » ; et qui dit à la gloire : « Tu n’es qu’une fille à qui je \ eux » bien faire quelques caresses, mais que je re- » pousserai si tu en risques avec moi de trop fami- » lières et qui ne conviennent pas. » C’était lui- même qu’il peignait ; et tel est en effet son carac- tère.

— On disait d’un courtisan léger, mais non corrompu: « 11 a pris de la poussière dans le tour- billon; mais il n’a pas pris de tache dans la boue.»

— M disait qu’il fallait qu’un philosophe

commençât par avoir le bonheur des morts, celui de ne pas souffrir et d’être tranquille ; puis celui des vivans, de penser, sentir et s’amuser. »

— M. de Vergennes n’aimait pas les gens de lettres, et on remarqua qu’aucun écrivain disti- gué n’avait fait des vers sur la paix de 1 783 ; sur quoi quelqu’un disait : « Il y en a deux raisons ; il ne donne rien aux poètes et ne prête pas à la poésie. »

— Je demandais à M.... qu’elle était sa raison de refuser un mariage avantageux. « Je ne veux point me marier, dit-il, dans la crainte d’avoir un fils qui me ressemble. » Comme j’étais surpris, vu que c’est un très-honnête homme : « Oui, dit- il, oui, dans la crainte d’avoir un fils qui, étant pauvre comme moi, ne sache ni mentir, ni flat- ter, ni ramper, et ait à subir les mêmes épreuves que moi. » DF CHAMFORT. I 1 3

— Une femme parlait emphatiquement de sa vertu, et ne voulait plus, disait-elle, entendre par- ler d’amour. Un homme d’esprit dit là-dessus : «A quoi hon toute cette forfanterie? ne peut-on pas trouver un amant sans dire cela? »

— Dans le temps de rassemblée des notables, un homme voulait faire parler le perroquet de madame de.... « Ne vous fatiguez pas, lui dit-elle, il n’ouvre jamais le bec. — Comment avez-vous un perroquet qui ne dit mot ? Ayez-en un qui dise au moins : Vive le roi! — Dieu m’en pré- serve, dit-elle : un perroquet disant vive le roi! je ne l’aurais plus; on en aurait fait un notable.»

— Un malheureux portier, à qui les enfans de son maître refusèrent de payer un legs de mille livres, qu’il pouvait réclamer par justice, me dit: «Voulez-vous, monsieur, que j’aille plaider con- tre les enfans d’un homme que j’ai servi vingt- cinq ans, et que je sers eux-mêmes depuis quinze?» Il se faisait, de leur injustice même, une raison d’être généreux à leur égard.

— On demandait à M pourquoi la nature

avait rendu l’amour indépendant de notre raison. « C’est, dit-il, parce que la nature ne songe qu’au maintien de l’espèce; et, pour la perpétuer, elle n’a que faire de notre sottise. Qu’étant ivre, je m’adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut-être aussi bien rempli, que si j’eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait

II. 8 I I 4 OEUVRES

de la servante, de la fille, et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est rhomme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, pour une épiîepsie de quelques minutes, se don- nerait une maladie d’une année entière ? la na- ture, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire ; et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse- cour, Marc-Aurèle et son palefrenier. »

— M est un homme mobile, dont l’âme est

ouverte à toutes les impressions, dépendant de ce qu’il voit, de ce qu’il entend, ayant une larme prête pour la belle action qu’on lui raconte, et un sourire pour le ridicule qu’un sot essaye de jeter sur elle.

— M prétend que le monde le plus choisi

est entièrement conforme à la description qui lui fut faite d’un mauvais lieu, par une jeune per- sonne qui y logeait. Il la rencontre au Vaux-hall ; il s’approche d’elle, et lui demande en quel en- droit on pourrait la voir seule pour lui confier quelques petits secrets. « Monsieur, dit-elle, je demeure chez madame C’est un lieu très-hon- nête, où il ne va que des gens comme il faut, la plupart en carosse ; une porte cochère, un joli salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate. — Comment donc, mademoiselle! j’ai vécu en bonne compagnie, et je n’ai rien vu de mieux Di: CHAMFORT. Il5

que cela. — Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons. » M reprenait toutes les circonstances, et fai- sait voir qu’il n’y en avait pas une qui ne s’appli- quât au monde tel qu’il est.

— M jouit excessivement des ridicules qu’il

peut saisir et apercevoir dans le monde. Il pa- raît même charmé lorsqu’il voit quelqu’injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop’ souvent. D’abord j’ai cru qu’il était méchant ; mais, en le fréquentant davantage, j’ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir : c’est un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l’a rendu long-temps malheureux, et à laquelle il a subs- titué une habitude de plaisanterie, qui voudrait n’être que gaie, mais qui, devenant quelquefois amère et sarcasmatique, dénonce la source dont elle part.

— Les amitiés de N ne sont autre chose

que le rapport de ses intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le pro- duit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou au-delà n’existe point pour lui. Un mou\ ement noble et désintéressé en amitié, un sentiment déhcat lui paraissent une folie non moins absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites-Maisons. I l6 OEUVRES

— M. de SégLir ayant publié une ordonnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l’artil- lerie que des gentilshommes, et d’une autre part ces fonctions n’admettant que des gens instruits, il arriva une chose plaisante : c’est que l’abbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d’at- testation qu’à des roturiers, et Cherin, qu’à des gentilshommes. Sur une centaines d’élèves, il n’y en eut que quatre ou cinq qui remplirent les deux conditions.

— M. de L me disait, relativement au plai- sir des femmes, que lorsqu’on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu’en ce genre celui qui cesse d’être riche commence à être pauvre. « Pour moi, dit-il, aussitôt que j’ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j’ai quitté la banque. »

— Un homme de lettres à qui un grand sei- gneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit : «Monsieur le duc, je n’ignore pas ce que je dois savoir ; mais je sais aussi qu’il est plus aisé d’être au-dessus de moi qu’à côté. »

— Madame de L est coquette avec illusion,

en se trompant elle-même. Madame de B l’est

sans illusion ; et il ne faut pas la chercher parmi les dupes qu’.elle fait.

— Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous : « En qua- DE CIIAMFOnT. II7

lité (le parent de M. de Noailles. » Et il l’étaient en effet au huitanlicmc degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant cette vanité ridicule, se leva, disant : « Je me récuse aussi. » Le premier prési- dant lui demanda en quelle qualité. Il répondit : ff Comme parent du fermier. «

— Madame de âgée de soixante-cinq ans,

ayant épousé M, âgé de vingt-deux, quelqu’un

dit que c’était le mariage de Pyrame et de Baucis.

— jM, à qui on reprocliait son indifférence

pour les femmes, disait : « Je puis dire sur elles

ce que madame de C disait sur les enfans : j’ai

dans la tète un fils dont je n’ai jamais pu accou- cher; j’ai dans l’esprit une femme co/;2we il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup ; j’ai bien des obligations à cette femme-là.

