Caramel : histoire d’un singe/3

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III

Caramel chez le bon M. Picrate


M. Picrate
M. Picrate


Heureusement, ce martyre devait avoir une fin.

Un jour, un monsieur bien mis entra dans le cirque Cookson, et, s’adressant à master Cookson lui-même : - Vous avez là un bien joli singe, monsieur, prononça cet homme de bien.

Comprenant qu’il s’agissait de lui, Caramel tendit l’oreille.

Cookson répondit :

— Oui, c’est un joli animal !

— Il doit venir du Congo ? continua le monsieur très bien.

— C’est possible.

— J’en suis sûr ! car je m’y connais !

— En vérité ?

— Dame ! je suis explorateur, et il n’est pas un coin de l’Afrique, grand comme la main, où je n’aie mis le pied !

Le cœur de Caramel bondit, et il se sentit tout de suite pris d’une grosse affection pour ce vénérable monsieur qui connaissait son pays.

Cependant le monsieur continuait :

— Oui, je suis explorateur : Agénor Picrate. Vous devez avoir entendu parler de moi ?


La chambre de M. Picrate
La chambre de M. Picrate


— Comment donc ! répondit Cookson, dont le nom d’Agénor Picrate frappait pour la première fois les ouïes.

M. Picrate se rengorgea, et continuant :

— Tenez ! si vous voulez me vendre ce singe, je vous en donnerai un bon prix, car il me rappellera des pays que j’ai glorieusement parcourus.

Cookson se gratta l’oreille.

Il ne tenait pas du tout à Caramel, mais du moment où on voulait le lui acheter, il importait de témoigner une grosse affection pour le singe.

Aussi le prit-il dans ses bras et se mit-il à le couvrir de caresses.

Ah ! comme Caramel lui eût bien rendu pour chaque baiser un coup de dents !…

Mais une grosse émotion l’étreignait : la joie de quitter Cookson, ses bottes et son moulin à café, et le bonheur de trouver un nouveau maître pour qui il se sentait déjà une immense sympathie.

Son cœur battait à se rompre, tandis que le marché se poursuivait :

— Voyons ! faisait M. Agénor Picrate, combien en voulez-vous ?

— Hé, hé ! répondit master Cookson, j’y tiens beaucoup ; il est si intelligent !

— Mais encore !

— Et puis, vous ne pouvez vous douter de tous les services qu’il me rend !


Caramel trempant se queue dans une casserole
Caramel trempant se queue dans une casserole

— C’est entendu ! Cependant…

Enfin, après une bonne demi-heure de marchandage, ce gredin de Cookson finit par céder Caramel au bon M. Picrate pour le quadruple du prix qu’il l’avait payé au matelot.

Caramel ne se sentait pas de joie, et s’il ne fit pas sa plus vilaine grimace à master Cookson, c’est que, apparemment, il ne voulait pas que son nouveau maître eût une trop vilaine opinion de lui.

Ah ! il avait bien raison de se réjouir, cet excellent Caramel ! Autant il avait été malheureux chez l’affreux Cookson, autant il coula des jours heureux chez ce bon M. Picrate.

Agénor Picrate avait cinquante-cinq ans au moins, il était célibataire, et possédait une dizaine de mille francs de rente.

À vrai dire, il n’avait jamais été explorateur de sa vie ; mais ayant fait sa lecture journalière, depuis des ans et des ans, de journaux de voyages, il avait toujours rêvé d’explorations lointaines, et, à force de parler des pays dont il lisait la description dans les journaux, il en était arrivé peu à peu à s’imaginer qu’il les avait visités.

À part ce petit travers, c’était un homme tout à fait excellent que M. Agénor Picrate, et on disait de lui le plus grand bien dans tout le quartier.

Caramel a trempé sa queue dans la sauce
Caramel a trempé sa queue dans la sauce

Et il vivait le plus tranquillement du monde entre son perroquet Jacot, son chat Minou et sa servante Stéphanie.

Jacot, il est peut-être bon de le dire, était un superbe perroquet de toutes les couleurs ; Minou était un chat, un chat noir, un chat de gouttière, mais remarquablement intelligent, bien que doué de pas mal de vices ; quant à Stéphanie, c’était la propre gouvernante du bon M. Picrate, une femme entre deux âges, partageant son affection en parties égales entre son maître, son chat et son perroquet.

Caramel goûte le miroton sur sa queue
Caramel goûte le miroton sur sa queue

À ne vous rien celer, l’entrée de mons Caramel dans la maison du bon M. Picrate ne s’accomplit point sans éveiller quelque jalousie de la part de Jacot, de Minou et de Stéphanie.

Il faut dire aussi que Caramel ne se comporta pas d’une façon très délicate. Je sais bien que sa jeunesse et son ignorance des usages du monde pouvaient l’excuser ; mais Mlle Stéphanie ne l’entendait pas de cette façon.

Caramel, flânant dans la cuisine en l’absence de Mlle Stéphanie, ne s’avisa-t-il pas de goûter à un miroton qui mijotait sur le feu et qui exhalait une bonne odeur d’oignons !…

Si, encore, il n’y avait mis que la patte ! Mais comme le fourneau était trop chaud, M. Caramel ne trouva rien de mieux que de tremper dans la succulente casserole le bout de sa longue queue.

Caramel nettoie le verre de lampe
Caramel nettoie le verre de lampe

C’était exquis ! Et jamais, au pays natal, sur les rives féeriques du Congo, M. Caramel n’avait goûté à quelque chose de meilleur ! Seulement, Mlle Stéphanie se fâcha tout rouge et menaça de partir sur-le-champ si Caramel mettait encore les pattes dans la cuisine.

Le pauvre Caramel baissa la tête, comprenant qu’il avait fait là une grosse sottise. Il se promit de la réparer, et, en effet, le soir même, il se mit à nettoyer consciencieusement le verre de lampe ; ce que voyant, Stéphanie lui pardonna et lui promit toute son affection.

Caramel pointant un pistolet sur Jacot
Caramel pointant un pistolet sur Jacot

Pour Jacot, la chose ne tourna pas si bien ; il est vrai que le cas était bien plus grave.

Il faut l’avouer aussi, Jacot était un vieil oiseau, de près de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui ne comprenait pas la plaisanterie. Le bon Caramel avait beau lui faire des avances, Jacot ne voulait rien entendre ; il allait même jusqu’à proférer à l’adresse du singe des insultes que le bon Caramel ne pouvait supporter bien longtemps ; aussi jura-t-il de se venger.

S’emparant, dans la panoplie de son maître, d’un vieux pistolet, il ajusta fort cruellement Jacot, qui en eut une peur épouvantable.

Caramel tirant au pistolet sur Jacot
Caramel tirant au pistolet sur Jacot

Sans doute Caramel ne voulait que rire et effrayer son ennemi ; mais les mouvements que celui-ci imprima au perchoir sur lequel Caramel s’était juché firent que le singe lâcha la détente.

Le coup partit.

Jacot ne fut point tué ; mais la balle ayant crevé une bonbonne d’huile, Minou, qui se trouvait au-dessous, comme par hasard, se trouva tout inondé.

Minou n’eût pas été le bel échantillon de la race féline qu’il était, si cet accident n’avait point produit sur lui une fâcheuse impression.

Les chats craignent l’eau, tout le monde le sait, mais ce que l’on ignore généralement, c’est qu’ils ont une profonde aversion pour l’huile.

Aussi, dès ce jour, oint de la tête aux pieds, Minou voua-t-il à Caramel une haine qui ne devait pas se démentir de sitôt.


Minou en colère
Minou en colère