— «Ce qui me paraît le plus comique dans le

monde civil, disait M, c’est le mariage, c’est

l’état de mari ; ce qui me paraît le plus triste dans le monde politique, c’est la royauté, c’est le métier de roi. Voilà les deux choses qui m’égaient le plus : ce sont les deux sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi, qui me marierait et me ferait roi, m’ôterait à la fois une partie de mon es- prit et de ma gaîté. »

— On avisait dans une société aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout-à-coup : « Ne pourrait-on pas lui faire faire Il8 ŒUVRES

quelque opération raisonnable, quelque chose d’honnête, pour le faire cli£tsser? »

— «Que peuvent pour moi, disait M, les

grands et les princes ? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m’ôter ma pensée, dont l’usage me console de tout ? »

— Madame de disait un jour à M : « Je

ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce que j’ai beaucoup vu pendant quelque temps

M. d’Ur Je vais vous en dire la raison, qui est

en même-temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui ; et je hais si fort la mauvaise compagnie, qu’il n’y avait qu’une pareille raison qui pût me justifier à mes yeux, et, je m’imagine, aux vôtres. »

— M. de B voyait madame de L tous les

jours ; le bruit courut qu’il allait l’épouser. Sur quoi il dit à l’un de ses amis : « Il y a peu d’hom- mes qu’elle n’épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement. Il serait bien étrange que, dans quinze ans d’amitié, nous n’eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l’un à l’autre. »

— a L’illusion, disait M, ne fait d’effet sur

moi, relativement aux personnes que j’aime, que celui d’un verre sur un pastei. Il adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions. »

— On agitait dans une société la question : Le- quel était plus agréable de donner ou de recevoir Les uns prétendaient que c’était de donner ; d’au- tres, que, qviand l’amitié était parfaite, le plai- 1)K CHAMFORT. I J (j

sir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d’esprit, à qui on demanda son avis, dit : « Je ne demanderais pas lequel de3 deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais celui de donner ; il m’a semblé qu’au moins il était le plus durable ; et j’ai toujours vu que c’était celui des deux dont on se souvenait plus long- temps. »

— Les amis de M voulaient plier son carac- tère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu’il était incorrigible. Il leur ré- pondit : «Si je n’étais pas incorrigible, il y a bien long-temps que je serais corrompu. »

— « Je me refuse, disait M, aux avances de

M de B -, parce que j’estime assez peu les qua- lités pour lesquelles il me recherche, et que, s’il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je m’estime, il me fermerait sa porte. »

— On reprochait à M. de d’être le méde- cin Tant-Pis. «Cela vient, répondit-il, de ce que j’ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant- Mieux. Au moins, si les miens meurent, on n’a point à me reprocher d’être un sot. »

— Un homme qui avait refusé d’avoir madame de Staël, disait : « A quoi sert l’esprit, s’il ne sert à n’avoir point madame de.... ? »

— M. Joli de Fleuri, contrôleur - général en 1781, a dit à mon ami M. B.... : « Yous parlez toujours de nation ; il n’y a point de nation. Il faut dire le peuple; Iç peuple que nos plus anciens 1 20 OEUVRES

publicistes définissent : Peuple serf, corvéable et taillable à merci et iniséricorde. »

— On offrait à M.... une place lucrative qui ne lui convenait pas ; il répondit : Je sais qu’on vit avec de l’argent ; mais je sais aussi qu’il ne faut pas vivre pour de l’argent. »

— Quelqu’un disait d’ini homme très-person- nel : « Il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs. »

Le duc de...., qui avait autrefois de l’esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens, s’est mis, à cinquante ans, à mener la vie d’un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Ver- sailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.

— Un homme, dont la santé s’était rétablie en assez peu de temps, et à qui on en demandait la raison, répondit : « C’est que je compte avec moi, au lieu qu’auparavant je comptais sur moi.»

— « Je crois, disait M...., sur le duc de...., que son nom est son plus grand mérite, et qu’il a toutes les vertus qui se font dans mie parche- minerie. »

— On accusai c un jeune homme de la cour d’aimer les filles avec fureur. Il y avait là plu- sieurs femmes honnêtes et considérables avec qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit : cr Exagération ! mé- chanceté ! il a aussi des femmes. «

M...., qui aimait beaucoup les femmes, me DE en \ M FORT. 121

disait que leur commerce lui était nécessaire, pour tempérer la s Wérité de ses pensées, et oc- cuper la sensibilité de son âme. « J’ai, disait-il, du Tacite dans la tète, et du Tibulle dans le cœur. »

— M. de L.... disait qu’on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons, qu’on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d’acheter la maison si elle vous convient.

— « La différence qu’il y a de vous à moi, me disait M...., c’est que vous avez dit à tous les masques : « Je vous connais ; » et moi je leur ai laissé l’espérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m’est plus favorable qu’à vous. C’est . im bal dont vous avez détruit l’intérêt pour les autres, et l’amusement pour vous-même. »

— Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot de Titus : « J’ai perdu un jour. »

— « L’homme, disait M...., est un sot animal, si j’en juge par moi. »

— M.... avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite : « C’est l’avant - dernier des hommes. — Pourquoi l’avant-dernier, lui deman- dait-on ? — Pour ne décourager personne ; car il y a presse. >i

— « Au physique, disait M, homme d’une

santé déhcate et d’un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas ; au moral, je suis au contraire le chêne qui rompt et qui ne 12-2 or, LIVRES

plie point. Homo ùiterior totus nervus, dit Van- helinont. »

— « J’ai connu, me disait M. de L, âgé de

quatre-vingt-onze ans, des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté ; d’autres (jui avaient ini caractère pur, mais sans gran- deur. »

— ■ M. de Condorcet avait reçu un bienfait de M, d’Anville; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, il se brouil- lèrent ; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait qu’il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à M. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci ré- pondit : « J’ai tu son bienfait tant que je l’ai aimé. Je parle, parce que je ne l’aime plus. C’était alors son secret ; à présent, c’est le mien. »

— M disait du prince deBeauveau, grand

puriste : « Quand je le rencontre dans ses prome- nades du matin, et que je passe dans l’ombre de son cheval ( il se promène souvent à cheval pour sa santé ), j’ai remarqué que je ne fais pas une faute de français de toute la journée. »

— N disait, qu’il s’étonnait toujours de ces

festins meurtriers qu’on se donne dans le monde. « Cela se concevrait entre parens qui héritent les uns des autres ; mais entre amis qui n’héritent pas, quel peut en être l’objet ? »

— On engageait M. de.... à quitter une place, dont le titre seul faisait sa sûreté contre des DE CnAMFORT. 123

hommes puissaiis; il irpondit : « On peut coupera Samsoii sa chevelure; mais il ne faut pas lui con- seiller de prendre perruque. »

— J’îfî vu, disait M...., peu de fierté dont j’aie été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c’est celle de Satan dans le Paradis Perdu. »

— « Le bonheur, disait M...., n’est pas chose ai- sée. Il est très-difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs. »

— On disait que M.... était peu sociable. « Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieucs choses qui dans la société choquent la nature. »

— On fesait la guerre à M.... sur son goût pour la solitude ; il répondit: « C’est C[ue je suis plus accoutumé à mes défauts qu’à ceux d autrui. »

— M. de...., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire compliment à M. de Maurepas d’être délivré de M. Turgot. *

Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce ; et M. Turgot ayant eu be- soin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non chez M. Tuigot, non chez lui-même, mais chez Duplessis, au moment où il se lliisait peindre.

Il eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert,

qui n’était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot : « Moi qui ai vu M. Turgot dans tous les momens de sa vie, moi, son ami in- time, qui lui ai fermé les yeux. »

Il n’a commencé à braver M. Necker, que quand celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas; et ] ’2 4 Ol-UVRES

à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec Bourboulon, ennemi de Necker, qu’il méprisait tous les deux.

Il passa sa vie à médire de M. de Galonné, qu’il a fini par loger ; de M. de Vergennes, qu’il n’a cessé de capter, par le moyen d’Hénin, qu’il a en- suite mis à l’écart ; il lui a substitué dans son amitié Renneval, dont il s’est servi pour faire faire un traitement très-considérable à M. Dor- nano, nommé pour présider à la démarcation des limites de France et d’Espagne.

Incrédule, il fait maigre les vendredi et same- di à tout hasard. Il s’est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de son frère, et a eu l’air de faire de son propre argent tout ce qu’il a fait pour lui, comme frais pour son lo- gement du Louvre, etc. Nommé tuteur du petit

Bart, à qui sa mère avait donné cent mille

écus par testament, au préjudice de sa sœur, ma- dame de Verg, il a fait une assemblée de fa- mille, dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à décliirer le testament; et, à la première faute de jeune homme qu’a faite son pupille, il s’est débarrassé de la tutelle.

— On se souvient encore de la ridicule et exces- sive vanité de l’archevêque de Reims, Le Telher- Louvois, sur son sang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Yoici une des occasions où elle se montra tout entière le plus plaisamment. Le DE ChAMFORT. I2D

duc d’A..., absent de la cour depuis plusieurs an- nées, revenu dans son gouvernement de Berri, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. 11 faisait un froid tres-aigu. On lui dit qu’il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais, et demanda pour qui c’était: on lui dit que c’était pour l’archevêque de Reims qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n’en réservant qu’un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre. L’archevêque ar- rive. Pendant qu’on attelait, le duc charge un des gens de l’archevêque de lui demander une place pour un honnête homme, dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu’elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce ? dit l’archevêque. Est-ce quelqu’un comme il faut ?

— Je le crois, monseigneur ; il aun air bien hon- nête. — Qu’appelles-tu bien honnête ? est-il bien mis ? — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — INIonseigneur, je l’imagine. — Va-t-enle savoir. (Le domestisque va et revient). — INIonseigneur, il les a envoyés devant à Versailles.

— Ahl c’est quelque chose. jMais ce n’est pas tout. Demande-lui s’il est gentilhomme. ( Le laquais va et revient. ) — Oui, monseigneur, il est gen- tilhomme. — A la bonne heure : qu’il vienne, nous verrons ce que c’est. » Le duc arrive, salue. L’ar- chevêque fait un signe de tète, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit Jl 26 OEUVRES

une croix de Saint-Louis. «Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre ; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un homme de rien : vous en conviendrez. Je sais que vous êtes gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois ? — Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, monseigneur. — Dans les bu- reaux, apparemment? — Non, je n’ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — Qui? M. deLou- vois? — Non, monseigneur, le roi. — Le roi! ( Ici l’archevêque se recule et fait un peu de place. ) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente? — Non, monseigneur; c’est une longue histoire. — Contez toujours. — C’est qu’il y a deux ans j’ai marié ma fille à un homme peu riche ( l’archevêque reprend im peu de l’espace qu’il a cédq dans la voiture ), mais d’un très- grand nom ( l’archevêque recède la place. ) » Le duc continue : « Sa majesté avait bien voulu s’intéres- ser à ce mariage.... ( l’archevêque fait beaucoup de place ) et avait même promis à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Com- ment donc? Un petit gouvernement sans doute ! De quelle ville ? — Ce n’est pas d’une ville, mon- seigneur ; c’est d’une province. — D’une province, monsieur! crie l’archevêque, en reculant dans l’angle de sa voiture ; d’une province! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berri, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi! monsieur... Vous êtes UE CnAMFORT. \ A

ejouverneur de ?... Vous êtes donc le duc de?... (et il veut descendre de sa voiture... ) jNTais, monsieur le duc, que ne parliez vous? jMais cela est incroya- ble. IMais à quoi m’exposez-vous î Pardon de vous

avoir fait attendre Ce maraud de laquais qui

ne me dit pas.... Je suis bien heurenx encore d’a- voir cru, sur votre parole, que vous étiez gen- tilhomme : tant de gens le disent sans l’être î Et puis ce d’Hosier est un fripon! Ah î M. le duc, je suis confus. — llemettez-vous, monseigneur. Par- donnez à votre laquais, qui s’est contenté de vous dire que j’étais un honnête homme. Pardonnez à d’Hosier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré; et pardon- nez-moi aussi de n’avoir pas commencé par faire mes preuves, pour monter dans votre carosse. »

— Au Pérou, il n’était permis qu’aux nobles d’étudier. Les nôtres pensent différemment.

— Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coy- pel ; et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d’en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même temps dans la galerie : il était impossible de les distin- guer. Louis XIV, prévoyant qu’il allait se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit : «Il n’est pas décent que je me trompe en cette oc- casion; dites-moi de quel côté est le tableau origi- nal.» Coypel le lui indiqua ; et Louis xiv, repassant, dit : « La copie et l’original sont si semblablti 128 OEUVRES

qu’on pourrait s’y méprendre; cependant on peut voir avec un peu d’attention que celui-ci est l’ori- ginal. »

— M.... disait d’un sot siir lequel il n’3 a pas de prise : « C’est une cruche sans anse. »

— « Henri iv fut un grand roi : Louis xiv fut le roi d’un beau règne. » Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.

— Le feu prince de Coiiti, ayant été très-mal- traité de paroles par Louis xv, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnei, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement : « Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l’argent et de la considération. »

— Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d’avoir employé son temps, dit qu’il n’y a peut-être pas d’homme qui ait fait la moitié de ce qu’il aurait pu faire.

— IMessieurs IMontgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, solhcitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parens ; leur demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, et entre autres de M. de Co- lonia, de qui dépendait le succès de l’affaire. Le comte d’Antraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de Colonia: «Monsieur, s’ils nobtiennent pas ce qu’ils dem.andent, j’imprimerai ce qui s’est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce à vous, leur arrive en France dans ce moment-ci. DR CHA.MFORT. 129

— Et que s’est-il passé en Angleterre? — Le voici, écoutez : M. Etienne Montgolfier est allé en An- gleterre l’année dernière ; il a été présenté au roi qui lui a fait un grand accueil, et Ta invité à lui demander quelque grâce. M. Montgoliier répondit au lord Sidney, qu’étant étranger, il ne voyait pas ce qu’il pouvait demander. Le loril le pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgol- fier se rappela qu’il avait à Québec un frère prêtre et pauvre; il dit qu’il souhaiterait bien qu’on lui fît avoir un petit bénétice de cinquante guinées. Le lord répondit que cette demande n’était digne ni de messieurs jMontgolfîer, ni du roi, ni du mi- nistre. Quelque temps après, l’évèché de Q lebec vint à vaquer; le lord Sidney le demanda au roi qui l’accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu’il faisait pour un aiitre. Ce ne fut point sans peine que messieurs Montgol- iier obtinrent que cette bonté du roi n’eût de moins grands effets. » Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.

— On parlait de la dispute sur la préférence qu’on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. « Comment peut-il y avoir une dispute sur cela, dit M. B....?

— Vous avez bien raison, dit M. T.... — Sans doute, reprit M. B..., c’est la langue latine, n’est- il pas vrai ? — Point du tout, dit M. T...., c’est la langue française. »

— « Comment trouvez-vous M. de...? — Je le II. 9 1 3o OEUVRES

trouve très-aimable; je ne. l’aime point du tout.» L’accent dont le dernier mot fut dit, marquait très-bien la différence de l’homme aimable et de l’homme digne d’être aimé.

— « Le moment où j’ai renoncé à l’amour, disait M...., le voici : c’est lorsque les femmes ont com- mencé à dire : « M.,.., je l’aime beaucoup, je l’aime » de tout mon cœur, etc.» Autrefois, ajoutait-il, quand j’étais jeune, elles disaient : « M...-, je l’es- » time infiniment, c’est un jeune homme bien 3) honnête. »

— Je hais si fort le despotisme, disait M...., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du mé- decin.

— Un homme était abandonné des médecins ; on demanda à M. Tronchin s’il fallait lui donner le viatique. «Cela est bien colant, répondit-il.»

— • Quand l’abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait: « Ceci est bon, pour moi, quant à présent.» Rien ne peint mieux la variété des jugemens humains, et la mobilité du juge- ment de chaque homme.

— Avant que Mademoiselle Clairon eût établi le costume au théâtre français, on ne connaissait, pour le théâtre tragique, qu’un seul habit qu’on appellait l’habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espa- gnoles, etc. Lekain fut le premier à se sou- mettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste Andromaque. Dauberval arrive I)K CHAMFORT. lI

’dans la loge de Lekain, au moment où le tailleur de la comédie apportait l’habit d’Oreste. La nou- veauté de cet habit frappa Dauber val qui deman- da ce que c’était. « Cela s’appelle un habit à la grecque, dit Lekain. — Ah qu’il est beau, reprend Dauberval ! le premier habit à la romaiiie dont j’aurai besoin, je le ferai faire à la grecque.»

— M.... disait qu’il y avait tels ou tels principes excellens pour tel ou tel caractère ferme et vigou- reux, et qui ne vaudraient rien pour des carac- tères d’un ordre inférieur. Ce sont les armes d’Achille qui ne peuvent convenir qu’à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-même est opprimé-

— Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes inten- tions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchans, les sottises de la bonhomie, les abus de la philoso- phie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des ma- ximes utiles ou honnêtes, etc.

— La nature, en nous accablant de tant de misère et en nous donnant un attachement in- vincible pour la vie, semble en avoir agi avec l’homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles à notre porte. 11 faut que le danger soit bien grand, pour nous obliger à sauter par la fenêtre.

— Les ministres en place s’avisent quelque- fois, lorsque par hazard ils ont de l’esprit, de 1 32 OEUVRES

parler du temps où ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et l’on s’imagine qu’ils croient ce qpi’ils disent. Ce n’est de leur part qu’un trait d’esprit. Ils sont comme les ma- lades qui parient souvent de leur mort, et qui n’y croient pas, comme on peut le voir par d’au- tres mots qui leur échappent.

■ — On disait à Delon, médecin mesmériste : « Eh bien î M. de B... est mort, malgré la promes- se que vous aviez faite de le guérir. — Vous avez, dit-il, été absent; vous n’avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »

— On disait de M...., qui se créait des chimères tristes et qui voyait tout en noir : m II fait des ca- chots en Espagne. »

— L’abbé Dangeau, de l’académie française, grand puriste, travaillait à une grammaire et ne parlait d’autre chose. Un jour on se lamen- tait devant lui sur les malheurs de la dernière campagne ( c’étoit pendant les dernières années de Louis xiv. ) « Tout cela n’empêche pas, dit-il, que je n’aie dans ma cassette deux mille verbes français bien conjugués. «

■ — Un gazetier mit dans sa gazette : « Les uns disent le cardinal Mazarin mort, les autres vi- vant; moi je ne crois ni l’un ni l’autre.»

- — Le vieux d’Arnoncour avait lait un contrat de douze cents livres de rente à une fille, pour tout le temps qu’il en serait aimé. Elle se sé- para de lui étourdiment, et se lia avec un jeune DE CHAMFORT. 13J

homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tète de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier paiement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu’elle l’aimait toujours.

— Un marchand d’estampes voulait ( le i5 juin ) vendre cher le portrait de madame La- motte (fouettée et marquée le ar), et donnait pour raison que l’estampe était avant la lettre.

— Massillon était fort galant. Il devint amou- reux de madame de Simiane, petite fille de ma- dame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu’il mit tant de soin à composer ses Sj/iocles, un de ses meilleurs ouvraçres. Il losfeait à l’Oratoire et devait être rentré à neuf heures; madame de Si- miane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers téte-à-téte qu’il fit une chanson très-jolie, dont j’ai retenu la moitié d’un couplet»

Aimons-nous tendrement, Elvlre : Ceci n’est qu’une chanson Pour qui voudrait en médire; Mais, pour nous, c’est tout de bon.

— On demandait à madame de Rochefort, si elle aurait envie de connaître l’avenir: «Non, dit- elle, il ressemble trop au passé. »

— On pressait l’abbé Vatri de solliciter une place vacante au Collège royal. « Nous verrons l34 CJEUVRES

cela », dit-il, et ne sollicita point. La place fut donnée à un autre. Un ami de l’abbé court chez lui : « Eh bien 1 voilà comme vous êtes ! vous n’avez pas voulu solliciter la place, elle est don- née. — ’ Elle est donnée, reprit-il ! eh bien ! je vais la demander. — Êtes- vous fou? — Parbleu! non; j’avais cent concurrens, je n’en ai plus qu’un. » Il demanda la place et l’obtint.

— IVIadame, tenant un bureau d’esprit, di- sait de L.... «Je n’en fais pas grand cas ; il ne vient pas chez moi. »

— L’abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre; elle eut besoin de lui ; et il lui rappellases rigueurs. « Ah! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l’aurait pu prévoir? j>

— M. le duc de Chabot ayant fait peindre une Renommée sur son carrosse, on lui appliqua ces- vers:

Votre prudence est endormie, De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.

— Un médecin de village allait visiter un ma- lade au village prochain. Il prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait., « Voir un malade. — Avez-vous peur de le man* quer? » I)T- CIIAMFORT. l35

— Une fille, étant à confesse, dit : « Je m’ac- cuse d’avoir estimé un jeune homme. — Estimé! combien de fois? demanda le père. »

— Un homme étant à l’extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui dit : « Je viens vous exhorter à mourir. — Et moi, répondit l’autre, je vous ex- horte à me laisser mourir. »

— On parlait à l’abbé Terrasson d’une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté. »

— Une femme causant avec M. de M...., lui dit : « Allez, vous ne savez que dire des sottises. — Madame, répondit-il, j’en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait. »

— «Vous bâillez, disait une femme à son mari.

— Ma chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu’un, et quand je suis seul, je m’ennuie. »

— Maupertuis, étendu dans son fauteuil et bâil- lant, dit un jour: « Je voudrais, dans ce mo- ment-ci, résoudre un beau problème qui ne fût pas difficile. » Ce mot le peint tout entier.

— Mademoiselle d’Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l’épouser, lui dit : « Vous êtes le plus sot homme de la cour.

— Vous voyez bien le contraire, répondit-il. » — Le roi nomma M. de Navailles gouverneur

de M. le duc de Chartres, depuis régent ; M. de Navailles mourut au boiit de huit jours : le roi, 1 36 OEUVRrS

nomma M. d’Estrade pour lui succéder; il mou- rut au bout du même terme : sur quoi Benserade dit : K On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres. »

— Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d’ôter l’entrée gratis aux pages, lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »

— Diderot, s’étant aperçu qu’un homme à qui il prenait quelqu’intérét, avait le vice de voler et l’avait volé iui-méme, lui conseilla de quitter ce pays-ci. L’autre profita du conseil, et Diderot n’en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. Il va ouvrir lui-même, reconnaît son homme, et, d’un air étonné, il s’écrie : « Ha ! Ha! c’est vous! » Celui-ci lui répond: « Ma foi, il ne s’en est guère fallu, n H avait démêlé que Diderot s’étonnait qu’il ne fut pas pendu.

— M. de..., fort adonné au jeu, perdit en un seul coup de dez son revenu d’une année ; c’était mille écus. Il les envoya demandera M...., son ami, qui connaissait sa passion pour le jeu, et qui voulait l’en guérir. Il lui envoya la lettre de change suivante: « Je prie M...., banquier, de don- ner à M...., ce qu’il lui demandera, à la concur- rence de ma fortune. » Cette leçon terrible et généreuse produisit son etfet.

— On faisait l’éloge de Louis xiv, devant le roi de. Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses UE CHAMFORT. l]

talens. « Au moins votre majesté accordera qu’il faisait bien le roi. — Pas si bien que Baron, dit le roi fie Prusse avec humeur. »

— Une femme était- à une réprésentation de Mérope, et ne pleurait point; on était surpris. « Je pleurerais bien, dit-elle; mais je dois souper en ville. »

— Un pape causant avec un étranger, de toutes les merveilles de Tltalie, celui-ci dit gauchement : « J’ai tout vu, hors un conclave que je voudrais bien voir. »

— Henri iv s’y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d’Espagne le carac- tère de ses trois ministres, Villeroi, le président Jeannin et Sully. Il fit appeler d’abord Villeroi : « Voyez-vous cette poutre qui menace ruine ? — Sans doute, dit Villeroi, sans lever la tète, il faut la faire raccomoder, je vais donner des ordres. » 11 appela ensuite le président Jeannin : « 11 faudra s’en assurer, dit celui-ci. » On fait ve- nir Sully qui regarde la poutre : « Eh ! sire, y pensez -vous, dit-il? cette poutre durera plus que vous et moi. »

— J’ai entendu un dé’ ot, parlant contre des gens qui dise itent des articles de foi, dire naïve- ment : « Messieurs, un vrai chrétien n’examine point ce qu’on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d’une pillule amère, si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l’avaler. »

— M. le récent disait à madame de Parabère, l38 OEUVRES

dévote, qui, pour lui plaire, tenait quelques dis- cours peu chrétiens : v Tu as beau faire, tu seras sauvée. »

— Un prédicateur disait : « Quand le père Bour- daloue prêchait à Rouen, il y causait bien du dé- sordre ; les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J’y prêchai l’année d’après, ajoutait-il, j’y remis tout dans l’ordre. »

— Les papiers anglais rendirent compte ainsi d’une opération de finances de M. l’abbé Terray: « Le roi vient de réduire les actions des fermes à la moitié. Le reste à l’ordinaire prochain. »

— Quand M. de B.... lisait, ou voyait, ou en- tendait conter quelqu’action bien infâme ou très- criminelle, il s’écriait : « Oh ! comme je voudrais qu’il m’en eût coiité un petit écu, et qu’il y eût un Dieu. »

— Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus ; un de ses amis lui dit : « Ce portrait ne vaut rien, je lui trouve une figure basse et niaise. — Qu’est-ce que vous dites? répondit naïvement Ba- chelier; d’Alembert et Diderot, qui sortent d’ici, l’ont trouvé très ressemblant. »

— M. de Saint - Germain demandait à M. de Malesherbes quelques renseignemens sur sa con- duite, sur les affaires qu’il devait proposer au conseil : « Décidez les grandes vous-même, lui dit M. de Malesherbes, et portez les autres au conseil. »

— Le chanoine Bécupéro, célèbre physicien •. I)E crrAMFORT. i39

ayant publié iino savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d’après les dates des érup- tions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l’arche sainte avait aussi ses éruptions. Il se le tint pour dit. C’est lui-même qui a conté cette anecdote au che- valier de la Tremblaye.

— Marivaux disait que le style a un sexe, et qu’on reconnaissait les femmes à une phrase.

— On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plu- sieurs gentils-hommes, apprenant que le roi pas- sait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire leur cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu’il n’étaient pas aussi pauvres qu’on le disait. « Sire, répondirent - ils, nous avons appris l’arrivée de votre majesté ; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce nous avons fait. »

— On condamna en même temps le livre de V Esprit et le poème de la Pucelle. Ils furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat : « Nous n’avons trouvé dans tout le canton, ni Esprit ni Pucelle. »

— « J’appelle un honnête homme celui à qui le récit d’une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action. » C’est un mot de M. de Mairan. 140

— La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant de- mandé cinq mille ducats à l’impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l’impératrice ré- pondit : fc Je ne paie sur ce pied-là aucun de mes feld - maréchaux. — En ce cas, dit la Gabrielli, votre Ujajesté n’a qu’à faire chanter ses feld- maréchaux. » L’impératrice paya les cinq mille ducats.

— Madame du D.... disait de M.... qu’il était aux petits soins pour déplaire.

— c( Les athées sont meilleure compagnie pour moi, disait î«L D...., que ceux qui croient en Dieu. A la vue d’un athée, toutes les demi-preuves de l’existence de Dieu me viennent à l’esprit ; et à la vue d’un croyant, toutes les demi - preuves contre son existence se présentent à moi en foule. »

■ — M.... disait: « On m’a dit du mal de M. de... ; j’aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés. »

— Un jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l’audience, iM. de Harlay, pre- mier président, dit : « Si ces messieurs qui cau- sent ne faisaient pas plus de bruit que ces mes- sieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent.

— Un certain marchand, avocat, homme d’esprit, disait : « On court les risques du dégoût, en voyant comment l’administration, la justice et la cuisine se préparent. » 1)K CîI.VMFORT. ll\l

— Cûlbcrt disait, à propos de l’industrie- de la nation, que le Français changerait les rochers en or, si on le laissait faire.

— « Je sais nie suffire, disait ]\I..., et dans l’oc- casion je saurai bien me passer de moi », vou- lant dire qu’il mourrait sans chagrin.

— « Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M..., me fait l’effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur ciia- peau. »

— ce Je joue aux échecs à vingt-quatre sous, dans un salon où le passe-dix est à cent louis», disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d’autres faisaient des cam- pagnes faciles et bri liantes.

— Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses*amans, et cette aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir, la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise : « Eh 1 mon Dieu! je m’attendais à vous trouver dans la désolation. — Ahl dit-elle d’un ton pathétique, c’tait hier qu’il fallait me voir. »

— La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que M. de Pxichelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. ce Sans aimer, c’est bientôt dit, reprit -eile: moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. » Ici elle raconte l’histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration : X’2 Or.ïJVRKS

« Il la porte sur le lit avec une violence incroya- ble, et nous y sommes restés trois jours. »

— On faisait une question épineuse à M..., qui répondit : « Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m’en parle pas, et que j’oublie quand on me les demande. »

— Le marquis de Choiseul-la-Baume, neveu de 1 evéque de Châlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune, devint triste tout-à-coup. Son oncle l’évèque lui en demanda la raison: il lui dit qu’il avait vu une cafetière qu’il voudrait bien avoir, mais qu’il en désespérait. — « Elle est donc bien chère ? — Oui, mon oncle : vingt -cinq louis. » — L’oncle les donna à condition qu’il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu. — « Je l’ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l’ayez vue. » Il la lui montra en effet au sortir de la grand’messe. Ce n’était point un vase à verser du café, c’était une jolie cafetière, c’est- à-dire, limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit la colère du vieil évéque janséniste.

— Voltaire disait du poète Roi, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint- Lazare : ce C’est un homme qui a de l’esprit, mais ce n’est pas un auteur assez châtié. »

— Je ne vois jamais jouer les pièces de ***, et le peu de monde qu’il y a, sans me rappeler le mot d’un major de place qui avait indiqué l’exer- DK CIIAMFORT. l /\3

cice pour telle heure. 11 arrive, il ne voit qu’un trompette : « Parlez donc, messieurs les b..., d’où vient donc est-ce que vous n’êtes qu’un ? »

— Le marquis de Villette appelait la banque- route de M. de Guémenée, la sérénissime ban- queroute.

— Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carosses au sortir de la comédie, disait, lorsqu’elle fut transportée au Carrousel : « La co- médie sera mal ici, il n’y a point d’écho. )>

— On demandait à un homme qui faisait pro- fession d’estimer beaucoup les femmes, s’il en avait eu beaucoup. Il répondit : « Pas autant que si je les méprisais. »

— On faisait entendre à un homme d’esprit, qu’il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit : a On peut être très-bon géographe, sans être sorti de chez soi. » Banville n’avait jamais quitté sa chambre.

— Dans une dispute sur le préjugé relatif aux peines infamantes, qui flétrissent la famille du coupable, M.... dit : « C’est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n’y a pas de vertu, sans qu’il faille voir encore un châtiment où il n’y a pas de crime. »

— M. de L....,pour détourner madame deB...., veuve depuis quelque temps, de l’idée du ma- riage, lui dit : « Savez-vous que c’est une bien belle chose de porter le nom d’un homme qui ne peut plus faire de sottises ! » 1 44 OEUVRES

— Milord Tiraiiley disait qu’après avoir ôté à un Espagnol ce qu’il avait de bon, ée qu’il en restait était un Portuais. Il disait cela étant am- bassadeur en Portugal.

— Le vicomte de S.,., aborda nn jour M. de Vaines, en lui disant: « Est-il \rai, monsieur, que, dans une maison où l’on avait eu la bonté de . me trouver de l’esprit, vous avez dit que je n’en avais pas du tout ? » M. de Vaines lui répondit :

« Monsieur, il n’y a pas un seul mot de vrai dans tout cela ; je n’ai jamais été dans une maison où l’on vous trouvât de l’esprit, et je n’ai jamais dit que vous n’en aviez pas. »

— M.... me disait que ceux qni entrent par écrit dans de longues justifications devant le pu- blic, lui paraissaient ressembler aux chieiis qui courent et jappent après une chaise de poste.

— L’homme arrive novice à chaque âge de la vie.

— M.... disait à un jeune homme qni ne s’a- percevait pas qu’il était aimé d’une femme : « Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères. »

— « Pourquoi donc, disait mademoiselle de...., âée de douze ans, pourquoi cette phrast’ : » Ap- «preiîdre à mourir? )> Je vois qu’on y réussit très- bien dès la première fois. »

- On disait à M...., qui n’était plus jeune : «Vous n’êtes plus capable d’aimer. — Je ne fose plus, dit-il, mais je me dis encore quelquefois DV. CIIAMI-GKT. 1 4

en voyant une jolie icjnnie : « Combien je l’aime- rais, si j’étais plus aimable! »

— Dans le temps où parut le livre de Mirabeau sur l’agiotage, dans lequel M. de Calomie est très-maltraité, on disait pourtant, à cause d’un passage contre M. Necker, que le livre était payé par M. de Galonné, et que le mal qu’on y disait de lui n’avait d’autre objet que de masquer la collusion. Sur quoi, M. de.... dit que cela ressem- blerait trop à l’histoire du régent qui avait dit au bal à l’abbé Dubois : « Sois bien familier avec moi, pour qu’on ne me soupçonne pas. » Sur quoi l’abbé lui donna des coups de pied au c., et le dernier étant un peu fort, li régent, passant sa main sur son derrière, lui dit : « L’abbé, tu me déguises trop. »

— Je n’aime point, disait M, ces femmes

impeccables, au-dessous de toute faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la porte de l’enfer :

« Joi che intrate lasciate ogni speranza.

» Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »

C’est la devise des damnés.

— « J’estime le plus que je peux, disait M..., et cependant j’estime peu : je ne sais comment cela se fait. »

— Un homme dune fortune médiocre se char- 2;ea de secourir un malheureux qui avait été inu- tilement recommandé à la bienfaisance d’un grand

II. lO 1 46,• OKUVRES

seigneur et d’un fermier-général. Je lui appris ces deux circonstances chargées de détails qui aggra- vaient la faute de ces derniers. Il me répondit tranquillement : « Comment voudriez-vous que le monde subsistât, si les pauvres n’étaieipt pas con- tinuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu’ils font? »

— On disait à un jeune homme de redemander ses lettres à une femme d’environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. « Vraisemblable- ment elle ne les a puis. — Si fait, lui répondit quelqu’un ; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d’amour. »

— M... disait, à propos de l’utilité de la retraite et de la force que l’esprit y acquiert : « Malheur au poète qui se fait friser tous les jours ? Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tète avec sa main. »

— Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.

— C’est une chose curieuse que l’histoire de Port-Pioyal écrite par Racine. 11 est plaisant de voir l’auteur de Phèdre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.

— D’Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise, le vit à sa toilette ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux. « Ah ! Monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux de génie. — Vous trouvez, DE CHAMFORT. i/n

(lit le comte ? Si vous voulez, je me les ferai cou- per pour vous en faire une perruque. »

— Il n’y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique étrangère, que la con- naissance parfaite de ce qui regarde l’Inde. C’est à cet objet que Brissot de Warville a consacré des années entières; et je lui ai entendu dire que M. de Vergennes était celui qui lui avait suscité le plus d’obstacles, pour le détourner de cette étude.

— On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagné plusieurs parties d’échecs au prince de (lonti, qu’il ne lui avait pas fait sa cour, et qu’il fallait lui en laisser gagner quelques-unes : « Comment ! dit-il, je lui donne la tour. »

— M... me disait que madame de Coislin, qui tâche d’être dévote, n’y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fond de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent ; « et c’est ce fonds, ajoutait -il, qu’on appelle la grâce. »

— Madame de Talmont, voyant M. de Riche- lieu, au lieu de s’occuper d’elle, faire sa cour à madame de Brionne, fort belle femme, mais qui n’avait pas la réputation d’avoir beaucoup d’es- prit, lui dit : « M. le maréchal, vous n’êtes point aveugle ; mais je vous crois un peu sourd. »

— L’abbé Delaville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de, homme mo- deste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui 1 48 ŒUVRES

se refusait à ses invitations. « Eh ! monsieur, lui dit l’a])hé, ou\rez \ Ahiianach royal. »

— 11 y a une faice italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous se- rions tous parfaits, si nous n’étions ni hommes ni femmes.

— Sixte-Qnint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Mi!an, et le taiiça comme mauvais ad- ministrateur de sa maison, en lui rappelant une certaine somme d’argent qn’il avait prêtée quinze ans au paravant à un certain cordelier. Le cou- pable dit: « Cela est vrai, c’était un mauvais sujet qui m’a escroqué. — C’est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier: voilà votre argent; mais n’y re- tombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »

— La finesse et la mesure sont peut être les qualité; les plus usuelles et qui donnent le plus d’avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. Necker; queîqu’im, qui ajiparemment ne l’ai- mait pas, demanda: « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay?» Ce mot, en rappelant que M. INecker était l’ouvrage de ce dernier, fit tomber à l’ins- tant tout cet ejithousiasme.

— Le roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit: « Dans quel cal)aret t’a- t-on équipé de la sorte ? — Dans un cabaret où DE CIIA.MFOnT. 1 /jy

VOUS avez payé votre écot, à Colinn,c1it le soldat.» Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva ce- pendant le mot excellent.

— Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le célèbre îsaudé, qui avait composé un livre très-savant siu’ les différentes danses grec- ques, et Meibomius, érudit allemand, a;itear du recueil et de la tratluction de sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique, lîourdelot, son. pre- mier médecin, espèce de favori et plaisant de pro- fession, donna à la reipe l’idée d’engager ces deux savans, l’un à chanter un air de musique ancienne, et l’autre à le danser. Elle y réussit; et cette farce couvrit de ridicule les âun. savar.s qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la jiaisanlerie en pa- tience; mais le savant en us s’emporta et poussa la colère jusqu’à meurtrir de coups de poing le visage deBourdelot; et après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Saèda.

— M. le chancelier d’Aguesseau ne dna ja- mais de privilège pour l’impression d’aucun ro- man nouveau, et n’accordait même de permis- sion tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l’abbé Prévost la permission d’imprimer les premiers volumes de Clcveland, que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.

— Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais quel prêtre, sur lequel on lui de- 1 5o OEUVRES

manda sa façon de penser. « J’en suis très-content, dit-il ; il parle de l’enfer comme un ange. »

— M.... disait de madame la princesse de.... : « C’est une femme qu’il faut absolument tromper; car elle n’est pas de la classe de celles qu’on quitte. »

— On demandait à la Calprenède qu’elle était l’étoffe de ce bel habit qu’il portait. » C’est du Sjlvaiidre, dit-il, un de ses romans qui avait réussi. ))

— L’abbé de Vertot changea d’état très-sou- vent. On appelait cela les révolutions de l’abbé de Vertot.

— M.... disait : « Je ne me soucierais pas d’être chrétien ; mais je ne serais pas fâché de croire en Dieu. »

— Il est extraordinaire que M. de Voltaire n’ait pas mis dans la Pucelle un fou comme nos rois en avaienialors. Cela pouvait fournir quelques traits heure pris dans les mœurs du temps.

— M. de...., homme violent, à qui on repro- chait quelques torts, entra en fureur et dit qu’il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement : « Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis. »

— Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d’apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j’ai fait pour lui. (Anec- dote contée à M. de Voltaire par un vieux duc deBrancas.)» DE CIIAMFORT. 10 1

— Il est d’usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et sûrs d’être condamnés vendent tout ce qu’ils possèdent, pour en faire bonne chère avant de mourir. C’est ordinaire- ment leurs chevaux qu’on est le plus empressé d’acheter, parce qu’ils sont pour la plupart excel- lens. Un d’eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu’un qui voulait faire le métier, lui (Ut : « Je ne veux pas vous tromper ; mon cheval, quoique bon coureur, a un très- grand défaut, c’est qu’il recule quand il est auprès de la portière. »

— On ne distingue pas aisément l’intention de l’auteur dans le Temple de Guide, et il y a même quelqu’obscurité dans les détails ; c’est pour cela que madame du Deffant l’appelait \ apocalypse de la galanterie.

— On disait d’un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu’elles disaient l’une de l’autre, qu’il était tracassier en bien.

— Fox avait emprunté des sommes immenses à différens Juifs, et se flattait que la succession d’un de ses oncles paierait toutes ces dettes. Cet oncle se maria et eut un fils ; à la naissance de l’enfant. Fox dit : « C’est le INIessie que cet enfant; il vient au monde pour la destruction des Juifs. »

— Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu’il n’y a même plus d’hommes à bonnes for- tunes.

— Un homme disait à M. de Voltaire qu’il abu- 1 Où. GEUVRF.S

sait du travail et du café, et qu’il se tuait. « Je suis né tué, répoiidit-il. »

— Une femme venait de perdre son mari. Son confesseur ad hoiwjes int la. y oir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune, homme très- bien mis. « Monsieur, lui dit-elle, le voyant con- fondu, si vous étiez venu nne demi-heure plus tôt, vous m’auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j’ai joué ma douleur contre mon- sieur, et je l’ai perdue. »

— On disait del’avant-dernier évéqued’Autun, monstrueusement gros, qu’il avait été créé et mis au monde pour faire voir jusqu’où peut aller la peau humaine.

— M.... disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde : « La société serait une chose charmante, si on s’intéressait les uns aux autres. »

— Il paraît certain que l’homme au masque de fer est un frère de Louis xiv : sans cette explica- tion, c’est un mystère absurde. Il paraît certain non-seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus inconcevable ) qu’il était marié avec elle ; sans cela, comment expliquer la lettre qu’il écrivit de Cologne, lorsqu’apprenant qu’elle a\ait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « Il vous convenait bien, madame, etc. ? » Les vieux courtisans racontent d’ailleurs que, quelques jours avant la mort de la reine, il y eut ime scène de tendresse, d( larmes, d’explication entre la reine et son fils; et l’on est fondé à croire que c’est dans DE CHAMFORT. I JJ

cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.

— Le baron de la Houze, ayant rendu quelqiies services au pape Ganganelli, ce pape lui de- manda s’il po’.ivait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Ilduze, rusé gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le pape fut très-surprisde cette demande, de la part d’un Français. Il lui fit donner ce qu’il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyré- nées, d’un revenu très-mince, sans déboucbé pour les denrées, y fit porter son saint, le fit ac- créditer. Les cbaians accoururent, les miracles arrivèrent, un village d’auprès se peupla, les denrées augmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.

— Le roi Jacques, retiré à Saint-Germain, et vivant des libéralités de Louis xiv, venait à Paris pour guérir les écrouelles, qu’il ne touchait qu’en qualité de roi de France.

— M. Cérutti avait fait ime pièce de vers où il y avait ce vers :

Le vieillard de Ferney, celui de Pont-Cliartrain.

D’Alembert, en lui renvoyant le manuscrit, chan- gea le vers ainsi :

Le vieillard de Ferney, le vieux de Pont-Chartraln.

— M. de B...., âgé de cinquante ans, menait d’épouser mademoiselle de G...., âgée de treize l54 OEUVRES

ans. On disait de lui, pendant qu’il sollicitait ce mariage, qu’il demandait la sursivance de la pou- pée de cette demoiselle.

— Un sot disait au milieu d’une conversation: «Il me vient une idée. » Un plaisant dit : « J’en suis bien surpris. »

— Milord Hamilton, personnage très-singulier, étant ivre dans une hôtellerie d’Angleterre, avait tué un carron d’aubereje et’ était rentré sans sa- voir ce qu’il avait fait. L’aubergiste arrive tout effrayé et lui dit: « Milord, savez-vous que vous avez tué ce garçon?» — Mettez-le sur la carte.»

— Le chevalier de Narbonne, accosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui dit, en l’abordant: «Bon jour, mon ami, comment te portes-tu ? » répondit : « Bon jour, mon ami, comment t’appelles-tu ? »

— Un avare souffrait beaucoup d’un mal de dent; on lui conseillait de la faire arracher : «Ah! dit-il, je vois bien qu’il faudra que j’en fasse la dépense. »

— On dit d’un homme tout-à-fait malheureux : 11 tombe sur le dos et se casse le nez,

— Je venais de raconter une histoire galante de madame la présidente de...., et je ne l’avais pas nommée. M.... reprit naïvement : « Cette prési- dente de Bernière dont vous venez de parler.... » Toute la société partit d’un éclat de rire.

— Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l’heure de son diner. M. de la Galaisièr« DE CnAMFORT. l55

lui dit à ce sujet : « Sire, si vous continuez, vous finirez par dîner la veille. »

— 31.... disait, à son retour d’Allemagne: « Je ne sache pas de chose à quoi j’eusse été moins propre qu’à être un Allenjaiid. »

— M.... me disait, à propos des fautes de ré- gime qu’il commet sans cesse, des plaisirs qu’il se permet et qui l’empêchent seuls de recouvrer sa santé : » Sans moi, je me porterais à mer- veille. »

— Un catholique de Breslau vola, dans une éghse de sa communion, des petits cœurs d’or et autres olhandes. Traduit en justice, il dit qu’il les tient de la vierge. On le condamne. La sen- tence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l’usage. Le roi ordonne une assemblée de théologiens pour décider s’il est rigoureuse- ment impossible que la vierge fasse à un dévot catholique de petits présens. Les théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n’est pas rigoureusement impossible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du cou- pable: a Je fais grâce au nommé N.... ; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désor- mais aucune espèce de cadeau de la vierge ni des saints. »

— M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de l’académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille auiée de l’académie française. « Oui, messieurs, répon- î56 OEUVRES

dit-il, la fille aînée, fille sage, fille honnête, qui n’a jamais fait parler d’elle. »

— M. l’éveqiie de L..,., étant à déjeuner, il lui vint en visite l’abbé de....; l’évéque le prie de dé- jeuner, l’abbé refuse. Le prélat insiste : « M;jnsei- gneiir, dit l’abbé, j’ai déjeuné deux fois; et d’ail- leurs, c’est aiijoird’lini jeûne. »

— L’éveqne d’Arras, recevant dans sa cathé- drale le corps du maréchal de Levi, dit, en met- tant la main sur le cercueil : « Je le possède enfin cet homme vertueux. »

— Madame la princesse de Conti, fille de Louis XIV, avant vu madame la dauphine de Ba- vière qui doriiiait, ou iaisaitsembîant de dormir, dit, après l’avoir considérée : « Madame la danphine est encore plus laide en dormant que lorsqu’elle veille. » Madame la dauphine, prenant la pa- role sans faire le moindre mouvement, lui ré- pondit : « Madame, tout lemonde n’est pas enfant de l’amour. »

— Un Américain, avant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l’audace inconcevable de leur courir sus, d’en blesser deux, de désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avaiî: pu faire pour se rendre maitre de six hommes. « Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j’ai couru sur eux, et je les ai environnés. »

— Dans le temps qu’on établit plusieurs impôts qui portaient sur les riches, un miliionnaue se DE CTIAMFORT. iS

trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du mallieur des temps, dit: « Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci ?... quelques misé- rables. »

— Ce fut l’abbé S qui administra le viatique

à l’abbé Petiot, dans une maladie très-dangereuse, et il raconte qu’en voyant la manière très-pronon- cée dont celui-ci reçut ce que vous savez, il se dit à lui-même : « S’il en revient, ce sera mon ami. »

— Un poète consultait Chamfort sur un disti- tique : « Excellent, répondit-il, sauf les lon- gueurs. »

— Ru.lhière lui disait un jour: « Je n’ai jamais fait qu’uFie méchanceté dans ma vie. — Quand finira-t-elle ? demanda Chamfort. »

— M. de Vandreuil se plaignait à Chamfort de son peu de confiance en ses amis. « Yous n’êtes point riche, lui disait-il, et vous oubliez notre amitié. — Je vous promcts, répondit Chamfort, de vous emprunter vingt-cinq louis, quand vous aurez payé vos dettes. »

FI:Y des CARACTERES ET ANECDOTES.